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Full text of "Revue de la Révolution"

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REVUE 


LA  RÉVOLUTION 


T.  II.  —  JUILLET  1883 


NANTES,  VINCENT  FOHEST  ET  EMILE  GRIMAUD,  IMPRIMEURS  BREVETÉS. 


Digitized  by  the  Internet  Archive 

in  2010  with  funding  from 

University  of  Ottawa 


http://www.archive.org/details/revuedelarvolu02pari 


REVUE 


DE 


LA  RÉVOLUTION 


PUBLIEE  SOLS  LA  DIRECTION 


CH.  WHÉRICAULT  ET  GUSTAVE  "BORD 


REVUE    MENSUELLE 

Historique,  Philosophique,  Economique,  Littéraire  et  Artistique, 


TOME  DEUXIÈME 
Année  i883.   —  Deuxième  semestre 


PARIS 

BUREAUX   DE   LA    REVUE   <DE  LA    RÉVOLUTION 

A.    SAUTON  ,    LIBRAIRE,    41,    RUE    DU    Bac 


i883 


REVUE 

DE 


LA  RÉVOLUTION 


LOUIS  XVII 

SA    MORT     AU    TEMPLE 

d'après  des   documents   authentiques  des   archives 
•nationales,  inconnus  jusqu'a  ce  jour. 


M.  R.  Ghantelauze  a  fait,  aux  Archives  nationales,  une  décou- 
verte des  plus  précieuses  :  c'est  le  dossier  d'une  enquête  ordonnée 
par  Louis  XVIII,  au  comte  Decazes,  ministre  de  la  police  générale, 
à  l'effet  de  rechercher  et  d'interroger  les  derniers  survivants  du 
Temple.  Ces  documents,  du  plus  haut  intérêt,  dont  M.  de  Beau- 
chesne,  lui-même,  a  ignoré  l'existence,  ont  suggéré  à  M.  R.  Chan- 
telauze  l'idée  d'écrire  une  nouvelle  histoire  de  Louis  XVII,  pleine 
de  faits  et  d'aperçus  nouveaux.  Parmi  les  procès-verbaux  de  l'en- 
quête Decazes,  se  trouvent  deux  pièces  d'un  intérêt  capital  ;  ce  sont 
deux  dépositions,  l'une  verbale,  l'autre  écrite,  du  commissaire  civil 
Damont,  qui  était  de  garde  au  Temple,  le  8  juin  et  les  deux  jours 
suivants,  et  qui  assista  à  la  mort,  à  l'autopsie  et  aux  funérailles  du 
fils  de  Louis  XVI. 

M.  Decazes  comprit  l'importance  d'un  tel  témoignage.  Non 
content  d'avoir  obtenu  de  Damont  le  récit,  écrit,  de  sa  propre  main, 


6  LOUIS  XVII, 

de  tout  ce  qu'il  avait  vu  au  Temple,  pendant  les  trois  jours  qu'il  y 
passa  dans  l'exercice  de  ses  fonctions,  afin  qu'il  n'en  omît  aucune 
circonstance,  il  lui  fit  subir  un  long  interrogatoire,  dont  il  fut  dressé 
sur-le-champ  un  procès-verbal  détaillé,  qui  fut  signé  et  paraphé  par 
le  déposant.  Les  originaux  de  ces  deux  pièces  se  trouvent  réunis 
dans  le  même  carton  aux  Archives  nationales. 

Ce  fut  dans  une  maison  du  faubourg  Saint-Martin,  portant  len°ll. 
où  il  demeurait  depuis  quarante  ans,  que  le  sieur  Antoine  Damont 
fut  découvert  par  les  agents  du  comte  Decazes.  Il  était  alors  âgé  de 
soixante-douze  ans.  Pendant  la  Révolution,  il  avait  exercé  les  fonc- 
tions de  commissaire  de  bienfaisance  ;  sous  la  Restauration,  on  le 
retrouva  membre  d'un  bureau  de  charité.  Sous  tous  les  régimes,  la 
principale  occupation  de  ce  digne  homme  était  de  faire  le  bien. 
Jamais  témoin  n'offrit  plus  de  garanties  d'honorabilité  et  de  véra- 
cité. Ajoutons  que  Damont,  investi  par  la  loi,  en  sa  qualité  de  com- 
missaire civil,  du  droit  de  constater  les  événements  qui  se  passaient 
sous  ses  yeux  au  Temple,  doit  être  cru  sur  parole,  et  que  son  témoi- 
gnage fait  foi  jusqu'à  preuve  de  faux.  Sa  déposition  tranche  donc, 
d'une  manière  définitive  et  irrévocable,  la  question  de  la  mort  de 
Louis  XYII  au  Temple,  établie,  d'ailleurs,  de  la  manière  la  plus 
régulière,  par  tous  les  actes  de  l'état-civil,  dont  elle  a  été  l'objet. 
Nous  ferons  remarquer  de  plus  que  l'arrêt  de  la  Cour  d'appel  de 
Paris,  rendu  en  1874,  contre  les  prétentions  des  héritiers  du  faux 
dauphin  Xaundorff,  s'appuie  principalement  sur  la  déposition  ver- 
bale de  Damont  (dont  la  Cour  eut  connaissance),  comme  sur  une 
des  preuves  essentielles  du  décès  de  Louis  XYII,  au  Temple. 

Eckard,  ancien  avocat,  auteur  d'excellents  Mémoires  histori- 
ques sur  Louis  XVII,  avait  pu,  de  son  côté,  découvrir  Damont.  Il 
n'avait  pas  manqué  de  l'interroger  sur  les  trois  journées  qu'il  avait 
passées  au  Temple. 

Mais,  comme  Damont  n'avait  gardé  copie  ni  de  sa  Relation 
manuscrite,  ni  de  son  interrogatoire,  dont  les  originaux  avaient  été 
déposés  dans  les  archives  du  ministère  de  la  police,  il  ne  put  avoir 
recours  qu'à  sa  mémoire  pour  satisfaire  la  curiosité  d'Eckard.  Or 
sa  mémoire  —  il  commençait  à  être  fort  vieux  —  lui  fit,  en  grande 
partie,  défaut.  Il  ne  put  se  rappeler  que  les  principaux  faits.  Aussi, 
les  notes  qu'il  donna  à  l'historien  de  Louis  XYII  furent-elles  très 
incomplètes.  Or  ce  n'est  que  par  le  livre  d'Eckard  que  Beau- 
chesne  a  connu  les  Relations  de  Damont  et  qu'il  en  a  donné  une 
idée  sommaire.  Plus  heureux  que  lui.  nous  mettrons  sous  les  yeux 


SA  MORT    AI"   TEMPLE  7 

du  lecteur  les  textes  mêmes  de  ces  deux  documents,  d'un  prix 
inestimable  sur  cette  question  trop  longtemps  controversée  *. 

C'est  à  l'aide  de  ces  précieux  actes,  de  plusieurs  autres  pièces 
inédites,  et  en  y  joignant  les  preuves  officielles  du  temps,  que  nous 
allons  essayer  d'écrire  un  nouveau  récit  de  la  mort,  de  l'autopsie 
et  des  obsèques  du  fils  de  Louis  XVI. 

Le  lundi,  20  prairial  an  III  (8  juin  1795),  Lasne,  l'un  des  gar- 
diens du  jeune  Louis  XVII,  entra  dans  la  chambre  du  petit  prince, 
et  comme  il  s'abusait  sur  l'extrême  gravité  de  son  état,  il  l'habilla 
comme  de  coutume  et  le  fit  asseoir.  Se  sentant  défaillir,  l'enfant 
demanda  bientôt  à  se  remettre  au  lit.  A  première  vue,  le  docteur 
Pelletan  comprit  que  le  malade  n'en  avait  plus  que  pour  quelques 
heures.  Un  peu  plus  tard,  sur  les  onze  heures,  arriva  le  docteur 
Dumangin  qui  avait  été  associé  à  Pelletan.  L'enfant  le  reçut  avec 
cette  douceur  inaltérable  qu'il  ne  cessait  de  garder  au  milieu  de 
toutes  ses  souffrances2.  De  même  que  son  collègue,  Dumangin  ne 
conservait  aucun  espoir  :  ils  envoyèrent  sur-le-champ  au  comité 
de  sûreté  générale  leurs  deux  bulletins  pour  lui  signaler  l'extrême 
danger. 

Pendant  ce  temps-là,  les  deux  gardiens,  Gouin  et  Lasne,  très 
émus,  ne  quittaient  pas  le  jeune  malade  et  lui  prodiguaient  les 
soins  les  plus  affectueux  et  les  plus  tendres. 

—  Que  je  suis  malheureux  de  vous  voir  souffrir  !  »  lui  dit  Gouin. 

—  Consolez-vous,  lui  répondit  le  jeune  martyr,  je  ne  souffrirai 
pas  toujours.  »  Et  en  disant  ces  mots,  il  lui  prit  la  main  et  la  lui 
serra  doucement 3. 

Les  deux  gardiens  étaient  secondés  par  Caron,  le  jeune  garçon 
servant  de  la  cuisine,  qui  n'était  pas  moins  dévoué  qu'ils  l'étaient 
eux-mêmes  au  petit  prince.  Caron  se  trouvait  déjà  au  Temple  du 
temps  de  Simon  *  ;  après  le  départ  de  celui-ci,  c'est  lui  qui  avait  été 
chargé  de  porter,  trois  fois  par  jour,  à  manger  au  prisonnier,  et  il 


1  II  résulte  d'une  lettre  du  comte  Angles,  préfet  de  police,  au  comte  Decazes,  en 
date  du  12  août  1817,  que  Damont  était  un  ancien  pâtissier.  (Archives  nationales, 
f.  7,  carton  6808). 

s  Lettre  de  Dumangin  à  Pelletan.  Saint-Prix,  le*  mai  1817. 

3  D'après  le  récit  de  Gouin,  dans  Beauchesne,  récit  concordant  avec  la  lettre  de 
Dumangin  et  un  passage  du  récit  de  Damont. 

*  C'est  ce  que  prouve  une  liste  des  traitements  et  émargements  des  divers  employés 
du  Temple,  du  11  brumaire  au  30  nivôse  de  la  2«  année  républicaine.  (Archives 
nationales,  f.  7,  carton  4893.   Comptabilité  du  citoyen  Coru,  économe  du  Temple.) 


8  LOUIS  XVII, 

avait  assisté,  muet  et  impuissant,  à  sa  lente  agonie  au  fond  de  son 
cachot.  Ce  jour-là,  20  prairial,  Caron  n'eut  à  lui  servir  qu'un 
bouillon,  depuis  la  veille  le  malade  ayant  cessé  de  prendre  toute 
autre  nourriture  *. 

A  midi,  se  présenta  au  Temple  le  commissaire  civil  Damont, 
qui  était  de  garde  ce  jour-là.  Membre  du  Comité  civil  de  la  section 
du  faubourg  du  Nord,  depuis  le  27  ventôse  an  III,  il  présidait  ce 
comité  composé  de  douze  membres,  lorsqu'il  reçut  une  lettre  de  la 
commission  de  police  administrative  qui  le  prévenait  que  c'était  à 
son  comité  à  envoyer  un  de  ses  membres  pour  être  adjoint  à  la 
garde  du  Temple,  le  20  prairial,  à  midi,  pendant  l'espace  de  vingt- 
quatre  heures,  membre  qui  devait  être  relevé,  le  21,  par  un  com- 
missaire de  la  section  de  la  Réunion. 

Damont,  poussé  par  la  curiosité  autant  que  par  ses  secrètes  sym- 
pathies pour  la  famille  royale,  se  nomma  lui-même  en  sa  qualité  de 
président. 

A  son  arrivée  au  Temple,  il  trouva  l'enfant  royal  dans  un  état 
presque  désespéré s. 

Il  reconnut  dans  le  jeune  prisonnier,  bien  que  ses  traits  fussent 
altérés  par  la  maladie  de  langueur  dont  il  était  atteint,  «  le  même 
personnage  qu'il  avait  vu,  avant  sa  détention,  donnant  la  main 
à  la  Reine  et  se  promenant  dans  son  petit  jardin  au  bout  de  la 
terrasse  du  oord  de  l'eau3.  »  Les  deux  gardiens  et  les  gens  de 
service  lui  présentèrent  l'enfant  comme  étant  le  fils  de  Louis  XYI  \ 
Il  constata  qu'ils  avaient  pour  le  jeune  prince  déférence  et  res- 
pect 5.  »  Damont,  le  voyant  si  mal,  demanda  avec  intérêt  aux 
gardiens,  si  l'on  n'avait  pas  fait  venir  une  garde  et  des  officiers  de 
santé   pour  donner  des  soins   au  malade  °.  On  lui  répondit  qu'il 


1  La  police  du  comte  Decazes  a  recueilli  sur  Caron  les  renseignements  qui  suivent 
et  dont  on  comprendra  l'importance  :  «  Caron  prouve  avoir  lui-même  donné  le  der- 
nier bouillon  et  avoir  assisté  dans  ses  derniers  moments  le  jeune  prince  moribond. 
Caron  assure  que  lorsqu'il  fut  placé  auprès  du  jeune  prince,  il  le  trouva  malade, 
mais  non  alité,  car  il  mangeait  étant  assis  sur  un  banc.  »  (Archives  nationales, 
f.  7,  carton  6808,  pièce  1496.  Renseignements  sur  le  sieur  Caron,  1er  novembre  1817.) 
Il  est  dit  de  plus  dans  cette  Note  que  Madame  Royale,  en  récompense  des  soins 
donnés  à  son  frère,  par  Caron,  donna  à  celui-ci  «  une  gratification  et  un  petit  chien 
auquel  la  princesse  tenait  beaucoup.  » 

2  Relation  verbale  de  Damont. 

3  Ibidem.  Ce  détail  est  confirmé  par  la  relation  écrite  de  Damont. 
*  Relation  écrite. 

5  Relation  verbale. 

6  Relation  écrite. 


sa    MORT   AI'    TEMPLE  0 

était  venu,  les  jours  derniers,  deâ  médecins,  mais  ç[u'on  n'avait  pas 
même  donné  une  garde  à  L'enfanl l.  Damont  s'aperçut  que  Le  gar- 
dien Lasne  se  faisait  illusion,  et  que,  tout  en  paraissant  craindre  le 
danger,  il  ne  voulait  pas  croire  qu'il  fût  aussi  prochain2.  Plus 
effrayé,  Damont  se  décida  à  envoyer  Gouin  à  la  Convention  pour 
lui  donner  avis  de  l'état  désespéré  du  jeune  malade  3.  En  l'absence 
de  Gouin,  il  s'empressa  de  donner  à  reniant,  assisté  par  Lasne,  tous 
les  soins  que  réclamait  son  état. 

Mais  rien  ne  pouvait  conjurer  le  mal.  L'enfant,  en  proie  aux  plus 
vives  douleurs,  pencha  la  tête  vers  ses  deux  gardiens,  et  d'une 
voix  éteinte  murmura  ces  dernières  paroles  :  «  Mettez-moi  dans 
un  endroit  où  je  ne  souffre  pas  autant  *.  » 

Ce  fut  entre  les  bras  de  Lasne,  que  le  pauvre  petit  martyr  rendit 
rame,  sur  les  trois  heures  s.  L'enfant  venait  d'expirer,  lorsque 
Gouin.  de  retour  de  la  Convention,  arriva  au  Temple. 

Rien  ne  saurait  peindre  la  douleur  du  brave  soldat  et  de  l'excel- 


1  Déposition  écrite. 

2  Déposition  verbale. 

3  Déposition  écrite. 

*  Dans  sa  Relation  verbale,  Damont  cite  textuellement  les  paroles  suprêmes 
du  jeune  prince.  Encore  une  fois,  en  présence  de  ce  nouveau  témoignage,  nous 
demandons  ce  que  devient  l'absurde  légende  de  l'enfant  muet  substitué  au  Dau- 
phin. 

Gouin,  dans  une  déposition,  citée  le  6  juin  1851,  devant  le  Tribunal  civil  de  la 
Seine  (11C  chambre),  certifia  pleinement  le  fait  mentionné  par  Damont,  à  savoir  que 
l'enfant  parla  peu  d'instants  avant  sa  mort.  «  Pendant  sa  maladie,  dit-il,  le  prince, 
que  je  voyais  à  tous  les  instants  de  la  journée,  causait  sans  effort  ;  il  a  même  parlé 
une  heure  avant  de  mourir.  »  Damont  et  Gouin  se  sont-ils  donné  le  mot  pour 
attester  le  même  fait,  à  une  aussi  grande  distance,  l'un,  en  1817;  l'autre,  plus  de 
vingt  ans  après  ?  Plus  loin,  Gouin  ajoute  :  «  Il  répondait  volontiers  aux  sieurs 
Laurent  et  Lasne,  ainsi  qu'à  moi.  »  Cette  circonstance  se  rapporte  aux  derniers 
moments  de  sa  vie.  {Gazette  des  Tribunaux,  du  7  juin  1851.) 

s  En  1834,  lors  du  procès  de  Richemont,  l'un  des  faux  Louis  XVII,  Lasne,  devant 
le  Tribunal  civil  de  la  Seine,  dit,  en  étendant  les  mains  :  «  L'enfant  est  mort  sur 
mes  bras.  »  {Gazette  des  Tribunaux,  du  31  octobre  1834.)  Damont,  comme  on  vient 
de  le  voir,  confirma  en  un  point  le  récit  de  Lasne,  en  affirmant  qu'ils  étaient  seuls 
l'un  et  l'autre  auprès  du  Dauphin,  lorsque  celui-ci  mourut. 

Dans  une  autre  déposition,  invoquée  le  6  juin  1851,  devant  le  même  Tribunal, 
Lasne  faisait  la  déclaration  suivante  :  u  Un  matin,  et  le  souvenir  de  ce  moment  me 
suivra  jusqu'au  tombeau,  il  (le  petit  prince)  me  fit  signe  qu'un  besoin  le  tourmen- 
tait ;  depuis  deux  jours  il  était  alité.  Je  le  pris  dans  mes  bras,  il  jeta  les  siens  autour 
de  mon  cou,  puis  un  soupir  sortit  desapoitrine  ;  l'infortuné  avait  cessé  de  souffrir  !... 
Le  cœur  navré,  je  replaçai  sur  le  lit  les  restes  du  fils  de  Louis  XVI,  et  aussitôt  je  fis 
à  la  Convention  le  rapport  détaillé  de  ce  qui  venait  de  se  passer.  »  {Gazette  des  Tri- 
bunaux, du  7  juin  1851.) 


10  LOUIS  xvii. 

lent  Gouin;  «  ils  le  pleurèrent  amèrement  \  tant  il  s'était  fait  aimer 

par  ses  qualités  aimables  2.  » 

Lasne  s'empressa  de  rédiger  et  d'adresser  à  la  Convention  natio- 
nale un  rapport  circonstancié  de  ce  grave  événement 3. 

De  son  côté,  Damont  envoya  de  nouveau  Gouin  à  la  Convention, 
pour  lui  annoncer  l'événement  et  pour  demander  quelle  marche  il 
aurait  à  suivre,  ainsi  que  les  deux  gardiens  4. 

Comme  la  séance  était  presque  finie,  le  président  dit  à  Gouin 
que  l'Assemblée  s'occuperait  de  cette  affaire  le  lendemain,  à  son 
ouverture,  et  il  enjoignit  à  Gouin  de  donner  l'ordre  à  Damont  de 
rester  au  Temple,  à  la  suite  de  ses  vingt-quatre  heures,  tout  le 
temps  qui  serait  jugé  nécessaire  s. 

Dans  la  soirée,  Bourguignon,  l'un  des  secrétaires  du  Comité  de 
sûreté  générale,  sur  l'ordre  de  Gauthier,  membre  de  ce  Comité,  se 
rendit  au  Temple.  Il  y  constata  le  décès  et  recommanda  de  conti- 
nuer le  service  et,  de  nouveau,  de  garder  le  secret  sur  cette  mort, 
jusqu'à  ce  qu'il  eût  été  pris  des  mesures  convenables  ;  ce  qui  fut 
exécuté  6. 

L'événement  fut  ignoré  dans  le  Temple  pendant  toute  la  fin  de  la 
journée  et  pendant  la  nuit  suivante  7. 

Le  lendemain,  21  prairial,  arrivèrent  quatre  députés  de  la  Con- 
vention. Après  avoir  vu  le  corps  du  petit  prince,  ils  dirent  «  qu'il 
ne  fallait  pas  mettre  tant  d'importance  »  à  cette  mort,  «  qu'on  l'en- 
terrerait tout  simplement  8.  » 


♦  Expression  de  la  duchesse  d'Angoulême  dans  ses  Mémoires. 

2  La  duchesse  d'Angoulême  n'apprit  que  bien  plus  tard  la  mort  de  son  frère. 
Voici  ce  qu'elle  dit  de  lui,  à  ce  propos  :  «  11  avait  beaucoup  d'esprit,  mais  sa  prison 
lui  avait  fait  beaucoup  de  tort,  et  même,  s'il  eût  vécu,  il  y  aurait  eu  à  craindre  qu'il 
ne  devînt  imbécile.  Il  avait  toutes  les  qualités  de  son  père,  avait  du  caractère,  aimait 
à  exécuter  de  grandes  choses...  » 

3  Ce  rapport  de  Lasne  sur  les  derniers  moments  et  sur  la  mort  de  Louis  XVII 
n'a  pas  encore  été  retrouvé  aux  Archives  nationales,  où  il  existe  peut-être  enfoui 
dans  quelque  carton,  comme  l'étaient  les  dépositions  de  Damont. 

*  Déposition  écrite  de  Damont. 

s  Ibidem.  D'après  le  témoignage  de  Gouin,  qui  concorde  de  tout  point  avec  celui 
de  Damont,  Gouin  vit  Gauthier,  député  de  l'Ain,  membre  du  Comité  de  sûreté  géné- 
rale, qui  lui  annonça  que  la  séance  étant  levée,  le  rapport  sur  là  mort  du  petit 
Capet  ne  pourrait  être  fait  que  le  lendemain,  à  la  Convention,  et  qui  lui  recom- 
manda de  garder  jusque-là  la  nouvelle  secrète. 

6  Eckard,  Mémoires  historiques  sur  Louis  XVII,  3e  édition.  Il  y  a  tout  lieu 
de  croire  qu'il  avait  appris  ces  particularités  de  la  bouche  de  Damont  lui-même.' 

7  Relation  manuscrite  de  Damont. 

8  Ibidem.  C'étaient,  suivant  Eckard,  quatre  membres  du  Comité  de  sûreté  générale. 


SA    MORT    Al     TEMPLE  1  I 

Damont  leur  fit  observer  que  la  garde  qui  entourait  le  Temple 
ne  laisserai  pas  sortir  la  bière  sans  en  faire  l'ouverture  ;  qu'il 

valait  mieux,  avant  raidi,  faire  monter  les  officiers  de  la  garde 
descendante,  et,  après  midi,  ceux  de  la  garde  montante.  On  s'em- 
pressa  de  suivre  ce  conseil.  Ces  officiers,  au  noaibre  d'une  vingtaine, 
furent  conduits  dans  la  chambre  mortuaire,  et  Damont  leur  fit  à 
tous  sèparèmenl  cette  question  :  «  Reconnaissez-vous  l'enfant  pour 
être  le  fils  de  Louis  Capet  ?  La  majeure  partie  attesta  le  recon- 
naître pour  l'avoir  vu  au  jardin  des  Tuileries  et  ailleurs  l.  » 

Ce  jour-là.  21  prairial,  était  de  garde  le  sieur  Darlot,  commis- 
saire civil  de  la  section  du  Temple  (demeurant  rue  Michel-Peltier. 
n°  235).  C'était  lui  qui  devait  remplacer  Damont.  Mais  comme  la 
Convention  tenait  à  augmenter  le  nombre  des  commissaires  civils. 
afin  de  certifier  le  décès,  elle  avait  maintenu  de  garde  le  sieur 
Damont,  et  elle  avait  même  convoqué  extraordinairement  les  sieurs 
Bigot  et  Bouquet,  commissaires  civils  de  la  section  du  Temple,  qui 
ne  devaient  être  de  faction,  suivant  leur  tour  de  rôle,  que  les  deux 
jours  suivants. 

Ce  fut  Darlot  qui  fut  chargé  de  rédiger  le  procès-verbal  consta- 
tant l'identité  et  le  décès  de  Louis-Charles  Capet 2.  Cet  acte  fut 
inscrit  sur  le  Registre  du  Temple  et  signé  par  les  témoins  dont 
suivent  les  noms  : 

Bourgeois,  commandant  en  chef  de  la  section  de  la  Fidélité2; 

Lucas,  adjudant  de  la  même  section  ; 

Ratreauœ,  capitaine,  même  section  ; 

Seguin,  lieutenant  des  Droits  de  l'Homme; 

Normand,  sous-lieutenant  de  Y  Homme  armé; 

Vuillaume,  sergent  des  Arcis. 

Suivaient  les  noms  de  quatorze  ou  quinze  autres  officiers  de  la 


1  Relation  manuscrite  de  Damont.  Dans  sa  Relation  verbale,  Damont  raconte  les 
mêmes  faits,  à  peu  près  dans  les  mêmes  termes.  Eckard  dit  formellement  que  ce  fut 
Damont  lui-même  qui  adressa  cette  question  à  chacun  des  officiers.  Il  tenait  ce 
détail  de  ce  commissaire  civil. 

2  Les  registres  du  Temple  lurent  déposés  plus  tard,  le  19  germinal  an  IV,  entre 
les  mains  de  Benezech,  ministre  de  l'intérieur,  par  le  sieur  Lasne,  dernier  gardien 
du  Temple.  Louis  XVIII  ordonna  au  comte  Decazes,  en  1817,  de  les  faire  rechercher 
dans  les  archives  de  ce  ministère,  mais  on  ne  put  les  y  retrouver,  non  plus  qu'aux 
Archives  nationales,  où  ils  avaient  dû  être  versés.  Ils  avaient  été  enlevés  dans  l'in- 
tervalle, c'est-à-dire  sous  l'Empire. 

3  II  demeurait  rue  des  Vieilles  Garnisons.  (Almanach  national  de  l'an  IL) 
Gomme  il  n'y  avait  plus  de  commandant  général  de  la  garde  nationale  ni  de  chef  de 
lésion,  il  s'ensuit  que  Bourgeois  était  revêtu  d'un  des  plus  hauts  grades. 


12  LOUIS  XVII, 

garde  nationale.  Enfin,  le  procès-verbal  était  signé,  de  plus,  par 
quatre  commissaires  civils,  à  savoir,  par  Damont,  par  Darlot,  par 
Bigot  et  par  Bouquet  \ 

Le  même  jour,  21  prairial,  le  député  d'Ille-et- Vilaine,  Achille 
Sevestre ,  régicide  ,  lisait  le  rapport  suivant  à  la  tribune  de 
la  Convention,  au  nom  du  Comité  de  sûreté  générale  : 

«  Citoyens,  depuis  quelque  temps,  le  fils  de  Capet  était  incom- 
modé par  une  enflure  au  genou  droit  et  au  poignet  gauche  ;  le 
15  floréal,  les  douleurs  augmentèrent,  le  malade  perdit  l'appétit,  et 
la  fièvre  survint.  Le  fameux  Desault,  officier  de  santé,  fut  nommé 
pour  le  voir  et  pour  le  traiter  ;  ses  talents  et  sa  probité  nous  répon- 
daient que  rien  ne  manquerait  aux  soins  qui  sont  dus  à  l'humanité. 

«  Cependant  la  maladie  prenait  des  caractères  très  graves.  Le  16 
de  ce  mois  (prairial),  Desault  mourut 2.  Le  Comité  nomma  pour  le 
remplacer  le  citoyen  Pelletan,  officier  de  santé  très  connu  ;  et  le 
citoyen  Dumangin,  premier  médecin  de  l'Hospice  de  santé,  lui  fut 
adjoint.  Leur  bulletin  d'hier,  à  onze  heures  du  matin,  annonçait 
des  symptômes  inquiétants  pour  la  vie  du  malade,  et  à  deux  heures 
un  quart 3  après  midi,  nous  avons  reçu  la  nouvelle  de  la  mort  du 
fils  de  Capet. 

«  Le  Comité  de  sûreté  générale  m'a  chargé  de  vous  en  informer. 
Tout  est  constaté.  Voici  les  procès-verbaux  qui  demeureront  dé- 
posés dans  vos  archives 4.  » 

Cette  déclaration  fut  écoutée  par  la  Convention  dans  le  plus 


1  Les  noms  de  ces  officiers  se  trouvent  indiqués  par  Eckard,  dans  la  3e  édition  de 
ses  Mémoires  historiques  sur  Louis  XVII.  Il  y  déclare,  dans  une  note,  qu'il  inter- 
rogea plusieurs  d'entre  eux  qui  vivaient  encore  en  1818.  Je  ne  sais  quel  mauvais 
plaisant  a  prétendu,  dans  le  Figaro,  que  tous  ces  témoins  n'étaient  que  des  far- 
ceurs, qui  avaient  été  racolés  chez  les  marchands  de  vin  du  coin. 

2  II  faut  lire  le  treize  et  non  le  seize.  Le  13  prairial  correspond  en  effet  au  1"  juin 
1795,  jour  de  la  mort  de  Desault.  Cette  erreur  provient  vraisemblablement  des 
secrétaires  du  Moniteur  uuicersel,  qui  ont  entendu  seize  au  lieu  de  treize,  lorsque 
Sevestre  lisait  son  rapport.  Une  autre  cause  de  cette  erreur  vient  peut-être  de  ce 
que  la  mort  de  Desault  était  annoncée  dans  le  Moniteur  du  16  prairial.  Dans  ce  cas, 
Sevestre  aura  pris  le  jour  où  fut  donnée  la  nouvelle  pour  celui  de  la  mort. 

3  Nous  avons  vu,  d'après  la  Relation  de  Damont,  que  lorsque  Gouin  arriva  au 
Temple,  pour  la  seconde  fois,  il  était  trois  heures,  et  que  l'enfant  était  mort  depuis 
quelques  instants.  Nous  notons  ce  rapprochement  entre  les  deux  récits  pour  discul- 
per Sevestre,  qui  a  été  accusé  d'avoir  fait  une  fausse  déclaration. 

*  Nous  donnons  ce  texte  d'après  le  Moniteur  universel  du  23  prairial  an  III 
(11  juin  1795),  page  1061.  Il  a  été  plusieurs  fois  altéré  par  de  faux  Louis  XVII,  dans 
l'intérêt  de  leur  cause,  et  c'est  à  leur  texte  falsifié  et  non  au  Moniteur  que  s'en  sont 
rapportés  un  peu  trop  naïvement  Louis  Blanc  et  Jules  Favre. 


SA   MORT   Al'    TEMPLE  13 

grand  silence  et  avec  L'indifférence  la  plus  profonde.  Pas  un  mol  de 

pitié  !  Pas  une  \<>i\  pour  flétrir  le  plus  grand  crime  de  la  Révolu- 
tion !  Qu'importait  la  vie  de  cet  enfant  à  ces  hommes  qui  avaienl 

voté  la  mort  du  père  !  Qui  sait  même  si,  au  fond  de  leur  cœur,  ils 
ne  se  rèjouissaienl  pas  d'être  délivrés  d'un  témoin  importun,  de 
compter  un  vengeur  de  moins  ? 

Le  bruit  courait —  bruit  mensonger  et  calomnieux  — que  reniant 
était  mort  d'un  poison  que  la  Convention  lui  avait  l'ait  administrer. 
Ce  bruit  prit  assez  de  consistance  pour  qu'elle  crût  de  sa  dignité  de 
lui  donner  indirectement  un  solennel  démenti.  Elle  ordonna  l'au- 
topsie. 

Afin  de  donner  a  cette  opération  toutes  les  garanties  possibles 
d'authenticité  et  d'autorité,  la  Convention  lit  choix  de  quatre 
hommes  également  recommandables  par  leur  caractère,  et  dont  trois 
avaient  connu  le  Dauphin  aux  Tuileries.  Elle  désigna  d'abord 
Dumangin,  médecin  en  chef  de  l'Hospice  de  l'Unité,  et  Pelletan, 
chirurgien  en  chef  du  grand  Hospice  de  l'Humanité,  qui  l'un  et 
l'autre  avaient,  donné  les  derniers  soins  au  malade.  D'après  leurs 
conseils,  elle  leur  adjoignit  M.  de  Lassus.  ancien  chirurgien  de 
Madame  Victoire  de  France1,  et  le  respectable  Jeanroy,  professeur 
de  médecine  légale  à  l'Ecole  de  santé  de  Paris,  autrefois  médecin 
de  la  maison  de  Lorraine.  Jeanroy  essaya  d'abord  de  décliner  la 
mission  qui  lui  était  confiée,  en  avertissant  les  membres  du  Comité 
de  sûreté  générale  «  que  s'il  apercevait  la  moindre  trace  de  poison, 
il  en  ferait  mention,  au  risque  même  de  sa  vie.  »  «  Vous  êtes 
précisément  l'homme  qu'il  nous  est  essentiel  d'avoir,  lui  dirent- 
ils,  et  c'est  pour  cette  raison  que  nous  vous  avons  préféré  à  tout 
autre2.  » 

Retournons  au  Temple.  Apres  la  constatation  officielle  du  deces 
par  les  quatre  membres  du  Comité  de  sûreté  générale,  parles  çpiatre 
commissaires  civils  et  les  officiers  de  garde,  arrivèrent  les  médecins 
et  chirurgiens  appelés  à  l'aire  l'autopsie.  Ils  furent  conduits  par 
Lasne  et  par  les  commissaires  civils  Damont,  Darlot  et  Bouquet, 
auprès  du  cadavre  qui  avait,  été  transporté  dans  la  chambre  du 
second  étage,  occupée  en  dernier  lieu  par  le  jeune  prince  de  son 
vivant.  Comme  elle  était  mal  éclairée,  on  le  porta  dans  la  première 


1  Ahnanach  de  Versailles  de  1782,  p.  223. 

2  Ainsi  s'exprime  dans  ses  Mémoires  la  duchesse  de  Tourzel,  qui  avait  appris  cette 
particularité  de  la  bouche  de  Jeanroy. 


14  LOUIS   XVII, 

pièce,  celle  qu'avait  habitée  Louis XVI,  et  on  retendit  sur  une  table, 
près  de  la  fenêtre. 

Malgré  les  ravages  que  les  souffrances  et  la  mort  avaient  impri- 
més sur  son  visage,  les  maîtres  de  la  science  furent  frappés  de  la 
grâce  et  de  la  beauté  de  ses  traits.  Trois  d'entre  eux  l'avaient  connu 
avant  son  entrée  au  Temple  et  ils  n'avaient  pas  de  peine  à  le  recon 
naître. 

Pour  M.  de  Lassus,  qui  autrefois  avait  fait  partie  de  la  maison 
de  Madame  Victoire,  cela  ne  saurait  faire  l'ombre  d'un  doute. 

Sous  la  Restauration,  Pelletan  déclara  à  plusieurs  reprises,  à 
diverses  personnes,  entre  autres  à  Eckardet  à  Lafont-d'Aussonne, 
qu'il  avait  vu  souvent  le  Dauphin,  soit  dans  le  jardin  des  Tuileries, 
sur  la  terrasse  qui  longe  la  rivière,  soit  à  la  tribune  de  la  chapelle 
du  château,  soit  à  la  portière  du  carrosse  delà  Reine,  soit  enfin  à  la 
promenade,  avec  son  gouverneur.  Il  assurait  même  qu'ayant  donné 
des  soins  aux  blessés,  à  la  journée  du  10  Août,  il  avait  reçu  des 
bandelettes  et  de  la  charpie  de  la  main  même  du  petit  prince,  qui 
en  distribuait  aux  blessés,  ainsi  que  sa  sœur  '.  La  duchesse  de 
Tourzel  ajoute,  de  son  côté,  que  Pelletan  se  trouvant  chez  elle  en 
consultation,  et  ayant  aperçu,  sur  la  cheminée,  un  buste  du  petit 
prince,  s'écria  :  «  C'est  le  Dauphin  et  qu'il  est  ressemblant2  !  » 

Jeanroy,  qui  était  également  l'un  des  médecins  de  Mme  de  Tourzel. 
lui  déclara  qu'il  avait  vu  le  Dauphin,  avant  son  entrée  au  Temple, 
mais  rax'ement.  Il  fut  par  elle,  de  même  que  Pelletan,  mis  en 
face  du  buste  du  jeune  prince  et  trouva  sa  ressemblance  frap- 
pante avec  l'enfant  qu'il  avait  vu  au  Temple.  «  On  ne  peut  s'y  mé- 
prendre, s'écria-t-il,  en  fondant  en  larmes,  c'est  lui-même  et  on  ne 
peut  le  méconnaître  3.  » 

Quant  à  Dumangin,  il  n'avait,  pour  la  première  fois,  vu  l'enfant 
que  depuis  quelques  jours,  lorsqu'il  fut  appelé  à  lui  donner  des 
soins,  mais  il  ne  doutait  pas  plus  de  son  identité  que  ses  collègues. 

Il  est  nécessaire  maintenant  de  placer  sous  les  yeux  du  lecteur 
quelques  passages  caractéristiques  du  procès-verbal  d'autopsie,  qui 
fut  terminé  et  signé  à  quatre  heures  et  demie  du  soir  *  : 


i  Mémoires  seerets,  etc.,  de  Làfoût-d'Aussonfle. 

2  Mémoires  de  Mme  de  Tourzel.    Pelletan   ajouta    que    u  les  ombres  de   la  mort 
n'avaient  point  altéré  la  beauté  des  traits  »  de  l'enfant.  (Ibidem.) 

3  Mémoires  de  la  duchesse  de  Tourzel. 

4  L'autopsie  commença  le  21  prairial,  à  onze  heures  et  demie  du  matin,  et  ne  fut 
terminée  que  le  soir,  à  4  heures   et    demie.  Le  Moniteur  universel,  qui  reproduit 


sa   MORT   W    TEMP1  l  15 

k  Arrives  ions  Les  quatre,  à  onze  heures  el  demie  du  matin,  à 

La  porte  extérieure  du  Temple,  nous  y  avons  été  reçus  par  les  com- 
missaires, qui  nous  ont  introduits  dans  la  tour.  Parvenus  au 
deuxième  étage  dans  un  appartement,  dans  la  seconde  pièce  duquel 
nous  avons  trouvé,  dans  un  lit,  le  corps  mort  d'un  enfant  qui  nous 
a  paru  âgé  d'environ  dix  ans,  que  les  commissaires  nous  ont  dit 
être  celui  du  fils  de  défunt  Louis  Gapet,  et  que  deux  d'entre  nous 
ont  reconnu  pour  être  l'enfant  auquel  ils  donnaient  des  soins  depuis' 
linéiques  jours.  » 

On  a  argué  faussement  de  ce  passage,  qu'aucun  des  quatre  mé- 
decins et  chirurgiens  n'avait  reconnu  le  fils  de  Louis  XVI,  et  qu'ils 
s'étaient  servi  de  cette  formule  vague  pour  ne  pas  se  compro- 
mettre. 

Rien  n'est  moins  fondé  que  cette  supposition  et  que  cette  inter- 
prétation de  ce  qu'ils  ont  dit  et  voulu  dire.  Par  qui  avaient  dû  être 
faites  les  constatations  légales  du  décès,  si  ce  n'est  par  les  conven- 
tionnels eux-mêmes  et  par  les  commissaires  civils  investis  de  par 
les  décrets  de  l'Assemblée  du  droit  et  de  l'obligation  de  constater 
soit  la  présence  au  Temple,  soit  la  fuite,  soit  la  mort  du  petit 
Gapet,  et  dont  la  déclaration  en  pareil  cas  avait  force  de  loi  ?  Ces 
constatations  ayant  été  faites  régulièrement  et  en  présence  des 
deux  gardiens,  dont  le  témoignage  avait  également  force  de  loi, 
les  médecins  n'avaient  donc  plus  à  s'occuper  et  à  s'inquiéter  que 
d'une  seule  chose  :  faire  l'autopsie. 

A  cela,  uniquement,  se  bornait  leur  mission.  La  question  d'iden- 
tité était  absolument  hors  de  leur  compétence.  Ils  n'avaient  aucun 
caractère  pour  la  constater  ou  la  nier.  Voilà  pourquoi  ils  étaient 
obligés  de  se  renfermer  dans  une  formule  spéciale,  comme  ils  le 
font,  d'ailleurs,  pour  tous  les  procès-verbaux  de  ce  genre. 

«  Les  susdits  commissaires,  poursuit  le  procès-verbal,  nous  ont 

déclaré  que  cet  enfant  était  décédé  la  veille,  vers  trois  heures  de 

relevée  ;  sur  quoi  nous  avons  cherché   à  vérifier  les  signes  de  la 

'  mort...  Nous  avons  remarqué,  avant  de  procéder  à  l'ouverture  du 

corps,  une  maigreur  générale,  qui  est  celle  du  marasme  ;  le  ventre 


eh  efitier  le  texte  de  ce  procès-verbal,  ne  donne  pas  la  date  de  l'année.  Le  Courrier" 

universel  du  25  prairial  est  plus  exact;  en  donnant  en  entier  ce  même  texte  il  en 
reproduit  ainsi  le  commencement  :  «  A  la  tour  du  Temple,  ce  21  prairial  de  l'an  troi- 
sième rie  la  République  française  mie  et  indivisible,  à  onze  heures  et  demie  du  matin, 
etc...  » 


16  LOUIS   XVII- 

était  extrêmement  tendu  et  mètèorisè.  Au  côté  interne  du  genou 
droit,  nous  avons  remarqué  une  tumeur  sans  changement  de  couleur 
à  la  peau,  et  une  autre  tumeur  moins  volumineuse  sur  l'os  radius, 
près  le  poignet  du  côté  gauche.  La  tumeur  du  genou  contenait 
environ  deux  onces  d'une  matière  grisâtre,  puriforme  et  lympha- 
tique, située  entre  le  périoste  et  les  muscles  ;  celle  du  poignet 
renfermait  une  matière  de  même  nature,  mais  plus  épaisse...  Les 
intestins  étaient  parsemés  d'une  grande  quantité  de  tubercules  de 
diverses  grosseurs,  et  qui  ont  présenté  à  leur  ouverture  la  même 
matière  que  celle  contenue  dans  les  dépôts  extérieurs  du  genou  et 

du  poignet Les  poumons  adhéraient  par  toute  leur  surface  à  la 

plèvre,  au  diaphragme  et  au  péricarde...  Le  cerveau  et  ses  dépen- 
dances étaient  dans-  leur  plus  parfaite  intégrité...  Tous  les  désor- 
dres dont  nous  venons  de  donner  le  détail  sont  évidemment  Y  effet 
i!'i>,i  vice  scrof aïeux  existant  depuis  longtemps  et  auquel  on  doit 
attribuer  la  mort  de  l'enfant...  » 

Signalons,  à  ce  propos,  de  nouveaux  détails  importants,  inconnus 
jusqu'à  ce  jour. 

Six  autres  témoins,  sans  compter  les  médecins  et  chirur- 
giens, furent  appelés  à  assister  à  l'autopsie  :  Lasne  et  Gouin,  gar- 
diens du  prince  défunt  ;  Damont,  commissaire  civil  ;  Meunier,  chef 
de  cuisine  du  Temple,  et  les  deux  porte-clefs  Gourlet  et  Baron.  Les 
trois  premiers  connaissaient  depuis  longtemps  le  Dauphin,  pour 
l'avoir  vu  souvent  aux  Tuileries.  Quant  aux  deux  derniers,  anciens 
employés  du  comte  d'Artois,  au  Temple,  ils  n'avaient  cessé  de  le 
voir  trois  fois  par  jour,  depuis  le  commencement  de  sa  captivité 
jusqu'à  sa  mort  *. 

Pelletan  avait  seul  été  chargé  de  l'opération  de  l'autopsie.  Dans 
un  moment  où  il  croyait  n'être  vu  de  personne,  il  enleva  le  cœur 
et  une  partie  des  cheveux  du  jeune  prince,  les  enveloppa  dans  un 
linge  et  les  cacha  furtivement  dans  ses  poches.  Il  avait  été  obligé 
de  couper  les  cheveux  pour  faire  l'autopsie  du  cerveau.  Dumangin, 
sans  se  douter  de  ce  que  ce  pouvait  être,  s'aperçut  de  cette  sous- 
traction, ainsi  qu'il  le  déclara  plus  tard  dajis  une  lettre,  mais  il  eut 
la  discrétion  de  ne  pas  dénoncer  son  collègue,  qui  eût  payé  peut- 


1  Archives  nationales,  t.  7,  carton  6808.  Lettre  des  officiers  de  pais  Duvivier  et 
Joly,  au  comte  Angles,  12  avril  1817.  —  Tels  étaient  les  noms  des  personnes  pré- 
sentes à  l'autopsie  qu'avaient  pu  recueillir  ces  agents,  mais  il  est  fort  probable  que 
les  autres  commissaires  de  garde  y  assistèrent  aussi. 


SA    MORT    AT     TEMPLE  I? 

cire  de  sa  tête  ce  pieux  larcin.  Le  même  l'ail  esl  attesté  par  une  note 
du  comte  Angles,  adressée  au  comte  Decazes  '. 
Damont,  présent  à  L'opération,  confirme  pleinement  les  détails 

qui  prècèdenl  et  en  ajoute  de  nouveaux  qui  ne  sont  pas  sans  intérêt. 
11  demanda  à  Pellétan  une  touffe  des  cheveux  du  petit  prince,  et 
celui-ci  profita  d'un  moment  où  il  ne  se  croyait  pas  observé  par 
Dumangin,  dont  les  opinions  étaient  assez  avancées,  pour  donner  à 
Damont  cette  précieuse  relique  2.  Celui-ci  les  enveloppa  dans  un 
journal,  et  lorsqu'il  n'eut  plus  rien  à  craindre  de  la  Terreur,  il  les 
enferma  dans  un  coffret  de  velours  blanc,  semé  de  fleurs  de  lis, 
qu'il  avait  fait  fabriquer  exprès,  et  qui  était  protégé  par  un  étui 
de  maroquin  rouge  3. 

A  la  suite  de  la  déclaration  de  Sevestre  à  la  tribune  de  la  Con- 
vention nationale,  la  nouvelle  de  la  mort  du  petit  Capet  s'était 
répandue  dans  Paris  avec  la  rapidité  de  l'éclair.  Elle  y  fut  accueillie 
avec  joie  par  quelques  fanatiques,  mais  avec  tristesse  par  la  plupart 
des  Parisiens,  qui  avaient  gardé  un  vivant  souvenir  de  la  gentil- 
lesse, de  la  grâce  et  de  la  beauté  de  ce  charmant  enfant.  Une  seule 
personne  ignora  cette  mort  :  ce  fut  Madame  Royale,  à  laquelle  ses 
gardiens,  par  un  sentiment  de  délicatesse,  qui  honore  leur  mé- 
moire, la  tinrent  soigneusement  cachée  jusqu'à  sa  sortie  du  Temple. 

Grâce  aux  deux  relations  inédites  de  Damont,  nous  avons  pu 
faire  connaître  au  lecteur,  dans  les  plus  grands  détails,  les  événe- 
ments dont  le  Temple  fut  témoin,  le  jour  de  la  mort  de  Louis  XYII 
et  le  lendemain.  Damont  raconte  également,  mais  d'une  manière 
moins  circonstanciée,  ce  qui  s'y  passa  le  troisième  jour,  c'est-à-dire 
le  22  prairial  (10  juin  1795).  Une  découverte  fort  curieuse  et  toute 
récente  nous  permet  de  compléter  son  récit.  C'est  la  Relation 
d'Etienne -Joseph  Guérin,  commissaire  civil  de  la  section  de 
l'Homme  armé,  qui,   ce  jour-là,  se  trouvait  de  garde  à  la  Tour. 

1  Pellétan  déclara  plus  tard  avoir  enlevé  le  cœur  du  Dauphin,  après  l'avoir  en- 
touré de  son  et  placé  dans  un  linge.  Lafont-d'Aussonne,  dans  ses  Mémoires  secrets 
et  universels  des  malheurs  et  de  la  mort  de  la  Reine  de  France  (2  vol.  in-8°,  1836), 
dit,  de  son  côté  :  «  Le  docteur  Pellétan,  qui  avait  présidé  à  l'autopsie,  possédait  et 
m'a  montré  le  cœur  du  jeune  roi  Louis  XVII  et  sa  jolie  chevelure  blonde  ;  M.  Pel- 
létan fils  possède  ces  tristes  dépouilles,  en  sa  maison,  prés  la  cathédrale  de  Paris.  » 
Si  le  docteur  Pellétan  n'avait  été  absolument  certain  que  le  cadavre  qu'il  avait  eu 
sous  les  yeux  au  Temple  ne  fût  celui  du  fils  de  Louis  XVI,  se  serait-il  exposé  aux 
plus  grands  dangers  pour  s'emparer  de  son  cœur  et  de  ses  cheveux  ? 

*  Déposition  autographe  de  Damont.  Le  17  août  1817,  Pellétan  rédigea  un  procès- 
verbal  spécial  sur  l'autopsie  qu'il  avait  faite  du  cerveau  du  Dauphin. 

3  Voir  ci-après  sa  déposition  verbale. 

T.  II.  —  JUILLET  1883  2 


18  Louis  xvii, 

C'était  un  ancien  procureur  au  Ghàtelet,  qui,  après  la  Révolution, 
devint  juge  au  Tribunal  civil  de  la  Seine.  Après  sa  mort,  on  trouva 
dans  ses  papiers  une  note  écrite  de  sa  main,  dans  laquelle  il  racon- 
tait dans  les  plus  grands  détails  tout  ce  qu'il  avait  vu  au  Temple, 
le  22  prairial.  M.  le  procureur  général  Dupré-Lasalle  était  allié  de 
la  famille  G-uèrin.  Lors  du  procès  des  héritiers  du  faux  Dauphin 
Naundorff  (1874),  contre  lesquels  M.  Dupré-Lasalle  portait  la  parole, 
cette  pièce  lui  fut  remise,  mais  trop  tard  pour  qu'il  pût  en  faire 
usage,  c'est-à-dire  après  ses  conclusions.  Depuis,  cette  pièce  a  été  par 
lui-même  communiquée  à  M.  de  la  Sicotière,  sénateur,  qui  l'a  publiée 
en  entier  dans  son  savant  ouvrage  :  Les  faux  Louis  XVII i.  Ce 
document  est  d'un  intérêt  capital,  car  il  constate  la  reconnaissance, 
faite  par  de  nouveaux  et  nombreux  témoins,  de  la  mort  et  de  l'iden- 
tité du  jeune  prince.  Citons-en  quelques  fragments  : 

«  Récit  de  ma  séance  au  Temple,  le  22  prairial  an  III 
(10  juin  1795). 

«  Arrivé  au  Temple  à  midi,  muni  des  pouvoirs  de  ma  section, 
j'ai  été  conduit  à  la  Tour  par  le  citoyen  Lasne,  l'un  des  gardiens. 
On  m'a  inscrit  sur  le  Registre,  et  le  commissaire  que  je  remplaçais 
s'est  retiré. 

«  Le  fils  du  dernier  Roi  était  mort  le  20,  à  trois  heures  après 
midi.  Son  décès  n'avait  été  annoncé  que  le  21  à  la  Convention,  qui 
avait  ordonné  l'ouverture  du  corps  par  Pelletai!  et  Dumangin,  offi- 
ciers de  santé. 

«  L'ouverture  avait  été  faite  le  même  jour.  Le  rapport  décide, 
dit-on,  qu'il  était  mort  d'une  humeur  écrouelleuse  qui  s'était  jetée 
sur  les  intestins. 

«  La  nouvelle  de  cette  mort,  qui  n'avait  été  précédée  d'aucune 
annonce  de  maladie,  pouvant  donner  lieu  à  des  conjectures 
fâcheuses,  il  m'a  paru  que  les  deux  commissaires-gardiens  du 
Temple  ont  cherché  à  en  détourner  l'effet  par  tous  les  moyens  que 
la  prudence  pouvait  leur  suggérer. 

«  Dans  cet  esprit,  ils  m'ont  demandé  si  j'avais  connu  l'enfant,  et 
si  je  le  reconnaîtrais  en  le  voyant. 

«  J'avais  vu  le  ci-devant  Dauphin  aux  Tuileries.  Il  avait  environ 
quatre  ans.  Je  leur  répondis  que  si  la  mort,  qui  avait  déjà  près  de 
quarante-huit  heures  de  date,  et  les  opérations  de  l'ouverture  ne 
l'avaient  pas  trop  défiguré,  je  pourrais  peut-être  le  reconnaître.  On 

i  Paris,  Victor  Palmé,  éditeur.  1882.  Un  vol.  grand  in-8°. 


SA    Moin1    AI"    TËMPLK  19 

me  fit  monter.  Le  visage  fut  découvert.  Je  le  reconnus,  ce  qui  fut 
constaté  sur  le  Registre. 

<•  Un  des  deux  gardiens  alla  au  Comité  de  sûreté  générale  de- 
mander Tordre  pour  la  sépulture.  On  promit  de  le  lui  faire  passer 
incessamment. 

«  Cet  ordre  arriva  à  quatre  heures  et  demie.  C'était  un  arrêté  du 
comité  de  sûreté  générale  portant  que  les  gardiens  du  Temple  se 
concerteraient  pour  faire  donner  la  sépulture  au  fils  de  Louis  Gapet, 
dans  le  lieu  et  suivant  les  formes  ordinaires,  et  encore  assistés  de 
deux  commissaires  civils  de -la  section  du  Temple. 

«  A  sept  heures,  ces  deux  commissaires  arrivèrent  avec  l'officier 
de  police  chargé  du  Registre.  Celui-ci,  aux  termes  de  la  loi,  devait 
vérifier  le  décès  par  l'inspection  du  cadavre. 

«  Les  gardiens,  pour  s'entourer  encore  d'un  plus  grand  nombre 
de  témoignages  sur  l'identité  de  l'individu  qu'il  s'agissait  d'inhu- 
mer, invitèrent  les  deux  commissaires  civils  de  la  section  du  Temple 
et  tout  l' état-major  de  garde  au  poste,  d'assister  à  cette  vérification, 
et  ceux  d'entre  eux  qui  reconnaîtraient  le  fils  de  Louis  Capet,  de  le 
déclarer  et  de  l'attester  par  leurs  signatures. 

«  Tous  le  reconnurent  et  signèrent  au  Registre.  » 

Cette  constatation  faite,  le  citoyen  Dusser *,  commissaire  de  police 
de  l'Enclos  du  Temple,  accompagné  de  deux  commissaires  civils  de 
sa  section,  les  citoyens  Arnoult  et  Goddet,  afin,  comme  vient  de  le 
dire  Guérin,  de  se  conformer  aux  prescriptions  de  l'arrêté  du 
Comité  de  sûreté  générale,  en  date  du  même  jour,  se  rendit  à  la 
Tour  du  Temple,  pour  y  constater  le  décès,  l'identité  du  cadavre, 
en  dresser  procès- verbal  et  procéder  à  l'inhumation.  Lasne  et 
Gouin,  ainsi  que  le  commissaire  civil  Etienne-Joseph  Guérin,  leur 
présentèrent  le  corps  d'un  enfant  mâle,  «  de  l'âge  de  dix  ans,  gisant 
sur  un  lit,  lequel  a  été  reconnu  pour  être  celui  de  Louis-Charles 
Capet2.  »  Puis,  en.  présence  de  tous  les  témoins  ci-dessus,  le 
cadavre  fut  mis  dans  Un  cercueil  de  bois 3.  Dusser  rédigea  ensuite 

1  C'est  par  erreur  que,  dans  Y Ahnanach  national  de  l'an  III,  son  nom  est  écrit  : 
Dresser. 

2  Procès-verbal  d'inhumation,  dressé  à  dix  heures  du  soir,  le  22  prairial. 

3  Moniteur  universel  du  26  prairial.  Guérin  dit  simplement  :  «  Vers  huit  heures, 
l'enfant  fut  mis  dans  le  cercueil.  »  Eckard,  sans  avoir  connaissance  du  certificat  de 
derès,  qui  a  été  découvert  depuis  par  Beauchesne,  était  fort  bien  renseigné  sur  tous 
les  détails  que  nous  donnons  sur  Dusser  et  la  mission  qu'il  était  appelé  à  remplir. 

Le  Moniteur  universel,  dans  son  no  du  26  prairial  (14  juin),  après  avoir  donné 
le  texte  du  procès-verbal  d'autopsie,  ajoute  ces  curieux  détails  :  «Avant-hier,  à  huit 
heures  et  demie  du  soir,  deux  commissaires  civils  et  le  commissaire  de  police  de  la 
section  du  Temple  se   transportèrent   à  la  Tour  du  Temple,    pour,  en  vertu  d'un 


20  Loris  xvii, 

en  ces  termes  le  certificat  de  décès,  en  remplissant  les  blancs  de 
l'imprimé  de  son  registre. 

«  Section  du  Temple,  Tan  troisième  de  la  République  française, 
du  22  prairial,  décès  de  Louis-Cbarles  Capet,  âgé  de  dix  ans,  deux 
mois,  profession  :  domicilié  à  Paris  aux  Tours  du  Temple,  fils  de 
Louis  Capet,  dernier  Roi  des  Français,  et  de  Marie-Antoinette- 
Josèpne-Jeanne  d'Autriche. 

«  Le  défunt  est  né  à  Versailles  et  décédé  avant-hier,  à  trois 
heures  après  midi. 

«  Sur  la  réquisition  à  nous  faite,  dans  les  vingt-quatre  heures, 
par  Etienne  Lasne,  âgé  de  trente-neuf  ans,  profession  :  comman- 
dant en  chef  de  la  section  des  Droits  de  l'Homme,  domicilié  à 
Paris,  rue  et  section  des  Droits  de  l'Homme,  n°  48  ;  le  déclarant  a 
dit  être  gardien  des  enfants  de  Capet  ;  et  par  Jean-Baptiste  Gouin, 
âgé  de  trente-huit  ans,  profession  :  citoyen  français,  commandant 
en  chef  de  la  section  de  la  Fraternité,  domicilié  à  Paris,  rue  de 
la  Fraternité,  n°  39 4.  Le  déclarant  a  dit  être  commissaire  de  la  Con- 
vention pour  la  garde  du  Temple. 

«  La  présente  déclaration  a  été  reçue  en  présence  des  citoyens 
Nicolas-Laurent  Arnoult  et  Dominique  Goddet,  commissaires  civils 
de  la  section  du  Temple,  aux  termes  de  l'arrêté  du  Comité  de 
sûreté  générale  en  date  de  ce  jour,  qui  ont  signé  avec  nous. 

«  Constaté  suivant  la  loi  du  vingt  décembre  1792,  par  nous, 

«  Commissaire  de  police  de  ladite  section, 

«  Signé  :  Dusser,  Lasxe, 

Arnoult,  commissaire, 
Goddet,  commissaire, 
Gouin2.  » 
Reprenons  le  récit  de  Guèrin  : 

«  ...  Un  inspecteur  vint  avertir  que  la  curiosité,  ou  peut-être 
tout  autre  motif,   avait  assemblé  à  la  porte  du  Temple,  en  dehors, 

arrêté  du  Comité  de  sûreté  générale,  enlever  le  corps  du  fils  de  Louis  Capet.  Ils  le 
trouvèrent  découvert  ;  et,  en  leur  présence,  il  fut  mis  dans  un  cercueil  de  bois  et 
transporté  de  suite  au  cimetière  Sainte-Marguerite,  rue  du  Faubourg  Saint-Antoine, 
où  il  fut  inhumé.  Des  mesures  de  sûreté  générale  ont  fait  escorter  ce  convoi,  de  loin 
en  loin,  par  des  détachements  d'infanterie.  » 

1  Dans  VAlmanach  de  l'an  III,  p.  425,  il  est  désigné  sous  le  nom  de  Gouin,  com- 
mandant en  second,  rue  de  la  Fraternité,  n°  37. 

2  M.  de  Beauchesne  avait  découvert  cette  pièce  en  original  dans  le  registre  des 
commissaires  de  police  de  la  section  du  Temple,  no  23,  et  il  en  a  donné  un  fac- 
similé  dans  son  édition  grand  in-8°,  p.  317,  318.  Le  seul  acte  de  décès  publié  jus- 
qu'alors était  celui  du  24  prairial  dont  nous  parlerons  bientôt.  Celui  dressé  par 
Dusser  lui  avait  servi  de  modèle. 


SA   MORT  AT'    TEMPLE  21 

un  grand  nombre  de  personnes,  e1  qu'il  était  prudenl  d'empêcher  le 
peloton  de  grossir,  ou  de  parer  aux  inconvénients  qui  pourraient 
résulter  d'un  trop  grand  rassemblement. 

«  Sur  cet  avis,  communiqué  aux  commissaires  civils  el  de  police, 
nous  jugeâmes  qu'il  était  nécessaire  de  requérir  des  détachements 
de  vingt  à  vingt-cinq  hommes  chacun,  qui,  placés  à  des  distances 
assez  éloignées  du  convoi,  pour  que  leur  présence  ne  pût  passer 
pour  un  cortège,  seraient  cependant  à  portée  de  dissiper  les  rassem- 
blements et  parer  à  tous  les  inconvénients  ;  ce  qui  fut  exécuté.  On 
sortit  le  corps  à  huit  heures  et  demie  par  la  grande  porte  ;  la  foule 
lui  écartée  sans  beaucoup  de  peine,  et  arrêtée,  à  l'entrée  de  la  rue 
de  la  Gorderie,  par  une  halte  que  le  commandant  fit  faire,  ce  qui 
forma  une  espèce  de  barrière.  Le  convoi  marcha  sans  difficulté 
jusqu'à  Sainte-Marguerite  '. 

En  tête  du  convoi  s'avançait  Dusser,  le  commissaire  de  police  ; 
puis  Lasne,  le  gardien  du  Temple  ;  à  sa  suite,  les  citoyens  J.  Gar- 
nier,  chef  de  la  brigade  de  la  section  de  Montreuil  ;  Pierre  Talion, 
capitaine  de  la  même  section,  et  plusieurs  commissaires  civils  ; 
Damont,  de  service,  comme  nous  l'avons  dit,  le  jour  de  la  mort,  et 
qui  avait  été  obligé  de  rester  au  Temple  les  deux  jours  suivants  ; 
Guérin,  de  garde,  le  22  ;  Arnoult  et  Goddet,  commissaires  civils  de 
la  section  du  Temple,  requis  spécialement  par  Dusser  pour  cons- 
tater le  décès  et  procéder  à  l'inhumation  2. 

Le  Convoi,  ayant  suivi  les  rues  de  la  Corderie,  de  Bretagne,  du 
Pont-aux-Ghoux,  de  Saint-Sébastien,  de  Popincourt,  de  Basfroid, 
entra  au  cimetière  Sainte-Marguerite  par  la  rue  Saint-Bernard  3. 

L'inhumation  eut  lieu  dans  la  fosse  commune  4.  Il  était  près  de 
neuf  heures. 

A  la  sortie  du  cimetière,  fut  dressé  sur-le-champ  et  sur  place,  à 
dix  heures  du  soir,   l'acte   d'inhumation  dont  on  peut  lire  le  texte 

1  Voirie  Moniteur  universel  du  26  prairial  an  III  (14  juin  1795). 

2  La  signature  de  Guérin  figure  au  bas  de  l'acte  d'inhumation,  en  qualité  de 
témoin.  Il  résulte  d'un  passage  de  la  Relation,  qu'elle  fut  écrite  avant  le  18  décembre 
1795,  jour  de  la  sortie  du  Temple  de  Madame  Royale. 

3  Damont  dit,  de  son  côté  :  »  Ils  laissèrent  sortir  librement  le  convoi  (du  Temple). .. 
«  L'officier  qui  a  conduit  le  convoi,  ajoute-t-il,  fit  barrer  les  rues  pour  arrêter  la 
grande  affluence  de  monde  qui  suivait.  »  (Relation  manuscrite.) 

4 Damont  dit  simplement  :  «  Le  corps  fut  enterré  en  ma  présence,  à  Sainte- 
Marguerite,  »  et  Guérin  :  «  L'enfant  fut  inhumé  dans  le  cimetière.  »  L'acte  d'inhuma- 
tion :  «  Le  corps...  a  été  déposé  dans  une  fosse,  qui  a  été  recouverte  en  notre  pré- 
sence. »  Plus  tard,  Bureau,  concierge  du  cimetièreen  1795,  et  Valentin,  le  fossoyeur 
qui  avait  enterré  l'enfant,  affirmèrent  que  le  cercueil  avait  été  placé  dans  la  fosse 
commune,  ei  c'est  à  leur  déclaration  qu'il  faut  s'arrêter,  car  il  n'y  avait  point  alors 
d'autre  moyen  d'enterrer. 


22  LOUIS  XVII, 

dans  le  livre  de  Beauchesne  ».  Il  était  signé  :  Lasne,  Vallon,  Gar- 
nier,  chef  de  brigade  ;  Goddet,  commissaire  ;  Arnoult,  commissaire  ; 
Dusser,  commissaire  de  police  ;  Gomin  et  Guérin,  commissaires  de 
X Homme  armé,  «  de  service  au  Temple.  » 

«  Je  fus  sollicité,  dit  Damont,  par  ceux  qui  faisaient  l'extrait  de 
mort  près  le  cimetière,  d'être  l'un  des  six  témoins,  mais  je  m'en 
défendis,  sous  prétexte  qu'à  cette  heure,  je  devais  être  rendu*à  mon 
poste...  »  Et  la  raison  qu'il  donne  de  son  refus  d'attendre  la  fin  de 
la  rédaction  de  l'acte  pour  y  apposer  sa  signature  est  suffisamment 
justifiée  par  ce  qu'il  dit  plus  loin  :  «  L'indiscrétion  du  commissaire 
qui  venait  me  remplacer  le  lendemain  fut  cause  que  je  fis  le  service 
deux  jours  de  suite  auprès  delà  princesse  et  du  valet  de  chambre 
du  Roi 2.  » 

Guérin,  pendant  qu'il  était  de  garde,  visita  Madame  Royale  dans 
sa  prison,  et  voici  le  curieux  portrait  qu'il  trace  d'elle.  Après  avoir 
parlé  de  Louis  XVII,  sa  sœur,  dit-il,  a  échappé  aux  funestes  effets  de 
cette  cruauté,  mais  son  physique  n'en  paraît  pas  moins  altéré.  Elle  est 
maigre,  délicate  et  sujette  à  une  humeur  dartreuse  qui  se  manifeste 
sur  ses  joues  par  des  rougeurs.  Elle  a  cependant  [l'apparence]  sinon 
l'éclat  de  la  jeunesse,  sans  en  avoir  la  rose-,  deux  grand  s.  y  eux 
bleus  à  fleur  de  tête,  une  peau  blanche  et  fine,  une  coupe  de  visage 
agréable,  en  la  faisant  jolie,  feront  regretter  que  3...  » 

Il  ne  restait  plus  qu'une  formalité  à  remplir  :  la  déclaration  du 
décès  à  la  maison  commune  de  la  section  du  Temple  et  l'inscription 
au  registre.  Voici  cet  acte,  dont  Beauchesne  a  donné  un  fac-similé 

i  Édition  de  1882,  p.  340-341  du  tome  II.  Beauchesne  a  découvert  la  minute  de  cet 
acte  à  la  préfecture  de  police. 

2  On  remarquera  la  parfaite  exactitude  dit  récit  de  Damont,  entre  autres  sur  ce 
point.  En  effet,  l'acte  d'inhumation  n'est  pas  revêtu  de  sa  signature.  En  parlant  du 
valet  de  chambre  du  Roi,  Damont  désigne  probablement  ainsi  Tison,  l'ancien  gar- 
dien de  la  famille  royale,  choisi  par  la  commune,  et  qui,  après  avoir  joué  le  rôle 
d'espion  et  de  délateur,  s'en  repentit  amèrement,  rendit  aux  princesses  des  services 
secrets,  et  dénoncé  à  son  tour,  fut  enfermé  dans  l'un  des  cachots  duTemple.«  Il  existe 
encore  au  Temple,  dit  Guérin  dans  sa  Relation,  deux  prisonniers.  L'un  est  la  fille  de 
Louis  XVI,  et  l'autre  son  valet  de  chambre  Tison.  Les  causes  de  la  détention  de 
celui-ci  sont  ignorées.  Tous  deux  sont  enfermés  dans  la  tour  carrée  du  milieu,  sous 
la  o-arde  de  deux  commissaires  nommés  par  la  Convention,  hommes  honnêtes  et 
sensibles,  placés  là  par  la  confiance  qu'ils  ont  inspirée,  et  qui  ont  de  leurs  prison- 
niers tous  les  soins  que  l'ancienne  commune  leur  refusait,  avec  la  plus  barbare  inhu- 
manité. C'est  à  ce  défaut  de  soins,  ajoute-t-il,  qu'on  doit  attribuer  la  mort  du  jeune 
enfant.  Les  commissaires  féroces  qu'elle  envoyait  auprès  de  lui  l'ont  laissé  croupir 
pendant  un  an  dans  son  ordure,  au  milieu  de  laquelle  ils  lui  jetaient  sa  nourriture 
comme  aux  plus  vils  animaux...  » 

3  Ici  s'arrête  brusquement,  et  sans  être  terminée,  la  Relation  du  commissaire  civil 
Guérin . 


SA   MORT   AU   TEMPLE  23 

d'après  l'original  *  qui  existait  dans  les  archives  de  l'Hôtel  de  ville. 
Il  est  indispensable,  pour  la  discussion,  d'en  reproduire  le  texte  en 
entier  : 

«  364 2.  Du  vingt-quatre  "prairial  de  l'an  trois  de  la  Répu- 
blique. Acte  de  décès  de  Louis-Charles  Capet,  du  vingt  de  ce 
mois,  trois  heures  après  midi,  âgé  de  dix  ans  deux  mois,  natif 
de  Versailles,  département  de  Seine-et-Oise,  domicilié  à  Paris, 
aux  Tours  du  Temple,  section  du  Temple,  fils  de  Louis  Capet, 
dernier  Roi  des  Français,  et  de  Marie- Antoinette- Josèphe- Jeanne 
d'Autriche. 

«  Sur  la  déclaration  faite  à  la  maison  commune,  par  Etienne 
Lasne,  âgé  de  trente-neuf  ans,  profession  :  gardien  du  Temple, 
domicilié  à  Paris,  rue  et  section  des  Droits  de  V Homme,  n°  48  ; 
le  déclarant  a  dit  être  voisin,  et  par  Remy  Bigot,  âgé  de  cinquante- 
sept  ans,  profession  :  employé,  domicilié  à  Paris,  Vieille  rue  du 
Temple,  n°  61  ;  le  déclarant  a  dit  être  ami. 

«  Yu  le  certificat  de  JDussert,  commissaire  de  police  de  ladite 
section,  du  vingt-deux  de  ce  mois3. 

Officier  public  •.  Pierre-Jacques  Robin. 

(Signé  :)  /.  Robin. 

(Signé  :)  Bigot*. 
(Signé  ••)  Lasne, 

Commandant  en  chef  de  la  section 
des  Droits  de  l'Homme s .  » 

Des  aventuriers,  qui  avaient  le  plus  grand  intérêt  à  prouver  que 
cet  acte  était  faux,   ont  essayé  de  le  battre  en  brèche  avec  la  plus 


1  II  suffisait  de  comparer  la  signature  de  Lasne  avec  toutes  celles  du  même  per- 
sonnage, qui  sont  aux  Archives  nationales,  pour  ne  pas  avoir  le  moindre  doute  sur 
l'authenticité  de  cet  acte. 

-  Numéro  de  l'acte  sur  le  registre  des  actes  de  l'état  civil.  Afin  de  distinguer  les 
parties  de  l'acte  qui  sont  imprimées  de  celles  qui  sont  écrites  à  la  main,  nous  avons 
eu  soin  de  mettre  ces  dernières  en  italique. 

3  Nous  ferons  remarquer  que  les  actes  de  l'état  civil,  à  cette  époque,  étaient  rédi- 
gés et  imprimés  en  partie  et  qu'il  n'y  avait  plus  à  remplir  que  les  blancs.  Les  expres- 
sions voisins,  amis,  étaient  des  formules  usuelles,  obligatoires  et  consacrées  pour 
les  témoins  de  l'acte,  comme  il  est  facile  de  s'en  assurer  en  feuilletant  les  registres 
du  temps. 

*  Le  sieur  Bigot  était  commissaire  civil  de  la  section  des  Droits  de  l'Homme. 

5  Tel  est  bien  le  haut  grade  qu'avait  Lasne  dans  la  garde  nationale,  ainsi  que  l'in- 
dique VAlmanach  national  de  l'an- III,  p.  427. 


24  LOUIS  XVII, 

insigne  mauvaise  foi.  Que  signifie,  par  exemple,  ont-ils  dit,  ce  nom 
de  Bigot,  et  quelle  autorité  peut-il  présenter  ?  Bigot  n'eût-il  été 
qu'un  simple  témoin,  que  son  témoignage  jusqu'à  preuve  de  faux 
vaudrait  tout  autant  que  celui  d'un  autre.  Or  on  n'a  jamais  démontré 
que  ce  fût  un  faux  témoin.  La  vérité  est  que  Bigot  était  commis- 
saire civil  de  la  section  des  Droits  de  l'Homme,  et  qu'il  était  de 
garde  au  Temple  depuis  le  21  prairial,  le  lendemain  du  décès,  bien 
que  son  tour  de  rôle  ne  l'y  appelât  que  le  24  du  même  mois.  Mais  il 
avait  été  convoqué  plus  tôt  afin  de  donner  plus  de  force  par  sa  pré- 
sence et  sa  signature  au  procès-verbal  constatant  la  mort,  qui  fut 
inséré  dans  le  Registre  du  Temple.  Voilà  ce  qu'était  Bigot.  Nos 
aventuriers  ont  soutenu  ensuite  que  l'acte  de  décès  du  24  prairial 
était  nul  comme  ayant  été  dressé  quatre  jours  seulement  après  la 
mort. 

L'acte  est  parfaitement  régulier  et  a  été  dressé  dans  le  délai 
légal.  Voici,  en  effet,  ce  qu'on  lit  dans  l'article  1er  du  décret  des 
19-24  décembre  1792  :  «  Les  personnes  désignées...  pour  faire  les 
déclarations  de  naissance  et  de  décès,  seront  tenues  de  faire  ces 
déclarations  dans  les  trois  jours  de  la  naissance  et  du  décès.  » 

La  loi,  comme  cela  va  de  soi,  entend  par  là  trois  jours  pleins,  sans 
compter  celui  de  la  naissance  ou  du  décès.  Jamais  aucun  Tribunal 
n'a  interprété  ni  pu  interpréter  la  loi  autrement.  Oser  soutenir  le 
contraire,  serait  faire  preuve  de  la  dernière  ignorance  ou  de  la  plus 
impudente  mauvaise  foi. 

Donc,  l'acte  de  décès  de  Louis  XVII,  fut  dressé  dans  les  délais 
prescrits  par  la  loi,  c'est-à-dire  le  troisième  jour  après  le  décès, 
non  compris  celui  où  il  avait  eu  lieu. 

L'acte  n'eût-il  été  inscrit  au  registre  que  cinq  ou  six  jours  après 
l'événement,  qu'il  n'en  serait  pas  moins  valable,  car,  en  bonne 
justice,  on  ne  pourrait  rendre  victime  de  la  négligence  d'un  officier 
de  l'état  civil  la  famille  d'un  défunt.  Seulement,  en  pareil  cas. 
l'officier  de  l'état  civil  se  serait  rendu  passible  d'une  amende. 

Au  surplus,  par  son  arrêt  rendu,  le  28  février  1874,  contre  les 
héritiers  du  faux  dauphin  Naundorff,  la  Cour  d'appel  de  Paris  a 
reconnu  définitivement  et  irrévocablement  la  validité  de  cet  acte  : 
«  Considérant,  est-il  dit  dans  cet  arrêt,  que  Louis-Charles,  duc  de 
Normandie,  fils  de  Louis  XVI,  est  mort  à  la  tour  du  Temple,  à 
Paris,  le  8  juin  1795,  comme  l'a  constaté  un  acte  authentique  de 
décès,  du  12  du  même  mois  (  24  prairial  an  III)  ; 

«  Que  cet  acte  de  décès  qui  était  resté   aux  Archives   de    l'Hôtel 


SA  MORT   AU   TEMPLE  25 

de  ville  de  Paris,  et  qui  existait  lors  du  jugement,  a  été  détruit 
en  1871,  avec  toutes  les  Archives  municipales,  dans  l'incendie  de 
la  Commune,  mais  qu'il  en  existe  des  copies,  dont  la  teneur  n'est 
pas  contestée,  et  que  spécialement  les  demandeurs  en  ont  produit 
une  dans  leur  exploit  introductif  d'instance  ; 

«  Considérant  que  l'acte  de  décès  susvisé  a  été  dressé  dans  la 
l'orme  et  dans  les  délais  légaux,  par  l'officier  public,  sur  la  déclara- 
tion de  deux  témoins,  conformément  aux  prescriptions  de  la  loi  en 
vigueur,  du  24  décembre  1792,  etc.,  etc.  » 

Jamais,  comme  on  vient  de  le  voir,  acte  de   l'état  civil  ne  fut 
entouré  de  plus  de  précautions,  de  témoignages,  de  preuves  authen 
tiques  que  celui  du  décès  de  Louis  XVII. 

R.  Chantelauze. 
(La  suite  prochainement .) 


L'EGLISE  CONSTITUTIONNELLE 

DANS  LA  LOIRE-INFÉRIEURE 


MINÉE  ET  SON  ÉPISCOPAT 


VIII 

Je  ne  sais  si  Minée  s'était  jamais  bien  sérieusement  soucié  d'as- 
surer la  propagation  du  culte  dont  il  avait  accepté  d'être  le  pontife, 
mais,  à  considérer  l'état  du  diocèse  au  lendemain  de  son  installa- 
tion, il  y  avait  de  quoi  décourager  le  zèle  le  plus  apostolique. 

A  Nantes,  l'une  des  grandes  villes  de  France,  l'une  des  plus 
gagnées  aux  idées  nouvelles,  sur  quatre-vingt-un  prêtres,  curés, 
vicaires,  prêtres  de  chœur,  aumôniers,  qui  desservaient  treize 
paroisses  y  compris  celles  qu'on  venait  de  supprimer,  et  dix-neuf 
chapelles,  vingt-neuf  seulement  avaient  prêté  le  serment,  et,  dans 
ce  nombre,  il  y  avait  douze  prêtres  de  Saint-Nicolas,  huit  de  Saint- 
Similien  et  sept  de  Sainte-Croix. 

Dans  les  trente  paroisses  rurales  du  district  de  Nantes,  la  propor- 
tion était  encore  bien  moindre,  puisque,  sur  les  quatre-vingt-dix 
prêtres  qui  les  desservaient,  seize  seulement  avaient  prêté  serment, 
dont  sept  avec  restriction,  ou  l'avaient  rétracté  peu  de  jours  après 
l'avoir  prêté,    soit  donc 

1°  district  de  Nantes  sur  171  prêtres,  45  assermentés. 

2°  district  d'Ancenis, 

3°      —        de  Blain, 

4."      —        de  Ghâteaubriant, 

5°      —        de  Clisson, 

6°      —        de  Guérande, 

7°  district  de  Machecoul, 

8°      —        de  Paimbœuf, 

9°      —        de  Savenay, 

614  153 

*  Voir  la  livraison  de  juin,  p.  433. 


sur 

66   - 

20 

sur 

38   - 

5 

sur 

49   - 

8 

sur 

72   - 

10 

sur 

69   - 

25 

sur 

58   - 

8 

sur 

48   - 

20 

sur 

43   - 

12 

MINÉE   ET   SON   ÉPISCOPAT  27 

Dans  le  district  d'Ancenis,  quatre  des  vingt  assermentés  avaient 
mis  des  restrictions  à  leur  engagement,  et  un  s'était  rétracté  ;  dans 
le  district  de  Guérande,  trois  avaient  mis  des  restrictions  ;  deux  en 
avaient  fait  autant  dans  le  district  de  Machecoul,  et  dans  celui  de 
Guérande,  il  y  avait  eu  une  rétractation.  Ces  chiffres,  sauf  ceux  du 
district  de  Nantes  que  j'ai  dû  établir  moi-même,  sont  empruntés  à 
un  état  dressé  par  le  procureur-général-syndic  du  Département,  à 
la  date  du  20  mai  1791  \  pour  être  envoyés  au  comité  ecclésiastique. 
Si  l'on  considère  que  le  serment  avec  restriction  était  celui  du 
prêtre  qui  consentait  à  prêter  un  serment  politique,  à  la  condition 
de  réserver  son  obéissance  au  Saint-Siège,  et  qu'on  ajoute  le 
nombre  de  ces  assermentés  à  celui  des  prêtres  qui  s'étaient  rétractés 
dans  un  très  court  délai,  soit  treize,  on  arrive  à  constater  que, 
parmi  les  prêtres  séculiers,  ayant  charge  d'àmes,  Minée  ne  pouvait 
pas  compter  sur  plus  de  cent  vingt  collaborateurs  environ,  et  ce 
nombre  ne  devait  guère  s'accroître,  car  les  recrues  faites  parmi  les 
religieux  et  les  étrangers  comblèrent  à  peine  les  vides  produits  pay 
les  rétractations  successives. 

Vainement  les  patriotes  avaient  espéré  que  la  présence  d'un 
évêque  constitutionnel  dans  le  département  faciliterait  le  triomphe 
du  schisme  :  les  élections  faites  à  Nantes,  le  15  mai,  et  à  Château- 
briant,  le  29  du  même  mois,  ne  devaient  pas  avoir  des  résultats  plus 
sérieux  que  les  précédentes. 

Les  électeurs  du  district  de  Nantes  étaient  soixante-quatorze  le 
20  février,  ils  ne  sont  plus  que  soixante-cinq  le  15  mai  pour  élire 
le  premier  candidat,  et  à  la  fin  de  la  séance,  ils  ne  sont  plus  que 
quarante  à  prendre  part  au  vote.  Le  20  février,  il  y  avait,  disait-on, 
seize  paroisses  à  pourvoir  :  le  15  mai,  il  y  en  avait  vingt-deux  ;  on 
nomma  un  nombre  égal  de  curés,  dont  huit  étaient  des  religieux, 
et  cinq  des  étrangers  ;  au  nombre  des  élus,  se  trouvait  Soulastre 
qu'on  avait  nommé  à  la  cure  de  Saint-Clément  de  Nantes,  bien  qu'il 
fût  notoire    qu'il  avait  accepté  les  fonctions  de  vicaire  épiscopal. 

En  faisant  connaître  au  Département  le  résultat  de  cette  élection, 
le  District  écrivait  :  «  Sur  ces  vingt-deux  élus  du  15  mai,  huit,  par 
crainte    de  ne  pouvoir   s'établir  avec  d'aussi   faibles  ressources, 


1  Une  loi  du  12  mars  1791  avait  ordonné  la  confection  de  ces  listes.  —  Les  614 
prêtres  étaient  tous  des  prêtres  exerçant  le  ministère  ;  ainsi  les  chanoines,  les  au- 
môniers, etc.,  n'entraient  point  en  compte  d'où  qu'ils  vinssent  ;  au  contraire,  les 
assermentés  avaient  été  tous  comptés, 


28  MINÉE    ET    SON   ÉPISCOPAT 

remercient...  Il  semble  que  c'est  par  l'espoir  d'un  avenir  plus  heu- 
reux que  nous  pouvons  espérer  de  faire  de  bons  et  solides  rempla- 
cements. En  effet,  sans  un  courage  héroïque,  sans  un  zèle  vraiment 
apostolique,  sans  un  dévouement  excessivement  patriotique,  quel 
est  le  prêtre  qui  oserait  s'aller  faire  enterrer,  au  fond  d'une  cam- 
pagne, d'une  multitude  fanatique...  Il  n'est  pas  étonnant  qu'il  nous 
manque  autant  de  curés,  mais  le  nombre  des  vicaires  est  infiniment 
plus  rare  encore  ;  déjà  des  curés  se  plaignent  que  la  place  n'est  pas 
tSnable,  faute  de  coopération  *.  » 

A  Gbâteaubriant,  le  29  mai,  dix-huit  électeurs  nomment  huit 
curés,  dont  trois  religieux  et  trois  étrangers  ;  le  3  juin  suivant, 
jour  auquel  on  avait  renvoyé  la  continuation  de  l'élection,  «  sur 
la  difficulté  de  trouver  des  sujets  pour  les  autres  cures  »,  vingt- 
quatre  électeurs  prennent  part  au  vote,  et  douze  curés  sont  élus 
presque  tous  à  l'unanimité.  On  remarque  trois  prêtres  de  Rennes, 
et  le  frère  lai  Taupin,  dont  j'ai  déjà  parlé  et  qui  n'était  pas  éligible. 

Minée  travaillait  peut-être,  mais  assurément  il  ne  réussissait  pas 
à  réchauffer  le  zèle  d'ecclésiastiques,  qui,  après  avoir  secoué  le 
joug  de  leurs  chefs  spirituels,  n'avaient  d'autre  but  que  d'occuper 
une  place  plus  ou  moins  rétribuée.  Ne  sachant  de  quel  côté  se  tour- 
ner, voici  en  quels  termes  il  exposait  la  situation  au  Département  : 

«  Messieurs,  d'après  les  différentes  émeutes  qui  se  succèdent  dans 
les  campagnes,  au  sujet  du  remplacement  des  curés,  il  n'est  pas 
surprenant  que  les  nouveaux  élus  diffèrent  et  craignent  le  moment 
de  leur  installation.  On  m'a  cité  M.  Monlien,  curé  d'Anetz2  ;  j'ai 
relevé  le  courage  de  M.  Chateauregnault 3,  nommé  à  la  Chapelle- 
Heulin,  qui  est  parti  avec  le  projet  de  se  faire  installer  dimanche 
prochain,  mais  il  ne  m'a  pas  été  possible  de  décider  M.  Orhont, 
nommé  à  Saint-Fiacre  \  qui  résiste  constamment,  à  cause  de  l'ancien 
curé,  dont  la  présence  est  une  source  continuelle  de  divisions.  Ce 
dernier  ecclésiastique,  je  crois,  est  encore  à  Nantes,  et  il  vous  sera 
facile  de  vous  assurer  de  ses  dispositions.-  J'ai  bien  entendu  parler 
d'autres  embarras  de  la  même  espèce,  suite  nécessaire  de  la  diffé- 
rence d'opinion,  mais  ne  connaissant  pas  assez  les  sujets,  il  ne  m'est 


1  Correspondance  du  District  de  Nantes,  7  juin  1791,  n"  163.  (Arch.  dép.) 

2  Monlien,  ancien  bénédictin,  principal   au  collège  d'Ancenis,  avait  refusé  la  cure 
d'Anetz,  qu'il  trouvait  trop  petite,  et  venait  de  se  faire  nommer  à  celle  de  Savenay. 

3  Bénédictin  du  couvent  de  Vertou. 

*  Orhont,  vicaire  de  Saint-Fiacre,  avait   été  élu  curé  de  Mauves,  le  20  fév.  1791. 
et  n'avait  pas  accepté. 


MINEE   ET   SON  EPISCOPAT  29 

pas  possible  de  me  rappeler  le  nom  des  ecclésiastiques  prévenus 
d'une  crainte  assez  naturelle.  Ce  matin,  l'un  de  mes  vicaires  m'a 
appris  que  le  Département  venait  de  prendre  un  arrêté  '  propre  à 
remédier  à  ces  mouvements  toujours  inquiétants.  Cette  précaution 
de  votre  part  me  rassure,  et  soulage  les  craintes  que  je  partage  avec 
le  clergé  confié  à  mes  soins. 

«  Je  suis,  avec  un  dévouement    fraternel,    Messieurs,  votre  1res 
humble  serviteur. 
«  Signé  -.  Minée,  «  croque  du  département  de  la  Loire-Inférieure^. 

«  Nantes,  le  10  mai  1791  2.  » 

Cette  lettre  révèle  assez  bien  l'homme  pusillanime,  béat,  vul- 
gaire, incapable  de  résoudre  une  difficulté  autrement  que  par  la 
force,  et  encore  à  la  condition  que  de  plus  hardis  que  lui  l'em- 
ploient contre  ses  adversaires.  L'énergie,  la  conviction,  lui  font 
défaut  ;  il  a  bien  une  mitre  sur  la  tête,  et  une  crosse  dans  la  main, 
mais  il  n'a  de  l'évêque  que  les  insignes  et  les  habits  -,  il  préférerait 
que  tout  allât  bien  -,  cependant  si  tout  va  mal,  les  gendarmes  vien- 
dront à  son  aide  et  assureront  son  repos. 

Les  prêtres  assermentés,  considérant  avec  raison  que  l'établis- 
sement du  nouveau  culte  était  une  affaire  politique  et  administra- 
tive, plutôt  que  religieuse,  écrivaient  le  plus  souvent  directement  au 
Département  ou  au  District,  sans  informer  l'évêque  de  leurs  plaintes. 

Ainsi,  M.  Duchemin,  prêtre  de  chœur  à  Saint-Nicolas,  élu  à  la 
cure  de  Bouaye,  depuis  le  20  février  1791,  écrit  au  District,  le 
10  mai  : 

«  Plusieurs  habitants  de  la  paroisse  de  Bouaye  m'ont  témoigné 
leur  empressement  à  m'avoir  pour  le  curé,  mais  un  bien  plus  grand 
nombre  ont  employé  les  menaces  les  plus  terribles  pour  m'en 
détourner.  J'aime  la  Constitution,  je  la  soutiendrai  de  tout  mon 
pouvoir,  mais  je  ne  me  sens  pas  assez  de  zèle  pour  m'exposer  à  des 
dangers  évidents.  Je  vous  prie  donc  de  mettre  la  cure  de  Bouaye 
au  nombre  des  vacantes,  et  d'adresser  mes  remerciements  au  corps 
électoral etc.  3.  » 

M.  Averin,  ancien  bénéficier,  élu  également  à  la  cure  d'Indre,  le 
20  février,  était  allé  provisoirement   desservir  la  cure  de  Sainte- 

1  L'arrêté  du  9  mai  1791  enjoignait  aux  prêtres  non  assermentés  de  s'éloigner  de 
leurs  paroisses,  et,  s'il  y  avait  des  troubles,  on  pouvait  s'emparer  de  leurs  personnes, 
comme  otages  de  la  tranquillité  publique.  V.  le  District  de  Machecoul,  p.  168. 

2  Lettre  originale  de  la  main  de  Minée. 

3  Lettre  originale.  (Arch.  dép.) 


:-;i|  MINÉE   ET   SON  ÉPISCOPAT 

Pazanne,  à  la  place  de  M.  Bizeul,  élu  le  même  jour  à  cette  cure,  par 
le  District  de  Paimbœuf.  Il  écrivit,  le  13  mai  1791,  au  Département, 
que  devant  être  installé,  le  15  mai,  à  Indre  :  «  Il  avait  transigé  avec 
un  Monsieur  bénédictin  (sic),  pour  le  remplacer  à  Sainte-Pazanne, 
lequel,  quand  il  a  été  sur  les  lieux,  a  témoigné  ne  pas  vouloir  tenir 
le  compromis  signé  la  veille...  Il  ne  peut  donc  aller  à  Indre.  Il  s'est 
arrangé  avec  quatre  prêtres  pour  le  remplacer,  et  tous  ont  fini  par 
manquer  ;  un  cinquième  a  promis,  c'est  un  chartreux  de  Nantes, 
nommé  Dom  Jean  *:  il  serait  déjà  venu.  ici.  si  on  lui  avait  signifié 
de  sortir  de  sa  communauté,  car  il  ne  veut  sortir  que  quand  il  sera 
forcé.  »  M.  À  vérin  termine  en  disant  que  Ton  peut,  si  l'on  veut, 
regarder  cette  lettre  comme  une  démission  2. 

La  confusion,  l'irrésolution,  l'incertitude  et  l'anarchie,  la  crainte 
et  l'inquiétude  semblent  présider  aux  démarches  de  chacun  de  ces 
prêtres,  et  on  ne  doit  pas  s'étonner  d'entendre  les  Amis  de  la  Cons- 
titution, réunis  extraordinairement  dans  l'église  Saint-Denis,  pour 
délibérer  sur  la  situation  religieuse,  dire  tout  haut  :  «  Les  curés 
constitutionnels  se  dégoûtent  de  leurs  positions  3.  » 

De  Clisson,  le  Directoire  du  District  écrit  au  Département  :  «  Sur 
vingt  curés  qui  ont  été  nommés,  nous  n'en  avons  que  cinq  qui 
acceptent  *.  » 

Le  District  de  Nantes,  ayant  continuellement  recours  à  la  force 
armée  pour  installer  les  nouveaux  curés,  décide,  le  9  mai,  que  des 
vivres  seront  fournis  aux  gardes  nationaux  employés  à  ces  expédi- 
tions. On  avait  d'abord  mis  les  frais  de  nourriture  à  la  charge  des 
communes,  mais  il  fallut  y  renoncer  parce  que  ces  contributions 
augmentaient  encore  l'irritation  des  habitants  s. 

Une  femme  dont  l'enfant  suit  l'école  des  Ursulines  vient-elle  se 
plaindre  à  Minée  de  prétendues  menaces  qui  auraient  été  faites  à 
la  jeune  écolière,  celui-ci  écrit  bien  vite  au  Département  une  longue 
lettre  «  pour  le  prier  d'aviser  aux  moyens  efficaces  de  parer  à  ces 
premiers  désordres  qui,  négligés  dans  le  principe,  peuvent  prendre 
un  accroissement  capable  de  nuire  à  la  chose  publique 6.  » 

1  Aucun  chartreux  de  Nantes  ne  portait  ce  nom, 

2  Lettre  origin.  Dossier  de  la  eoinm.  d'Indre. 

3  Pétition  des  Amis  de  la  Constitution,  du  27  mai  1791,  expédition.  (Arcli.  dép.) 
*  Lettre  du  1er  juin  1791.  (Liasses  du  Distr.  de  Clisson.) 

s  Délibération  du  Distr.  de  Nantes  des  9  mai  et  7  juin  1791.  —  Mellinet,  dans  la 
Commune  et  la  Milice  de  Nantes,  a  énuméré  un  grand  nombre  de  ces  expéditions. 
VI,  300  et  306. 

6  Lettre  au  Département  du  12  mai  1791. 


MINEE    ET   SON   EPISCOPAT  3l 


IX 


La  procession  des  Rogations,  dont  le  premier  des  trois  jours 
tombait  cette  année  le  30  mai,  fournit  à  Minée  l'occasion  de  se 
montrer  au  public  des  rues  dans  l'appareil  d'un  évêque  officiant. 
Si  l'on  en  croit  M.  l'abbé  Tresvaux,  il  portait  la  cocarde  nationale 
à  son  bonnet  carré  et  des  rubans  tricolores  à  Son  surplis.  Cette 
tenue  propre  à  exciter  un  certain  êtonnement  fit  sortir  quelques 
personnes  des  bornes  du  respect,  ainsi  qu'on  peut  le  constater 
en  ouvrant  le  livre  de  police  de  la  Municipalité,  à  la  date  du 
31  mai  1791. 

On  y  voit  que  la  dame  Françoise-Suzanne  Gautran,  femme 
Dejean,  fut  mise  en  état  d'arrestation,  sous  la  prévention  d'avoir 
dit  publiquement  à  son  chat  :  «  Minette,  veux-tu  aller  aussi  toi  à 
la  procession  ?  »  Mme  Dejean  soutenait  avoir  dit  :  «  Finette,  veux-tu 
voir  aussi  toi  la  procession  ?  »  Une  autre  dame,  nommée  Joubert, 
lui  fut  jointe,  pour  avoir  tourné  le  dos  à  la  procession,  en  accompa- 
gnant le  geste  de  paroles  qui  peuvent  être  de  mise  à  la  balle  aux 
poissons,  mais  qui  portaient  incontestablement  atteinte  à  la  dignité 
du  prélat.  M.  Lemaistre,  vicaire' de Savenay,  qui  était  aune  fenêtre 
en  compagnie  de  M.  Douaud,  chanoine,  fut  traduit  en  police  cor- 
rectionnelle pour  avoir  gardé  son  chapeau  sur  la  tête,  au  passage 
de  la  procession  ;  même  accusation  pour  semblable  délit  commis 
par  un  sieur  Regain,  dans  la  rue  de  la  Juiverie,  et  plainte  portée 
pour  je  ne  sais  quel  manque  de  respect,  contre  M.  Ginguené, 
vicaire  de  Gordemais. 

î)es  petites  scènes  de  cette  sorte,  dans  lesquelles  les  partis 
adverses  se  trouvaient  directement  aux  prises,  excitaient  peut-être 
plus  les  passions  que  les  atteintes  graves  portées  depuis  quelques 
mois  à  la  liberté  des  catholiques.  Ce  fut,  en  effet,  peu  de  jours 
après,  sur  le  refus  fait  à  Minée  par  les  carmélites  des  Gouëts  de  péné- 
trer dans  leur  couvent,  que  des  femmes  du  peuple,  parmi  lesquelles 
se  trouvaient  un  certain  nombre  de  dames  patriotes  de  la  bour- 
geoisie, commirent  contre  les  religieuses  les  abominables  violences 
qui  les  firent  longtemps  montrer  au  doigt  clans  notre  ville,  où  on 
les  désignait  sous  le  titre  infamant  de  fouetteuses  des  Couëts i. 

1  Le  couvent  des  carmélites  des  Couëts  fut  envahi  dans  la  nuit  du  '6  au  4  juin  1791. 
—  Mellinet,  t.  VT,  p.  309  et  suiv.,  a  fait  de  l'affaire  des  Couëts  un  récit  qui  est,  à 
très  peu  de  chose  près,  exact. 


32  MINÉE   ET   SON   ÉPISCOPAT 

Selon  la  loi  fatale  des  révolutions,  ces  violences  populaires  eurent 
pour  résultat  d'obtenir  de  l'Administration  de  nouvelles  mesures  de 
persécution.  Aux  termes  de  l'arrêté  du  Département  du  7  juin, 
toutes  les  églises  ou  chapelles,  autres  que  les  églises  paroissiales, 
devaient  être  fermées,  à  l'exception  de  certaines  chapelles  d'hôpi- 
taux ou  de  couvents  de  femmes,  dans  lesquelles  aucun  prêtre  ne 
pourrait  exercer  le  culte  qu'après  avoir  obtenu  de  l'êvèque  une 
mission  particulière*.  Si  cet  arrêté  avait  été  exécuté  à  la  lettre, 
aucun  prêtre  non  assermenté  n'aurait  pu  célébrer  la  messe,  sans 
la  permission  de  Minée,  dans  des  églises  autres  que  celles  consa- 
crées au  culte  constitutionnel,  et  cela  malgré  la  loi  récente  du 
7  mai  1791 2  qui  reconnaissait  formellement  aux  sociétés  particu- 
lières le  droit  d'avoir  des  édifices  consacrés  à  un  culte  religieux. 

Aucun  document  ne  mentionne  que  Minée  ait  fait  des  tournées 
pastorales  régulières  pour  donner  la  confirmation  ;  il  l'administra 
cependant  dans  certaines  paroisses.  Aussi,  dans  les  premiers  jours 
de  juin,  on  l'attendait  à  Ancenis  pour  cette  cérémonie.  Le  procu- 
reur-syndic de  ce  district,  lisons-nous  sur  le  procès-verbal  de  la 
séance  du  9  juin,  dit  qu'il  faut  prendre  des  précautions  pour  proté- 
ger les  religieuses  de  la  Davrais,  «  surtout  pendant  les  jours  que 
M.  Minée  doit  s'arrêter  ici,  pour  donner  la  confirmation,  jours 
pendant  lesquels  leur  tranquillité,  dit-on,  sera  troublée  par  des 
malintentionnés  3...  » 

Minée  avait  acheté  des  ornements  pontificaux  pour  le  prix  des- 
quels il  se  fit  compter  une  somme  de  2,860  livres  -,  le  Département 
déclara  qu'il  était  fort  incertain  que  les  ornements  pontificaux 
fussent  à  la  charge  de  la  nation,  mais,  dans  le  doute,  il  paya  4. 

On  a  vu  plus  haut  que,  parmi  les  vicaires  épiscopaux,  il  y  en 
avait  trois  qui  étaient  spécialement  préposés  à  la  direction  du 
séminaire.  Pour  annoncer  l'ouverture  de  cet  établissement,  Minée 
rédigea  un  court  mandement  qu'il  fit  imprimer  et  répandre  dans 
le  département  : 

«  Nos  très  chers  frères,  nous  attachons  au  devoir  de  vous 
instruire  un  intérêt  trop  cher  pour  ne  pas  nous  occuper  à  réparer 
les  pertes  que  notre  diocèse  semble  avoir  faites,  par  une  interrup- 


1  Cet  arrêté  est  cité  dans  les  Archives  curieuses  de  Verger,  t.  V,  162. 

a  Duverg.  Coll.  de  lois,  II,  353. 

3  Proc.-verb.  du  district  d' Ancenis. 

*  Proc.-verb.  du  Départ.,  du  16  juin  1791.  Q,  f°  102. 


MINEE   ET   SON   BPISCOt»AT  33 

tion  d'études,  concertée  entre  les  directeurs,  trop  légèrement  accep- 
tèe  par  les  élèves. 

«  Nous  avons  mis  tous  nos  soins,  nos  très  chers  frères,  à  faire  le 
choix  des  Instituteurs  destinés  à  être,  comme  nous,  les  dépositaires 
de  ces  règlements  précieux  de  l'ancienne  discipline  qui  viennent 
d'être  renouvelés. 

«  Le  Séminaire  du  département  de  la  Loire-Inférieure,  fait  pour 
maintenir  la  pureté  de  la  loi  comme  celle  des  mœurs,  sera  ouvert 
aux  ecclésiastiques  de  notre  diocèse  le  1er  juillet. 

Arrêté  en  notre  conseil,  le  17  juin  1791. 

Signé  :  f  J.  Minée,  év.  de  la  Loire-Inférieure. 
Par  mandement  de  monsieur  l'Évêque, 

Signé:  Darbefeuille,  vie.  de  l'église  cath.  » 

Il  était  plus  facile  de  nommer  des  directeurs  et  de  les  établir 
dans  l'ancien  local  du  Séminaire,  situé  rue  du  Lycée,  que  d'avoir  des 
élèves.  A  la  fin  de  juillet  1791,  il  n'y  en  avait  point  encore,  et  ce 
fut  seulement  à  la  fin  du  mois  d'août  que  le  Directoire  de  Dépar- 
tement délibéra  sur  le  chiffre  des  allocations  qui  seraient  accordées 
aux  directeurs  pour  leur  nourriture  et  leur  entretien  ',  mais  le 
payement  des  directeurs  n'impliquait  pas,  comme  nous  le  verrons 
plus  loin,  qu'ils  eussent  des  élèves. 

Quelques  jours  avant  la  Fête-Dieu,  des  fouilles,  faites  à  la  porte 
de  l'église  d'une  paroisse  supprimée,  fournirent  un  aliment  au  goût 
inné  des  gens  du  peuple  pour  le  merveilleux.  Une  dame  écrivait 
de  Nantes,  le  22  juin  1791  :  «  Le  porche  de  Saint-Saturnin  est  à 
bas-,  des  tombes  ont  été  ouvertes;  on  a  vu  des  corps  qui  n'étaient 
pas  consommés  et  que  l'on  prétend  être  les  corps  de  plusieurs 
prêtres.  Il  y  a  un  grand  concours  de  monde  pour  voir  ;  tout  le 
monde  disait  que  c'étaient  des  saints  que  l'on  avait  trouvés  2.  » 
Cette  lettre  mentionnait  aussi  que  l'on  faisait  de  grands  prépa- 
ratifs «  pour  la  fête  de  demain.  » 

La  fête  de   demain,    c'était   la  procession  de  la  Fête-Dieu  qui 


1  l'roc.-verb.  du  Dép.  Q.  30  juillet  1791,  fo  183  ;  22  août  1791,  l'o  3. 

2  Lettre  adressée  à  M.  Laine,  curé  de  Saint-Julien-de-Concelles,  par  une  de  ses 
parentes,  et  saisie  chez  lui,  le  24  juin  1791.  —  L'église  de  Saint-Saturnin  avait  été, 
peu  auparavant,  mise  en  adjudication,  sur  le  prix  de  38,647  liv.  Journ.  de  la  Cor- 
resp.  Juin  1791.  C.  IX,  p.  304. 

T.  II.  —  JUILLET   1883  3 


34  MINÉE   ET  SON   ÉPISCOPAT 

devait  avoir  lieu  le  jeudi  23  juin,  et  à  laquelle  Minée  officia.  Ce 
fut  pendant  cette  procession  que  se  répandit  dans  la  ville  la  nou- 
velle de  la  fuite  du  roi  à  Varennes  *.  Dumouriez  annonça  cet  événe- 
ment au  public  au  moment  où  l'évêque  allait  donner  la  bénédiction 
du  Saint-Sacrement  au  reposoir  du  Change  2  ;  et,  très  friand  de  po- 
pularité, il  profita  de  l'occasion  pour  protester  de  son  dévouement  à 
la  nation.  Pour  que  la  mémoire  de  cette  protestation  ne  se  perdît  pas, 
on  consigna  le  fait  sur  le  registre  de  la  garde  nationale  :  «  M.  Du- 
mouriez, maréchal  de  camp,  etc.,  en  présence  et  accompagné  des 
officiers  de  ligne  et  d'état-major  de  la  place,  a  prêté  serment  de 
fidélité,  en  présence  du  Saint-Sacrement,  au  reposoir  des  Changes, 
où  M.  Minée,  êvêque  du  Département,  l'a  reçu  pour  en  faire  hom- 
mage à  la  Divinité  3.  » 

Une  quarantaine  de  prêtres  rèfractaires  furent  arrêtés  à  ce 
moment  sur  divers  points  du  Département,  dans  le  but  de  faire 
croire  à  leur  complicité  d'un  prétendu  mouvement  contre-révolu- 
tionnaire dont  la  fuite  du  roi  semblait  indiquer  la  préparation.  Le 
manque  absolu  de  griefs  vraisemblables  contre  leur  conduite  décida 
le  Département  à  les  mettre  en  liberté  dans  les  premiers  jours  du 
mois  d'août.  Ces  prêtres  avaient  été,  pour  la  plupart,  enfermés  au 
Séminaire  jusqu'au  moment  où,  pour  les  garantir  des  violences 
dont  les  menaçait  la  populace,  on  les  avait  conduits  au  Château.  Ce 
fut  probablement  pour  rehausser  le  prestige  de  Minée  qu'on 
essaya  de  lui  donner  une  sorte  de  droit  de  grâce.  Le  Département 
décida,  le  11  juillet  1791,  que  Monsieur  l'Évêque  pourrait,  s'il  le 
jugeait  convenable,  abréger  la  détention  de  M.  Beugeard,  curé  de 
Saint-Léger. 

Alfred  Lallié. 

(La  suite  prochainement. ) 


1  La  nouvelle  était  parvenue  au  Département,  le  22,  parmi  courrier,  à  huit  heures 
du  soir;  le  25,  à  quatre  heures  et  demie,  arriva  l'annonce  de  l'arrestation.  Dép.  L. 
aux  dates. 

2  Chronique  de  la  Loire-Inférieure,  Supplém.  au  n°  54,  25  juin  1791. 

3  Registre  de  la  garde  nationale,  23  juin  1791,  f°  39.  (Arch.  dép.) 


LA  JUSTICE  POPULAIRE  A  CAEN 

EXÉCUTION  DES  ÉPOUX  DELORME  (21  NOVEMBRE  1792) 


L'histoire  du  Tribunal  criminel  du  Calvados,  lorsque  l'on  se 
borne  à  parcourir  ses  décisions,  ne  paraît  offrir  çpi'im  petit  nombre 
de  faits  saillants.  Composé  à  toutes  les  époques,  même  sous  la 
Terreur,  de  magistrats  relativement  modérés,  il  s'efforça  presque 
toujours  d'atténuer  la  rigueur  implacable  des  lo&  qu'il  était  chargé 
d'appliquer  et  il  ne  prononça,  contradictoirement,  et  dans  des 
affaires  politiques,  que  cinq  condamnations  capitales,  deux  pour 
émigration,  trois  pour  infraction  aux  lois  ecclésiastiques.  Cepen- 
dant, quand  on  interroge  avec  soin  les  documents  qui  nous  ont  été 
conservés,  les  choses  prennent  une  tout  autre  physionomie,  et  il 
est  impossible  de  ne  pas  être  frappé  du  trouble  général  des  esprits 
et  de  l'effervescence  populaire  que  révèlent  certaines  de  ces  procé- 
dures. L'une  des  plus  curieuses  est  incontestablement  celle  qui  fut 
dirigée,  le  19  novembre  1792,  contre  les  époux  Delorme.  Par  son 
dénouement  tragique,  par  les  personnages  qu'elle  met  en  scène, 
par  les  circonstances  étranges  qui  l'entourent,  elle  constitue  cer- 
tainement un  des  incidents  les  plus  surprenants  et  les  plus  ins- 
tructifs de  l'histoire  révolutionnaire  en  Basse-Normandie.  Il  s'agit 
dans  cette  affaire  d'une  exécution  sommaire,  opérée  en  vertu  d'un 
arrêt  rendu,  au  mépris  des  règles  les  plus  élémentaires,  sous  la 
pression  menaçante  d'une  multitude  furieuse.  Les  victimes,  si  l'on 
ne  considère  que  leurs  antécédents  et  les  actes  qui  leur  sont 
reprochés,  sont  peu  intéressantes,  mais  la  violation  de  la  loi  à 
laquelle  se  prêtèrent,  plus  ou  moins,  des  magistrats  terroirsès, 
présente  un  caractère  si  révoltant  quelle  laisse  dans  l'esprit  la 
plus  pénible  des  impressions. 

Les  faits  sont,  d'ailleurs,  assez  simples.  Le  18  novembre  1792, 
trois  jeunes  volontaires  des  bataillons  en  formation  dans  la  ville  de 


36  LA   JUSTICE   POPULAIRE   A   CAEN 

Caen  se  rencontrèrent,  avec  un  cavalier  de  la  compagnie  franche, 
dans  un  cabaret  du  Marché  au  bois,  près  l'église  Saint-Pierre.  Ils 
y  furent  accostés  par  un  nommé  Delorme,  sergent-instructeur,  et 
par  une  fille,  Ursule  Colin,  que  Delorme  avait  épousée  trois 
semaines  auparavant.  Tous  ces  individus,  plus  ou  moins  échauffés 
par  de  nombreuses  libations,  sortirent  ensemble  du  cabaret,  vers 
neuf  heures  et  demie,  s'arrêtèrent  quelques  instants  au  carrefour, 
à  entendre  des  chanteurs  ambulants,  et,  sur  l'invitation  des  époux 
Delorme,  se  rendirent  au  domicile  de  ces  derniers,  situé  cour 
Pinson,  au  faubourg  de  Yaucelles,  pour  y  achever  leur  soirée. 
Bien  que  l'information  soit  sobre  de  détails,  il  est  facile  de  deviner 
le  triste  métier  auquel  se  livrait  le  ménage  Delorme  et  la  déplorable 
notoriété  de  leur  maison.  Cette  circonstance  doit  être  relevée,  car 
elle  explique  la  scène  sanglante  qui  allait  bientôt  se  passer.  Les 
volontaires  et  le  cavalier  étaient  à  peine  entrés  dans  ce  bouge, 
qu'un  voisin,  marié  et  père  de  famille,  le  nommé  Daulne,  voulut  y 
pénétrer  à  son  topur.  Sa  demande  fut  repoussée  et  amena  tout 
naturellement  une  altercation  violente  caractérisée  par  l'échange 
des  propos  les  plus  grossiers.  Surexcitée  par  les  injures  qui  lui 
étaient  adressées,  la  femme  Delorme  perdit  bientôt  patience  et  fit 
appel  à  son  mari  et  aux  militaires.  Delorme  se  saisit  du  sabre  d'un 
volontaire,  le  cavalier  de  la  compagnie  franche  le  suivit  et  tous 
•deux,  précédés  de  la  femme,  se  ruèrent  sur  le  visiteur  importun, 
le  frappèrent  à  outrance  et  le  laissèrent,  percé  de  coups  et  mortel- 
lement blessé,  sur  un  tas  de  fumier  situé  à  l'angle  de  la  cour. 

A  envisager  les  choses  de  sang-froid,  le  meurtre  dont  nous 
venons  de  relater  les  principales  circonstances  ne  diffère  en  rien 
de  toutes  les  rixes  du  même  genre  qui  s'élèvent  journellement  à 
l'entrée  des  maisons  mal  famées,  et  l'on  n'y  aperçoit  aucun  détail 
qui  pût  faire  prévoir  un  soulèvement  de  la  population,  ou  même 
une  émotion  extraordinaire.  Pour  bien  fixer,  d'ailleurs,  la  physio- 
nomie de  la  scène,  nous  croyons  devoir  revenir  un  instant  sur  nos 
pas  et  faire  quelques  emprunts  aux  déclarations  des  témoins. 

Les  soldats,  attirés  chez  elle  par  la  femme  Delorme,  dans  la 
soirée  du  18  novembre,  appartenaient  aux  bataillons  des  volon- 
taires casernes  à  Saint-Benoît,  et  à  la  compagnie  franche  de  cava- 
lerie, logée  à  l'auberge  de  la  Barque,  place  Saint-Martin.  Les 
volontaires  étaient  Charles  Yallerey,  âgé  de  16  ans  ;  Charles  Dupart 
de  Troarn,  âgé  de  20  ans,  et  Pierre-Nicolas  Moisson,  âgé  de  20  ans. 
Le  cavalier  se  nommait  Jean  Héricy,  dit   Caiette.   Il   était   origi- 


LA   JUSTICE   POPULAIRE    A    CAEN  37 

naire  de  Bretteville-sur-Saize  et  âgé  de  18  ans.  Les  trois  volontaires 
ne  devaient  jouer  qu'un  rôle  passif  dans  l'affaire.  Ainsi  que  nous 
l'avons  déjà  indiqué,  l'intervention  du  cavalier  Héricy  revêtit,  au 
contraire,  dès  le  début,  le  plus  triste  caractère.  Quelques  extraits 
de  la  déposition  de  Charles  Vallerey,  témoin  bien  placé  pour  tout 
voir  et  qui  paraît  avoir  conservé  son  sang-froid  suffiront  à  préciser 
les  détails  essentiels  révélés  par  l'information  : 

«  Déclare  que,  dimanche  dernier,  sur  les  huit  heures  du  soir, 
«  accompagné  de  Nicolas  Moisson,  il  fut  boire  chez  le  nommé 
«  Hervieux,  aubergiste,  près  la  Poissonnerie  ;  qu'ils  y  entrèrent 
«  avec  Delorme  et  sa  femme,  et  qu'ils  y  burent  avec  le  nommé 
«  llaulard,  leur  camarade,  qu'ils  y  virent  les  nommés  Laumonnier 
«  et  Caiette  (Héricy),  de  la  compagnie  franche,  qui  burent  à  leur 
«  même  table  ;  que  Delorme  et  sa  femme  les  invitèrent,  ainsi  que 
«  Laumonnier  et  Caiette,  à  souper  avec  eux,  qu'en  conséquence  de 
«  cette  invitation,  le  déclarant,  lesdits  Caiette,  Moisson  et  Dupart 
«  se  rendirent  chez  Delorme  et  sa  femme.  Un  demi-quart  d'heure 
«  après,  c'est-à-dire  sur  les  dix  heures,  un  particulier  vint  frapper 
«  à  la  porte  de  Delorme,  en  criant  :  Ursule  !  A  quoi  la  femme 
«  répondit  ;.  Je  te  connais  bien,  tu  es  soûl...  » 

Suivent  quelques  propos  orduriers  qu'il  est  sans  intérêt  de  repro- 
duire, après  lesquels  la  déposition  continue  en  ces  termes  : 
«  Alors,  la  femme  Delorme  cria,  en  s'adressant  à  son  mary  : 
A  moij,  mon  dragon!  et  aussitôt  Delorme,  furieux,  sauta  sur  le 
sabre  que  Charles  Dupart  avoit  sous  son  bras,  en  disant  :  Si  tu 
ne  le  lâches  pas,  je  vais  t'en  f....  un  coup.  Dupart,  effrayé,  lâcha 
son  sabre,  avec  lequel  Delorme  descendit  de  sa  chambre  en  sui- 
vant sa  femme,  qui  tenoit  une  chandelle  allumée  à  la  main,  et 
ledit  Caiette,  qui  étoit  également  armé  d'un  sabre.  Lorsqu'ils 
furent  descendus,  le  déclarant,  au  moyen  de  la  lumière,  vit 
briller  les  sabres  nus  \  alors,  le  déclarant  et  ses  deux  camarades 
Moisson  et  Dupart  descendirent  et  prirent  le  chemin  de  la 
grand'rue  de  Vaucelles  ;  qu'en  passant  dans  la  cour  il  entendit 
une  voix,  vers  le  fond  de  la  cour,  crier  -.  A  la  gardé!  qu'à  peine 
il  étoit  arrivé  à  la  rue,  que  Caiette,  qui  avoit  son  habit  d'ordon- 
nance, les  joignit.  Il  étoit  porteur  de  deux  sabres,  dont  l'un,  qui 
étoit  nu,  appartenoit  à  Charles  Dupart  et  étoit  celui  que  Delorme 
lui  avoit  arraché  de  force.  Dupart,  à  la  vue  de  Caiette,  lui 
demanda  ce  qu'il  avoit  fait  du  fourreau  et  de  son  baudrier  el 
quel  mauvais  coup  il  avoit  fait.  Caiette  répondit  en  ces  termes  : 


38  LA  JUSTICE   POPULAIRE  A  CAEN 

«  Qu'il  avoit  f.....  un  coup  dans  le  ventre  de  l'insolent  qui  étoit 
«  venu  insulter  Delorme  et  sa  femme,  qu'il  lui  avoit,  en  outre, 
«  donne  deux  ou  trois  coups  dans  les  cuisses  et  qu'il  était  /*.....  ; 
«  qu'ensuite,  en  faisant  route  avec  le  déposant  et  ses  camarades, 
«  il  les  pria  de  ne  rien  déclarer  de  ce  qu'ils  avoient  vu  ou 
«  entendu;  à  quoi  ils  dirent,  tous  les  trois,  que,  s'il  avoit  tué 
«  l'homme,  ils  ne  se  feroient  pas  faire  de  mauvaises  affaires  pour 
«  sauver  les  coupables,  et  quittèrent  ledit  Gaiette  au  carrefour 
«  Saint-Pierre,  et  furent  se  coucher  à  leur  caserne,  et  le  lendemain 
«  se  rendirent  à  l'Hôtel  commun  de  cette  ville,  pour  y  passer  leurs 
«  déclarations.  >■> 

A  s'en  tenir  aux  termes  précis  de  cette  déposition,  dans  la  "col- 
lision sanglante  dont  la  cour  Pinson  avait  été  le  théâtre,  le  rôle 
principal  aurait  appartenu  au  cavalier  de  la  compagnie  franche, 
Héricy,  et  cela  d'après  ses  propres  aveux.  Les  constatations  du  rap- 
port du  chirurgien  en  chef,  Bénard,  confirment  ces  indications  de 
la  façon  la  plus  significative.  Le  cadavre  portait,  en  effet  :  «  1°  Du 
«  côté  droit,  une  plaie  de  deux  pouces,  au  pli  de  l'aine  ;  2°  à  la 
«  partie  supérieure  et  externe  de  la  cuisse  droite,  une  plaie  péné- 
«  trante  d'un  pouce  ;  3°  à  la  partie  moyenne  de  la  fesse  droite,  une 
«  plaie  d'un  pouce  pénétrant  jusque  dans  le  petit  bassin.  »  A 
l'exception  d'une  autre  plaie,  sans  gravité,  existant  au  menton, 
c'étaient  là  les  seules  blessures  révélées  par  l'expertise  médico- 
légale,  et  elles  correspondaient  merveilleusement  aux  coups 
qu'Héricy  reconnaissait  avoir  portés.  —  Les  autres  témoignages 
n'apportèrent  que  peu  de  lumière  sur  cette  triste  affaire.  Le  sieur 
Besnier,  beau-père  de  Daulne,  avait  vu  maltraiter  un  homme  dans 
la  cour  Pinson,  sans  se  douter  que  ce  fût  son  gendre.  Un  nommé 
Mathieu  avait  aperçu  deux  hommes  armés  de  sabre  frappant  à 
coups  redoublés  le  malheureux  Daulne.  De  ces  deux  hommes,  l'un 
était  Delorme,  l'autre,  dont  le  visage  était  inconnu  au  témoin ,  ne 
pouvait  être  que  le  cavalier  Gaiette.  Il  est  juste  de  dire  que  tous 
les  voisins,  attirés  par  le  bruit,  avaient  vu  les  époux  Delorme,  la 
femme  aussi  bien  que  le  mari,  s'acharner  sur  Daulne,  en  sorte  que 
la  participation  de  l'un  et  de  l'autre,  dans  une  très  large  mesure, 
au  crime  qui  avait  été  commis,  était  absolument  indiscutable.  La 
déclaration  de  Marie  Gadouet,  qui  révèle  à  quel  degré  d'exaltation 
était  arrivée  Ursule  Delorme,  est  particulièrement  utile  à  con- 
sulter. Entendant  du  bruit,  vers  dix  heures  et  demie  du  soir,  cette 
journalière  se  leva  précipitamment,   ouvrit  sa  fenêtre  et  demanda 


LA   JUSTICE   POPULAIRE   A   CAEN  30 

ce  qui  se  passait.  A  quoi  deux  volontaires  répondirent  •.  «  C'est  un 
«  gueux  et  une  gueuse  qui  assassinent  un  homme,  »  en  ajoutant  : 
«  pour  nous,  nous  nous  en  allons.  »  A  la  même  demande,  réitérée 
un  peu  plus  tard  par  Marie  Gadouet,  la  femme  Delorme,  elle-même, 
répondit,  sur  un  ton  menaçant  :  «  C'était  un  gueux  qui  me  disait 
«  des  sottises,  il  ne  m'en  dira  pas  davantage.  »  Elle  paraissait  en 
même  temps  vouloir  se  jeter  sur  le  cadavre  étendu  à  terre,  lorsque 
son  mari  la  prit  à  bras-le-corps  et  l'emmena  chez  elle.  Cette  scène, 
d'ailleurs,  dont  nous  avons  essayé  de  grouper  les  différents  élé- 
ments, se  passa  avec  la  rapidité  de  l'éclair,  —  et  les  volontaires 
s'étaient  à  peine  éloignés,  que  les  voisins,  n'entendant  plus  rien,  se 
hasardèrent  à  descendre  dans  la  cour  pour  porter  secours  au  nommé 
Daulne.  Ils  n'eurent  malheureusement  à  relever  qu'un  cadavre. 
Pendant  qu'on  le  transportait  au  domicile  de  la  famille,  la  garde 
nationale  était  avertie,  et  bientôt,  requis  par  le  caporal  de  service, 
le  commissaire  de  police  de  la  ville  de  Caen  procédait  aux  pre- 
mières investigations.  Dans  la  nuit  même,  les  époux  Delorme 
avaient  été  arrêtés  ;  dès  le  lendemain,  les  trois  volontaires  de  la 
caserne  Saint-Benoît  avaient  été  mis  sous  la  main  de  la  justice  ; 
seul,  Héricy  avait  pris  la  fuite  et  réussi  momentanément  à  se 
dérober  aux  poursuites.  Il  semblait  que  l'information  n'avait  qu'à 
suivre  son  cours,  lorsque  le  20,  dans  la  matinée,  on  apprit  à  la 
Municipalité  et  au  Département  que  le  quartier  de  Yaucelles  tout 
entier  était  sur  pied,  en  armes,  et  en  proie  à  une  émotion  extra- 
ordinaire. 

Séparé  de  la  ville  proprement  dite  par  la  rivière  de  l'Orne,  le 
faubourg  populeux  de  Yaucelles  était  habité  par  des  gens  besoi- 
gneux,  turbulents,  d'une  moralité  médiocre,  que  les  idées  nouvelles 
avaient  surexcités  au  delà  de  toute  expression.  C'était  là  et  au 
Vaugneux  que,  pendant  toute  la  Révolution,  les  mouvements 
populaires,  à  Caen,  devaient  recruter  leur  personnel  le  plus  actif  et 
le  plus  dangereux.  Dans  un  pareil  milieu,  le  meurtre  de  Daulne 
produisit  une  véritable  perturbation.  Daulne  appartenait  à  la  classe 
populaire.  C'était  un  batelier,  sans  ressources,  ivrogne  et  débauché  ; 
il  habitait  depuis  longtemps  le  quartier,  il  était  chargé  de  famille. 

Bien  qu'originaire  de  la  ville,  Delorme  l'avait  si  peu  habitée, 
qu'il  pouvait  être  considéré  comme  un  étranger.  Il  avait  été,  en 
effet,  pendant  plus  de  vingt  ans,  au  service  de  l'Autriche  ;  il  avait 
perdu  le  pouce  de  la  main  droite,  pendant  la  guerre  contre  les 
Turcs,  et  n'était  rentré  en  France   que  depuis  très  peu  de  temps. 


40  LA   JUSTICE   POPULAIRE   A   CAEN 

Au  moment  du  crime,  il  était  employé  aux  casernes,  comme  ins- 
tructeur surveillant  des  volontaires  du  district  ;  son  mariage  récent 
donnait  de  sa  moralité  une  opinion  défavorable. 

Quant  à  sa  femme,  Ursule  Colin,  elle  était  aussi  née  à  Gaen.Elle 
appartenait  à  une  famille  des  plus  honorables,  dont  elle  avait  fait,  de 
tout  temps,  la  désolation,  par  son  inconduite.  Le  mariage  n'avait 
rien  changé  à  ses  habitudes  de  libertinage. 

Lorsqu'il  s'agit  de  rechercher  les  causes  d'une  insurrection  popu- 
laire, toutes  les  circonstances  qui  s'y  rattachent  doivent  être  scru- 
puleusement notées,  aucune  n'est  indifférente,  et  à  voir  l'espèce 
d'affectation  avec  laquelle  le  journal  de  la  localité  fait  remarquer 
que  Delorme  avait  été  pendant  plus  de  vingt  ans  au  service  de 
l'Autriche,  nous  ne  serions  pas  étonnés  que  cette  qualité  d'ancien 
soldat  autrichien  n'eût  contribué  puissamment,  en  dehors  même 
du  crime,  à  déchaîner  contre  lui  les  passions  aveugles  de  la  popu- 
lace. 

L'exhibition  anormale  du  cadavre  de  la  victime  n'était  pas  faite 
pour  calmer  les  esprits.  Après  l'arrestation  des  époux  Delorme,  et 
dès  les  premières  heures  du  jour,  les  habitants  de  la  cour  Pinson 
lavèrent,  en  effet,  le  corps  du  malheureux  Daulne,  le  revêtirent  de 
ses  habits  du  dimanche  et  l'exposèrent  sur  une  sorte  de  lit  de  parade, 
qu'entouraient  des  amis  et  des  membres  de  la  famille,  et  près  duquel 
défilèrent  des  flots  de  curieux,  venus  non  seulement  de  Vaucelles, 
mais  des  autres  parties  de  la  ville.  Des  personnes  placées  au  bas  de 
l'escalier  recueillaient,  dans  l'intérêt  de  la  veuve  et  des  enfants, 
les  modestes  offrandes  des  visiteurs. 

Toutes  ces  excitations  ne  devaient  pas  tarder  à  porter  leurs 
fruits.  Dans  l'après-midi,  la  garde  nationale  de  Vaucelles  se  réunit 
en  armes;  vers  quatre  heures,  elle  passait  le  pont  et  se  dirigeait, 
en  suivant,  clans  toute  leur  longueur,  les  rues  Saint- Jean,  Saint- 
Pierre,  Notre-Dame  et  Ecuyère,  vers  la  place  Saint-Sauveur. 
C'était  là,  dans  les  bâtiments  de  construction  récente,  ayant  leur 
façade  sur  la  place  du  Parc,  que  le  Tribunal  criminel  tenait  ses 
audiences.  Un  hasard  fatal  voulut  que,  ce  jour-là,  le  tribunal  fût 
en  séance.  Les  gardes  nationaux  et  les  gens  du  peuple,  hommes  et 
femmes,  qui  s'étaient  mêlés  à  leurs  rangs,  avaient  été  frappés  de 
cette  coïncidence  et,  sans  s'inquiéter  autrement  des  formalités 
judiciaires,  dont  le  respect  ne  préoccupera  jamais  les  masses  igno- 
rantes et  passionnées,  ils  venaient  demander  que  les  assassins 
fussent  jugés  d'urgence  et  immédiatement  exécutés.  —  Les  sections 


LA    JUSTICE    POPULAIRE    A    CAEN  41 

de  la  ville  qui,  pour  rivaliser  de  zèle  avec  les  bataillons  de  la  garde 
nationale,  s'étaient  déclarées  en  permanence,  appuyaient  énergi- 
tpiement  cette  étrange  requête.  Il  paraît  que,  tout  d'abord,  les 
motions  des  bataillons  de  Yaucelles  et  des  sections  réunies  de  la 
ville  de  Caen  furent  présentées  aux  magistrats,  avec  les  formes 
extérieures  de  la  déférence.  C'est  au  moins  ce  que  l'on  peut  induire 
d'un  passage  d'un  procès-verbal  fort  curieux,  sur  lequel  nous 
aurons  plus  tard  à  revenir  et  qui  fut  rédigé  par  le  président  du 
Tribunal.  Les  discours  des  députations,  les  réponses  du  président 
ont  subi  certainement  quelques  retouches  et  n'avaient  pas,  lors- 
qu'ils furent  prononcés,  cette  correction  officielle.  Mais  le  fond  n'a 
pas  pu  être  changé  et  les  détails,  certifiés  par  tous  les  magistrats, 
doivent  être  aussi  exacts  que  possible.  A  l'aide  de  ce  document, 
nous  pouvons  démêler  aisément  le  caractère  vrai  de  cette  mani- 
festation tumultueuse  et  la  physionomie  comminatoire  de  ces  col- 
loques échangés  entre  les  magistrats,  les  sections  et  les  gardes 
nationaux. 

«  Certifions  qu'au  moment  où,  le  19,  nous  nous  occupions  du 
«  procès  de  Jean  Doucet,  accusé  de  vol,  et  où  le  président  du  tri- 
«  bùnal  faisait  prêter  le  serment  aux  citoyens  jurés,  sur  les  envi- 
«  ron  5  heures  du  soir,  une  foule  innombrable  de  personnes  de 
«  tout  sexe  et  de  tout  âge,  la  majeure  partie  en  armes,  est,  comme 
«  un  torrent,  entrée  dans  la  salle  de  l'auditoire.  » 

Une  députation  d'hommes  armés,  se  disant  les  députés  du  bataillon 
des  gardes  nationales  du  faubourg  de  Yaucelles,  s'est  aussitôt 
avancée  dans  l'intérieur  du  parquet  et  l'un  d'eux,  prenant  la  parole, 
a  dit  : 

«  Nous  venons,  au  nom  de  nos  frères  d'armes,  demander  ven- 
te geance  d'un  crime  atroce,  commis  cetje  nuit  dans  le  faubourg 
«  de  Yaucelles.  Au  nom  du  peuple  indigné,  nous  sollicitons  le 
«  tribunal  criminel  de  s'occuper,  de  suitte,  et  toutes  affaires  ces- 
ce  santés,  de  l'instruction  et  du  jugement  de  cette  affaire  ;  les  coû- 
te pables  sont  arrêtés,  le  peuple  veut  un  grand  exemple,  la  punition 
«  doit  être  prompte.  Sans  cela,  nous  ne  répondons  pas  des  suittes 
«  de  la  juste  indignation  de  nos  concitoyens. 

«  Le  président  a  répondu...  que  ce  procès  ne  pourrait  être  soumis 
«  à  un  juré  de  jugement  qu'après  des  délais  et  des  formalités  impé- 
«  rieusement  commandées  par  la  loi.  Il  a  exhorté  les  membres  de 
«  la  députation  à  faire  respecter  la  loi  et  les  organes. 

«  La  députation  a  dit  en  se  retirant  qu'elle  allait  rejoindre  le 


42  LA  JUSTICE   POPULAIRE   A   CAEN 

«  bataillon  de  Vaucelles  qui  était  sous  les  armes,  mais  que  les 
«  esprits  étaient  tellement  disposés  qu'il  n'y  avoit  aucun  espoir  de 
«  réussite,  que  le  peuple  avoit  vu  commettre  sous  ses  yeux  des 
«  crimes  atroces,  des  assassinats  horribles  et  que  les  coupables 
«  étoient  encore  à  subir  la  peine  due  à  leurs  forfaits  -,  qu'à  la 
«  vérité,  il  étoit  convaincu  que  le  tribunal  criminel  faisoit  son 
«  devoir  et  ne  négligeoit  rien  pour  accélérer  l'instruction  et  le 
«  jugement  des  procès,  mais  qu'aucune  exécution  n'avoit  encore 
«  été  faite  contre  les  grands  scélérats  ;  que  le  tribunal  de  cassation 
«  paralisoit  la  sublime  institution  des  jurés  en  matière  criminelle, 
«  en  ce  qu'elle  empêcboit,  par  ses  lenteurs,  que  la  punition  des 
«  coupables  suivît  de  près  leur  crime  :  que  sans  cette  prompte  exé- 
«  cution,  le  but  de  la  loi  étoit  manqué.  » 

«  A  cette  députation  en  a  succédé  une  autre,  celle  des  sections 
«  réunies  de  la  ville  de  Gaen. 

«  Parvenu  dans  l'intérieur  du  parquet,  un  des  membres,  prenant 
«  la  parole,  a  dit  : 

«  Un  grand  crime  a  été  commis  dans  nos  murs.  Le  peuple 
«  demande  la  tête  des  coupables  ;  les  sections  assemblées  ont 
«  nommé  des  députés  :  ceux-ci  n'ont  vu  d'autre  moyen  d'apaiser 
«  la  fermentation  générale  qu'en  promettant  qu'un  prompt  exemple 
«  seroit  fait  des  coupables. 

«  Nous  venons  demander,  au  nom  du  peuple,  pour  son  salut, 
«  que  le  tribunal  juge  cette  affaire  sans  désemparer  :  sans  cela, 
«  nous  ne  répondons  pas  des  malheurs  qui  en  seront  la  suitte.  Le 
«  peuple  veut  se  porter  en  la  maison  de  justice  et,  si  malheureu- 
«  sèment  il  exécute  ce  projet,  aucuns  des  détenus  ne  seront 
<(  épargnés.  Nous  avons  entendu  cette  détermination  terrible.  Les 
«  sections  nous  ont  donné  V ordre  d'assister  à  V instruction  et  de 
«  leur  rendre  compte  de  deux  heures  en  deux  heures  de  ce  qui 
«  sera  fait  à  cet  égard.  » 

«  Le  président  du  Tribunal  a  répondu  à  cette  nouvelle  députation 
«  que  les  sections  ne  pouvaient  ignorer  que  le  tribunal  connoissoit 
«  et  aimoit  ses  devoirs,  mais  qu'il  étoit  assujetti  à  des  formes 
«  que  la  loi  ne  lui  permettoit  pas  d'enfreindre  ;  qu'aucune  accu- 
«  sation  ne  lui  ayant  été  présentée  contre  les  prévenus,  il  ne 
«  pouvoit,  quant  à  présent,  s'occuper  de  cette  affaire.  Il  a  rappelé 
«  aux  députés  la  marche  indiquée  par  la  loi.  Il  a  ajouté  que,  pour 
«  concourir  au  rétablissement  de  la  tranquillité  publique,  le 
«  tribunal  ne  désemparer  oit  "pas  que  la  fermentation  n'eût  cessé! 


LA   JUSTICE   POPULAIRE   A   CAEN  43 

«  Il  a  engagé  les  députés  des  sections,  au  nom  de  la  République 
<■<■  françoise,  à  redoubler  d'efforts  pour  faire  entendre  au  peuple  que 
«  son  bonheur  dépend  de  son  respect  pour  la  loy.  » 

Malgré  la  phraséologie  vague  et  redondante  et  les  invocations 
répétées  au  respect  de  la  loi,  le  dernier  discours  du  président  était, 
au  fond,  un  acheminement  vers  la  capitulation.  Au  lieu  d'affirmer 
nettement,  comme  il  l'avait  fait  dans  le  premier,  qu'il  était  impos- 
sible au  tribunal  de  connaître  de  l'affaire  avant  l'expiration  des 
délais  légaux,  il  se  bornait  à  faire  remarquer  qu'il  n'était  pas 
encore  saisi  et  en  déclarant  solennellement  qu'il  ne  désempareroit 
pas,  il  s'inclinoit  en  définitive  devant  la  volonté  du  peuple  et  lais- 
sait la  porte  ouverte  à  toutes  les  illégalités  et  à  toutes  les  violences. 
Les  instances  nouvelles  que  cet  acte  de  défaillance  faisait  prévoir 
ne  tardèrent  pas  à  se  produire,  et,  dès  le  début,  l'attitude  de  la 
foule  se  montra  aussi  impérieuse  que  menaçante.  Les  mentions  qui 
y  ont  trait  dans  les  registres  du  greffe  sont  courtes,  mais  signifi- 
catives. 

«  Le  tribunal  allait  s'occuper  du  procès  de  Jean-Pierre-Thomas 
«  Doucet,  quand  un  tumulte  affreux  ne  lui  a  pas  permis  de  conti- 
«  nuer  la  séance.  Les  citoyens  jurés  étaient  dans  l'impossibilité 
«  d'entendre  et  de  fixer  les  circonstances  naissantes  du  débat  ;  le 
«  président  a  été  forcé  de  suspendre  la  séance  et  de  se  retirer  avec 
«  ses  collègues  et  les  citoyens  jurés  dans  la  chambre  du  Conseil.  » 

Cette  interruption  scandaleuse  du  cours  de  la  justice  et  cette 
quasi-expulsion  des  magistrats  du  prétoire  sont  notées  avec  plus  de 
détails,  dans  le  second  procès-verbal,  rédigé  quelques  instants 
après  l'envahissement  de  la  salle  d'audience  : 

«  Une  foule  innombrable  d'hommes  et  de  femmes,  la  plupart 
«  armés,  est  entrée  dans  l'auditoire.  Le  tumulte  considérable  qui 
«  en  a  été  la  suite  ne  permettant  pas  de  se  livrer  aux  débats  du 
«  procès,  le  Tribunal,  par  l'organe  de  son  président,  a  déclaré  la 
«  séance  levée  et,  afin  de  pouvoir  s'occuper  d'apaiser  la  fermenta- 
«  tlon,  dresser  procès-verbal  des  scènes  qu'elle  semble  préparer  et 
«  empêcher,  autant  qu'il  sera  en  lui,  la  violation  de  la  loi,  a 
«  renvoyé  le  jugement  du  procès  à  mercredy  prochain,  21  de  ce 
«  mois.  » 

A  peine  ce  renvoi  venait-il  d'être  prononcé  qu'une  nouvelle 
députation  des  sections  traversait  la  salle  d'audience  et  pénétrait 
dans  la  chambre  du  Conseil,  où  juges  et  jurés  s'étaient  réfugiés..  .. 
Le,s  déclarations  funestes  de  ces  enragés  déchiraient  les  derniers 


44  LA  JUSTICE   POPULAIRE   A   CAEN 

voiles  et  ne  laissaient  aucune  incertitude  sur  la  réalité  de  la  situa- 
tion. En  fait,  les  membres  du  Tribunal  criminel,  aussi  bien  que  les 
jurés,  étaient  prisonniers  de  l'émeute.  Ailleurs,  à  l'Hôtel  de  Ville, 
le  peuple  en  armes  surveillait  les  magistrats  chargés  de  l'informa- 
tion préliminaire  et  accélérait  leur  travail,  —  mais  il  entendait, 
ces  formalités  remplies,  que  le  Tribunal  criminel  déployât  le  même 
zèle  en  ordonnant  immédiatement  l'exécution  des  coupables. 

«  A  peine  le  Tribunal  y  étoit-il  entré,  qu'une  nouvelle  députa- 
«  tion  des  sections  est  venue  annoncer  que  l'officier  de  police 
«  s'occupoit  de  l'instruction  du  procès,  que  le  Directeur  du  juré 
'•  d'accusation  étoit  à  son  poste  ;  qu'il  avoit  promis  de  rester  en 
«  permanence  jusqu'à  ce  qu'on  lui  envoyé  la  procédure,  qu'immé- 
«  diatement  après  le  dépôt  des  pièces  au  greffe,  il  assembleroit  le 
«  juré  et  que,  si  l'accusation  étoit  reçue,  ilrenverroit  le  tout  devant 
«  le  Tribunal  criminel,  pourquoi  les  sections  demandent  que,  pour 
«  apaiser  le  peuple,  le  Tribunal  restât  en  permanence,  que  sa m  s 
«  cela  il  ne  r  est  oit  plus  d'espoir  d'apaiser  la  fermentation  : 
«  qu'en  ce  moment,  elle  était  telle  qu'un  bataillon  entier  était 
«  sur  la  place  et  renoit  de  jurer  de  ne  pas  quitter  les  armes  que 
«  les  coupables  ne  fussent  punis,  qu'enfin  le  peuple  entouroit 
«  toutes  les  avenues  du  Tribunal  et  demandoit  à  grands  cris  la 
«  tête  des  prévenus.  » 

Devant  cette  injonction  catégorique,  le  président  ne  songea  plus 
à  résister  et  il  autorisa  la  délégation  à  annoncer  que  le  Tribunal, 
déférant  aux  vœux  qui  lui  étaient  transmis,  allait  rester  en  perma- 
nence. Il  entoura,  il  est  vrai,  cette  déclaration  de  certaines  réserves 
de  formes,  qui  n'atténuaient  en  rien  la  gravité  des  concessions 
auxquelles  il  se  résignait. 

Eugène  de  Beaurepaire. 

(La  fin  prochaincnient.J 


L'ORATOIRE  ET  LA  RÉVOLUTION 


Pendant  que  le  P.  Moisset *  luttait,  nous  l'avons  vu,  habilement  et 
vigoureusement  pour  la  conservation  de  l'Oratoire,  lespatriotes  con- 
tinuaient leur  œuvre  néfaste.  Une  Adresse  à,  tous  les  membres  de 
l'Oratoire3  indiquait  un  plan  pour  la  formation  du  comité.  Ce 
comité  devait  être  composé  de  quinze  membres  ;  tout  oratorien 
ayant  trois  ans  et  trois^  mois  de  congrégation  était  électeur  ;  pour 
être  éligible,  il  fallait  dix  ans.  Lyon  était  désigné  pour  la  maison 
centrale  où  devaient  être  préparées  les  listes  d'électeurs  et  se  faire. 
le  7  juillet,  le  recensement  du  scrutin. 

Cette  adresse  était  signée  par  onze  oratoriens-prêtres 3  et  par 
onze  confrères. 

Elle  ne  resta  pas  sans  réponse.  De  la  maison  du  Mans  s'éleva 
une  énergique  protestation 4,  pour  rappeler  au  devoir  «  les  cœurs 
bouillants  et  jeunes  »  et  essayer  d"empêcher  le  scandale  de  la  réu- 
nion du  comité.  Cette  lettre  magistrale  débutait  par  ce  solennel 
avertissement  sur  la  gravité  de  la  situation  :  «  ...  Qui  de  nous  ne 
«  s'est  senti  ému  jusqu'au  fond  des  entrailles  dès  l'instant  qu'il  a 
«  compris  que,  par  une  suite  presque  nécessaire  des  premières 
«  opérations  (de  l'Assemblée  nationale),  l'Oratoire  pourrait  se 
«  trouver  enveloppé  dans  la  proscription  générale.  Nous  ne  sau- 
«  rions  nous  le  dissimuler,  la  crise  est  urgente,  elle  est  décisive 
«  pour    la   Congrégation.    Mais    prenons    garde  :     l'imagination, 


*  Voir  la  livraison  de  juin  1883. 

1  Le  mémoire  est  écrit  en  partie  de  sa  propre  main. 

2  In-4°  de  4  pages,  de  l'imprimerie  Volland,  s.  d. 

3  Parmi  les  signataires,  nous  sommes  étonné  de  trouver  le  nom  du  P.  Repeccaud, 
qui  avait  été  récemment  dénoncé  pour  «  un  sermon  incendiaire...  rempli  des  calom- 
nies les  plus  atroces  contre  les  dignes  représentants...  »  (Prud'homme,  Révolution 
de  Paris,  n°  27,  p.  44.) 

*  6  pages  in-4°,  du  Mans,  6  juin  1790.  S.  n.  d'imprimeur.  Les  signatures  sont  au- 
tographes. 


46  l'oratoire  et  la  révolution 

«  échauffée  par  le  cœur,  est  sujette  à  s'égarer.  Nous  devons  nous 
«  prémunir  contre  l'amour  même  que  nous  lui  portons,  et  plus 
«  nous  risquons  aujourd'hui,  plus  strictement  aussi  nous  sommes 
«  tenus  à  nous  imposer  la  loi  d'être  sages.  Appelons  donc  de  notre 
«  première  effervescence  au  calme  de  la  raison  ;  elle  seule  a  le 
«  droit  d'avouer  et  de  régler  nos  démarches.  Agissons,  s'il  le  faut  -, 
«  mais  que  ce  soit  avec  prudence,  sans  bruit  et  de  concert.  » 

Puis  la  lettre  examinait  successivement  :  1°  s'il  était  nécessaire 
de  former  ce  comité  ;  2°  la  majorité  l'ayant  jugé  nécessaire,  quel 
mode  il  faudrait  adopter  pour  le  composer  ;  et  3°  quels  seraient  sa 
destination  et  ses  travaux  ? 

A  la  première  question,  la  réponse  était  franchement  négative,  et 
les  raisons  apportées  étaient  à  peu  près  les  mêmes  que  celles  de  la 
lettre  de  Saint-Magloire.  Mais,  supposant  que  ce  comité  fût  jugé 
nécessaire,  les  PP.  du  Mans  faisaient,  en  réponse  à  la  deuxième 
question,  ressortir  tout  ce  que  les  démarches  des  patriotes  avaient 
eu  de  téméraire  et  d'illégal  : 

«...  Au  lieu  d'aviser  loyalement  et  de  concert  avec  toutes  les 
«  maisons  aux  moyens  d'obtenir  la  formation  de  ce  comité,  de 
«  l'organiser  ensuite,  et  de  lui  imprimer  enfin  le  sceau  de  la 
«  volonté  générale,  ne  paraissent-ils  pas  vouloir  le  dominer  avec 
«  trop  d'empire  et  fermer  la  discussion  avant  de  l'avoir  permise  ? 
«  Ils  ont  employé  la  chaleur  où  la  raison  calme  et  froide  devait 
«  seule  parler.  Des  hommes  sans  lumières,  faciles  à  égarer  par  les 
«  impressions  du  moment,  ne  soumettant  jamais  leurs  résolutions 
«  au  calcul,  et,  par  conséquent,  toujours  extrêmes,  peuvent  se 
«  laisser  ainsi  conduire-,  mais  des  hommes  instruits...  demandaient 
«  qu'on  leur  tînt  un  tout  autre  langage. 

«  Il  est  permis  de  présenter  une  vérité  avec  force,  mais  une  éner- 
«  gie  outrée  devient  ou  ridicule  ou  révoltante.  Eh  !  qui  n'a  con- 
te damné  cette  clause,  aussi  peu  réfléchie  qu'elle  est  odieuse,  de 
«  nommer  expressément  ceux  qui  refuseront  d'adhérer  au  projet 
«  présenté,  et  de  les  entacher,  d'autorité  privée,  du  blâme  et  de  la 
«  répudiation  générale.  Depuis  quand  donc  la  liberté  oratorienne 
«  admet-elle  un  sceptre  de  fer  pour  peser  sur  les  opinions  indivi- 
«  duelles  de  ses  membres  ?  Nous  aimons  à  nous  persuader  que  de 
«  telles  lettres sowi  l'ouvrage  du  trèspetit  nombre  ;  et  ce  qui  nous 
«  le  fait  croire,  c'est  qu'elles  vont  jusqu'à  prétendre  guider  notre 
«  choix,  en  disséminant  des  listes  toutes  rédigées  :  imitation  puérile 
«  et  maladroite  de  ce  qui  se  pratique  dans  les  cabales...  De  sem- 


l'oratoire  et  la  révolution  47 

u  blables  incartades  ne  se  pardonnent  qu'àun  moment  de  délire  et 
«  nous  en  serions  indignés,  si  nous  ne  savions  pas  que  le  vrai,  le  sin- 
«  cère  amour  du  bien,  va  souvent,  malgré  lui,  jusqu'à  l'exagération. 

«  ...  Les  auteurs  du  projet,  continuent  les  PP.  du  Mans,  se  l'ont 
«  enfin  grande  illusion,  si,  indépendamment  du  Régime,  ils  prê- 
ts tendent  se  présenter  à  l'Assemblée  nationale.  Il  n'est  ni  politique 
«  ni  décent  à  eux  de  le  croire.  Les  représentants  de  la  nation 
«  s'adressent  toujours  aux  supérieurs,  comme  dans  l'ancien  ordre 
«  des  choses,  et  s'ils  ont  un  jour  à  interpeller  l'Oratoire,  ce  sera 
«  immanquablement  à  son  général  qu'ils  s'adresseront. 

«  Qui  peut  ne  pas  gémir  sur  les  abus  en  tout  genre  qui  vont 
«  naître  de  notre  division  :  abus  qu'il  était  si  facile  de  prévoir,  et 
«  auxquels  il  n'est  peut-être  plus  possible  de  parer  !...  » 

Mais  si  3°  le  comité  se  réunissait,  quels  seraient  sa  destination 
et  ses  travaux?  Ici  encore  les  PP.  du  Mans  répondaient  avec 
sagesse  :  «  La  première  opération  du  comité  ne  devra  sûrement  pas, 
«  quoi  qu'on  en  dise,  se  porter  sur  la  réforme  projetée  du  corps. 
«  Nous  le  croyons  tout  à  la  fois  inutile  au  but  qu'on  se  propose  au 
«  dehors  et  dangereux  pour  l'intérieur  de  la  Congrégation.  Où 
«  pourrait  aboutir  en  effet  une  réforme  aussi  soudaine  ?  Ne  cour- 
ts rait-elle  pas  tous  les  risques  de  l'imperfection,  par  la  précipita- 
is tion  même  des  réformateurs?... 

«...  Ne  nous  travestissons  pas  :  tenez,  nous  serions  mal  à  l'aise 
«  sous  ce  costume  d'emprunt.  Présentons-nous  franchement  avec 
«  notre  habit  :  il  est  encore  de  mise  aux  yeux  de  l'opinion  pu- 
is blique...  Cette  réforme  est' donc...  inutile...  Mais  comme  dans  les 
ss  entreprises  délicates,  il  est  rare  que  les  démarches  inutiles  ne 
ss  deviennent  pas  nuisibles,  nous  ne  pouvons  sans  frémir  jeter  les 
is  yeux  sur  les  suites  qu'entraînerait  infailliblement  celle  que  nous 
«  désapprouvons  sans  restriction  quelconque.  Divisions  d'abord 
«  intestines,  publiques  ensuite,  protestations  arbitraires,  sorties 
«  nombreuses,  éclats  scandaleux,  nos  ennemis  triomphants,  nos 
ts  amis  découragés,  les  indifférents  eux-mêmes  tournés  contre 
«  nous,  en  un  mot,  toutes  les  causes  amoncelées  qui  ont  accéléré 
«  la  ruine  des  autres  corps,  fondraient  ensemble  sur  nous...  » 

Cette  lettre,  admirable  de  bon  sens  et  de  sage  réflexion,  la  plus 
solide  protestation  des  Oratoriens  fidèles,  était  signée  non  seule- 
ment par  les  prêtres  du  Mans,  mais  aussi  par  les  confrères  :  ce  qui 
prouve,  comme  nous  l'avons  dit,  que  ces  derniers  n'étaient  pas 
tous  entrés  dans  le  mouvement. 


48  l'oratoire  et  la  révolution 

Et  ces  Oratoriens  ajoutaient,  dans  un  post-scriptum,  cette  ré- 
ponse à  Y  Adresse  à  tous  les  membres  de  l'Oratoire*  : 

«  Cette  lettre  nous  met  dans  l'embarras.  Nous  nous  croyons, 
«  certes,  membres  de  l'Oratoire,  et  cependant,  dans  la  plus  exacte 
«  vérité,  elle  ne  s'adresse  pas  à  nous.  Cette  lettre  nous  apprend 
«  que  nous  désirons  la  prompte  formation  d'un  comité  ;  c'est  vrai- 
ce  ment  une  nouvelle  pour  nous  qui  le  croyons,  au  contraire,  inu- 
«  tile  et  probablement  dangereux...  » 

Cette  lettre  malheureusement  ne  calma  pas  les  esprits.  Un  des 
signataires  de  la  circulaire  A  tous  les  membres  de  l'Oratoire  y 
répondit  sur  un  ton  de  raillerie,  ce  qui  inspire  la  tristesse  plus  que 
le  sourire,  comme  on  l'a  dit  avec  raison 2,  quand  on  songe  à  la 
robe  que  portaient  tous  ces  hommes.  »  Mais  les  esprits  étaient 
lancés  et  ne  devaient  plus  s'arrêter  dans  cette  funeste  voie. 

C'est  alors  que  le  Régime  pensa  devoir  s'adresser  au  comité 
ecclésiastique  de  l'Assemblée  nationale.  Voici  la  lettre3  qu'il  lui 
adressa  : 

«  Messieurs, 

«  Le  Régime  de  l'Oratoire  justement  alarmé  de  la  fermentation 
qui  règne  parmi  les  jeunes  professeurs  de  la  Congrégation  et  des 
suites  qu'elle  peut  avoir  relativement  aux  fonctions  publiques  dont 
ils  sont  chargés,  vient  déposer  dans  votre  sein  ses  inquiétudes  et 
ses  craintes.  Vous  avez  été  instruits,  Messieurs,  de  cette  efferves- 
cence par  les  différentes  lettres  et  mémoires  qui  vous  ont  été  adres- 
sés ;  vous  aurez  vu  sans  doute  qu'elle  les  porte  à  vouloir  quitter 
leurs  emplois  pour  venir  à  la  suite  de  l'Assemblée,  et  solliciter  des 
changemens  dans  la  Congrégation.  Nous  avons  employé  toutes  les 
voies  de  douceur  et  de  persuasion,  qui  sont  les  seules  en  usage 
dans  une  société  libre  par  essence,  pour  engager  ces  professeurs  à 
redoubler  de  zèle  et  d'exactitude  dans  l'exercice  public  de  leurs 
fonctions  ;  nous  les  avons  exhortés  à  ne  se  porter  à  aucune  dé- 
marche prématurée,  mais  à  attendre  en  silence  et  avec  soumission 
ce  qu'il  plairait  au  corps  législatif  et  à  l'Assemblée  nationale  de 
décider  sur  le  sort  futur  de  la  Congrégation.  Nos  représentations, 
Messieurs,  ont  eu  peu  d'effet  jusqu'à  présent  ;  la  fermentation  est  à 
son  comble,  l'insubordination  s'y  joint  et  l'on  commence  à  mécon- 


i  Citée  p.  477,  n°  de  juin. 

2  Dubèdat,  Histoire  de  Tabaraud,  p.  27. 

3  Archives  nationales,  M.  215. 


l'oratoire  et  la  révolution  49 

naître  la  voix  des  chefs,  si  nous  ne  savions  pas  que  l'auguste 
assemblée  doit  s'occuper  incessammenl  des  congrégations,  s'il  ne 
s'agissait  que  de  nous-mêmes  et  dos  défauts  qui  pourraient  se 
trouver  dans  notre  régime  actuel,  nous  laisserions  un  libre  cours  à 
leurs  démarches  ;  notre  confiance  à  cet  égard  dans  les  décisions  de 
l'Assemblée  est  entière  et  sans  borne  ;  mais  aussi  le  bien  public  est 
en  danger.  Nous  sommes  chargés  d'environ  trente  collèges  et  de 
trois  écoles  militaires  ;  si  nos  jeunes  professeurs,  sous  prétexte  de 
veiller  par  eux-mêmes  à  leurs  intérêts,  quittaient  leurs  emplois 
dans  le  temps  de  l'année  qui  exige  le  plus  de  soin  et  d'attention,  le 
bon  .ordre  en  souffrirait,  l'enseignement  serait  nécessairement  ou 
dérangé  ou  interrompu.  Dans  cette  position  qui  demande  un  prompt 
remède,  nous  avons  recours  à  vous,  Messieurs,  comme  à  la  seule 
ressource  qui  nous  reste  pour  calmer  et  arrêter  une  effervescence 
dont  les  suites  peuvent  être  si  funestes  à  l'enseignement  ;  nous 
pensons  qu'un  mot  de  la  part  du  comité  ecclésiastique  rétablira 
partout  le  calme,  dissipera  les  inquiétudes  et  fera  tout  rentrer  dans 
l'ordre  ;  il  jugera  sans  doute  que,  l'Assemblée  n'ayant  encore  rien 
statué  définitivement  sur  les  congrégations  enseignantes,  il  importe 
au  bien  public  qu'elles  restent  telles  qu'elles  sont,  et  qu'il  ne  soit 
rien  innové  jusqu'au  moment  où  le  sort  de  ces  congrégations  sera 
décidé.  Quel  que  soit  celui  qui  nous  attend,  nous  déclarons,  Mes- 
sieurs, que  nous  nous  y  soumettons  d'avance,  ainsi  qu'aux  modifi- 
cations ou  réformes  qui  seraient  jugées  nécessaires  par  les  repré- 
sentais de  la  nation.  N'ayant  jamais  eu  en  vue  que  le  bien  public 
dans  l'exercice  des  fonctions  que  nous  avons  remplies  jusqu'à  pré- 
sent, nous  regretterions  sincèrement,  Messieurs,  de  ne  plus  y 
coopérer,  et  nous  apprendrons  avec  une  satisfaction  bien  vive  que 
nos  services  peuvent  encore  être  utiles  et  agréables  à  la  patrie  et 
nous  honorent.  » 

L'Oratoire  avait  espéré  désarmer  les  haines  antireligieuses  par 
ce  ton  de  parfaite  soumission  à  l'Assemblée  nationale.  C'était  mal 
connaître  la  Révolution  qui  désirait  bien  compromettre  le  clergé, 
mais  qui  voulait  le  conserver  seulement  jusqu'à  ce  qu'il  fût  déconsi- 
déré. En  ce  moment,  toutefois,  on  y  mettait  encore  quelques  formes. 
Le  8  juin,  le  Comité  ecclésiastique  de  l'Assemblée  répondit  par 
cette  circulaire1  qui  donnait  raison  aux  sages  prévisions  du  Conseil 
et  des  PP.  du  Mans  : 

1  Imprimé,  iu-4°. 

T.  II.  —  JUILLET   1883  4 


50  Moratoire  et  la  révolution 

«  Le  Comité  ecclésiastique,  Messieurs,  est  instruit  par  divers 
écrits  et  par  des  lettres  adressées  à  plusieurs  de  ses  membres,  qu'il 
règne  en  ce  moment  une  grande  fermentation  et  les  dissensions  les 
plus  fâcheuses  dans  la  congrégation  de  l'Oratoire  -,  le  Comité  est 
également  informé  que  quelques-uns  d'eux  avaient  le  dessein  de 
venir  à  la  suite  de  l'Assemblée  nationale,  solliciter  une  réforme 
dans  ce  corps.  Le  Comité  ne  peut  se  dispenser  de  vous  représenter 
combien  cette  démarche  serait  prématurée  et  dangereuse.  L'Assem- 
blée nationale  n'a  pas  encore  prononcé  sur  votre  existence  qui  est 
incertaine.  Il  faudrait  donc  attendre  le  décret  de  l'Assemblée,  et  si, 
malgré  son  éloignement  pour  conserver  les  anciennes  corporations, 
elle  vous  exceptait,  vous  pourriez  alors  présenter  les  projets  que 
vous  jugeriez  nécessaires. 

«  Mais  ce  qui  doit  vous  déterminer  de  plus  en  plus  à  suspendre 
vos  démarches,  c'est  la  crainte  qu'elles  ne  nuisent  à  l'éducation 
qui  vous  est  confiée  :  la  moindre  négligence  peut  avoir  les  suites 
les  plus  funestes. 

«  D'après  ces  considérations,  Messieurs,  le  Comité  vous  engage 
fortement  à  vivre  dans  la  paix  et  dans  l'union,  à  continuer,  comme 
par  le  passé,  vos  importantes  fonctions  et  à  attendre  que  l'Assem- 
blée ait  prononcé  sur  votre  sort. 

«  Soyez  certains  qu'elle  rend  toute  la  justice  qui  est  due  à  votre 
zèle  pour  l'instruction  de  la  jeunesse. 

«  Au  Comité  ecclésiastique  de  l'Assemblée  nationale. 

«  Durand  de  Maillane,  vice-président  ;  De  Boislandry,  secrê- 
taire;  l'abbé  Expilly  ;  le  curé  de  Souppes  ;  dom  Gerle,  chartreux  ; 
d'Ormesson  ;  Dionis  Duséjour  :  Lapoule  ;  Massieu,  curé  de 
Cergy  \  Lanjuinais.  » 

Cette  circulaire  ne  montre  guère  de  bienveillance  pour  l'Ora- 
toire,— ce  qui  n'étonne  pas  de  la  part  de  ce  Comité  que  les  évêques 
de  Clermont  et  de  Luçon,  que  l'abbé  de  Montesquiou  et  le  curé 
Lalande  avaient  quitté  depuis  longtemps  ;  de  ce  Comité  ecclésias- 
tique qui  méritait  dès  ce  moment  l'appellation  iïonti-ecclèsiastique 
dont  le  qualifiait  bientôt  l'abbé  Maury  *,  et  dont  plusieurs  membres 
ne  vont  pas  tarder  à  se  faire  remarquer  à  la  tête  de  l'église  schis- 
matique. 

Remarquons  aussi  que  le  nom  du  P.  Gassendi 2  ne  se  trouve  pas 


1  Le  17  octobre  1790  {Moniteur,  page  1207). 

2  A  ce  premier  oratorien,  membre  de  l'Assemblée  nationale,  était  venu  s'en  adjoin- 


L'ORATOIRE   ET   LA  RÉVOLUTION  51 

parmi  les  <lix  signataires  île  cette  circulaire.  On  peut  supposer  avec 
vraisemblance  qu'il  ne  voulut  pas  apposer  sa  signature  à  cette 
pièce  dont  certains  termes  blessaient  son  affection  pour  la  Congré- 
gation. 

Cependant,  dans  son  désir  de  la  paix,  le  P.  Moisset  n'hésita  pas 
à  annoncer  l'envoi  de  cette  circulaire  l,  en  y  ajoutant  cette  pater- 
nelle exhortation  :  «  Je  désire...  que  vous  ayez  pesé  mûrement 
«  l'importance  des  avis  que  contient  cette  lettre...  Elle  ramènera 
«  aux  justes  principes  ceux  des  nôtres  qu'une  erreur  passagère 
«  aurait  égarés.  Tous,  il  s'en  faut,  n'ont  pas  été  entraînés  par  le 
«  torrent.  Beaucoup  ont  été  trompés  par  un  attachement  et  par  un 
«  zèle  peu  réfléchi  pour  le  corps.  Grâce  au  Seigneur,  plusieurs  de 
«  nos  maisons  fournissent  encore  de  nombreux  exemples  à  imiter. 
«  Oubliez  des  projets,  calmez,  croyez-moi,  des  dissensions  qui,  loin 
«  de  nous  conserver,  ne  peuvent  qu'accélérer  notre  ruine  et  nous 
«  faire  périr  avec  honte.  » 

Paternelles  paroles  qui  ne  furent  malheureusement  pas  enten- 
dues !  Sous  prétexte  2  que,  sur  vingt-deux  membres  du  Comité 
ecclésiastique,  dix  seulement  avaient  signé  la  circulaire  et  que 
ceux  des  non-signataires  que  «  l'on  avait  pu  rencontrer  donnaient 
«  au  projet  (de  formation  du  Comité)  l'approbation  la  moins  équi- 
«  voque,  »  une  nouvelle  lettre 3  fut  lancée  par  les  patriotes,  qui 
engageait  «  à  continuer  avec  la  plus  parfaite  confiance  les  opéra- 
it tions  relatives  à  la  nomination  des  quinze  commissaires.  »  La 
victoire  devait  leur  rester. 

Avant  de  continuer  l'histoire  de  ces  funestes  agitations  ,  il  faut 


dpe,  pour  son  malheur,  un  second,  le  P.  Jean-Paul-Marie- Anne  Latyl.  (Prud'homme, 
Histoire  des  crimes  de  la  Révolution,  I,  190,  l'appelle  par  erreur  Catyl.)  Né  à 
Marseille  en  1747,  il  était  entré  à  l'Oratoire  en  1763,  avait  successivement  habité  les 
maisons  de  Soissons,  d'Arras,  de  Beaune  où  il  fut  supérieur  du  collège,  et  enfin  de 
Nantes  où  il  occupait  la  même  charge  quand  il  fut  envoyé  aux  États  généraux,  par 
le  clergé  de  la  ville,  en  remplacement  du  premier  député  qui  était  mort.  Nous  ver- 
rons plus  bas  que  sa  défection  lors  du  serment  constitutionnel  ne  sauva  pas  sa  tète 
de  la  guillotine,  en  1794. 

1  Par  une  lettre  imprimée,  in-4°,  datée  de  Notre-Dame-des-Vertus,  le  13  juin  1790. 

a  Vains  prétextes,  comme  le  remarque  Tabaraud,  dans  une  lettre  que  nous  citons 
plus  bas  : 

«  On  cherche  à  infirmer  cette  déclaration  formelle  et  précise  du  Comité  ecclésias- 
tique, par  des  anecdotes  que  nous  ne  sommes  pas  à  portée  de  vérifier,  mais  que 
nous  pouvons  apprécier  jusqu'à  un  certain  point  par  des  faits  publics  et  incontes- 
tables... On  incidente  sur  ce  qu'elle  n'est  signée  que  par  une  partie  des  membres  de 
ce  Comité,  comme  si  l'on  ne  savait  pas  que  les  comités  sont  rarement  complets...  Au 
surplus,  le  Comité...  a  maintenu  la  circulaire  par  son  silence.» 

3  In-4°  de  3  pages,  avec  signatures  autographes. 


52  L*ORATOIRE   ET   LA  RÉVOLUTION 

parler  de  la  démarche  que  fit  à  ce  moment  même  la  congrégation 
auprès  de  l'Assemblée  nationale.  On  peut  penser  que  le  Régime,  en 
se  décidant  à  faire  cette  démarche,  songeait  moins  à  présenter  sa 
défense  et  à  provoquer  l'assurance  du  maintien  de  l'Oratoire,  qu'à 
donner  une  certaine  satisfaction  aux  patriotes  de  la  Congrégation 
et  à  faire  une  nouvelle  tentative  pour  les  calmer. 

C'est  au  commencement  de  juillet  que  la  congrégation  de  l'Ora- 
toire demanda  à  être  admise  à  la  barre  de  l'Assemblée  pour  prêter 
le  serment  civique  \ 

Ici  encore ,  l'Oratoire  fut  médiocrement  récompensé  de  ses 
efforts.  La  Révolution  qui  voulait  l'esclavage  et  la  destruction  de 
l'Eglise  de  France  ne  pouvait  point  paraître  se  contenter  d'un  ser- 
ment qui  ne  déshonorait  pas  celle-ci  et  ne  l'engageait  pas  dans  le 
schisme.  On  peut  supposer  aussi  que,  décidés  à  des  exigences  tout  à 
fait  iniques,  les  meneurs  de  la  Constituante  n'aimaient  pas  à  mon- 
trer une  extrême  bienveillance  pour  une  congrégation  à  lafoisrésolue 
à  être  inébranlablement  fidèle  à  la  Papauté  et  à  pousser  aussi  loin 
que  possible  le  respect  envers  l'Assemblée  nationale.  On  fit  obser- 
ver, dit  le  Moniteur 2,  que  tous  les  citoyens  ayant  le  droit  de  récla- 
mer la  même  faveur,  si  l'Assemblée  la  leur  accordait,  elle  perdrait 
un  temps  qu'elle  pourrait  employer  plus  utilement.  Malgré  cette 
observation,  on  décida  que  la  Congrégation  serait  admise  ;  mais, 
pour  gagner  du  temps,  on  résolut  que  ce  serait  sans  prêter  serment. 
Le  lendemain,  en  effet,  la  députation  de  l'Oratoire  3  fut  introduite 
et  prononça  le  discours  suivant  *  : 


1  11  n'est  peut-être  pas  inutile  de  faire  remarquer  que  ce  serment  était  parfaite- 
ment légitime,  et  de  rappeler  que,  de  tous  les  serments  exigés  pendant  le  cours  de 
la  Révolution,  le  seul  dogmatiquement  condamné,  vraiment  schismatique  et  qu'on 
ne  put  prêter  sans  forfak-e  est  celui  du  27  novembre  1790.  Celui  doût  il  est  question 
ici  était  ainsi  conçu  :  Je  jure  d'être  fidèle  à  la  Nation,  à  la  Loi,  au  Roi  et  de 
maintenir  de  tout  mon  pouvoir  la  Constitution  décrétée  par  l'Assemblée  natio- 
nale et  sanctionnée  par  le  Roi.  D'après  M.  Emery,  les  serments  du  14  août  1792, 
du  3  septembre  de  la  même  année,  du  21  février  1795,  du  29  septembre  de  la  même 
année,  du  5  septembre  1797,  et  enfin  du  27  décembre  1799,  pouvaient  être  légitime- 
ment prêtés.  {Vie,  t.  I,  p.  373.) 

La  Revue  laisse  à  ses  collaborateurs  la  responsabilité  de  leurs  jugements  sur 
ces  questions  controversées.  Nos  lecteurs  ne  s'étonneront  pas  de  trouver  fré- 
quemment ici  des  articles  conçus  dans  un  esprit  absolument  contraire  àl 'opinion 
de  l'abbé  Emery. 

a  Séance  du  9  juillet  1790.  Moniteur  du  11,  page  785. 

3  Elle  était  composée,  d'après  Tabaraud,  des  supérieurs  des  maisons  de  Paris  avec 
des  membres  du  régime. 

4  Ce  discours  et  la  réponse  furent  imprimés  par  ordre  de  l'Assemblée  nationale. 
3  p.  in-8<>  chez  Baudouin,  rue  du  Faubourg  Saint-Jacques. 


L'ORATOIRE   ET  LA  RÉVOLUTION  53 

«  Messieurs,  il  eût  été  flatteur  pour  notre  supérieur  général 
«  d'être  lui-même  auprès  de  cette  auguste  Assemblée  l'interprète 
«  de  ses  propres  sentiments  et  dé  ceux  de  noire  congrégation. 
«  C'eût  été  le  plus  beau  jour  de  sa  longue  vie.  Vous  l'excuserez, 
«  Messieurs,  sur  son  grand  âge  et  les  inlinnités  qui  l'accom- 
«  pagnent  et  vous  nous  permettrez  de  parler  en  son  nom  et  en 
«  celui  de  tous  nos  confrères. 

«  La  congrégation  de  l'Oratoire  fut  regardée  dans  tous  les  temps 
«  comme  congrégation  purement  françoise  et  vraiment  nationale. 
«  Que  ne  m'est-il  permis  de  prendre  à  témoin  plusieurs  des  hono- 
«  râbles  membres  qui  composent  cette  Assemblée  ;  ils  furent  l'objet 
«  de  notre  tendresse  ;  ils  sont  aujourd'hui  notre  gloire.  Et  vous, 
«  Messieurs,  qui  partageâtes  avec  nous  de  tendres  sollicitudes, 
«  vous  préludiez  au  bonheur  public,  en  développant  dans  le  cœur 
«  de  vos  jeunes  élèves  le  germe  précieux  des  sciences  et  des  vertus; 
«  toujours  animés  de  sentimens  patriotiques,  consacrés,  par  état 
«  et  par  un  choix  libre,  à  des  travaux  utiles  à  la  Nation,  nous 
«  venons  renouveler  entre  les  mains  de  ses  augustes  représentais, 
«  le  dévouement  le  plus  inviolable  et  la  soumission  la  plus  entière 
«  à  vos  décrets  ;  daignez,  Messieurs,  en  recevoir  l'hommage. 

«  Depuis  longtemps  nous  étions  jaloux  de  consacrer  l'époque  de 
«  la  liberté  françoise  par  les  preuves  les  moins  équivoques  de  notre 
«  zèle. 

«  Il  existe  entre  nos  mains  un  dépôt  sacré,  l'éducation,  si  chère 
«  à  vos  cœurs,  des  enfans  de  l'État.  La  plus  douce  satisfaction  que 
«  nous  puissions  recevoir,  c'est,  Messieurs,  que  vous  ne  nous 
«  jugiez  pas  indignes  de  servir  la  Patrie,  en  ne  cessant  de  nous 
«  livrer  à  des  fonctions  si  importantes  et  qui  nous  honorent.  » 

Le  président  de  l'Assemblée,  qui  était  alors  le  marquis  de  Bonnay, 
ancien  élève  de  Juilly,  répondit  en  ces  termes  : 

«  Messieurs,  la  liberté  est  l'essence  de  notre  Constitution,  elle 
«  l'est  aussi  de  vos  statuts.  Yotre  congrégation  est  depuis  long- 
«  temps  célèbre  par  ses  lumières,  utile  par  ses  travaux,  respec- 
«  table  par  ses  vertus.  Depuis  longtemps  elle  préside  avec  succès  à 
«  nos  meilleurs  établissements  d'éducation  publique.  Elle  a  bien 
«  mérité  de  la  Patrie. 

«  Mais  si  je  lui  rends  ce  témoignage  au  nom  de  l'Assemblée  natio- 
«  nale,  si  je  récompense  aussi  glorieusement  son  zèle  et  son  patrio- 
«  tisme,  me  sera-t-il  permis  de  me  séparer  un  moment  de  mes 
«  fonctions  publiques  et  de  payer  un   tribut  d'amour  et  de  recon- 


54  l'oratoire  et  la  révolution 

«  naissance  à  ceux  qui,  dans  les  premières  années  de  ma  vie, 
«  employèrent  des  soins  si  tendres  à  former  mon  cœur  et  mon 
«  esprit,  à  ceux  sans  qui  je  n'eusse  jamais  été  digne  de  m'asseoir 
«  parmi  les  représentons  de  la  nation?  Plusieurs  de  mes  collègues 
«  qui  ont  reçu  les  mêmes  bienfaits  partagent,  je  le  vois,  l'émotion 
«  de  mon  cœur  et  sont  prêts  à  mêler  leur  voix  à  la  mienne.  Je 
«  m'estime  heureux  s'ils  m'ont  avoué  pour  leur  interprète. 

«  L'Assemblée  nationale  vous  permet,  Messieurs,  d'assister  à  la 
«  séance.  » 

Mais  tous  ces  pacifiques  efforts  restèrent  sans  résultat  et  n'apai- 
sèrent pas  les  dissidents.  «  Guidés  parles  illusions  des  uns,  la  vanité 
des  autres  et  par  les  calculs  ambitieux  du  plus  grand  nombre,  ils 
persistèrent  à  croire  qu'il  fallait  agir  au  lieu  d'attendre  en  silence 
les  événements  *.  »  A  la  date  indiquée,  la  maison  de  Lyon  fit  le 
recensement  des  votes2,  malgré  l'opposition  du  supérieur 3  et  des 
plus  anciens  oratoriens  de  la  maison  mère,  et  bien  que  269* 
membres  de  la  congrégation  n'eussent  pas  adhéré  à  cette  révolte. 

Voici  quel  fut  le  résultat  de  ce  vote  : 

Daunou,  de  la  maison  de  Montmorency 264  voix. 

Dotteville,  de  Juilly 203 

Eustache,  de  Toulon 167 

De  Saint-Jorry,  de  Montmorency 166 

Guipoutet,  de  Provins 156 

Lalande,  de  Montmorency ...   154 

Monard,  des  Vertus 120 

Ravier,  de  Salins 109 

Beraud,  de  Marseille    98 

Martin,          —          95 

Paris,  de  Riom 95 

Imbert,  de  Lyon 93 

Roubiès,      —      83 

Tabaraud,  de  Limoges 82 

Grenière,  de  Juilly 81 


1  Hamel,  Histoire  du  collège  de  Juilly,  p.  365. 

2  Procès-verbal  de  recensement  fait  par  les  PP.  du  collège  de  Lyon  des  scru- 
tins à  eux  adressés  pour  la  nomination  des  quinze  commissaires  qui  doivent 
former  à  Paris  le  comité  oratoriea.  In-4°  de  2  pages,  s.  1.  n.  d. 

3  Le  P.  Romans.  Le  procès-verbal  constate  son  refus  de  prendre  part  à  cette 
affaire.  Huit  autres  pères  de  la  maison  l'imitèrent.  C'est  un  confrère,  le  P.  Imbert, 
qui  présida  au  dépouillement  des  votes. 

*  Sur  ces  269  opposants,  il  faut  sans  doute  compter  la  plupart  des  prêtres. 


l'oratoire  et  la  révolution  55 

Remarquons  tout  d'abord  que  sur  ces  quinze  commissaires,  dix 
n'étaient  que  confrères.  C'étaient  Dotteville,  «  tête  légère  sous  ses 
cheveux  blancs,  que  le  philosophisme  avait  égaré  et  gagné  à  l'opi- 
nion exaltée  de  quelques  jeunes  confrères,  par  la  vanité  puérile  de 
jouer  le  rôle  de  chef  de  parti  *  ;  »  Guipoutet,  sur  lequel  nous  allons 
tout  à  l'heure  être  suffisamment  édifiés  ;  Ravier  ;  Béraud,  un  mathé- 
maticien distingué  ;  Martin,  Paris,  Imhert  -,  Eustache  et  Roubles 
dont  le  glorieux  martyre  expiera  bientôt  l'enthousiasme  passager 
pour  la  Révolution;  et  Michel  Grenière ,  de  Juilly2.  Les  cinq 
suppléants,  Menoust,  Laffitte,  Mollet,  Racle  et  Hubert  étaient 
également  laïques. 

Sur  les  cinq  prêtres,  trois  firent  plus  tard  défection  (Daunou, 
Lalande,  Monard)  ;  nous  ne  savons  ce  que  devint  le  quatrième,  le 
P.  de  Saint- Jorry. 

Le  cinquième,  le  P.  Tabaraud  «  vivait  à  Limoges,  loin  de  toutes 
ces  agitations.  Il  savait,  dit  son  historien,  qu'il  y  a  dans  la  vie  des 
congrégations  religieuses  aussi  bien  que  dans  la  vie  des  hommes, 
des  événements  que  Dieu  seul  peut  dénouer  ;  il  était  assez  jeune 
pour  attendre...  Aussi  n'est-ce  qu'après  avoir  lu  les  lettres  parties 
de  toutes  les  maisons  de  l'Oratoire,  qu'il  se  décida  à  rompre  le 
silence  et  à  écrire  à  un  Père  de  Lyon3.  »  Son  avis  était  catégori- 
quement opposé  à  la  formation  du  comité  :  «  Sous  quelque  point 
«  de  vue  que  vous  le  considériez,  disait-il,  ce  comité  présente  un 
«  mode  nouveau,  extraordinaire,  absolument  étranger  à  l'esprit  de 
«  notre  gouvernement,  puisqu'on  l'isole  du  Régime...  Dépouiller 
«  le  conseil  de  sa  qualité  de  représentant  du  corps,  du  droit 
«  inhérent  au  caractère  sacré  que  nous  lui  avons  imprimé  en  le 
«  plaçant  à  notre  tête,  et  qu'une  partie  respectable  de  la  congréga- 
«  tion  ne  cessera  jamais  de  reconnaître  en  lui.  malgré  les  entre- 
ce  prises  des  insurgens,  c'est  fouler  aux  pieds  tous  les  principes, 
«  '-'est  se  constituer  en  un  état  de  schisme,  et  se  rendre  respon- 


1  Hamel,  op.  cit.,  page  350. 

s  M.  Hamel,  op.  cit.,  en  fait,  p.  359,  un  chanoine.  Nous  savons  sûrement  qu'il  n'était 
pas  prêtre. 

3  Dubédat,  Tabaraud  (Limoges,  1872,  in-8»),  page  32.  L'auteur  de  cet  excellent 
travail  croit  la  lettre  adressée  au  confrère  Roubiès  (et  nonRoubier).  Mais  ces  paroles  : 
«  Vous  êtes  mieux  à  portée  que  bien  d'autres,  par  le  rang  honorable  que  vous  tenez 
dans  l'opinion  de  vos  confrères  et  par  votre  position  dans  la  maison  centrale,  d'avoir 
des  aperçus  qui  me  manquent...  »  font  plutôt  croire  qu'il  s'adressait  au  P.  Romans, 
supérieur  du  collège  de  Lyon,  homme  d'âge  et  de  poids  ;  le  confrère  Roubiès  était 
un  jeune  homme. 


50  l'oratoire  et  la  révolution 

«  sable  des  suites  funestes  de  l'anarchie  dans  laquelle  l'exécution 
«  d'un  projet  si  étrange  va  nous  plonger.  » 

Tabaraud  ajoutait  que  les  contradictions  des  diverses  adresses  au 
P.  Général,  le  désordre  de  leurs  prétentions  et  de  leurs  innovations 
étaient  des  excuses  suffisantes  de  l'inaction  du  conseil  de  l'Ora- 
toire1. Puis,  pressentant  «  avec  une  hauteur  de  vue  que  n'avaient 
eue  ni  Daunon  ni  les  autres2  »  la  suppression  de  l'Oratoire  : 
«  Il  est  fort  à  craindre,  disait-il,  que  nous  ne  nous  tourmentions  en 
«  pure  perte,  que  nous  ne  retirions  d'autres  fruits  des  mouvements 
«  tumultueux  qui  nous  agitent  que  celui  d'avoir  donné  au  public 
«  le  triste  spectacle  d'une  division  éclatante.  » 

La  lettre  de  Tabaraud  3,  écrite  le  27  juillet,  arriva  trop  tard.  Le 
vote  de  Lyon  avait  eu  lieu.  «  On  ne  l'eût,  du  reste,  pas  écouté, 
remarque  justement  l'auteur  de  sa  vie  :  l'élan  était  donné  et  rien 
n'arrête  les  hommes  qui  veulent  violenter  la  destinée.  » 

Le  procès-verbal  du  recensement  des  scrutins  et  de  la  nomination 
des  quinze  commissaires  fut  aussitôt  imprimé  et  envoyé  dans  toutes 
les  maisons.  Le  P.  Desbrosses,  supérieur  du  collège  de  Provins, 
s'empressa  de  l'adresser  au  P.  de  Balagny,  assistant  du  P.  Général, 
en  y  joignant  les  lignes  suivantes  : 

«  A  l'instant  je  reçois  ce  fameux  comité,  je  vous  l'envoie.  Le 
«  C.  Quippouet  (Guipoutet)  est  un  des  commissaires  ;  c'est  un 
«  fourbe  et  un  menteur  ;  il  me  parlait  d'une  façon  et  agissait 
«  d'une  autre  ;  sans  lui,  les  jeunes  gens  de  cette  maison,  si  ce  n'est 
«  le  sixième,  n'auraient  rien  fait.  Ce  sont  des  gens  qui  ne  cherchent 
«  qu'à  détruire  la  congrégation  pour  leurs  intérêts.  Je  ne  sais  si 
«  Quipouet  va  revenir  :  qu'il  reste,  il  n'est  bon  qu'à  animer  les 
«  jeunes  gens.  J'ai  reçu  hier  un  libelle  de  Tournon  4  ;  c'est  le 
«  second  que  je  reçois.  Ce  dernier  était  seulement  de  6  livres  7  sols 
«  de  port,  pour  entendre  des  sottises. 

«  Que  vont-ils  donc  faire  à  présent  ?  11  faut  nécessairement  que 


1  Lequel,  nous  l'avons  vu,  n'était  guère  resté  inactif. 

2  DlBÉDAT,   p.    31. 

3  Elle  fut  imprimée  sous  ce  titre  :  Lettre  du  P.  T.,  pr.  île  l'Oratoire,  au  P.  Ii., 
de  la  même  congrégation,  in-8°  de  14  pages. 

*  Sans  doute  la  Plainte  du  confrère  Père:-,  de  V Oratoire,  à  la  Congrégation 
dont  il  a  l'honneur  d'être  membre,  sur  les  mauvais  traitements  qu'il  vient 
d'éprouver  dans  le  collège  de  Tournon,  en  Vivarais,  in-4°  de  19  pages,  s.  1.  n.  d. 
—  Ce  confrère  Pérez  était  une  espèce  de  fou,  qu'on  fut  obligé  de  chasser  ignominieu- 
sement de  la  maison  et  qui  s'en  vengeait  en  faisant  imprimer  des  libelles  pleins  d'af- 
freuses calomnies. 


1/ ORATOIRE  ET  LA  RÉVOLUTION  57 

«.  la  congrégation  périsse  ;  ce  sont  ceux  çu'elle  a  élevés  çpii  la  font 
«  périr;  je  n'y  vois  point  de  remède;  elle  a  trop  d'ennemis  ;  qu'y 
«  gagneront  ces  malheureux?  Encore,  s'ils  pouvaient  manquer 
«  leur  but,  qui  est  une  pension  *  !  » 

Le  P.  Desbrosses  n'était  pas  le  seul  a  qualilici-  aussi  sévèrement 
la  conduite  des  révoltés.  Le  6  août,  répondait  à  Tabaraud  le  #supè- 
rieur  de  l'Ecole  militaire  d'Effîat,  le  P.  Pèrier,  dont  les  illusions  et 
l'exaltation  peuvent  l'aire  prévoir  la  chute  prochaine,  mais  qui,  à 
ce  moment,  était  entièrement  opposé  aux  démarches  révolution- 
naires des  patriotes.  Cette  lettre  prophétise  non  pas  seulement  ce 
qui  allait  arriver  à  l'Oratoire,  mais  ce  qui  arriva  à  la  France 
entière a  :  «  Votre  lettre  imprimée  m'a  fait  le  plus  grand  plaisir, 
«  mon  révérend  et  cher  Père.  Voilà  ce  qui  s'appelle  être  raison-' 
«  nable  et  raisonner.  Il  fallait  avant  tout  savoir  si  nous  existerions  ; 
«  nos  cavaliers  n'ont  fait  que  des  sottises  :  conciliera  juvenv.ïn. 
«  Quoi  qu'on  eût  dit,  quoi  qu'on  eût  fait,  aucune  corporation  ne 
«  doit  exister  :  c'est  une  conséquence  nécessaire  des  nouveaux 
«.  principes.  Les  électeurs  doivent  nommer  à  toutes  les  places  et 
«  par  conséquent  à  celles  d'instituteurs  de  la  jeunesse.  Il  ne  faut 
«  pas  aujourd'hui  être  un  grand  sorcier  pour  prévoir  ce  qui  arri- 
«  vera.  On  a  adopté  la  constitution  anglo-américaine  ;  on  veut 
«  l'amalgamer,  si  c'est  possible,  avec  une  monarchie  héréditaire  : 
«  soins  et  peines  perdus,  c'est  vouloir  allier  le  blanc  et  le  noir; 
«  nous  finirons  par  retomber  dans  le  despotisme,  ou  par  avoir 
«  83  Etats-Unis.  Nous  sommes  trop  pourris.  Nous  ne  saurions 
«  supporter  une  si  belle  constitution,  le  chef-d'œuvre  de  l'esprit 
«  humain.  On  confondra  la  licence  avec  la  liberté  :  il  faudra 
«  donc  que  nous  retombions  tôt  ou  tard  sous  les  griffes  du  despo- 
«  tisme.  Quant  aux  ecclésiastiques  en  particulier,  le  code  anglo- 
«  américain  porte  :  Qu'aucun  ne  doit  payer  pour  une  religion 
«  ipu,  il  ne  croit  pas.  Ainsi  avant  dix  ans,  nous  serons  abandonnés 
«  à  la  charité  des  fidèles  et  réduits  à  la  besace.  » 

A.  M.  P.  Ingold, 

Pr.  de  l'Oratoire. 

(La  suite  prochainement.) 

1  Archives  nationales,  ancien  M.  178. 

2  Elle  est  inédite.  Nous  en  devons  la  communication  ,  ainsi  que  celle  de 
presque  tous  les  documents  relatifs  à  l'affaire  du  comité  oratorien,  à  la  bienveillance 
de  M.  Hervy,  notaire  à  Limoges,  petit-neveu  de  Tabaraud.  Nous  tenons  à  le  remer- 
cier publiquement  du  service  qu'il  nous  a  rendu  en  nous  communiquant  ces  précieux 
documents  qui  n'existent,  ainsi  réunis  (par  le  P.  Tabaraud  lui-même),  dans  aucune 
autre  collection,  à  notre  connaissance  «hi  moins. 


SOUVENIRS  D'UN    CONTEMPORAIN 

DE  LA  RÉVOLUTION  DANS  LE  MIDI* 


III 


Quand  notre  colonel,  dès  le  matin  même,  eut  quitté  son  hôtel,  et 
se  fut  mis  en  sûreté,  chacun  de  nous  songea  à  la  sienne. 

Depuis  quelques  jours,  M.  de  R.  qui  m'avait  retenu  auprès  de 
lui  comme  secrétaire,  quoiqu'il  eût  cessé  ses  fonctions  d'avocat, 
depuis  la  suppression  du  Parlement,  m'avait  communiqué  son 
projet  de  se  retirer  à  Yillefranche-du-Rouergue,  son  pays  natal,  et 
m'avait  engagé  à  l'y  suivre,  pensant,  non  sans  raison,  que  nous 
pourrions  y  trouver  quelque  tranquillité. 

Cette  nuit-là,  pendant  notre  veillée  d'armes,  nous  prîmes  les 
dispositions  nécessaires  pour  effectuer  notre  départ  dès  la  nuit 
suivante,  s'il  était  possible.  Il  fut  convenu  que  je  le  rejoindrais 
dans  une  métairie  des  environs  de  Toulouse,  située  sur  la  route  de 
Montauban,  dont  le  propriétaire  était  un  bon  paysan,  son  client, 
très  dévoué  à  sa  personne  par  la  reconnaissance  qu'il  lui  devait 
pour  le  gain  d'un  important  procès.  Ce  brave  agriculteur  pouvait 
nous  faciliter  les  moyens  de  transport  en  nous  procurant  les  véhi- 
cules nécessaires  et  en  se  chargeant  au  besoin  de  nous  conduire 
lui-même. 

Dès  le  matin,  je  rentrai  chez  moi,  pour  informer  ma  mère  de  la 
résolution  prise  avec  M.  de  R.,  et  pour  faire  avec  elle  mes  apprêts 
de  voyage. 

Mon  absence  devait  lui  faire  bien  défaut,  car,  depuis  son  veuvage, 
bien  que  j'eusse  deux  frères ,  c'était  moi  qui  m'occupais  de  la 
gestion  des  affaires  de  la  maison,  et  je  continuais  aie  faire,  malgré 
la  récente  arrivée  de  mon  aîné  qui  venait  de  quitter  le  régiment 

*  Voir  la  livraison  de  iuin  1883. 


DE   LA  RÉVOLUTION  DANS  LE  MIDI  59 

de  Gondé.  Il  n'était,  du  reste,  même  pas  certain  que  mon  frère  ne 
fût  pas  lui-même  bientôt  poursuivi  et  emprisonné. 

Néanmoins,  il  n'y  avait  pas  à  hésiter,  il  fallait  partir,  et  je  me 
sentais  tellement  exposé  aux  poursuites  par  ma  situation  particu- 
lière auprès  de  M.  de  R.,  que  je  me  tins  autant  que  possible  éloigné 
de  ma  maison  toute  la  journée,  n'y  entrant  et  n'en  sortant  que  par 
une  porte  de  derrière  qui  donnait  du  jardin  sur  le  port  Gareau. 

En  nous  quittant  à  l'hôtel  d'Aspe,  nous  étions  convenus,  entre 
quelques  amis,  de  nous  revoir,  la  prochaine  soirée,  chez  une  per- 
sonne dévouée  à  notre  cause,  où  nous  avions  l'habitude  de  nous 
réunir.  Seulement  il  pouvait  être  dangereux  de  nous  rencontrer 
chez  elle.  Elle-même  pouvait  être  inquiétée  pour  ses  relations  bien 
connues  avec  ceux  de  notre  opinion.  Aussi  s'arrangea- t-elle  pour 
nous  recevoir  en  une  maison  où  l'on  ne  pouvait  nous  soupçonner. 
C'était  chez  un  pépiniériste  de  la  rue  des  Récollets,  dont  l'habi- 
tation, sans  voisinage  immédiat,  était  située  au  fond  d'un  vaste 
enclos  où  était  sa  pépinière. 

Cet  homme-là  était  absolument  sûr,  et  tout  à  fait  à  nous,  mais 
sa  manière  de  vivre  isolée,  dans  les  constants  travaux  de  sa  pro- 
fession, le  mettait  à  l'abri  de  l'espionnage,  qui  s'exerçait  autour  de 
tous  ceux  qu'on  pouvait  suspecter  de  royalisme. 

La  personne  que  nous  venions  rencontrer  chez  lui,  et  qui  était 
sa  parente,  était  désignée  entre  nous  sous  le  nom  de  Mlle  Françon. 

C'était  une  femme  d'un  singulier  caractère,  et  qui  s'était  fait  un 
genre  de  vie  peu  ordinaire.  Un  jeune  militaire  qui  devait  l'épouser 
ayant  été  tué,  elle  se  voua  au  célibat  par  amour  pour  la  mémoire 
de  son  fiancé  ;  elle  prit  des  habitudes  viriles  et  même  quelque  peu 
soldatesques,  sans  préjudice  toutefois  pour  sa  dignité  et  sa  pudeur 
de  femme. 

—  Ne  me  considérez  plus  comme  une  femme,  nous  disait-elle 
souvent  ;  ayant  renoncé  au  mariage,  il  faut  bien  que  je  remplace 
la  protection  que  m'aurait  donnée  mon  mari,  par  un  peu  de  virilité 
dans  le  caractère,  et  que  je  sois  mon  mari  à  moi. 

Il  faut,  au  reste,  ajouter,  que  le  caractère  qu'elle  s'efforçait  de  se 
donner  par  circonstance,  elle  l'avait  bien  aussi  un  peu  par  nature, 
et  ses  traits  fortement  accentués,  la  fermeté  de  son  regard,  en 
étaient  les  signes  certains. 

Sa  physionomie  était  d'ailleurs  d'une  expression  agréable  et 
sympathique,  et  elle  était  pourvue  d'assez  de  beauté  pour  plaire, 
encore  à  35  ans  environ,  si  elle  eût  voulu  rompre  son  vœu.  Mais 


60  SOUVENIRS  D'UN   CONTEMPORAIN 

elle  n'y  paraissait  nullement  disposée,  et  préférait  vivre  comme  en 
bonne  camaraderie  avec  les  anciens  amis  de  son  fiancé. 

Femme  d'une  vive  intelligence  et  fort  adonnée  à  la  lecture, 
elle  avait  professé  des  idées  philosophiques  avant  le  mouve- 
ment révolutionnaire.  Au  moment  de  la  convocation  des  États, 
elle  était  passionnée  pour  les  libertés  dont  on  poursuivait  la 
conquête,  et  dans  les  réunions  que  nous  avions  chez  elle,  quelque- 
fois assez  nombreuses,  sa  parole  nous  enflammait  et  nous  communi- 
quait sa  passion. 

Il  faut  dire  qu'à  Toulouse,  c'était  l'impulsion  commune  donnée 
par  le  Parlement,  et  à  laquelle  obéissait  la  noblesse  elle-même, 
comme  une  grande  partie  du  clergé. 

Mais  cette  passion  libérale  se  calma  chez  elle  comme  chez 
tous  les  autres,  en  présence  des  excès  révolutionnaires  et  du  déchaî- 
nement du  mal. 

Alors  les  idées  philosophiques,  causes  immédiates  de  ces  excès, 
perdirent  tout  empire  sur  l'esprit  de  cette  femme  qui  obéissait  au 
mobile  du  cœur,  et  les  croyances  de  son  enfance  la  ressaisirent 
comme  de  vieilles  amies  délaissées  qu'on  retrouve  avec  bonheur 
dans  l'adversité. 

Très  connue  et  très  aimée  dans  le  faubourg  Saint-Michel  où  sa 
famille,  qui  l'habitait  de  longue  date,  avait  toujours  joui  d'une 
grande  considération,  elle  pouvait  avec  facilité  y  procurer  des 
refuges  assurés  à  ceux  qu'on  persécutait;  et  depuis  la  constitution 
civile  du  clergé,  elle  avait  ainsi  soustrait  quantité. de  prêtres  inser- 
mentés aux  fureurs  révolutionnaires. 

Ce  fut  à  elle  que  furent  dus  plusieurs  oratoires  du  faubourg  qui 
ne  furent  jamais  découverts  par  les  sbires  de  la  Terreur.  Mais  j'en 
reparlerai  en  son  temps. 

Vers  neuf  heures,  à  la  faveur  d'une  nuit  nuageuse  et  sombre, 
j'arrivai  sans  être  aperçu  à  la  pépinière,  où  l'on  m'introduisit 
bientôt  dans  la  pièce  où  se  tenait  la  réunion.  Mlle  Françon  vint 
m'accueillir  à  mon  entrée,  en  me  serrant  la  main  avec  une  expres- 
sion de  visage  où  se  peignaient  la  fermeté  et  la  résolution  de  son 
âme  ;  elle  contrastait  singulièrement  avec  les  fronts  mornes  et 
abattus  de  mes  camarades  que  j'apercevais  autour  d'elle. 

Je  ne  faisais  pas,  quant  à  moi,  bien  meilleure  mine,  car  j'avais 
le  désespoir  dans  l'âme,  en  songeant  non  pas  aux  dangers  que 
j'allais  courir,  —  nous  étions  déjà  tous  familiarisés  avec  le  danger, 
—  mais  à  ma  mère  et  à  une  jeune  sœur  que  je  laissais  auprès  d'elle. 


DE   LA   REVOLUTION   DANS   LE   MIDI  61 

Les  reverrais-je  jamais,  et  quel  ètail  le  sort  qui  leur  sérail,  réservé 
au  milieu  de  la  tourmente,  si  je  succombais?... 

Mllc  Françpn  était  parmi  nous  comme  Le  général  d'une  armée 
vaincue,  sVllbivanl  vaiiienieul  de  communiquer  à  ses  soldats  le 
calme  et  la  sérénité  de  son  courage. 

Chacun  de  mes  camarades  allait,  comme  moi,  laisser,  à  la  merci 
des  événements,  des  parents,  des  êtres  aimés,  et  rien  ne  pouvait 
amener  dans  les  cœurs  une  confiance  trop  démentie  par  les  sombres 
incidents  qui  se  succédaient  sans  interruption. 

Pour  sortir  de  la  ville  et  voyager  sans  être  inquiétés,  il  nous 
fallait  des  déguisements  et  de  faux  passeports.  Mlle  Françon  s'était 
occupée  de  ce  double  soin,  notamment  des  faux  passeports,  ce  qui 
était  le  plus  difficile  à  se  procurer. 

Mais  Mlle  Françon  avait  des  amis  partout,  et  elle  savait  au  besoin 
apprivoiser  les  cerbères  avec  le  gâteau  de  miel,  quand  l'amitié  ne 
suffisait  pas. 

Dans  les  bureaux  du  Directoire,  tous  les  employés  n'étaient  pas 
des  patriotes  féroces,  et  même  les  féroces,  sans  préjudice  pour  leur 
incorruptibilité,  ne  dédaignaient  pas  les  bonnes  aubaines  du  casuel. 

Quelques-uns  des  passeports  qu'on  obtint  pour  nous  n'étaient 
pas,  du  reste,  d'un  prix  excessif.  Il  y  en  avait  qui  n'avaient  pas 
coûté  plus  d'une  pièce  de  6  fr.;  pour  d'autres,  il  avait  fallu  dépenser 
au  moins  un  louis. 

Mlle  Françon  avait  pourvu  à  tout,  soit  avec  sa  propre  bourse, 
soit  avec  les  collectes  qu'elle  avait  faites  parmi  les  plus  riches 
d'entre  nous. 

De  toute  façon,  elle  avait  agi  avec  intelligence  et  prudence,  et,  le 
jour  venu,  plusieurs  de  nous  étaient  en  mesure  de  partir. 

J'étais  de  ce  nombre,  et  ce  fut  sous  la  désignation  de  marchand 
de  faïence  que  je  me  mis  en  route,  n'ayant  de  la  sorte  rien  de 
particulier  à  donner  à  mon  costume,  si  ce  n'est  un  aspect  un  peu 
plus  négligé  qu'il  n'était  dans  mes  habitudes  et  ma  condition. 

Quand  tous  ceux  qu'on  attendait  furent  entrés,  nous  étions 
environ  une  vingtaine,  tous  de  la  légion,  excellents  camarades, 
également  dévoués  à  la  sainte  cause  que  nous  allions  être  désor- 
mais dans  l'impuissance  de  servir. 

La  nuit  se  passa  en  conversations  tristes  et  pleines  de  l'expression 
de  nos  regrets. 

Nous  prîmes  entre  nous  l'engagement  de  rester  en  communication 
avec  Mlle  Françon  qui  serait  notre  point  de  ralliement,  et  nous 
donnerait,  s'il  le  fallait,  le  signal  du  retour. 


62  SOUVENIRS  D'UN   CONTEMPORAIN 

Vaine  précaution  !  Dans  le  naufrage  commun  que  nous  subissions, 
la  plupart  devaient  périr,  et  le  petit  nombre  de  survivants  ne  pouvait 
plus  se  rejoindre  sur  le  navire  anéanti  par  la  tempête. 

Avant  le  jour,  la  réunion  se  dispersa.  Je  courus  chez  moi  voir 
encore  une  fois  ma  mère,  et  me  rendis  aussitôt  dans  une  remise  du 
voisinage,  où  je  trouvai  une  carriole  qui  me  conduisit  en  moins  de 
deux  heures  au  lieu  de  rendez-vous  que  M.  de  R.  m'avait  donné,  à 
la  métairie  de  son  client,  sur  la  route  de  Montauban. 


IV 


Le  client  de  M.  de  R.  était  un  homme  sûr,  d'un  âge  assez  avancé 
pour  qu'il  lui  fût  possible  de  se  tenir  à  l'écart  des  agitations  révo- 
lutionnaires, et  qu'il  pût  le  faire  sans  exciter  la  suspicion.  Il  n'avait 
pas  d'enfant  et  vivait  seul  dans  sa  métairie  avec  sa  femme,  presque 
aussi  âgée  que  lui,  et  d'un  caractère  à  nous  inspirer  la  même  con- 
llance. 

Nous  pouvions  donc  être  un  peu  tranquilles  chez  de  pareils 
hôtes,  et  y  prendre  quelques  jours  de  repos,  tout  en  nous  y  concer 
tant  à  loisir  sur  les  meilleurs  moyens  d'accomplir  notre  voyage. 
C'est  ce  que  nous  fîmes. 

Le  père  Mathieu  (c'était  le  nom  de  notre  hôte,  c'est  ainsi  du 
moins  que  le  surnommaient  les  paysans  d'alentour),  indépendam- 
ment des  plantes  potagères  et  des  arbres  fruitiers  qui  entraient 
pour  une  large  part  dans  ses  cultures,  s'adonnait  aussi  à  l'élevage  de 
la  volaille.  Vendant  lui-même  directement  ses  divers  produits,  sur 
les  marchés  de  Toulouse,  ou  des  autres  villes  de  la  contrée  et  des 
contrées  circonvoisines,  il  avait  en  sa  possession  voitures  et  che- 
vaux pour  leur  transport. 

Cette  circonstance  ne  nous  était  pas  indifférente.  C'est  par  là 
qu'il  nous  avait  facilité  notre  sortie  de  Toulouse  et  qu'il  devait 
épargner  à  notre  route  une  partie  des  dangers. 

Huit  jours  se  passèrent  en  préparatifs.  Nous  étions  en  communi- 
cations constantes  avec  Toulouse  par  les  bons  offices  du  père 
Mathieu  qui  nous  en  rapportait  des  nouvelles  chaque  fois  qu'il  y 
allait  pour  les  marchés,  ce  qui  arrivait  chaque  jour,  car  il  se  don- 
nait pour  nous  cette  corvée  dont  il  chargeait  ordinairement  ses 
valets  de  métairie. 

Nous  apprîmes  de  la  sorte  le  départ  de  nos  officiers  et  de  beau- 
coup de  nos  camarades,  ainsi  que  les  poursuites  intentées  par  le 


DK    LA   RÉVOLUTION   DANS   LE    MIDI  fi3 

procureur  général  contre  ceux  de  notre  patrouille  qui  avaient 
repoussé  l'agression  des  Gypriens  et  avaient  échappé  à  leur  guet- 
apens.  On  faisait  grand  tapage  vies  morts  qu'avaient  eus  les  Gypriens 
dans  le  combat,  et  l'on  voulait  les  considérer  comme  des  victimes 
de  meurtres  dont  il  fallait  punir  les  auteurs. 

Nous  sûmes  que  plusieurs  des  nôtres  avaient  été  arrêtés  sous  la 
prévention  de  ce  prétendu  crime. 

Cependant,  comme  nous  avions  eu  aussi  de  notre  côté  au  moins 
des  blessés  sinon  des  morts,  et  qu'il  était  indubitable  que  c'était 
dans  notre  quartier  que  le  combat  avait  commencé,  il  s'agissait 
avant  tout  de  savoir  quels  étaient  les  agresseurs,  et  il  était  impos- 
sible à  l'instruction  de  se  donner  un  autre  objet. 

On  n'était  heureusement  pas  encore  sous  le  régime  de  la  Terreur 
et  les  faits  s'accusaient  avec  une  telle  évidence  que  Mailhe  lui- 
même  recula  et  qu'il  abandonna  les  poursuites  après  quelques  jours 
employés  inutilement  à  chercher  des  prétextes  à  leur  continuation. 

Le  Directoire  adressa  alors,  comme  dans  l'affaire  Darquier,  une 
exhortation  aux  bons  citoyens,  les  invitant  à  la  concorde  et  à  la 
paix,  en  ne  traitant  que  à' excès  de  vertu,  les  attentats  des  patriotes 
contre  les  tièdes,  c'est-à-dire  les  honnêtes  gens. 

Malgré  notre  désarroi  et  notre  dispersion,  nous  causions  toujours 
des  inquiétudes  à  ces  braves.  La  justice  révolutionnaire  craignait 
encore  de  s'exercer  contre  l'un  de  nous,  n'étant  pas  suffisamment 
assurée  de  ne  pas  nous  retrouver  en  nombre  au  jour  du  procès,  et 
de  pouvoir  exécuter  la  sentence  sanguinaire  qu'elle  aurait  rendue. 

Quoi  qu'il  en  soit,  nos  camarades  furent  relaxés,  et  nous  eûmes 
le  plaisir  de  l'apprendre  avant  de  quitter  le  pays. 

Son  absence  de  Toulouse  n'avait  pas  empêché  M.  de  R.  de  s'oc- 
cuper de  cette  procédure  et  de  diriger  la  défense  des  nôtres.  C'est 
en  cela  que  le  père  Mathieu  nous  fut  précieux,  en  nous  facilitant 
des  communications  suivies  et  discrètes  avec  ceux  qui  en  étaient 
chargés  ostensiblement. 

Mais  les  allées  et  venues  du  père  Mathieu  chez  les  défenseurs  de 
nos  amis  et  chez  diverses  autres  personnes  plus  ou  moins  intéres- 
sées dans  l'affaire,  avaient  éveillé  les  soupçons  et  mis  sur  ses  traces 
les  sbires  du  Directoire. 

Un  jour,  comme  il  sortait  de  chez  l'un  de  ces  avocats,  il  se  vit 
accosté  par  un  individu  de  fort  mauvaise  mine,  qui  se  mit  à  le 
questionner  indirectement  pour  savoir  ce  qui  pouvait  l'avoir  amené 
chez  cet  avocat. 


64  SOUVENIRS   D'UN    CONTEMPORAIN 

Le  père  Mathieu  qui  était  malin,  sous  sa  bonhomie  apparente, 
dérouta  son  homme  de  son  mieux,  en  lui  parlant  de  ses  poulaillers 
et  de  ses  légumes  et  de  quelque  mauvais  marché  sur  des  ventes  de 
volailles,  pour  lui  faire  supposer  qu'il  était  venu  consulter  l'avocat 
sur  des  difficultés  qui  pourraient  amener  un  procès. 

Néanmoins,  il  se  tint  pour  averti,  et  redoubla  de  précautions 
pour  éloigner  le  sbire  de  notre  piste.  Cette  circonstance  précipita 
notre  départ ,  d'autant  plus  que  nos  camarades  venaient  d'être 
élargis. 

Le  père  Mathieu  allait  quelquefois  dans  l'Albigeois  et  même  dans 
le  Rouergue  apporter  sa  volaille,  il  profita  de  l'occasion  pour  y 
faire  une  tournée.  Ce  voyage  ne  pouvait  avoir  rien  de  suspect  aux 
yeux  des  gens  de  son  voisinage,  pas  plus  que  notre  compagnie  dans 
sa  voiture,  car  il  lui  arrivait  plus  d'une  fois  de  porter  du  monde 
avec  lui  sur  sa  route,  dans  les  localités  qu'il  traversait. 

La  métairie  du  père  Mathieu  était  sur  le  territoire  de  la  commune 
de  Castelnau-d'Estrefonds,  pas  bien  loin  de  Saint-Jory,  et  à  trois 
lieues^environ  de  Toulouse.  Pour  gagner  la  route  de  l'Albigeois,  qui 
est  celle  de  Yillefranche-du-Rouergue,  nous  fîmes  d'abord  une  pre- 
mière étape  sur  Montastruc  où  nous  nous  arrêtâmes  pour  faire 
manger  les  chevaux,  et  où  nous  déjeunâmes  nous-mêmes,  étant 
partis  de  trop  bonne  heure  pour  avoir  pu  manger  à  la  métairie. 

Le  père  Mathieu  avait  choisi  la  Pointe  Saint-Sulpice  pour  notre 
première  couchée.  Nous  y  arrivàmes-vers  6  heures  du  soir  et  après 
y  avoir  fait  un  excellent  dîner,  nous  nous  couchâmes  de  bonne 
heure  pour  être  sur  pied  et  partir  avant  le  jour. 

La  Pointe  Saint-Sulpice  n'était  pas  révolutionnaire  -,  sa  garde 
nationale  le  montra  bien  dans  l'affaire  du  château  de  Glarac,  dont 
j'ai  déjà  fait  mention.  Nous  y  étions  en  toute  sûreté  et  pouvions  y 
dormir  tranquilles,  mais  il  y  avait  dans  les  environs  plusieurs 
communes  fort  mauvaises,  où  les  brigands  qui  rôdaient  par  là 
trouvaient  des  intelligences  et  du  renfort. 

Cependant,  comme  généralement  le  Tarn  était  bon,  il  n'y  avait 
de  danger  réel  pour  nous  qu'aux  alentours  de  Saint-Sulpice. 

Le  père  Mathieu  avait  préféré  fixer  le  départ  avant  le  jour,  crai- 
gnant pour  nous,  encore  plus  que  les  brigands,  les  recherches  des 
sbires  des  municipalités  villageoises,  à  l'affût  des  complots  imagi- 
naires de  nobles  et  de  prêtres. 

Sa  précaution  n'était  pas  sans  raison;  à  peine  avions-nous  par- 
couru une  lieue  dans  la  direction  de  Rabastens,  qui  n'est  pas  très 


DE    LA   RÉVOLTJTION   l'AXS   LE   MIDI  65 

éloigné  de  la  Pointe  Sftint-Sulpice,  que  notre  attention  lut  attirée 
par  un  grand  tumulte  qui  se  faisait  sur  notre  gauche,  à  peu  de 
distance  de  la  route,  et  qui  augmentait  toujours  à  mesure  que  nous 
avancions. 

Nous  en  conçûmes  tout  de  suite  de  vives  appréhensions,  et  le 
père  Mathieu  qui  avait  de  la  présence  d'esprit  et  du  sang-froid, 
nous  dit,  en  arrêtant  ses  chevaux  : 

—  Je  crois  qu'il  se  passe  quelque  chose  par  là,  on  doit  piller  un 
château  ou  une  métairie,  tâchons  de  n'être  point  aperçus  et  étei- 
gnons nos  feux. 

En  parlant  ainsi,  il  souffla  ses  lanternes  et  fouetta  ses  chevaux. 

En  approchant  du  lieu  d'où  partait  le  tumulte,  nous  entendîmes 
très  distinctement  les  voix  et  nous  acquîmes  la  certitude  que 
c'était  un  pillage  qui  s'accomplissait.  Naturellement  notre  curio- 
sité n'alla  pas  plus  loin  et  nous  ne  songeâmes  qu'à  nous  éloigner 
au  plus  vite  du  théâtre  de  ces  exploits,  ne  pouvant  y  apporter 
aucun  empêchement. 

Nous  ne  fîmes  arrêt  nia  Rabastens  ni  clans  aucune  autre  localité, 
nous  proposant  de  déjeuner  à  Gaillac  et  d'y  faire  reposer  nos 
bêtes. 

Dans  cette  ville,  nous  eûmes  des  renseignements  sur  ce  que  nous 
avions  entendu  sur  la  route  et  qui  nous  avait  un  moment  si  fort 
alarmés.  C'était,  en  effet,  un  pillage  de  métairie,  dans  le  genre  de 
celui  du  château  de  Glarac,  et  commandé  par  la  municipalité 
révolutionnaire  d'un  village  des  environs.  On  était  venu  à  la 
recherche  d'un  chanoine  d'Alhy  insermenté,  auteur  d'une  protes- 
tation contre  le  décret  de  l'Assemblée  nationale,  et  ne  l'ayant  pas 
trouvé,  on  avait  mis  sa  maison  à  sac.  Heureusement,  le  chanoine 
était  en  sûreté  ;  il  était  tout  récemment  passé  en  Espagne. 

Si  ces  braves  nous  eussent  rencontrés,  il  aurait  bien  pu  leur 
prendre  envie  de  faire  aussi  butin  sur  notre  voiture,  et  de  nous 
emmener  par  surcroît,  si  nous  leur  eussions  inspiré  le  moindre 
soupçon. 

J'ai  dit  que  le  Tarn  était  généralement  bon,  et,  arrivés  à  Gaillac, 
nous  pouvions  nous  y  reposer  sans  inquiétude.  Cependant,  comme 
nous  tenions  à  gagner  du  terrain,  nous  n'y  demeurâmes  pas  au 
delà  du  nécessaire  et  nous  repartîmes  dans  l'après-midi  pour 
Cordes,  avec  l'intention  d'y  coucher,  quoique  cette  ville  fût  réputée 
l'une  des  plus  mauvaises  de  la  région.  Mais  le  père  Mathieu  qui 
connaissait  très, bien  le  pays  nous  dit  que  nous  descendrions  dans 
t.  II.  — -  JUILLET  1883.  5 


66  SOUVENIRS  D'UN  CONTEMPORAIN 

une  auberge  située  au  bas  de  la  côte  et  fréquentée  seulement  des 
routiers,  où  nous  avions  toute  chance  de  n'être  pas  tracassés. 

Malgré  la  sécurité  dont  nous  pouvions  jouir  à  Gaillac,  les  habi- 
tants y  étant  tranquilles,  nous  avions  l'inconvénient,  M.  de  R.  et 
moi,  d'y  être  connus  de  beaucoup  de  monde.  M.  de  R.  y  comptait 
de  nombreux  clients  dont  la  plupart  m'avaient  vu  dans  son  cabinet. 
En  outre,  je  pouvais  y  rencontrer  des  amis  de  mon  père  qui  était 
d'Alby,  et  dont  nous  avions  conservé  les  relations  dans  l'Albigeois. 

Pendant  que  nous  déjeunions,  l'aubergiste  qui  nous  servait  lui- 
même,  me  dit  en  me  regardant  avec  une  certaine  attention  : 

—  Il  me  semble  vous  avoir  vu  quelque  part  ;    seriez-vous  d'ici  ? 

—  Mais  non,  lui  répondis-je,  je  voyage  pour  des  affaires  de  com- 
merce et  je  suis  de  bien  loin  d'ici.  »  Sans  lui  laisser  adresser  une 
autre  question,  je  continuai  :  «  Il  ne  fait  pas  bon  voyager,  je  vous 
assure,  par  le  temps  où  nous  sommes,  risquant  toujours  de  tomber 
clans  une  bagarre  et  de  s'y  trouver  accroché.  Dans  le  Bas-Langue- 
doc, c'est  un  coupe-gorge.  Entre 'protestants  et  catholiques,  les 
querelles  se  sont  ranimées  comme  à  l'époque  des  guerres  de  reli- 
gion. A  présentée  vais  dans  le  Rouergue  voir  si  je  pourrai  faire 
rentrer  quelque  argent  ;  mais  le  commerce  ne  marche  pas,  et  bien 
des  marchands  autrefois  achalandés  sont  prêts  à  fermer  bou- 
tique. Mais,  dites-moi,  ajoutai-je,  vous  qui  connaissez  la  contrée, 
les  routes  sont-elles  sûres  dans  ces  parages  ?  Les  brigands  du 
Quercy,  n'est-ce  pas,  ne  viennent  pas  écumer  jusqu'ici  ? 

—  Oh  non,  répondit  l'aubergiste,  ils  ne  vont  pas  davantage  à 
présent  dans  le  Rouergue,  et  je  n'ai  pas  entendu  dire  qu'il  fût  rien 
arrivé  sur  la  route. 

Jules  Roussy. 

(La  suite  prochainement.) 


LA 

PROCLAMATION  DE  LA  RÉPUBLIQUE 


22   SEPTEMBRE  1792* 


BOUCHES-DU-RHOME. 

L'histoire  du  département  des  Bouches-dii-Rhône,  pendant  le 
printemps  et  l'été  de  cette  fatale  année,  est  des  plus  sombres.  C'est 
le  meurtre  à  l'état  chronique  ;  on  voit  les  autorités  constituées  donner 
le  mot  d'ordre  à  des  tueurs  attitrés.  Les  chefs  des  pendeurs  sont  les 
deux  frères  Jean  et  Laurent  Savon,  ils  ont  pour  complice  le  vieil 
escroc  Amant  Gueit,  qui  s'occupe  de  la  partie  financière,  «  c'est- 
à-dire  qu'il  rançonnait  les  riches  pour  le  compte  social...  Lorsque 
les  Savon  avaient  assez  pendu,  ils  allaient  se  décrasser,  laver  leurs 
mains,  prendre  des  vêtements   élégants,   et   dépenser  le  reste  du 

temps  dans  les  tripots La  voix   publique  accusait,   non  sans 

raison,  Mouraille  de  soudoyer  les  Savon Tandis  qu'un  maire 

bourreau  et  ses  complices  tenaient  Marseille  au  doux  régime  de  la 
corde,  le  soleil  se  levait  et  se  couchait  comme  à  l'ordinaire,  c'est- 
à-dire  que  le  commerce  suivait  son  cours  régulier  ;  on  pendait  dans 
la  rue,  au  milieu  des  balles  de  cotons.  C'est  à  peine  si  l'on  y  prenait 
garde  ;  on  s'écartait  seulement,  tant  soit  peu,  pour  ne  pas  gêner  le 
travail.  On  allait  à  la  Bourse  en  passant  sous  des  cadavres,  et  le 
meurtre  quotidien  était,  pour  ainsi  dire,  l'état  normal  du  pays  *.  » 

Les  autres  parties  du  département  ne  sont  pas  sous  un  plus  doux 
régime.  Le  pouvoir  est  complètement  désagrégé,  et  c'est  la  lie 
de  la  population  qui  s'en  empare.  «  Dans  le  Yaucluse2,  le  pillage  est 
universel  et  en  permanence Des  Etats  nouveaux,  distincts,  indé- 

*  Voir  la  livraison  d'avril  1883. 

1  Lautard,  Hist.  de  Marseille,  I,  136,  148. 

2  Les  deux  ci-devant  États  d'Avignon  et  du  Comtat-Venaissin  formèrent  deui. 
districts  :  celui  de  Vaucluse  (Avignon)  et  celui  de  Louvèze  (Carpentras).  Le  premier 
avait  été  incorporé  au  département  des  Bouches-du-Rhône  et  le  second  au  départe- 
ment de  la  Drôme. 


68  LA  PROCLAMATION  DE   LA  RÉPL'BLIQLE 

pendants,  complets,  se  fondent  en  invoquant  la  souveraineté  du 
peuple-,  publiquement  et  officiellement,  ils  gardent  pour  leurs 
besoins  locaux  les  impôts  perçus  pour  le  gouvernement  du  centre, 
ils  décernent  des  peines  contre  les  habitants  réfugiés  en  France,  ils 
instituent  des  tribunaux,  ils  imposent  des  contributions,  ils  lèvent 
des  troupes  et  font  des  expéditions  militaires  l.  »  L'Assemblée  légis- 
lative semble,  du  reste,  protéger  les  fauteurs  de  désordres  :  par 
décret  du  28  mars  1792,  elle  amnistie  tous  les  auteurs  de  crimes  et 
de  délits  relatifs  à  la  Révolution,  commis  à  Avignon  et  dans  le 
Comtat,  avant  le  8  novembre  1791  -,  les  massacres  de  la  Glacière 
remontaient  aux  16  et  17  octobre  !  L'impunité  dont  ils  jouissaient 
avait  déjà  permis  aux  massacreurs  de  s'enrégimenter  ;  retiré  au 
camp  d'Arles,  Jourdan  Coupe-Tête  «  organisait  une  armée  de 
patriotes  forcenés,  qui  menaçait  d'envaliir  Avignon,  pour  y  renou- 
veler les  scènes  horribles  de  la  Glacière.  La  terreur  s'était  emparée 
de  tous  les  esprits.  Les  émigrations  recommencèrent.  On  n'enten- 
dait parler  de  tous  côtés  que  d'assassinats,  de  fusillades,  de  pen- 
daisons 2.  » —  «  Seuls  admis  dans  la  garde  nationale  et  aux  fonctions 
publiques,  les  anciens  brigands  d'Avignon,  avec  la  municipalité 
pour  complice,  font  des  rafles  dans  la  ville  et  des  razzias  dans  les 
campagnes  :  dans  la  ville,  450,000  francs  de  dons  volontaires 
versés  aux  meurtriers  de  la  Glacière,  par  les  amis  ou  parents  des 
morts  ;  dans  les  campagnes,  des  rançons  de  1,000  à  10,000  livres 
imposées  aux  cultivateurs  riches,  sans  compter  les  orgies  de  la 
conquête  et  les  gaietés  de  l'arbitraire,  les  quêtes  à  main  armée  et  à 
domicile,  pour  arroser  la  plantation  des  innombrables  arbres  de  la 
liberté,  les  repas  de  cinq  à  six  cents  livres,  faits  avec  l'argent 
extorqué,  la  ripaille  à  discrétion,  et  le  dégât  sans  frein  dans  les 
fermes  envahies,  bref,  tous  les  abus  de  la  force  en  goguette,  qui 
s'amuse  de  ses  brutalités  et  s'enorgueillit  de  ses  attentats3.  »  C'est 
ainsi  que  vers  le  milieu  du  mois  de  mars,  soupçonnant  d'aristo- 
cratie la  ville  d'Apt,  qui  jouissait  de  la  paix  et  de  la  tranquillité,  les 
patriotes  «  fondent  sur  cette  ville  où  un  certain  nombre  de  prêtres 
èmigrants  s'étaient  réfugiés.  Ces  misérables  les  en  chassèrent, 
fermèrent  les  églises,  après  les  avoir  dévastées  et  pillées  ;  et,  non 
contents  de  leurs  spoliations  sacrilèges,  ils  eurent  encore  l'audace 


1  H.  Taine,  Orig.  de  la  France  contemp.  —  Rèvol.U,  357. 

2  C.  Soullier,  Hist.  de  la  Rèvol.  d'Avignon  et  du  Comtat-Venaissin,  II,  77. 

3  H.  Taine,  Op.  cit.,  p.   563. 


LA  PROCLAMATION  DE   LA  RÉPUBLIQUE  69 

d'exiger  des  malheureux  habitants  de  fortes  impositions,  pour  être 
indemnisés,  disaient-ils,  de  leurs  frais  de  guerre  et  du  temps 
qu'ils  avaient  perdu  à  rétablir  l'ordre  dans  la  ville  *.  » 

Les  commissaires  des  Bouches-du-Rhône  envoyés  pour  organiser 
les  Etats  d'Avignon,  rentrèrent  le  29  avril  dans  cette  ville,  triom- 
phalement escortés  de  Jourdan,  monté  sur  un  superbe  cheval  blanc, 
de  ses  complices  et  de  leurs  femmes,  à  cheval,  ou  trônant  sur  des 
chars  de  parade  ornés  de  feuillages  et  de  fleurs.  L'Assemblée 
nationale  avertie  par  les  commissaires  de  la  Drôme,  beaucoup  plus 
modérés,  se  vit  contrainte  de  faire  cesser  ce  scandale  et  d'ordonner 
aux  commissaires  des  Bouches-du-Rhône  de  comparaître  à  la  barre. 
Les  massacreurs  se*  sauvèrent  alors  à  Marseille  ;  quelque  temps 
après,  ils  revinrent  plus  insolents  renouveler  leurs  prouesses.  Les 
élections  municipales  de  la  ville  d'Avignon  s'effectuèrent  dans  les 
premiers  jours  de  juin,  au  milieu  du  plus  affreux  scandale  ;  grâce 
aux  intrigues  et  aux  brutalités  des  factieux,  «  elles  furent  toutes  en 
faveur  des  assassins  de  la  Glacière  ;  ceux-ci  poussèrent  l'audace  et 
la  bassesse  jusqu'à  poster  aux  avenues  des  assemblées  sectionnaires 
des  hommes  de  la  lie  du  peuple,  armés  de  bâtons,  chargés  d'intimi- 
der les  citoyens  tranquilles  qui  paraîtraient  peu  disposés  à  émettre 
un  vote  favorable  au  parti  du  mouvement.  Quelques-uns  même, 
qui  avaient  voulu  réclamer  contre  cette  abjecte  violence  faite  à  la 
liberté  des  suffrages,  furent  impitoyablement  repoussés,  insultés  et 
accablés  de  coups 2.  »  Les  jacobins  de  Vaucluse  s'exerçaient  pour 
de  plus  grandes  scènes.  Le  district  n'était  cas  encore  affranchi  de  la 
désastreuse  influence  de  l'armée  de  Jourdan  lorsqu'on  procéda,  le 
17  juillet,  à  l'élection  des  députés  des  districts  de  Louvèze  et  de 
Vaucluse  au  corps  législatif  ;  les  choix  tombèrent  sur  Duprat, 
Rovère  et  Gapon,  trop  célèbres  dans  l'histoire  des  crimes  qui  ont 
souillé  ces  contrées,  pour  qu'on  ne  soit  pas  surpris  que  Jourdan  ne 
leur  ait  pas  été  préféré  3. 

Le  15  août,  à  Avignon,  à  la  nouvelle  de  la  suspension  du  Roi,  la 
populace  se  livre  à  des  excès  -,  elle  veut  égorger  quatre  individus  : 


1  G.  Soullier,  Op.  cit.,  II,  63. 

a  G.  Soullier,  op.  cit.,  II,  86. 

3  Ami  de  la  Constitution  du  7  août  1792.  «  Cette  nouvelle  a  été  notifiée  aujour- 
d'nxii  (6  août)  par  le  ministre  de  l'intérieur,  ajoute  cette  feuille,  et  les  applaudisse- 
ments convulsifs  des  tribunes  ont  étouffé  les  murmures  d'indignation  delà  très  grande 
majorité  de  l'Assemblée.» 


70  LA  PROCLAMATION  DE    LA  RÉPUBLIQUE 

un  est  pendu  et  les  trois  autres  doivent  la  vie  à  M.  de  Gouvion  qui 
les  fait  mettre  en  prison  et  sauver  par  une  porte  de  derrière  *. 

Mais  revenons  à  Marseille  où  la  persécution  jacobine  n'est  pas  moins 
excessive,  où  les  désordres  ne  sont  pas  moins  réitérés.  Avec  un 
port  desservi  par  un  monde  de  portefaix,  de  renégats,  d'échappés 
ou  graciés  de  galères  ,  enfin  la  lie  de  tous  les  ports  de  la 
Méditerranée  :  rivière  de  Gênes ,  côtes  Barbaresques ,  Echelles 
du  Levant,  Maltais,  Baléares,  etc.,  Marseille  peut  envoyer  des 
bandes  de  misérables  entretenir  l'émeute  parisienne.  Une  première 
troupe  de  Marseillais,  ou  soi-disant  tels,  armés  de  bâtons,  était 
tombée  dans  les  rues  de  Paris,  vers  le  milieu  du  mois  de  juin.  Ces 
aventuriers,  dont  la  mission  n'était-  que  trop  b'ien  établie  par  leur 
participation  aux  journées  du  20  Juin,  avaient  été  admis  à  la  barre 
de  l'Assemblée.  Aussi  le  corps  municipal  de  Marseille,  loin  de  désa- 
vouer la  fameuse  adresse  contre  la  dynastie  régnante,  convoquait 
les  sections  par  une  affiche  aussi  laconique  qu'inconstitutionnelle. 
Les  partisans  de  ce  corps  et  les  criailleurs  jacobites  prirent  seuls 
part  aux  délibérations  des  sections  où  l'on  vota  pour  une  royauté 
élective2.  C'était  de  Marseille  qu'était  partie  également,  le  2  juillet, 
sous  la  conduite  de  Moisson,  cette  troupe  de  renfort,  cette  troupe 
de  suppôts  de  mauvais  lieux,  qui  furent  les  Marseillais,  vainqueurs 
du  10  Août. 

«  L'histoire  des  mois  de  juillet  et  d'août  1792  est  écrite  en  lettres 
de  sang  dans  les  annales  de  Marseille.  »  Le  23  juillet,  les  révolu- 
tionnaires s'emparent  d'un  marchand  de  drap,  Boyer,  qu'ils  pren- 
nent pour  son  frère,  et  l'enferment  dans  la  prison  du  palais  de 
justice.  «  Pendant  la  nuit,  le  poste  se  fait  désarmer,  le  geôlier  se 
fait  forcer,  et  l'infortuné  Boyer,  après  avoir  souffert  mille  morts, 
est  pendu  à  deux  pas  du  corps  de  garde  pétrifié.  »  C'était  Mouraille, 
maire  de  Marseille,  qui,  sur  la  dénonciation  d'une  domestique  ren- 
voyée, avait  ordonné  cette  exécution  sommaire3... 

«  Le  meurtre  de  Boyer  ne  précéda  que  de  quelques  jours  celui 

de  deux  professeurs  d'escrime,  Cadet,   dit  Beaucaire,  et  Olivier 

On  faisait  courir  le  bruit  que  leurs  salles  d'armes  étaient  le  rendez- 
vous  d'une  bande  de  sicaires  royalistes,  dont  ils  étaient  les  chefs.  » 

Deux  saints  hommes,  deux   Minimes   de  Marseille,  le  Père  Nuv- 


1  Thermomètre  du  Jour,  du  25  août  1792. 
*  Ami  de  la  Constitution,  du  25  juillet  1792. 
3  Lautard,  op.  cit.,  136. 


LA  PROCLAMATION  DE   LA  RÉPUBLIQT'E  71 

rate  et  le  Père  Taxi,  sont  surpris  dans  leur  retraite  et  traduits 
devant  Mouraille.  «  Le  bruit  de  cette  capture  s'ètant répandu,  la 
place  fut  bientôt  inondée  de  malfaiteurs.  »  L'èvêque  constitutionnel 
Roux  les  engage  à  prêter  le  serment  ;  ils  refusent.  Ils  sont 
entraînés  vers  l'escalier  et  jetés  dans  la  rue.  Roux  veut  de  nou- 
veau s'interposer  entre  les  victimes  et  les  bourreaux  qui  les  entraî- 
nent vers  le  Palais  de  justice,  pendant  que  l'èvêque  constitution- 
nel est  rejeté  d'un  autre  côté.  «  A  quelques  pas  de  là,  le  Père 
Nuyrate,  qui  marchait  avec  peine,  trébucha  et  perdit  son  bonnet  ; 
en  se  baissant  pour  le  ramasser,  il  reçut  sur  la  tête  un  coup  de 
poing  qui  le  fit  tomber-,  il  fut  à  l'instant  percé  de  coups,  et  la  lan- 
terne voisine  acheva  le  sacrifice.  Le  Père  Taxi  fut  pendu  en  même 
temps,  mais  plus  avant  dans  la  rue...  » 

Le  perruquier  Relan  était  connu  par  ses  opinions  royalistes  ;  «  son 
arrestation,  son  jugement  et  sa  suspension  au  réverbère  de  la  Loge, 
fut  l'affaire  d'une  demi-heure.  » 

Le  carrossier  Bégon  avait  manifesté,  à  plusieurs  reprises,  son 
aversion  pour  la  Révolution.  Une  rixe  de  cabaret  le  fit  dénoncer 
au  club  ;  le  lendemain  on  vient  le  saisir  dans  son  atelier.  Conduit 
devant  Mouraille,  sur  un  geste  horizontal,  familier  au  maire  de 
Marseille,  «  il  fut  entraîné  dans  la  petite  rue  des  Olives,  au  nord  de 
l'Hôtel  de  ville,  la  garde  du  poste  à  la  suite,  et  ses  bourreaux 
retroussèrent  leurs  manches.  La  corpulence  du  patient  n'ayant  pas 
sa  pareille  dans  le  pays,  on  ne  put  jamais  le  faire  perdre  terre  :  la 
corde  cassait  toujours;  mais  il  y  a  des  expédients;  celui,  par 
exemple,  de  la  baïonnette  et  du  sabre,  et  l'on  se  mit  à  piquer,  à  tail- 
lader l'infortuné  carrossier,  sans  trêve  et  sans  pitié.  Gela  fut  long, 
vu  que  la  plupart  des  coups  s'arrêtaient  dans  les  chairs,  et  que  cer- 
taines gens  se  délectaient  à  cet  infernal  passe-temps.  Il  fallait  voir, 
disait,  le  surlendemain,  dans  un  corps  de  garde,  une  de  ces  honnêtes 
personnes,  il  fallait  voir  les  lambeaux  de  chair,  lei  troué  de  viande. 
Le  cadavre  mutilé  fut  enfin  enlevé  par  des  corbeaux.  » 

Deux  autres  malheureux  furent  victimes  de  leur  intempérance  de 
langue,  l'ancien  valet  de  ville  Melon,  etChabert,  un  courtier  marron. 

Coudoulet  père,  une  notabilité  bourgeoise  de  Sallon,  avait  été  se 
mettre  à  l'abri  des  fureurs  révolutionnaires,  dans  sa  propriété  de  la 
Figuière,  près  des  Pennes.  Un  de  ses  fermiers  l'ayant  dénoncé 
comme  aristocrate,  on  vint  s'emparer  de  lui,  et  par  la  même  occa- 
sion de  son  fils,  dont  une  lettre  avait  appris  le  séjour  à  Aix.  On  les 
jette  dans  les  prisons  de  Marseille.   Conduits   devant  Mouraille. 


72  LA  PROCLAMATION  DE   LA  REPUBLIQUE 

ils  sont  entraînés  sur  la  Cannebière.  «  Coudoulet  fils  fut  le  pre- 
mier accroché  au  réverbère  des  Messageries  royales,  et  la  dernière 
scène  de  cette  tragédie  sanglante  se  passa  devant  la  rue  du  Pavillon, 
vis-à-vis  le  Théâtre  des  Variétés  ;  M.  Coudoulet  ayant  demandé 
avec  instance,  dit-on,  qu'on  le  rendît   témoin   de   la  mort  de  son 

fils Des  hommes  de  peine,   occupés   dans  ce  moment  à  remuer 

des  ballots,  mirent  la  main  à  l'œuvre,  moyennant  un  pourboire  de 
quelques  sous,  et  s'en  vantèrent.  Aju'davian,  disaient  le  lendemain, 
ces  misérables  gibiers  de  potence  *.  » 

Le  17  août,  à  la  Giotat,  plusieurs  personnes  chargées  d'enrôler 
pour  les  frontières,  et  soupçonnées  d'avoir  fourni  des  cartouches 
pour  Goblentz,  sont  arrêtées  par  la  populace  ;  un  nommé  Ladevèze, 
aristocrate  renommé,  est  sacrifié  à  la  juste  vengeance  des 
patriotes,  et  un  nommé  Maillard,  convaincu  d'être  son  complice, 
est  emprisonné. 

L'on  pourrait  multiplier  à  l'infini  les  relations  de  vexations,  de 
pillages  et  de  meurtres  dans  le  département  desBouehes-du-Rhône 
pondant  cette  période  d'enfantement  de  la  République  ;  nous  nous 
bornerons  à  ces  citations,  prises  au  hasard,  réservant  cette  triste 
ènumération  pour  une  étude  spéciale  que  doit  nous  donner  un  des 
collaborateurs  de  la  Revue. 

Nous  arrivons,  de  meurtre  en  meurtre,  à  la  période  électorale  ; 
nous  ne  voyons  encore  qu'illégalité,  pression  violente,  menaces  et 
assassinats.  Les  électeurs  devaient  se  réunir  à  Sallon,  mais  les 
jacobins  d'Avignon  avaient  donné  de  trop  sérieuses  preuves  de  leur 
intelligence,  en  matière  d'élection,  pour  qu'on  ne  leur  en  laissât  pas 
le  monopole  ;  ce  fut  donc  dans  l'église  des  Grands-Carmes  de  cette 
ville  que  se  tînt  l'Assemblée  électorale  du  département. 

Réunis  à  huit  heures  du  matin,  présidés  par  Barbaroux,  les  élec- 
teurs décident  qu'à  l'appel  de  son  nom.  chaque  électeur  s'avancera 
et  déposera  son  bulletin,  dont  il  sera  fait  lecture  à  haute  voix. 
Quatre  cents  électeurs  de  Marseille,  .dont  le  dixième  n'avait  pas  le 
revenu  du  marc  d'argent,  purent  donc  maîtriser  despotiquement 
l'Assemblée  électorale  2.  Ils   ne  permirent  à  personne   d'élever  la 


i  Lautard,  Op.  cit.,  140-148. 
Un  témoin  oculaire,  qu'on  ne  peut  sciemment  accuser  de  partialité,  lorsqu'il 
parle  de  ceux  qui  l'envoyèrent  à  la  Convention;  Barbaroux,  nous  décrit  ainsi  la 
réunion  électorale  qu'il  avait  été  appelé  à  présider  :  «  Qu'on  se  représente  une  réu- 
nion de  neuf  cents  personnes,  en  général  peu  instruites,  n'écoutant  qu'avec  peine  les 
gens  modérés,  s'abandonnant  aux  effervescents,  et,  dans  cette  Assemblée,  une  foule 


LA  PROCLAMATION  DE  LA  RÉPUBLIQUE  73 

voix  contre  la  leur.  Barbaroux  était  leur  idole  ;  on  n'élut  que  ceux 
qu'il  désigna  ».  Quant  à  ceux  qui  osent  encore  se  souvenir  de  la 
Constitution,  voici  les  traitements  qu'ils  doivent  subir  :  «  Les  élec- 
teurs du  canton  de  Seignon  ont,  par  mègarde  ou  routine,  juré  de 
maintenir  la  Constitution  du  royaume  ;  on  casse  ces  élus  rétro- 
grades, on  institue  des  poursuites  contre  Y  attentat  commis.  »  Sous 
le  coup  de  pareilles  menaces,  un  juge  de  paix,  électeur  de  Noves, 
se  sauve  de  la  caverne  électorale  ;  «  on  envoie  des  troupes  contre 
Noves  2,  »  dont  le  mandataire  est  trop  timide  au  gré  des  jacobins. 

Si  l'électeur  au  contraire  fait  partie  de  la  bande  révolutionnaire, 
il  a  la  haute  protection  de  l'Assemblée  électorale  3. 

Il  n'est  pas  étonnant  qu'avec  une  pareille  pression,  le  nom  de 
l'instigateur  des  assassinats  de  Marseille,  Mouraille,  et  celui  de 
l'instigateur  des  massacres  de  la  Glacière,  Duprat,  soient  sortis  les 
premiers  de  l'urne.  Mouraille  fut  élu  par  730  voix  sur  738,  et  Duprat  à 
l'unanimité  de  742  voix.  M.  J. -Raymond  MOURAILLE,  originaire 
de  Séon-Saint-Henri ,  astronome,  secrétaire  de  l'Observatoire, 
membre  de  l'Académie  des  sciences  et  belles-lettres  de  Marseille, 
était  maire  de  cette  ville.  Il  refusa  le  mandat  qui  lui  était  confié,  à 
cause  de  son  âge  et  de  sa  surdité.  Jean  DUPRAT,  cadet,  commerçant 
en  soies  à  Avignon,  maire  de  cette  ville  en  1790,  avait  été  un  des 
quatre  députés  envoyés  à  l'Assemblée  constituante  demander  l'an- 
nexion du  Gomtat.  Il  avait  participé  aux  brigandages  qui  eurent 


d'hommes  avides  d'argent  et  de  places,  dénonciateurs  éternels,  supposant  des  trou- 
bles ou  les  exagérant,  pour  se  faire  donner  de  lucratives  commissions;  des  intrigants 
habiles  à  semer  la  calomnie,  de  petits  esprits  soupçonneux,  quelques  hommes  ver- 
tueux, mais  sans  lumières;  quelques  gens  éclairés,  mais  sans  courage  ;  beaucoup  de 
patriotes,  mais  sans  mesure,  sans  philosophie  :  tel  était  le  corps  électoral  du  dépar- 
tement des  Bouches-du -Rhône.  Un  trait  le  peindra  mieux  que  ce  tableau  très  im- 
parfait. A  la  nouvelle  des  massacres  du  2  septembre,  il  fit  retentir  la  salle  de  ses 
applaudissements.  »  (Mémoires  de  Barbaroux,  378-379.)  Voy.  également  Durand  de 
Maillane,  Mémoires,  33.  —  La  nouvelle  des  massacres  de  septembre  ne  provoqua 
pas  des  projets  moins  sinistres  aux  révolutionnaires  de  Marseille  :  «  Le  substitut 
Isouard  avait  conçu,  dans  un  moment  de  verve  assassine,  le  projet  de  parquer  la 
fleur  de  la  population  dans  l'église  Saint-Homobon,  et  de  l'y  faire  abattre  à  la  ma- 
nière expéditive  de  Sylla.  Mais  Mouraille  recula  devant  le  grandiose  de  l'attentat, 
non  moins  que  devant  la  violente  opposition  de  ses  alentours.  Le  procureur  de  la 
Commune,  Etienne  Seytres,  parla  si  haut,  qu'il  fit  échouer  la  conspiration...  » 
(Lautard,  Op.    cit.,  I.  139.) 

1  Durand  de- Maillane,  Mémoires,  35. 

2  H.  Taine,  Op.  cit.,  II,  376. 

s  Lettre  des  grenadiers  de   la  Drôme   (3e  bataillon)  annonçant  à  l'Assemblée  les 
punitions  d'un  soldat  qui  avait  insulté  un  électeur.  (Procès-verbal  du  4  septembre.) 


74  LA  PROCLAMATION  DE   LA  RÉPUBLIQUE 

lieu  dans  ce  pays  en  1791  ;  complice  indirect  des  massacres  de  la 
Glacière,  c'est  lui  qui  avait  été  élu  député  au  mois  de  juillet  précé- 
dent. Duprat  vota  la  mort  du  Roi.  Il  fut  lui-même  guillotiné  le 
2  octobre  1793. 

«  Dès  la  seconde  séance,  on  annonça  [des  troubles  à  Tarascon  où 
la  Révolution  ne  manquait  pas  d'ennemis...  Il  n'y  eut  qu'une  voix 
pour  s'emparer  de  l'autorité  publique  *.  »  —  «  Pour  établir  dans  tout 
le  département  le  règne  de  la  liberté  et  de  V égalité,  »  les  électeurs 
forment  à  cet  effet,  dit  l'un  d'eux.  «  une  armée  de  douze  cents  héros 
pour  purger  les  districts  où  l'aristocratie  bourgeoise  lève  encore  sa 
tête  imprudente  et  téméraire.  En  conséquence,  à  Sonas,  Koves, 
Saint-Remy,  Maillane,  Egrages,  Graveson,  Eyguières,  dans  toute 
l'étendue  du  district  de  Tarascon,  Arles  et  Sallon,  les  douze  cents 
héros  sont  autorisés  à  vivre  à  discrétion  chez  l'habitant,  et  les 
autres  frais  sont  supportés  par  les  citoyens  suspects*.  » 

La  seconde  séance  de  l'Assemblée  électorale  ne  fut  donc  ni  moins 
accidentée  ni  moins  grotesque  que  la  première3.  Deux  nouveaux 
députés  furent  désignés  par  les  électeurs  :  François- Trophime 
REBECQUI,  administrateur  du  département,  commissaire  pour  l'or- 
ganisation du  district  de  Yaucluse,  obtint  775  voix  sur  776,  et 
Charles-Jean-Marie  BARBAROUX,  avocat  et  poète,  765  suffrages  sur 
766  votants.  Rebecqui  vota  la  mort  de  Louis  XYI  et  Barbaroux  la 
mort  avec  sursis  et  appel  au  peuple.  Le  premier  se  noya  à  Marseille 
après  le  31  Mai.  le  second  fut  guillotiné  à  Bordeaux,  le  25  juin  1794. 

Le  6.  trois  nouveaux  députés  furent  élus  :  François-Omer 
GRANET,  négociant  de  Marseille,  promoteur  des  troubles  qui  écla- 
tèrent dans  cette  ville  au  commencement  de  la  Révolution,  admi- 
nistrateur du  département  et  législateur,  par  765  voix  sur  766  ; 
Pierre-Toussaint  DURAND-MAILLANE,  de  Saint-Remy,  avocat 
canoniste,  député  de  la  sénéchaussée  d'Arles  aux  Etats  généraux, 
par  721  voix  sur  728,  et  T.-Adrien  DE  GASPARIN,  ancien  capi- 
taine au  régiment  de  Picardie  et  législateur,  par  716  voix  sur 
728  votants.  Gasparin  mourut  avant  la  fin  de  la  session,  pendant  sa 
mission  dans  le  département  de  Yaucluse.  Durand-Maillane  vota  la 
détention  de  Louis  XYI  :  Granet  et  Gasparin  sa  mort. 


*  Barbaroux,  Mémoires.  Edit.  Dauban,  377. 

2  H.  Tahie,  op.  cit.,  II,  355.  —  Durand  de  Maillane,  Mémoires,  33. 

3  L'Assemblée  invita  le  marécbalde  camp,  commandant  à  Avignon,  à  faire  enlever 
aux  officiers  et  volontaires  les  fleurs  de  lis  des  retroussis  de  leurs  babits. 


LA   PROCLAMATION   DE   LA  RÉPUBLIQUE  75 

Le  7,  l'on  termina  l'élection  des  députés  en  nommant  :  Moïse 
BAYLE,  officier  municipal  de  Marseille,  procureur-général-syndicdu 
département,  par 376  voix  sur  725;  Pierre  BAYLE,  secrétaire,  admi- 
nistrateur du  département,  par  676  sur  702  -,  Stanislas-Joseph-Fran- 
çois-Xavier DE  ROYÈRE  aîné,  marquis  de  Fonvielle  (fils  d'un  auber- 
giste), officier  des  gardes  du  Pape  à  Avignon  et  législateur,  par  476 
voix  sur  707,  et  Claude-Romain  LAUZE-DUPERRET,  cultivateur 
d'Apt  et  législateur,  à  l'unanimité,  par  716  voix.  Des  quatre  députés 
élus  le  7  septembre,  trois  votèrent  la  mort  de  Louis  XYI  ;  Lauze- 
Dnperret  vota  seul  sa  détention.  Pierre  Bayle,  qui  avait  déclaré  à 
l'Assemblée  électorale  «  que  ce  qu'il  fallait,  c'était  verser  le  sang 
des  tyrans  et  détruire  la  Royauté,  »  mourut  à  Toulon,  pendant  le 
siège  ;  Lauze-Duperret  fut  condamné  à  mort  le  31  octobre  1793. 

Le  8,  les  électeurs  nommèrent  les  deux  premiers  suppléants  : 
DUBOIS-GRANGÉ  (par  483  voix  sur  705),  qui  opta  pour  le  dépar- 
tement des  Ardennes,  où  il  avait  été  élu  député,  et  Denis-Marie 
PÉLISSIER,  médecin  à  Saint-Remy,  député  du  Tiers  État  de  la 
sénéchaussée  d'Arles  aux  Etats  généraux,  frère  du  suppléant  à  la 
législative,  par  614  voix  sur  678.  Pélissier  siégea  pendant  le  procès 
de  Louis  XVI  ;  il  vota  la  mort.  Les  biographes  le  désignent  comme 
ayant  remplacé  CARRA,  nommé  dans  un  autre  département. 
D'après  Barbaroux,  le  directeur  des  Annales  patriotiques  aurait 
été  élu  «  le  dernier  député,  pour  exclure  quelques  intrigants  subal- 
ternes -,  »  son  nom  ne  figure  cependant  pas  dans  le  procès-verbal  de 
l'élection  des  députés  de  ce  département. 

L'Assemblée  électorale  termina  ses  séances,  le  9  septembre,  par 
l'élection  des  deux  derniers  suppléants  :  Bernard  LALRENS,  que 
les  biographes  désignent  sous  le  nom  de  Bernard,  par  302  voix  sur 
620.  Laurens  remplaça  Mouraille  ;  il  vota  la  mort  de  Louis  XYI.  Le 
dernier  élu  fut  un  révolutionnaire  d'Avignon,  complice  de  Jourdan  : 
Pierre  MAINYIELLE  aîné.  Il  obtient  522  voix  sur  609  votants.  Appelé 
à  remplacer  Rebecqui,  en  avril  1793,  Mainvielle,  décrété  d'accusation 
le  30  juillet  suivant,  fut  condamné  à  mort  le  9  brumaire  an  II. 

Les  dernières  séances  de  l'Assemblée  électorale  furent  dignes  des 
premières  :  dans  le  procès-verbal  delà  séance  du  matin,  «  on  lit  une 
lettre  de  M.  Jourdan,  ci-devant  général  de  l'armée  de  Yaucluse.  Cette 
lettre  était  accompagnée  de  nombreux  certificats  de  différentes  com- 
munes de  ce  ci-devant  Comtat,  attestant  la  bonne  conduite  de 
M.  Jourdan,  calomnié  pendant  si  longtemps  par  les  ennemis  de  la 
Révolution  avignonaise.  Le  corps  électoral,  instruit  des  faits,  arrêta 


76  LA  PROCLAMATION  DE   LA  RÉPUBLIQUE 

qu'Userait  fait  mention,  dans  un  procès- verbal,  de  la  justice  qu'il 
rendait  à  la  conduite  de  M.  Jour  dan.  » 

Les  électeurs  des  Bouches-du-Rhône  ne  terminèrent  pas  leurs 
séances  sans  de  nombreux  incidents  ;  nous  signalerons  les  principaux 
seulement  :  Des  troubles  ayant  eu  lieu  à  Arles,  des  commissaires 
furent  envoyés,  le  5  septembre,  par  l'Assemblée.  Le  9,  Duprat  rend 
compte  de  ce  qui  s'est  passé,  en  ces  termes  :  «  La  chiffonne  est  la 
cause  du  mal,  dit-il.  Une  querelle  s'est  élevée  entre  le  patriote 
Arnoux,  capitaine  du  11e  bataillon  de  grenadiers,  et- Martin,  adju- 
dant. Martin  s'est  lié  avec  les  chiffonnistes  et  a  cherché  à  cor- 
rompre la  6e  compagnie  des  volontaires  d'Orange.  Lieutaud,  officier 
de  cette  compagnie,  a  tué  le  capitaine  Arnoux,  d'un  coup  de  fusil  ; 
les  grenadiers,  pour  venger  leur  capitaine,  en  sontvenus  aux  mains 
avec  les  volontaires  d'Orange  :  deux  soldats  ont  'été  tués.  Martin  a 
engagé  ses  soldats  à  faire  feu  sur  les  citoyens.  Ses  tentatives  n'ont 
pas  réussi,  et  Martin  s'est  sauvé,  ainsi  que  Lieutaud.  Les  troupes 
se  sont  réconciliées  ;  tout  est  calme.  »  L'Assemblée  électorale  avait 
profité  de  l'occasion  d'un  envoi  de  héros  à  Arles,  pour  faire  exé- 
cuter la  loi  sur  la  déportation  des  prêtres*1. 

Les  électeurs  confièrent  à  leurs  mandataires  des  pouvoirs  illi- 
mités ;  ceux-ci  devaient,  à  l'expiration  de  leur  mandat,  venir 
recevoir  de  leurs  concitoyens  une  couronne  civique  ou  la  mort.*  Le 
corps  électoral  voulait  se  déclarer  permanent  ;  avant  de  se  séparer, 
il  se  contenta,  sur  la  proposition  de  Moïse  Bayle,  alors  président, 
«  d'attribuer  à  chaque  électeur  (le  pouvoir)  de  suspendre  dans  son 
canton  les  fonctionnaires  publics  et  d'ordonner  des  arrestations  2.  » 

Pendant  ce  temps,  les  exécutions  sommaires  continuaient  h 
Marseille,  où  l'on  sacrifiait  de  nouvelles  victimes  à  la  liberté  et  à 
l'égalité. 

Gamoin  avait  été  signalé  aux  jacobins  ;  il  fut  découvert  dans  les 
premiers  jours  de  septembre  :  «  les  exécuteurs  d'office  le  pendirent 
sur  le  cours,  près  des  Méduses  ;  il   ne  resta  suspendu  qu'un  ins- 


i  Barbaroux,  Mém.,  384. 

2  «  Un  jour  qu'on  procédait  aux  élections,  des  cris  tumultueux  se  font  entendre  : 
C'est  un  contre-révolutionnaire  d'Arles  ;  il  faut  le  pendre.  On  avait  en  effet  arrêté 
sur  la  place  un  Arlésien,  on  l'avait  amené  dans  l'Assemblée,  et  on  descendait  une 
lampe  pour  l'accrocher.  »  D'après  Barbaroux,  ce  fut  lui  qui  le  sauva  :  «  Il  paya  son 
imprudente  curiosité  par  quelques  jours  de  prison.  »  Mémoires  de  Barbaroux, 
p.  379. 


LA   PROCLAMATION   DE    LA   RÉPUBLIQUE  77 

tant  ;  ce  qui  donna  lieu  au  faux  bruit  de  son  évasion  ;  l'exécution 
fut  si  prompte,  qu'à  peine  les  passants  s'en  aperçurent.  » 

Un  voilier,  Vasque,  en  fort  mauvaise  odeur  au  club,  est  surpris, 
le  8  septembre,  dans  un  champ,  aux  environs  d'Aix,  et  «  conduit  à 

Marseille,  par  un  groupe   de  prolétaires Il   était  près  de  deux 

heures  lorsque  la  brigade  parvint  à  la  Porte-d'Aix.  Une  population 
innombrable  couvrait  le  pavé  de  Marseille.  Sans  perdre  un  moment, 
les  sbires  du  cortège  ayant  eux-mêmes  détaché  la  lanterne  voisine, 
y  suspendirent  leur  proie.  Vasque  essaya  de  résister,  espérant  pro- 
bablement que  de  tant  de  milliers  de  bras,  il  en  sortirait  de  secou- 
rables  -,  tous  ces  bras  étaient  paralysés,  hors  ceux  des  bourreaux. 
Vasque  fut  attaché  à  la  corde  fatale,  exhaussé  et  descendu  sur-le- 
champ  :  il  n'était  pas  mort.  Le  même  traitement  l'attendait  sur  le 
cours,  et  la  dernière   station   de  son  supplice  fut  dans  la  rue  de 

Noailles Il  fut  pendu,   rependu,  mutilé,  haché,   et  lorsque  ce 

corps,  méconnaissable  à  force  de  plaies,  tomba  par  terre,  les 
membres  séparés  du  tronc  furent  promenés  par  la  ville  sur  des  per- 
ches, en  présence  d'une  fourmilière  d'hommes,  qui  n'eurent  de 
mains  que  pour  se  découvrir,  en  criant  de  peur  :  Vive  la 
nation  *  /  » 

A  peu  près  à  la  même  époque,  un  nommé  Julien  Bremond  est 
également  égorgé,  et  Blanchet  n'échappe,  paraît-il,  à  la  corde,  que 
grâce  à  l'intervention  de  Barbaroux  2. 

La  députation  des  Bouches-du-Rhône  fut  représentée,  à  la  Con- 
vention ,  par  deux  suppléants ,  dont  nous  ne  voyons  pas  les 
noms  figurer  dans  le  procès-verbal  d'élection  :  Marc-Antoine 
BERNARD,  chirurgien,  procureur-syndic  du  district  de  Tarascon, 
qui  fut  appelé,  le  20  août  1793,  à  remplacer  Barbaroux  ;  dénoncé 
comme  fédéraliste,  le  15  janvier  1794,  par  Barbaud-Dubarran,  il  fut 
condamné  à  mort  huit  jours  après.  Quelque  temps  avant  le  9  ther- 
midor, figurait  dans  la  représentation  de  ce  département  :  Jean- 
Baptiste-Benoît  BLANC  DE  SERVAL  (et  non  LE  BLANC). 

Gustave  Bord. 
{La  suite  prochainement.') 


*  Lautard,  Op.  cit.,  150-152. 
2  Barbaroux,  Mémoires,  380, 


On  demandait  en  l'an  III  à  un  républicain  de  la  première  heure, 
Lezay,  l'auteur  des  Ruines  : 

—  Mais  qu'a  donc  amélioré  cette  grande  Révolution  ? 

—  Le  sort  du  vice  et  la  condition  du  bourreau,  répond-il. 

—  Elle  n'aura  donc  rien  produit  ? 

—  Pardonnez-moi.  Elle  aura  produit  de  grands  crimes  et  de 
petits  scélérats  ! 

Lezay  exagère.  La  Révolution  a  amélioré  la  police  et  produit  le 
bien-être. 

Mais  qu'importe  que  la  police  protège  quelques  individus  contre 
les  descendants  de  Cartouche,  si  la  Révolution  livre  toute  une 
génération  aux  émules  de  Fouquier-Tinville! 

Si  la  mauvaise  administration  des  gouvernants,  si  la  corruption 
des  compatriotes,  si  la  convoitise  des  voisins,  inquiètent  la  paix 
sociale  dans  le  pays  tout  entier,  qu'importe  l'aisance  plus  grande  ! 
On  n'en  peut  alors  jouir  que  comme  d'une  galerie  de  tableaux 
qui  ne  nous  appartiennent  pas.  Gela  est  agréable,  sans  doute, 
mais  on  va  au  musée  une  fois  par  hasard  et  il  faut  manger 
chaque  jour. 

Le  bien-être  amollit  l'âme  et  les  bras.  Aux  peuples  amollis, 
l'étranger  vient  prendre  leurs  économies  ;  aux  classes  amollies,  le 
prolétaire  vient  prendre  leur  capital. 

L'ancienne  société  avait  la  Foi  pour  base,  le  monde  moderne  est 
fondé  sur  la  Critique.  C'est  la  différence  essentielle.  Il  en  résulte 
que,  excellente  pour  analyser  et  pour  détruire,  la  civilisation  révo- 
lutionnaire est  incapable  de  coordonner  et  de  conserver.  Pour  parer 
à  ce  vice  de  naissance,  la  Révolution  essaie  de  créer  une  religion 
qui  lui  donne  les  attributs  et  les  bénéfices  de  la  Foi  :  X Infaillibilité 
du  peuple,  la  Vénération  du  suffrage  universel,  le  Droit  divin  de 
la  République. 


PENSÉES   CONTRE-RÉVOLUTIONNAIRES  7(J 

C'est  quand  la  religion  révolutionnaire  aura  été  généralement 
appliquée  que  le  Christianisme  triomphera  :  on  pourra  comparer 
complètement  la  nouvelle  religion  avec  la  précédente.  La  Religion 
chrétienne  aura  pu  saisir  la  religion  révolutionnaire,  non  plus 
seulement  en  esprit  mais  en  corps;  elle  la  vaincra,  non  pas  comme 
aujourd'hui,  au  nom  de  la  philosophie,  de  la  morale,  de  la  raison, 
mais,  de  plus,  au  nom  de  l'expérience  et  de  l'utilité  sociale. 

Seulement  il  y  a  bien  des  chances  pour  que  le  peuple,  chez  qui  se 
sera  faite  l'expérience  de  la  religion  révolutionnaire,  en  meure. 

Il  est  vrai  qu'il  y  a  quelques  malhonnêtes  gens  dans  le  camp  des 
conservateurs  et  quelques  honnêtes  gens  dans  l'armée  des  révolu- 
tionnaires. La  principale  différence  entre  les  deux  partis  consiste  en 
ceci  :  le  corps  conservateur  repousse  les  éléments  impurs  hors  de 
soi,  par  un  effort  d'élimination  naturelle  ;  le  corps  révolutionnaire 
les  appelle  en  soi,  par  un  mouvement  de  sélection  instinctive. 

Quand  un  coquin  reste  dans  le  parti  conservateur,  ses  voisins 
disent  :  C'est  un  coquin.  Ils  le  tiennent  à  distance  et  on  l'emploie 
à  titre  d'instrument  méprisable.  Quand  il  passe  aux  révolution- 
naires, ceux-ci  le  fêtent,  ils  disent  :  C'est  un  des  nôtres.  Lui,  de  st>n 
côté,  n'a  qu'une  préoccupation,  qui  est  de  se  mettre  à  leur  tête.  Il 
est  très  rare  qu'ils  n'y  consentent  pas. 

«A» 

Quand  un  conservateur  quitte  son  parti  pour  passer  aux  révolu- 
tionnaires, étudiez-le  attentivement,  vous  constaterez  qu'il  a  une 
tare.  Quand  un  révolutionnaire  abandonne  les  siens,  ce  n'est  jamais 
parce  qu'il  est  devenu  plus  vicieux,  mais  plus  vertueux . 


On  arrive  au  Christianisme  par  des  chemins  qui  montent,  à  la 
Révolution  par  les  sentiers  qui  descendent. 

Ch.  d'Héricault. 


ANECDOTES  ET  NOTIONS 


Extrait  d'une  lettre  de  Pau,  en  Béarn  : 

J'ai  trouvé  sur  ma  route  un  patriotisme  considérable,  mais  très 
effrayé.  J'ai  entendu  dire  à  des  bandes  de  volontaires,  que  pour 
empêcher  toute  trahison,  il  fallait  faire  une  ligne  des  officiers,  et 
les  mettre  entre  deux  feux.  En  arrivant  à  Pau,  j'entendis  des  tam- 
bours, on  me  dit  que  les  volontaires  faisaient  l'exercice.  Le  temps 
était  gros  de  pluie.  Arrivé  sur  le  terrain,  par  curiosité,  pour  voir 
cet  exercice,  la  pluie  devint  abondante  et  les  volontaires  se  déban- 
dèrent, laissant  leurs  officiers  crier,  appeler,  prier  ;  quelques-uns 
coururent  après.  Quelques  curieux  disaient  :  «  Ils  font  bien  de  s'en 
aller,  il  pleut  trop.  »  Ces  volontaires  désertent  par  bandes.  Ils  sont 
aussitôt  remplacés  par  d'autres  qui  viennent  se  faire  habiller  de 
neuf,  recevoir  le  pécule,  et  gagnent  le  large.  Yoici  la  conduite 
qu'on  tient  envers  eux  :  s'ils  se  sauvent  en  veste,  sans  armes  et 
sans  bagages  :  bon  voyage  ;  s'ils  emportent  les  effets,  la  maré- 
chaussée les  prend,  si  elle  peut,  et  les  ramène  au  cachot,  au  mépris 
des  droits  de  l'homme  ;  mais  les  plus  ingambes  trouvent  des  res- 
sources contre  les  chaînes  que  le  patriotisme  leur  a  fait  prendre. 

A  Bordeaux,  on  donnait,  quand  j'y  passai,  une  pièce  où  l'on 
disait,  entre  autres  platitudes  :  Les  Fronçais  vaincront  VUnivers 
entier.  Cette  pièce  avait  été  accueillie,  quinze  jours  avant,  par  des 
bravos  et  des  bis  multipliés.  Cette  fois,  on  applaudit  avec  sobriété, 
parce  qu'on  avait  appris,  le  matin,  que  4  à  500  hullans  avaient  culbuté 
10  à  12  mille  vainqueurs  de  VUnivers  entier. 

(Nouvelle  Correspondance  politique  ou  Tableau  de  Paris, 
par  Peltier,  no  3,  du  4  juin  1792,  p.  3.) 


Les  sans-culottes  de  section.  —  On  nommait  ainsi  des 
hommes  que  les  chefs  de  la  tyrannie  populaire  enrôlaient  pour 
aller  chez  les  riches  —  les  suspects  —  s'établir  à  ne  rien  faire  que 
se  chauffer,  manger,  dormir  et  recevoir  cent  sous  par  jour  :  cor- 
ruption d'un  nouveau  genre  exercée  sur  la  classe  active  du  peuple. 

(Ginguené.  Le  Suickle  de  Champfort.) 


horreurs     Vi&n£    ouÛtccgex     (/iuir\unitï.    ptetixanù.    cuuoxej 
cxrtotaphe   .  .1    cxuit   voir   (  omlxr    a.   t  'uni    fw     vict  (a    xcv 

'jiton     tftd    U    Jaîrit    a.    /a.    f>rgt    ■    Ctttt     effrayante    apna.xUt.ort 
le.  Juffbaux.  t*     u     xenvtnu 

LES    FÊTES    REPIBLICAINES 


(Collection  du  M  '  de  Biei i  I 


SOUVENIRS  D'UN  OFFICIER  DES  AÊROST1ERS 

DE  LA  RÉPUBLIQUE 


I 


Lorsque,  il  y  a  trois  ans,  je  publiai  les  lettres  inédites  écrites  par 
le  général  de  Dommartin  à  sa  mère,  de  1786  à  1799,  je  pouvais  déjà 
constater  que  notre  génération,  désabusée  des  légendes  révolution- 
naires, recherchait  avec  un  soin  scrupuleux  la  vérité  historique. 
Après  les  désastres  de  1870,  il  devint  tort  évident  que  les  véri- 
tables armées  ne  sont  faites  que  par  les  véritables  soldats,  et  on 
sentait  tout  le  mal  dont  nous  étions  redevables  à  la  légende  des 
volontaires  et  des  héros  en  sabots.  Depuis,  on  a  mis  au  jour  beau- 
coup de  papiers  de  familles,  lettres,  notes,  mémoires  laissés  par  les 
témoins  ou  les  victimes  de  la  première  République  ;  la  lumière  se 
fait  sur  ce  roman  révolutionnaire,  roman  de  sang  et  de  boue,  où 
la  niaiserie  la  plus  grotesque  se  mêle  à  la  méchanceté  la  plus 
noire. 

Ces  souvenirs  d'tm  officier  des  aèrostiers  m'ont  été  laissés  par 
mon  grand-père  maternel,  le  baron  de  Selle  de  Beauchamp  qui 
les  écrivit  vers  1824.  La  couverture  porte  ces  mots  :  «  —  Ces  pa- 
piers seront  remis  après  ma  mort  à  mon  petit-fils  Alfred  de  Besan- 
cenet,  pour  en  faire  l'usage  qu'il  jugera  convenable.  Saint-Germain 
en  Laye,  août  1856.  —  »  J'ai  groupé  les  récits'les  plus  importants, 
écartant  ce  qui  n'avait  pas  un  rapport  direct  avec  les  hommes  et 
les  faits  révolutionnaires. 

Mon  grand-père  était  né  à  Paris,  le  25  février  1774  ;  à  sept  ans, 
il  se  trouvait  orphelin.  Son  père  blessé  au  combat  de  l'Assiette  où 
deux  de  ses  frères  avaient  été  tués,  ne  s'était  jamais  rétabli  de  sa 
blessure  ;  sa  mère,  MUe  de  Monthiers,  n'avait  survécu  que  de  six  mois 
à  son  mari.  Le  conseil  de  famille  composé  de  parents  qui  habi- 
taient la  province  désigna  pour  tuteur  M.  V...,  agent  d'affaires,  et 
T.  il.  —  AOUT  1883  6 


82  SOUVENIRS  d'un  officier  des  aérostiers 

plaça  l'enfant  dans  une  petite  pension  de  Versailles.  Le  directeur 
de  cet  établissement  d'instruction  dont  mon  grand-père,  par  discré- 
tion, ne  donne  pas  le  nom,  était  fils  d'un  ancien  domestique  de 
Louis  XV  -,  il  affichait  les  opinions  les  plus  libérales.  Sa  sœur  était 
mariée  à  un  musicien  de  la  chapelle  du  roi.  Elle  se  prit  d'amitié 
pour  l'orphelin,  et  l'emmenait  avec  elle  le  dimanche  à  la  messe  du 
château  où  les  fonctions  de  son  mari  lui  donnaient  le  droit  d'as- 
sister. Il  suivit  ainsi  jusqu'en  1789  les  offices  religieux  de  la  cour, 
et  jamais  l'impression  qu'il  avait  ressentie  ne  s'effaça  de  ses  souve- 
nirs. A  soixante-dix  ans,  il  écrivait  : 

«  Il  me  semble  encore  revoir  le  coup  d'œil  imposant  que  présentait 
la  chapelle  de  Versailles  avant  l'arrivée  de  Leurs  Majestés,  avec  ces 
lévites  revêtus  d'ornements  magnifiques  et  cette  réunion  de  femmes 
en  grandes  toilettes  garnissant  les  travées,  tandis  que  la  maison 
militaire  bordait  les  galeries.  Tout  à  coup  un  huissier  de  la  chambre 
paraissait  à  la  tribune  réservée  et  prononçait  ces  mots  :  le  Roi, 
Messieurs  !  mots  magiques,  qui  faisaient  passer  sur  l'Assemblée 
comme  un  frisson.  Toutes  les  carabines,  toutes  les  pertuisanes  frap- 
paient le  sol,  tous  les  assistants  se  levaient  ;  l'orgue  retentissait,  le 
célébrant  montait  à  l'autel,  et  une  musique  céleste  commandait 
le  recueillement.  Pendant  sept  ans,  j'ai  assisté  aux  offices  de  la 
semaine  sainte.  Je  n'ai  rien  vu  depuis  qui  m'ait  autant  impres- 
sionné. Versailles  pendant  ce  temps  de  pénitence  appartenait  à 
Dieu.  La  royauté  de  la  terre  s'humiliait  devant  celle  du  ciel  ;  j'ai 
pleuré  au  lavement  des  pieds...  » 

En  1789,  mon  grand-père  avait  quinze  ans  et  commençait  à  se 
froisser  des  doctrines  révolutionnaires  professées  par  son  maître. 
Leurs  relations  journalières  devinrent  chaque  jour  plus  difficiles  ; 
malheureusement  les  événements  avaient  de  plus  en  plus  isolé 
l'écolier  de  sa  famille,  dont  plusieurs  membres  èmigraient.  Le 
tuteur,  par  peur  ou  par  conviction,  se  rapprochait  des  célébrités  du 
jour  et  affichait  une  grande  sympathie  pour  leurs  idées  et  leurs  per- 
sonnes -,  il  maintenait  son  pupille  chez  le  maître.  Après  le  fameux 
banquet  donné  par  les  gardes  du  corps  au  régiment  de  Flandre, 
mon  grand-père  fut  puni  pour  avoir  chanté  0  Richard,  ômon  Roi! 
A  partir  de  ce  jour,  l'élève  prit  sa  pension  en  aversion. 

Après  le  départ  du  Roi  pour  Paris,  les  musiciens  de  la  chapelle 
quittèrent  Versailles  ;  le  maître  de  pension  suivit  sa  sœur  et  son 
beau-frère,  et  transporta  son  établissement  qui  n'avait  que  quatre 
ou  cinq  élèves,  rue  Neuve  Sainte-Geneviève,  près  de  l'Estrapade. 


DE  LA  RÉPUBLIQ1  E  83 

«  Alors,  écrit  mon  grand-père,  les  relations  entre  mon  précep- 
teur et  moi  devinrent  complètement  désagréables.  Je  n'étais  plus 
un  enfant;   logé  dans  le  faubourg  Saint-Marcel,  je  me  trouvais  le 
témoin  forcé  < les  agitations  populaires;  j'étais  indigné,  exaspéré. 
Le  milieu  dans  lequel  je  me  trouvais  était  complètement  révolu- 
tionnaire ;   les  tentatives  faites  pour  convertir  mes  camarades  et 
moi  ne  réussissaient  pas;   mon  tuteur  lui-même  me  disait  qu'il 
fallait  être  de  son  époque  ;   ses  sermons  démagogiques  prononcés 
sentencieusement  m'agaçaient  les  nerfs.  Cette  situation  était  into- 
lérable.   Je  suppliais  mon  tuteur  de  me  placer  au  moins  dans  une 
autre  pension,  il  me  promit  enfin  de  chercher  une  maison  qui  ne 
fût  pas  dans  Paris  ;  mais  il  ne  se  hâtait  pas.  Le  10  Août,  lorsque 
le  tocsin  sonna,  je  courus  à  la  fenêtre  :  je  vis  passer  les  bandes 
armées  ;  horreur  et  ignominie  !  Notre  maître  nous  avait  enfermés, 
mais  si  tôt  que  je  pus  sortir,  j'allai  chez  mon  tuteur,  lui  déclarant 
que  je  ne  retournerais  plus  rue  Sainte-Geneviève.  Il  me  garda  chez 
lui  jusqu'au  moment  où  il  me  confia  à  une  très  honnête  famille 
fixée   dans  la   vallée  de  Montmorency.   Le  propriétaire   de  cette 
maison,  M.  G...,  avait  été  conseiller  maître  à  la  Cour  des  Comptes  ; 
la  Révolution  lui  avait  enlevé  sa  position.  Là  du  moins  j'étais  sûr 
de  trouver  un  intérieur  honnête,    tranquille,  où  si  la  nécessité 
forçait  de  cacher  ses  sentiments  secrets,  je  ne    serai   pas  obligé 
d'entendre  l'éloge  des  infamies  qui  se  faisaient.  » 

Les  rapports  de  mon  grand-père  avec  ses  parents  avaient  com- 
plètement cessé  ',  il  ignorait  même  ce  qu'était  devenu  le  père  de 
son  père  ;  son  tuteur  ne  lui  donnait  que  fort  peu  d'argent  ;  toute  sa 
fortune  avait  été  convertie,  à  la  mort  de  sa  mère,  en  rentes  sur  les 
Pays  d'Etats  ;  mineur,  il  ne  pouvait  les  aliéner.  La  Révolution  bou- 
leversait, d'ailleurs,  en  ce  moment,  tout  l'ancien  système  financier 
et  supprimait  en  même  temps  les  généralités  avec  ou  sans  élections 
et  les  Pays  d'Etats2. 

1  Son  oncle,  à  la  mode  de  Bretagne,  dont  il  devait  plus  tard  épouser  la  fille,  M.  de 
Selle  resta  pendant  toute  la  Terreur  dans  sa  terre  du  Mesnil,  près  Versailles.  Les 
habitants  le  protégèrent,  et  un  jour  où  des  commissaires  étaient  venus  pour  l'ar- 
rêter, les  paysans  se  portèrent  en  masse  chez  lui  et  menacèrent  de  faire  la  recon- 
duite aux  commissaires  à  coups  de  bâtons. 

2  Les  généralités  étaient  les  provinces  placées  sous  la  juridiction  d'un  intendant 
général  des  finances.  En  1789  on  comptait  32  généralités,  dont  12  sans  élections  et 
20  avec  élections.  On  nommait  élections  des  tribunaux  chargés  en  1"  instance  de 
juger  les  contestations  relatives  aux  tailles  et  impôts.  Les  Pays  d'États  votaient 
eux-mêmes  leurs  contributions  et  en  réglaient  la  perception  :  c'étaient  la  Flandre, 
la  Provence,  le  Béarn,  la  Basse-Navarre,  le  Bigorre,  le  Comté  de   Foix,  la  Bretagne. 


84  SOUVENIRS  D'UN  OFFICIER  DES  AÉROSTIERS 

«  Je  n'ai  pas  émigré,  écrit  mon  grand-père,  d'abord  parce  que  je 
vivais  dans  un  monde  où  l'on  n'en  parlait  jamais,  ce  qui  fait  que 
l'idée  ne  m'en  vint  pas,  et  aussi  parce  que,  lors  même  que  j'eusse 
voulu  quitter  Paris,  les  moyens  matériels  m'auraient  manqué,  mon 
tuteur  appliquant  rigoureusement  ce  précepte  que  les  jeunes  gens 
ont  toujours  trop  d'argent.  » 

Les  événements  qui  se  précipitaient,  allaient  disposer  de  sa 
destinée.  Le  27  août  1793,  la  Convention  rendit  le  fameux  décret 
qui  portait  :  «  Jusqu'au  moment  où  les  ennemis  auront  été  chassés 
du  territoire,  tous  les  Français  sont  en  réquisition  permanente 
pour  le  service  des  armées;  les  jeunes  gens  iront  au  combat,  les 
hommes  mariés  forgeront  les  armes,  etc..  » 

Tous  les  jeunes  gens  âgés  de  18  ans  devaient  se  faire  inscrire  de 
suite  :  le  tuteur  de  mon  grand-père,  pris  d'un  zèle  patriotique,  le 
fit  aussitôt  revenir  de  Montmorency  et  l'enrôla.  Ce  recrutement 
forcé  s'opéra  avec  un  désordre  dont  les  lignes  suivantes  vont 
donner  l'idée  : 

«  La  loi  qui  nous  appelait  aux  armes  formait  en  même  temps, 
dans  chaque  chef-lieu  de  canton,  un  bataillon  provisoire  qui  devait 
nommer  des  sous-officiers.  Ces  bataillons  étaient  casernes  dans  des 
maisons,  où  des  instructeurs,  tirés  des  régiments,  venaient  leur 
apprendre  l'exercice.  Le  bataillon  dont  je  faisais  partie  fut  logé 
dans  une  belle  maison  de  campagne,  située  sur  le  territoire  de 
Gonesse.  On  donna  pour  instructeur  aux  conscrits  appartenant  aux 
familles  nobles  ou  bourgeoises,  un  sous-officier  aux  façons  cyni- 
ques et  brutales,  qui  manifestait  ouvertement  sa  satisfaction  de 
nous  tenir  sous  sa  férule.  Il  était  heureux  de  nous  vexer  par  une 
quantité  de  petites  taquineries.  Par  suite  du  désordre  qui  régnait 
partout  et  de  l'incurie  des  administrations ,  il  arriva  que  ces 
casernes  improvisées  manquaient  d'approvisionnements,  qu'on  n'y 
voyait  ni  lits,  ni  tables,  ni  chaises,  ni  marmites.  La  République 
levait  des  soldats,  mais  les  condamnait  à  vivre  de  l'air  du  temps. 
Il  fallut  nous  envoyer  manger  et  coucher  où  bon  nous  semblait.  Ce 
que  nous  apprenions  comme  exercice  sérieux  était  bien  peu  de  chose, 
mais  en  revanche  on  nous  gratifiait  de  grosses  injures  et  cela  sem- 
blait devoir  suffire  à  former  des  soldats  républicains.  Je  me  trou- 
vais très  malheureux,  je  l'avoue,  et  je  cherchais,  dès  les  premiers 
jours,  un  moyen  de  me  faire  incorporer  dans  quelque  régiment  des 
frontières  :  là  on  trouvait  au  moins  des  officiers  et  des  sous-offi- 
ciers de  l'ancienne  armée  de  la  Monarchie.  Mon  tuteur  faisait  des 


DE  LA   REPUBLIQUE  85 

démarches,  une  circonstance  imprévue  ne  me  permit  pas  d'en 
attendre  le  résultat. 

«  Il  se  formait  à  Paris  un  corps  de  cavalerie  destiné  à  seconder 
une  infanterie  spéciale,  dont  les  hommes  furent  désignés  depuis 
sous  le  sobriquet  de  Héros  à  quarante  sous,  à  cause  de  la  solde 
qu'ils  recevaient.  Une  querelle  avec  mon  sergent  fit  de  moi  un  de 
ces  héros .  » 

Cette  armée  dontparleM.de  Beauchamp  avait  été  décrétée  le 
5  septembre  1793,  et  le  17  du  même  mois,  un  décret  supplémentaire 
portait  :  «  L'armée  révolutionnaire  sera  de  six  mille  hommes,  on 
accordera  une  indemnité  de  quarante  sous  par  jour...  » 

Il  fallut  licencier  promptement  cette  troupe  indisciplinée  où, 
d'après  le  décret,  la  plus  grande  place  devait  être  laissée  aux 
gens  du  peuple.  Malgré  la  haute  paye  de  2  francs,  on  ne  trouva 
pas,  d'ailleurs,  à  recruter  lïnfanterie,  et  ce  tronçon  d'armée  révo- 
lutionnaire justifiait  trop  son  nom,  même  aux  yeux  de  la  Conven- 
tion. Le  contraire  eut  lieu  pour  l'escadron  de  cavalerie  ;  là,  on  fut 
forcé  de  choisir  pour  le  former  des  hommes  sachant  monter  à 
cheval,  puisqu'on  n'avait  pas  le  temps  de  le  leur  apprendre. 

Pris  dans  une  classe  sociale  plus  élevée,  les  cavaliers  ne  répon- 
dirent pas  aux  désirs  révolutionnaires  de  leurs  chefs,  et  M.  de 
Beauchamp  nous  montrera  bientôt  l'indiscipline  dégénérant  en 
révolte  ouverte.  Il  raconte  ainsi  comment  il  fut  incorporé  dans  cet 
escadron  : 

«  Nous  avions  passé  tout  un  jour  à  parader  et  nous  attendions 
1p  moment  d'aller  nous  coucher,  quand,  après  l'appel  terminé,  je 
m'approchai  du  sergent  pour  lui  demander  la  permission  de  m'ab- 
senter  le  lendemain.  Il  me  répondit,  d'un  ton  bourru,  que  cette 
absence  n'était  pas  motivée.  Moi  de  répliquer,  sans  le  moindre  res- 
pect, que  je  me  passerais  de  la  permission,  et  je  tournai  sur  mes 
talons  tandis  qu'il  me  criait  :  «  Si  tu  n'es  pas  à  l'appel  demain,  tu 
feras  connaissance  avec  le  cachot.  »  Je  partis,  et  le  lendemain  je 
m'en  allai  à  Paris  où  je  racontai  à  mon  tuteur  mon  très  ardent 
désir  de  changer  de  corps.  Ledit  tuteur  commençait  à  tourner  au 
jacobinisme,  il  connaissait  l'acteur  Gramont,  devenu,  par  la  grâce 
de  la  Bèvolution,  commandant  de  la  nouvelle  cavalerie  en  forma- 
tion. Il  me  donna  une  lettre  pour  ce  grand  homme  et  pour  son 
collègue  l'acteur  Dugazon  ;  tous  deux  habitaient  rue  de  Choiseul. 
Je  me  rendis  à  leur  hôtel  ;  on  m'introduisit  ;  la  lettre  fit  merveille. 
Le  secrétaire  de  Gramont  me  remit  un  billet  à  l'adresse  de  l'orga- 


86  SOUVENIRS  d'un  officier  des  aérostiers 

nisateur  Mazuel  et  me  recommanda  de  le  porter  moi-même.  C'était 
à  Versailles  que  se  formait  le  nouvel  escadron  ;  je  m'y  rendis  de 
suite. 

«  Mazuel  n'était  pas  chez  lui,  il  passait  une  revue  sur  la  place 
d'Armes.  Sans  hésiter  je  vais  l'y  rejoindre,  et  marchant  droit  à  lui 
je  lui  remets  le  billet  de  Gramont.  Il  me  toise  de  la  tête  aux  pieds 
et  désignant  le  premier  rang  des  recrues  :  «  Va  te  mettre  là,  me 
dit-il.  »  Un  brigadier  Tint  prendre  mon  nom  ;  je  ne  donnai  que 
mon  prénom  d'Albert  ;  il  l'inscrivit  sur  un  carnet  avec  mon  signa- 
lement ;  j'étais  incorporé. 

«  Le  lendemain  on  me  mit  sur  le  dos  une  espèce  de  sarrau 
bleu  ;  j'étais  habillé  ;  on  me  pendit  au  côté  un  sabre  ;  je  fus  armé. 
Jamais  je  n'entendis  parler  du  sergent  qui  m'avait  promis  du 
cachot.  Le  plus  curieux  c'est  que  je  revins  à  Paris  faisant  sonner 
mes  éperons  et  narguant  les  officiers  d'infanterie  fort  petits  garçons 
à  côté  d'un  simple  soldat  qui  avait  l'insigne  honneur  d'appartenir 
à  la  cavalerie  révolutionnaire . 

«  Pour  ce  fameux  escadron  d'élite,  les  hommes,  du  moins  je  le 
suppose,  étaient  plus  faciles  à  trouver  que  les  chevaux,  car  lors- 
qu'il fallut  gagner  Coulommiers,  où  devait  se  trouver  le  dépôt,  je 
fus  obligé  de  traîner  mon  cheval  par  la  bride.  Si  en  route  il  ne 
marchait  guère,  à  la  garnison  il  ne  marchait  plus  du  tout,  de  sorte 
que  l'escadron  ayant  un  jour  reçu  l'ordre  de  partir,  les  cavaliers 
démontés  restèrent  à  la  caserne  ;  je  fus  du  nombre.  Mais  il  y  avait 
si  peu  d'ordre  dans  tout  ce  qui  se  faisait  que  je  me  mis  en  quête 
d'un  moyen  de  rejoindre  la  colonne.  Trois  jours  après  son  départ, 
je  vis  qu'on  se  préparait  à  mettre  en  route  les  bagages  ;  quatre 
cavaliers  étaient  restés  pour  les  escorter  avec  un  brigadier.  Je  fis 
à  l'écurie  l'inspection  des  chevaux  laissés  comme  malades,  j'avisai 
une  jument  qui  ne  me  parut  que  fatiguée  ;  je  la  pansai,  je  lui 
donnai  une  bonne  ration  d'avoine,  et  mis  mon  cheval  à  sa  place. 
Puis  j'allai  trouver  le  brigadier  et  je  lui  dis  que  mon  cheval  se 
portait  bien.  Il  trouva  dès  lors  tout  naturel  que  je  fisse  partie  de 
l'escorte.  Je  sellai  la  bête  et  la  sortis  de  l'écurie.  Aucun  cavalier 
n'ayant  réclamé,  je  partis,  accompagnant  des  charrettes  bondées  de 
malles  sur  lesquelles  étaient  juchées  quatre  vivandières.  Nous 
retrouvâmes  l'escadron  à  Orléans.  Alors  j'appris  qu'on  nous  diri- 
geait sur  la  Vendée  et  j'éprouvai  un  amer  regret  d'avoir  cédé  à  un 
zèle  malheureux.  Il  n'était  bruit  dans  la  ville  que  des  cruautés  de 
Carrier.  Je  partis  avec  la  colonne,  et  à  Saumur  on  nous  dit  que  les 


DE  LA   RÉPUBLIQUE  87 

Vendéens  tendaient  partout  des  embûches  et  massacraient  les 
soldats  isolés.  On  nous  fit  marcher  avec  des  précautions  infinies. 
Les  Vendéens  occupaient  en  effet  l'autre  rive  de  la  Loire,  et  chaque 
fois  que  la  route  se  rapprochait  du  fleuve,  nous  entendions  siffle1 
les  halles  que  la  distance  rendait  inoflfensives.  Les  paysans  de  la 
rive  droite  étaient  eux-mêmes  très  mal  disposés  pour  nous  ;  quel- 
ques cavaliers  disparurent.  Moi  j'étais  de  cœur  avec  les  Vendéens, 
aussi  je  fus  très  heureux  de  remarquer  un  matin  dans  l'escadron 
des  symptômes  de  révolte.  La  cause  était  des  plus  futiles  :  les 
hommes  se  plaignaient  de  leur  uniforme.  Nous  avions,  en  effet,  un 
mauvais  sarrau  de  toile,  et  les  habits  de  drap  qu'on  nous  avait 
promis  n'arrivaient  pas.  Le  soldat  est  coquet  ;  il  accusa  les  chefs 
de  négligence  ;  il  se  plaignit  de  ses  bottes  qui,  en  effet,  avaient  des 
•  semelles  de  bois  ;  il  prétendit  que  notre  sabre  n'était  qu'une  queue 
de  poêle  à  frire.  Les  murmures  menaçant  de  tourner  à  la  rébel- 
lion, le  commandant  assura  qu'un  brillant  équipement  nous  atten- 
dait à  Nantes. 

«  Cette  espérance  calma  un  moment  les  esprits  ;  mais  en  arrivant 
à  Nantes  ce  que  nous  y  vîmes,  ce  qu'on  nous  apprit  n'était  pas  fait 
pour  calmer  les  tendances  à  la  révolte.  Nantes  était  alors  dominée 
par  quatre  proconsuls.  Autour  de  ces  brigands  dont  Carrier  est  resté 
le  plus  célèbre,  s'agitaient  une  nuée  de  porteurs  d'épaulettes  dorées, 
car  les  parvenus  de  la  République  se  pavanaient  dans  un  luxe  insensé. 
On  comptait  dans  la  ville  deux  cents  officiers  d'état-major  parés 
d'épaulettes  à  graine  d'épinards,  et  Dieu  sait  si  dans  ce  nombre  il  y 
en  avait  dix  qui  eussent  jamais  tiré  l'épée.  Les  derniers  avantages 
des  Vendéens  avaient  fait  partir  de  Nantes  tout  ce  qui  s'y  trouvait 
de  troupes  disponibles.  Mais  ces  messieurs  de  l' état-major  avaient 
pensé  qu'il  était  plus  commode  de  faire  campagne  dans  la  ville.  Là, 
Carrier  leur  donnait  tous  les  jours  le  spectacle  d'un  carnage  sans 
danger.  En  effet,  les  Vendéens  qu'amenaient  les  colonnes  mobiles, 
femmes,  enfants,  vieillards,  étaient  enfermés,  subissaient  un  juge- 
ment dérisoire  et  mouraient  noyés,  fusillés  ou  guillotinés.  Un  reste 
de  pudeur  avait   fait  décider  qu'il  serait  fait  grâce  aux  enfants 
qu'un  citoyen  déclarerait  vouloir  adopter  ;  mais  la  crainte  de  se 
compromettre  par  cette  adoption  paralysait  tout  sentiment  de  pitié. 
«  Je   me    souviendrai  toujours   avec    émotion   d'avoir  assisté  à 
une  de  ces  adjudications  d'une  nouvelle  espèce.  Lorsque  le  Prési- 
dent, en  bonnet  rouge,  présenta  à  l'assemblée  une  pauvre  petite  fille 
âgée  à  peine  de  quatre  ans,  et   qui  poussait  des   cris  d'effroi,  un 


88  SOUVENIRS  d'un  officier  des  aérostiers 

vieux  soldat  chevronné  s'avança  hardiment  au  milieu  de  la  foule 
muette  et  réclama  l'enfant. —  «  Celle-là  ne  sautera  pas  le  pas, 
dit-il,  je  l'adopte.  »  —  On  la  lui  donna:  la  foule  applaudit.  Les 
horreurs  qui  se  passaient  à  Nantes  indignaient  la  plus  grande  partie 
de  la  population,  mais  elle  avait  peur.  Quant  aux  soldats  de  mon 
escadron,  je  leur  dois  cette  justice,  que,  pour  la  plupart,  ils  allaient 
à  contre-cœur  à  une  guerre  qui  prenait  les  proportions  d'une  exter- 
mination. On  disait,  d'ailleurs,  que  les  Vendéens  usaient  de  repré- 
sailles et  ne  faisaient  aucun  quartier  à  leurs  prisonniers.  Nous 
attendions  tous  les  jours  un  ordre  de  départ  ;  moi  et  hien  d'autres 
nous  le  redoutions,  non  par  crainte  de  la  guerre,  mais  parce  que 
nous  étions  par  sentiment  avec  l'ennemi  qu'il  nous  faudrait  com- 
battre. 

«  Tout  à  coup,  nous  apprenons  que  les  régiments  d'infanterie 
révolutionnaire  venaient  d'être  dissous,  et  que  notre  escadron  serait 
licencié.  Pour  la  troisième  fois,  j'allais  changer  de  régiment. 
Serais-je  cavalier  ou  fantassin?  Heureusement,  si  je  me  trouvais 
dans  la  classe  des  réquisitionnés,  auxquels  on  imposait  six  années 
de  service  actif,  je  bénéficiais  de  la  clause  qui  laissait  les  hommes 
de  cette  classe  libres  de  choisir  leurs  régiments.  Presque  tous  mes 
camarades  étaient  dans  le  même  cas,  mais  nos  officiers  ne  parais- 
saient avoir  aucun  souci  de  la  loi,  et  ils  voulaient  nous  emmener  au 
camp,  pour  de  là  nous  disperser  dans  les  régiments  de  l'armée  de 
l'Ouest.  En  effet,  un  matin  l'ordre  arriva  de  réunir  l'escadron  sur 
la  place  ;  les  représentants  du  peuple  passeront  la  revue  et  indi- 
queront le  lieu  où  l'on  procédera  au  licenciement.  Le  bonheur 
voulut  que  je  fusse  de  garde  aux  écuries.  L'escadron  sortit  de  la 
caserne  et  se  rangea  sur  la  place.  Les  représentants  arrivèrent, 
suivis  d'un  état-major  reluisant  d'or.  Carrier  entonna  un  hymne  à 
la  victoire,  puis  le  cri  :  —  En  avant  les  pelotons  !  —  se  fit  entendre. 
Pas  un  soldat  ne  bouge.  Le  commandant  répète  par  trois  fois  cet 
ordre  ;  même  immobilité  de  l'escadron.  Devant  cette  marque  non 
équivoque  d'insubordination,  les  représentants  s'indignent.  Le  com- 
mandant parcourt  les  rangs,  interrogeant  les  sous-ofiiciers,  cher- 
chant à  trouver  quelque  faux-frère  qui  dénonce  les  chefs  de  la  révolte. 
Mais  il  n'obtient  de  réponse  ni  des  sous-officiers,  ni  des  soldats. 
Les  représentants  et  les  officiers  se  réunissent  et  délibèrent,  puis 
l'un  d'eux  se  détache  et  vient  demander  si  avant  le  départ  les  soldats 
auraient  des  réclamations  à  faire,  promettant,  au  nom  des  repré- 
sentants, d'y  faire  droit  si  elles  étaient  justes  et  fondées.  Un  homme 


DE  LA    RÉPUBLIQUE  89 

sort  des  rangs  et  dit  :  qu'on  promet  depuis  longtemps  un  uniforme; 
qu'on  avait  assuré  qu'il  s'en  trouverait  à  Nantes;  que  toutes  les 
promesses  ont  été  trompeuses.  11  se  plaint,  en  outre,  du  dénûment 
complet  dans  lequel  l'escadron  a  été  laissé  depuis  l'enrôlement,  de 
l'irrégularité  du  prêt,  qui  est  dû  depuis  un  mois  entier  ;  il  déclare, 
au  nom  de  ses  camarades,  que  tant  qu'on  n'aura  pas  touché  l'uni- 
forme et  l'argent  dû,  l'escadron  ne  partira  pas.  Devant  cette  attitude 
résolue,  les  représentants  perdent  contenance  et  commandent  de 
rentrer  à  la  caserne. 

«  Le  lendemain  on  se  décida  à  faire  lire  dans  chaque  compagnie 
le  décret  du  licenciement.  Les  soldats  qui  ne  faisaient  pas  partie  de 
la  première  réquisition  étaient  renvoyés  dans  leurs  foyers  ;  ils  ne 
se  le  firent  pas  dire  deux  fois.  Pour  nous,  qui  étions  de  la  première 
levée,  notre  sort  fut  tout  différent.  Nous  devions  déclarer,  le  jour 
même,  dans  quel  régiment  de  cavalerie  nous  voulions  être  versés. 
On  nous  délivrerait  aussitôt  une  feuille  de  route  ;  mais  contraire- 
ment au  décret,  nous  fûmes  presque  aussitôt  prévenus  que  le  com- 
missaire des  guerres  ne  délivrerait  ces  feuilles  que  pour  les 
régiments  qui  faisaient  partie  de  l'armée  de  l'Ouest. 

Je  fus  profondément  peiné,  car  je  m'étais  réjoui  à  la  pensée  que 
j'allais  pouvoir  m'èloigner  de  la  Vendée.  Un  régiment  de  cavalerie 
avait  son  dépôt  à  Angers,  je  demandai  à  y  être  envoyé.  Je  m'éloi- 
gnais ainsi  de  Nantes,  et  c'était  beaucoup.  On  me  délivra  sans 
observation  une  feuille  de  route,  et  je  partis  à  pied,  me  promettant 
de  ne  pas  arriver.  Je  manquais  de  tout  ;  l'intendance  nous  avait 
repris  jusqu'à  nos  sarraux  de  toile  bleue.  Le  sabre  que  je  portais 
ayant  été  acheté  de  mes  deniers,  on  me  le  laissa,  ainsi  qu'une  vieille 
paire  de  bottes  et  un  pantalon  de  toile.  C'est  dans  ce  bel  équi- 
page que  chacun  de  nous  devait  rejoindre  son  nouveau  corps  :  un 
pantalon,  une  chemise  et  des  bottes.  Le  prétexte  dont  on  s'était 
servi  pour  nous  dépouiller  ainsi,  c'est  que  le  pays  était  infesté  de 
paysans  vendéens  et  que  nous  leur  échapperions  mieux  en  ne 
paraissant  pas  faire  partie  de  l'armée  de  la  République.  Pour  être 
juste,  je  dois  dire  que  les  précautions  étaient  bonnes.  J'avais  deux 
assignats  dans  ma  poche,  prix  de  mon  sabre  vendu  à  un  brocan- 
teur. C'est  avec  cette  somme  que  je  me  mis  en  route. 

«  La  première  journée  de  marche  fut  pénible,  j'ai  toujours  été 
un  fort  mauvais  piéton.  Mais  j'avais  conçu  le  projet  hardi  de  ne 
pas  rejoindre  le  régiment  d'Angers,  et  à  tout  hasard,  allant  de 
village  en  village,  couchant   dans  les  bois  ou   derrière  les  haies  ; 


90  SOUVENIRS  D'UN  OFFICIER  DES  AÉROSTIERS 

j'arrivai  au  Mans.  Un  de  mes  camarades  de  régiment  auquel  j'avais 
confié  ma  volonté  de  me  faire  plutôt  fusiller  comme  déserteur,  que 
d'aller  me  battre  contre  les  Vendéens,  m'avait  donné  une  lettre 
pour  un  négociant  du  Mans.  Je  me  rendis  chez  lui  tout  en  arrivant, 
et  comme  il  était  favorable  aux  Brigands,  il  me  reçut  aussitôt,  me 
cacha,  m'habilla  comme  tout  le  monde.  Deux  jours  après,  il  arrêta 
ma  place  à  la  diligence  de  Paris,  comme  si  j'eusse  été  un  voyageur  de 
commerce,  et  je  le  quittai  en  le  remerciant  de  tout  mon  cœur.  Arrivé 
à  Paris  sans  encombre,  j'allai  droit  chez  mon  tuteur,  qui  depuis 
mon  enrôlement  n'avait  plus  entendu  parler  de  moi.  Je  lui  déclarai 
que  je  n'avais  pas  rejoint,  à  Angers,  le  régiment  pour  lequel  j'étais 
désigné.  Il  ne  s'émut  point  de  ma  désertion  qui  passerait  inaperçue, 
pensait-il,  au  milieu  du  désordre  général,  et  en  cela  il  ne  se  trom- 
pait pas.  Mais  il  m'engagea  à  chercher  à  m'enrôler  ailleurs  pour 
éviter  les  dangers  que  ma  position  de  ci-devant  me  ferait  certaine- 
ment courir  dans  Paris.  L'apprentissage  que  je  venais  de  faire  du 
métier  de  simple  soldat  m'était  souverainement  désagréable.  Je  me 
demandai  pourquoi,  dans  un  temps  où  les  épaulettes  d'or  se  don- 
naient si  facilement,  je  ne  chercherais  pas  être  officier  d'emblée. 
Il  ne  fallait  pour  cela  que  de  la  chance  et  de  l'aplomb. 

Alfred  de  Besancenet. 

(La  suite  prochainement. ) 


LA  RÉVOLUTION  ET  LES  CLUBS 

DANS  L'INDE  FRANÇAISE* 


Les  Anglais  s'étaient  empressés  d'agir  et  leurs  troupes  envahis- 
sent le  Deccan.  Les  partisans  de  la  France  étaient  impuissants  ;  les 
discours  et  les  promesses  des  commissaires  républicains  de  Pondi- 
chéry  avaient  trouvé  fort  peu  d'échos  chez  les  Indiens.  Aussi,  le 
soubab  fut  abandonné  par  une  partie  de  ses  soldats,  et  pour 
conserver  son  trône,  il  dut  signer  un  traité  qui  le  mettait  dans  la 
dépendance  la  plus  absolue  du  Gouvernement  britannique. 

Au  Bengale,  il  en  était  de  même,  tous  les  petits  potentats,  qui 
jusque-là  nous  avaient  conservé  leurs  sympathies,  voyant  qu'il  n'y 
avait  plus  à  compter  sur  notre  appui,  traitaient  avec  les  Anglais  et 
consentaient  à  reconnaître  leur  supériorité.  Le  Grand  Mogol,  lui- 
même,  Chah-Allen  IL  était  devenu  leur  pensionnaire,  sinon  leur 
captif.  Lorsque  le  comte  de  Mornington,  depuis  marquis  de  Wel- 
lesley,  arriva  à  Calcutta,  en  1798,  pour  prendre  possession  du 
gouvernement  général,  le  parti  français  avait  pour  ainsi  dire  cessé 
d'exister  et  ne  comptait  plus  que  quelques  rares  adhérents. 

L'Angleterre  paraissait  n'avoir  plus  d'obstacles  à  rencontrer  pour 
établir  sa  domination  sur  toute  la  péninsule.  Tippou-Sahib  était  le 
seul  adversaire  qui  restât  en  sa  présence.  Le  sultan  de  Mysore  ne 
se  tenait  pas  pour  battu  et  songeait  à  reconquérir  les  provinces 
qu'il  avait  perdues  dans  la  guerre  désastreuse  de  1792.  Aussi  se 
préparait-il  à  une  nouvelle  lutte,  et  dans  ce  but  un  grand  nombre 
d'aventuriers  français  et  d'anciens  officiers  de  Lally  et  de  Bussy 
avaient  été  attirés  à  sa  cour  et  disciplinaient  son  armée.  La  capi- 
tale du  Mysore  était  devenue  une  forteresse,  et  dans  tout  le 
royaume,  l'on  ne  pensait  qu'à  se  mettre  en  mesure  de  résister  à 
l'invasion  anglaise. 

*  Voir  la  livraison  de  mai  1883. 


92  LA  RÉVOLUTION  ET   LES   CLUBS 

Tippou-Sahib,  à  qui  l'on  ne  peut  contester  de  sérieuses  qualités 
militaires,  était  bien  inférieur  comme  politique  à  son  père  Hayder- 
Ali.  On  s'est  cependant  habitué  à  le  considérer,  en  France,  comme 
l'un  des  hommes  les  plus  distingués  que  l'Orient  ait  produits,  et 
Michelet,  prenant,  comme  toujours,  pour  des  faits,  les  images  de 
son  esprit,  s'est  fait  l'écho  de  cette  opinion. 

Suivant  lui,  Tippou-Sahib  était  un  prince  éclairé,  libéral  et 
complètement  imbu  des  idées  de  la  civilisation  occidentale.  Chez 
le  sultan  de  Mysore,  le  costume  seul  était  musulman.  Le  fana- 
tisme lui  était  inconnu.  Notre  rêveur  nous  représente  en  même 
temps  la  ville  de  Seringapatam  comme  une  cité  quasi-européenne. 
Les  Français  qui  s'y  étaient  fixés,  s'y  étaient  construit  de  somp- 
tueuses villas  où  l'art  moderne  se  mariait  avec  le  luxe  indien.  Les 
sectateurs  du  Coran  y  vivaient  en  bonne  harmonie  avec  les 
Koumis.  V esprit  philosophique  paraissait  avoir  soufflé  de  ce  côté, 
et  l'on  eût  dit  que  la  cour  de  Mysore  était  destinée  à  répandre  dans 
toute  la  péninsule  le  culte  de  Voltaire  et  de  Marat. 

Ce  tableau  enchanteur  qui  peut  rappeler  celui  de  Grenade  au 
moment  de  la  conquête  espagnole,  est  un  simple  tableau  de  genre. 
Il  est  certain  qu'au  XVIIIe  siècle,  les  musulmans  avaient  en  partie 
perdu  leur  fanatisme.  Mais  il  ne  faut  pas  en  attribuer  la  cause  à  la 
Révolution,  car  c'est  au  contraire  à  partir  des  guerres  de  la  Répu- 
blique et  de  l'Empire  que  nous  voyons  de  nouveau  reparaître  la 
haine  du  chrétien.  En  1752,  le  marquis  de  Bussy  avait  été  ins- 
taller le  soubab  du  Deccan,  et  la  Saint-Louis,  la  fête  du  roi  de 
France,  avait  été  solennellement  célébrée,  tout  comme  en  France, 
dans  toutes  les  mosquées  d'Aurengobad,  la  capitale  du  Deccan  et 
l'un  des  principaux  centres  de  l'islamisme.  Cette  tolérance  que  l'on 
constatait  chez  les  musulmans  de  l'Inde  était  due  principalement 
à  la  sage  politique  de  ce  grand  Dupleix,  que  Voltaire  avait  pour- 
suivi de  ses  sarcasmes  et  de  ses  calomnies. 

Seringapatam  n'était  pas  un  paradis  aussi  complet  que  paraît  le 
supposer  M.  Michelet.  Les  Français  qui  y  étaient,  au  service  du 
sultan  de  Mysore,  s'étaient  principalement  appliqués  à  augmenter 
ses  fortifications  et  à  en  faire  une  place  redoutable.  Quant  à 
Tippou-Sahib,  rien  ne  fait  supposer  qu'il  fût  partisan  des  idées 
républicaines.  Du  moins,  Voltaire  ne  l'avait  pas  brouillé  avec  les 
astrologues,  sans  le  conseil  desquels  il  ne  fait  rien.  Il  ne  l'avait 
pas  non  plus  mis  en  délicatesse  avec  Mahomet.  En  1794,  il  s'était 
adressé  à  l'émir  de  Caboul  et  lui   avait  proposé    de   faire  appel  à 


DANS  L'INDE  FRANÇAISE  93 

tous  les  musulmans  et  de  surexciter  leur  fanatisme.  Les  imans  et 
les  derviches  auraient  prêché  la  guerre  sainte.  Les  croyants  se 
seraient  soulevés  et  auraienl  massacré  les  chrétiens.  Tous  les 
sectateurs  du  Coran  se  seraient  rangés  à»ïa  voix  du  sultan  de 
Mysore  et  à  celle  de  son  allié  l'émir  de  Caboul.  L'émir  refusa  ces 
offres.  Tippou-Sahih  était  prêt  à  accepter  tous  les  moyens  de  satis- 
faire sa  haine  contre  l'Angleterre.  En  se  faisant  l'apôtre  exalté  de 
l'islam,  il  cherchait  des  alliés  pour  résister.  Ses  efforts  n'ayant 
pas  réussi  de  ce  côté,  il  se  tournera  d'un  autre  et  exploitera  la 
stupidité  des  jacohins  qui  croiront  avoir  remporté  une  victoire 
immense  en  appelant  le  sultan  de  Mysore  :  citoyen. 

Après  la  chute  de  Pondichéry,  ce  prince  s'attendait  à  être  attaqué. 
Chaque  jour,  il  apprenait  que  les  Anglais  faisaient  de  nouveaux 
progrès.  En  1794,  le  royaume  d'Aoude  était  devenu  leur  tributaire. 
En  1795,  l'île  de  Ceylan,  qui  appartenait  à  la  République  Batave, 
alors  notre  alliée,  tombait  en  leur  pouvoir.  Cette  année-là  encore, 
Malacca  subissait  le  même  sort.  En  1796,  la  ville  de  Cochin  était 
occupée  par  eux.  Ils  avaient  imposé  leur  suprématie  au  soubab 
de  Deccan,  et  leur  alliance  aux  Mahrattes.  Pour  les  indigènes,  la 
France  révolutionnaire  n'existait  plus  comme  puissance,  et,  de 
même  que  tous  les  Orientaux,  ils  se  rangeaient  du  côté  de  la  for- 
tune. Le  sultan  de  Mysore  se  trouvait  seul,  isolé,  et  l'on  pouvait 
déjà  dire  que  les  jours  de  son  règne  étaient  comptés. 

Nous  avons  dit  que  Tippou-Sahib  avait  songé  à  utiliser  le  fana- 
tisme pour  entraîner  les  musulmans  à  embrasser  sa  cause,  et  qu'il 
n'avait  pu  mettre  son  dessein  à  exécution.  Il  était  donc  fort  per- 
plexe quand  on  vint  lui  soumettre  une  nouvelle  proposition.  Parmi 
les  aventuriers  français  qu'il  avait  à  son  service,  se  trouvait  un 
ancien  corsaire  nommé  Ripaud,  homme  jusque-là  fort  obscur  et 
qui  n'avait  encore  joué  aucun  rôle. 

Ripaud  était  partisan  de  la  Révolution.  Il  parlait  souvent  au 
sultan  de  la  lutte  que  les  Jacobins  soutenaient  contre  l'Europe  et 
des  défaites  qu'ils  infligeaient  aux  armées  de  la  coalition.  Les 
Jacobins  étaient  en  guerre  avec  l'Angleterre  :  il  n'en  fallait  pas 
davantage  pour  les  rendre  sympathiques  à  Tippou-Sahib,  tout  dis- 
posé à  voir  en  eux  des  alliés  qui  allaient  prochainement  lui  appor- 
ter leur  concours. 

Ripaud  se  garda  bien  de  lui  enlever  ses  illusions.  Il  les  entretint, 
au  contraire,  en  lui  donnant  à  entendre  que  les  Jacobins  ne  lais- 
seraient jamais  succomber  l'allié   de   France,   et  c'est  ici  que  la 


94  LA  RÉVOLUTION  ET   LES   CLUBS 

comédie  devient  bouffonne.  Ripaud  ajoute  que  le  vrai  moyen  de 
décider  les  Jacobins  à  venir  lui  porter  secours  dans  le  plus  bref 
délai,  était  d'organiser  un  club  semblable  à  ceux  qui  existaient  à 
Paris,  et  que  de  cette  manière  il  était  certain  de  se  rendre  popu- 
laire en  France  et  de  conquérir  les  sympathies  du   Gouvernement. 

Un  club  de  Jacobins  fut  organisé  à  Seringapatam,  et  tout  natu- 
rellement Ripaud  présidait  à  cette  fondation.  La  nouvelle  société 
fut  solennellement  inaugurée  et  tint  sa  première  séance,  le  5  mai 
1797.  La  plupart  des  Français  qui  résidaient  clans  la  ville  y  assis- 
taient, et  tous  étaient  coiffés  du  bonnet  rouge.  Les  indigènes, 
musulmans  ou  gentils,  qui  se  trouvaient  à  cette  réunion,  ne  se 
rendaient  pas  bien  compte  de  ce  spectacle  nouveau  pour  eux. 
Beaucoup  d'entre  eux  portaient  la  cocarde  tricolore,  pensant 
qu'ils  se  feraient  bien  voir  de  leurs  amis  les  Français. 

Tippou-Sahib  se  rendit  solennellement  au  club.  Il  portait  le 
bonnet  phrygien,  ainsi  que  les  officiers  qui  l'accompagnaient.  Il 
prit  place  au  bureau.  Ripaud  lui  avait  en  quelque  sorte  donné  la 
présidence  honoraire.  Les  Français  se  lèvent  en  sa  présence,  s'em- 
pressent de  l'acclamer  et  entonnent  la  Marseillaise.  On  pousse  le 
cri  de  :  «  Vive  la  liberté  !  »  et  on  jure  solennellement  haine  à  tous 
les  tyrans,  à  V exception  du  citoyen  Tippou-Sahib,  le  Victorieux. 
Ce  dernier  titre  devait  d'autant  plus  flatter  l'orgueil  du  sultan 
qu'il  avait  été  vaincu  et  que  le  victorieux,  de  par  le  Jacobinisme, 
avait  perdu  la  moitié  de  ses  États. 

Quelques  jours  plus  tard,  une  autre  cérémonie  républicaine 
avait  lieu  à  Seringapatam.  L'on  procéda,  avec  pompe,  à  la  planta- 
tion d'un  arbre  de  la  liberté.  Les  Jacobins  qui  avaient  fondé  le 
club  jouaient  naturellement  le  premier  rôle.  Le  drapeau  tricolore 
avait  été  arboré  sur  les  mosquées.  Les  musulmans  acceptaient  cette 
marque  d'alliance  avec  la  France.  La  foule  qui  assistait  à  cette 
espèce  de  fête  était  nombreuse.  La  nouveauté  du  spectacle  l'avait 
attirée  sans  cependant  l'émouvoir.  Les  membres  du  club  chantèrent 
la  Marseillaise  et  renouvelèrent,  à  la  barbe  du  citoyen  despote,  le 
serment  de  haine  aux  tyrans.  La  garde  du  sultan  défila  au  bruit 
du  tamtam  devant  l'arbre  de  la  liberté,  et  plusieurs  salves  d'artil- 
lerie vinrent  célébrer  l'honneur  infini  qu'on  faisait  au  sultan,  en  lui 
donnant  solennellement  ce  titre  de  citoyen,  dont  s'honoraient  à  peine 
encore  les  portiers  de  Paris. 

Le  nouveau  citoyen  se  laissa  persuader,  par  Ripaud,  qu'une 
ambassade  à  l'Ile-de-France  lui  procurerait  les  moyens  de  reprendre 


DANS  L'INDE   FRANÇAISE  05 

l'offensive  contre  ses  ennemis.  Ses  envoyés  arrivèrent  à  Port- 
I.miis,  le  19  janvier  1798.  Le  gouverneur  de  la  colonie  leur  promit 
tout  ce  qu'ils  voulurent.  On  leur  donna,  comme  acompte,  une 
quarantaine  d'officiers  et  environ  300  soldats  européens  ou  mulâ- 
tres qui  s'embarquèrent  au  mois  de  mars  suivant,  sous  les  ordres 
du  colonel  Chapuis,  et  prirent  terre  à  Mangalore,  sur  la  côte  de 
Malabar. 

Bonaparte,  alors  en  Egypte,  cherchait  à  nouer  des  relations  avec 
le  sultan  de  Mysore.  Un  des  rêves  de  son  enfance  avait  été  de 
réaliser  une  grande  destinée  en  Orient.  Une  fois  sur  les  bords  du 
Nil,  il  reprit  le  projet  que  Leibnitz  avait  autrefois  soumis  à 
Louis  XIV,  pour  ébranler  la  puissance  anglaise  aux  Indes.  Tippou- 
Sahib  était  son  allié  naturel  et,  dans  ce  but,  il  l'invitait  à  lui  faire 
connaître  sa  situation  politique. 

La  présence  des  Français  sur  la  vieille  terre  des  Pharaons  causa 
une  grande  crainte  aux  dominateurs  de  l'Hindoustan.  Aussi,  se 
décidèrent-ils  à  agir  sans  délai.  Ils  avaient  renouvelé  leur  alliance 
avec  les  Mahrattes  et  le  soubab  du  Deccan,  et  au  mois  de  dé- 
cembre 1798,  deux  armées  sortaient  de  Madras  et  de  Bombay  et 
envahissaient  le  royaume  de  Mysore.  Tippou-Sahib  s'était  hâté  de 
réunir  ses  troupes,  qui  pouvaient  compter  60,000  hommes.  Il  per- 
dait coup  sur  coup  deux  batailles  et  était  forcé  de  s'enfermer  dans 
sa  capitale,  où  les  Anglais  arrivèrent  le  5  avril  1799.  Le  siège 
commença  immédiatement. 

Seringapatam  est  bâti  dans  une  île  du  Gavery.  La  ville  avait  été 
entourée  d'une  ligne  de  redoutes,  reliées  entre  elles  par  un  fossé 
profond  et  protégée  par  une  citadelle  très  forte.  En  avant  de 
cette  ligne  et  de  l'autre  côté  de  la  rivière,  une  haie,  rempart 
de  bambous,  d'aloès  et  de  raquettes,  empêchait  de  tourner  la 
position  et  était  appuyée  à  gauche  par  un  marais.  Depuis  le 
dernier  siège,  Tippou-Sahib  avait  encore  ajouté  aux  fortifications 
de  la  place.  Grâce  à  la  supériorité  de  leur  artillerie,  les  Anglais 
parvinrent  à  ouvrir  une  brèche,  et  le  4  mai,  ils  donnaient  l'assaut. 
Le  sultan  de  Mysore  semblait,  depuis  qu'il  avait  été  sali  par  le 
bonnet  rouge,  avoir  perdu  sa  fermeté  d'esprit  comme  général,  mais 
il  avait  conservé  son  courage.  Le  combat  fut  acharné.  Chaque 
ouvrage,  chaque  défilé,  chaque  rempart,  devinrt  le  théâtre  d'une 
action  sanglante.  Les  Français  et  le  colonel  Ghapuis  firent  des 
prodiges  de  valeur.  Tippou-Sahib  s'était  précipité  au  plus  fort  de 
la  mêlée.  Son  cheval   est  tué   sous  lui  et  il  reçoit  trois  blessures. 


96  LA    RÉVOLUTION    ET    LES    CLUBS 

Quelques  serviteurs  fidèles  le  placent  sur  un  palanquin.  Il  est  ren- 
versé par  les  ondulations  de  la  foule  et  reste  perdu  sous  un  tas  de 
cadavres.  Un  soldat  anglais  le  reconnaît  à  la  richesse  de  son  bau- 
drier et  veut  le  lui  enlever.  Le  sultan  fait  un  dernier  effort  et  blesse 
son  ennemi,  qui,  d'un  coup  de  mousquet,  lui  fait  sauter  la  cervelle. 

Ainsi  finit  Tippou-Sahib  et  avec  lui  le  dernier  adversaire  redou- 
table des  Anglais.  L'Inde  appartenait  désormais  à  nos  rivaux.  En 
1800,  ils  occupaient  Surate  ;  en  1801,  ils  entraient  dans  Arcate  et 
s'annexaient  le  Garnate.  En  1802,  ils.  commençaient  à  envahir  le 
Gutteratte,  réunissaient  à  leurs  domaines  la  ville  d'Agrah  et  impo- 
saient aux  Mahrattes  un  traité  qui  les  réduisait  à  l'état  de  vassaux. 
L'Angleterre  avait  le  champ  libre  et  n'avait  rien  à  redouter  de  la 
France  révolutionnaire.  Du  reste,  les  Jacobins  se  souciaient  peu  de 
ce  qui  se  passait  en  Afrique,  en  Amérique  et  en  Asie.  Ils  avaient 
renoncé  à  l'ancienne  politique  coloniale,  et  un  des  leurs  avait 
trouvé  de  l'écho  chez  eux  en  disant  :  «  Périssent  les  colonies  plutôt 
«  qu'un  principe.  »  Les  colonies  périssaient,  en  effet,  mais  les  prin- 
cipes jacobins  étaient  bafoués,  ajuste  titre. 

En  1802,  la  paix  d'Amiens  fut  signée.  La  France  obtenait  la 
restitution  de  ses  établissements  de  l'Inde,  tels  qu'ils  existaient  en 
1793.  Toutefois,  la  Hollande  était  obligée  de  céder  l'île  de  Ceylan  à 
l'Angleterre. 

Tout  d'abord,  la  situation  paraissait  rester  la  même,  mais  il  suf- 
fisait de  jeter  un  coup  d'œil  sur  la  carte  de  la  péninsule  pour  se 
rendre  compte  des  nombreux  changements  qui  s'étaient  opérés 
dans  l'extrême  Orient.  Au  moment  où  la  Révolution  éclatait,  les 
Anglais  ne  possédaient,  en  dehors  de  Madras,  de  Bombay  de  Cal- 
cutta et  de  quelques  autres  comptoirs,  que  les  provinces  du 
Bengale.  Le  Mysore,  le  Deccan  et  les  Mahrattes  subissaient  l'in- 
fluence française,  et  le  Grand-Mogol  possédait  encore  plusieurs 
débris  de  son  empire.  En  1802,  l'Inde  était  devenue  une  terre 
anglaise,  et  les  États  indépendants  avaient  disparu.  En  1806, 
mourait  le  Grand-Mogol,  et  son  domaine  allait  être  réuni  aux  pos- 
sessions britanniques.  Aujourd'hui,  l'Angleterre  possède  en  Asie 
un  empire  de  deux  cent  cinquante  millions  d'hommes,  et  a  ouvert 
de  nouveaux  débouchés  à  son  commerce  et  à  son  industrie. 

La  période  révolutionnaire  que  l'on  s'est  habitué  à  considérer,  en 
France,  comme  la  plus  belle  page  de  notre  histoire,  a  eu,  entre  autres, 
l'effet  que  voici  •.  A  partir  de  cette  époque,  nous  avons  perdu,  cette 
force  d'expansion  que  nous  avions  au  XVIIe  et  au  XVIIIe   siècle. 


DANS   L'INDE   FRANÇAISE  07 

La  race  française  a  reculé  et  a  cessé  de  porter  au  loin  ses 
rejetons.  La  politique  jacobine,  étroite  et  basse,  comme  les  ins- 
tincts (lèses  meneurs,  ne  voit  rien  au  delà  d'un  rayon  visuel  fort 
restreint.  Elle  n'appréciai!  pas  1rs  colonies.  Les  discours  du  suisse 
Pache,  du  prussien  Gloots  et  des  orateurs  de  ruisseaux,  étaient  plus 
intéressants.  Aujourd'hui,  nous  pouvons  apprécier  les  résultats  du 
système  préconisé  par  la  Convention  et  défendu,  encore  aujour- 
d'hui, par  les  plus  purs  révolutionnaires.  Il  a  permis  à  la  race 
anglo-saxonne  de  devenir  de  plus  en  plus  envahissante  et  de  prendre 
possession  de  puissantes  colonies  ;  il  a  forcé  notre  pays  à  devenir 
stationnaire.  Le  grand  enthousiasme  qui  avait  porté  notre  influence 
sur  tous  les  points  du  globe  s'était  usé  à  regarder  les  luttes  des 


démagogues  de  bas  étage. 


H.  Gastonnet-Desfosses. 


T.  II.  —  AOUT  1883 


LA  JUSTICE  POPULAIRE  A  CAEN 

EXÉCUTION  DES  ÉPOUX  DELORME  (21  NOVEMBRE  1792)* 


Il  ne  faudrait,  d'ailleurs,  pas  croire  que  toutes  ces  assurances 
eussent  dissipé  les  défiances  de  la  populace.  Malgré  les  déclarations 
du  président  du  Tribunal  criminel,  le  Palais  de  Justice  resta  étroi- 
tement bloqué,  et  les  juges  et  les  jurés  durent  passer  la  nuit 
entière  dans  la  chambre  du  Conseil,  gardés  à  vue  par  les  émis- 
saires des  sections  et  par  les  gardes  nationaux.  Ce  fait  curieux  est 
constaté  en   ces  termes,  sur  les  registres  du  Tribunal  criminel  : 

«  La  députation  s'est  retirée  ;  les  membres  du  Tribunal  ont 
«  promis  de  ne  pas  désemparer,  les  citoyens  composant  le  juré  de 
«  jugement  ont  dit  qu'ils  irabandonneroient  pas  le  Tribunal,  les 
«  uns  et  les  autres  ont  passé  la  nuit  dans  la  chambre  du  Conseil, 
«  et  de  temps  en  temps  envoyaient  s'assurer  si  les  avenues  du  Tri- 
ce  bunal  étoient  encore  occupées  et  si  le  bataillon  de  Vaucelles  étoit 
«  encore  sous  les  armes.  Chaque  message  lui  assuroit  l'affirmative 
«  et  que  le  peuple  assistoit  en  foule  à  l'instruction  qui  se  faisoit 
«  devant  l'officier  de  police.  » 

Ce  que  pouvait  être  une  pareille  information,  ce  que  devenaient 
l'indépendance  des  témoins  et  le  respect  des  droits  de  la  défense,  on 
le  devine  aisément.  L'enquête,  menée  avec  une  activité  fiévreuse, 
était  close  dans  la  matinée  ;  à  midi,  le  directeur  du  juré  d'accusation 
déposait  l'acte  d'accusation,  rédigé  tant  contre  les  époux  Delorme 
présents,  que  contre  le  cavalier  Hèricy,  qui  n'avait  point  encore 
été  arrêté  et  qui  était  en  fuite.  Les  volontaires  Yalleray,  Dupart  et 
Moisson  avaient  bénéficié  d'une  ordonnance  de  non-lieu. 

A  peine  cette  formalité  eut-elle  été  remplie,  que  le  Tribunal  fut 
sommé  par  les  députations  des  sections  et  de  la  garde  nationale  de 
procéder  au  jugement  des  criminels.  «  Sans  quoi  le  peuple  alloit  se 
«  livrer  à  des  excès.  »  Il  se  joua  alors  une  lamentable  comédie.  Le 

*  Voir  la  livraison  de  juillet  1883. 


LA   JUSTICE   POPULAIRE   A   CAEN  99 

président  déclara  qu'il  ne  pouvait  prendre  sur  lui  de  soumettre 
l'affaire  aux  jurés,  à  moins  que  les  accusés  ne  consentissent  à 
renoncer  aux  délais  qui  leur  étaient  impartis  pour  exercer  leurs 
droits  de  récusation,  désigner  leurs  témoins,  préparer  leurs  moyens 
de  défense.  Les  Delorme  extraits  de  la  prison,  menacés  par  la 
populace  d'être  massacrés  sur  l'heure,  souscrivirent  à  tout  ce  qui 
leur  était  demandé.  Dans  les  conditions  où  ils  se  trouvaient,  le  refus 
c'était  la  mort  immédiate,  l'accusation  c'était  aussi  la  mort,  mais  à 
échéance  plus  éloignée  et  avec  les  quelques  chances  favorables  qui 
pouvaient  résulter  d'un  retard.  C'est  là,  quand  on  y  réfléchit,  tout  le 
secret  de  leur  attitude  et  la  signification  vraie  de  ces  consente- 
ments, sans  valeur  juridique,  que  la  terreur  seule  leur  arrachait. 

«  Les  accusés  ont  répondu  qu'ils  n'ignoroient  pas  qu'il  existoit 
«  contre  eux  une  grande  fermentation  et  qu'ils  consentoient  et 
«  demandoient  à  être  jugés  dans  ce  jour  par  les  mêmes  citoyens 
«  qui  composoient  le  juré  actuel  ;  que,  certains  de  leur  innocence, 
«  et  étant  en  état  de  la  faire  connaître,  ils  alloient  indiquer  des 
«  témoins  comme  de  fait  ils  en  ont  indiqué  à  leur  décharge,  et  ont 
«  choisi  un  défenseur.  » 

Les  débats  s'engagèrent  immédiatement  ;  et  le  même  jour,  à 
9  heures  du  soir,  leur  condamnation  à  mort  était  prononcée. 

Malgré  la  demande  formelle  qu'ils  en  avaient  faite,  aucun  défen- 
seur ne  les  avait  assistés.  L'avocat  dont  ils  avaient  indiqué  le  nom, 
le  citoyen  Beuzelin,  fut-il  prévenu  ?  essaya-t-il  vainement  d'arriver 
jusqu'à  ses  clients  ?  déclina-t-il  une  mission  pénible  et  qui,  le  cas 
échéant,  pouvait  devenir  dangereuse  pour  lui  ?  Questions  délicates 
que  nous  ne  pouvons  qu'indiquer  sans  avoir  la  prétention  de  les 
résoudre.  Qu'importe,  après  tout,  la  présence  d'un  défenseur  à  la 
barre,  du  moment  où  sa  parole  n'eût  pas  été  libre,  en  présence 
d'une  foule  affolée  qui  entendait  ne  respecter  la  justice  qu'à  la 
condition  de  lui  dicter  ses  arrêts.  Et  pourtant,  jamais  la  nécessité 
de  la  défense  ne  s'était  imposée  à  la  conscience  des  magistrats 
d'une  façon  plus  impérieuse.  Si  la  participation  des  époux  Delorme 
à  la  rixe  sanglante  du  18  novembre  était  indéniable,  comment  l'ap- 
précier équitablenient  en  l'absence  du  principal  accusé,  le  cavalier 
Héricy,  dont  on  ne  voulait  pas  même  attendre  l'arrestation?  Qui  avait 
porté  les  coups  mortels,  de  Delorme  qui  les  niait,  ou  de  lui  Héricy 
qui  les  avait  confessés?  A  un  autre  point  de  vue,  celui-là  beaucoup 
plus  important,  dans  cette  scène  provoquée  par  les  injures  adres- 
sées à  la  femme  Delorme  et  qui  n'avait  duré  qu'un  instant  de  raison, 


100  LA  JUSTICE  POPULAIRE   A   CAEN 

où  était  la  préméditation?  où  rencontrer  dans  ces  représailles 
subites  le  trait  de  temps  entre  le  dessein  de  tuer  et  sa  mise  à  exé- 
cution ?  De  préméditation,  il  faut  le  reconnaître,  il  n'y  en  avait  pas 
l'ombre.  Or,  aux  termes  des  articles  7  et  11  de  la  loi  en  vigueur  du 
57  septembre  1791,  la  préméditation  était  nécessaire  pour  faire  du 
meurtre,  punissable  de  20  ans  de  fers,  un  assassinat  passible  de  la 
peine  de  mort.  Je  sais  bien  qu'à  une  époque  où  la  vie  humaine  était 
si  peu  respectée,  il  semble  que  ces  questions  de  droits  de  la  défense, 
de  régularité  de  procédure  et  de  quotité  de  peine  constituent  de 
véritables  puérilités.  Lorsque  les  existences  les  plus  pures  sont 
tranchées  sous  les  prétextes  les  plus  frivoles  ou  les  plus  odieux,  on 
a  quelque  peine  à  s'apitoyer  sur  le  sort  de  criminels  frappés  de 
peines  excessives  et  privés,  lors  de  leur  jugement,  des  droits  tutè- 
laires  que  la  loi  avait  proclamés  dans  l'intérêt  de  leur  défense.  En  y 
réfléchissant  pourtant,  cette  situation  anormale  faite,  en  vertu  de  la 
volonté  du  peuple,  à  des  inculpés  de  délit  de  droit  commun,  est  loin 
d'être  sans  signification  et  sans  portée.  Elle  a  son  côté  scandaleux 
bien  propre  à  frapper  les  esprits  les  plus  prévenus.  Les  juges  du 
tribunal  criminel  ne  s'y  trompèrent  pas  et  on  le  sent  aisément  au 
soin  avec  lequel  ils  essayèrent  sinon  de  justilier  au  moins  d'expli- 
quer leur  conduite. 

«  Le  Tribunal  a  délibéré  sur  la  question  de  devoir  soumettre  ce 
«  procès  au  débat  et  considérant  :  1°  lu  fermentation  toujours  me- 
«  naçante  du  peuple;  2"  le  consentement  et  la  demande  des  accu- 
«  ses  d'être  jugés  dans  le  jour  par  les  citoyens  composant  le  juré 
«  actuel  :  3°  la  faculté  qu'avoient  les  accusés  de  se  pourvoir  en 
«  cassation  contre  le  jugement  s'il  étoit  défavorable  ou  qu'il  eût 
«  blessé  les  formes  de  la  procédure,  il  a  été  arrêté,  du  consen- 
«  tement  de  l'accusateur  public,  qu'il  soumettroit  le  procès  au 
«   débat.  » 

Cette  ressource  suprême  du  pourvoi  était,  aux  yeux  des  juges, 
leur  véritable  excuse.  Ils  ne  pouvaient  s'illusionner  sur  la  valeur 
des  consentements  passés  par  les  accusés  dans  des  circonstances 
aussi  exceptionnelles,  ni  considérer  la  fermentation  menaçante  du 
"peuple  comme  une  raison,  décisive  pour  des  magistrats,  de  violer 
la  loi,  mais  la  perspective  du  pourvoi  qui  leur  donnait  la  certitude 
de  rannulation  des  monstrueuses  irrégularités  qui  viciaient  la  pro- 
cédure fit  taire  leurs  scrupules  et  dissipa  leurs  dernières  hésita- 
tions. La  proclamation  solennelle  de  ce  droit  théorique  du  pourvoi 
les  dispensait  de  faire  acte  d'héroïsme,  elle  sauvegardait  leur  res- 


LA   JUSTICE   POPULAIRE    A   CAEN  101 

ponsabilil.è  <lt   assurait,  ils  le   croyaient   du  moins,  une.   suprême 
chance  de  salut  aux  condamnés. 

Cette  arrière-pensée  se  fait  jour  dans  Les  quelques  paroles  dont 
le  président  crut  devoir  accompagner  l'avertissement  qu'aux  termes 
de  la  loi,  il  donna  aux  époux  Delorme,  après  leur  condamna- 
tion. 

«  Ensuite  le  président  a  dit  :  La  loi  vous  donne  le  droit  de  vous 
«  pourvoir  contre  le  jugement  qui  vient  d'être  prononcé  contre 
«  vous.  Votre  pourvoi  sera  accueilli,  soit  qu'il  y  ait  un  défaut  de 
«  forme  dans  l'instruction  de  votre  procès,  soit  qu'il  y  ait  nullité 
«  dans  le  jugement.  11  leur  a  donné  lecture  de  la  loi  et  a  dit 
«  à  l'auditoire  que  le  tribunal  avoit  lieu  d'espérer  que  les  citoyens 
«  respecteroient  la  loi  qui  donnoit  le  droit  aux  accusés  de  se  pour- 
«  voir  en  cassation  contre  les  jugements  des  tribunaux  criminels, 
«  qu'il  ne  pouvoit  exister  de  liberté  et  de  bonheur  pour  le  peuple, 
«  sans  un  profond  respect,  de  sa  part,  pour  la  loi.  » 

Il  était  alors  9  heures  du  soir.  Après  le  prononcé  de  l'arrêt,  les 
condamnés  furent  reconduits,  par  les  huissiers,  à  la  maison  de  jus- 
tice, et  le  peuple  qui  avait  suivi  les  débats  dans  une  attitude  morne, 
dit  le  procès-verbal,  s'écoula  lentement,  sans  manifestation  hostile. 
Un  instant,  le  président  et  l'accusateur  public  purent  donc  se  flatter 
d'avoir  conjuré  l'orage  et  prévenu  l'intervention  de  la  multitude 
dans  l'administration  de  la  justice  criminelle.  Ces  illusions  devaient 
être  de  courte  durée. 

Le  lendemain  21,  à  9  heures  du  matin,  le  tribunal  avait  repris 
séance  et  il  allait  statuer  sur  les  poursuites  dirigées  contre  le 
nommé  Doucet,  interrompues  l'avant-veille  par  l'émeute,  lorsque 
l'on  apprit  tout  d'un  coup  que  la  fermentation  avait  recommencé. 
Le  bataillon  de  Taucelles  était  de  nouveau  sous  les  armes  ;  une 
grande  partie  de  la  garde  nationale  marchait  avec  lui,  le  palais  de 
justice,  la  prison  étaient  cernés,  et,  chose  encore  plus  grave,  la 
guillotine  venait  d'être  dressée  sur  la  place  Saint-Sauveur.  Quel- 
ques instants  après,  le  prétoire  était  envahi  et  les  scènes  de  la 
veille  recommençaient.  Le  peuple  avait  eu  connaissance  que  les 
condamnés  avaient  formé  leur  pourvoi,  que,  de  plus,  la  femme 
Doucet  avait  déclaré  être  enceinte,  et  ils  venaient  demander  tout 
simplement  aux  juges  de  lever  les  obstacles  qui  s'opposaient  à 
l'exécution  immédiate  des  coupables. 

Au  nom  d'une  députation  d'hommes  armés,  suivie  d'une  bande 
confuse  de  personnes  de  tout  âge  et  de  tout  sexe  appartenant   à  la 


102  LA   JUSTICE   POPULAIRE   A   CAEN 

lie  de  la  population,  un  individu  s'introduisit  dans  le  parquet  et 
formula  en  ces  termes  les  injonctions  de  la  foule  : 

«  Le  peuple  demande  que  le  jugement  qui  condamne  à  mort  les 
«  assassins  du  citoyen  D  aulne  soit  exécuté  sur-le-champ,  que  les 
«  prisons  soient  ouvertes  et  qu'on  livre  les  coupables.  Nous  venons 
«  demander  des  ordres  pour  l'exécution.  » 

Nous  devons  dire  que  le  tribunal  ne  voulut  pas  déférer  à  cette 
sinistre  mise  en  demeure.  Si  nous  en  croyons  même  le  procès- 
verbal,  le  président,  emporté  par  un  élan  de  généreuse  indignation, 
aurait  adressé  à  l'auditoire  l'allocution  suivante  : 
«  Delorme  et  sa  femme  sont  condamnés  à  mort.  La  loi  leur 
donnoit  le  droit  du  pourvoy  en  cassation  :  ils  ont  déclaré  vouloir 
user  de  ce  droit.  La  femme  Delorme  a  d'ailleurs  déclaré  être 
enceinte  ;  ainsi  tout  concourt  à  arrêter  l'exécution  du  juge- 
ment rendu  contre  ces  malheureux.  Le  tribunal  a  juré  de  faire 
respecter  la  loi  ou  de  mourir  à  son  poste.  Loin  donc  de  donner 
des  ordres  pour  l'exécution,  il  l'arrêtera,  s'il  est  en  son  pouvoir. 
Il  paroît  qu'on  égare  le  peuple,  a-t-il  ajouté,  et  qu'on  veut  le 
sacrifice  de  victimes.  Eh  bien,  nous  sommes  là,  à  notre  poste, 
nous  y  mourrons  plutôt  de  mille  morts  que  de  permettre  qu'on 
déchire  le  livre  de  la  loi.  Quoi  !  le  peuple  est  révolté  d'un  assas- 
sinat et  il  voudroit  être  lui-même  un  assassin  !  Ce  seroit  l'être 
que  de  mettre  à  exécution  un  jugement  à  mort  qui  peut  être 
anéanti  par  un  tribunal  institué  par  la  loi.  Retournez  vers  vos 
frères  d'armes  et  dites-leur  que  le  tribunal  a  juré  de  maintenir 
la  loi  ou  de  mourir  en  la  défendant  et  qu'il  ne  sera  point  par- 
jure !...  » 

C'étaient  là  certainement  de  nobles  maximes  et  d'énergiques  pro- 
testations, mais  le  Tribunal,  après  avoir  énoncé,  par  l'organe  de  son 
président,  sa  ferme  résolution  de  ne  pas  laisser  déchirer  le  livre  de 
la  loi,  de  maintenir  le  droit  et  de  mourir  en  le  défendant,  n'alla  pas 
jusqu'au  bout  de  son  héroïque  proclamation.  Lorsque  la  députation 
se  fut  retirée,  il  resta  en  séance  et  expédia  tranquillement  l'affaire 
Doucet,  sans  se  préoccuper  autrement  de  ce  qui  allait  se  passer. 
L'on  peut  même  remarquer  qu'à  une  heure  de  l'après-midi,  l'au- 
dience fut  levée  pour  n'être  reprise  qu'à  4  heures.  Cette  fois,  le 
Tribunal  resta  en  séance  jusqu'à  neuf  heures  du  soir.  Pendant  ce 
temps,  à  quelques  pas  de  la  salle  d'audience,  à  la  prison  d'abord, 
sur  la  place  Saint-Sauveur  ensuite,  s'accomplissait  le  dernier  acte 
de  cette  funèbre  tragédie. 


LA   JUSTICE    POPULAIRE   A   CAEN  103 

Repoussés  par  le  Tribunal,  les  gardes  nationaux  s'étaient  portes  ;i 
la  prison,  en  avaient  obtenu  l'entrée  et  étaient  arrivés  auprès  des 
condamnés.  Ces  malheureux  avaient  auprès  d'eux  l'abbé  Ghaix 
d'Est-Ange,  curé  de  Saint-Etienne  et  vicaire-général  de  l'évêque 
Fauchet.  C'était  à  cet  ecclésiastique  que  la  femme  Delorme  avait 
déclaré  être  enceinte,  et  l'on  doit  ajouter  que,  dans  le  but  de  retar- 
der l'exécution,  l'abbé  Chaix  d'Est- Ange  s'était  empressé  de  trans- 
mettre cette  affirmation  à  l'autorité  judiciaire  pour  la  faire  régu- 
lièrement constater. 

Le  détail  des  faits  qui  se  passèrent  dans  la  prison  ne  nous  a  pas 
été  conservé.  Nous  ne  savons' qu'une  chose,  c'est  que,  menacés 
d'être  massacrés  par  le  peuple,  les  époux  Delorme...  finirent  par  se 
désister  de  leur  pourvoi.  Sous  la  pression  des  mêmes  menaces,  ils 
avaient  consenti  la  veille  à  être  jugés,  ils  consentaient  maintenant 
à  être  exécutés.  Pour  leur  arracher  ce  désistement,  on  leur  promit 
que  leurs  restes  seraient  respectés  et  que  leur  chétif  mobilier  ne 
serait  pas  confisqué  au  profit  de  la  République,  mais  remis  fidèle- 
ment à  un  fils  naturel  de  la  femme  Delorme  qui  était  petit  valet  de 
ferme  à  Gormelles.  On  croit  rêver  en  lisant  les  termes  de  cet 
étrange  compromis,  arrêté  entre  les  condamnés  et  deux  adjudants 
généraux  de  la  garde  nationale. 

«  Aujourd'hui,  21  novembre  1792,  l'an  Ier  de  la  République, 
«  ayant  été  averti  par  le  concierge  de  la  maison  d'arrêt  que  le 
«  nommé  Thomas  Delorme  et  Ursule  Colin,  son  épouse,  avoient 
«  envie  de  nous  parler,  nous  nous  sommes  transportés  en  ladite 
«  maison  de  justice,  où  étant,  sommes  montés  au  premier  étage, 
«  dans  une  chambre  où  étoient  ledit  Delorme  et  Ursule  Colin, 
«  lesquels  nous  ont  déclaré  qu'ils  renoncent  entièrement  et  se 
«  désistent  de  l'appel  en  cassation  qu'ils  ont  formé,  ce  matin, 
«  contre  le  jugement  qui  a  été  prononcé  le  jour  d'hier,  qui  les  con- 
«  damne  à  mort,  et  de  plus  nous  ont  priés  que  leurs  hardes  et  effets 
«  soient  remis  et  donnés  au  nommé  Jean  Marin,  fils  naturel 
«  d'Ursule  Colin,  lequel  est  petit  domestique  chez  le  citoyen  Pierre 
«  Donnet,  laboureur  à  Cormelles,  ce  qui  leur  a  été  remis  par  les 
«  citoyens  Gambey  et  Soyère,  adjudants-généraux  de  la  garde 
«  nationale  et  légion  de  la  ville  de  Caen,  présents  à  la  déclaration 
«  ci-dessus,  à  nous  passée  et  qui  ont  signé  le  procès-verbal  avec 
«  nous,  greffier.  » 

L'état  des  effets,  qui  comprend,  avec  le  chétif  mobilier  se  trouvant 
dans  l'appartement  de  la   cour  Pinson,    les  hardes  et  le  linge  de 


104  LA   JUSTICE   POPULAIRE   A    CAEN 

corps  que  portaient  les  condamnés,  est  signé  également  par  le  gref- 
fier du  Tribunal  criminel,  par  les  adjudants  généraux  de  la  garde 
nationale  et  par  l'abbé  Gbaix  D'Est- Ange,  confesseur  des  époux 
Delorme. 

Le  journal  de  la  localité,  fort  bien  renseigné  pour  tout  ce  qui  con- 
cerne cette  affaire,  complète  sur  certains  points  les  détails  consi- 
gnés dans  les  pièces  officielles. 

«  Les  condamnés  ont  voulu,  dit-on,  jouir  des  délais  que  leur 
«  accorde  la  loi  pour  se  pourvoir  en  cassation,  mais  ils  ont  fini  par 
«  s'en  désister,  en  demandant  seulement  le  temps  de  se  confesser  et 
«  priant  qu'une  force  publique  suffisante  contînt  l'indignation  géné- 
«  raie  et  assurât  la  tranquillité  de  leur  exécution  et  de  leur  inltu- 
«  mation.  Ils  ont  aussi  désiré  que  tous  leurs  effets  fussent  donnés 
«  à  un  enfant  naturel  avoué  par  la  femme.  » 

Muni  du  désistement  qu'ils  avaient  ainsi  obtenu,  les  citoyens 
G-ambey  et  Soyère  se  rendirent  aussitôt  au  greffe  et  se  firent  déli- 
vrer, d'autorité,  un  extrait  du  jugement  de  condamnation.  Quel- 
ques instants  après,  les  vociférations  sauvages  qui  retentirent  sur 
la  place  Saint-Sauveur  apprirent  aux  membres  du  Tribunal  criminel 
que  la  loi  avait  été  foulée  aux  pieds,  mais  que  la  justice  du  peuple 
était  satisfaite. 

«  Le  supplice  des  époux  Delorme  eut  lieu  mercredi,  sur  les 
«  6  b.  1/2  du  soir,  écrivait  le  lendemain,  22  novembre,  le  journa- 
«  liste  que  nous  avons  déjà  cité.  Les  eboses  se  sont  passées  confor- 
te mément  à  leur  volonté  dernière.  » 

La  relation  de  ces  tristes  incidents  par  le  président  du  Tribunal 
se  borne  à  enregistrer  les  faits  avec  un  laconisme  désespérant. 

«  Pendant  que  le  Tribunal  siégeoit,  le  malneureux  Delorme  et 
«  Ursule  Colin  avoient  déclaré  se  désister  de  leur  pourvoy  en  cas- 
te sation  et  disoient  que,  pour  expier  leur  forfait,  ils  faisoient 
te  sacrifice  du  peu  de  jours  que  leur  laisseroit  le  temps  du  pourvoy 
te  en  cassation. 

te  Pendant  ce  temps  encore,  des  gens  armés  étoient  allés  au 
te  greffe  forcer  la  délivrance  du  jugement  de  condamnation  pour  le 
te  remettre  aux  mains  de  l'exécuteur. 

te  Pendant  ce  temps  enfin,  ces  deux  assassins  ont  eu  la  tête  tran- 
te  ebée,  sur  la  place  ordinaire  des  exécutions,  par  l'exécuteur  des 
te  jugements  criminels,  sans  autorisation  légale  et  au  milieu  du 
«  peuple  armé. 

«  Lp  Tribunal  atteste  que,  immédiatement  après  l'exécution  des 


LA   JUSTICE   POPULAIRE    A    CAEN  105 

«  deux  assassins,  la  fermentation  a  cessé  el  que  la  ville  de  Gaen 
«  jouit  en  ce  momenl  de  la  plus  grande  tranquillité.  » 

Chose  singulière,  arrêté  le  20  novembre  à  Lisieux,  le  cavalier 
Héricy  avait  été  écroué  à  la  maison  d'arrêt  de  Gaen,  à  deux  heures 
du  matin,  le  21,  le  jour  même  de  l'exécution  des  époux  Delorme,  ses 
complices.  Plus  heureux  qu'eux,  il  fut  acquitté  purement  et  simple- 
ment par  le  jury,  le  19  janvier  suivant.  Sa  culpabilité  ne  pouvait 
cependant  être  douteuse  pour  personne.  Mais  depuis  le  mois  de 
novembre,  la  situation  s'était  bien  modifiée,  le  calme  s'était  fait 
dans  les  esprits,  l'affaire  Daulne  avait  été  ramenée  à  ses  vrais 
proportions,  et  l'on  peut  même  dire  que  l'intérêt  extrême  qui  s'était 
un  instant  attaché  à  la  Aàctime,  avait  singulièrement  baissé.  Le 
jury,  que  n'intimidait  plus  le  bataillon  des  gardes  nationales  de  Yau- 
celles,  trouva  qu'assez  de  sang  avait  été  versé,  et,  pour  employer  le 
langage  du  temps,  il  renvoya  Héricy  rejoindre  l'armée  des  défen- 
deurs de  la  patrie. 

La  correspondance  engagée  à  l'occasion  de  la  condamnation  des 
époux  Delorme  entre  le  président  Germain  Du  Boscq  et  le  ministre 
de  la  justice  Garât,  est  curieuse  à  parcourir.  Après  avoir  gémi  de 
l'exécution  précipitée  de  ces  malheureux,  le  président  crut  devoir 
s'approprier  les  réflexions  de  la  délégation  des  sections  réunies  de 
la  ville  de  Caen  et  excuser,  en  définitive,  l'espèce  d'infraction  à  la 
loi  qui  avait  été  commise  par  le  peuple,  dans  la  journée  du  21  no- 
vembre, par  les  lenteurs  intolérables  du  Tribunal  de  cassation. 

«  Le  Tribunal  atteste,  disait-il,  que  ce  qui  semble  avoir  porté  les 
«  citoyens  de  Gaen  à  la  fermentation  dont  les  effets  pouvaient 
«  devenir  plus  terribles  encore,  est  le  retard  dans  l'exécution.  Le 
«  Tribunal  de  cassation  est  la  cause  de  ces  lenteurs.  Le  peuple, 
«  ajoutait-il,  veut  des  exemples  frappants,  ce  qui  ne  peut  être  si  la 
«  punition  ne  suit  pas  de  près  le  délit.  En  un  mot,  c'est  un  cri 
«  général  que  le  Tribunal  de  cassation,  en  matière  criminelle,  tel 
«  qu'il  est  institué,  ne  peut  compatir  avec  la  sublime  institution  des 
«  jurés.  » 

Le  ministre  de  la  justice  ne  s'occupa  pas  de  répondre  à  cette 
théorie  de  droit,  il  se  borna  à  féliciter  le  Tribunal  tout  entier  de  son 
attitude  impassible  au  milieu  des  scènes  affligeantes  qui  s'étaient  pro- 
duites dans  le  sanctuaire  de  la  Loi.  Les  idées  dangereuses  dévelop- 
pées par  le  président  sur  le  caractère  abusif  des  pourvois  et  sur  la 
nécessité  des  exécutions  rapides,  ne  devaient  malheureusement  pas 
être  oubliées.  Le  16  avril  1793,  le  jour  même  où  l'abbé  Gombault, 


106  LA  JUSTICE   POPULAIRE  A   GAEN 

condamné  à  mort  comme  prêtre  réfractaire,  montait  sur  l'échafaud, 
les  gardes  nationaux  et  les  gens  du  peuple  qui  se  pressaient  à  ce 
triste  spectacle  se  rappelèrent  que  quatre  autres  détenus,  condamnés 
à  la  même  peine  pour  assassinat  et  émission  de  faux  bons  de  con- 
fiance, s'étaient  pourvus  en  cassation  et  avaient  ainsi  réussi  à 
éloigner  le  moment  de  leur  supplice.  Conduit  par  les  chefs  de  la 
légion,  le  peuple  força  les  portes  de  la  prison,  s'empara  de  ces 
malheureux  et  les  livra  à  l'exécuteur  criminel  qui  dut  immédia- 
tement les  supplicier.  Ces  condamnés  se  nommaient  Paris  dit 
Cadence,  Gros  dit  Drabon,  Cosne  et  Gillet  ;  moins  formalistes  que 
la  première  fois,  les  envahisseurs  de  la  prison  ne  songèrent  pas  à 
demander  à  leurs  victimes  de  renoncer  au  bénéfice  de  leur  pourvoi. 

Cette  quadruple  exécution,  qui  succédait  à  celle  du  saint  abbé 
Gombault,  ne  suffit  pas  à  apaiser  les  passions  sanguinaires  de  la 
multitude.  Elle  apprit  qu'un  complice  de  Cadence,  le  nommé  Alais, 
condamné  à  18  ans  de  fers,  subissait  en  ce  moment  sa  peine  dans 
la  maison  de  Beaulieu,  à  quelques  pas  de  la  ville.  Elle  s'y  rendit 
aussitôt,  se  saisit  de  ce  prisonnier,  et,  malgré  les  protestations  de 
quelques  citoyens  courageux,  le  fit  également  guillotiner. 

Nous  n'avons  pas  retrouvé,  dans  les  procédures,  le  rapport  qui 
dut  être  rédigé  sur  ces  cinq  exécutions,  par  le  président  du 
Tribunal  criminel,  et  nous  ne  saurions  dire  quelle  fut,  sur  ces  actes 
révoltants,  l'opinion  du  ministre  de  la  justice.  Ce  qui  est  certain, 
c'est  que  personne  ne  fut  inquiété  à  leur  occasion.  La  même  impu- 
nité avait  également  couvert  les  attentats  des  20  et  21  novem- 
bre 1792. 

Eugène  de  Beaurepaire. 


L'ÉGLISE  CONSTITUTIONNELLE 

DANS   LA  LOIRE-INFÉRIEURE 


MINÉE  ET  SON  ÉPISCOPAT 


X 


La  fête  du  14  Juillet  avait  été  célébrée,  en  1790,  dans  toutes  les 
paroisses,  par  des  cérémonies  religieuses  auxquelles  les  membres  du 
clergé  avaient  présidé  avec  empressement.  En  1791,  les  prêtres  cons- 
titutionnels en  firent  autant,  et  ceux  de  Châteaubriant  firent  même 
davantage  en  prenant  part  à  une  manifestation  d'un  caractère  par- 
ticulier où  le  profane  se  mêlait  agréablement  au  sacré.  Le  21  juillet, 

—  je  reproduis  le  récit  des  correspondants  d'un  journal  patriote, 

—  trois  cents  dames  accompagnées  des  Administrations,  se  rendaient 
en  procession  à  une  messe  célébrée  par  trois  curés  constitu- 
tionnels en  l'honneur  de  la  Fédération  des  dames.  Ces  dames  furent 
chaudement  félicitées  par  le  curé,  du  haut  de  la  chaire,  que  celui-ci 
s'empressa  de  quitter  pour  faire  place  à  trois  d'entre  elles  qui  pro- 
noncèrent successivement  trois  discours  analogues  à  la  fête,  et  le 
«  serment  le  plus  étendu.  »  Après  la  messe,  il  y  eut  festin  cham- 
pêtre, et  danses  au  Château  dans  l'après-midi.  Ensuite  salut  à 
l'hôpital,  où  officia  un  ancien  dominicain,  devenu  curé  de  Saint- 
Vincent-des-Landes.  Les  sœurs  hospitalières  boudèrent  et  se  ren- 
fermèrent dans  leurs  chambres;  mais,  après  le  salut  il  y  eut  feu  de 
joie,  chant  du  Te  Deum,  et  l'on  retourna  à  la  salle  de  danse,  où 
l'on  s'amusa  jusqu'à  deux  heures  du  matin.  «  Gomme  un  si  digne 
exemple  —  écrivaient  les  correspondants  —  n'est  propre  qu'à 
ramener  au  bercail  les  brebis  qui  s'en  éloignent,  nous  vous  prions 
de  rendre  cette  fête  publique  par  la  voie  de  l'impression  * .  »  Suivent 
les  signatures  de  quelques-uns  des  heureux  maris  de  ces  dames. 

*  Voir  la  livraison  de  juillet  1883. 

'  Journ.  de  la  Correspond.,  du  27  juillet  1791,  p.  95. 


108  MINÉE    ET    SON   EPISCOPAT 

Il  eût  été  d'une  politique  habile,  de  la  part  des  soutiens  de 
l'Église  constitutionnelle,  de  continuer,  pour  la  célébration  exté- 
rieure du  culte,  les  errements  du  passé.  Tous  les  fidèles  n'étaient 
pas  complètement  fixés  sur  le  caractère  schismatique  du  personnel 
et  des  cérémonies  de  l'Église  constitutionnelle,  et  beaucoup  d'igno- 
rants et  d'indifférents,  ainsi  que  j'ai  déjà  eu  occasion  de  le  faire 
remarquer,  se  seraient  laissé  prendre  aux  apparences,  si  elles  avaient 
été  maintenues.  Telle  avait  été  l'opinion  du  Département  à  la  fin 
de  1790  ;  cette  opinion  était  encore  celle  du  général  de  la  paroisse 
Saint-Pierre  (ancienne  dénomination  du  Conseil  de  fabrique)  et  il 
l'exprima  dans  une  pétition,  en  date  du  30  juillet  1791,  à  l'effet 
d'obtenir  du  Département  des  fonds  pour  la  maîtrise,  les  chantres 
et  la  musique  du  chœur,  etc.  La  chose  lui  semblait  d'autant  plus 
nécessaire  que  «  l'Évêque  n'a  pu  encore  assembler  le  nombre  de 
seize  vicaires  que  la  loi  lui  accorde,  et  que,  parmi  les  sept  ou  huit 
auxquels  il  est  réduit,  plusieurs  sont  forcés  de  se  diviser  et  de  se 
porter  dans  les  paroisses  du  diocèse  où  il  manque  de  ministres 
pour  le  service  spirituel,  ajoutant  encore  qu'^7  n'y  a  pas  de  sujets 
au  séminaire.  »  Le  Département  fut  inflexible  et  décida  que,  par 
raison  d'économie,  à  partir  du  1er  août,  il  n'y  aurait  plus  à  la 
cathédrale  «  que  quatre  chantres  ou  choristes  entretenus  à  la 
caisse  nationale.  *  » 

Le  Département  croyait  peut-être  que  la  prédication  serait  plus 
efficace  pour  conquérir  des  adeptes,  et  ce  qui  semblera  au  moins 
étrange,  c'est  qu'il  s'adressa  à  l'ancien  chanoine  théologal,  M.  de 
Billorgues  2,  l'un  des  familiers  de  M.  de  la  Laurencie,  qui  avait 
son  domicile  à  l'Évêché,  pour  le  prier  d'organiser  la  prédication 
hebdomadaire  à  la  cathédrale.  L'année  précédente,  M.  de  Billorgues 
avait  obtenu  du  District  que  le  traitement  serait  continué  au 
capucin  chargé  de  prêcher  à  sa  place  tous  les  dimanches  et  fêtes 
de  l'année  3  -,  en  1791,  le  Département  était  dans  les  mêmes  disposi- 
tions, et  en  annonçant  à  l'ancien  chanoine  théologal  que  le  traite- 
ment serait  continué  au  capucin,  il  lui  disait  :  «  Vous  voudrez 
bien  prendre  les  mesures  nécessaires  pour  que  le  public   ne   soit 


1  Dép.  Q,  30  juillet  1791,  f»  183. 

a  M.  de  Billorgues  mourut  en  exil,  daus  les  Pays-Bas,  eu  1793. 

3  Mellinet.  La  commune  et  la  'ûiilice  de  Nantes,  VI.  217,  reproduit  le  réquisitoire 
du  procureur-syndic,  prononcé  à  ce  sujet  en  août  1790.  —  Arrêté  du  20  août  1790. 
(Arch.  dép.) 


MINÉE  ET  SON  ÉPISCOPAT  109 

pas  prive  de  l'enseignement  moral,  que  vous  êtes  tenu  p  ar  votre 
place  de  lui  l'aire  donner1.  »  La  loi  en  ce  moment  ne  reconnaissait 
plus  l'existence  d'un  chanoine  théologal,  et  il  est,  assez  difficile  de 
supposer  ([lie  le  Département  ait  sérieusement,  espéré  que  M.  de 
Billorgues  se  ferait  représenter  en  chaire  par  un  prêtre  asser- 
menté. 

Il  n'y  a  guère  que  quatre  mois  que  Minée  est  installé,  et,  déjà 
il  semble  avoir  conscience  de  son  impuissance  dans  les  choses  reli- 
gieuses ;  mêlé  à  d'autres  affaires,  il  n'a  ni  plus  de  prestige,  ni  plus 
d'autorité.  Appelé  à  la  présidence  de  l'Assemblée  électorale,  réunie 
au  couvent  des  Jacobins,  pour  élire  les  membres  de  l'Assemblée 
législative  et  renouveler  les  Administrations,  de  vives  discussions 
s'ètant  engagées  entre  ses  membres  au  sujet  de  la  proportion 
d'électeurs  qu'il  convenait  d'attribuer  à  la  ville  de  Nantes  2,  Minée 
avait  été  incapable  de  maintenir  Tordre,  et  avait  dû  donner  sa 
démission  de  président.  Le  discours  qu'il  prononça  ense  démettant, 
le  30  août  1791,  a  été  imprimé  3,  et  il  porte  les  traces  visibles  de 
son  découragement.  Il  croyait,  dit-il,  que  l'honneur  qu'on  lui  avait 
fait  dans  l'Assemblée  rendrait  aisé  son  ministère  religieux,  et  il 
s'en  réjouissait  ;  mais  il  voit  bien  que,  malgré  ses  efforts,  l'Assem- 
blée ne  paraît  pas  disposée  à  cesser  ses  divisions.  «  J'aurais  aimé, 
dit-il  en  terminant,  aller  dans  les  campagnes  vous  visiter  dans  vos 
paroisses  respectives,  si  fétat  fâcheux  où  elles  se  trouvent,  la  dis- 
corde cruelle  qui  les  déchire,  ne  m'eussent  absolument  interdit 
cette  douce  satisfaction.  » 

La  discorde,  en  effet,  régnait  partout,  à  la  ville  aussi  bien  que 
dans  les  campagnes.  Des  pétitions  nombreuses  signées  par  les  habi- 
tants, et  souvent  même  par  les  membres  des  municipalités,  arri- 
vaient au  Département  pour  redemander  les  anciens  prêtres.  Parfois 
aussi  des  municipalités  patriotes,  effrayées  de  l'effet  produit  clans 
leurs  paroisses  par  la  cessation  de  tout  exercice  public  du  culte,  ce 
qui  arrivait  quand  les  prêtres  réfractaires  avaient  quitté  la  paroisse 
ou  s'y  tenaient  cachés,  demandaient  à  grands  cris  qu'on  leur 
envoyât  des  prêtres  constitutionnels,  et  il  était  impossible  de  leur 
en  fournir.  Les  vicaires  de  la  cathédrale,  réunis  en  conseil    épis- 


1  Correspond,  du  Départ.  Lettre  du  27  août  1791  à  M.  de  Billorgues. 

2  Voir  la  protestation  étendue  apportée  à  la  barre  de  l'Assemblée  législative   dans 
sa  séance  du  28  octobre  1791.  Réimpression  du  Moniteur,  t.  X.  p.  247. 

3  In-8<>de  4  p.  Nantes,  A.-J.  Malassis,  1791. 


110  MINÉE   ET   SON  ÉPISCOPAT 

copal,  et  fatigués  sans  doute  des  voyages  incessants  qu'ils  faisaient 
pour  desservir  les  paroisses  des  environs  de  Nantes,  répondaient, 
le  14  septembre  1791,  à  la  Municipalité  de  Saint-Mars-du-Désert, 
que  l'évêque  n'avait  pu  trouver  un  desservant  pour  remplacer  le 
prêtre  élu  à  cette  cure,  et  ils  ajoutaient  :  «  Aujourd'hui,  il  est  en- 
core plus  difficile  de  trouver  des  ecclésiatiques  qui  osent  braver 
les  menaces,  et  s'exposer  dans  une  paroisse,  constamment  habitée 
comme  les  autres,  par  des  prêtres  non  assermentés....  La  ressource 
qu'avait  jusqu'à  présent  le  Conseil  est  épuisée  ;  la  majeure  partie 
de  ses  membres,  occupée  à  la  desserte  de  diverses  paroisses,  ne 
permet  pas  au  petit  nombre  qui  reste  de  s'éloigner  de  l'église 
cathédrale  *.  » 


XI 


Quelques  lettres,  écrites  par  des  prêtres  constitutionnels,  dans  les 
derniers  mois  de  l'année  1791,  aideront  peut-être  le  lecteur  à  se 
faire  une  idée  du  caractère  de  ces  pasteurs  et  des  avanies  qui  leur 
étaient  prodiguées  par  leurs  paroissiens. 

L'une  est  datée  de  Maisdon,  9  septembre  1791,  et  signée  Grelet  : 
«  Samedi,  me  promenant  dans  mon  jardin,  je  fus  atteint  et  rude- 
ment frappé  d'un  coup  de  pierre  à  l'épaule.  Hier,  des  vachères 
firent  entrer  leurs  vaches  dans  mon  verger  et  y  dévorèrent  les 
fruits.  Je  me  présentai  pour  les  chasser  ;  dans  le  même  instant,  on 
crie  sur  moi  :  Au  chien  fou  !  au  coquin  !  au  scélérat  !  On  courut 
sur  moi  pour  me  lapider,  et  je  n'eus  que  le  temps  de  me  retirer  dans 
ma  cure....  Il  n'est  pas  étonnant  qu'on  tienne  de  pareils  désordres, 
d'après  les  processions  nocturnes  qui  se  font  continuellement  par- 
tout, soit  à  Saint-Sauveur,  soit  à  la  Ghapelle-du-Salut,  soit  à  la 
Bidière,  et,  généralement,  à  toutes  les  croix.  Presque  tous  les 
habitants  de  cette  paroisse  assistent  à  ces  cérémonies  nocturnes  et 
infernales.  Tout  cela  se  fait  dans  l'intention  que  leurs  anciens 
prêtres  reviennent.  » 

De  Montrelais,  un  prêtre  d'Orléans,  nommé  Bedhet,  élu  le 
25  septembre  1791,  écrit  le  1er  octobre,  à  propos  d'un  mariage 
célébré   dans  la  paroisse  par   M.    Rouxeau  (Louis),  ancien   vi- 

1  Lettre  originale. 


MINEE    ET    SON   EPISCOPAT  111 

caire  :  «  On  ne  saurai!  mieux  profite]?  de  la  circonstance  pour 
l'aire  un  exemple,  et  faire  sentir  à  tous  ces  messieurs  prêtres  réfrac- 
taires  leur  sottise,  qu'en  les  traduisant  devant  l'accusateur  public. 
C'en  est  fait  de  notre  ministère,  nous  ne  serons  plus  que  des  prêtres 
de  cartes,  nos  pouvoirs  seront  méprisés  et  avilis,  et  ils  profiteront 
encore  de  cette  occasion  pour  entraîner  dans  leur  parti  quantité  de 
gens  chancelants.  » 

Clément,  curé  de  Glisson,  qui  avait  été  dans  les  temps  vicaire 
du  Groisic,  et  qui,  après  avoir  exercé  le  ministère  à  Neuilly-sur- 
Seine,  était  revenu  dans  son  ancien  diocèse,  prenait  les  choses 
plus  philosophiquement.  Écrivant  à  son  ami  Soulastre,  vicaire 
èpiscopal,  il  lui  disait,  le  1er  décembre  1791  : 

«  Je  profite  de  l'occasion  de  M.  A.,  chez  qui  je  demeure,  pour 
vous  assurer  que  je  vous  aime  de  toute  mon  âme,  mais  que  je  redou- 
blerai encore  si  vous  vous  hâtez  de  venir  à  mon  secours  en  m'en- 
voyant  un  vicaire,  fût-ce  un  ours,  pourvu  qu'il  sache  dire  la  messe. 
S'il  ne  savait  ni  chanter  ni  administrer  les  sacrements,  ce  n'est  pas 
la  mer  à  boire  que  de  lui  apprendre  les  cérémonies.  Je  ne  manque 
pas  de  chantres  ;  j'ai  engagé  tous  ceux  des  ci-devant  chanoines  ; 
mon  office  se  fait  en  vérité  aussi  bien  que  possible,  au  point  que 
cette  seule  chose  m'a  attiré  tant  de  monde  que  mon  église  se  remplit 
entièrement.  Faites  attention  qu'il  est  intéressant  que  de  si  heureux 
commencements  se  soutiennent  ;  la  moindre  interruption  serait 
fâcheuse.  Je  n'ai  aucun  soulagement,  mais  beaucoup  de  contrariétés 
de  la  part  de  vingt-deux  prêtres  demeurant  ici,  qui  ne  se  montrent 
que  comme  des  escargots.  Ils  riraient  bien,  s'ils  me  voyaient  suc- 
comber à  la  fatigue,  ce  qui  arrivera  sûrement  si  vous  ne  m'envoyez 
personne.  Ils  ont  tous  déserté  de  mon  église,  qui  est,  selon  eux,  pol- 
luée. Ils  vont  dire  la  messe,  les  uns  au  Château,  d'autres  à  l'Hôpital, 
d'autres  enfin  à  la  Trinité.  Un  vicaire,  si  j'en  avais  un,  polluerait 
cette  dernière  église,  où  je  dois  dire  ou  envoyer  dire  la  messe, 
puisqu'elle  est  décrétée  oratoire.  Ce  serait  un  point  de  ralliement 
anticonstitutionnel  de  moins.  Il  serait  bien  intéressant  aussi  que 
j'eusse  une  conversation  avec  vous  sur  le  mode  à  suivre  pour  faire 
fournir,  par  le  moyen  des  fondations,  mon  église  de  messes,  plus 
pour  les  vicaires  que  pour  moi,  pour  qui  sept  cents  livres  ne  sont 
pas  grand'chose...  »  Signé  :  Clément. 

Le  curé  constitutionnel  du  Loroux  avait  un  vicaire,  et  il  n'en 
était  pas  pour  cela  plus  heureux  ;  il  écrivait  à  Soulastre,  le  6  dé- 
cembre 1791  -. 


112  MINÉE   ET    SON   ÉPISCOPAT 

«  Les  prêtres  scélérats  se  promènent  dans  la  paroisse...  ils  cé- 
lèbrent dans  une  chapelle  interdite  par  l'ancienne  municipalité. 
Ils  y  font  de  l'eau  bénite,  et  probablement  quelque  chose  de  pis. 
La  Municipalité  détruit  secrètement  la  loi  qu'elle  a  fait  serment  de 
maintenir  ;  enfin  il  se  commet  des  horreurs  qui  nous  annoncent 
une  perte  certaine.  J'avoue  que,  quoique  apôtre  de  la  Constitu- 
tion, je  n'ai  pas  le  courage  de  souffrir  pour  elle  le  martyre.  La 
religion  et  la  raison  m'imposent  la  nécessité  de  m'èvader  :  je  tous 
prie  de  vouloir  bien  prendre  des  mesures  pour  envoyer  un  prêtre 
au  Loroux,  dimanche  prochain  en  huit.  »  Signé  :  Vovard. 

Le  vicaire  écrivait  de  son  côté  à  M.  Darbefeuille  :  «  Nous  sommes 
insultés  tous  les  jours  jusque  dans  l'église.  La  nouvelle  Municipa- 
lité a  ramené  les  anciens  prêtres...  Il  n'est  pas  possible  d'y  tenir. 
Je  suis  décidé  à  quitter  la  paroisse  du  Loroux  sans  aucun  regret, 
il  n'y  a  ni  Dieu  ni  diable  qui  puissent  me  retenir.  On  ne  connaît 
dans  votre  département  ni  foi,  ni  loi,  ni  religion.  Le  peuple  breton 
n'est  pas  fait  pour  le  règne  de  la  liberté,  mais  pour  celui  de  l'escla- 
vage. Ils  ont  le  crâne  trop  épais.  Tous  avez  des  corps  administratifs 
qui  mériteraient  d'être  expulsés.  «  Signé  :  Vallet  *. 

Le  curé  Vovard  était  un  ancien  récollet  du  diocèse  d'Orléans, 
qui  devint  peu  après  aumônier  de  l'hôpital  à  Nantes  et  que  l'on 
retrouve  l'année  suivante  curé  de  Ségrie  (Sarthe).  Quant  à  Vallet, 
je  ne  saurais  dire  d'où  il  était  ni  où  il  alla.  Ce  qui  est  certain,  c'est 
qu'ils  quittèrent  tous  les  deux  la  paroisse  2.  Cinq  mois  s'écoulèrent 
avant  qu'on  pût  trouver  un  prêtre  assermenté  disposé  à  occuper  la 
cure  du  Loroux . 

Le  Conseil  épiscopal  accompagnait  la  communication  de  ces 
diverses  lettres  au  Département  des  réflexions  suivantes,  signées, 
le  9  décembre  1791,  de  onze  de  ses  membres  : 

«  ...  C'est  avec  une  douleur  bien  sincère  que  le  Conseil  épiscopal 
se  voit  forcé  de  vous  remettre  sous  les  yeux  des  plaintes  dont  l'Ad- 
ministration a  déjà  connaissance...  S'il  n'est  pas  possible  de  sou- 
tenir nos  coopérateurs,  il  n'y  a  pas  deux  partis  à  prendre.  Tous  les 


1  Ou  Valtel.  Je  n'ai  vu  ce  nom  écrit  qu'au  bas  de  cette  lettre,  et  probablement 
Vallet  retourna  dans  son  pays.  —  Ces  diverses  lettres  ont  été  copiées  aux  archives 
du  Département  ;  V Histoire  de  Savenay,  de  M.  Ledoux,  contient  deux  lettres  égale- 
ment  curieuses  des  curés  de  Savenay  et  de  Cordemais,  p.  138  et  suiv. 

-  Arrêté  du  Dép.,  du  14  déc.  1791,  à  l'effet  de  demander  des  prêtres  pour  les  rem- 
placer. 


MINÉE   ET  son  ÊPISCOPAT  143 

curés  qui  voient  insinuer  chaque  jour  dans  Leurs  paroisses,  par  leurs 
prédécesseurs,  une  doctrine  mensongère  .et  inconstitutionnelle,  sont 
décidés  à  quitter  un  poste  où  ils  devaient  s'attendre  à  être  main- 
tenus d'après  la  loi.  Cette  conduite  de  leur  part  vaudrait  mieux, 
sans  doute,  que  d'être  l'occasion  de  désordres  dans  les  différents 
coins  du  département...  » 

Le  désir  de  grouper  ces  lettres,  qui  montrent  si  bien  le  clergé 
constitutionnel  peint  par  lui-même,  m'a  fait  abandonner  l'ordre 
des  temps  auquel  je  me  hâte  de  revenir. 

Alfred  Lallié. 
La  suite  prochainement.) 


T.  II.  —  AOUT  1883 


SOUVENIRS  DE  LA  TERREUR  EN  PROVINCE  * 


Edouard  L...,  ne  en  1771,  appartenait  à  l'une  des  plus  honorables 
familles  du  commerce  de  Rouen.  Il  avait  un  frère  aîné,  nommé 
Jacques,  et  tous  deux  avaient  fait  d'excellentes  études  dans  le 
meilleur  collège  de  cette  ville.  Les  fils  de  négociants,  d'armateurs 
normands,  recevaient  alors  une  forte  éducation  littéraire  -,  ils  trou- 
vaient même  du  temps,  en  pleine  carrière,  pour  relire  les  auteurs 
classiques.  «  Aujourd'hui,  dit  l'éditeur  de  ces  Souvenirs  de  famille, 
l'instruction  littéraire  est  devenue  un  bagage  inutile  :  on  trouve 
qu'il  gêne  les  mouvements  et  fait  perdre  du  temps.  La  recherche  de 
la  fortune  est  une  course  au  clocher...  Aussi  quel  contraste  avec 
les  habitudes  d'autrefois  !  Plus  on  était  prudent,  plus  on  était  con- 
sidéré. Les  clients,  servis  avec  loyauté,  étaient  généralement  fidèles. 
S'ils  venaient  du  dehors,  on  leur  offrait  l'hospitalité,  comme  à 
des  amis.  L'esprit  de  corporation...  était  sans  doute  un  obstacle 
pour  des  novateurs  hardis  et  ingénieux  ;  mais  il  maintenait  des 
principes  d'honneur  et  de  probité,  qui,  dans  l'Ancien  Régime,  étaient 
le  h  la  son  du  commerce  *.  » 

Au  commencement  de  1791,  Edouard  L...  obtint  de  son  père 
l'autorisation  d'aller  passer  un  certain  temps  en  Angleterre,  pour 
compléter  son  éducation  commerciale  ;  —  chose  alors  plus  facile, 
pourrait-on  ajouter,  de  l'autre  côté  de  la  Manche  que  de  celui-ci, 
où  les  révolutionnaires  saccageaient  les  mécaniques  avec  autant 
d'entrain  que  les  châteaux.  Edouard  prit  le  chemin  des  écoliers,  en 
visitant  Paris.  Il  arriva  à  temps  pour  entendre,  avec  admiration, 
mais  avec  une  secrète  terreur,  les  derniers  discours  de  ce  puissant 


1  Un  épisode  de  la  Révolution.  —  Causerie  d'un  père  avec  ses  enfants,  par 
M.  Gh.  Levavasseur,  ancien  député  de  la  Seine-Inférieure.  Paris,  J.  Gervais. 

2  Après  quelques  observations  préliminaires,  M.  Levavasseur  cède  la  parole  au 
héros  de  ces  Souvenirs;  et  c'est  ce  dernier  qui  parle,  aux  passages  guillemetés  dans 
cet  article. 


SOUVENIRS  DE  LA  TERREUR  EN  PROVINCE  I  15 

Mirabeau,...  qui.  de  sa  voix  tonnante,  ébranlait  jusque  dans  ses 
fondements  l'ancienne  société ,  «  sans  avoir  encore  rien  fait  pour 
asseoir  les  bases  de  la  nouvelle.  » 

A  Londres,  L...  alla  se  loger  dans  un  hôtel  français  de  Leicester- 
square.  Il  s'y  trouva  en  relations  journalières  avec  des  émigrés, 
«  dont  les  projets  et  les  rêves  ne  s'accordaient  guère  avec  les  ren- 
seignements qui  lui  venaient  de  son  père. 

«  Cependant  les  lettres  de  celui-ci  devenaient  plus  rares,  plus  laco- 
niques, à  mesure  que  la.  Révolution  suivait  son  cours.  Le  jeune 
Rouennais  voyait  bien  qu'on  n'osait  lui  dire  toute  la  vérité  ;  que  l'on 
craignait  que  les  lettres  ne  fussent  ouvertes  ;  qu'elles  l'étaient  en 
effet  !  Les  événements  devancèrent  même  ses  prévisions.  Un  beau 
jour,  ou  plutôt  un  très  vilain  jour  de  janvier  1793,  il  se  vit  tout  à 
la  fois  éconduit  par  le  banquier,  correspondant  de  son  père,  qui  lui 
signifia  que  son  crédit  était  épuisé  et  même  dépassé  :  et  par  l'hôte- 
lier de  Leicester-square  qui,  de  plus,  voulait  être  payé,  parce  que  la 
guerre  allait  éclater  d'un  jour  à  l'autre.  Edouard  L...  ne  put  qu'en- 
gager son  honneur  et  offrir  son  billet  qui,  heureusement,  fut 
accepté,  mais  ne  put  être  payé  que  neuf  ans  plus  tard,  après  la  paix 
d'Amiens. 

«  C'était,  dit-il,  le  cas  d'établir  mon  bilan.  Je  possédais  un  petit 
écu  de  France,  mais  je  ne  voulais  à  aucun  prix  m'en  défaire,  pensant 
qu'il  pourrait  m'être  précieux  lorsque  je  rentrerais  dans  mon  pays. 
Il  me  restait  encore  sept  scbellings  et  quelques  pennys  -.  ce  n'était  pas 
trop  pour  vivre  et  payer  ma  traversée  ;  mais  c'était  là  le  moindre 
de  mes  embarras.  Où  trouver  un  navire  ?...  » 

Après  bien  des  essais  infructueux,  L...,  grâce  à  la  complicité  d'un 
mousse,  son  compatriote,  se  glisse  en  contrebande  à  bord  d'un  petit 
bâtiment  anglais  chargé  pour  Rouen,  et  dont  une  tempête  avait 
heureusement  retardé  le  départ.  Il  se  cache  dans  la  soute  à  charbon. 
Or,  «  en  ce  temps-là,  on  portait  le  jabot,  des  culottes  courtes,  des 
bas  blancs  et  des  bottes  à  revers  jaunes  !!...»  On  lève  l'ancre  par 
un  temps  assez  mauvais,  mais  qui,  bientôt,  devient  affreux.  Au 
bout  de  quelques  heures,  le  passager  clandestin,  n'y  pouvant  plus 
tenir,' sort  de  sa  noire  cachette,  tellement  noir  lui-même  de  costume 
et  de  visage,  que  le  capitaine  ne  peut  d'abord  s'empêcher  de  rire. 
Cependantil  est  vivement  contrarié  de  la  présence  à  son  bord  d'un 
jeune  homme  que,  malgré  ses  protestations,  il  s'obstine  à  prendre 
pour  un  émigré  cherchant  à  rentrer  furtivement.  Aussi,  quand 
après  une  traversée  des  plus  orageuses,   le  navire  ayant  manqué 


116  SOUVENIRS  DE  LA  TERREUR  EN  PROVINCE 

rentrée  du  Havre,  va  s'échouer  à  rentrée  de  la  rivière  d'Harfleur, 
le  capitaine  se  hâte  de  faire  descendre  L...  dans  un  marais,  d'où  il 
parvient,  non  sans  peine,  à  gagner  la  terre  ferme. 

Après  une  longue  marche,  pendant  laquelle  le  délabrement 
complet  de  son  costume  lui  donnait  (fort  heureusement  comme  on 
va  voir)  l'air  d'un  parfait  sans-culotte,  Edouard  arrive,  trempé  jus- 
qu'aux os  et  mourant  de  faim,  à  une  petite  ferme  située  à  quelques 
lieues  de  Rouen,  et  appartenant  à  son  père.  Il  est  accueilli  à  bras 
ouverts  par  le  fermier  et  la  fermière,  gens  honnêtes  et  "dévoués 
comme  il  y  en  avait  beaucoup  encore,  même  dans  ce  temps-là  ! 
Toutefois,  il  remarque  bientôt  que  leur  contenance  trahit  un  certain 
embarras,  quand  il  s'informe  de  ses  parents.  Le  lendemain  matin 
seulement,  maître  André  (le  fermier)  ose  lui  avouer  une  partie  de 
la  vérité.  «  Il  y  a  à  Rouen  une  sorte  de  famine.  Les  fermiers  n'ont 
plus  de  blé  ou  n'osent  plus  en  porter  à  la  halle,  parce  qu'ils 
craignent  d'être  pillés  sur  la  route,  ou  en  ville,  à  leur  arrivée.  Les 
boulangers  ont  fermé  boutique  -,  le  pauvre  peuple  meurt  de  faim  : 
les  bourgeois  ne  sont  guère  plus  heureux.  Il  faut  qu'aujourd'hui 
même  je  porte  du  pain  à  votre  bonne  mère,  —  du  pain  noir  comme 
celui  que  vous  avez  mangé  hier,  mais  bienheureux  ceux  qui  en  ont  !» 
Le  brave  homme  ajoutait  que  M.  L...  et  son  aîné  pouvaient  bien 
être  absents,  mais  que  Mmc  L...  apprenant  le  retour  de  l'autre, 
allait  sans  doute  accourir  et  lui  à 'irait  le  reste 

Elle  arriva,  en  effet,  le  soir  même,  mais  la  joie  du  retour  inespéré 
de  son  second  fils  fut  empoisonnée  par  la  nouvelle  trop  prévue  de 
la  mort  de  l'aîné,  qu'elle  reçut  le  lendemain.  Atteint  d'une  maladie 
incurable,  il  venait  de  succomber  a  Vichy.  Son  père,  qui  l'y  avait 
accompagné,  était  lui-même  tombé  malade  et  hors  d'état  de  reve- 
nir  

«  Ma  mère,  qui  avait  autant  de  piété  que  de  courage,  voulut  que 
Ton  récitât  les  prières  des  morts  pour  son  fils.  Maître  André  et  sa 
famille  se  joignirent  à  nous,  et  nous  récitâmes  les  prières  aux 
lumières,  dans  la  petite  chambre,  auprès  de  la  cuisine,  les  volets 
soigneusement  fermés » 

Mais  la  famille  n'était  pas  au  bout  de  ses  épreuves.  Mmc  L...,  en 
recouvrant  un  fils,  avait  encore  à  trembler  pour  sa  liberté,  peut- 
être  pour  sa  vie  !  Sur  la  dénonciation  d'un  des  employés  de  la 
maison,  il  avait  été  porté  sur  la  liste  des  émigrés,  sa  mère  n'ayant 
pu  nier  ni  son  absence,  ni  son  séjour  en  Angleterre.  Cet  employé 
simulait  un  patriotisme  ardent,  pour  pouvoir  pêcher  à  son  aise  en 


SOUVENIRS  DE  LA  TERREUR  EN  PROVINCE         117 

eau  trouble  ;  cola  s'est  vu  souvent  dans  ce  temps-là,  et  aussi  à  des 
époques  plus  récentes. 

Que  faire?  «  Rentrer  à  la  maison?  Il  était  déjà  trop  tard.  Récla- 
mer ma  radiation?  C'était  plus  qu'imprudent.  »  Dans  cette  péril- 
leuse situation,  Mmc  L...,  femme  de  tête  et  de  coîur,  eut  une  pensée 
de  salut.  «  Pour  le  moment,  reste  ici,  dit-elle  à  son  fils.  Moi,  je  vais 
partir  pour  Vichy,  je  soignerai  ton  père,  je  verrai  la  tombe  de 
Jacques,  je  pourrai  y  pleurer  !...  J'aurai  ainsi  un  motif  bien  naturel 
pour  m'absenter,  fermer  la  maison,  me  soustraire  au  misérable  qui 
m'obsède,  qui  t'a  dénoncé  !...  Débarrassée  de  sa  présence,  je  vais 
rechercher  l'acte  de  naissance  de  ton  frère.  Je  t'en  enverrai  l'extrait 
pour  maître  André...;  muni  de  cet  acte,  tu  pourras  V enrôler  sous 
te  nom  de  ton  frère.  L'armée  est  aujourd'hui  le  seul  asile  pour  les 
honnêtes  gens.  Ton  frère  et  toi  êtes  absents  depuis  assez  longtemps, 
personne  ne  songera  à  vous  distinguer.  »  Edouard  L...  dut  la 
liberté  et  probablement  la  vie  à  ce  trait  de  génie  maternel.  Le  plan 
de  Mme  L...  réussit  à  souhait.  Elle  avait  dû  repartir  pour  Rouen  le 
lendemain,  accompagnée  du  fermier  :  il  eût  été  imprudent  de  rester 
plus  d'une  nuit  à  la  ferme  ;  imprudent  aussi  d'y  revenir  deux  jours 
de  suite  !  Maître  André  reparut  donc  seul  dans  la  soirée  du  lende- 
main, Il  rapportait  l'extrait  de  naissance  de  Jacques  L...,  caché 
dans  une  liasse  d'assignats,  et  un  certain  nombre  d'écus  de  six 
livres,  que  la  mère  faisait  recommander  de  ménager  tant  qu'on 
pourrait,  car  ils  étaient  bien  rares  !  Elle  n'osa  ni  revoir  son  fils,  ni 
même  lui  écrire  -,  et  ce  luxe  de  précautions  n'avait  rien  d'excessif. 
Les  documents  réunis  par  le  dernier  historien  du  tribunal  révolu- 
tionnaire (M.  Wallon),  prouvent  qu'il  suffisait  d'une  visite  secrète 
dénoncée,  d'une  lettre,  de  quelques  lignes  d'écriture  saisies,  pour 
envoyer  des  familles  entières  à  l'échafaud. 

Après  plusieurs  mois  d'une  cruelle  attente,  un  arrêté  du  Direc- 
toire du  département  vint  enfin  fournir  au  jeune  Rouennais  une 
occasion  d'enrôlement.  Cet  arrêté,  du  26  mai  1793,  prescrivait  la 
formation  d'un  corps  de  cavalerie,  dit  de  la  Seine-Inférieure.  «Les 
patriotes  qui  n'étaient  pas  encore  sous  les  drapeaux  étaient  invités 
à  entrer  dans  ce  corps,  et  à  s'équiper  à  leurs  frais.  C'était  un 
moyen  économique  et  ingénieux  de  faire  partir  les  cultivateurs 
aisés  et  quelques  fils  de  famille,  qui,  jusque-là,  avaient  pu,  à  force 
de  sacrifices,  rester  clans  leurs  foyers.  »  La  grande  difficulté  était 
de  se  procurer  un  cheval.  Tous  ceux  de  la  ferme  avaient  été  réqui- 
sitionnés, mais   «  maître  André  crut  se   rappeler  qu'un  sien  ami, 


118  SOUVENIRS  DE  LA  TERREUR  EX  PROVINCE 

habitant  à  La  Ferrière-sur-Risle,  près  de  Bernay,  avait  un  jeune  et 
bon  cheval.  Cet  ami,  qui  se  disait  grand  patriote,  avait  peut-être 
pu,  en  cette  qualité,  conserver  sa  bête...  »  Le  digne  fermier  se  mit 
donc  en  campagne,  et  reparut  triomphalement,  huit  jours  après, 
ramenant  le  cheval  en  question.  Seulement  toute  la  réserve  mater- 
nelle d'écus  de  six  livres  y  avait  passé.  «  Le  grand  patriote  de  La 
Ferrière  n'avait  pas  voulu  entendre  parler  d'assignats  ;  pour  lui,  ce 
n'était  que  du  papier.  »  Encore  un  signe  des  temps  ! 

Il  s'agissait  de  rentrer  à  Rouen  ;  ce  n'était  pas  la  moins  péril- 
leuse partie  de  l'entreprise. 

«  Je  me  mis  en  route  à  pied,  recommandant  à  maître  André  de 
m' amener  mon  cheval  à  la  nuit  tombante.  Grâce  à  Dieu,  personne 
ne  me  reconnut  en  ville.  Ce  qui  m'y  frappa  dès  mon  arrivée,  ce  fut 
un  cortège  d'hommes  âgés,  parmi  lesquels  je  reconnus  de  ci-devant 
nobles,  d'anciens  magistrats,  de  riches  bourgeois,  ayant  tous  la 
pioche  sur  l'épaule,  et  partant  sous  la  conduite  d'un  agent  muni- 
cipal avec  musique  en  tête,  jouant  l'air  du  Ça  irai  Ils  allaient,  me 
dit  un  passant,  défricher  les  bruyères  de  Saint-Julien  et  y  planter 
des  pommes  de  terre  pour  la  nourriture  du  peuple.  Une  multitude 
oisive  et  débraillée  les  suivait,  répétant  en  chœur  son  air  favori,  et 
semblant  jouir,  malgré  sa  faim,  de  l'abattement  profond  de  ses 
maîtres  d'autrefois  ! 

«...  Dans  les  rues,  je  trouvai  tout  changé,  les  toilettes  surtout. 
Des  gens  autrefois  élégants  portaient  des  sabots,  au  lieu  de  fins  sou- 
liers à  talons  avec  boucles  d'argent,  le  bonnet  rouge  au  lieu  du 
chapeau  à  la  française.  Entourées  d'herbes  sous  lesquelles  dispa- 
raissait le  pavé,  les  églises  semblaient  de  vastes  mausolées... 

«  Arrivé  au  bureau  d'enrôlement,  je  montrai,  d'un  air  dégagé, 
l'extrait  de  l'acte  de  naissance  de  mon  frère...  On  y  fit  peu  d'at- 
tention ;  mais  avant  de  me  porter  sur  les  contrôles,  on  me  demanda 
si  j'avais  un  cheval.  Sur  ma  réponse  affirmative,  je  fus  admis  et 
reçus  un  billet  pour  la  caserne.  J'étais  sauvé  !  » 

Nous  abrégeons  à  regret  la  dernière  partie  de  cette  relation.  Les 
cavaliers  de  la  Seine-Inférieure  furent  d'abord  dirigés  sur  la 
Bretagne  lors  de  l'irruption  vendéenne  (octobre  1793).  Mais  leur 
marche  fut  singulièrement  retardée  par  les  mauvais  chemins,  sou- 
vent même  par  l'absence  de  chemins,  l'une  des  conséquences  de 
l'anarchie  révolutionnaire.  Ce  fut  seulement  vers  le  20  novembre 
qu'ils  atteignirent  Avranches,  où  les  Vendéens  n'étaient  plus,  et 
d'où  on  les  fit  immédiatement  repartir  vers  la  frontière  du  Rhin.  «  Ce 


SOUVENIRS  DE  LA  TERREUR  EN  PROVINCE  1  10 

fut,  dit  L...,  un  soulagemenl  pour  nos  cœurs!  Au  lieu  d'être  forcés 
de  combattre  d'autres  Français,  se  dévouant  à  une  cause  qu'ils 
croyaient  juste  et  sainte,  nous  marchions  contre  le  véritable  enne- 
mi, »  l'envahisseur  étranger  !  A  Strasbourg,  ils  furent  passés  en  revue, 
avec  appel  nominal,  par  l'un  des  représentants  en  mission  à  l'armée 
du  RMn,  le  Montagnard  Duroi  (de  l'Eure),  dont  la  sombre  physionomie 
s'èclaircit  quelque  peu  en  entendant  le  nom  du  jeune  L...  Avant  la 
Révolution,  Duroi,  comme  tant  d'autres  futurs  tribuns,  exerçait  la 
profession  d'homme  de  loi.  Il  avait  été  en  rapports  d'affaires  avec 
M.  L...  père,  dont  il  avait  gardé  un  bon  souvenir.  Il  accueillit  fort  bien 
le  fils  et  le  chargea  d'épurer  et  de  réorganiser  le  bureau  des  subsis- 
tances, dont  les  employés  se  prétendaient  patriotes  ;  «  ce  que  je  ne 
crois-guère,  disait  Duroi,  car  ils  trompent  la  République  !  »  Ce  régi- 
cide naïf  n'admettait  pas  qu'on  pût  être  à  la  fois  républicain  et 
voleur!!  Tout  en  se  montrant  aussi  gracieux  qu'il  pouvait  l'être, 
il  ajouta,  par  la  force  de  l'habitude  :  «  Et  malheur  à  toi,  si  les  choses 
n'allaient  pas  bien  !  » 

Edouard,  ou  Jacques  L...,  s'acquitta  de  sa  tâche  en  conscience, 
pendant  plusieurs  mois,  à  la  grande  satisfaction  de  Duroi.  Dans  cet 
intervalle,  la  révolution  de  thermidor  avait  éclaté  ;  la  réaction 
suivait  son  cours,  et  Duroi,  qui  avait  pris  part  à  la  chute  de  Robes- 
pierre, fut  bientôt  menacé  à  son  tour.  Rappelé  dans  le  sein  peu  ma- 
ternel de  la  Convention,  il  eut,  avant  de  partir,  une  entrevue  avec 
son  jeune  protégé,  dans  laquelle  il  lui  octroya  son  congé.  Les  der- 
nières paroles  qu'il  lui  adressa  prouvent  qu'il  ne  se  faisait  aucune 
illusion  sur  le  sort  qui  l'attendait.  «  Mes  collègues  me  mandent  à 
Paris.  On  en  veut  à  leurs  têtes,  à  la  mienne.  Je  ne  suis  pas  homme 
à  me  réfugier  en  Allemagne  ;  mieux  vaut  mourir  des  mains  de 
,,ies  ennemis  jjolitiques,  que  de  passer  à  V étranger  !  » 

En  pareille  circonstance,  nos  Montagnards  modernes  seraient 
sans  doute  plus  jaloux  de  conserver  leur  précieuse  existence  à  la 
patrie  '  ! 

R°n  Erxouf. 


1  On  sait  que  Duroi  fut  un  des  six  représentants  qui,  les  plus  compromis  dans  la 
tentative  jacobin:-  de  prairial,  se  suicidèrent  après  leur  condamnation,  et  l'un  des 
trois  qui,  n'ayant  pas  réussi  à  se  frapper  mortellement,  furent  portés  sanglants  à 
l'échafaud. 


Le  représentant  Esnue  Lavallée,  en  mission  dans  la  Mayenne, 
réclama  au  général  Beaulbrt,  commandant  à  Fougères,  le  prince 
de  Talmont  qui  venait  d'être  fait  prisonnier.  Esnue  interrogeait 
le  prince  avec  l'habileté  d'un  procureur  retors.  Talmont  répondait 
dédaigneusement.  Esnue  furieux  crut  l'écraser  avec  les  mots  qui 
éblouissaient  la  badauderie  parisienne. 

—  Tu  es  un  aristocrate  et  je  suis  un  patriote. 

—  Tu  fais  ton  métier,  et  moi  mon  devoir,  répondit  Talmont. 

Je  suis  assez  renseigné  sur  la  cruauté  de  ce  conventionnel,  in- 
suffisamment sur  son  caractère.  Je  sais  qu'il  extermina,  de  son 
mieux,  ses  compatriotes.  J'ignore  s'il  les  pilla  à  outrance.  Le  mot 
n'est  peut-être  donc  pas  mathématiquement  exact  quant  à  Esnue. 
Mais  il  s'applique  parfaitement  à  la  presque  totalité  des  patriotes 
secondaires  et  à  une  grande  partie  des  patriotes  du  premier  rang  : 
ils  faisaient  un  métier  fructueux.  Quand  ils  virent  que  le  métier 
de  républicain  ne  rapportait  plus  rien,  ils  essayèrent  du  métier  de 
courtisan  impérial,  sauf  à  reprendre  le  métier  de  républicain 
quand  la  République  aurait  escamoté  de  nouveau  les  clefs  de  la 
caisse  et  de  la  prison. 

On  parle  de  l'orgueil  des  rois  ! 

Y  eut-il  jamais  un  roi  plus  capricieux,  plus  tyrannique,  plus 
grossier,  plus  brutal,  plus  porté  à  la  bassesse  que  le  roi  de  la  Révo- 
lution, le  Suffrage  populaire  ? 

On  proclame  la  bassesse  des  courtisans  des  rois  ! 

Quels  courtisans,  en  aucun  règne,  furent  plus  médiocres,  plus 
plats,  plus  répugnants,  plus  insolents,  plus  déshonorés  que  les  cour- 
tisans du  roi  de  la  Révolution,  le  Suffrage  'populaire  ? 

On  énumère  les  dangers  de  la  Royauté  ! 

Quel  règne  fut  plus  onéreux;  plus  humilié,  plus  humiliant,  moins 
solide,  plus  fécond  en  inquiétudes  et  en  désastres  que  le  règne  du 
roi  de  la  Révolution,  le  Suffrage  universel  ? 

Histoire  naturelle  de  l'animal  révolutionnaire.  —  Dans 
ce  livre  il  y  a  un  chapitre  portant  ce  titre  :  «  De  l'espèce  nommée 
Nos  pères  de  quatre-vingt-treize.  »  Elle  se  divise  en  trois  fa- 
milles : 

1°  La  famille  maçonnique.  Elle  contient  les  deux  classes  de 
bourgeois  que  la  maçonnerie  avait  particulièrement  hébétés  :  les 
débauchés  et  les  poltrons. 


PENSEES   CONTRE-REVOLUTIONNAIRES  121 

2°  La  famille  excentrique  :  Les  nobles  renégats  ;  les  prêtres 
chassés-,  les  artisans  marques. 

3°  La  famille  galêrienne  :  les  déserteurs,  les  faussaires,  les  con- 
trebandiers, tous  ceux  qui,  ayant  mérité  la  corde  ou  revenant  de 
prison,  avaient  trouvé  dans  les  mauvais  lieux  les  signes  de  recon- 
naissance pour  pénétrer  dans  les  antichambres  du  jacobinisme. 

Il  y  a  eu  un  peuple  tellement  lier  qu'il  ne  voulut  plus  être  gou- 
verné par  un  homme.  Il  en  choisit  sept  cent  cinquante,  et  parce 
qu'il  les  nomma  non  pas  rois,  mais  conventionnels,  il  se  persuada 
qu'il  était  en  effet  un  peuple  fier.  Il  les  choisit  à  son  gré,  parmi  les 
plus  dignes  représentants  de  cette  nouvelle  fierté.  Quand  ces 
hommes  eurent  gouverné,  pendant  plusieurs  années,  avec  une  auto- 
rité au-dessus  de  laquelle  il  n'y  avait  rien,  on  leur  demanda  pour- 
quoi ils  avaient  commis  plus  de  crimes  que  l'histoire  n'en  montrait 
en  dix  siècles.  Les  plus  sincères  répondirent  que  c"est  parce  qu'ils 
étaient  des  lâches.  Gela  était  vrai:  ils  n'avaient  pas  d'autre  excuse. 
Ce  peuple  fier  pria  leslàches  de  continuer  à  le  gouverner,  et  ils  sont 
restés  pour  lui  des  types  de  grandeur.  Il  est  convaincu  qu'il  est  un 
peuple  plus  fier  que  jamais,  seulement  il  est  fier  de  ces  gens-là. 

•A» 

—  Gomment  avez-vous  pu  abandonner  la  France?  disait-on  à  un 
émigré. 

—  Parbleu,  parce  que  je  n'y  possédais  plus  que  le  plancher  de  la 
guillotine. 

Il  est  vrai  que  pour  une  bonne  partie  des  plus  riches  Français 
de  93,  c'était  tout  le  sol  de  la  patrie. 

«A» 

La  Révolution  n'a  que  deux  modes  d'action  :  exalter,  détruire. 
Elle  a  ceci  de  curieux  qu'elle  épargne  parfois  ceux  qu'elle  a  mau- 
dits, jamais  ceux  qu'elle  a  exaltés.  Elle  reconnaît  ses  victimes  à 
l'enthousiasme  qu'elle  a  eu  pour  elles.  C'est  une  manière  qu'elle  a 
de  les  marquer  pour  l'échafaud.  Quel  enthousiasme  pour  d'Espre- 
ménil,  pour  Louis  XVI,  pour  Philippe-Joseph  d'Orléans,  pour 
Danton,  pour  le  Père  Duchesne,  pour  Robespierre  !  Le  plus  grand 
malheur  qui  puisse,  en  temps  de  révolution,  arriver  à  un  homme 
qui  a  rêvé  d'avoir  des  cheveux  blancs,  c'est  d'être  porté  en 
triomphe. 

La  Révolution,  c'est  le  carnaval  déguenillé  de  l'orgueil. 

Gh.  d'Héricatjlt. 


SOUVENIRS  D'UN    CONTEMPORAIN 

DE  LA  RÉVOLUTION  DANS  LE  MIDI* 


Je  profitai  de  l'occasion  pour  me  renseigner  sur  Cordes,  où  il 
nous  fallait  passer  de  toute  nécessité,  et  qui  nous  inspirait  toujours 
d'assez  vives  craintes,  quoique  nous  ne  dussions  pas  y  entrer  et 
que  nous  eussions  décidé  de  nous  arrêter  dans  sa  banlieue. 

—  Cordes,  me  répondit  l'aubergiste,  n'a  jamais  eu  bon  renom,  et 
ça  a  toujours  été  un  nid  de  patarins*.  Des  moines  qui  étaient 
venus  pour  les  convertir,  y  furent  noyés  dans  le  puits  de  la  place, 
et  depuis  lors,  rien  n'y  a  fait,  et  les  prêtres  ne  s'y  sont  jamais  bien 
trouvés.  Je  crois  que  si  les  insermentés  n'étaient  point  partis  dès 
qu'on  a  affiché  le  décret  de  la  Constitution  civile  du  clergé,  il  leur 
serait  arrivé  comme  aux  moines  d'autrefois. 

Pendant  cette  conversation  qui  se  tenait  à  la  fin  du  repas, 
M.  de  R.  et  le  père  Mathieu  avaient  quitté  la  table  pour  aller  à  la 
remise  s'occuper  des  apprêts  du  départ.  J'allai  bientôt  les  y 
rejoindre,  très  satisfait  de  ce  que  j'avais  appris  sur  la  sécurité  de 
la  route  que  nous  avions  à  parcourir. 

De  Gaillac  à  Cordes,  il  y  avait  une  bonne  étape,  et  nous  n'en 
étions  pas  fâchés,  voulant  arriver  de  nuit.  Il  était  environ  quatre 
heures  quand  nous  sortîmes  de  Gaillac,  et  il  en  était  peut-être  dix 
quand  nous  arrivâmes  à  Cordes,  au  bas  de  la  côte,  dans  l'auberge 


*  Voir  la  livraison  de  juillet  1883. 

1  On  sait  que  les  patarins  étaient  une  des  sectes  hérétiques  du  midi.  Leur  sou- 
venir, au  moins  dans  l'expression,  est  resté  chez  les  populations  de  cette  région. 

Le  mot  patarin  dans  la  langue  du  pays  est  synonyme  de  bandit,  vaurien. 

L'esprit  anticatho'.ique  s'est  conservé  à  Cordes  à  un  très  haut  degré,  quoique  dans 
toute  cette  partie  de  l'Albigeois,  les  idées  contraires  aient  depuis  bien  longtemps 
prévalu.  Au  moment  de  la  Révolution,  les  gardes  nationales  d'Alby,  de  Lavaur  et 
de  la  plupart  des  autres  villes  et  villages  de  la  contrée  se  levèrent  pour  repousser 
les  brigands  du  Quercy  et  pour  protéger  les  églises  et  les  châteaux.  Mais  Cordes  ne 
s'associa  point  à  ce  mouvement  et  devint  un  foyer  révolutionnaire. 


SOUVENIRS   DE   LA  RÉVOLUTION   DANS  LE   MIDI  \'2?> 

de  banlieue  que  le  père  Mathieu  avait  choisie  pour  passer  la  nuit. 
Notre  arrivée  fut  pourtant  marquée  d'un  incident  qui  nous  causa 
des  alarmes.  A  peine  étions-nous  montes  dans  nos  chambres,  que 
nous  entendîmes  frapper  à  la  porte  de  l'auberge,  et  ces  mots  pro- 
noncés par  une  voix  du  dehors  arrivèrent  distinctement  à  nos 
oreilles. 

—  Quelle  est  la  voiture  qui  vient  d'entrer  chez  vous? 

—  Ce  sont  des  marchands  de  volaille  des  environs  de  Toulouse, 
répondit  l'aubergiste,  du  haut  de  sa  fenêtre. 

—  Les  connaissez-vous?  reprit  la  voix  du  dehors. 

—  Oui,  répondit  l'aubergiste,  des  habitués  de  l'auberge  ;  le  père 
Mathieu  et  son  monde. 

Après  ce  renseignement,  celui  qui  interrogeait  n'ajouta  pas  de 
nouvelles  questions  et  nous  parut  se  retirer. 

Néanmoins,  nous  n'étions  pas  tout  à  fait  rassurés,  et  le  père 
Mathieu  fut,  comme  nous,  d'avis  de  ne  pas  nous  attarder  dans  cette 
auberge  d'où  nous  repartîmes  entre  trois  et  quatre  heures  du  matin, 
ayant  fort  peu  dormi  et  ayant  couché  sur  nos  lits,  sans  nous  désha- 
biller. 

La  route  était  déserte  et  silencieuse,  et  nous  ne  pouvions  être 
aperçus  de  la  ville,  perchée  sur  une  sorte  de  pic.  Les  voitures 
d'ailleurs  n'y  montent  guère,  sauf  le  cas  d'extrême  nécessité,  et  les 
routes  tournent  sur  la  hauteur  sans  la  gravir  complètement. 

Pendant  plus  d'une  heure,  nous  marchâmes  d'une  bonne  allure, 
et  nous  ne  tardâmes  pas  à  atteindre  La  G-uépie  située  au  confluent 
du  Yiaur  et  de  l'Aveyron,  et  à  trois  lieues  environ  de  Cordes.  Nous 
passâmes  outre,  ayant  fixé  notre  arrêt  de  la  journée  à  Saint- André, 
à  deux  lieues  et  demie  plus  loin,  et  à  six  lieues  seulement  de 
Yillefranche. 

Le  père  Mathieu  connaissait  Saint- André  et  savait  où  nous  pour- 
rions aller  en  toute  sûreté.  L'endroit  n'était  d'ailleurs  pas  mauvais, 
et  sa  distance  de  Cordes  et  de  Yillefranche  marquait  naturellement 
le  point  de  l'étape.  Il  ne  restait  plus  que  six  lieues  et  demie  à  par- 
courir en  quittant  Saint-André  pour  arriver  à  Yillefranche. 

Il  était  environ  huit  heures  du  matin,  quand  nous  remisions  il  ans 
l'auberge  de  Saint-André.  L'alerte  de  Cordes  et  les  appréhensions 
qui  nous  avaient  suivis  jusque-là  avaient  tourné  en  extrême 
fatigue,  et  avant  de  songer  à  manger,  nous  allâmes  nous  coucher. 

A  Saint- André,  l'on  n'était  pas  sans  alarme  sur  le  brigandage  du 
Quercy.  L'on  craignait  toujours  de  voir  des  bandes  déborder  dans 


124  SOUVENIRS  D'UN  CONTEMPORAIN 

le  pays.  Toutefois,  les  craintes  étaient  exagérées.  L'esprit  du  pays 
était  bon,  les  brigands  ne  s'y  risquaient  pas  et  se  tenaient  dans  les 
contrées  où  ils  étaient  plus  assurés  d'impunité. 

Nous  ne  partîmes  de  Saint-André  que  vers  cinq  heures  du  soir, 
ce  qui  nous  faisait  arriver  à  la  nuit  à  Yillefranche,  M.  de  R.  préfé- 
rant ne  pas  y  être  reconnu  tout  de  suite,  quoiqu'il  sût  bien  qu'il 
n'avait  rien  à  redouter  des  autorités  locales,  tous  gens  d'opinions 
modérées  et  qui  ne  se  servirent  dans  ces  mauvais  jours  des  fonc- 
tions administratives  et  judiciaires  que  pour  protéger  leurs  conci- 
toyens contre  les  excès  du  régime. 

Rien  ne  troubla  notre  trajet  de  Saint- André  à  Yillefranche,  et 
les  deux  villages  que  nous  eûmes  à  traverser,  la  Fouillade  et 
Sanvensa,  étaient  aussi  tranquilles  que  la  route. 

Vers  dix  heures,  nous  touchions  au  but  de  notre  voyage,  et  nous 
mettions  pied  à  terre  au  bas  du  sentier  escarpé  qui  conduit  à  la 
maison  de  campagne  de  M.  de  R.,  où  nous  venions  chercher  un 
refuge  pendant  la  tourmente. 

Cette  maison  de  campagne,  qui  n'est  pas  à  plus  d'un  quart 
d'heure  de  la  ville,  est  située  sur  une  hauteur  appelée  la  montagne 
d'Aigremont,  à  un  endroit  très  désert.  M.  de  R.  l'avait  fait  cons- 
truire lui-même,  à  sa  convenance,  et  c'est  là  qu'il  venait  goûter  les 
loisirs  des  vacances  du  palais,  en  de  meilleurs  jours. 

Malgré  la  tristesse  de  la  situation,  c'est  avec  bonheur  qu'il  s'y 
retrouva.  Quoique  loin  de  ma  mère  et  de  tout  ce  que  j'avais  de 
cher  au  monde,  je  ne  pouvais  m'empêcher  de  partager  sa  joie,  par 
le  sentiment  de  sécurité  que  je  ressentais  après  tant  de  périls. 


Dès  le  lendemain  de  notre  arrivée,  des  amis  de  la  ville,  que 
M.  de  R.  avait  fait  informer,  vinrent  le  visiter  et  lui  réitérèrent 
l'assurance,  qu'il  avait  déjà,  que  le  pays  était  tranquille  et  que  du 
moins,  pour  le  moment,  nous  n'avions  rien  à  y  craindre,  fussions- 
nous  dénoncés  aux  autorités  comme  ayant  fait  partie,  à  Toulouse, 
de  la  légion  dissoute.  Du  reste,  M.  de  R.  connaissant  très  bien  l'es- 
prit des  habitants,  avait  compris,  d'après  les  noms  de  ces  autorités, 
qu'il  devait  en  être  ainsi,  et  que,  sauf  la  pression  qui  pouvait 
s'exercer  de  dehors,  il  n'y  avait  là  aucun  élément  révolutionnaire. 


DE    LA    RÉVOLUTION    DANS    LE   MIDI  125 

Les  memlires  de  la  municipalité  et  du  tribunal  ètaienl  .d'honnêtes 
bourgeois  qui  se  donnaient  des  semblants  de  patriotisme,  pour  ne 
pas  laisser  tomber  ces  importantes  fonctions  en  de  mauvaises 
mains. 

Dans  les  premiers  temps,  nous  n'allâmes  pas  a  la  ville,  mais  nous 
eûmes  des  rapports  suivis  avec  plusieurs  personnes  de  l'intimité  de 
M.  de  R.  et  même  avec  beaucoup  d'autres  qui  venaient  nous 
trouver  à  la  campagne.  Notre  existence  y  était  partagée  entre 
l'étude  et  la  conversation  avec  les  visiteurs  qui  venaient  fréquem- 
ment et  nous  apportaient  des  nouvelles  et  des  journaux  qui  nous 
tenaient  au  courant  des  événements.  M.  de  R.  profitait  de  ces 
vacances  forcées  pour  comparer  ses  vieux  jurisconsultes  avec  le 
droit  nouveau  inauguré  par  l'Assemblée  nationale. 

—  Quoi  qu'on  fasse,  me  disait-il,  on  ne  pourra  pas  s'écarter  des 
principes  posés  par  le  droit  romain  en  matière  civile,  à  moins  qu'on 
ne  supprime  la  propriété  et,  du  coup,  d'état  social  lui-même. 

Je  lui  faisais  des  recherches  et  j'écrivais  sous  sa  dictée  ses  notes 
et  ses  observations.  Beaucoup  de  ses  prévisions  se  sont  déjà  réali- 
sées, et  je  ne  doute  pas  que  d'autres  ne  se  réalisent  encore  dans  la 
transformation  de  nos  lois. 

Le  père  Mathieu  avait  passé  quelques  jours  auprès  de  nous,  et  il 
avait  profité  de  l'occasion  pour  lier  connaissance  avec  des  com- 
merçants de  la  ville,  dans  l'intérêt  de  la  vente  de  ses  denrées. 
M.  de  R.  avait  beaucoup  facilité  ces  relations,  très  avantageuses 
pour  le  père  Mathieu,  et  qui  devaient,  à  de  certains  intervalles,  le 
faire  revenir,  ce  qui  n'était  pas  pour  nous  d'une  médiocre  impor- 
tance. 

En  attendant,  Tidèe  nous  vint  de  nous  servir  de  lui  pour  favoriser 
l'émigration  d'un  jeune  prêtre  de  Cahors,  qui  s"ètait  réfugié  depuis 
quelques  jours  dans  une  maison  de  campagne  voisine  de  la  nôtre, 
chez  des  personnes  bien  pensantes  et  amies  de  M.  de  R.  La  trop 
grande  proximité  de  Cahors  lui  faisait  craindre  d'être  reconnu,  et 
il  désirait  s'en  aller  plus  loin  et  passer  la  frontière,  si  c'était 
possible. 

Ce  jeune  prêtre,  attaché  au  secrétariat  de  l'èvêché,  très  com- 
promis dans  la  protestation  des  catholiques  de  l'endroit  dont  il 
avait  été  l'un  «les  agents  actifs,  s'était  vu,  à  ce  titre,  en  butte  aux 
colères  de  la  bande  révolutionnaire,  et  il  avait  dû  s'éloigner  promp- 
tement  de  Cahors,  pour  ne  pas  en  être  la  victime.  Les  périls  qu'il 
avait  courus  et  la  grande  tristesse  qu'il  éprouvait  d'abandonner  sa 


126  SOUVENIRS  D'UN   CONTEMPORAIN 

famille  et  son  pays  avaient  profondément  ébranlé  ses  forces  et  sa 
santé.  Aussi  le  père  Mathieu  pensa-t-il  avec  raison  qu'il  pourrait 
le  faire  passer  aux  yeux  des  gens  de  sa  métairie  et  de  son  voisinage 
pour  un  malade  venant  changer  d'air  chez  lui,  et  devant  y  séjourner 
jusqu'à  un  nouveau  voyage  dans  le  Rouergue.  Il  lui  fit  prendre  un 
costume  rustique,  comptant  le  dire  fils  d'un  riche  paysan  du 
Rouergue  ;  et  M.  de  R.  lui  ayant,  par  l'intermédiaire  de  ses  amis, 
procuré  un  passeport  approprié  à  son  rôle,  ils  se  mirent  en  route, 
sans  être  autrement  inquiétés. 

J'avais  chargé  le  père  Mathieu  d'une  lettre  pour  Mlle  Françon. 
Je  lui  faisais  connaître  le  détail  de  notre  voyage  et  notre  arrivée 
à  bon  port,  ainsi  que  notre  situation  à  Villefranche,  et  l'entière 
sécurité  dont  nous  y  jouissions  pour  le  moment,  avec  des  autorités 
comme  il  y  en  avait  là.  Les  clubs  n'y  avaient  pas  réussi,  comme  à 
Toulouse  et  en  beaucoup  d'autres  villes,  à  imposer  leur  choix.  Les 
mauvais  drôles,  il  y  en  a  partout,  n'y  étant  qu'en  infime  minorité, 
étaient  tenus  en  respect  et  n'osaient  rien  entreprendre,  malgré  les 
excitations  qui  venaient  de  la  capitale  et  des  pays  circonvoisins. 

Un  seul  château,  celui  de  Marcillac,  avait  été  brûlé  sur  ce  terri- 
toire, par  suite  d'animosités  très  vives  existant  depuis  longtemps 
entre  le  seigneur  et  ses  paysans.  Mais  ce  seigneur  était  accusé  de 
dureté,  et  le  fait  amené  par  la  Révolution  eût  pu  l'être  aussi  bien 
par  d'autres  circonstances.  En  somme,  le  pays  était  excellent  et 
tranquille,  et  ceux  de  la  noblesse  qui  émigraient  depuis  un  an  n'y 
étaient  pas  contraints  comme  en  d'autres  endroits,  et  ne  le  faisaient 
que  par  protestation  contre  le  régime  qui  gouvernait  la  France. 

Dans  cette  lettre  à  MIle  Françon,  que  le  père  Mathieu  devait  lui 
faire  tenir  en  main  propre,  je  lui  recommandais  de  mettre  tout  son 
zèle  à  faciliter  l'émigration  du  jeune  prêtre  et  la  priais  de  ne  pas 
manquer  de  nous  tenir  exactement  au  courant  des  événements  de 
la  ville. 

Pour  éviter  les  indiscrétions  de  la  poste  et  ne  pas  faire  connaître 
à  Toulouse  le  lieu  de  notre  retraite  où  l'on  eût  pu  être  tenté  de 
venir  nous  rechercher,  il  était  convenu  avec  le  père  Mathieu  que 
notre  correspondance  entre  Mlle  Françon  et  moi  passerait  sous  son 
couvert  et  sous  celui  d'un  aubergiste  de  Villefranche,  avec  lequel 
M.  de  R.  l'avait  mis  en  rapport  d'affaires.  Nos  lettres  n'étant 
signées  que  par  des  initiales  et  ne  s'exprimant  qu'avec  précaution 
sur  les  détails  nous  concernant,  ne  pouvaient  donner  notre  piste 
en  supposant  qu'on  fût  parvenu  à  les  saisir. 


DE    LA    RÉVOLUTION  DANS    LE   MIDI  127 

Dix  jours  à  peine  s'étaient  écoulés  depuis  le  départ  du  père 
Mathieu,  quand  nous  fûmes,  dès  le  grand  matin,  agréablement 
surpris  par  la  visite  de  l'aubergiste  qui  venait  nous  apporter  en 
personne  un  pli  assoz  volumineux  arrivé  la  veille  au  soir.  Le  pli 
contenait  plusieurs  lettres  pour  M.  de  R.  et  pour  moi. 

Il  y  en  avait  de  ma  famille  qui,  en  me  donnant  de  bonnes  nou- 
velles de  tous,  calmaient  mes  craintes  sur  l'arrestation  possible  de 
mon  frère.  J'avais  d'autant  plus  à  la  redouter  qu'il  était  particuliè- 
rement signalé  à  l'attention  des  révolutionnaires^  comme  apparte- 
nant à  Royal-Condé  où  il  avait  servi  plusieurs  années  et  qu'il 
quittait  à  peine.  On  l'avait  néanmoins  laissé  tranquille,  bien  qu'il 
ne  se  fît  pas  faute  d'aller  faire  le  coup  de  sabre  dans  les  querelles 
qui  avaient  lieu  presque  tous  les  soirs,  depuis  la  dissolution  de  la 
légion,  entre  les  nôtres  et  les  révolutionnaires. 

Mue  Françon  me  disait  que,  malgré  l'abandon  des  poursuites 
contre  quelques-uns  de  notre  patrouille,  au  sujet  de  l'affaire  du 
18  mars,  plusieurs  de  nos  camarades  étaient  néanmoins  tenus  sous 
les  verrous,  et  qu'on  ne  pouvait  pas  prévoir  quand  ils  seraient 
relaxés. 

Elle  en  induisait  que  nous  avions  fort  bien  fait,  M.  de  R  et  moi, 
de  nous  mettre  à  l'écart,  et  ne  nous  engageait  pas  à  revenir,  à  moins 
d'un  changement  dans  le  gouvernement,  qui  mettrait  l'administra- 
tion de  la  ville  en  de  meilleures  mains.  Mais  elle  ajoutait  qu'elle 
n'espérait  pas  ce  changement  de  sitôt,  et  qu'à  ses  yeux,  les  mauvais 
jours  étaient  loin  d'être  à  leur  fin.  Elle  nous  promettait  de  donner 
tous  ses  soins  à  l'émigration  du  prêtre  de  Cahors,  et  marquait  qu'elle 
comptait  avoir  prochainement  des  facilités  par  la  route  de  l'Ariège. 
Cependant  quelques  parties  de  ce  pays  étaient  assez  troublées,  et 
il  pouvait  y  avoir  du  danger  à  en  traverser  certaines  localités.  Elle 
savait  néanmoins  que  déjà  plusieurs  émigrés  avaient  suivi  cette 
route  ;  et  en  remontant  la  vallée  de  la  rivière,  l'on  pouvait,  sans 
trop  de  chemin  ni  d'obstacle,  gagner  le  val  d'Andorre,  territoire 
neutre  où  Ton  n'avait  pas  à  redouter  d'être  poursuivi. 

Presque  au  lendemain  de  cette  lettre,  elle  m'en  écrivit  une  autre 
en  toute  hâte,  qui  me  causa  de  l'inquiétude.  Elle  ne  contenait  que 
ces  quelques  mots  : 

«  L'on  est  venu  chez  vous,  et  comme  l'on  n'a  pas  fait  connaître 
le  lieu  où  vous  étiez,  l'on  a  paru  vous  considérer  comme  émigré. 
Voyez  ce  qu'il  y  aurait  à  faire  pour  empêcher  qu'on  vous  rangeât 
dans  cette  catégorie.  » 


128  SOUVENIRS  DE   LA  RÉVOLUTION  DANS  LE  MIDI 

Après  y  avoir  réfléchi  avec  l'attention  que  méritait  une  si  grave 
conjoncture,  M.  de  R.  me  dit  : 

—  Pour  le  moment,  il  n'y  a  rien  à  faire  et  nous  n'avons  qu'à 
nous  tenir  coi  ;  il  ne  faut  pas  qu'à  Toulouse  on  sache  où  nous 
sommes.  Nous  aurons  seulement  à  prendre  ici  des  précautions  en 
vue  du  retour,  et  dans  l'hypothèse  où  nous  pourrions  éviter  l'émi- 
gration... Mais  du  train  dont  vont  les  choses,  ajouta-t-il,  cette 
hypothèse  est  peu  vraisemblable. 

Dès  cette  époque,  M.  de  R.  voyait  clairement  que  la  perte  de  la 
Monarchie  était  inévitable,  et  que  la  commune  de  Paris  et  les  jaco- 
bins étaient  maîtres  du  terrain  ;  il  sentait  le  flot  montant  de  la 
révolution  tout  envahir  et  s'attendait  à  voir  tout  submergé. 
Néanmoins  il  ne  voulait  pas  négliger  de  se  mettre  en  mesure  pour 
des  éventualités  plus  favorables.  A  cet  effet,  il  eut  soin  de  faire 
constater  notre  présence  par  les  autorités  locales,  dont  nous 
n'avions  rien  à  craindre,  comme  je  l'ai  marqué. 

J.  Roussy. 
(La  suite  prochainement  J 


LOUIS  XVII 


SA    MORT     AU    TEMPLE*. 


Il 


DEUX  DÉPOSITIONS    INÉDITES    DU    COMMISSAIRE    CIVIL    DAMONT,  SUR 
LA  MORT  DE  LOUIS  XVII,  A  LAQUELLE  IL  ASSISTA. 

Détail  de  ce  qui  s'est  passé  au  Temple  à  la  mort  du  dauphin 
Louis  XVII,  où  était  présent  le  sieur  Damont,  faubourg  Saint- 
Martin,  n°  11,  comme  commissaire  civil,  le  20  prairial  an  III 
(8  juin  1975)  K 

«  Membre  du  Comité  civil  de  la  Section  du  faubourg  du  Nord, 
depuis  le  27  ventôse  an  III,  je  présidais  ce  Comité  composé  de  douze 
membres,  au  13  prairial  suivant,  lorsque  nous  reçûmes  une  lettre 
delà  Commission  de  police  administrative  (que je  possède  encore), 
qui  nous  prévenait  que  c'était  à  nous  à  envoyer  un  de  nos  mem- 
bres pour  être  adjoint  à  la  garde  du  Temple,  le  20  courant,  à  midi, 
pendant  l'espace  de  vingt-quatre  heures,  lequel  serait  relevé,  le  21, 
par  un  commissaire  de  la  Section  de  la  Réunion.  Pour  lors,  comme 
président,  je  me  nomme  pour  y  aller,  et  on  envoya  à  ladite  Com- 
mission mes  nom,  prénoms  et  demeure,  pour  recevoir  ma  nomi- 
nation, que  je  laissai,  en  me  présentant,  aux  gardiens  du  Temple. 

«  Arrivé  dans  l'intérieur  de  la  tour  du  Temple,  je  trouvai  un 
enfant  très  malade,  reconnu  par  les  gardiens,  les  gens  de  service  et 
moi,  qui  l'avais  vu  plusieurs  fois  aux  Tuileries,  pour  être  le 
Dauphin.  Le  voyant  si  mal,  je  demandai  aux  gardiens  s'il  n'y  avait 
pas  une  garde  et  des  officiers  de  santé.  On  me  répondit  qu'il  en 
était  venu  uu  ces  jours  derniers,  mais  des  femmes,  non.  Nous  réso- 


*  Voir  la  livraison  de  juillet  1883. 

1  Archives  nationales,  F.  7,  carton  6808,  dossier  1496.  Original  entièrement  écrit 
de  la  main  de  Damont  et  signé  par  lui. 

T.  II.  —  AOUT   1883  9 


130  LOL'IS  XVII, 

lûmes,  entre  les  deux  gardiens  et  moi.  que  le  nommé  Gomin  d,  l'un 
d'eux,  se  transporterait  à  l'Assemblée  nationale  pour  leur  peindre 
la  position  de  l'enfant.  Pendant  lequel  temps,  le  sieur  Lasne,  l'autre 
gardien,  et  moi  nous  prêtions  nos  soins  au  petit  Dauphin  ;  et  enfin, 
à  trois  heures,  lorsque  le  sieur  Gomin  fut  revenu,  l'enfant  venait  de 
mourir.  Il  fut  résolu,  entre  nous,  qu'il  retournerait  à  l'Assemblée 
pour  annoncer  l'événement  et  demander  quelle  marche  nous  avions 
à  suivre.  Gomme  l'Assemblée  était  presque  finie,  le  Président  lui 
dit  que  l'Assemblée  s'en  occuperait  le  lendemain  à  son  ouverture, 
et  que  je  continue  de  rester,  à  la  suite  de  mes  vingt-quatre  heures, 
le  temps  qu'il  serait  nécessaire. 

«  Cette  mort  fut  cachée  dans  le  Temple  le  restant  de  la  journée, 
et  le  lendemain,  jusqu'à  l'arrivée  de  quatre  députés,  qui,  après 
avoir  vu  l'enfant,  dirent  qu'il  ne  fallait  pas  mettre  tant  d'impor- 
tance, qu'on  l'enterrerait  tout  simplement.  On  leur  fit  observer  que 
la  garde  qui  entourait  les  tours  du  Temple  ne  laisserait  pas  sortir 
la  bière  sans  en  faire  l'ouverture,  qu'il  valait  mieux,  avant  midi, 
faire  monter  les  officiers  et  leur,  faire  voir  l'enfant,  ce  qui  fut 
exécuté,  et  répété  après  midi  par  la  garde  montante,  au  nombre 
d'une  vingtaine  ;  et  on  leur  fit  à  tous  cette  question  :  s'il  reconnais- 
sait l'enfant  pour  être  le  Dauphin,  dont  la  majeure  partie  attesta  le 
reconnaître  pour  l'avoir  vu  au  jardin  des  Tuileries  et  ailleurs. 

«  Ils  laissèrent  sortir  librement  le  convoi,  qui  fut  conduit  à 
Sainte-Marguerite,  où  il  fut  enterré  en  ma  présence.  L'officier  qui  a 
conduit  le  convoi  fit  barrer  la  rue  pour  arrêter  la  grande  affluence 
de  monde  qui  suivait. 

«  Je  fus  sollicité  par  ceux  qui  faisaient  l'extrait  de  mort,  près  le 
cimetière,  d'être  l'un  des  six  témoins,  mais  je  m'en  défendis,  sous 
prétexte  qu'à  cette  heure  je  devais  être  rendu  à  mon  poste. 
.  «  L'Assemblée  désigna  quatre  officiers  de  santé  pour  faire  la 
visite  et  l'ouverture  du  corps,  dont  les  noms  et  leur  rapport  furent 
connus  dans  les  papiers  publics  (comme  j'en  ai  encore  un  exem- 
plaire). 

«  C'est  là,  présent  à  l'opération,  que  je  priai  M.  Peltant  (Pelle- 
tan)  de  me  donner  des  cheveux,  qu'il  était  obligé  cle  couper  pour 
faire  l'ouverture  du  cerveau,  ce  qu'il  m'accorda,  et  dont  je  les  fis 

1  Dans  notre  étude  sur  la  mort  de  Louis  XVII  au  Temple,  parue  dans  le  no 
de  juillet  dernier,  le  nom  Gomin,  véritable  nom  du  gardien  du  petit  prince,  a  été, 
par  suite  d'une  regrettable  erreur  typographique,  constamment  transformé  en  celui 
de  Gouin. 


SA    MORT   AU  TEMPLE  131 

voir,  et  en  fis  part,  en  partie,  à  mes  voisins  et  amis   de  confiance, 
lorsque  je  fus  de  retour  chez  moi. 

«  Au  retour  de  la  famille  des  Bourbons,  je  fus  sollicité  de  pré- 
senter les  cheveux  que  je  gardais  depuis  vingt-deux  ans,  à  Madame 
la  duchesse  d'Angoulême.  Introduit  par  le  capitaine  des  gardes  du 
corps  chez  elle,  où  j'étais  attendu,  le  chambellan  nous  annonce 
qu'elle  venait  d'être  prévenue  et  de  passer  chez  le  Roi  pour  en- 
tendre la  messe.  Gela  fit  manquer  l'entrevue  que  je  devais  avoir 
avec  elle.  On  m'ajourna  à  quelques  jours  ;  pendant  lequel  temps  on 
apprit  la  rentrée  de  Bonaparte  sur  les  terres  de  France,  ce  qui 
occasionna  l'èloignement  de  la  cour  et  changea  la  marche  des 
affaires. 

«  J'avais  trois  ou  quatre  pages  d'écriture,  que  j'avais  fait  au 
Temple,  pour  noter  tout  ce  qui  s'y  était  passé  pendant  mon  séjour, 
que  j'ai  remis  au  capitaine  des  gardes,  ainsi  que  d'autres  papiers, 
et  qui  ne  m'ont  jamais  été  rendus. 

«  L'indiscrétion  du  commissaire  qui  venait  me  remplacer  le  len- 
demain fut  cause  que  je  fis  le  service  deux  jours  de  suite  auprès  de 
la  princesse  et  du  valet  de  chambre  du  Roi. 

«  Ce  6  août  1817. 

«  Signé  :  Damont, 

Ancien  commissaire  civil,  par  suite  commissaire  de 
bienfaisance,  et  présentement  du  bureau  de  charité. 
Rue  du  Faubourg  Saint-Martin,  n°  11.» 


Déposition  verbale  du  commissaire  civil  Damont  sur  les  derniers 
moments  de  Louis  XVII,  faite  au  ministère  de  la  police 
générale  le  16  août  1817  *. 

Notice. 

Cette  déposition  de  Damont  est  accompagnée  du  Rapport  suivant 
adressé  par  le  comte  Angles,  préfet  de  police,  au  comte  Decazes, 
ministre  de  la  police  générale.  A  cette  époque,  on  jugeait  à  Rouen 
le  sabotier  Mathurin  Bruneau  qui  se  faisait  passer  pour  Louis  XVII. 
Jamais  rôle  ne  fut  joué  d'une  manière  plus  grossière  et  plus  piteuse 
que  par  ce  pauvre  hère,  qui  était  à  moitié  fou  et  ne  savait  pas  un 
mot  de  français.  Mais  à  distance  il  grandissait,  comme  les  Bâtons 

1  Archives  nationales,  F.  7,  carton  6808,  dossier  1496. 


132  louis  xvn, 

flottants,  et  l'opposition,  qui  lui  envoyait  secrètement  de  l'argent, 
faisait  grand  bruit  du  génie  du  personnage  et  proclamait  haute- 
ment sa  légitimité.  Gomme  preuve  à  l'appui,  les  initiés  montraient 
secrètement  le  cheval  de  bois  dans  lequel  le  prétendu  dauphin 
s'était  évadé.  Les  royalistes  purs  qui  détestaient  Louis  XVIII  et  sa 
charte,   faisaient  chorus  et  le  traitaient  d'usurpateur. 

Voici  la  Note  ou  Rapport  du  comte  Angles  : 

«  On  a  vérifié  les  circonstances  du  Rapport  ci-joint  qui  a  été 
sous  les  yeux  de  Son  Excellence  :  les  détails  sont  exacts. 

«  Le  sieur  Damont  qui  a  assisté  aux  derniers  moments  de 
Louis  XVII,  a  été  entendu  au  ministère  :  il  résulte  de  ses  déclara- 
tions que  le  sieur  Roussiale,  avoué,  s'occupe  d'un  ouvrage  où  il 
prétend  démontrer  que  l'enfant  décédé  au  Temple,  le  20  prairial 
an  III  (8  juin  1795  4),  est  un  enfant  substitué  2  et  que  M.  le  duc  de 
Grammont  lui  aurait  paru  partager  cette  opinion  -,  qu'il  avait 
cru  d'abord  le  sieur  Roussiale  et  M.  le  duc  de  Grammont  dupes  des 
extravagances  débitées  par  l'imposteur  de  Rouen  :  qu'il  se  croit 
néanmoins  fondé  à  dire  que  le  sieur  Roussiale  n'agirait  ou  ne  pen- 
serait ainsi  que  d'après  la  conviction  où  il  serait  que  l'enfant  royal 
aurait  péri  victime  du  poison  administré  par  ordre  du  Directoire, 
postérieurement  à  l'époque  ci-dessus  relatée  3.  » 

Déposition  verbale  de  Damont. 

k  Ce  jourd'hui  seize  août  mil  huit  cent  dix-sept,  est  comparu  au 
ministère  de  la  police  générale,  sur  l'invitation  qu'il  en  a  reçue,  le 
sieur  Damont,  Antoine,  âgé  de  soixante  et  douze  ans  et  demi, 
demeurant,  depuis  quarante  ans,  rue  du  Faubourg-Saint-Martin, 
n°  11,  lequel,  d'après  les  diverses  interpellations  qui  lui  ont  été 
faites,  a  déclaré  savoir  : 

«  Que  le  Comité  civil  de  la  Section  du  Faubourg  du  Nord  ayant 
eu  à  désigner  un  commissaire  civil  pour  être  de  service  au  Temple, 


1  La  Note  du  comte  Angles  porte  par  erreur  9  juin. 

2  Jamais  cet  ouvrage  n'a  paru.  ' 

3  On  n'ignore  pas  que  c'est  précisément  ce  que  dit  Regnault-Warin  dans  son 
roman  :  Le  Cimetière  de  la  Madeleine,  où  après  avoir  fait  évader  le  Dauphin  du 
Temple,  il  le  fait  empoisonner  plus  tard  par  ordre  des  Pentarques  du  Directoire. 
C'est  dans  ce  livre  que  le  sieur  Roussiale  avait  puisé  sa  version  de  l'évasion  du 
Dauphin. 


SA    MORT   ATT   TEMPLE  133 

le  20  prairial  an  III,  il  s'ètail  nommé  Lui-même,  so  trouvant  prési- 
dent audit  Comité,  désirant  remplir  auprès  des  membres  d'une 
famille  à  laquelle  il  était  toujours  dévoué,  les  fonctions  qui  l'appe- 
laient à  veiller,  pendant  vingt-quatre  heures,  à  ce  qu'il  fût  pourvu 
à  tous  ses  besoins  ; 

«  Qu'il  se  rendit  au  Temple  le  20  prairial  à  midi,  qu'à  son  arri- 
vée, il  vit  l'enfant  royal  qui  lui  parut  dans  un  état  presque  déses- 
péré ; 

«  Qu'il  reconnut  dans  cet  enfant,  quoique  ses  traits  fussent 
altérés  par  la  maladie  de  langueur  dont  il  paraissait  souffrant,  le 
même  personnage  qu'il  avait  vu,  avant  sa  détention,  donnant  la 
main  à  la  Reine  et  se  promenant  dans  son  petit  jardin,  au  bout  de 
la  terrasse  du  bord  de  l'eau  ; 

«  Que  les  gardiens  Lasne  et  Gomain  (sic),  ainsi  que  les  per- 
sonnes de  service  au  Temple,  avaient  pour  le  jeune  prince  défé- 
rence et  respect  ; 

«  Que  Lasne  ne  voulait  point  croire  que  le  prince  fût  dans  un 
danger  aussi  imminent  de  finir  ses  jours,  tout  en  paraissant  le 
craindre  ; 

Que  Louis  XVII  mourut  ce  jour-là,  à  trois  heures,  et  que  ses 
dernières  paroles  furent  celles-ci  :  «Mettez-moi  dans  un  endroit 
où  je  ne  souffre  pas  autant.  » 

«  Qu'il  n'y  avait  dans  la  chambre,  au  moment  où  le  prince 
expira,  que  Lasne  et  lui,  déclarant;  Gomin  s'étant  rendu  à  la  Con- 
vention pour  l'informer  de  la  situation  désespérée  du  prince  ; 

«  Qu'en   attendant   des  instructions    de  la  Convention    ou   du 
«• 
Comité  de  surete  générale,  il  fut  décide  de  tenir  secret  le  décès  du 

prince  ; 

«  Que  quatre  députés  se  rendirent  au  Temple,  le  lendemain  21, 
vers  les  onze  heures,  pour  constater  le  décès  ; 

«  Qu'il  était  d'abord  question  de  l'enterrer  sans  aucune  for- 
malité, mais  qu'il  fut  observé  aux  députés  que  la  garde  pourrait 
mettre  opposition  à  la  sortie  de  la  bière  ;  que,  sur  cette  observation, 
on  fit  monter  les  officiers  des  gardes  nationaux  des  garde  montante 
et  descendante,  lesquels  reconnurent  la  personne  du  prince  et 
purent  en  vérifier  la  mort  ; 

«  Qu'à  l'expiration  de  ses  vingt-quatre  heures  de  service,  le  sieur 
Damont  dut  continuer  ses  fonctions  de  surveillance,  dans  lesquelles 
il  devait  être  remplacé  par  un  membre  du  Comité  de  la  Section  de 
la  Réunion  ; 


134  louis  xvn, 

«  Qu'il  a  assisté  à  l'ouverture  du  corps,  exécutée  par  MM.  Pel- 
letan  Dumangin  et  deux  autres  officiers  de  santé  ;  que  voyant 
M.  Pelletan  disposé  à  couper  les  cheveux  du  prince,  pour  ouvrir  et 
examiner  son  cerveau,  il  le  pria  de  lui  donner  quelques-uns  de  ses 
cheveux  ;  ce  qu'il  fit,  en  prenant  des  précautions  pour  que  son 
action  ne  fût  pas  remarquée  de  M.  Dumangin,  dont  les  opinions 
étaient  connues  pour  très  sévères  et  analogues  aux  circons- 
tances ; 

«  Qu'il  reçut,  de  M.  Pelletan,  une  touffe  de  cheveux  qu'il  a  enve- 
loppée dans  un  journal  de  ce  temps-là,  ainsi  qu'il  peut  en  justifier  ; 
qu'il  a  donné  des  particules  de  ces  cheveux  à  des  personnes  dont 
les  bons  sentiments  lui  étaient  connus,  notamment  à  M.  Ramier, 
peintre,  qui  demeurait  sur  son  carré,  dans  la  même  maison,  et  qui 
habite,  aujourd'hui,  rue  des  Petites-Écuries  ;  que  l'épouse  dudit 
Ramier,  née  Roussiale,  sœur  de  l'avoué  de  ce  nom,  qui  demeure 
rue  du  Four- Saint-Germain,  n°  44,  en  a  fait  faire  un  petit  bijou  où 
ces  cheveux  sont  tressés  en  Pensée,  qu'elle  a  jointe  à  celle  des  che- 
veux d'un  enfant  chéri  qu'elle  a  perdu-, 

«  Et  ledit  sieur  Damont  nous  a  présenté  une  boîte  en  maroquin 
rouge,  fermant  à  clef,  dans  laquelle  se  trouvait  inclus  un  coffret  en 
velours  blanc,  parsemé  au  dedans  et  à  l'extérieur  de  fleurs  de  lis 
d'or  ;  sur  le  couvercle  est  brodé,  sur  un  fond  bleu,  l'écusson  de 
France,  et  au-dessous  est  appliqué  un  maroquin  sur  lequel  a  été 
gravée  cette  inscription  : 

Cheveux  de  Sa  Majesté  Louis  XVII,  conservés  par  le  sieur 
Damont,  renfermés  dans  ce  coffre  par  les  soins  du  sieur  L.-J. 
GoMn,  chef  de  la  5e  légion. 

1815 

«  Dans  l'intérieur  dudit  coffret,  est  renfermée  une  assez  forte 
pincée  de  cheveux  blonds  dorés,  que  ledit  sieur  Damont  nous  a  dit 
être  dans  la  même  feuille  de  journal,  que  celle  où  il  a  enveloppé 
les  cheveux  remis  par  M.  Pelletan,  ainsi  qu'il  peut  s'en  rappeler. 

«  Et  ledit  sieur  Damont,  interpellé  de  nous  dire  s'il  n'a  point  fait 
de  démarches  pour  faire  hommage  de  ces  précieux  restes  à  quel- 
ques membres  de  la  famille  royale,  a  ajouté  : 

«  Que  telle  était  son  intention  ;  qu'il  avait  été  introduit  par 
M.  de  Murinais  chez  M.  le  duc  d'Avaray,  quelques  jours  avant  le 
20  mars  1815,  et  qu'il  en  avait  été  parfaitement  accueilli  ; 


SA   MORT   AU   TEMPLE  135 

«  Que  ce  personnage  devait  le  présenter  à  S.  A.  R.  Madame  la 
duchesse  d'Angoulême,  mais  qu'ayant  manqué  un  ou  deux  rendez- 
vous,  de  nouveaux  malheurs  affligèrent  la  famille  royale,  et  il  ne 
fut  point  présenté  ;  que,  depuis  1815,  il  attendait  que  des  circons- 
tances rappelassent  le  dépôt  dont  il  est  chargé  ; 

«  Qu'il  y  a  environ  un  mois,  M.  Roussiale,  avoué,  vint  lui  de- 
mander s'il  avait  toujours  les  cheveux  dont  il  avait  donné  une 
petite  partie  à  sa  sœur  Mme  Ramier  ; 

«  Que,  sur  l'affirmative,  il  lui  offrit  de  le  présenter  à  M.  le  duc 
de  Grammont,  capitaine  des  gardes  du  corps  de  Sa  Majesté,  propo- 
sition qui  fut  acceptée  ; 

«  Que,  sur  la  présentation  de  M.  Roussiale,  il  fut  admis  au  pa- 
villon de  Flore,  chez  M.  le  duc  de  Grammont,  qui,  à  l'examen  des 
cheveux,  prétendit  que  ce  n'étaient  point  les  cheveux  du  Dauphin  ; 
qu'ils  étaient  d'un  blond  plus  clair  *,  qu'il  avait  eu  occasion  de  le 
bien  connaître,  sa  belle-mère  ayant  été  gouvernante  des  enfants  de 
France  ;  et  qu'il  fut  observé  par  lui,  déclarant,  que  les  cheveux 
d'un  enfant  devenaient  plus  foncés  avec  l'âge,  et  qu'il  attestait  ces 
cheveux  être  bien  ceux  de  Louis  XVII,  dont  il  avait  vu  les  derniers 
moments  au  Temple  ; 

«  Que  le  duc  de  Grammont  parut  tenir  à  son  opinion  et  sonna 
pour  demander  son  déjeuner  ;  ce  qui  fut  pour  M.  Roussiale  et  lui 
une  annonce  de  se  retirer  ; 

«  Que  M.  Roussiale,  en  s'éloignant,  parut  annoncer  des  informa- 
tions et  vérifications  dont  il  devait  rendre  compte  à  M.  le  duc  ; 

«  Qu'enfin,  il  y  a  environ  huit  jours,  il  croit  avoir  eu  l'explica- 
tion de  ce  qui  s'est  passé  ;  qu'ayant  vu  M.  Roussiale,  il  se  plaignit 
de  l'accueil  qu'il  avait  reçu  de  M.  le  duc  de  Grammont,  lequel 
avait  paru  le  soupçonner  de  lui  avoir  présenté  des  cheveux  qui 
n'étaient  point  ceux  du  prince  ; 

«  Que  le  sieur  Roussiale* lui  observa  que  ces  cheveux  pouvaient 
bien  être  ceux  de  l'enfant  mort  au  Temple,  mais  que  cet  enfant 
n'était  point  Louis  XVII  ;  qu'il  faisait  un   ouvrage   là-dessus  2,  et 

1  Le  duc  de  Grammont  aurait  dû  savoir,  ce  qui  n'est  ignoré  de  personne,  que  les 
cheveux  blonds  d'un  enfant  peuvent  passer  au  brun  le  plus  foncé,  à  mesure  qu'il 
avance  en  âge,  et  que  ce  changement  se  produit  très  fréquemment. 

2  Jamais,  comme  nous  l'avons  dit  plus  haut  dans  une  note,  cet  ouvrage  n'a  été 
publié.  Le  sieur  Roussiale,  en  prétendant  que  le  Dauphin  s'était  évadé  du  Temple, 
et  que  longtemps  après  il  avait  été  empoisonné  par  le  Directoire,  ne  faisait,  comme 
nous  l'avons  dit  plus  haut,  que  reproduire  la  version  du  roman  :  Le  Cimetière  de  la 
Madeleine,  par  Regnault  Warin. 


136  LOUIS  XVII, 

que  le  véritable  Louis  XYII  avait  été  empoisonné  par  le  Directoire, 
enfin  que  l'enfant  vu  par  lui,  Damont,  n'était  qu'un  enfant  subs- 
titué ;  que  ces  explications  furent  données  par  le  nommé  Roussiale, 
en  raison  de  ce  qu'il  lui  avait  été  d'abord  objecté  qu'il  croyait  donc 
aux  impostures  du  prétendu  Louis  XVII  ',  en  ce  moment  mis  en 
cause  à  Rouen,  mais  qu'à  cette  occasion,  le  sieur  Roussiale  avait 
paru  bien  convaincu  du  rôle  extravagant  que  cet  individu  a  entre- 
pris déjouer  devant  les  tribunaux. 

«  Lecture  faite  au  sieur  Damont  de  la  présente  déclaration,  il  l'a 
reconnue  véritable  dans  tous  ses  détails,  s'engageant  à  ne  point  se 
dessaisir  des  cheveux  de  Louis  XVII,  dont  il  reste  dépositaire, 
qu'après  en  avoir  prévenu  S.  E.  le  Ministre  de  la  Police  générale 
et  avoir  reçu  son  autorisation. 

«  Signé  :  Damont.  » 

(Signature  autographe.  La  pièce  a  été  par  lui 
paraphée  à  chaque  page  2). 


III 


Nouvelle  de  la  mort  de  Louis  X  VII,  dans  le  camp  des  Princes  et 
en  Vendée.  —  Avènement  de  Louis  XVIII. 

» 
Dès  le  14  juin  1795,  des  lettres   de  Râle  apprirent  au  prince  de 

Gondé,  qui  se  trouvait  avec  son  armée  au  camp  de  Steinstadt,  la 
mort  de  Louis  XVII.  Le  Prince  et  ses  compagnons  d'armes  n'hési- 
tèrent point  à  l'attribuer  à  un  poison  lent.  Aussitôt,  Gondé  envoya 
son  premier  écuyer  le  comte  de  Damas  et  le  chevalier  de  Lageard, 
gentilhomme  du  duc  de  Berry,  pour  porter  cette  nouvelle  à  Vérone, 


1  Mathurin  Bruneau,  dont  l'affaire  se  jugeait  alors  à  Rouen. 

2  Comme  on  le  voit  par  ce  procès-verbal,  les  agents  du  comte  Decazes,  sans  tenir 
le  moindre  compte  des  propos  sans  portée  du  duc  de  Grammont  et  d'un  illuminé,  s'en 
rapportaient  pleinement  à  la  déclaration  d'un  témoin  oculaire,  non  suspect,  requis 
légalement  autrefois  de  se  rendre  au  Temple,  en  qualité  de  commissaire  civil,  qui 
avait  été  investi  du  droit  d'y  constater  ce  qui  s'y  passait,  et  qui,  en  affirmant  qu'il 
avait  vu  mourir  sous  ses  yeux  le  jeune  Louis  XVII,  doit  être  cru  sur  parole.  La  vali- 
dité de  cette  seconde  déposition  de  Damont  a  été  consacrée  de  plus,  par  un  arrêt  de 
la  Cour  d'appel  de  Paris,  en  date  du  28  février  1874,  rendu  pour  débouter  de  leurs 
prétentions  les  héritiers  du  faux  dauphin  Naiindorff.  On  peut  même  dire  que  cet 
acte  est  une  des  principales  bases  sur  lesquelles  est  motivé  cet  arrêt. 


SA  MORT   AT'   TEMPLE  LIT 

au  comte  de  Provence,  ainsi  que  les  hommages  et  les  compliments 
des  princes  *. 

Le  16,  au  camp  de  Steinstadt,  eut  lieu  une  touchante  cérémonie 
à  l'occasion  de  la  mort  du  jeune  Roi  et  de  la  proclamation  de 
Louis  XVIII. 

A  dix  heures  du  matin,  l'armée,  par  ordre  de  Gondé,  prit  les 
armes  et  forma  les  trois  côtés  d'un  carré  long,  dont  un  hois  taillis 
faisait  le  quatrième.  Le  prince  de  Gondé,  accompagné  des  ducs  de 
Berry,  de  Bourbon,  d'Enghien  et  de  tout,  son  quartier  général. 
entra  dans  l'enceinte,  et  la  messe  fut  célébrée  à  un  autel  dressé 
sur  la  lisière  du  taillis.  L'infanterie  noble  formait  la  première  ligne. 
Derrière  elle  étaient  échelonnés  des  piquets  des  escadrons  nobles, 
des  hussards  de  Baschy,  de  Mirabeau,  des  trois  armes,  l'artillerie, 
les  Suisses,  la  prévôté  ;  enfin  tous  les  corps  qui  composaient  l'armée 
s'y  étaient  rendus  en  totalité  ou  par  détachements.  L'armée  faisait 
face  à  la  France  2. 

Le  service  fini,  le  prince  de  Condé  annonça  à  haute  voix  la  mort 
du  jeune  Roi  et  l'avènement  de  son  successeur. 

Voici  un  fragment  de  son  discours  : 

«  Messieurs,  à  peine  les  tombeaux  de  l'infortuné  Louis  XVI.  do 
son  auguste  compagne  et  de  leur  respectable  sœur  se  sont-ils 
refermés,  que  nous  les  voyons  se  rouvrir  pour  réunir  à  ces  illus- 
tres victimes  l'objet  le  plus  intéressant  de  notre  amour,  de  nos 
espérances  et  de  nos  respects  ;  ce  jeune  rejeton  de  tant  de  rois, 
dont  la  naissance  seule  paraissait  annoncer  le  bonheur  de  ses 
sujets,  puisqu'il  était  formé  du  sang  d'Henri  IV  et  de  Marie-Thérèse, 
vient  de  succomber  sous  le  poids  de  ses  fers  et  de  sa  cruelle  exis- 
tence. Ce  n'est  malheureusement  pas  pour  la  première  fois  que  j'ai 
eu  à  vous  rappeler  qu'il  est  de  principe  que  le  Roi  ne  meurt  pas 
en  France  ;  jurons  donc  au  prince  auguste  qui  devient  aujourd'hui 
le  nôtre,  de  verser  jusqu'à  la  dernière  goutte  de  notre  sang 

«  Messieurs ,  le  roi  Louis  XVII  est  mort ,  vive  le  roi 
Louis  XVIII 3  !  » 

1  Campagnes  sous  les  ordres  de  Son  Altesse  sèrènissime  Ms*  Je  prince  de  Condê, 
par  le  marquis  d'Ecquevilly.  Paris,  1818,  3  volumes  in-8<>. 

2  Journal  d'un  fourrier  de  l'armée  de  Condê,  Jacques  de  Thiboust  de  Puisact, 
député  de  l'Orne,  publié  par  le  comte  Gérard  de  Contades.  Un  vol.  in-8°.  Paris, 
Didier,  1882. 

3  Le  texte  de  ce  discours,  dont  l'authenticité  ne  salirait  être  douteuse,  est  donné 
en  entier  dans  les  Mémoires  de  la  Maison  de  Condé,  dans  Les  Campagnes  du 
Corps  sous  les  ordres  du  prince  de  Condé,  par  le  marquis  d'Ecquevilly.  un  île  ses 


138  LOUIS  XVII, 

Condé,  élevant  ensuite  son  chapeau  en  l'air,  cria  :  Vive  le  Roi  ! 
Et  ce  cri,  répété  par  plusieurs  milliers  de  voix,  retentit  sur  toute  la 
ligne,  de  manière  à  être  entendu  par  l'armée  républicaine,  campée 
sur  la  rive  gauche  du  Rhin. 

De  son  côté,  Charette,  dans  un  manifeste,  daté  de  son  camp  de 
Belleville  (26  juin  1795),  et  dont  l'authenticité  non  plus  n'a  jamais 
été  démentie,  annonçait  en  ces  termes  la  mort  de  Louis  XVII  : 

«  Nous  avons  appris  que  le  fils  infortuné  de  notre  malheureux 
Monarque,  notre  Roi,  avait  été  lâchement  empoisonné  par  cette 
secte  impie  et  barbare,  qui,  loin  d'être  anéantie,  désole  encore  ce 
malheureux  royaume.  » 

Des  partisans  du  soi-disant  baron  de  Richemont,  l'un  des  faux 
dauphins,  ont  eu  l'impudence  de  donner,  comme  authentique,  une 
proclamation  de  Gharette  attestant  l'existence  de  Louis  XVII,  à  une 
époque  postérieure  au  8  juin.  Mais  c'est  une  pièce  apocryphe  dont 
le  texte  est  presque  entièrement  emprunté  au  roman  :  Le  Cimetière 
de  la  Madeleine,  publié  par  Regnault-Warin,  en  1801. 

Il  existe  une  autre  proclamation  de  Gharette,  en  date  du  22  juin, 
que  M.  de  la  Sicotière,  dans  son  savant  travail  sur  les  Articles 
secrets   de  la  Jaunaye,  considère  à  bon  droit  comme  suspecte  *. 

Il  est  essentiel  de  remarquer  que  jamais  aucun  des  chefs  Ven- 
déens n'a  cru  à  la  prétendue  évasion  de  Louis  XVII,  et  que  tous, 
sans  exception,  ont  proclamé  Louis  XVIII.  S'ils  avaient  eu  la 
moindre  preuve  de  l'existence  du  jeune  prince,  comment  supposer 
que,  parmi  des  hommes  si  profondément  royalistes,  si  imbus  des 
principes  de  la  légitimité,  aucune  voix  ne  se  fût  élevée  pour  pro- 
clamer la  vérité  et  pour  crier  à  l'usurpation  ! 

Louis  XVIII  fit  part  de  son  avènement  aux  diverses  puissances 
de  l'Europe  et  fut  reconnu  sans  contestation  aucune.  Beauchesne  a 
cité  la  lettre  autographe  qu'il  écrivait  à  ce  propos  au  roi  de  Sar- 
daigne,  le  24  juin.  En  même  temps,  le  nouveau  Roi  sans  royaume 
adressait  une  proclamation  qui  fut  répandue  à  profusion  dans  toute 
la  France  2. 

aides  de  camp,  et  dans  le  Journal  d'un  fourrier  de  l'armée  de  Condé.  Le  Moni- 
teur universel  du  16  messidor  an  III  attaqua  cette  proclamation  dans  un  article  des 
plus  acerbes,  en  tête  de  ses  colonnes. 

1  Les  articles  secrets:  Pacification  de  la  Vendée  en  1795,  par  L.  de  la  Sicotière, 
p.  31,  32  et  33. 

2  Elle  fut  imprimée  par  les  soins  de  Crapart,  ancien  éditeur  de  l'Ami  du  Roi,  et 
dans  Paris  même,  sans  que  la  police  de  la  Convention  en  pût  découvrir  le  dépôt 
des  exemplaires.  (Eckard,  3»  édition.) 


SA  MORT   AU    TEMPLE  139 

Louis  XVIII,  qui  pouvait  constater  que  le  gouvernement  révolu- 
tionnaire était  usé,  était  bien  loin  de  se  douter  alors  qu'un  homme 
de  génie,  encore  inconnu,  lui  barrerait  pendant  quinze  ans  le  che- 
min du  trône.  À  la  distance  où  nous  sommes,  et  sachant  ce  que 
nous  savons  du  caractère  si  peu  guerroyant  de  ce  prince  spirituel 
et  sceptique,  on  ne  peut  s'empêcher  de  sourire  en  lisant  le  début 
de  sa  proclamation  : 

«  Les  impénétrables  décrets  de  la  Providence,  en  nous  appelant 
au  trône,  ont  établi  une  conformité  frappante  entre  les  commence- 
ments de  notre  règne  et  celui  de  Henri  IV,  comme  s'ils  eussent 
voulu  nous  avertir  de  prendre  ce  grand  Roi  pour  modèle...  » 

La  prédiction  de  la  fin  est  plus  vraie  et  plus  heureuse  :  «  Non, 

nous  ne  saurions  en  douter,  le  cri  de  vive  le  Roi  !  succédera  à  des 

clameurs   séditieuses,   et  nos   fidèles  sujets   viendront  autour  du 

trône  combattre  encore  pour  sa  défense  et  lire  dans  nos  regards 

oubli  du  passé.  » 

IV 

Fausses  nouvelles  à  propos  de  la  mort  de  Louis  XVII  et  sur  sa 
prétendue  évasion. 

Rien  n'est  plus  intéressant  que  de  consulter  les  papiers  de  la 
police  sur  les  bruits  divers  qui  coururent  dans  Paris  au  moment  de 
la  mort  de  Louis  XVII. 

«  22  prairial  an  III.  La  mort  du  petit  Gapet  a  donné  lieu  à  des 
opinions  différentes.  Dans  les  groupes,  les  uns,  dont  la  figure  pa- 
raissait allongée,  disaient  :  «  Il  a  sans  doute  été  empoisonné,  car 
pourquoi  avoir  caché  sa  maladie  !  »  D'autres  semblaient  en  douter  ; 
d'autres  enfin  disaient  :  «  Cet  enfant  est  bien  heureux,  et  nous  aussi  \ 
il  faut  espérer  que  cet  événement  enlèvera  tout  espoir  aux  royalis- 
tes, qui,  privés  de  ce  point  de  ralliement  dans  l'intérieur,  cesseront 
peut-être  de  nous  tourmenter  et  de  mettre  des  entraves  aux  me- 
sures que  nos  législateurs  proposent  pour  faire  le  bonheur  du 
peuple  *. 

«  Dans  les  cafés  on  a  tenu  hier  à  peu  près  les  mêmes  propos  sur 
la  mort  du  fils  de  Gapet...  On  y  ajoutait  :  Si  les  bulletins  de  sa  ma- 


1  Tableaux  de  la  Révolution  française  publiés  sur  les  papiers  inédits  du  dé- 
partement et  de  la  police  secrète  de  Paris,  par  Adolphe  Schmidt,  professeur  d'his- 
toire à  l'université  d'Iéna.  Leipzig,  3  vol.  in-8°.  1869.  —  T.  II,  p.  355. 


140  LOUIS  XVII, 

ladie,  ainsi  qu'il  est  d'usage,  avaient  été  tous  les  jours  rapportés  à 
la  Convention,  on  aurait  évité  une  infinité  de  propos  médisants  et 
même  calomnieux,  que  les  malveillants  et  les  royalistes  affecteront 
de  publier  tant  à  Paris  que  dehors  * .  » 

«  23  prairial.  La  mort  du  petit  Gapet,  pour  les  vrais  républi- 
cains, est  un  sujet  de  tranquillité  et  d'espérance  ;  pour  ceux  qui 
regrettent  le  temps  passé,  elle  fait  matière  à  inquiétudes  résultantes 
des  conjectures  qu'ils  forment  sur  cette  mort,  que  plusieurs  d'entre 
eux  voudraient  faire  regarder  comme  prématurée  et  peu  naturelle  : 
ceux-ci  se  permettent  même  de  dire  qu'un  événement  pareil  pourra 
nous  exposer  à  voir  se  renouveler  plus  que  jamais  les  fureurs  de  la 
guerre  vendéenne,  que  l'on  assure,  dans  une  partie  de  Paris,  être 
suscitée  et  alimentée  avec  force  par  l'Angleterre2.  « 

«  24  prairial.  Dans  le  quartier  du  Temple  le  peuple  disait  hau- 
tement que  les  préparatifs  faits  pour  l'enterrement  du  petit  Capet 
n'étaient  qu'une  feinte,  qu'il  n'était  pas  mort,  et  qu'on  l'avait  fait 
partir  et  sauver  bien  loin 3.  » 

A  propos  de  cette  évasion  supposée,  la  police,  à  quelques  mois 
de  là,  recueillait  ce  bruit  étrange  : 

«  Des  particuliers  s'entretenaient,  au  bas  du  Pont-Neuf,  sur  le 
départ  de  la  fille  de  Capet  et  son  arrivée  en  Autriche.  Un  de  ces 
particuliers,  prenant  la  parole,  dit  :  «  que  son  frère,  que  l'on  disait 
mort,  ne  l'était  pas  ;  que  le  jour  de  cette  prétendue  mort,  il  était 
de  garde  au  Temple  ;  qu'il  vit  passer,  pendant  qu'il  était  en  faction, 
plusieurs  baignoires  couvertes  qui  sortaient  de  la  tour,  qu'un  de 
ceux  qui  portaient  ces  baignoires  ayant  fait  un  faux  pas,  il  a 
entendu  un  cri  d'enfant  sortir  d'une  de  ces  baignoires*. 

«  26  prairial.  Au  café  Yalois,  toujours  à  peu  près  les  mêmes 
visages  :  la  conversation  de  ces  habitués  ne  respire  rien  moins  que 

les  principes  républicains ;  ils   parlaient  plus  en   aristocrates 

prononcés  qu'en  conspirateurs  ;  on  y  a  tourné  en  ridicule  le  procès- 
verbal  de  l'ouverture  du  corps  du  petit  Capet5.  » 

«  29  prairial...  Dans  les  cafés  du  Palais-Égalité  on  parlait  de  la 
fille  de  Louis  Capet  ;  les  uns  disaient  :  «  Elle  périt  de  langueur,  on 


1  Ibidem,  p.  355. 

2  Ibidem,  p.  356. 

3  Ibidem,  p.  356. 

*  Ibidem,  T.  III,  p.  5. 
5  Ibidem.,  t.  II,  p.  357. 


sv    MORT  AL    TEMPLE  141 

lui  a  donné  un  poison  lent  ;  »  d'autres,  «  qu'il  sérail  de  la  loyauté 
de  la  nation  française  de  la  renvoyer  chez  ses  parents1.  » 

«  29  messidor  an  111.  Copie  de  la  lettre  du  Roi  de  France  à  S.  A. 
Mer  le  prince  de  Gondé,  dont  voici  ta  substance  :  «  Le  prétendu 
Roi,  ci-devant  Monsieur,  parle  de  sa  douleur  sur  la  perte  de  son 
neveu  et  annonce  l'espérance  qu'un  jour  viendra  où,  après  avoir, 
comme  Henri  IV,  reconquis  son  royaume,  il  pourra,  comme 
Louis  XII,  mériter  le  titre  de  Père  de  son  peuple,  et  qu'il  compte  sur 
l'attachement  de  ses  braves  gentilshommes  et  de  ses  fidèles  troupes 
pour  faire  éclore  l'aurore  de  ce  beau  jour.  «  Signé  :  Louis  2.  » 

Le  bruit  qui  prit  le  plus  de  consistance  à  cette  époque,  c'est  que 
Louis  XVII  était  mort  d'un  poison  lent,  qui  lui  avait  été  administré 
dans  un  plat  d'èpinards  3,  par  ordre  du  Comité  de  sûreté  générale. 
Ce  qui  semblait  donner  à  ce  bruit  quelque  vraisemblance,  c'étaient 
les  atroces  paroles  qu'avaient  prononcées  à  la  tribune  plusieurs 
conventionnels,  paroles  qui  revenaient  à  la  mémoire  des  royalistes 
et  qu'ils  avaient  soin  de  rappeler.  Comment  oublier,  disaient-ils,  le 
langage  de  Vlailhe,  lors  du  procès  de  Louis  XVI  ?  «  Cet  enfant  n'est 
pas  encore  coupable  ;  il  n'a  pas  encore  eu  le  temps  de  partager  les 
iniquités  des  Bourbons.  Vous  avez  à  balancer  sa  destinée  avec  les 
intérêts  de  la  République.  Vous  aurez  à  prononcer  sur  cette  grande 
question  échappée  du  cœur  de  Montesquieu  :  «  Il  y  a  dans  les  Etats 
où  l'on  fait  le  plus  de  cas  de  la  liberté,  des  lois  qui  la  violent  contre 
un  seul.  4»  Et  j'avoue,  ajoutait  Mailhe,  que  l'usage  des  peuples  les 
plus  libres  qui  aient  jamais  été  sur  la  terre,  me  fait  croire  qu'il  y  a 
des  cas  où  il  faut  mettre,  pour  un  moment,  un  voile  sur  la 
liberté,  comme  on  cache  les  statues  des  dieux  s.  » 

Ou  bien  l'opinion  de  l'ex-capucin  Chabot  :  «  Que  c'était  à  l'apo- 
thicaire de  délivrer  la  France  du  fils  de  Gapet  ?  » 

Ou  bien  encore  celle  de  Brival,  qui  reprochait  à  la  Convention 
d'avoir  commis  beaucoup  de  crimes  inutiles,  et  de  n'avoir  pas  con- 
sommé celui-là  ? 


1  Ibidem,  t.  II,  p.  357. 

*  Ibidem,  t.  II,  p.  271. 

3  Le  Règne  de  Louis  XVII  (par  Serieys),  et  Mémoires  historiques  sur 
Louis  XVII,  par  Eckard. 

*  De  l'Esprit  des  lois,  liv.  XII,  chap.  XIX. 

5  Mailhe,  en  citant  l'opinion  de  Montesquieu,  avait  eu  soin,  avec  la  plus  insigne 
mauvaise  foi,  de  supprimer  ce  qui  suit  :  «  Mais,  de  quelque  manière  que  le  peuple 
les  donne,  Cicéron  veut  qu'on  les  abolisse,  parce  que  la  force  de  la  loi  ne  consiste 
qu'en  ce  qu'elle  statue  sur  tout  le  monde.  » 


142  louis  xvii, 

Gomment  ne  pas  se  rappeler  aussi  tant  d'autres  paroles  atroces 
du  même  genre,  notamment  celles  que  Barère,  le  1er  août  1793, 
prononça,  dans  un  rapport  sur  la  conduite  de  l'Europe  à  l'égard  de 
la  France  :  «  Est-ce  notre  indifférence  pour  la  famille  Capet  qui  a 
abusé  ainsi  nos  ennemis?  Eh  bien  !  il  est  temps  d'extirper  tous  les 
rejetons  de  la  royauté.  » 

Delille,  dans  son  poème  de  la  Pitié,  a,  lui  aussi,  exprimé  l'opi- 
nion de  l'empoisonnement,  mais  il  repousse  en  même  temps  la 
fable  de  la  substitution  d'un  autre  enfant  au  royal  prisonnier  du 
Temple  : 

...  Mais  quoi  !  pour  remplacer  cet  enfant  plein  d'attraits, 
Quel  visage  enchanteur  eût  imité  ses  traits  ? 
L'œil  le  moins  soupçonneux  eût  percé  le  mystère  ; 
Et  la  beauté  du  fils  aurait  trahi  la  mère. 
Aujourd'hui,  plus  d'amis,  de  sujets,  de  vengeur  ; 
Chaque  jour  dans  son  sein  verse  un  poison  rongeur. 
Quelles  mains  ont  hâté  son  atteinte  funeste  ? 
Le  monde  apprit  sa  fin,  la  tombe  sait  le  reste  *. 

Michaud  dit  dans  une  des  notes  ajoutées  par  lui  à  ce  poème  : 
«  Ce  qu'il  y  a  de  certain,  c'est  que,  sous  Robespierre,  on  avait 
offert  une  somme  de  cent  mille  écus  à  un  apothicaire,  pour  avoir 
le  secret  d'un  poison  lent  et  efficace.  »  Mais  ce  n'était  là  qu'une 
induction  à  laquelle  ne  s'était  point  arrêté  ce  même  Michaud.  Dès 
1796,  dans  un  recueil  pseudonyme,  il  se  prononçait  pour  l'opinion 
contraire  :  «  Nous  sommes  loin  de  croire,  comme  on  l'a  dit,  qu'il 
ait  été  empoisonné  -,  mais  ce  que  nous  pouvons  affirmer,  c'est  que 
la  Commune  du  31  mai  a  tenté,  plusieurs  fois,  de  s'en  délivrer  de 
la  même  manière2.  »  Dans  un  autre  opuscule,  un  anonyme,  vers 
la  même  époque,  apostrophe  ainsi  Tallien  :  «  ...  N'écoutant  qu'une 
juste  indignation,  je  découvrirai  l'affreux  tableau  du  passé  :  je 
dirai  en  quel  lieu,  à  quelle  heure  et  par  quels  monstres  fut  préparé 
ce  breuvage  mortel,  et  comment  expira  cette  innocente  victime  du 
Temple  3.  » 


*  La  Pitié,  chant  III. 

5  Adieux  de  Marie-Thêrèse-Charlotte  de  Bourbon,  ou  Almanach  pour  1796, 
par  M.  d'Albine  (Michaud).  Bâle,  Tourneisen  (lisez,  Paris,  Gueffier).  In-18,  p.  105. 

3  Manuel  des  Assemblées  primaires  et  électorales  de  France.  Hambourg  (Paris), 
in-12,  sans  date  ;  ouvrage  attribué  au  député  Dumont,  transfuge  de  la  Montagne. 


SA  MORT  AV,    TEMPLE  143 

Enfin,  nombre  de  personnes,  frappées  de  la  prompte  mort  de 
Desault,  répandirent  le  bruit,  bruit  sans  aucun  fondement,  qu'il 
avait  été  empoisonné  pour  avoir  refusé  de  prêter  les  mains  à  des 
desseins  criminels  sur  la  personne  de  Louis  XVII.  Le  caractère 
bien  connu  de  Desault  et  le  procès-verbal  d'autopsie  du  prince 
écartent  suffisamment  tous  les  soupçons  d'un  crime.  Desault  lui- 
même,  interrogé  par  Beaulieu,  qui  l'avait  connu  dans  la  prison  du 
Luxembourg,  lui  déclara,  après  ses  visites  au  Temple,  qu'il  ne 
croyait  pas  qu'un  poison  eût  été  administré  au  petit  prince  auquel 
il  donnait  des  soins  *.  «  Je  rapporte,  ajoute  Beaulieu,  ce  que 
M.  Desault  m'a  dit,  et  il  me  parlait  avec  l'air  de  la  franchise.  » 
Desault  avait  tenu  le  même  langage  à  un  de  ses  plus  intimes  amis, 
au  libraire  Nicolle,  qui,  à  plusieurs  reprises,  raconta  cette  particu- 
larité à  Eckard. 

On  ne  saurait  donc  accuser  la  Convention  du  crime  d'empoison- 
nement, mais  ne  commit-elle  pas  un  crime  plus  grand  encore,  en 
livrant  cet  enfant  à  la  Commune,  en  le  laissant  pourrir  pendant 
plus  de  six  mois,  au  milieu  de  ses  déjections,  au  fond  d'un  cachot  ! 

Le  plus  profond,  le  plus  grand  publiciste  de  la  Révolution,  Mallet 
du  Pan,  en  apprenant  cette  mort,  prévit  sur-le-champ,  contraire- 
ment à  l'opinion  des  conventionnels  et  du  public,  qu'elle  porterait 
un  coup  funeste  aux  espérances  des  royalistes,  et  qu'elle  tournerait 
au  profit  de  la  République,  par  l'établissement  d'un  Conseil  exécutif, 
qui  ne  pourrait  que  la  consolider. 

«  ...  Les  questions  sur  la  régence  s'évanouissent  depuis  la  mort 
du  jeune  Roi,  »  écrivait-il,  le  17  juin  1795,  au  maréchal  de  Castries. 
ce  Vous  êtes  déjà  instruit  que  ce  malheureux  prince  a  expiré  le  8, 
à  la  suite  d'un  dépérissement  graduel  de  trois  mois,  et  deux  jours 
après  Desault,  le  chirurgien  qui  le  traitait.  Paris  est  persuadé  d'un 
empoisonnement... 

«  Paris  et  les  monarchistes  sont  consternés.  Tous  les  rapports  et 
les  réflexions  me  font  craindre  que  cette  perte  inopinée  ne  consacre 
la  République. 

«  Elle  survient  à  l'instant  même  où  la  Convention  va  publier  son 
plan  de  constitution.  Les  monarchistes  ne  se  sentant  pas  ni  n'étant 
réellement  assez  forts  pour  faire  un  Roi,  ni  même  pour  revenir  à 


1  Essais  historiques  sur  la  Révolution  de  France,  par  M.  Beaulieu,  t.  VI,  p.  196. 
Paris,  Maradan,  1803.  Cette  déclaration  de  Desault  écarte  une  fois  de  plus  l'absurde 
supposition  qu'il  n'aurait  pas  reconnu  le  Dauphin  au  Temple. 


144  louis  xvii, 

la  Constitution  de  1791,  s'étaient  vus  forcés  de  composer  avec  les 
Girondins  et  de  se  borner  à  obtenir  des  pierres  d'attente  pour  la 
réédification  monarchique.  Les  Girondins  ayant  adopté  les  bases 
mutilées  de  la  constitution  des  Etats-Unis,  les  monarchistes  deman- 
daient que  cette  imitation  fût  complète  ;  que  les  propriétaires  seuls 
fussent  représentés  et  représentants  ;  que  le  Corps  législatif  fût 
divisé  en  deux  Chambres  au  lieu  de  l'être  en  deux  sections  d'une 
même  Chambre  ;  enfin,  qu'on  admît  un  chef  et  non  un  conseil  exé- 
cutif. Pendant  la  minorité  (de  Louis  XYII),  ils  entendaient  faire 
gouverner  le  conseil  de  régence  comme  vice-président,  et  ce  mezzo 
termine  ralliait  aux  monarchistes  un  nombre  de  républicains. 

«  Aujourd'hui,  la  mort  du  Roi  fait  évanouir  ce  plan  et  prévaloir 
le  projet  du  Conseil  exécutif.  C'est  à  cette  dernière  forme  que  je 
m'attends  de  voir  rester  la  Convention  :  le  public  gémira,  le  peuple 
applaudira,  tous  obéiront. 

«  Telle  est,  Monsieur  le  Maréchal,  la  perspective  du  moment,  et 
telles  sont  les  dispositions  générales1...  » 

Ces  prévisions  de  Mallet  du  Pan  étaient  si  bien  dans  la  force  des 
choses  actuelles,  que  la  Convention,  quatre  mois  après,  avant  l'expi- 
ration de  son  mandat,  se  constituant  en  assemblée  électorale  natio- 
nale, tirait  deux  Chambres  de  son  sein,  le  Conseil  des  Cinq-Cents 
et  celui  des  Anciens,  et  confiait  le  pouvoir  exécutif,  non  à  un  seul, 
tant  elle  redoutait  le  retour  du  pouvoir  despotique,  mais  à  un 
Directoire,  composé  de  cinq  membres.  Au  régime  des  décemvirs, 
elle  n'avait  rien  trouvé  de  mieux  que  de  faire  succéder  celui  des 
Pentarques. 

La  mort  de  Louis  XYII  n'avait  pu  être  accueillie  qu'avec  une 
profonde  indifférence  par  une  assemblée  qui  avait  voté,  à  la  majo- 
rité, celle  de  Louis  XVI,  et,  presque  à  l'unanimité,  l'abolition  de  la 
royauté.  Aucun  signe  de  pitié  ni  de  haine  ne  s'était  manifesté  au 
sein  de  la  Convention,  comme  si  elle  eût  craint  de  reconnaître  dans 
cet  enfant  le  caractère  de  sa  royale  origine. 

II  n'en  fut  pas  de  même  pour  les  nombreux  royalistes  de  toute 
nuance.  Cette  mort  jeta  parmi  eux  la  consternation  et  le  désarroi. 
Tant  que  vécut  le  jeune  prisonnier  du  Temple,  c'était  vers  lui  qu'ils 
avaient  tourné  toutes  leurs  espérances,  les  uns  pour  rétablir  l'An- 


1  Mémoires  et  correspondance   de  Mallet  du  Pan,  publiés  par  Sayous,  t.  II, 
p.  146  et  suivantes. 


SA    MORT   AI"    TEMPLE  145 

cien  Régime,  les  autres  pour  consolider  les  plus  légitimes  con- 
quêtes de  la  Révolution.  Aux  constitutionnels,  il  offrait  ce  double 
avantage  :  d'être  l'héritier  des  rois  de  France  et  mineur.  Lui,  Roi, 
Lis  n'auraient  eu  à  craindre  ni  le  retour  d'une  noblesse  et  d'un 
clergé  privilégiés,  ni  le  rétablissement  de  l'ancien  pouvoir  royal. 
Avec  lui,  ils  auraient  fondé  une  monarchie  nouvelle,  sans  passé,  il 
est  vrai,  sans  tradition,  sans  prestige,  mais  une  monarchie  consti- 
tutionnelle et  libérale,  telle  qu'on  pouvait  la  rêver  alors. 

En  haine  des  excès  révolutionnaires,  le  nombre  des  partisans  de 
cette  forme  de  gouvernement  s'était  fort  multiplié  depuis  le  9  ther- 
midor, mais  de  leurs  espérances  plus  ou  moins  généreuses  ou  chi- 
mériques, ils  n'avaient  jamais  passé  à  faction.  Ils  n'en  déplorèrent 
pas  moins  cet  événement  qui  dissipait  tous  leurs  rêves. 

Quant  à  la  Convention,  composée  en  grande  partie  de  régicides, 
loin  d'avoir  rien  à  espérer,  elle  aurait  eu  tout  à  craindre  de  l'avè- 
nement de  Louis  XYII,  si  improbable  qu'il  pût  être.  Aussi  dissi- 
mula-t-elle  ses  sentiments  secrets  sous  le  masque  de  l'impassibilité. 
Elle  ne  daigna  même  pas  annoncer  officiellement  la  mort  de  cet 
enfant  aux  plénipotentiaires  espagnols  qui,  depuis  plusieurs  mois, 
s'étaient  rendus  à  Bàle  pour  réclamer  sa  délivrance.  Elle  ne  la'  notifia 
qu'à  Barthélémy,  qui  négociait  avec  eux,  mais  en  termes  d'un  laco- 
nisme et  d'une  ostentation  de  dureté  toute  républicaine  :  «  On  a 
annoncé  ce  matin  à  la  Convention  nationale  la  nouvelle  de  ïa  mort 
du  fils  de  Capet,  qui  a  été  entendue  avec  indifférence,  et  de  la  capi- 
tulation du  Luxembourg,  qui  a  été  entendue  avec  les  plus  vifs 
transports.  » 


R.  Chaxtelauze. 
{Lu.  sait''  procliainement.) 


t.  h.  — août  1883  10 


LA  REVOLUTION  ET  LE  DROIT  DE  PROPRIETE 


Les  premières  attaques  théoriques  contre  la  propriété  datent  du 
XVIIIe  siècle,  mais  elles  n'appartiennent  pas  à  la  Monarchie,  elles 
viennent  de  ses  ennemis.  Elles  remontent  à  Rousseau,  le  père  de 
la  Révolution  française. 

Portalis  qui,  sous  le  Consulat,  apportait  au  nouveau  régime  les 
idées,  le  calme,  la  science  et  le  bon  sens  de  l'ancienne  éducation  et 
de  la  vieille  jurisprudence,  ne  s'était  pas  laissé  entraîner  par 
les  sophismes  et  les  utopies  des  philosophes  ;  il  disait  :  «  Quelques 
«  philosophes  paraissent  étonnés  que  l'homme  puisse  devenir  pro- 
«  priètaire  d'une  portion  du  sol  qui  n'est  pas  son  ouvrage,  qui 
«  doit  durer  plus  que  lui,  et  qui  n'est  soumise  qu'à  des  lois  que 
«  l'homme  n'a  point  faites.  Mais  cet  étonnement  ne  cesse-t-il  pas, 
«  si  l'on  considère  tous  les  prodiges  de  sa  main-d'œuvre,  c'est-à-dire 
«  tout  ce  que  l'industrie  de  l'homme  peut  ajouter  à  l'ouvrage  de 
«  la  nature...  Si  nous  découvrons  le  berceau  des  nations,  nous 
«  demeurons  convaincus  qu'il  y  a  des  propriétaires  depuis  qu'il  y  a 
«  des  hommes...  On  trouve  dans  tous  les  temps  et  partout  des 
«  traces  du  droit  individuel  de  propriété...  Quel  est  le  pouvoir  de 
«  l'État  sur  les  biens  des  particuliers  ?  Au  citoyen  appartient  la 
«  propriété  et  au  souverain  l'empire.  Telle  est  la  maxime  de  tous 
«  les  pays  et  de  tous  les  temps.  Omnia  reœ  imperio  possidet, 
«  singuli  dominio.  (Senèque.)  » 

Il  cite  Bœhmer,  Introductio  in  jure  puUico  :  «  La  libre  et 
«  tranquille  jouissance  des  biens  qu'on  possède  est  le  droit  essentiel 
«  de  tout  peuple  qui  n'est  point  esclave,  chaque  citoyen  doit 
«  garder  sa  propriété  sans  trouble,  cette  propriété  ne  doit  jamais 
«  recevoir  d'atteinte,  elle  doit  être  assurée,  comme  la  constitution 
«  même  de  l'Etat.  » 

L'Assemblée  constituante  composée  des  disciples  de  Rousseau, 
n'avait  pas  tenu  compte  de  ces  idées  primordiales,  elle  s'inspira 
exclusivement  des  utopies  de  son  maître.  Pour  elle,  la  société  nais- 
sait d'une  convention,  d'un  contrat.  Les  institutions  et  les  lois  ont 


LA  RÉVOLUTION   ET   LE   DROIT   DE   PROPRIÉTÉ  147 

donc  la  même  origine  -,  toutes  sont  mobiles  et  variables.  La  souve- 
raineté du  peuple,  ses  conséquences  logiques  et  funestes  datent  de  là. 

«  11  est,  avait  dit  Rousseau,  contre  lanature  du  corpspolitique,  que 
«  le  souverain  s'impose  une  loi  qu'il  ne  puisse  jamais  enfreindre,  le 
«  droit  de  changer  les  formes  de  la  constitution  une  fois  établies 
«  est  la  garantie  de  toutes  les  autres...  Il  n'y  a  pas,  il  ne  peut  y 
«  avoir  aucune  loi  fondamentale  obligatoire  pour  le  corps  du, 
«  peuple,  pas  même  le  contrat  social.  »  Que  devient,  avec  cette 
théorie,  le  droit  naturel  ?  Que  sont  les  droits  imprescriptibles  ?  Il  n'y 
a  plus  ni  propriété,  ni  famille,  ni  Église,  rien  autre  que  les  rêveries 
d'une  réunion  d'hommes,  remplacées  bientôt  par  d'autres  rêveries. 

Les  étrangers  ne  s'y  trompaient  pas.  Ces  Constituants  que  la  légè- 
reté française  a  démesurément  grandis,  paraissaient,  au  reste  de 
l'Europe,  gens  de  peu  de  sens  et  de  réflexion  ;  apportant  dans  leur 
conduite  «  le  comble  de  l'imprudence,  la  quintessence  de  l'égare- 
«  ment.  »  Arthur  Young  s'étonne  que  des  hommes  «  ayant  sous  la 
«  main  une  renommée  éternelle,  jouent  ce  riche  héritage  sur  un 
«  coup  de  dès,  au  risque  d'être  maudits  comme  les  aventuriers  les 
«  plus  effrénés  qui  aient  fait  honte  à  l'humanité.  » 

Les  avertissements  furent  inutiles,  les  prévisions  dépassées.  Tous 
les  principes  faux,  l'origine  conventionnelle  de  la  société,  de  la  pro- 
priété, du  droit  naturel,  la  souveraineté  du  peuple,  sont  déposés 
au  sein  delà  nation  française.  Ils  vont  y  germer,  croître,  se  déve- 
lopper. Les  fruits  se  manifestèrent  bientôt.  Les  uns  précoces,  ins- 
tantanés ;  les  autres  plus  tardifs.  Mais  le  ferment  demeure.  Il 
s'échauffe  et  pénètre  notre  société.  Les  projets  les  plus  insensés  qui 
nous  effraient  à  cette  heure  découlent  des  maximes  formulées  par 
l'Assemblée  constituante.  Elle  avait  rédigé  la  déclaration,  afin  que 
les  réclamations  des  citoyens,  fondées  désormais  sur  des  principes 
«  simples  et  incontestables,  tournent  toujours  au  maintien  de  la 
Constitution  et  au  bonheur  de  tous.  »  L'instabilité,  la  ruine  de 
vingt  constitutions  successives  ont  été  la  suite  de  ces  théories,  et 
en  1883,  un  des  meneurs  du  mouvement  rêvolutionnnaire  constate 
que  c'est  en  cela  que  consiste  la  démocratie.  «  Oui,  si  la  démocratie 
«  française  est  mûre  pour  le  self-govemment,  si  elle  est  digne  de 
«  s'appartenir,  elle  ne  connaîtra  plus  de  repos...  Loin  de  là,  loin  de 
«  connaître  cette  paix  du  silcnceque  vous  lui  recommandez,  elle  con- 
«  naîtra  l'agitation  publique,  la  vie  démocratique  d.u  pays  libre.  » 

Il  ne  nous  serait  pas  difficile  d'établir  la  légitimité  de  la  propriété 
féodale  :  le  privilège  lui-même  avait  pour  fondement  un  paiement, 


148  LA  RÉVOLUTION 

une  protection  demandée  et  promise...  Mais  la  question  n'était  plus 
là  en  1789.  Il  n'y  avait  plus  guère  de  droit  purement  féodal,  et  le 
seigneur  était  un  simple  bailleur.  On  comprend  qu'abolir  ces  droits, 
surtout  sans  rachat,  était  une  injustice,  une  mesuré  aussi  inique 
que  serait  celle  qui  exproprierait  tous  les  propriétaires  sans  indem- 
nité, au  profit  de  leurs  fermiers. 

L'abolition  prononcée  dans  la  nuit  du  4  août  1789  fut  un  acte 
irréfléchi  et  d'enthousiasme.  Il  ne  répondait  pas  à  la  pensée  réelle 
de  la  nation.  Le  Roi  s'inspirait  des  vœux  exprimés  dans  les  cahiers 
lorsqu'il  disait  à  l'ouverture  de  l'Assemblée  :  «  Toutes  les  propriétés 
«  sans  exception  seront  constamment  respectées,  et  Sa  Majesté 
«  comprend  expressément,  sous  le  nom  de  propriété,  les  (Unies, 
«  cens,  rentes,  droits  et  devoirs  féodaux  et  seigneuriaux,  et 
«  généralement  tous  droits  et  prérogatives  utiles  ou  honorifiques, 
«  attachés  aux  terres  et  aux  fiefs  ou  appartenant  aux  personnes.  » 
(Laferrière,  Jlist.  du  Dr.  fr.,  t.  II,  p.  114.) 

Mais  les  illusions  qu'on  ne  tarde  pas  à  répandre,  les  passions 
surexcitées,  les  nouveautés  politiques  que  l'on  a  fait  briller  ont 
trompé  le  peuple,  et  l'ont  préparé  aux  violences,  que  facilite  encore 
la  misère  qui  règne  partout.  «  L'imagination  populaire  est  allée 
«  droit  au  but  comme  un  enfant  -,  les  réformes  étaient  annoncées, 
«  elle  les  croit  venues,  et,  pour  plus  de  sûreté,  elle  les  exécute  à 
«  l'instant.  »  (Taine,  La  Rév.,  t.  I,  p.  23.)  Les  habitants  des  cam- 
pagnes s'insurgent,  brûlent  les  châteaux,  les  archives,  les  dépôts 
des  registres  des  redevances,  et  l'Assemblée  obéit  à  cette  injonction 
brutale  des  pires  représentants  de  la  populace.  Elle  le  fit  d'ailleurs, 
répétons-le,  avec  autant  d'enthousiasme  que  de  légèreté. 

Après  cette  destruction  absolue  des  droits  féodaux,  que  pouvait- 
on  attendre  de  la  distinction,  introduite  dans  le  décret,  des  droits 
abolis  immédiatement  sans  indemnité,  et  de  ceux  qui  étaient  décla- 
rés rachetables.  Le  peuple  sur  lequel  pèsent  les  réserves  faites  par 
la  Constituante,  relèvera  la  contradiction.  Dans  chaque  municipa- 
lité on  proclamera  l'abolition  entière  du  régime  féodal,  on  fera 
facilement  comprendre  au  débiteur  qu'il  ne  doit  rien  à  son  créan- 
cier, qui  est  ou  un  seigneur,  ou  un  bénéficier  ecclésiastique.  En 
vain,  Merlin  et  Tronchet,  par  les  décrets  des  15-28  mars,  3-9  mai 
1790,  13-20  avril  1791,  essaient  de  formuler  la  distinction  qu'ils 
veulent  faire  accepter,  entre  les  droits  rachetables  et  non  rache- 
tables. Depuis  le  4  août  1789,  la  créance  féodale,  abolie  ou  mainte- 
nue, n'est  plus  payée,  et  cette  parole   de  Merlin,  prononcée  le 


ET    LE    DROIT    DE    PROPRIÉTÉ  149 

2  mars  1790,  est  applicable  à  tous  les  droits  féodaux  :  «  On  a  t'ait. 
«  croire  aux  paysans  que  la  destruction  des  banalités  emporte  pour 
«  le  seigneur  la  perte  des  moulins,  pressoirs  et  fours  banaux  ;  les 
«  paysans  s'en  croient  propriétaires.  » 

Devant  une  telle  opinion,  les  scrupules  et  les  distinctions  du  légis- 
lateur ne  sont  que  moquerie.  «  Des  communautés  entières  vien- 
ne nent  signifier  au  seigneur  qu'on  ne  lui  paiera  plus  aucune 
«  redevance.    D'autres,   le  sabre  à  la  main,  l'obligent   à  donner 

«  décharge »  Nulle  part  la  force  publique  ne  protège  son  droit 

légal.  C'était  la  conséquence  logique  des  décrets.  Le  peuple  allait, 
de  plein  saut,  à  la  conclusion  dernière  du  raisonnement  qui  lui 
était  indiqué  in  globo.  Les  constituants  s'étonnaient  de  l'interpré- 
tation logique,  qui  était  faite  de  leurs  actes.  Dans  l'instruction 
célèbre  du  15-19  juin  1791,  on  lit  :  «L'Assemblée  nationale  a  rempli, 
«  par  l'abolition  du  régime  féodal  prononcée  dans  sa  séance  du 
«  4  août  1789,  une  des  plus  importantes  missions  dont  l'avait  chargée 
«  la  volonté  souveraine  de  la  nation  française,  mais  ni  la  nation 
«  française,  ni  ses  représentants  n'ont  eu  la  pensée  d'enfreindre, 
«  par  là,  les  droits  sacrés  et  inviolables  de  la  propriété.  »  Cet 
aveuglement  des  législateurs  se  continuera  tant  que  durera  la 
Révolution.  L'abolition  de  la  propriété  féodale  a  été  posée  en  tête 
des  actes  de  celle-ci  ;  ce  principe  ne  disparaîtra  plus  et  on  en 
subira  toutes  les  conséquences.  C'est  le  peuple  qui  désignera  les 
droits  et  biens  qui  rentrent,  suivant  les  temps,  dans  cette  expression 
de  féodalité,  ou  \)\utotde  privilèges.  Il  dira  la  féodalité  financière, 
quand  il  voudra  dépouiller  les  banquiers,  et  les  privilèges  bourgeois, 
quand  il  songera  à  piller  les  patrons.  Les  mandataires  du  suffrage 
universel  recevront  Yordre  de  poursuivre  la  destruction  de  ces 
prétendus  privilèges. 

II 

Quelques  jours  après  le  vote  du  4  août,  l'Assemblée  nationale 
formula  les  principes  qu'elle  posait  pour  base  à  l'ordre  social  et 
politique,  et  qui  seraient  inscrits  au  frontispice  de  la  Constitution  : 
la  Déclaration  des  Droits  de  l'homme. 

L'enthousiasme  de  commande,  professé  généralement  pour  cet 
acte,  est  inexplicable.  Une  déclaration  de  droits  purement  théo- 
rique est  à  la  fois  inutile  et  dangereuse.  C'est  le  type  auquel  il 
faudra  ramener  toutes  les  lois.  Dès  lors,  c'est  la  minorité  bruyante 


150  LA  RÉVOLUTION 

et  factieuse  qui,  par  son  agitation,  ses  menaces,  va  faire  croire 
qu'elle  manifeste  «  la  volonté  nationale  générale.  » 

Le  premier  article  de  cette  déclaration  :  Les  hommes  naissent  et 
«  demeurent  libres  et  égaux  endroits.  Les  distinctions  sociales  ne 
«  peuvent  être  fondées  que  sur  l'utilité  commune,»  est  destructif  du 
droitde  propriété.  Le  Tiers  Etat  en  rédigeant  cette  formule  ne  visait 
que  les  inégalités  placées  au-dessus  de  lui,  et  qui  le  gênaient.  Il  s'était 
forgé  une  arme  pour  les  détruire.  Il  ne  voyait  pas,  il  dédaignait  le 
peuple  s'agitant  en  dessous, et  comptait  tout  au  plus  s'en  servir  comme 
d'un  instrument  qu'on  brise  et  rejette  après  l'œuvre  achevée.  Il  pou- 
vait pourtant  prévoir  que  les  ouvriers,  alors  méprisés  par  lui, 
invoqueraient,  contre  les  bourgeois  et  leurs  biens,  cet  article  premier 
de  la  Déclaration  des  Droits  de  l'homme. 

Que  sert  d'objecter  l'article  17,  où  se  trouve  inscrite  l'inviolabilité 
de  la  propriété  ?  C'est  une  contradiction  avec  l'article  premier  qui 
domine  tout.  Si  les  hommes  sont  tous  égaux  en  droits,  pourquoi 
n'appliquer  cette  maxime  que  dans  l'ordre  politique,  aux  nobles 
et  aux  roturiers?  N'est-ce  pas  la  richesse  qui  est  la  grande  cause 
d'inégalité  ?  Ceux  qui  naissent  riches  sont  au-dessus  de  ceux  qui 
naissent  et  demeurent  pauvres  ;  ils  jouissent  donc  d"un  privilège. 
La  religion  catholique  seule  a  pu  établir  que  les  hommes  étaient 
égaux  et  frères,  parce  qu'elle  pensait  à  Dieu  ;  et  elle  a  réglé,  d'après 
cette  vérité,  la  conduite  des  chrétiens.  Mais  lorsque  l'œuvre  entre- 
prise par  la  Révolution  aura  réussi  ;  lorsqu'une  société  sans  Dieu, 
sans  morale  religieuse,  régnera,  les  pauvres  découvriront  bien  que 
l'état  social  est  fondé  sur  l'inégalité.  Dès  lors,  les  lois  faites  pour 
conserver,  défendre,  transmettre  la  propriété  seront  nulles,  étant 
contraires  au  premier  article  de  la  Déclaration.  Là,  en  effet,  se 
trouve  l'expression  des  droits  antérieurs,  primordiaux,  éternels, 
imprescriptibles.  Contre  eux,  nulle  exception  ne  vaut  ;  et  chaque 
citoyen  a  le  droit  de  vérifier  si  la  loi  inférieure  y  est  conforme. 

Il  n'est  pas  douteux  qu'à  toute  époque,  il  se  rencontrera  des  philo- 
sophes, des  travailleurs,  des  électeurs  pour  réclamer  l'application  ab- 
solue du  principe  d'égalité,  sur  lequel  est  basée  la  nouvelle  société. 

D'ailleurs,  cette  application  entière  du  principe  d'égalité  sociale 
a  été  réclamée  dès  l'abord.  Fouché,  vrai  type  de  révolutionnaire 
cupide,  dont  les  sosies  fourmillent,  prêchait  dans  l'Allier,  la  Nièvre 
et  le  Rhône  la  licence  et  l'égalité,  pour  menacer  de  mort  les  riches 
égoïstes  qui  étaient  sourds  aux  cris  de  l'humanité.  «Si  dans  cette 
«  circonstance  où  tous  les  citoyens  sont  tourmentés  par  tous  les 


ET   LE   DROIT  DE   TROrRIÉTÉ  151 

«  fléaux  de  l'indigence,  le  superflu  du  riche  n'est  pas  employé  à  les 
«  soulager,  la  République  a  le  droit  de  s'en  emparer  pour  cette 
«  destination.  »  Le  19  septembre  1793,  il  reconnaît  le  droit  au  tra- 
vail. «  Considérant  que  la  société  doit  la  subsistance  aux  citoyens 
«  malheur  eux,  soit  en  leur  procurant  du  travail,  soit  en  assu- 
«  rant  les  moyens  d'exister  à  ceux  qui  sont  hors  d'état  de  tra- 
«  voilier...  Il  sera  établi  en  chaque  District  un  Comité  philanthro- 
«  pique  qui  est  autorisé  à  lever  sur  les  riches  une  taxe 
«  proportionnée  au  nombre  des  indigents.  »  A  Moulins,  il  prend 
des  mesures  pour  que  le  peuple  partage  le  superflu  du  riche.  Il  fait 
l'épreuve  de  toutes  les  fortunes,  pour  s'assurer  quelle  est  leur  source, 
et  faire  restituer  au  peuple  celles  qui  ne  proviendront  que  de  mal- 
versations ou  d'usure.  L'Allier,  la  Nièvre,  sont  terrorisés,  les  pro- 
priétaires livrent  leurs  meubles  et  l'argent  qu'ils  possèdent.  «  Vous 
«  recevrez  avant  peu,  écrit-il  au  Comité  de  salut  public,  tout  l'or  et 
«  l'argent  de  ces  deux  départements.  »  Parmi  les  personnes  arrê- 
tées, il  y  a  des  vieillards  et  des  femmes,  dont  le  crime  est  d'être 
riches  égoïstes.  A  Lyon,  Fouché  se  fait  donner  la  liste  des  riches 
contre-révolutionnaires,  dont  «  les  maisons  doivent  être  démolies, 
«  les  magasins,  marchandises  et  propriétés  mobilières  séques- 
«  très.  »  «  Dénoncez  les  riches,  dit-il  ailleurs,  et  ceux  qui  recèlent 
«  leurs  effets.  Dénoncer  son  père  est  une  vertu  d'obligation  pour  un 
«  républicain.  Et  que  faites-vous,  pusillanimes  ouvriers,  dans  ces 
«  travaux  de  l'industrie,  où  l'opulence  vous  tient  avilis?  Sortez 
«  de  cette  servitude  pour  en  demander  raison  au  riche  qui  vous 
«  comprime  avec  des  biens  dont  il  est  le  ravisseur,  et  qui  sont  le 
«  patrimoine  même  des  sans -culottes.  Renversez  la  fortune,  ven- 
«  versez  les  édifices,  les  débris  vous  appartiennent  -,  c'est  par  laque 
«  vous  vous  élèverez  à  cette  égalité  sublime,  base  de  la  vraie 
«  liberté,  principe  de  vigueur  chez  un  peuple  guerrier,  à  qui  le 
«  commerce  et  les  arts  doivent  être  inutiles.  »  C'est  ainsi  que  par- 
lent les  révolutionnaires  jusqu'au  jour  où,  enrichis  et  vainqueurs, 
ils  mitraillent  le  peuple  qui  les  a  servis.  Fouché  qui,  suivant 
Barère,  se  mettait  en  croupe  derrière  le  mieux  monté,  cet  avocat 
opportuniste,  qui  plaida  avec  violence  la  cause  de  l'égalité  et  de  la 
pauvreté,  deviendra  duc  d'Otrante,  et  laissera  une  fortune  de  douze 
millions,  amassée  parmi  les  ruines  de  la  Nièvre,  de  l'Allier  et  de 

Lyon. 

Alfred  Biré. 
(La  suite  prochainement.) 


LA 


PROCLAMATION  DE  LA  RÉPUBLIQUE 

22   SEPTEMBRE  1792  * 


CALVADOS. 

Le  département  du  Calvados  ne  fut  pas  à  l'abri  de  la  persécution 
jacobine.  Moins  nombreux,  il  est  vrai,  que  dans  le  département  des 
Bouches-du-Rhône,  les  vexations  et  les  assassinats  présentent  les 
mêmes  caractères,  et  l'on  reconnaît  facilement  qu'ils  correspondent 
au  même  mot  d'ordre. 

Dans  le  district  de  Gaen,  les  populations  qui  sont  restées  fidèles 
à  leurs  anciens  pasteurs  sont  désignées  aux  coups  de  la  plus  vile 
populace  par  le  club  de  Gaen.  Dans  le  canton  d'Évrecy,  la  paroisse 
de  Verson  avait  conservé  son  clergé  réfractaire  et  par  là  excité  la 
fureur  des  prêtres  constitutionnels  des  environs  qui  voyaient  tous 
leurs  paroissiens  aller  entendre  la  messe  dans  cette  commune  :  le 
saccagement  de  la  paroisse  fut  publiquement  résolu  dans  le  club 
des  Amis  de  la  Constitution,  et  Ton  eut  même  Uaudace  de  l'annon- 
cer dans  le  Journal  du  Calvados. 

Le  9  avril,  lundi  de  Pâques,  munie  d'un  ordre  du  Directoire  du 
Département,  une  armée  révolutionnaire  part  pour  Yerson,  canon 
en  tête.  Sur  la  route,  les  héros  rencontrent  des  femmes,  des  enfants, 
des  vieillards  qu'ils  soupçonnent  de  venir  à  la  messe  ;  ils  les  volent, 
les  battent  et  les  tondent.  Les  femmes  sont  fouettées  avec  des 
brandies  d'épines  et  frappées  à  coups  de  crosses  de  fusil.  Arrivés 
au  village,  les  jacobins  font  feu  sur  ceux  qui  essayent  de  fuir.  Le 
maire  et  le  procureur  de  la  commune  sont  garrottés  pendant  qu'on 
dévalise  les  maisons  et  les  caves  et  que  l'on  brise  tout  ce  qui  ne 
peut  être  emporté.  On  s'empare  d'un  chanoine  de  Bayeux,  de  sa 
cousine  et  de  deux  sous-diacres  de  Sainte-Geneviève  ;  on  les  tond, 

*  Voir  la  livraison  de  juillet  1883. 


LA  PROCLAMATION  DE  LA  RÉPUBLIQUE  153 

on  les  garrotte  et  on  les  attache  à  la  gueule  du  canon.  On  les 
menace  d'y  mettre  le  feu  ou  de  les  tuer  à  coups  de  baïonnette.  On 
les  conduit  à  Caen  avec-  quinze  autres  habitants  de  Verson  ;  le 

malheureux  chanoine  est  injurié,  frappé.  A  leur  arrivée  la  popu- 
lace s'ameute  et  veut  les  exécuter  sur-le-champ  ;  la  municipalité 
ne  parvient  à  les  sauver  qu'en  les  faisant  emprisonner  au  château. 
Tous  les  honnêtes  gens  sont  dans  la  consternation.  Mais  ils 
ne  peuvent  même  pas  protester.  Chaque  jour  nouvelles  me- 
naces :  le  dimanche  suivant  c'est  à  la  Délivrande  que  l'armée 
révolutionnaire  doit  renouveler  ses  exploits.  Le  projet  est  formé 
de  révolutionner  toutes  les  campagnes  où  les  anciens  curés  sont 
encore  et  le  club  décide  qu'on  fera  sortir  tout  le  monde  des  maisons 
religieuses. 

Les  marchés  sont  déserts  car  les  grains  sont  pillés  :  à  la  séance 
de  l'Assemblée  législative  du  25  mai,  «  le  rapporteur  du  comité  de 
liquidation  fait  le  rapport  des  réclamations  de  M.  Pelissan  dont  les 
grains  ont  été  pillés  à  Caen  dans  une  émeute  populaire...  Sur  la 
proposition  du  comité,  l'Assemblée  décide  qu'il  n'y  a  pas  lieu  à 
délibérer  sur  la  demande  en  indemnité  »  du  sieur  Pelissan  auquel 
on  laisse  simplement  «  son  recours  contre  les  délinquants1.» 

Au  milieu  de  tous  ces  troubles,  les  enrôlements  volontaires  ne 
se  faisaient  pas  avec  un  grand  enthousiasme.  Le  conseil  général  du 
département  est  obligé,  pour  trouver  quelques  recrues,  d'ajouter 
200 tt  à  la  prime  promise  par  le  décret2.  Cette  situation  déplorable 
n'empêcha  pas  un  nommé  Caille,  président  de  la  société  des  Amis 
de  la  Constitution  de  Caen,  de  se  présenter  le  17  juillet  à  l'Assem- 
blée comme  orateur  d'une  députation  de  fédérés  prêts  à  partir 
pour  les  frontières  3. 

Le  18  août,  on  écrit  de  Caen  au  directeur  du  Thermomètre  du 
Jour  :  «  Et  notre  ville  aussi  s'est  ressentie  de  la  commotion  géné- 
rale :  nous  sommes  sur  nos  gardes  ;  les  patrouilles  sont  fréquentes 
et  nombreuses.  Avant-hier,  le  sieur  Bayeux,  ci-devant  secrétaire 
du  sieur  Necker  et  procureur-général-syndic  du  département , 
soupçonné  de  complots  aristocratiques,  a  causé  une  émeute  ;  le 
peuple  voulait  le  lanterner,  mais  la  garde  nationale  est  parvenue, 


1  Logographe  du  27  mai  1792. 

2  Cet  arrêté  fut  cassé  par  l'Assemblée  législative.  {Logographe  du  5  août,  p.  896.) 

3  Caille  fut  dénoncé  par  Leroy  à  la  séance   du  3  août.    (Logograplir.  du  4  août, 
p.  894.) 


154  LA  PROCLAMATION  DE   LA  RÉPUBLIQUE 

non  sans  peine,  à  l'arracher  de  ses  mains  et  la  conduit  au  château  : 
on  a  mis  les  scellés  chez  lui.  Hier,  on  a  arrêté  un  prêtre  qui  partait 
muni  de  malles  bien  garnies,  armé  de  pistolets,  d'un  sabre  et 
chargé  d'écrits  aristocratiques.  On  a  arrêté  un  domestique  qui 
sortait  de  l'église  de  la  Visitation,  chargé  d'une  boîte  aux  Agnus, 
en  argent,  fermée  dans  une  autre  boîte  en  carton.  On  met  les 
scellés  dans  toutes  les  communautés  S  »  C'est  au  lendemain  de  ces 
troubles  que  se  réunirent  les  assemblées  primaires. 

Le  Directoire  du  district  de  Falaise  est  avisé,  le  22  août,  par  le 
Directoire  du  Département,  d'arrêter  les  préparatifs  qu'il  aurait  pu 
faire  pour  la  tenue  de  l'Assemblée  électorale  qui  devait  avoir  lieu 
dans  le  chef-lieu  de  ce  district 2. 

Les  électeurs  se  réunirent  le  5  septembre  seulement,  à  7  heures 
du  matin,  dans  l'église  des  ci-devant  Gordeliers  de  Bayeux,  après 
avoir  assisté  à  une  messe  solennelle;  ils  arrêtèrent  que  personne  ne 
serait  admis  à  l'Assemblée  avec  un  costume  ecclésiastique.  De  nom- 
breux incidents  eurent  lieu  pendant  cette  assemblée  électorale  :  un 
électeur  patriote  s' étant  plaint  d'avoir  été  insulté  par  un  officier  de 
la  garde  nationale  de  Bayeux,  l'Assemblée  dut  dénoncer  le  délit  à 
la  police  correctionnelle.  Elle  décida  que  le  bonnet  de  la  liberté 
serait  arboré  au  haut  d'une  pique  et  placé  devant  le  bureau.  Les 
électeurs  ayant  appris  qu'un  rassemblement  considérable  provoqué 
par  l'arrivée  d'un  grand  nombre  de  prêtres  réfractaires  qui  se  dis- 
posaient, pour  obéir  à  la  loi,  à  passer  en  pays  étranger,  se  portait 
à  Port-en-Bessin,  envoya  des  commissaires  qui  arrivèrent  trop 
tard  pour  empêcher  la  distribution  du  numéraire  trouvé  sur  les 
prêtres  au  moment  de  leur  arrestation.  Les  commissaires  sont 
obligés  de  ramener  les  prêtres  à  Bayeux,  et  de  les  y  emprisonner 
pour  les  sauver  des  fureurs  de  la  populace.  Sous  le  coup  de  la 
frayeur  provoquée  par  ces  menaces,  le  curé  de  Vaucelles  annonce 
à  l'Assemblée  électorale  qu'il  vient  de  prendre  l'engagement  de 
combattre  comme  soldat  avec  les  volontaires  de  Bayeux  ;  il  fait 
hommage  à  la  patrie  et  à  la  liberté  d'un  crayon  d'argent,  seul  objet 
précieux  qui  soit  en  sa  possession  3. 

Le  dépouillement  du  scrutin  se  fit  par  appel  nominal  et  à  voix 


*  Thermomètre  du  Jour,  du  23  août. 

2  Registre  des   séances  du  Directoire   du  département  du  Calvados.    Séance  du 
22  août. 

3  Procès-verbal  de  l'Assemblée  électorale  du  Calvados. 


LA   PROCLAMATION   DE   LA  RÉPUBLIQUE  155 

liasse.  Le  premier  député  désigné  par  les  électeurs  fut  Claude 
FAUGHET,  de  Dorne  (Nièvre),  ex-grand  vicaire  de  l'archevêque 
de  Bourges,  ex-prédicateur  du  Roi,  ex-abbé  de  Montfort,  évêque 
constitutionnel  du  Calvados  et  législateur.  Il  obtint  468  voix  sur 
590  votants.  Il  fut  élu  le  5  septembre.  Le  même  jour,  quatre  autres 
députés  furent  nommés  :  Louis-Thibaut  DUBOIS-DUBAIS,  ex- 
garde du  corps,  ex-garde  de  la  Manche,  successivement  juge  de 
paix  de  Cambremer,  administrateur  du  département  et  législateur. 
Il  réunit  578  suffrages  sur  623  ;  Claude-Jean-Baptiste  LOMONT, 
administrateur  du  département  et  législateur,  réunit  590  voix 
sur  610;  P.-F.-J.  HENRI-LARIVIÈRE,  homme  de  loi  à  Falaise, 
puis  législateur,  obtint  517  voix  sur  632,  et  Pierre-Louis  BONNET 
DE  MAUTRY,  maire  de  Caen  et  législateur,  fut  élu  par  508 
voix  sur  640.  Fauchet,  Lomont  et  Henri-Larivière  votèrent  la  dé- 
tention de  Louis  XVI,  Dubois-Dubais  et  Bonnet  votèrent  sa  mort. 
Fauchet  fut  condamné  à  mort  le  31  octobre  1793  ;  Lomont,  décrété 
provisoirement  d'accusation  le  30  vendémiaire,  rentra  peu  après 
dans  le  sein  de  la  Convention  ;  Henri-Larivière  parvint  à  se  sauver 
après  le  31  mai,  il  ne  reprit  ses  fonctions  que  le  8  mars  1795. 

Le  6,  deux  députés  seulement  furent  élus  :  Louis-Alexandre- 
Jacques  YARDON,  de  Caen,  administrateur  du  département  et 
législateur,  et  Gustave  DOULCET,  marquis  DE  PONTÉCOULANT, 
ex-sous-lieutenant  dans  les  gardes  du  corps,  président  du  départe- 
ment et  président  de  l'Assemblée  électorale.  Le  premier  réunit 
495  suffrages  sur  634,  et  le  second  330  sur  579.  Tous  les  deux  vo- 
tèrent la  détention  du  Roi.  Mis  hors  la  loi  le  30  octobre  1795, 
Doulcet  ne  rentra  à  la  Convention  qu'en  décembre  1794. 

Le  7  septembre,  Louis- Jacques  TAYEAU,  administrateur  du 
département,  fut  élu  par  465  voix  sur  622  (deux  tours  de  scrutin), 
et  un  épicier,  officier  municipal  de  Lisieux,  Thomas-François- 
Antoine  JOUENNE-LONGCHAMP,  par  365  voix  sur  618.  Ces  deux 
députés  votèrent  la  mort  de  Louis  XYI. 

Le  8  septembre,  les  électeurs  désignèrent  Louis -Philippe 
DUMONT,  administrateur  du  département,  par  390  voix  sur  606; 
et  Gabriel  DE  CUSSY,  ex-directeur  de  la  Monnaie,  de  Caen, 
député  du  tiers  état  de  cette  ville  aux  États  généraux,  par  306  voix 
sur  580.  Le  dernier,  mis  hors  la  loi  le  28  juillet  1793,  fut  condamné 
à  mort  le  25  brumaire  an  IL 

Les  deux  derniers  députés  furent  élus  le  9  septembre  :  il  fallut 
trois  tours  de  scrutin  à  Alexandre  LEGOT,  chef  de  légion  à  Falaise, 


156  LA  PROCLAMATION  DE   LA  RÉPUBLIQUE 

pour  obtenir  279  voix  sur  527  ;  Philippe  DELLE VILLE,  président 
du  tribunal  du  district  de  Bayeux,  passa  au  premier  tour  avec 
361  voix  sur  605  votants.  Les  quatre  derniers  députés  du  Calvados 
votèrent  la  détention  de  Louis  XVI.  Décrété  d'accusation  le  3  oc- 
tobre 1793,  Délie  ville  échappa  aux  poursuites  et  rentra  plus  tard 
dans  le  sein  de  la  Convention. 

Le  10  septembre,  les  électeurs  terminèrent  les  opérations  électo- 
rales en  nommant  quatre  suppléants.  Le  procès-verbal  ne  fait 
pas  mention  du  nombre  de  voix  obtenu  par  ces  derniers  élus, 
qui  furent  :  Jacques-Samuel  CHATRY-LAFOSSE,  Faîne,  gra- 
veur; Pierre  COSNARD  ;  François  LOSMONT  et  BLACHET. 
Les  deux  premiers  seuls  siégèrent,  après  le  procès  du  Roi.  A  cette 
époque  siégeait  également,  comme  représentant  du  Calvados,  un 
député  dont  le  nom  ne  figure  pas  au  procès-verbal  :  Joachim- 
Thadèe-Louis  LEMOINE. 

Avant  de  se  séparer,  les  électeurs  décidèrent  d'opérer  le  renou- 
vellement de  l'Administration  du  Département. 

Les  opérations  électorales  ne  se  terminèrent  pas  sans  qu'on  ait 
eu  à  déplorer  de  nouveaux  crimes  :  nous  avons  vu  plus  haut  que 
le  procureur-général-syndic  du  département,  Bayeux,  avait  été 
enfermé  dans  les  prisons  de  Caen.  C'était  Fauchet  qui  avait  signé 
l'ordre  d'arrestation.  On  ne  trouva  rien  contre  lui  et  le  6  septembre, 
ordre  fut  donné  de  le  mettre  en  liberté.  Sur  ces  entrefaites,  arrive 
la  circulaire  de  la  Commune  de  Paris  ;  les  jacobins  furieux  se  pré- 
cipitent sur  le  malheureux  prisonnier  et,  malgré  l'intervention  du 
Département,  il  est  atteint  d'un  coup  de  baïonnette  dans  les  reins  et 
d'un  coup  de  feu  à  la  tête.  Après  lui  avoir  labouré  le  visage  à  coups 
de  sabre,  on  lui  tranche  la  tête  et  on  la  promène  dans  la  ville  d. 
A  la  nouvelle  de  ces  troubles,  l'Assemblée  électorale  avait  envoyé 
des  commissaires  qui,  arrivés  trop  tard,  parvinrent  cependant  à 
ramener  le  peuple  aux  vrais  principes  et  à  faire  mettre  en  liberté 
les  membres  de  la  municipalité  qui  avaient  été  enfermés. 

La  fermentation  ne  fut  pas  circonscrite  à  la  ville  de  Caen  :  deux 
délégués  de  la  Commune  de  Paris,  Dufau  et  Momoro,  avaient  été 
prêcher  la  loi  agraire  à  Lisieux  et  surexciter  les  esprits.  On  écrit 
de  cette  ville,  le  11  septembre,  que  «  l'esprit  public  y  est  excellent 
et  que  les  patriotes  y  sont  nombreux  et  ardents.  »    «  J'apprends 


1  Mortimer-Ternaux.  Hist.  de  la  Terreur,  III,  337. 


LA    PROCLAMATION   DE    LA   RÉPOBLIQ1  E  157 

dans  ce  moment,  »  ajoute  le  correspondant  de  Dulaure,  «  que  les 
gens  de  la  campagne,  instruits  des  dangers  de  la  patrie,  mettent  le 
feu  aux  châteaux  et  coupent  la  tète  aux  prêtres  fanatiques  qui  les 
ont  trompés.  MM.  Albitte  et  Lecointre,  commissaires  de  l'Assem- 
blée, qui  sont  ici,  instruits  de  ces  excès,  vont  partir  pour  en  arrêter 
les  suites.  On  a  arrête  à  Lisieux  une  ci-devant  baronne  dont  les 
papiers  ont  paru  suspects.  Le  peuple  paraît  impatient  d'en  faire 
justice  *.  » 

CiUWTAL. 

Des  troubles  nombreux  désolèrent  ce  département  pendant 
l'année  1702.  Le  31  mars,  le  ministre  de  l'Intérieur  les  signalait  à 
l'Assemblée  nationale,  qui  prescrivit  à  la  Commission  des  Douze 
de  faire  un  rapport  sur  cet  objet 2.  Gossuin,  rapporteur  de  cette 
Commission,  dans  un  long  discours  que  nous  résumons,  fit  l'his- 
torique complet  des  désordres  survenus  à  Aurillac  et  dans  les  envi- 
rons. Voici  les  faits  : 

Le  11  mars,  plusieurs  gardes  nationaux  réunis,  en  vertu  de  la 
loi  du  25  janvier,  avaient  dévasté  la  maison  d'un  sieur  Collinet, 
suspect,  en  raison  de  l'émigration  de  ses  deux  fils. 

Dans  la  nuit  du  11  au  12,  des  soldats  nouvellement  engagés  dans 
l'armée  de  ligne  sortaient  d'un  cabaret,  quand  un  coup  de  feu  fut 
tiré  sur  eux.  Les  soldats  allèrent  porter  plainte  aux  gardes  natio- 
naux de  service  et  à  la  municipalité  qui,  le  lendemain,  fit  saisir  et 
jeter  en  prison  M.  Collinet,  un  de  ses  fils,  revenu  de  Malte  depuis 
quelques  jours,  son  domestique,  et  un  homme  nommé  Naziac.  Le 
bruit  de  cette  affaire  se  répand  dans  les  campagnes,  et  des  rassem- 
blements armés  se  forment  à  Arpajon,  bourg  situé  à  une  petite  dis- 
tance d'Anrillac.  Le  Directoire  du  Département  envoie  des 
commissaires  qui  ne  parviennent  pas  à  rétablir  l'ordre.  Au  contraire, 
les  gardes  nationales  refusant  de  se  disperser,  forcent  leur  com- 
mandant de  se  mettre  à  leur  tète,  et  marchent  sur  Aurillac.  en 
annonçant    qu'elles  vont  défendre  leurs  frères  opprimés.  A  leur 

'  *  Thermomètre  du  Jour,  du  14  septembre  1792.  Ce  même  jour,  ce  même  journal 
rendait  compte  de  l'assassinat  de  Bayeux  en  ces  termes  :  «  Le  calme  est  absolument 
rétabli  à  Caen;  mais  le  procureur-général-syndic  du  département,  M.  Bayeux,  a  été 
immolé  par  le  peuple,  convaincu  de  ses  manœuvres  perfides  et  de  ses  liaisons  intimes 
avec  les  ennemis  de  l'État  et  en  particulier  avec  l'ex-ministre  Delessart.  » 
2  Logographe  du  2  avril  1772. 


158  LA  PROCLAMATION  DE   LA   RÉPUBLIQUE 

arrivée  dans  cette  ville,  les  gardes  nationales  se  réunissent  à  celles 
d'Aurillac  pour  forcer  les  dortesde  la  prison,  s'emparer  de  M.  Collinet, 
le  massacrer,  pendant  que  les  trois  autres  prisonniers  échappent 
avec  peine  à  leur  fureur. 

Le  même  jour,  arrivent  trois  autres  gardes  nationales,  puis  ce  sont 
cinq  cents  volontaires  nationaux  et  une  troisième  troupe  de  gardes 
nationales  qui  viennent  réclamer  avec  fureur  l'expulsion  des  prê- 
tres non  assermentés.  Un  sieur  Jollivet,  ancien  lieutenant  criminel, 
habitant  Aurillac,  est  accusé  d'aristocratie  et  devient  victime  de  la 
%reur  du  peuple  *.  Dans  les  campagnes,  des  troupes  armées 
semant  la  terreur  sur  leur  pas  sage,  volent,  pillent  et  brûlent  les 
châteaux. 

A  Monsalvy,  les  gardes  nationales  réunies  de  Jussac,  de  Reilhac, 
d'Arpajon  et  d'autres  endroits,  enfoncent  les  maisons,  brisent  les 
meubles,  distribuent  les  grains  volés.  Des  détachements  vont  piller 
et  incendier  des  châteaux  dans  les  paroisses  de  Besseray,  Montignac, 
Marolès,  Leinhac,  la  Capelle  de  Fresne,  pendant  qu'une  troupe 
moins  forcenée  se  contente  de  courir  les  campagnes,  arrachant  des 
contributions  au  gré  de  son  caprice  et  de  ses  fureurs 2. 

L'alarme  est  générale,  toutes  les  autorités  sont  méconnues  et 
l'on  n'a  aucune  force  à  opposer  au  torrent  dévastateur.  La  gendar- 
merie n'est  pas  encore  organisée  et  les  gardes  nationaux,  loin  de 
s'opposer  au  désordre,  en  sont  les  promoteurs  les  plus  actifs.  Ils  ne 
cachent  point  leur  dessein  de  détruire  tous  les  châteaux  et  d'égorger 
tous  les  ci-devant  nobles  et  prêtres  non  assermentés  3.) 

Pendant  la  période  électorale  le  Département  était  encore  loin 
d'être  tranquille. 

L'Assemblée  électorale    qui   devait  primitivement  avoir  lieu  à 


1  Logographe  des  22  mars  et  3  avril  1792. 

a  A  la  séance  du  11  juin  1792,  «  un  particulier  entreprend,  à  la  barre,  de  justifier 
les  assassinats  d'Aurillac,  se  vante  d'avoir  «  propagé,  dans  le  département  du  Cantal 
et  les  départements  circonvoisins,  les  lumières  et  le  feu  du  patriotisme  le  plus  pur;» 
voit  «  partout  des  cocardes  blanches,  des  croix  blanches,  des  nobles  et  des  prêtres 
intrus,  qui  égorgent  impunément,  la  loi  qui  sommeille,  et  peint  les  aristocrates  em- 
prisonnés, le  peuple  se    ressaisissant   du   glaive  de  la  justice,  les  portes  des  cachots 

enfoncées,  et  les  têtes Une    honorable    indignation  a   éclaté  dans  l'Assemblée  ; 

ceux  qui  avaient  traité  Jourdan  et  ses  complices  de  patriotes,  de  martyrs  de  la 
liberté,  n'ont  pas  élevé  la  voix  pour  réclamer  une  amnistie  en  faveur  de  cet  exé- 
crable civisme,  que  M.  Gossuin  a  couvert  d'une  juste  horreur.  Le  pétitionnaire 
n'attend  pas  qu'on  le  chasse  et  l'on  applaudit.  »         {Mercure,  juin  92,  p.  222.) 

3  Lettres  des  administrateurs  du  Cantal  à  l'Assemblée  nationale.  Logographe 
des  29  et  31  mars  1792. 


LA   PROCLAMATION  DE   LA   REPUBLIQUE  159 

Murât,  tint  ses  séances  à  Aurillac,  dans  la  chapelle  du  Collège. 
Le  vote  se  fit  par  appel  nominal  et  les  bulletins  furent  lus  à  haute 
voix.  Après  avoir  entendu,  la  veille,  une  messe  solennelle,  les 
électeurs,  réunis  le  3  septembre,  à  huit  heures  du  matin,  nom- 
mèrent, deux  députés  :  le  premier  obtint  l'unanimité  des  suf- 
frages (363),  c'était  Alexandre-Marie  THIBAULT,  évoque  constitu- 
tionnel du  Cantal,  curé  de  Souppes  ;  il  avait  été  élu  député  du 
clergé  de  Nemours,  aux  États  généraux.  —  Le  second  fut  Jean- 
Baptiste  MILHAUD,  commandant  de  la  garde  nationale  d'Arpajon, 
élu  par  232  voix  sur  354  électeurs.  Dans  le  procès  du  Boi,  Thi- 
bault vota  la  détention,  Milhaud,  la  mort. 

Le  4  septembre,  furent  élus  Jacques  MEJANSAC,  d' Aurillac,  pro- 
cureur-gènèral-syndic  du  Département,  par  235  voix  sur  364 
votants;  Jean-Baptiste  LACOSTE,  avocat,  juge  de  paix  de  Mauriac, 
par  193  sur  364-,  et  Jean-Baptiste  CABBIEB,  avoué  près  le  tribunal 
d' Aurillac,  par  194  sur  370.  Le  premier  vota  la  détention  ;  les  deux 
autres  la  mort. 

Les  deux  députés  élus  le  lendemain  furent  Joseph  MAILHE,  de 
Salces,  juge  au  tribunal  de  Mauriac,  qui  obtint  326  suffrages  sur 
370,  et  Antoine -Dominique  CHABANOX,  maire  de  Murât,  qui  en  eut 
246  sur  351.  Le  premier,  absent,  ne  vota  pas  dans  le  procès  de 
Louis  XVI  ;  le  second  vota  la  détention. 

Enfin,  le  6  septembre,  on  nomma  le  dernier  député,  Guillaume 
PEUVEBGXE,  négociant  d'Allanche,  qui  réunit  187  voix  sur  357.  Il 
vota  la  détention  du  Boi,  et  donna  sa  démission  peu  de  temps  après. 

Ce  même  j  our,  les  électeurs  désignèrent  les  trois  suppléants  auxquels 
ce  département  avait  droit  :  Pierre  MAILHE,  négociant  d' Aurillac, 
fut  nommé  à  l'unanimité,  par  314  électeurs.  Antoine  BEBTBAND, 
avocat  à  Saint-Flour,  procureur  du  Boi,  près  le  bailliage  de  cette 
ville,  député  du  Tiers  aux  Etats  généraux,  qui  remplaça  plus  tard 
Carrier,  obtint  également  l'unanimité  des  voix  (360  votants). 

Nicolas  MIBANDE,  juge  de  Mauriac,  qui  siégea  après  le  procès  de 
Louis  XVI,  à  la  place  de  Peuvergne,  réunit  182  suffrages  sur  293 
électeurs. 

CHARENTE. 

Le  département  de  la  Charente  fut  également  troublé  pendant 
cette  fatale  année  :  à  la  séance  de  l'Assemblée  nationale  du  8  mars, 


160  LÀ  PROCLAMATION  DE  LA  RÉPUBLIQUE 

un  député  ayant  voulu  rendre  compte  d'une  insurrection  très  con- 
sidérable qui  venait  d'avoir  lieu  à  Angoulême,  l'Assemblée  refusa 
de  l'entendre.  Je  n'ai  pu  trouver  de  renseignements  sur  ce  dépar- 
tement et  j'ignore  à  quels  faits  ce  député  faisait  allusion. 

L'Assemblée  électorale  du  département  de  la  Charente  se  tint  à 
la  Rochefoucauld,  dans  l'église  des  Carmes.  Sa  première  séance, 
qui  ne  fut  précédée  d'aucune  cérémonie  religieuse,  eut  lieu  le 
4  septembre,  à  six  heures  du  matin. 

Le  premier  député  élu  fut  Antoine  DUBOIS  DE  BELLEGARDE, 
chevalier  de  Saint-Louis,  garde  du  corps,  commandant  de  la  garde 
nationale  d' Angoulême,  député  à  l'Assemblée  législative.  11  obtint 
465  voix  sur  542  votants.  Jean  GUIMBERTEAU,  juge  au  tribunal 
du  district  d' Angoulême,  député  à  la  Législative,  réunit  416  suf- 
frages sur  535  électeurs.  Jean-François-Simon  CHAZAUD,  admi- 
nistrateur du  district  de  Confolens,  député  à  la  Législative,  eut 
253  voix  sur  453  votants.  Ces  trois  députés  votèrent  la  mort  du 
Roi. 

Le  5  septembre,  il  fallut  trois  tours  de  scrutin  pour  nommer 
Auguste-Roland- Jean- Antoine  FEURTLN-CHEDANNEAU,  par  268 
voix  sur  540  votants.  Chedanneau  était  député  à  la  législative  et 
administrateur  de  l'hôpital  de  Ruffec.  Il  vota  la  mort,  dans  le 
procès  de  Louis  XVI.  —  Jean  RIBEREAU,  procureur-syndic  de 
Barbezieux,  fut  élu  le  même  jour,  ainsi  que  Jean  DEVARS,  juge 
du  district  de  la  Rochefoucauld.  Ce  dernier,  sur  537  électeurs,  obtint 
242  suffrages.  Il  vota  la  mort,  et  Ribereau  la  détention  du  Roi. 

On  nomma,  le  lendemain,  trois  nouveaux  députés  :  CARRA,  par 
330  voix  sur  402  votants  ;  Jean  BRIN,  dit  BRUN,  ex-subdélégué  à 
Angoulême,  procureur-syndic  de  cette  ville,  par  346  sur  509  ;  et 
MEMINEAU,  procureur-général-syndic  du  département,  par  371 
sur  530.  Brin  vota  la  mort.  Carra  opta  pour  un  autre  département 
et  Alémineau  refusa. 

Les  suppléants  furent  nommés  le  7  septembre  :  Pierre -Jacques 
MAULDE-LOISELLERIE,  élu,  après  deux  scrutins,  par  395  voix 
sur  520  votants  ;  appelé  à  remplacer  Carra,  il  vota  la  détention  cle 
Louis  XV I. 

Jacques  CREYELIER  obtint  395  voix  sur  520,  —  il  fut  nommé 
la  place  de  Mèmineau.  —  Il  fallait  alors  un  nouveau  suppléant.  Les 
électeurs  portèrent  leur  choix  sur  LECOCQ,  officier  municipal  à 
Cognac,  en  lui  donnant  385  suffrages  sur  510. 
Les  jacobins  employèrent  divers  moyens  pour  exercer  une  près- 


LA   PROCLAMATION   DE    LA   RÉPUBLIQUE  161 

sion  sur  les  électeurs  :  un  membre  fait  part  à'  l'Assemblée  d'une 
lettre  qu'il  venait  de  recevoir  dans  laquelle  on  lui  annonçait  que 
les  sociétés  patriotiques  de  l'Angleterre  venaient  de  faire  débarquer 
à  Dunkerque  5,000  hommes  et  3,000  fusils  pour  se  joindre  à 
l'armée  française,  et  l'Assemblée  avait  accueilli  cette  nouvelle  avec 
les  plus  vifs  applaudissements. 

La  dernière  séance  de  l'Assemblée  électorale  fut  particulière- 
ment mouvementée  :  la  garde  armée  s' étant  introduite  dans  la  salle 
du  scrutin,  fut  sommée  de  s'expliquer  ;  l'officier  commandant  la 
troupe  s'excusa  en  disant  qu'il  venait  arrêter  un  particulier,  qui 
n'étant  pas  électeur,  s'était  cependant  introduit  dans  la  salle.  Il 
avait  fallu  chercher  le  particulier  et  l'expulser. 

Gustave  Bord. 
{La  suite  prochainement.) 


T.   II.  —  AOUT  1883  H 


ANECDOTES  ET  NOTIONS 


Les  Jacobins  en  l'an  vu.  —  Le  26  messidor  an  VII  (qui  corres- 
pond au  14  juillet  1799),  sur  les  7  heures  du  soir,  nous  dit  M.  le 
docteur  Doussin-Dubreuil ,  je  traversais  les  Tuileries,  lorsque  je 
rencontrai  le  représentant  Bellegarde  que  je  connaissais  beaucoup, 
étant  le  médecin  de  son  épouse.  J'appris  de  lui  qu'il  allait  aux 
Jacobins,  où,  par  occasion,  je  le  priai  de  me  faire  entrer,  afin  de 
pouvoir  observer  l'intérieur  de  cet  antre  d'où,  pour  le  malheur  de 
la  France,  sortaient  tant  de  maux.  Ce  fut  sans  doute  une  inspiration 
qui  me  vint,  car  ma  curiosité  fut  utile  à  mon  pays.,  ainsi  que  vous 
allez  le  voir.  M.  Bellegarde  alla  se  placer  dans  le  chœur  de  l'église  ; 
pour  moi,  qui  étais  tout  à  fait  étranger  à  ces  conciliabules,  j'allai 
sous  la  tribune  où  se  trouvaient  une  soixantaine  d'individus,  à 
sinistres  figures.  Là,  pendant  que  le  représentant  Bach  faisait  un 
discours  sur  l'anniversaire  de  la  prise  de  la  Bastille,  discours  qui 
annonçait  ouvertement  des  intentions  féroces  et  des  projets  hostiles, 
j'entendais  parler  du  massacre  de  six  mille  personnes  à  Paris,  et 
de  plus  de  trente  mille  dans  les  départements.  Ces  massacres 
devaient  avoir  lieu  dans  trois  jours.  L'air  d'assurance  et  même  de 
satisfaction  avec  lequel  ils  s'entretenaient  de  cet  infâme  projet  me 
fit  frémir.  Je  ne  doutais  plus  un  instant  que  ma  patrie  n'allât  de 
nouveau  se  revoir  en  proie  à  ces  monstres  qui,  sous  Bobespierre, 
l'avaient  déjà  décimée.  Je  sortis,  triste  et  rêveur,  ne  sachant  quel 
moyen  prendre  pour  empêcher  l'exécution  de  cet  infâme  complot. 
J'étais  devant  l'hôtel  de  Breteuil  qu'habitait  mon  compatriote 
M.  Lemercier.  Il  me  parut  être  l'homme  que  je  cherchais.  Sa  con- 
duite au  conseil  des  Anciens  où  il  avait  toujours  professé  les  plus 
sages  principes,  l'estime  que  ses  collègues  lui  portaient,  tout  me 
faisait  un  devoir  d'aller  lui  révéler  les  horribles  secrets  de  cette 
soirée.  Je  ne  me  trompais  pas.  Mes  révélations  furent  accueillies 
avec  reconnaissance  et  il  me  promit  de  dévoiler  cette  trame  sa  n- 
guinaire  aux  yeux  de  ses  collègues.  Il  tint  parole.  Son  discours, 
plein  de  force,  de  raison  et  de  chaleur,  électrisa  tous  les  esprits  : 
sur  sa  proposition,  on  jura  sur  la  constitution  de  l'an  III,  tandis 


ANECDOTES   ET   NOTIONS  1G3 

que  les  anarchistes  voulaient  rétablir  celle  de  93.  Dès  ce  moment, 
leur  cause  fut  perdue.  Onze  jours  après,  le  repaire  des  jacobins  fut 
fermé  pour  toujours  et  nous  fûmes  délivrés  des  maux  qui  allaient 
nous  assaillir  avec  abondance.  Au  moment  où  M.  Lemercier  descen- 
dait de  la  tribune,  M.  Beaudin  des  Ardennes  qui  occupait  le  fauteuil 
lui  dit  :  «  Vous  venez  de  faire  un  grand  acte  de  courage,  »  et  ses 
collègues  lui  en  témoignèrent  leur  gratitude  et  leur  estime  en  le 
nommant,  peu  de  semaines  après,  à  la  présidence.  Ce  giand  évé- 
nement lui  donna  une  telle  prépondérance  que  c'est  chez  lui  que 
se  rendirent  plus  tard  les  membres  du  conseil  des  Anciens,  qui 
désiraient  renverser  le  Directoire  pour  élever  Bonaparte.  Je  devais 
assister  à  la  réunion  du  16  brumaire  où  Lucien  Bonaparte  se  trouva. 
En  me  faisant  son  invitation,  M.  Lemercier  m"avait  laissé  ignorer 
qu'il  serait  question  du  projet  qui  ne  reçut  son  exécution  que  le  18. 
N'ayant  pu  m'y  rendre,  je  n'appris  que  plus  tard  le  résultat  de 
cette  conférence  qui  ne  se  composa  que  de  16  conjurés,  les  seuls 
qui  fussent  initiés  dans  tous  les  secrets  du  changement  qui  allait 
avoir  lieu.  «  Bèflèchissez  à  présent,  a  ajouté  M.  Doussin-Dubreuil, 
réfléchissez  à  la  position  dans  laquelle  vous  alliez  vous  trouver 
lorsque  Bonaparte  prit  les  rênes  du  gouvernement,  et  vous  verrez 
dans  quel  abîme  nous  étions  plongés  !  Si  les  assassinats  avaient 
commencé,  lui  aussi  aurait  été  fusillé.  Quand  il  arriva  de  Fréjus  à 
Paris,  Dubois  de  Crancè,  qui  était  alors  jacobin  renforcé  et  ministre 
de  la  guerre,  voulait  ordonner  cette  exécution  qui  aurait  eu  lieu  le 
jour  même,  à  quatre  heures  de  l'après-midi,  si  Lareveillère-Lè- 
peaux  qui  en  fut  vivement  sollicité  n'avait  refusé  de  joindre  sa 
signature  à  celle  de  ses  deux  autres  collègues  qui  avaient  déjà 
signé. 


Le  dbapeau  tricolore.  —  La  cocarde  nationale  a  été  verte 
pendant  quarante-huit  heures.  Mais  on  foula  bientôt  cette  couleur 
aux  pieds  quand  on  s'aperçut  que  les  hussards  portoient  des  habits 
verts.  On  prit  celles  de  la  ville  de  Paris  :  blanc,  bleu  et  aurore. 
A  cette  dernière,  on  substitua  le  rouge.  Mais  à  la  promulgation  de 
la  loi  martiale,  on  reprit  l'aurore,  que  la  couleur  de  feu  a  remplacée 
depuis. 

{Dictionnaire  national,  par  M.  de  TEpithète.) 


164  ANECDOTES   ET    NOTIONS 

Les  Magistrats  élus.  —  Les  tribunaux  de  lre  instance  sont 
généralement  mal  composés... 

Le  tribunal  de  Marseille  se  fait  surtout  remarquer  par  sa  mau- 
vaise composition. 

Les  juges  de  paix  sont  excessivement  mauvais.  Des  villes,  telles 
que  Aix  et  Marseille,  ont  pour  juges  de  paix  des  simples  ouvriers 
qui  sont  sans  lumières  et  sans  considération. 

Les  taxations  des  frais  de  justice  faites  par  les  tribunaux  sont 
exorbitantes  et  surpassent  toujours  les  tarifs.  Les  abus  sont  tels  que 
l'on  voit  paraître  et  payer  des  témoins  banaux,  qui  comparaissent 
dans  toutes  les  affaires,  pour  gagner  de  l'argent,  et  qui  déclarent 
toujours  ne  rien  savoir. 

Dans  toutes  les  affaires,  les  juges  de  paix  n'osent  condamner, 
craignant  de  se  faire  des  ennemis  ou  de  ne  pas  être  réélus. 

(Année  1801,  rapport  officiel  de  Français  de  Nantes,  commis- 
saire d'État,  chargé  de  l'inspection  des  départements  de 
Vaucluse,  Bouches-du-Rhône,  Var,  Basses-Alpes  et  Alpes- 
Maritimes.) 


L'indivisible  citoyenne 
Qui  ne  devait  jamais  périr, 
N'a  pu  supporter  sans  mourir 
L'opération  césarienne. 

Grands  parents  de  la  République, 
Grands  raisonneurs  en  politique 
Dont  je  partage  la  douleur, 
Venez  assister  en  famille 
Au  grand  convoi  de  votre  fille, 
Morte  en  coucbe  d'un  Empereur. 


(Trouvé  dans  les  papiers  d'une  dame  russe,  de  passage   à 
Paris,  en  1804.1 


Paris,  en  1804.) 


L'AVENIR   DE   LA   REPUBLIQUE 
(Collection  du  M1»  de  Surgères.) 


C'est  l'intelligence  anxieuse  et  le  cœur  profondé- 
ment troublé  que  nous  venons  rendre  hommage  à  la 
mémoire  de  M.  le  comte  de  Chambord. 

La  mort  de  celui  que  l'histoire  nous  permet  de 
nommer  Henri  V,  est  une  perte  dont  les  conséquences 
dépassent  les  limites  de  la  politique.  C'est  une  perte 
historique,  une  perte  non  pas  seulement  pour  la 
France,  mais  pour  la  civilisation. 

C'est  en  cela  surtout  qu'elle  nous  touche,  nous  qui 
—  ici  —  sommes  uniquement  des  historiens.  Cette 
perte,  c'est  sur  la  démocratie  française  qu'elle  semble 
devoir  peser  davantage,  car  c'est  elle  que  Henri  V 
paraissait  destiné  à  sauver. 

Ce  que  ses  ancêtres  avaient  fait  pour  les  guerriers 
d'abord,  pour  les  commerçants  ensuite,  en  les  pous- 
sant dans  la  voie  de  la  civilisation  chrétienne,  et  en 
créant  la  gentilhommerie  et  la  bourgeoisie,  Henri  V, 
par  ses  qualités  comme  par  ses  aspirations  et  sa  situa- 
tion, était  appelé  à  le  faire  pour  les  ouvriers. 

Lui  mort,  la  démocratie  française  est- elle  con- 
damnée désormais  à  la  civilisation  révolutionnaire, 
c'est-à-dire  à  la  désorganisation  et  à  l'impiété  ?  Ses 
successeurs  comprendront-ils,  comme  Lui,  la  mission 
historique  de  la  Monarchie  française  ?  C'est  ce  qu'il 
ne  nous  est  pas  permis  de  discuter  ici. 


Ce  que  nous  pouvons  dire,  c'est  qu'il  était  le  type 
exquis  de  I'Honneur,  de  cet  Honneur  qui,  masquant 
les  défauts  naturels  du  peuple  français,  avait  fait  de 
la  France  la  grande  nation,  admirée  et  glorieuse,  que 
l'on  sait  ;  de  cet  Honneur  qui  était  le  puissant  lien 
national,  la  grande  cause  de  notre  unité,  de  notre 
patriotisme,  et  le  centre  de  ce  foyer  lumineux  dont 
les  rayons  éblouissaient  l'Europe.  C'est  pour  cela 
surtout  que  nous  Le  pleurons,  ce  Prince  de  V Honneur, 
car  aussi  longtemps  qu'il  était  là,  nous  n'avions  qu'à 
Le  montrer  aux  étrangers  qui  nous  disaient  : 
L'Honneur  quitte  le  génie  de  la  France. 

La  Revue  perd  en  Lui  le  plus  auguste  de  ses  lec- 
teurs. Cette  perte  n'ébranle  pas  notre  courage.  Nous 
avons  toujours  à  défendre  la  Société  française,  la 
tradition  monarchique,  la  civilisation  chrétienne.  Nous 
avons  toujours  en  face  de  nous  le  même  ennemi,  qui 
descend  toujours  de  plus  en  plus  dans  le  mépris, 
mais  qui  mérite  toujours  la  même  haine. 

Nous  n'avons  pas  le  droit  de  crier  ici  :  Le  Roi  est 
mort,  vive  le  Roi  !  Nous  pouvons  crier  :  L'ennemi  est 
vivant,  sus  à  l'ennemi  ! 


Ch.  d'Héricault. 
Gustave  Bord 


LA  RÉVOLUTION  ET  LE  DROIT  DE  PROPRIETE* 


Alors,  comme  tous  les  révolutionnaires  repus,  il  montrera  avec 
triomphe  l'article  17  de  la  Déclaration  :  «  La  propriété  étant  un 
«  droit  inviolable  et  sacré,  nul  ne  peut  en  être  privé,  si  ce  n'est 
«  lorsque  la  nécessité  publique  l'exige  évidemment,  et  sous  la  con- 
te dition  d'une  juste  et  préalable  indemnité.  »  Mais  cet  article, 
comme  tous  ceux  qui  protègent  la  vie,  l'honneur,  la  conscience  et 
la  liberté,  sera  supprimé  parles  jacobins  jusqu'à  la  paix,  c'est-à-dire 
jusqu'à  ce  qu'ils  n'aient  plus  d'antagonistes. 

Sous  l'ancienne  monarchie,  le  droit  de  propriété  est  absolu. 
Aucun  texte  ne  fournit  une  exception.  Cependant  les  légistes  trou- 
vaient dans  l'Écriture  (Pàralip.,  lib.  I,  cap.  XXVIII,  vers  22)  le 
fondement  d'un  sacrifice  à  intérêt  général.  En  1303,  Philippe  le 
Bel  rend  une  ordonnance  qui  autorise,  moyennant  un  juste  prix, 
l'expropriation  dans  un  cas  particulier.  On  ne  trouve  nulle  part  ce 
droit  d'expropriation  établi  d'une  manière  générale.  Elle  n'est 
jamais  prononcée  que  dans  des  circonstances  particulières,  par 
ordonnance  relatant  la  nécessité,  et  donnant  l'autorisation  spéciale. 
D'autre  part,  les  Parlements  étaient  là  pour  défendre  le  droit  de 
propriété,  avec  la  ténacité  que  l'on  sait,  même  contre  l'autorité 
royale. 

Dans  la  Déclaration  des  droits  de  l'homme,  l'Assemblée  nationale 
a  prétendu  formuler  des  principes  antérieurs  à  la  société,  rédiger 
des  propositions  de  droit  naturel  primant  toute  convention  sociale. 
Mais  elle  avait  reconnu  aussi  la  souveraineté  absolue  du  peuple 
transmise  aux  corps  délibérants.  Puisque  la  vérité,  d'après  cette 
théorie,  réside  en  eux,  comment  les  arrêter  lorsqu'ils  renverseront 
ce  que  leurs  prédécesseurs,  ce  qu'eux-mêmes  ont  élevé  ?  Malgré  le 
préambule  déclamatoire  dont  l'Assemblée  l'a  entourée,  le  peuple  a 

*  Voir  la  livraison  d'août  1883. 

T.   II.   —   SEPTEMBRE    1883  12 


166  LA  RÉVOLUTION 

compris  que  tout  droit  résidait  en  lui,  qu'il  était  maître  absolu,  et 
«  l'arbitre,  l'interprète,  le  ministre  des  droits  de  l'homme  \  »  et  il 
argumenta  ainsi.  Sans  doute  la  propriété  est  inviolable,  toutefois  la 
nécessité  justifie  l'expropriation  lorsqu'il  y  a  juste  et  préalable 
indemnité,  mais  si  ceux  qui  détiennent  les  biens  ne  les  ont  acquis 
que  par  violence,  ruse  ou  privilège,  pourquoi  les  indemniser  ?  Dans 
ce  cas  l'indemnité  serait  une  injustice.  Le  peuple,  lui-même,  prend 
donc  sans  indemniser. 

Plus  tard,  le  législateur,  toujours  souverain,  modifie  les  termes 
de  la  formule  ;  il  substitue  l'utilité  publique  à  la  nécessité.  De  ce 
moment  la  propriété  n'est  plus  inviolable.  Elle  devient  le  jouet  des 
intérêts  les  plus  frivoles  et  des  basses  passions. 

Il  devait  en  être  ainsi,  avons-nous  dit,  du  moment  où  la  propriété 
naît  de  la  convention,  de  la  loi  ;  puisque,  encore  une  fois,  une  loi 
nouvelle  peut  la  modifier,  la  transmettre  à  un  autre  maître,  la 
détruire.  A  l'objection  tirée  de  la  première  partie  de  l'article  17,  on 
oppose  la  fin  de  cette  même  disposition  :  la  nécessité  publique. 
Foucbé,  à  Nantes,  appuyait  sur  cette  base  l'établissement  de  l'impôt 
progressif  et  l'application  de  ses  théories  socialistes  ;  la  Convention, 
en  Vendée  et  ailleurs,  décrétait  aussi,  pour  cause  de  nécessité,  le 
partage  entre  les  patriotes  des  biens  des  rebelles. 


III 


L'Assemblée  nationale  avait  d'ailleurs  montré  le  cas  qu'elle 
faisait  de  son  article  17,  en  déclarant  que  les  biens  ecclésiastiques 
étaient  à  la  disposition  de  la  nation.  La  discussion  qui  s'éleva  à  ce 
sujet  révéla  la  pensée  des  législateurs  sur  le  droit  de  propriété  en 
lui-même.  C'est  le  répertoire  où  pourront  se  fournir  d'arguments 
les  adversaires  modernes  de  ce  droit  fondamental. 

L'Eglise  est  une  société  morale,  composée  d'individus  réunis 
pour  poursuivre  le  même  but.  Elle  a  droit  d'exister,  par  suite  de 
posséder,  d'acquérir,  de  demeurer  propriétaire.  Et,  comme  le 
remarquait  Mgr  Afifre,  «  le  simple  énoncé  de  cette  proposition  suffit 
«  pour  le  démontrer.  »  Autrefois,  il  y  avait  donc  une  propriété 
ecclésiastique,  comme  il  y  avait  propriété  individuelle,  des  sociétés 
ou  de  l'Etat.  Aussi  le  décret  qui  l'a  supprimée,  contre  tout  droit,  a 
ébranlé  le  principe  même. 

Ce  décret  n'était  ni  long  ni  compliqué.  «  Tous  les  biens  ecclèsias- 


ET  LE   DROIT  DE   PROPRIÉTÉ  167 

«  tiques  sont  à  la  disposition  de  la  nation,  à  la  charge  de  pourvoir, 
«  d'une  manière  convenable,  aux  frais  du  culte,  à  l'entretien  des 
«  ministres  et  au  soulagement  des  pauvres,  sous  la  surveillance  et 
«  d'après  les  instructions  des  provinces  ;  2°  dans  les  dispositions  à 
«  faire  pour  subvenir  à  l'entretien  des  ministres  de  la  religion,  il 
«  ne  pourra  être  assuré  à  la  dotation  d'aucune  cure  moins  de 
«  1200  livres  par  année,  non  compris  le  logement  et  les  jardins  en 
«  dépendant.  » 

Mirabeau  défendit,  avec  son  éloquence  puissante,  les  doctrines 
de  Rousseau  et  inaugura  son  rôle  de  démolisseur  violent  :  La 
société  et  la  propriété  naissant  d'une  convention,  l'État,  maître 
absolu,  a  droit  de  confiscation  sans  cause  sur  toutes  les  commu- 
nautés, religieuses  ou  laïques,  établies  dans  son  sein. 

Le  premier  il  fait  valoir  ce  mauvais  argument  :  ce  que  les  rois 
ou  autres  donateurs  ont  donné  à  l'Eglise,  a  été  donné  à  l'État,  à 
la  nation.  «  Pourquoi  donc  la  nation  ne  pourrait- elle  pas  se  déclarer 
«  propriétaire  de  ses  propres  biens  donnés  en  son  nom  pour  le 
«  service  de  l'Église...  Quant  aux  biens  qui  dérivent  de  fonda- 
«  tions  faites  par  les  simples  particuliers,  il  est  également  facile 
«  de  démontrer  qu'en  se  les  appropriant,  sous  la  condition  invio- 
«  laljle  d'en  remplir  les  charges,  la  nation  ne  porte  aucune 
«  atteinte  au  droit  de  propriété,  ni  à  la  volonté  des  fondateurs, 
«  telle  qu'il  faut  la  supposer  dans  l'ordre  des  lois...  Si  les  décrets 
«  de  l'Assemblée  constituante  opéraient  une  spoliation,  il  faut 
«  reconnaître  au  moins  que  cette  spoliation  avait  commencé  trois 
«  cents  ans  plus  tôt,  avec  le  consentement  exprès  de  l'Eglise.  Les 
«  premiers  coupables  étaient  Léon  X  et  François  Ier.  »  Mirabeau 
savait  bien  qu'il  s'adressait  à  des  auditeurs  bienveillants,  à  des 
complices,  et  il  ne  tarde  pas  à  démolir,  sans  le  vouloir,  l'échafau- 
dage de  sa  discussion.  L'Église  était  si  bien  propriétaire  distincte 
de  l'Etat,  que  François  Ier,  dans  toutes  les  affaires  où  il  s'agit  des 
biens  du  clergé,  traite  avec  l'Église  de  France  et  le  pape  Léon  X, 
son  chef,  c'est-à-dire  avec  les  propriétaires. 

Pour  l'Assemblée  nationale,  c'était  une  question  de  principe  et 
non  une  combinaison  fiscale,  puisque  Mgr  de  Boisgelin  offrait  de 
payer  les  360  millions  de  dette  exigible,  au  moyen  d'un  emprunt 
de  400  millions  affectés  sur  les  biens  ecclésiastiques.  «  Les  corps, 
«  disait  Garât,  n'existent  que  par  la  Société,  en  les  détruisant  elle 
«  ne  fait  que  retirer  la  vie  qu'elle  leur  a  prêtée.  Ils  ne  sont  que  des 
«  instruments  fabriqués  par  la  loi.  Que  fait  l'ouvrier,  quand  son 


168  LA  REVOLUTION 

«  instrument  ne  lui  convient  plus  ?  Il  le  brise  ou  le  modifie.  »  S'ils 
n'existent  plus,  disent  les  orateurs,  les  ordres  ne  peuvent  posséder 
et  personne  ne  peut  hériter  d'eux  -,  donc  leurs  biens  appartiennent 
à  l'État.  Si  les  ecclésiastiques  «  sont  propriétaires,  ils  peuvent  être 
«  indépendants  ;  s'ils  sont  indépendants,  ils  attacheront  leur  indé- 
«  pendance  à  l'exercice  de  leurs  fonctions.  »  Déjà,  pour  les  premiers 
révolutionnaires,  les  prêtres  n'étaient  que  des  «  salariés.  »  Thouret 
déclare  que  «  le  clergé  et  tous  les  corps  et  établissements  de 
«  main-morte,  sont  dès  à  présent  et  seront  perpétuellement 
«  incapables  d'avoir  la  propriété  d'aucuns  biens-fonds  ou  autres 
«  immeubles.  »  Threillard,  futur  rédacteur  du  Code  civil,  vient 
aussi  soutenir  que  les  fondateurs  ont  donné  à  «  l'Eglise,  c'est-à- 
«  dire  à  la  nation.  Puisque  la  nation  a  permis  que  le  clergé  pos- 
«  sèdât,  elle  peut  revendiquer  ce  qu'il  ne  possède  que  par  son 
«  autorisation.  »  Ce  qui  résulta  de  ces  propositions,  fut  la  suppres- 
sion de  toute  corporation  laïque  ou  religieuse,  quelque  admirable, 
charitable  et  utile  que  fût  son  but,  et  la  confiscation  de  ses  biens. 
(11-18  août  1792  ;  14  août  1793;  11  juillet  1794  ;  14  juillet  1792  ; 
24  août  1793.) 

Plus  tard,  les  révolutionnaires  pourront,  avec  une  logique  irré- 
sistible, emprunter  à  Mirabeau,  Garât,  Thouret,  Chapelier  leurs 
arguments  et  leurs  expressions,  pour  demander  la  suppression  des 
grandes  associations  industrielles  et  financières  ;  pour  menacer  la 
propriété  individuelle  et  les  grandes  fortunes.  «  Les  sociétés  parti- 
ce  culières  placées  dans  la  société  générale,  rompent  l'unité  de  ses 
«  principes  et  l'équilibre  de  ses  forces.  Les  grands  corps  politiques 
«  sont  dangereux  dans  un  État,  par  la  force  qui  résulte  de  leur 
«  coalition,  par  la  résistance  qui  naît  de  leurs  intérêts.  »  Est-ce  que 
ces  paroles  ne  peuvent  pas  s'appliquer  directement  aux  compagnies 
d'Assurances,  de  Chemins  de  fer  ou  de  Crédit  ? 

Depuis  ce  décret  qui  :  «  considérant  qu'un  État  vraiment  libre 
«  ne  doit  souffrir  dans  son  sein  aucune  corporation,  pas  même  celles 
«  qui,  vouées  à  l'enseignement  public,  ont  bien  mérité  de  la  patrie, 
«  ni  celles  qui  sont  vouées  uniquement  au  service  des  hôpitaux  ou 
«  au  soulagement  des  malades,  »  supprime  toute  association 
d'hommes  ou  de  femmes,  laïque  ou  ecclésiastique,  etc.,  il  n'y  a  plus 
en  France  que  des  individus  impuissants  et  faibles  devant  l'État. 
Celui-ci  est  désormais  seul  propriétaire  et  doit  tout  absorber. 
La  propriété  n'existe  plus.  Le  principe  est  détruit.  La  force  seule 
la  maintient  ;  elle  vacille,  car  le  nombre  est  la  force,  et  le  nombre 


ET   LE   DROIT   DE   PROPRIÉTÉ  169 

ne  possède  pas;  quand  il  voudra  posséder,  d'après  la  théorie  révo- 
lutionnaire, il  fora  le  droit.  Le  prétexte  que  l'on  a  donné  à  cette 
spoliation,  l'intérêt  de  la  culture  et  du  lise,  est  mensonger.  Les 
biens  de  main-morte  n'un!  pas  sensiblement  diminué,  car  l'Église 
possédait  de  grandes  forêts  qui  sont  demeurées  aux  mains  de  l'État  ; 
les  hospices  sont  propriétaires  de  500  millions  de  biens.  Ce  sont 
encore  des  immeubles  de  main-morte.  La  propriété  privée,  sur  trois 
milliards  de  biens  ecclésiastiques,  n'en  a  acquis  qu'un  milliard  ;  et 
cette  valeur  a  profité  aux  grands  et  moyens  propriétaires,  nulle- 
ment aux  petits.  Quant  au  lise,  il  n'a  rien  eu. 


IV 


Après  ce  premier  pas  fait  dans  la  voie  des  violences,  les  attaques 
à  la  propriété  se  multiplièrent.  Le  18  décembre  1789,  un  décret 
ordonne  de  vendre  des  biens   ecclésiastiques    pour    400  millions. 

13  février  1790,  les  vœux  sont  prohibés. —  Avril  suivant,  l'Assemblée 
déclare  que  les  dettes  du  clergé  sont  nationales,  et  que  les  biens 
seront  vendus  libres  de  l'hypothèque  légale  des  ecclésiastiques.  — 

14  avril  1790,  l'administration  de  ces  biens  est  remise  aux  Dis- 
tricts. —  Juin  1790,  l'Assemblée  ordonne  la  vente  de  tous  les  biens 
du  clergé,  appelés  Mens  nationaux.  —  18  février  1791,  vente, 
comme  nationaux,  des  immeubles  affectés  à  l'acquit  des  fonda- 
tions. —  6-15  mai  1791,  vente  des  meubles  et  immeubles  dépen- 
dant des  églises  paroissiales  supprimées  ou  à  supprimer. 

L'Assemblée  législative,  sous  la  direction  des  Girondins,  applique 
les  principes  inscrits  par  la  Constituante  entête  de  la  Constitution. 
Le  25  août  1792,* elle  dispose  que  tous  les  droits  seigneuriaux, 
tant  féodaux  que  conventuels,  conservés  ou  déclarés  racfietables 
par  les  lois  de  l'Assemblée  constituante,  quelles  que  soient  leur 
nature  et  leur  dénomination,  ainsi  que  tous  les  abonnements,  pen- 
sions et  prestations  quelconques  qui  les  représentent,  sont  abolis 
sans  indemnité,  à  moins  qu'ils  ne  soient  justifiés  avoir  pour  cause 
une  concession  primitive  de  fonds,  laquelle  cause  ne  pourra  être 
établie  qu'autant  qu'elle  se  trouvera  clairement  énoncée  dans  l'acte 
d'infèodation  qui  devra  être  rapporté.  (Légende  des  Gir.,  p.  107.) 
Les  titres  et  registres  avaient  été  préalablement  brûlés  ;  l'exception 
était  illusoire. 


170  LA  RÉVOLUTION  ET  LE   DROIT  DE  PROPRIÉTÉ 

Les  arrérages  de  droits  supprimés  ne  sont  plus  exigibles  ;  les 
reconnaissances  de  liquidation  de  dîmes  sont  non  avenues. 

30  août  1792.  Décret  qui  ordonne  la  vente  au  profit  de  l'Etat  des 
biens  des  abbayes  et  communautés  étrangères,  ceux  transmis  à  des 
séminaires  ou  provenant  des  bénéfices  des  ci-devant  jésuites. 

13-14  brumaire  an  II  (3-4  novembre  1793).  Décret  réunissant 
aux  propriétés  nationales  l'actif  affecté  aux  fabriques  des  églises 
cathédrales,  particulières  et  succursales. 

22  ventôse  an  II.  Attribution  à  l'Etat  des  biens  des  frères  convers 
et  lais  déportés. 

18  septembre  1794  (2e  jour  des  sans-culottides  an  II).  Décret  : 
Article  1er.  «  La  République  ne  paie  plus  les  frais  ni  les  salaires 
«  d'aucun  culte.  » 

C'est  une  véritable  fureur.  Les  associations  laïques,  dont  le  but 
ou  l'objet  sont  l'instruction  ou  la  science,  sont  également  suppri- 
mées. Sous  la  Convention  on  abolit  les  sociétés  scientifiques  et 
littéraires,  et  leurs  biens,  bibliothèques,  muséums,  jardins  bota- 
niques sont  confisqués.  L'Etat  est  seul  propriétaire.  Le  peuple 
assemblé  applique  brutalement  les  principes  posés  dès  l'origine,  et 
en  tête  de  la  Constitution. 

Les  habiles  interprétaient  Rousseau  dans  le  sens  favorable  au 
Tiers.  Il  ne  suffisait  donc  pas  de  détruire  les  Ordres  qui  avaient 
constitué  la  société  politique  dans  l'ancienne  monarchie  et  démettre 
la  main  sur  les  biens  du  clergé  et  sur  les  droits  et  biens  féodaux. 
Restaient  les  domaines  particuliers  des  nobles,  que  l'on  n'avait  pu 
atteindre  encore.  On  va  y  arriver.  Bien  qu'au  premier  abord  cette 
confiscation  paraisse  une  peine  et  semble  avoir  des  conséquences 
moins  graves  contre  le 'droit  de  propriété;  cependant  c'est  bien 
vraiment  une  spoliation  découlant,  indirectement  au  moins,  de  ce 
principe,  que  l'État  est  propriétaire  des  biens  parce  qu'il  est  l'or- 
gane de  la  volonté  nationale. 

Alfred  Biré. 
(La  suite  prochainement.) 


CORRESPONDANCE  COMMERCIALE 

DE  MON  COUSIN  SAINT-AMOUR  B0UL0NN0IS 

(1766-1792) 


Mon  cousin  aurait  actuellement  à  peu  près  140  ans  ;  il  devait 
être  né  un  peu  après  1740.  Je  suis  fort  confus  de  ne  pouvoir  mieux 
préciser.  Cette  hésitation  donne  une  tournure  romanesque  à  un 
travail  dont  la  qualité  est  d'être  ennuyeux  mais  avec  précision,  je 
veux  dire  ravissant  pour  les  gens  qui  tiennent  à  savoir  ce  que  pou- 
vaient coûter,  au  XVIIIe  siècle,  le  vin,  le  thé,  Teau-de-vie,  les 
harengs  saurs,  le  café,  le  genièvre,  diverses  autres  choses  aussi 
agréables,  et  ennuyeux  pour  les  rares  personnes  qui  croient  pou- 
voir vivre  en  paix  sans  posséder  ces  précieux  renseignements. 

Ceci  est  donc  un  article  d'érudition  pure  et  mathématique  ;  et  je 
veux  bien  affirmer,  pour  la  confusion  des  méchantes  gens  scep- 
tiques, que  j'ai  trente  livres  pesant  de  pièces  à  l'appui. 

Si  mes  chiffres  prennent,  au  début,  des  airs  timides  ou  évaporés, 
la  faute  en  est  uniquement  à  mon  cousin. 

Je  ne  puis  pas,  en  effet,  le  présenter  comme  j'eusse  pu  montrer 
son  grand-père,  Joseph-Antoine  du  Riez  de  la  Foirez,  qui  vint 
établir  à  Boulogne  une  fabrique  de  tonneaux,  seaux  et  cuviers 
«  sous  le  règne  du  grand  Golbert  et  du  grand  Roi.  »  Non,  Joseph- 
Antoine  III,  mon  cousin,  n'avait  pas  cette  physionomie  austère, 
obstinée,  paisiblement  renfrognée  des  vieux  bourgeois  du  grand 
siècle  ;  et  on  ne  devait  pas  trouver  dans  son  testament  cette 
phrase  qui  était  soulignée  dans  celui  de  Joseph-Antoine  Ier  :  «  Je 
fuz  toujours  bien  veu  de  l'Evesché.  » 

Il  est  vrai  que  si  l'on  n'y  trouva  pas  cette  phrase,  on  n'y  trouva 
pas  grand' chose  de  plus,  et  notamment  l'on  constata  l'absence  de 


172  CORRESPONDANCE  COMMERCIALE 

ces  économies  qui  rendirent  si  mémorable  le  testament  du  vieil  ami 
de  l'Évêché. 

Je  dois  me  hâter  de  dire,  d'ailleurs,  que  si  mon  cousin  ne  songeait 
point  particulièrement  à  Monseigneur  l'Evêque  de  Boulogne,  il  ne 
voulait  pas  non  plus  en  être  mal  vu.  Non,  il  n'était  pas  de  ces 
bourgeois  francs-maçons  et  concubinaires  qui  se  précipitèrent  dans 
la  garde  nationale,  dans  la  religion  constitutionnelle,  et  qui  ado- 
rèrent si  platement  —  si  inutilement  pour  beaucoup  d'entre  eux  — 
Joseph  Le  Bon.  C'est  une  réflexion  que  fit  plus  tard,  en  94,  Joseph- 
Antoine  lui-même,  à  propos  d'un  autre  cousin,  H.,  le  receveur  des 
rentes  de  l'abbaye  de  Saint- Wulmer,  et  qui  après  avoir  fort  versé 
dans  la  Révolution,  eût  été  mal  en  point  sous  la  griffe  de  Le  Bon,  si 
son  ami  André  Dumont  ne  l'eût  sauvé  en  l'envoyant  en  prison  à 
Doullens... 

Mais  l'esprit  du  siècle  avait  un  peu  mordu  Joseph-Antoine  III.  Il 
l'avait  mordu  de  ses  plus  blanches  dents,  non  pas  de  celles  qui  don- 
naient la  noire  rage  voltairienne,  mais  de  celles  qui  communi- 
quaient au  cerveau  un  léger  pétillement  inconnu  au  temps  du 
«  grand  monsieur  Golbert.  » 

Mon  cousin  était  un  peu  coquet,  un  peu  élégant,  un  peu  galant, 
un  peu  gracieux,  un  peu  généreux,  un  peu  rieur,  un  peu  spirituel, 
un  peu  ambitieux  surtout,  et  cela  un  peu  plus  que  de  raison.  Sans 
doute,  il  n'était  pas  blâmable  de  viser  à  entrer  dans  le  corps  de 
cette  grande  bourgeoisie  boulonnaise,  qui  gouvernait  la  Ville  et  le 
Comté  de  concert  avec  messieurs  du  clergé  et  de  la  noblesse,  non, 
il  y  touchait  presque  et  il  y  pouvait  tendre  ;  mais,  toujours  poussé 
par  la  vivacité  du  siècle,  il  y  voulait  entrer  trop  tôt. 

Une  seule  chose  en  lui  le  rendait  digne  de  toute  l'estime  de 
Joseph- Antoine  Ier  :  il  était  actif  et  versé  en  affaires.  Mais  hors  de 
là,  il  n'avait  pas  le  moindre  respect  pour  les  chiffres.  A  propos  de 
son  âge  notamment,  il  rusait  de  la  façon  la  plus  effrontée,  si  bien 
que,  né  assez  longtemps  avant  ma  chère  grand'mère  maternelle,'  il 
avait  vingt  ans  de  moins  qu'elle,  quand  il  mourut. 

Là,  à  son  lit  de  mort,  quand  on  le  croyait  à  la  fin  de  l'agonie  et 
tout  absorbé  par  la  somnolente  pensée  de  ce  dernier  adieu  du  corps 
décrépit  à  l'âme  empressée  de  gagner  les  hauteurs,  il  se  réveilla 
très  vivement  ;  il  dit  que  sans  doute  il  faut  accepter,  avec  une 
résignation  chrétienne,  ce  que  Notre-Seigneur  veut  envoyer,  mais 
que  Dieu  ne  saurait  nous  en  vouloir  de  regretter  de  mourir  à  la 
fleur  de  l'âge,  et  que  c'était  peu  naturel  et  bien  ennuyeux. 


DE   MON   COUSIN   SÀINT-ÀMOTJR  173 

Il  avait  alors  (.)0  ans.  Mais  il  croyait  sincèrement,  — tlo  temps  en 
temps,  —  qu'il  n'eu  avait  que  70;  et  comme  il  faisait  fréquemment 
rhabiller  sa  perruque,  comme  il  étail  1res  propre,  amoureux  de 
linge  très  blanc  et  fin,  comme  Djô-Duminy  venait  chaque  matin,  à 
sept  heures  sonnantes,  le  raser  de  très  près;  comme  il  était  presbyte 
et  que  son  miroir  lui  présentait  ce  qu'il  voulait  y  voir  —  et  il 
voulait  y  voirie  visage  le  plus  jeune  possible — comme  il  n'avait  pas 
de  femme ,  miroir  toujours  présent ,  miroir  vieillissant,  miroir 
parlant  et  d'une  façon  peu  flatteuse,  mon  cousin  s'imaginait  qu'on 
ne  lui  donnait  que  50  ans.  Il  répétait,  sans  cesse,  avec  un  mélange 
très  comique  de  modestie  affectée  et  de  satisfaction  évidente,  le 
proverbe  stupide  qui  a  servi  à  damner  tant  de  vieilles  coquettes  plâ- 
trées en  les  assurant  que  Y  on  n'a  que  Vâge  que  Von 'paraît  avoir. 

Mon.  cousin  se  nommait  donc  du  Riez  de  La  Foirez  Saint-Amour, 
trois  noms  sonnant  noblement,  et  suffisant  pour  anoblir,  à  la  nou- 
velle mode,  trois  générations  de  dandins  de  maintenant.  Mais  Joseph- 
Antoine  III  n'était  pas  sot.  Il  ne  s'en  faisait  pas  accroire.  Il  savait, 
comme  tout  le  monde  alors,  ce  que  presque  tout  le  monde  ignore 
de  nos  jours-,  il  savait  que  la  particule  est  loin  d'être  un  signe  de 
noblesse  ;  que  le  titre  seul,  —  depuis  celui  d'écuyer  jusqu'à 
celui  de  duc,  —  compte,  quand  il  est  certain,  comme  preuve.  Dans 
mainte  famille  de  bonne  bourgeoisie,  l'aîné  seul  gardait  le  nom  de 
famille,  les  cadets  y  ajoutaient  un  nom  de  lieu;  les  cultivateurs  pre- 
naient le  nom  de  leurs  terres  ;  presque  tous  les  officiers  d'adminis- 
tration oudejudicature  s'ornaient  de  ce  de  si  miroitant  aujourd'hui  ; 
et  dans  certains  corps  c'était  une  obligation.  Ainsi,  pour  ne  parler 
que  de  nos  provinces  du  Nord,  c'était  l'usage  constant  de  tous 
les  avocats  au  Conseil  d'Artois  d'ajouter  un  nom  de  propriété  à  leur 
nom  patronymique. 

A  la  fin  de  l'Ancien  Régime,  le  port  de  la  particule  ne  prouvait 
pas  plus  que  le  port  de  i'épée,  dont  les  commis  marchands  se 
ceignaient  souvent,  le  dimanche,  et  sans  laquelle,  à  Paris,  un  fils 
d'épicier  n'eût  pas  voulu  faire  ses  visites  de  noces. 

Le  nom  de  Saint-Amour  appartenait  en  propre  à  Joseph- 
Antoine  III.  Celui-ci  avait  eu  de  bonne  heure  la  tête  chaude,  et  — 
nous  devons  avouer  cette  frasque,  dont  ma  grand'mère  ne  parlait 
jamais  sans  quelque  honte,  bien  qu'il  fût.  son  parent  à  un  degré 
quelconque,  mais  cela  ne  s'était  jamais  vu!  —  il  avait,  à 
l'âge  de  quinze  ans,  quitté  la  maison  paternelle  et  s'était  engagé 
dans  Condé-Dragons.  Là,  selon  l'usage  commun,  il  avait  caché  son 


174  CORRESPONDANCE    COMMERCIALE 

nom  sous  un  pseudonjnme,  et  il  avait  pris  le  sobriquet  de  Saint- 
Amour.  Je  n'ai  jamais  su  pourquoi,  et  ma  grand'mère  T'ignorait 
aussi.  Elle  n'avait  jamais  voulu  le  lui  demander,  parce  qu'il  y  a  là 
le  mot  Amour  et  qu'elle  eût  pu  entendre  quelque  histoire  vilaine. 
La  chère  femme,  quoiqu'elle  eût  alors  80  ans,  rougissait  en  me 
donnant  cette  explication,  bien  qu'elle  ne  rougît  pas  en  me  racon- 
tant que  les  Jacobins  de  Boulogne,  —  elle  me  les  nommait,  et  je  n'ai 
pas  oublié  leurs  noms,  —  l'avaient  fouettée  en  compagnie  des  plus 
dignes  matrones  de  la  ville,  le  jour  de  la  Saint-Marc  93,  quand 
elles  sortaient  de  la  messe  de  huit  heures. 

On  parvint  à  attendrir  M.  le  chevalier  de  Guémy,  pour  lors  lieu- 
tenant du  Roy,  à  l'aide  de  M.  Delattre  du  Rozel,  le  jeune,  conseiller 
honoraire  de  la  sénéchaussée,  et  qui  était  un  parent  éloigné.  M.  de 
Guémy  obtint  du  lieutenant-colonel  de  Condè-Dragons  que  notre 
enfant  de  Bellone  revînt  au  foyer  domestique,  après  cinq  ans  de 
service  militaire. 

Quant  au  nom  de  du  Riez  de  la  Foirez,  l'origine  en  était  simple. 
Lorsque  Joseph- Antoine  Ier,  l'idolâtre  du  grand  Monsieur  Colbert, 
vint  à  Boulogne  ,  entraîné  par  l'ambition  de  pousser  tous  les 
harengs  de  la  ville  dans  ses  bois,  —  comme  il  le  disait  avec  un 
sourire  austère  aux  Jours  Gras,  —  on  lui  demanda  comment  il  se 
nommait.  Il  se  nommait  Gazin.  Il  y  avait  déjà  vingt-cinq  Boulon- 
nois  de  ce  nom-là.  On  lui  demanda  d'où  il  venait.  Il  répondit  en  se 
rengorgeant  —  car  il  n'était  pas  ennemi  d'une  honnête  fierté  — 
qu'il  possédait  sur  la  lisière  de  la  forêt  de  Boulogne,  devers 
Wirwignes,  un  petit  bien  qu'on  appelait  le  Riez  (la  lande)  de  la 
Foirêt.  On  le  distingua  donc  des  vingt-cinq  autres  Cazin,  qui  se 
distinguaient  déjà  par  des  noms  de  terre,  en  disant  Cazin  du  Riez 
de  La  Foirez.  Le  Gazin  était  oublié  à  la  troisième  génération. 

Je  n'ai  pas  hâte  d'en  venir  à  mes  chiffres,  à  mon  eau-de-vie,  à 
mes  harengs  saurs,  et,  si  je  me  laissais  aller,  je  mépriserais  toutes 
ces  factures  jaunes  et  ces  effrayantes  colonnes  de  chiffres,  pour 
vanner  et  tamiser  tous  ces  vieux  souvenirs  dont  ma  petite  enfance 
a  été  bercée. 

Je  me  rappelle  bien  mon  cousin.  C'était  un  homme  grand,  avec 
une  belle  figure  large  et  souriante,  et  je  connaissais  à  merveille 
les  amples  poches  de  son  gilet,  car  il  avait  dans  l'une  —  les  jours 
de  grande  fête  —  une  belle  tabatière  d'or,  reste  d'une  splendeur 
évanouie,  —  et  dans  l'autre  —  tous  les  jours  —  une  petite  boîte, 
d'écaillé,  pleine  de  dragées  à  l'anis,  dont  il  comblait  les  enfants. 


DE  MON   COUSIN  SAINT-AMOUR  175 

Car  ce  digne  homme,  —  si  je  lui  ai  nui  jusqu'ici  dans  l'opinion 
des  lecteurs,  je  veux  le  réhabiliter,  et  le  souvenir  de  ces  dragées 
me  porte  aux  remords,  —  ce  digne  homme  aimait  les  enfants  comme 
il  avait  aimé,  comme  il  aimait  encore  les  femmes,  sans  plus  de  mé- 
chantes pensées,  parce  que  femme  et  enfant  cela  est  gracieux,  doux 
à  voir,  joyeux  à  entendre,  et  qu'il  avait  l'esprit  ouvert,  l'àme  ca- 
ressante et  l'intelligence  polie. 

Aussi  que  de  beaux  saluts,  que  d'aimables  sourires  il  avait  et  que 
de  jolies  choses  il  savait  dire  !  C'est  un  spectacle  que  je  n'oublierai 
jamais  :  Mon  cousin  Duriez  Lafoirez  et  notre  cousine  Mlle  de 
Brionval  se  saluant  aux  grandes  fêtes,  le  jour  de  Pâques  particu- 
lièrement !  Car  la  politesse  était  une  vertu,  presque  une  piété,  et 
il  la  fallait  mieux  pratiquer  pendant  les  Bons  Jours. 

Cette  vieille  demoiselle  était  une  de  nos  parentes  du  côté  pater- 
nel, parente  à  un  degré  quelconque  aussi.  Quoiqu'elle  fût  de  la 
bonne  vieille  petite  noblesse  du  pays,  et  qu'elle  parlât  avec  une 
dignité  paisible  des  Toussaincts  de  Brionval  dont  l'un,  son  cousin  et 
son  fiancé,  —  elle  en  portait  encore  le  deuil  en  1830, —  était  mort  à 
l'armée  du  prince  de  Condé,  elle  était  pleine  de  grâce  pour  ce 
vieux  bourgeois  qui  était  de  son  temps,  presque  de  sa  parenté,  par 
la  politesse.  Ah  !  les  belles  révérences  et  les  gracieux  saluts  !  Mais 
je  n'y  veux  pas  penser,  car  Mlle  de  Brionval  m'est  autrement  pré- 
cieuse que  mon  cousin  Saint-Amour,  et  je  mourrai  en  regrettant  le 
bel  éventail  qu'elle  m'avait  donné,  qu'on  me  vola,  et  où  il  y  avait, 
peints  par  un  élève  de  Boucher,  des  bergers  et  des  bergères.  Oui, 
oui.  j'ai  passé  mon  enfance  à  les  admirer,  et  la  bonne  chère  demoi- 
selle prétendait  qu'il  fallait  apprendre  à  aimer  la  grâce  dans  les 
gestes  de  ces  bergers  et  la  vivacité  dans  les  couleurs  brillantes  de 
ces  bergères. 

Mais  c'est  assez  faire  l'école  buissonnière.  Adieu  paniers  !  M1Ie  de 
Brionval...  Non,  non,  adieu  paniers!  adieu!  Voici  un  monceau 
des  papiers  de  aion  cousin. 

Nous  devisons,  n'est-ce  pas  ?  car  je  ne  me  charge  pas  de  dresser 
un  budget.  Il  en  est  des  chiffres  comme  des  dîners,  et  si  la  bonne 
Mademoiselle  de  Brionval  prétendait  avec  raison  que  un  dîner 
jacassé  est  à  moitié  digéré,  je  prétends  aussi  que  des  chiffres 
devises  sont  également  à  moitié  digérés.  Pourvu  que  mes  chiffres 
soient  exacts,  c'est  tout  ce  que  je  veux.  Ils  seront  encore  suffisam- 
ment ennuyeux.  Mais  l'histoire  se  compose  de  ces  minuscules 
détails,  comme  les  belles  mosaïques  d'une  foule  de  petits  cailloux 
ternes  et  informes. 


176  CORRESPONDANCE    COMMERCIALE 

Les  du  Riez  avaient  des  parents  au  pays  d'Artois.  J'en  trouve 
trois  dont  les  papiers  avaient  été,  à  la  suite  de  certaines  circons- 
tances révolutionnaires,  recueillis  par  Antoine-Joseph..  D'ailleurs, 
il  était  assez  fier  de  cette  parenté,  et  il  gardait  respectueusement 
ces  paperasses.  L'un  de  ces  notables  était  greffier,  l'autre  notaire 
et  le  troisième,  cirier-èpicier-mercier  (je  ne  vois  pas  exactement 
quoi,  mais  ses  livres  indiquent  un  grand  commerce  de  miel  et  de 
luminaire). 

Le  premier  était  un  Hermel,  greffier  de  Rollencourt,  village  de 
cinq  cents  âmes,  non  loin  de  Blangy-sur-Ternoise.  Ce  greffier  était, 
en  outre,  bailly  de  noble  homme  Charles-Alexandre  Scachi,  — 
je  lis  peut-être  mal  et  je  ne  connais  pas  bien  cette  gentilhommerie 
d'Artois,  —  écuyer ,  seigneur  de  Haut-Blingel,  et  demeurant  à 
Berghes-Saint-Winnocq.  C'est  de  cette  seigneurie  qu'il  était 
bailli  et  son  office  lui  valait  cinq  livres  par  an,  ce  qui  ne  paraît  pas 
somptueux.  Il  est  vrai  qu'il  porte  soigneusement  en  compte  ses 
dépenses,  notamment  ses  ports  de  lettres.  (La  dépense,  de  ce  chef, 
n'était  pas  considérable,  puisque,  en  7  ans,  il  en  a  pour  six  livres.) 
De  plus,  il  ne  bouge  pas  de  Rollencourt  sans  se  faire  payer,  à 
raison  de  30  sols  par  jour.  C'est  un  prix  courant,  sauf  en  une  cir- 
constance où,  accompagnant  le  seigneur  de  Blingel,  à  Saint-Pol, 
pour  y  faire  acte  de  foy  et  hommage  devant  les  officiers  du  comté, 
il  réclame  40  sols.  On  les  lui  accorde.  Toutefois  ce  seigneur  de 
Haut-Blingel  ne  se  montre  pas  toujours  aussi  coulant.  Il  ne  mur- 
mure pas  trop  quand  ledit  Hermel  lui  réclame  deux  jours  —  à  trois 
livres  —  pour  avoir  examiné  la  carte  figurative  que  l'arpenteur 
Desvaux  a  faite  de  la  seigneurie.  Mais  quand,  pour  avoir  mis  en 
parchemin  le  dénombrement  des  terres  de  ladite  seigneurie,  rele- 
vantes de  la  seigneurie  d'Agincourt,  il  réclame  30  livres,  plus 
14  livres  pour  avoir  fait  un  cueilloir  en  forme  de  roule,  le  bon 
seigneur  se  fâche  et  réduit  le  tout  à  35  livres. 

J'assiste  ensuite  à  une  vente  après  décès.  Au  milieu  de  beaucoup 
de  pots,  assiettes,  chaises,  bancs,  méquinettes,  je  vois  vendre 
3  livres  une  calelongue  (couverture),  40  sols  une  escribonne  (écri- 
toire),  et  on  adjuge  à  Edouard  Evrard,  pour  16  livres  16  sols,  une 
paire  de  culottes  de  Pinchinal.  J'espère  que  ce  ne  sont  pas  les 
culottes  du  bailli.  Cet  Evrard  est  évidemment  le  notable  et  le  lettré 
de  la  circonscription,  car  non  seulement  c'est  lui  qui  achète  4  livres 
une  èpée  sans  fourreau,  mais  il  pousse  jusqu'à  40  sols  trois  volumes 
couverts  de  parchemin  jaulne. 

L'autre  parent  artésien  est  Procope  de  Saint-Jean,  sieur  de  la 


DE    M(>X    COUSIN   SAINT-AMOUR  177 

seigneurie  vicomtière  de  Samette  en  Matringhein,  notaire  royal  et 
apostolique  d'Artois,  à  Fressin,  bourg  d'environ  mille  habitants, 
dans  le  voisinage  de  FEesdin. 

Je  vois  dans  ses  papiers  que,  bien  que  l'on  comptât  encore  en  sols 
parisis,  l'usage  était  de  changer  cette  monnoie  en  argent  de  France, 
de  la  réduire  en  tournois  et  que,  par  exemple,  21  sols  4  deniers 
parisis  d'Artois  font  30  sols  tournois  de  France. 

Je  trouve,  mais  un  peu  plus  tard,  en  1770  et  en  1776,  —  et  j'en 
parle  ici  afin  de  n'avoir  plus  à  m'occuper  de  ce  notaire  royal  et 
apostolique,  qui  m'intéresserait  trop  au  détriment  de  mon  cousin, 
—  je  trouve  donc  Antoine-Joseph  fort  préoccupé  de  recommander 
à  M.  de  Saint-Jean  l'affaire  de  deux  de  ses  amis,  maître  François- 
Joseph  Becart  et  maître  Jean-Baptiste  Poillion,  prêtres  du  diocèse 
de  Boulogne,  lequel  diocèse,  outre  le  Boulonnois,  comprenait  une 
partie  de  l'Artois,  le  comté  de  Saint-Pol. 

Le  premier  était  vicaire  à  Quiestède,  village  de  300  âmes,  l'autre, 
vicaire  de  Guines,  ville  de  4,000  habitants.  Tous  deux  étaient 
maîtres  es  arts  de  l'Université  de  Douai.  A  titre  de  gradués,  ils 
réclamaient  aux  seigneurs  abbé,  prieur  et  religieux  de  l'abbaye  de 
Sainte  -Berthe  de  Blangy,  les  bénéfices  qui  viendraient  à  vaquer 
dans  ladite  abbaye  pendant  les  mois  affectés  aux  gradués. 

Ces  mois  étaient  août  et  octobre  ou  mois  de  faveurs,  pour  les  gra- 
dués simples,  c'est-à-dire  les  étudiants  tonsurés  qui  n'avaient  pas 
encore  fait  leurs  études,  et  les  mois  de  janvier  et  de  juillet  ou  mois 
de  rigueur,  pendant  lesquels  les  gradués  pourvus  de  titres,  et  ayant 
obtenu  des  lettres  de  l'Université  sur  telle  ou  telle  abbaye,  pou- 
vaient exiger  le  bénéfice  vacant,  s'ils   étaient  les  premiers  inscrits; 

Becart  et  Poillion  avaient  donc  donné  procuration,  l'un  à  Jean- 
Pierre  Chrétien,  curé  de  Blangy,  l'autre  à  Jean-Louis  Liborel, 
procureur  audit  lieu,  d'aller,  chaque  carême,  jusqu'à  nomination, 
insinuer,  montrer,  notifier,  signifier  et  duement  faire  voir  auxdits 
seigneurs,  abbé,  prieur  et  religieux  es  couvent,  les  noms,  surnoms, 
qualités,  certificats  d'étude,  lettres  de  tonsure,  rescrit,  donnés  par 
TUniversitè  sur  ladite  abbaye.  L'abbé,  dom  Pierre  D'Ain,  vieux 
bénédictin,  qui  pouvait  faire  son  choix,  quand  il  s'agissait  des  gra- 
dués simples,  mais  à  qui  le  choix  était  imposé  par  l'ancienneté, 
dans  le  cas  présent,  répondit  —  il  était  aimable  homme  —  que 
ces  maîtres  es  arts  étaient  bien  généreux,  car  ils  donnaient  un 
certificat  de  sept  années  d'études,  quand  cinq  seulement  étaient 
exigées  pour  le  grade  de  maître  es  arts,  deux  en  philosophie  et  trois 


178  CORRESPONDANCE  COMMERCIALE 

dans  les  Facultés  supérieures  de  médecine,  de  droit  civil  ou 
canon. 

Le  troisième  de  ces  amis  que  mon  cousin  avait  en  Artois,  de 
ces  amis  intimes  dont  on  parlait  souvent  au  coin  du  feu,  qu'on 
voyait  deux  ou  trois  fois  dans  le  cours  de  la  vie,  auxquels  on  écrivait 
tous  les  deux  ou  trois  ans,  mais  auxquels  on  envoyait  des  compli- 
ments par  tous  ceux  qui,  marchands,  porte-balles,  soldats,  frères 
quêteurs,  voyageurs,  gens  d'affaires,  nouveaux  mariés,  partaient 
du  Boulonnois  pour  l'Artois,  ce  troisième,  dis-je,  était  un  cirier. 
Où  demeurait-il  exactement,  et  comment  se  nommait-il  ?  Je  suis 
forcé  d'avouer  que  je  l'ignore.  Il  paraît  que  ses  registres  portaient 
en  tête  quelque  prière  ou  effusion  pieuse  et  qu'à  la  Révolution,  on 
en  arracha  les  premières  pages. 

Mais  je  puis  suggérer  une  idée  utile  à  un  érudit  ambitieux,  dési- 
reux de  trouver  une  spécialité,  —  car  on  n'arrive  à  l'Institut 
qu'avec  beaucoup  d'esprit  et  une  spécialité. — Histoire  du  Luminaire 
depuis  la  période  sous-pliocène  jusqu'à  la  Révolution  française. 
Voilà  qui  est  attrayant  et  fructueux.  Je  mets  à  la  disposition  de 
cet  érudit  trois  gros  cahiers,  très  peu  rongés  par  les  souris,  cou- 
verts d'une  toile  d'emballage  d'une  solidité  d'Ancien  Régime, 
à  l'aide  desquels  il  sera  l'homme  le  plus  renseigné  de  l'univers  sur 
les  chandelles  du  XVIIIe  siècle.  Je  ne  veux  pas  déflorer  le  sujet. 

Je  reviens  à  Joseph- Antoine. 

Sa  mère,  devenue  veuve,  s'était  retirée  à  Etaples,  qui  était  un 
port  assez  commerçant ,  et  où  son  fils  étudiait  le  cours  des  spiri- 
tueux, chez  je  ne  sais  quel  négociant.  Il  paraît  que  notre  galant 
montrait  un  goût  prononcé  pour  le  mariage  et  qu'il  avait  fait 
un  choix  mal  goûté  par  la  bonne  dame.  Je  donne  la  lettre  suivante, 
c'est  le  premier  document  personnel  qui  se  rencontre  sur  notre 
héros,  et  c'est  la  seule  note  tendre  dans  cette  biographie  mathè- 
mathique. 

La  Ve  du  Riez,  —  qui  donne  indifféremment  du  Riets,  du  Ries  ou 
du  Rietz,  —  écrit  donc  à  un  frère  de  son  mari,  marchand  de 
tonneaux,  établi  à  Boulogne  : 

«  D'Estaples,  le  10  février  1766. 

«  Mon  frère, 

«  Après  vous  avoir  salué,  ainsi  que  ma  sœur,  je  vous  prierai  de 
«  me  dire  si  votre  neveu  ne  vous  a  point   dit  le  sujet  pour  lequel 


DE   MON   COtJSlN   SAINT-AMOUR  179 

«  il  a  été  à  Boulogne.  Je  vous  dirai  qu'il  se  propose  encore  d'y 
«  aller  dans  peu.  Ce  voyage  m'inquiète,  quoiqu'il  m'ait  dit,  après 
«  lui  avoir  demandé  le  sujet  de  son  voyage,  que  c'était  pour  aller 
o  à  confesse.  Je  ne  sais  si  cela  est.  L'on  dit  ici  qu'il  a  quitté  sa 
«  demoiselle,  et  qu'elle  comptait  se  marier  avec  lui  pour  le  Gar- 
ce naval.  Mais  comme  je  ne  veux  pas  entendre  parler  d'elle,  elle  l'a 
«  remercié.  C'est  pourquoi  votre  neveu  m'a  tant  l'ait  de  peine  et  de 
«  chagrin.  Je  m'aperçois,  depuis  son  dernier  voyage  à  Boulogne, 
«  qu'il  est  beaucoup  plus  traitable.  Je  ne  sais  point  si  cela  conti- 
«  nuera.  Dieu  le  veuille,  pour  lui  et  pour  moi.  Je  lui  ai  dit  que 
«  quand  il  serait  en  âge  de  se  marier,  qu'il  n'avait  qu'à  s'adresser 
«  à  vous,  et  que  vous  lui  trouverez  une  femme  comme  il  lui  con- 
te vient. 

ce  Vos  nièces  Le  Febvre  m'avaient  dit  que  vous  deviez  venir 
ce  avec  leur  frère,  à  Estaples.  Gela  me  ferait  un  grand  plaisir.  Je 
ce  commence  à  me  mieux  porter.  Si  j'avais  le  plaisir  de  vous  voir, 
ce  cela  achèverait  de  me  guérir.  Louison  et  Manon  partent  dimanche 
ce  pour  Boulogne,  afin  de  travailler  à  faire  rendre  compte  à  Quali- 
té dalle...  Faites-moi,  je  vous  prie,  le  plaisir,  si  votre  neveu  va 
ce  à  Boulogne,  de  lui  faire  entendre  raison.  Vous  en  ferez  dans  deux 
ce  paroles  plus  que  moi  en  cent.  Gomme  je  vous  écris  sans  le  lui 
ce  dire,  je  vous  prie  de  ne  lui  point  parler  que  je  vous  ai  écrit, 
te  Vous  aurez  la  bonté  d'adresser  votre  lettre  à  l'adresse  de  Mon- 
te sieur  d'Allery. 

t<  Assurez,  je  vous  prie,  ma  sœur  et  toute  votre  chère  famille 
te  de  mes  civilités,  à  qui  je  suis,  comme  à  vous,  de  tout  mon  cœur, 
«  votre  sœur, 

te  Ve  du  Biez.  « 

Le  brave  garçon  resta  traitable  et  la  confession  lui  avait  réussi. 
Dans  un  autre  passage  la  veuve  du  Biez  constate  qu'il  est  malin.  Au 
moins,  il  ne  fut  pas  rebelle.  Il  entra  chez  son  oncle  pour  apprendre 
le  grand  art  où  l'admirateur  de  Monsieur  Golbert,  Joseph- 
Antoine  Ier,  s'était  illustré.  L'année  suivante  on  lui  avait  trouvé 
la  femme  te  qui  lui  convient,  »  Marguerite  du  Grocq,  fille  à  marier. 

Fille  à  marier  !  Gela  au  temps  passé  était  terriblement  vague  et 
un  mot  fort  traître  ;  et  j'ai  là  sous  les  yeux  le  testament  d'une 
tante  de  Claude  de  Bicault,  mon  quintisaïeul,  testament  qui  débute 
ainsi  :  Au  nom  du  Père,  du  Fils  et  du  Saint-Esprit,  moi  Claudine 
d'Ecaux,  âgée  de  75  ans,  fille  a  marier  !! 


180  CORRESPONDANCE    COMMERCIALE 

Marguerite  du  Crocq  n'était  pas  à  marier  depuis  aussi  longtemps. 
Mais  quoique  ma  grand'mère,  qui  ne  s'était  pas  mariée  jeune, 
n'aimât  pas  à  préciser  là-dessus,  j'ai  pu  deviner  que  Marguerite  du 
Crocq  avait  fait  la  renchérie  jusque  vers  la  trentaine.  Du  reste,  elle 
en  avait  le  droit,  car  elle  apportait  cinq  cents  livres  en  dot,  avec 
bien  des  hardes  et  joyaux.  Elle  était  la  plus  douce,  la  plus  économe, 
la  plus  pieuse  de  toutes  les  bourgeoises,  et  ce  fut  un  grand  malheur 
pour  Joseph- Antoine  qu'elle  mourût  jeune.  Il  n'en  sera  plus  question. 

Je  ne  puis  m'empêcher  de  m'effrayer  un  peu  en  voyant  combien 
l'élément  féminin  s'élimine  prestement  de  cette  histoire. 

D'abord  c'est  la  bonne  chère  demoiselle  de  Brionval  que  j'eusse 
voulu  présenter  longuement  aux  honnêtes  gens,  la  chère  âme  !  Je 
n'avais  pas  dix  ans  quand  elle  est  morte.  Je  la  revois  toujours  avec 
ses  jupes  de  soie  à  grands  ramages  jaunes,  et  j'eusse  dû  être  le  plus 
poli  des  hommes  si  j'avais  bien  retenu  les  belles  leçons  qu'elle  me 
faisait  sur  la  courtoisie,  sous  prétexte  que  j'avais  quelque  chose  de 
son  cher  fiancé,  mort  40  ans  auparavant,  et  qui  était  si  poli  !  Puis 
c'est  la  demoiselle  de  Joseph-Antoine  qui  devait  se  marier  au  pro- 
chain Carnaval,  et  qui  ne  voulut  pas  entrer  dans  une  famille  où  on 
ne  la  souhaitait  pas.  Enfin  c'est  Marguerite  du  Grocq  qui  apparaît 
uniquement  pour  faire  un  contrat  de  mariage,  pour  offrir  500  livres 
à  mon  cousin,  reconnaître  par-devant  deux  notaires  royaux  que 
«  le  mariage,  au  plaisir  de  Dieu,  se  fera  et  solemnisera  en  face  de 
«  notre  Mère  Sainte  Église,  le  plus  tôt  que  faire  se  pourra,  »  et  qui 
disparaît,  après  avoir  reconnu  à  Joseph-Antoine,  au  cas  où  elle 
mourrait  avant  lui,  le  droit  d'emporter,  en  préciput,  «  un  lit  garnit, 
ses  hardes,  ses  outils  et  ses  armes!  »  Ses  armes,  un  tonnelier  !  J'ai 
bien  souvent  pensé  à  ces  armes  !  Et  quel  est  le  marchand,  aujour- 
d'hui, qui,  eût-il  été  soldat,  mettrait  dans  son  contrat  de  mariage 
qu'il  aura  droit,  en  tout  état  de  cause,  d'emporter  ses  armes  ! 
C'était  encore  du  bon  sang  dieu  qui  coulait  dans  les  veines  de  ces 
gens-là,  nos  pères  bourgeois  d'avant  89. 

Joseph-Antoine  III  était  tonnelier  sans  enthousiasme,  à  ce  qu'il 
paraît.  Les  500  livres  —  grosse  fortune  pour  un  bourgeois  de  sa 
classe  —  de  la  bonne  Marguerite  du  Crocq  développèrent  son  am- 
bition. 

Mais  j'ai  passé  trop  vite,  le  29e  jour  d'octobre,  après  midy,  pardevant 
les  deux  notaires  royaux  de  Boulogne,  Le  Riche  et  du  Sommerard. 
Le  contrat  de  mariage  de  mon  cousin  est  plein  d'enseignements.  Au 
point  de  vue  des  titres  bourgeois,  il  est  d'une  correction  charmante. 


DE   MON   COUSIN  SAINT-AMOUR  181 

Joseph-Antoine  est  un  jeune  homme,  point  encore  établi,  il  est 
Joseph-Antoine  du  Riez,  dit  La  Foirez,  —  tout  court.  Mais  voici 
les  parents  !  Accourez  tous,  gens  de  la  noce.  Voici  Daniel  Quan- 
dalle,  auquel  Manon  et  Louison  ont  l'ait  entendre  raison.  C'est  un 
marchand,  on  lui  donne  du  sieur,  mais  sa  femme  n'est  ornée  que 
de  son  nom  de  baptême.  Voici  encore  Louis  Le  Grand,  procureur 
en  la  sénéchaussée.  Celui-ci,  c'est  maître  Louis,  et  sa  femme  est 
demoiselle.  Qui  se  présente  du  côté  de  Marguerite?  Victor  Wyant, 
receveur  des  domaines  du  Roy  \  c'est  un  bon  bourgeois,  on  l'appelle 
Monsieur  ;  sa  femme,  Jeanne  Le  Maire,  est  clame  et  son  fils  Louis- 
Victor  Wyant,  avocat  au  parlement  en  ladite  ville  de  Boulogne,  est 
Monsieur  Maître  Louis  Victor. 

Nous  entrons  décidément  dans  la  vie  commerciale.  Mais  hélas  ! 
j'ai  une  grosse  confession  à  faire.  Beaucoup  de  ces  vieux  papiers 
et  parchemins  ont  réjoui  ma  barbare  jeunesse,  un  peu  différemment 
de  mon  âge  mûr.  J'en  ai  fait  bien  des  coqs  et  — j'en  suis  épouvanté  ! 
—  des  queues  de  cerf-volant  ;  queues  immenses  dont  je  déplore 
aujourd'hui  l'infernale  longueur.  Que  de  colonnes  de  chiffres  ces 
maudites  queues  ont  dévorées  !  En  restera-t-il  encore  assez  pour 
orner  l'esprit  de  nos  contemporains  ? 

Le  plus  fort  de  mes  crimes  a  porté  sur  les  premières  années.  La 
correspondance  commerciale,  ainsi  maltraitée  par  cet  âge  sans 
pitié,  commence  par  un  imprimé  d'une  orthographe  étrangère. 
Nous  apprenons,  d'entrée  de  jeu,  grâce  à  cette  lettre  qui  coûta  bel 
et  bien  28  sols  de  port,  que  «  notre  sieur  Gregory  s'étant  retiré 
dans  sa  patrie,  notre  sieur  Guille,  nommé  consul  de  Suède,  vient 
de  former  une  nouvelle  société  avec  M.  Henry  Thalbitzer,  natif 
d'Allemagne,  mais  que  la  maison  reste  à  Nicolas  Guille,  à  la 
signateure  ci-bas  duquel  vous  devez  seul  ajouter  foi.  » 

En  cette  année  1768  je  ne  vois  guère,  à  du  Riez,  de  relations 
suivies  qu'avec  la  ville  de  Cette,  et  là,  avec  Burnett  et  Rousson  qui 
lui  «  continuent,  le  18  août,  celle  qu'ils  ont  eu  l'honneur  de  lui 
écrire  le  13  du  courant.  »  Depuis,  la  chère  sienne  du  5  leur  est 
arrivée  -,  ce  qui  prouve  que  la  poste  mettait  au  moins  9  jours  à  faire 
le  trajet  de  Boulogne  à  Cette. 

Il  s'agit  d'eaux-de-vie,  de  leur  prix  et  de  leur  mode  de  transport. 
Il  y  a  en  ce  moment,  à  Cette,  un  navire  de  Boulogne,  commandé 
par  le  capitaine  Maillard.  Mais  il  n'y  a  plus  de  place  pour  y  loger 
20  pièces,  que  Burnett  a  achetées  pour  Du  Riez  La  Foirez.  Il  les 
confie  au  capitaine  Mathieu  Darigada,  de  La  Marie,   qui  demande 

T.   II.   —  SEPTEMBRE    1883  13 


182  CORRESPONDANCE   DE   MON   COUSIN   SAINT-AMOUR 

30  livres  par  tonneaux  pour  les  transporter  à  Dunkerque,  d'où  on 
les  expédiera  à  Boulogne.  Gela  fait  un  supplément  de  frais  qui 
mécontente  du  Riez.  De  plus,  il  ne  voudrait  pas  payer  plus  de 
20  francs  le  quintal.  Burnett  a  acheté  sur  le  taux  de  22,  5  sols.  Il 
jure  que  cela  vaut  22,  10  sols,  qu'on  va  les  payer  23 livres  et  qu'on 
serait  fort  embarrassé  si  l'on  ne  s'était  pas  décidé  à  acheter  des 
eaux-de-vie  d'Espagne. 

Du  reste,  à  la  fin  d'août,  la  récolte  s'annonce  fort  bien  ;  elle  dépas- 
sera d'une  moitié  en  vin  rouge,  d'un  tiers  en  vin.de  muscat  et  en  vin 
blanc,  une  récolte  ordinaire,  et  comme  le  temps  se  comporte  favora- 
blement, Burnett  et  Rousson  se  flattent  que  la  qualité  sera  bonne. 
C'est  ce  qu'ils  auront  soin  de  lui  participer,  après  les  vendanges. 
Ils  lui  présentent  toujours  «  leurs  obéissances,  »  et  sont  avec  un 
sincère  attachement,  etc. 

Joseph- Antoine  n'avait  pas  tort.  Ses  correspondants  reconnais- 
sent qu'ils  lui  doivent  diminuer  40  sols  par  quintal,  «  le  tout  pour 
vous  obliger  et  en  espérant  que  vous  fairez  nous  les  retrouver.  » 
Le  20  septembre,  la  récolte  est  fort  avancée  et  plus  abondante  d'un 
tiers  que  les  années  ordinaires. 

Le  15  octobre,  Joseph- Antoine  a  de  plus  en  plus  raison  :  les  eaux- 
de-vie  vieilles  tombent  à  18  francs,  et  l'on  offre  16  francs  des  nou- 
velles, livrables  en  janvier.  La  qualité  des  vins  est  décidément 
bonne  :  Le  Frontignan  muscat  vaut  280  à  388  livres  le  muid  de  trois 
pièces  ;  le  Lunel  200,  le  Bèziers  150  environ.  Les  meilleurs  vins 
rouges  et  blancs  valent  de  85  à  120  le  muid.  Le  change  sur  Paris 
subit  1/2  %  de  perte.  Mais  l'eau-de-vie  remonte,  à  ce  que  dit 
Burnett,  le  1er  décembre.  «  Cette  liqueur  »  l'épouvante  par  son 
audace,  elle  gagne  le  prix  exorbitant  de  21  francs,  et  cela  sans 
doute  «  à  cause  de  la  mauvaise  récolte  du  côté  de  la  Rochelle.  » 
Il  avait  juré,  lui,  Burnett,  de  s'opposera  ces  prétentions  insolentes. 
Toutefois,  il  vient  de  se  décider  à  acheter  130  pièces  à  22  francs, 
et  il  va  expédier  à  «  chacun  de  ses  amis  »  au  prorata  de  leurs 
ordres.  Il  termine  en  promettant  au  bon  Boulonnais  de  «  l'aviser 
du  suivi.  » 

[La  suite  prochainement) . 

Ch.  d'Héricault. 


L'ORATOIRE  ET  LA  RÉVOLUTION' 


La  lettre  se  terminait  ainsi  : 

«  Dans  l'intervalle  entre  V anarchie  actuelle  et  le,  despotisme 
«  futur,  vous  verrez  l'aristocratie  bourgeoise  qui  sera  cent  fois 
«  pire  que  l'aristocratie  des  nobles.  Si,  néanmoins,  les  nouvelles 
«  lois  peuvent  changer  les  mœurs,  fiât,  fiât  !  le  nouveau  régime 
«  pourra  subsister  et  faire  notre  félicité,  fiât,  fiât  !  Adieu,  mon 
«  révérend  et  cher  ami... 

«  Votre  lettre  a  été  lue  en  communauté  :  elle  a  été  singulière- 
ce  ment  approuvée  par  les  deux  tiers,  prêtres  ou  confrères  ;  les 
«  plus  jeunes  se  sont  contentés  de  baisser  les  yeux  et  de  rougir  de 
«  honte...  » 

De  son  côté,  le  Régime  de  l'Oratoire  apprenant  ce  qui  s'était  fait 
à  Lyon,  prit  aussitôt  la  délibération  suivante  *: 

«  Le  R.  Père  Général  et  son  conseil  instruits  du  projet  formé 
«  par  plusieurs  membres  de  la  congrégation  de  s'assembler  en 
«  comité  et  de  se  constituer  comme  les  représentants  du  corps, 
«  pour  traiter,  disent-ils,  avec  l'Assemblée  nationale  : 

«  Considérant  que  notre  congrégation  ayant  une  existence 
«  légale,  ses  statuts,  ses  règlements  et  la  forme  actuelle  de  son 
«  gouvernement  doivent  subsister  jusqu'à  ce  qu'il  en  ait  été  ordonné 
ce  autrement  par  la  puissance  législative  qui  doit  s'occuper  des  con- 
ce  grégations  enseignantes  et  qui  ne  tardera  pas  sans  doute  à  pro- 
ce  noncer  sur  leur  sort  ;  que  ces  statuts  ne  reconnaissent  d'autres 
ce  représentants  de  la  Congrégation  que  les  membres  du  Régime, 
•«  qui  ont  été  élus  et  constitués  pour  veiller  au  maintien  de  ces 
c<  mêmes  statuts  et  aux  intérêts  du  corps,  par  le  choix  libre  de  leurs 
ce  confrères  réunis  en  assemblée  générale.  Qu'il  est  contraire  aux- 
ce  dits  statuts  qu'aucun  membre  de  l'Oratoire  se  rende  à  Paris 
ce  même  pour  ses  propres  affaires,  que  préalablement  il  n'y  ait  été 
ce  autorisé  par  une  permission  du  Régime  donnée  par  écrit  ;    qu'à 


Voir  la  livraison  d'août  1883. 
Archives  nationales,  M.  228,  B. 


184  l'oratoire  et  la  révolution 

«  plus  forte  raison,  il  ne  peut  être  permis  à  aucun  particulier  d'y 
«  venir  contre  la  volonté  connue  des  supérieurs  majeurs  ;  que 
«  toute  assemblée,  quelque  dénomination  qu'on  lui  donne,  qui 
«  n'est  pas  convoquée  par  le  R.  Père  Général  est  par  là  même  nulle 
«  et  illégale  ;  qu'un  grand  nombre  de  protestations  reçues  de  toutes 
«  nos  maisons  imposerait  au  Régime  le  devoir  rigoureux  de  s'op- 
«  poser  à  une  pareille  innovation  quand  il  serait  d'ailleurs  de  son 
«  pouvoir  de  s'y  prêter  avant  que  la  puissance  législative  se  soit 
«  expliquée... 

«  Considérant  que  nos  susdits  confrères  n'ont  pas  eu  plus 
«  d'égards  pour  les  avis  vraiment  paternels  du  T.  R.  P.  Général... 
«  Qu'au  mépris  de  ses  sages  avis,  ils  ont  continué  de  se  porter  à 
«  une  démarche  contraire  à  tous  les  principes  et  qui  pourrait 
«  occasionner  un  schisme  dans  la  congrégation  et  préparerait  sa 
«  ruine  en  la  livrant  à  toutes  les  suites  de  l'insubordination. 

«  En  conséquence,  et  par  toutes  ces  considérations,  nous  sous- 
«  signés,  Sauvé  Moisset,  supérieur  général,  Jean  Poiret,  Louis 
«  Petit,  Antoine  de  Balagny,  assistants,  et  Antoine-Louis  Yuillet, 
«  en  sa  qualité  de  procureur  général,  composant  le  Régime  de  la 
«  congrégatien  de  TOratoire,  déclarons,  au  nom  et  pour  toute  la 
«  congrégation,  que  nous  improuvons  et  que  nous  nous  opposons 
«  autant  qu'il  est  en  nous  à  tout  ce  qui  pourrait  être  proposé,  fait 
«  et  entrepris  de  contraire  aux  principes  établis  ci-dessus  par 
«  aucun  de  nos  confrères.  Déclarons  nulle  et  illégale  toute  assem- 
«  blée,  quelque  dénomination  qu'on  lui  donne,  qui  ne  serait  pas 
«  légitimement  convoquée  conformément  à  nos  statuts.  Regardons 
«  comme  un  devoir  sacré  d'attendre  avec  une  soumission  entière 
«  et  respectueuse  le  plan  d'organisation  qu'il  plaira  à  l'Assemblée 
«  nationale  de  prescrire  à  la  congrégation.  Nous  avons,  en  outre, 
«  unanimement  délibéré  que  le  R.P.  Supérieur  serait  prié  et  forte- 
ce  ment  invité  de  tenir  la  main  à  l'exécution  du  statut  qui  interdit 
«  l'entrée  de  notre  maison  de  Paris  à  tout  membre  de  l'Oratoire. 
«  qui  s'y  présenterait  sans  en  avoir  préalablement  la  permission 
«  par  écrit. 

«  Fait  et  délibéré  au  conseil,  le  deux  août  mil  sept  cent  quatre- 
«  vingt-dix.  » 

Mais  le  P.  Général  n'avait  pas  encore  été  averti  officiellement  de 
la  formation  du  comité  de  Lyon.  Le  6  août,  il  en  reçut  notification 
par  la  lettre  suivante  *  : 

1  Archives  nationales,  M.  235. 


L'ORATOIRE  et  la  révolution  185 

«  Notre  Très  Révérend  Père, 

«  Quoique  l'Oratoire  ne  se  livre  pas  à  des  dissensions  fâcheuses, 
«  il  y  règne  une  assez  grande  diversité  d'opinions.  Dans  la  position 
«  critique  où  il  se  trouve  maintenant,  les  uns  pensent  que  chacun 
«  doit  se  tenir  tranquille  et  attendre  l'événement  en  silence.  Les 
«  autres,  et  de  ce  nombre  sont  presque  tous  vos  instituteurs,  dési- 
«  rant  de  continuer  à  se  rendre  utiles  à  la  Patrie,  soit  comme 
«  membres  du  corps,  s'il  peut  obtenir  sa  conservation,  soit  comme 
«  particuliers  totalement  libres,  ont  désigné  quinze  d'entre  eux 
«  qui,  profitant  de  la  circonstance  des  vacances,  pussent  se  rendre 
«  à  Paris  pour  s'informer  des  changements  que  l'Assemblée  natio- 
«  nale  se  propose  d'introduire  dans  l'éducation  et  pour  en  conférer 
«  même  avec  ceux  de  ses  membres  auprès  desquels  ils  pourraient 
«  avoir  quelque  accès.  Tel  est  le  but  du  comité  qu'ils  viennent  de 
«  nommer.  S'il  existe  quelques  écrits  dans  lesquels  on  leur  attribue 
«  des  vues  contraires  au  bien  de  la  congrégation  et  à  votre  autorité, 
«  notre  très  révérend  Père,  nous  sommes  chargés  de  les  désavouer 
«  ainsi  que  les  lettres  et  les  écrits  calomnieux  dont  quelques-uns 
«  se  plaignent  et  qui  nous  sont  inconnus. 

«  En  nous  accordant,  notre  très  révérend  Père,  la  permission  de 
«  nous  rendre  auprès  de  vous,  vous  procurerez  à  la  congrégation, 
«  au  moins  pour  quelque  temps,  un  calme  parfait.  Si  vous  le 
«  refusez ,  vous  courrez  risque  de  soulever  contre  le  Régime 
«  presque  tous  vos  instituteurs.  Nous  sommes...  etc. 

«  De  Saint-Jorry,  Monard,  Lalande,  Daunou, 

Dotteville.  » 


Ces  menaces  irrespectueuses  n'ébranlèrent  pas  le  P.  Moisset  qui 
répondit  immédiatement  à  l'auteur  de  l'adresse,  le  confrère  Dotte- 
ville : 

«  J'avais  pensé  que  la  circulaire  du  comité  ecclésiastique  de 
«  l'Assemblée  nationale  qui  a  été  adressée  à  la  congrégation  et  la 
«  lettre  que  j'avais  moi-même  écrite,  vous  détourneraient  du  projet 
«  de  former,  dans  le  sein  de  la  congrégation,  ce  que  vous  appelez  un 
«  comité  qui,  n'étant  pas  même  du  vœu  de  la  plus  grande  partie  du 
«  corps,  ne  peut  jamais  être  regardé  comme  légal  ;  quant  à  moi, 


186  L'ORATOIRE  et  la  révolution 

«  fidèlement  soumis  à  tout  ce  qui  émane  de  l'Assemblée  nationale, 
«  je  crois,  avec  le  comité  ecclésiastique,  que  cette  démarche  est 
«  prématurée  et  dangereuse.  J'ajoute  que  tant  que  le  corps  exis- 
«  tera,  tant  qu'il  n'aura  point  de  nouvelles  lois,  il  doit  se  régir  par 
«  les  anciennes,  sans  quoi  il  tomberait  dans  l'anarchie.  Je  suis  le 
«  conservateur  de  nos  règlements,  et  c'est  un  dépôt  que  je  ne  puis 
«  violer.  J'attends  avec  respect  et  soumission  ce  qu'il  plaira  au 
«  corps  législatif  d'ordonner  de  nous  ;  mais  jusque-là  il  ne  m'est 
«  pas  permis  d'enfreindre' les  statuts  qui  nous  ont  toujours  gouver- 
«  nés,  et  tant  qu'ils  existeront,  je  ne  puis  que  vous  rappeler  à  leur 
«  observation  ;  tel  est  aussi  l'avis  de  mon  conseil. 
«  Je  suis,  etc.  *.  » 

Cette  fermeté  surprit  les  opposants  et  détruisit  leur  résistance  2. 
Quelques  membres  du  comité 3  cependant  présentèrent  à  l'Assem- 
blée nationale  un  plan  d'éducation  rédigé  par  Daunou.  Dès  1789, 
celui-ci  avait  publié  dans  le  Journal  encyclopédique  quatre 
lettres  sur  l'éducation  où  l'on  remarque  un  singulier  mélange 
d'idées  fausses  et  d'aperçus  ingénieux.  Ces  idées  et  ce  plan  d'édu- 
cation furent  donc  rédigés  en  article  de  loi  et  présentés  à  la 
Constituante  sous  le  titre  :  Plan  d'éducation  présenté  à  V Assam- 
blée nationale  au  nom  des  instituteurs  publics  de  V Oratoire  4. 

Ce  titre  était  mensonger. 

Le  plan  d'éducation  n'avait  pas  été  adopté  par  l'Oratoire  s. 

L'oratorien  qui  l'avait  rédigé  n'avait  aucune  mission  pour  parler 
au  nom  de  la  congrégation,  pas  plus  que  le  comité  dont  nous 
venons  de  parler  n'avait  eu  mission  pour  représenter  l'Oratoire. 

Ces  soi-disant  instituteurs  de  l'Oratoire  n'étaient  que  des  ré- 
voltés. 

Aussi  l'Oratoire  protesta-t-il  hautement 6,  et,  par  la  plume  d'un 


1  Archives  nationales,  M.  235. 

2  «  Le  fameux  comité  oratorien  s'est  dissipé  de  lui-même  ou  plutôt  n'a  jamais 
existé.  »  Lettre  du  P.  Périer  à  Tabaraud,  19  décembre. 

3  «  Les  PP.  de  Saint-Jorry,  Daunou,  Monard  et  Paris.  »  Ibid. 
*  Paris,  1790.  In-8». 

5  L'auteur  des  Documents  biographiques  sur  Daunou,  M.  Taillandier  (Paris, 
Didot,  1847,  in-8°),  se  trompe  donc  en  disant  (p.  25)  que  ce  plan  fut  agréé  par 
l'Oratoire.  Ce  n'est  pas  la  seule  erreur  de  cet  ouvrage. 

6  «  Amis,  indifférents  et  ennemis  sont  venus  demander  à  Saint-Honoré  si  ce  plan 
étoit  avoué  par  le  corps.  On  a  répondu  par  un  grand  nego,  et  on  a  rejeté  tout  le 
blâma  sur  les  quatre  particuliers  qui  avaient  eu  l'audace  de  forger  ce  plan  et  de  le 
pràssnter  au  nom  du  corps.  On  a  demandé  au  P.  Poiret,  dans  l'assemblée  même  des 


i, Oratoire  et  la  révolution  187 

de  ses  amis,  désavoua  ènergiç[iiement  l'œuvre  de  Daunou  et  des 
trois  membres  du  comité  : 

«  Ils  n'ont  pas  dit,  ainsi  parle  cette  protestation1,  que  cette  pro- 
«  duction  ténébreuse  où  il  n'y  a  rien  de  neuf  que  des  singularités, 
«  rien  de  praticable  que  des  choses  incompatibles  avec  le  Régime 
«  de  la  congrégation  de  l'Oratoire,  n'étoit  avouée  que  par  quelques 
«  esprits  inquiets  et  qu'en  s'intitulant  de  manière  à  laisser  croire 
«  que  le  corps  entier  y  donnait  son  adhésion,  ils  en  imposaient  à 
«  l'Assemblée  nationale. 

«  Ils  n'ont  pas  dit  que  le  seul  amour  de  la  nouveauté  les  avoit 
«  engagés  à  faire  cette  démarche,  qui  ne  tend  à  rien  moins  qu'à 
«  détruire  une  société  respectable  dont  les  plus  grands  hommes 
«  ont  fait  l'éloge... 

«  Ils  n'ont  pas  dit  que  le  désintéressement  du  cardinal  de  Bérulle 
«  s'est  tellement  perpétué  dans  son  corps,  qu'excepté  la  maison  de 
«  Saint-Honoré,  qui  n'est  riche  que  pour  subvenir  aux  nécessités 
«  de  celles  qui  ont  des  besoins  urgents,  elles  n'ont  toutes  en  par- 
te tage  qu'une  médiocrité  qu'on  peut  nommer  indigence  ;  que  les 
«  généraux  ont  plusieurs  fois  refusé  des  legs  considérables,  pour 
«  ne  pas  irriter  les  familles,  notamment  le  P.  de  la  Tour  qui 
«  ne  voulut  jamais  accepter  l'hôtel  de  Créqui;  ...qu'enfin  le  corps 
«  ne  trouve  que  dans  une  sage  économie  le  moyen  de  subvenir  aux 
«  dépenses  journalières,  que  c'est  une  vraie  absurdité  de  prétendre 
«  que  l'Oratoire  ne  doit  posséder  aucun  bien  territorial,  excepté  les 
«  maisons  habitées  par  ses  membres  et  les  jardins  y  attenans,  d'au- 
«  tant  qu'il  en  coûteroit  même  davantage  pour  les  salarier  que 
«  pour  leur  laisser  la  jouissance  de  leurs  modestes  revenus. 

«  Et  moi  j'oserai  dire,  continuait  ce  mémoire,  sauf  le  respect  dû 
«  aux  prétendus  instituteurs  publics  de  l'Oratoire,  d'après  la  singu- 
«  larité  que  je  trouve  dans  leur  ouvrage,  que  leur  plan  d'éducation 
«  n'offre  aux  yeux  d'autre  but  que  celui  de  détruire  l'institut  de 
«  fond  en  comble  ;  qu'on  entrevoit  dans  cet  écrit  des  professeurs 
«  qui  cherchent  à  se  débarrasser  d'un  joug  qui  les  gêne,  quoique 


électeurs,  si  l'Oratoire  avouait  ce  plan.  Ce  Père  l'a  renié  au  nom  de  la  congrégation 
et  tout  le  monde  l'en  a  félicité.  On  dit  que  ce  plan  n'a  pas  le  sens  commun.  »  Lettre 
du  P.  Périer  à  Tabaraud,  déjà  citée. 

1  Elle  était  intitulée  :  Supplément  à  ce  que  n'ont  pas  dit  les  instituteurs  publics 
de  l'Oratoire  sur  leur  plan  d'éducation  présenté  à  V Assemblée  nationale.  In-8° 
de  15  pages,  s.  1.  n.  d. 


188  l'oratoire  et  la  révolution 

«  l'Oratoire,  si  l'on  en  excepte  la  vigueur  nécessaire  dans  un  corps 
«  libre  pour  y  maintenir  la  subordination,  n'a  que  des  supérieurs 
«  indulgens,  et  que,  selon  le  portrait  qu'en  a  fait  l'immortel 
«  Bossuet,...  c'est  une  société  où  l'on  obéit  sans  dépendre  et  où  l'on 
«  gouverne  sans  commander.  ;> 

Le  parti  de  l'ordre  l'emportait  :  la  fermeté  du  Régime  avait 
réussi  à  écarter  de  l'Oratoire  ce  danger  qui  le  menaçait  ;  c'était,  il 
est  vrai,  à  la  veille  de  la  suppression  de  la  congrégation. 

Un  autre  fait  qu'il  faut  signaler  pour  montrer  que  le  P.  Moisset, 
malgré  ses  84  ans,  tenait  encore  d'une  main  ferme  le  gouvernail, 
c'est  l'expulsion  de  l'Oratoire  du  P.  Joseph  Guizlain  Le  Bon.  Yoici 
les  circonstances  qui  l'accompagnèrent  *. 

A  l'approche  de  la  fête  de  la  Fédération  2  que  les  Dijonnais 
allaient  célébrer  dans  leur  ville,  quelques-uns  des  rhètoriciens  du 
collège  oratorien  de  Beaune,  élèves  de  Le  Bon,  témoignèrent  le 
désir  d'y  prendre  part.  Le  supérieur,  le  P.  Sauriat,  s'y  oppose. 
Ce  refus  n'arrête  pas  les  jeunes  révolutionnaires.  La  veille  du 
jour  de  la  fête,  huit  d'entre  eux  s'échappent  du  collège  par  la 
chapelle  et  courent  vers  Dijon.  Ils  n'en  étaient  plus  qu'à  deux 
lieues  quand  un  chariot  de  poste  les  atteint  et  le  P.  Le  Bon  en 
descend.  Il  avait  reçu  du  supérieur  une  forte  réprimande  pour 
n'avoir  pas  su  prévenir  l'évasion  de  ses  élèves,  et  ensuite  l'ordre  de 
se  mettre  à  leur  poursuite  et  de  les  ramener  sur-le-champ. 

«  Mais  en  route,  à  Nuits,  Joseph  Le  Bon,  qui  venait  sans  doute 
de  prendre  une  détermination  digne  de  ce  cerveau  extravagant,  fit 
servir  à  ses  élèves  un  dîner  délicieux,  à  l'issue  duquel  on  remonta 
en  voiture  pour  regagner  Beaune.  Les  têtes  des  écoliers  et  du 
maître  étaient-elles  en  ce  moment  échauffées  par  la  libation?  C'est 
ce  que  l'histoire  ne  dit  pas.  Mais  toujours  est-il  que  la  voiture 
passa  devant  le  collège  sans  s'y  arrêter  et  continua  son  chemin 
vers  la  maison  de  ville  sur  la  place  d'Armes.  Les  élèves  s'échap- 
pèrent en  cet  endroit...  de  sorte  que  Le  Bon  resta  seul  sur  son 
chariot  au  milieu  des  curieux  qui  s'amassaient  et  affluaient  de  tous 
côtés.  De  là,  sans  se  déconcerter  et  comme  s'il  eût  été  dans  une 
tribune,  il  se  mit  à  pérorer  en  faveur  de  la  Révolution  et  déchira 


1  Elles  sont  rapportées  longuement  dans  Aubertix,  Recherches  historiques  sur 
le  collège  de  Beau,ie.  Beaune,  1882,  p.  49. 

2  Célébrée  dans  plusieurs  départements  avant  le  14  juillet. 


l'oratoire  et  t. a  révolution  189 

publiquement  le  collet  de  son  ordre  *,  »  déclarant  qu'à  compter  de 
ce  moment,  il  cessait  d'appartenir  à  la  congrégation9. 

Mais  le  lendemain,  quand  le  calme  et  la  réflexion  revinrent. 
Le  Bon  voulut  désavouer,  rétracter  ce  que  la  folie  ou  l'ivresse  lui 
avaient  fait  faire.  Ses  confrères  refusèrent  fermement  d'entendre 
aucune  explication,  aucune  excuse,  etTOratoire  lui  demeura  fermé 
pour  jamais.  Le  P.  Supérieur  lui  en  donna  avis  par  cette  lettre  : 

'•  Monsieur, 

«  Le  conseil  m'a  marqué  que  vous  vous  étiez  rendu  justice  ;  il 
s'occupe  des  moyens  de  vous  remplacer.  La  communauté  et  moi 
nous  avons  pensé  que  nous  n'étions  pas  capables  de  vous  réintégrer 
dans  le  corps.  J'ai  l'honneur  d'être... 

«  Sauriat,  prêtre  de  l'Oratoire 3.  » 

A  partir  de  ce  jour,  6  juin  1790,  Le  Bon  cessait  donc  de  faire 
partie  de  la  congrégation.  Nous  sommes  désormais  en  droit  de  ne 
plus  parler  de  ce  triste  personnage  4. 

Pendant  ce  temps ,  l'Assemblée  nationale  élaborait  l'œuvre 
néfaste  et  anticatholique  de  la  constitution  civile  du  clergé  et 
finissait  par  l'adopter  le  12  juillet.  La  promulgation  du  roi  suivit, 
le  24  août,  et,  en  décembre,  fut  également  sanctionné  par  lui  le 
décret  qui  obligeait  au  serment.  Dès  le  lendemain,  Grégoire  se  pré- 
sente à  la  tribune,  en  introduisant  de  sa  propre  autorité  dans  la 
formule  vague  d'adhésion  à  la  constitution  française,  telle  que 
l'avait  édictée  le  décret,  une  clause  indicative  de  la  constitution 
civile  du  clergé.  A  la  suite  de  Grégoire  montèrent  aussitôt  à  la  tri- 
bune, «  entraînés  par  leur  ambition  ou  dominés  par  la  peur  s,  » 
cinquante  et  un  prêtres  de  l'Assemblée, parmi  lesquels  «le P.  Latyl, 
prêtre  de  l'Oratoire,  supérieur  du  collège  de  Nantes  et  secrétaire  de 
l'Assemblée...,  Gassendes  (sic),  curé  de  Barras6...  » 

L'Assemblée  nationale  finissait  bien  mal  l'année. 


1  Joigxeaux,  Chronique  de  Bourgogne,  10  septembre  1843. 

2  Joseph  Le  Bon  dans  sa  vie  privée  et  dans  sa  carrière  politique,  Paris,  Dehtu, 
1861.  Cet  essai  de  réhabilitation  est  de  son  fils,  Emile  Le  Bon. 

3  Archives  nationales,  F.  7,  4537. 

4  Non  plus   que  de  Billaud-Varennes,  qui  n'était  du  reste  que  confrère,   et   avait 
été  expulsé  dès  1785. 

5  Jager,  Histoire  de  l'Église  de  France,  XIX,  p.  246. 

6  Séance  du  27  décembre,  Moniteur  du  28,  page  1493. 


190  l'oratoire  et  la  révolution 

A  l'Oratoire  aussi  ce  fut  une  triste  fin.  Sans  parler  de  la  défection 
funeste  des  deux  membres  qui  faisaient  partie  dé  l'Assemblée,  dont 
l'un  devait,  il  est  vrai,  être  puni  de  sa  faute  en  montant  sur  l'écba- 
faud  *,  l'Oratoire  fut  affligé  par  la  perte  de  son  chef,  perte  aggravée 
singulièrement  par  les  circonstances. 

Le  P.  Sauvé  Moisset  qui  gouvernait  la  congrégation  depuis  1779 
avec  autant  de  sagesse,  de  fermeté  que  de  modération,  mourut  le 
18  novembre,  à  l'âge  de  86  ans,  après  66  de  congrégation2. 

Nous  verrons  dans  la  suite  de  cette  étude  qu'on  ne  permit  pas 
aux  oratoriens  de  se  réunir  pour  lui  donner  un  successeur 3  et  que 
la  congrégation  dut  traverser  sans  ce  secours  les  épreuves  de 
la  fin. 

A.  M.  P.  Ingold, 

Pr.  de  l'Oratoire. 

(La  suite  'prochainement.) 


1  Nous  ne  savons  ce  qu'il  advint  de  l'autre,  le  P.  Gassendi. 

2  «  Nous  perdons  en  lui  un  exemple  de  vertus  et  un  modèle  de  régularité,  »  disait 
le  faire-part  imprimé. 

3  «  Dans  ce  prétendu  règne  de  la  liberté  nous  n'avons  pas  eu  la  faculté  de  choisir 
un  successeur  au  P.  Moisset.  »  Lettre  du  P.  Vuillet  au  cardinal  de  Bernis,  ambassa- 
deur de  France  à  Rome. 


LOUIS  XVII 


SA    MORT     AU     TEMPLE*. 


IV 

Les  mystères  du  cimetière  Sainte-Marguerite. 

Le  corps  de  Louis  XVII  avait  ètè  déposé  dans  la  fosse  commune 
du  cimetière  de  Sainte-Marguerite  '.  Mais  un  homme  discret,  coura- 
geux, secrètement  dévoué  à  la  famille  des  Bourbons,  avait  pris 
toutes  les  mesures  nécessaires,  afin  de  pouvoir  leur  restituer  un 
jour  cette  précieuse  relique.  C'était  le  fossoyeur  qui  avait  enterré 
lui-même  le  jeune  prince,  le  nommé  Pierre  Bertrancourt,  sur- 
nommé Valentin.  La  première  nuit  qui  suivit  l'inhumation2,  lorsque 
toutes  les  lumières  des  environs  furent  éteintes,  Valentin  se  rendit 
avec  sa  bêche  à  la  fosse  commune.'  Par  une  marque,  de  lui  seul 
connue,  il  n'eut  pas  de  peine  à  retrouver  l'emplacement  de  la 
bière,  sur  laquelle,  d'ailleurs,  il  avait  eu  soin  de  faire  un  signe  avec 
de  la  craie.  Il  mit  à  l'exhumer  une  activité  fiévreuse  ;  puis,  afin 
de  bien  s'assurer  qu'il  ne  commettait  pas  d'erreur,  il  en  souleva  le 
couvercle  mal  cloué   et   il   aperçut  «   la  tête  d'un  enfant,  dont  le 


*  Voir  la  livraison  d'août  1883. 

i  Déclaration  de  Bureau,  alors  concierge  du  cimetière,  à  la  police  du  comte 
Decazes,  en  1816  ;  et  révélation  du  fossoyeur  Bertrancourt,  faite  à  sa  femme  et  à  son 
ami  Decouflet,  bedeau  de  la  paroisse  des  Quinze-Vingts.  Lasne  déclara  à  Beau- 
chesne,  et  avant  lui,  à  la  police  du  comte  Decazes,  que  le  corps  avait  été  enterré 
dans  une  fosse  particulière  ;  ce  qui  avait  pu  donner  lieu  à  cette  erreur,  c'est  que 
Valentin,  pour  mieux  reconnaître  la  bière  du  prince,  avait  laissé  un  espace  entre 
les  bières  à  droite  et  à  gauche. 

a  Peucbet,  archiviste  de  la  Préfecture  de  police,  dit,  dans  ses  Recherches  sur 
l'exhumation  de  Louis  XVII  (Mémoires  de  tous,  t.  II),  que  «  le  cimetière  fut 
fermé  la  nuit,  comme  de  coutume,  mais  qu'il  ne  fut  gardé  par  aucune  sentinelle..Le 
Gouvernement  négligea  cette  précaution,. ou  peut-être  la  jugea- t-il  superflue.  » 


192  LOUIS  XVII, 

crâne  avait  été  ouvert  *.  »  Gela  fait,  il  chargea  la  bière  sur  son 
épaule,  et  courut  la  déposer  dans  une  fosse  particulière  qu'il  avait 
déjà  secrètement  creusée,  afin  de  courir  moins  de  risques  à  être 
surpris  pendant  cette  pieuse  besogne.  «  Le  corps,  —  ainsi  qu'il  prit 
soin  de  l'indiquer  plus  tard  à  sa  femme  et  à  un  de  ses  amis,  le 
nommé  Decouflet,  bedeau  de  la  paroisse  des  Quinze- Vingts,  —  le 
corps  avait  été  retiré  de  la  fosse  commune,  la  nuit  même  de  l'en- 
terrement, et  avait  été  placé  dans  une  fosse  creusée,  d'un  bout 
dans  le  mur  de  fondation  et  de  l'autre  dans  le  cimetière,  à  la 
gauche  de  l'église  (Sainte -Marguerite),  du  côté  de  l'autel  de  la 
Communion  2.  »  Afin  de  pouvoir  reconnaître  un  jour  le  cercueil, 
Valentin  avait  eu  soin  de  clouer  sur  son  couvercle  «  un  croix  de 
Malte  avec  des  lattes 3.  »  Il  était  si  persuadé  que  l'on  rechercherait 
plus  tard  les  restes  de  l'enfant  royal,  que,  peu  d'heures  avant  sa 
mort,  il  disait  à  sa  femme  : 

«  Un  jour  on  te  fera  du  bien,  et  tu  seras  heureuse  ;  quand  on 
aura  retrouvé  le  Dauphin,  on  me  récompensera  en  toi 4.  »  Cette 
espérance  ne  devait  jamais  se  réaliser. 

Sur  la  proposition  de  Chateaubriand  s,  les  deux  chambres,  les  17 
et  18  janvier  1816,  avaient  inscrit  dans  une  loi  sur  les  expiations 
du  22  janvier,  un  article  ainsi  conçu  : 

«  Il  sera  également  élevé  un  monument,  au  nom  et  aux  frais  de 
la  nation,  à  la  mémoire  de  Louis  XVII,  de  la  Reine  Marie-Antoi- 
nette et  de  Madame  Elisabeth.  » 

En  conséquence,  Louis  XVIII,  par  deux  ordonnances  des  19jan- 
vier  et  14  février  1816,  prescrivit  l'achèvement  de   l'église  de  la 


i  Lettre  de  l'abbé  Raynaud,  vicaire  de  Sainte-Marguerite  de  1803  à  1837,  adressée 
à  M.  de  Beaucbesne,  le  7  novembre  1837.  C'était  de  la  boucbe  même  de  Valentin, 
qui  ne  mourut  qu'en  1809,  que  l'abbé  Raynaud  avait  appris  tous  ces  détails,  à  lui 
confirmés  par  la  veuve  Valentin  et  par  Decouflet.  Dans  sa  déposition  faite  devant  la 
police  du  comte  Decazes  et  qui  a  été  reproduite  in  extenso,  par  Peuebet,  dans  ses 
Recherches  sur  l'exhumation  de  Louis  XVII,  la  veuve  Valentin  racontait  les 
mêmes  faits. 

a  Déposition  de  la  veuve  Valentin,  dans  Peuebet.  L'abbé  Raynaud,  dans  sa  lettre 
à  M.  de  Beaucbesne,  dit  que  la  fosse  avait  été  creusée  «  sous  la  porte  du  cimetière 
donnant  dans  la  cbapelle  de  Saint-Vincent-de-Paul.  » 

3  Lettre  de  l'abbé  Raynaud.  Eckard  et  Lafont  d'Aussonne  (dans  ses  Mémoires 
secrets,  etc.),  ont  eu  connaissance  de    quelques-unes  de  ces  particularités. 

*  Louis  XVII,  etc.,  par  Beaucbesne. 

5  Jamais  Gbateaubriand  ne  fut  mieux  inspiré  que  dans  le  petit  discours,  si  plein 
de  sentiment  et  de  poésie,  qu'il  prononça  à  cette  occasion. 


SA  MORT   AU   TEMPLE  193 

Madeleine,  au  faubourg  Saint-Honorè,  afin  d'y  placer  les  monu- 
ments de  Louis  XV 1,  de  Louis  XVII,  de  Marie-Antoinette  et  de 
.Madame  Elisabeth.  Ce  fut  l'habile  sculpteur  Lemot  qui  fut  chargé 
du  monument  du  jeune  prince. 

En  même  temps,  sur  la  demande  de  M.  Yaublanc,  ministre  de 
l'Intérieur  *,  et  par  ordre  du  Roi,  le  comte  Decazes2,  ministre  de  la 
police  générale,  chargea  le  comte  Angles,  préfet  de  police,  de  faire 
rechercher  dans  le  cimetière  Sainte-Marguerite  la  dépouille  mor- 
telle de  Louis  XVII,  afin  qu'elle  pût  être  transportée  à  Saint- 
Denis. 

Pour  arriver  à  cette  découverte,  le  comte  Angles  fit  preuve  de  la 
plus  grande  activité.  Ses  agents  parvinrent  à  retrouver  plusieurs 
des  fonctionnaires  républicains  qui  avaient  eu  mission  d'assister  à 
l'enterrement,  et  quelques-uns  des  employés  du  cimetière  à  cette 
époque  : 

Dusser,  l'ancien  commissaire  de  police  de  la  Section  du  Temple, 
qui  avait  dirigé  l'inhumation  ; 

Voisin,  le  conducteur  des  convois,  qui  avait  été  chargé  du  maté- 
riel de  la  cérémonie  ; 

Bureau,  l'ancien  concierge  du  cimetière,  qui  remplissait  encore 
la  même  fonction  ; 

Lasne,  le  dernier  gardien  du  petit  Prince,  qui  avait  escorté  son 
cercueil  ; 

La  veuve  du  fossoj^eur  Bertrancourt,  dit  Yalentin,  qui  avait 
creusé  la  fosse  de  l'enfant  royal  ; 

Deeoitflet,  ami  de  Yalentin,  et  qui,  de  même  que  la  veuve  de  ce 
dernier,  avait  reçu  confidentiellement  de  lui  les  indications  les  plus 
précieuses  sur  l'emplacement  où  se  trouvait  le  cercueil  du  petit 
prince. 

Gomme  il  paraissait  indubitable  qu'une  importante  récompense 
suivrait  de  près  une  telle  découverte,  deux  des  témoins,  en  contra- 
diction avec  le  témoignage  qu'avait  légué  Bertrancourt  à  sa  veuve, 
se  prétendirent  seuls  en  possession  du  secret.  C'étaient  Dusser, 
l'ancien  commissaire  de  police,  et  Voisin,  l'ancien  conducteur  des 
convois. 

Dusser,  qui,  en  1816,  sollicitait  de  nouveau  un  poste  de  com- 


1  Le  ministre   de    l'Intérieur,    Vaublanc,    au    comte  Decazes   (sans  date.  Minute 
signée.  Archives  nationales,  F.  7,  carton  6808,  dossier  1496). 

2  Le  comte  Decazes,  au  comte  Angles.  Paris,  1"  mars  1816.  (Mêmes  archives.) 


194  louis  xvn, 

missaire  de  police,  en  se  donnant  pour  royaliste,  prétendit  que, 
sans  crainte  de  devenir  suspect,  il  avait  pris  sur  lui  de  faire  en- 
terrer dans  une  fosse  à  part  le  corps  du  prince  ;  mais  il  ne  put 
indiquer  de  lieu  précis.  Son  témoignage,  trop  visiblement  inté- 
ressé, parut  suspect  à  la  police  et  fut  rejeté  par  elle. 

Voisin,  alors  âgé  de  soixante-quinze  ans,  et  qui  était  retiré  à 
l'hospice  de  Bicêtre,  déclara  que  le  corps  avait  été  «  mis  par  lui 
dans  une  fosse  particulière,  qu'il  avait  creusée  lui-même  dans  la 
matinée.  »  Conduit  dans  le  cimetière  par  les  agents  du  comte 
Angles,  il  traça,  à  gauche  de  la  croix  élevée  au  milieu  du  cime- 
tière, un  carré  d'environ  dix  pieds  de  longueur  sur  12  de  largeur, 
dans  lequel  il  soutint  que  l'on  trouverait,  «  à  six  pieds  de  profon- 
deur, le  cercueil  du  jeune  Roi,  fait  en  bois  blanc  et  ayant  à  la  tête 
un  D  écrit  par  lui  avec  du  charbon ! .  » 

Il  était  fort  peu  probable  que  Voisin,  alors  qu'il  était  directeur 
des  convois,  eût  rempli  en  cette  occasion  l'office  de  fossoyeur,  et 
l'on  n'aurait  dû,  comme  il  semble,  tenir  aucun  compte  de  son 
témoignage. 

La  déposition  de  Bureau,  concierge  du  cimetière,  prouva  jusqu'à 
l'évidence  que  le  corps  du  prince  n'avait  été  d'abord  et  n'avait  pu 
être  déposé  que  dans  la  fosse  commune,  attendu  que,  par  respect  pour 
l'égalité,  il  n'y  avait  point  alors  d'autre  manière  d'enterrer  les  gens2. 

La  veuve  Yalentin  fit  la  même  déclaration. 

Lasne  croyait  que  le  prince  avait  été  enterré  dans  une  fosse  par 
ticulière,   mais  ce  qui  avait  pu  donner  lieu   à  cette  erreur,  c'est 
que  Valentin,  afin   de  mieux  reconnaître  la  bière  du  petit  prince, 
avait  probablement  mis,  comme  le  croyait  sa  veuve,   un  certain 
espace  entre  les  fosses  voisines  3. 

Quant  à  la  révélation  de  Bertrancourt  dont  nous  avons  parlé 
plus  haut,  elle  fut  divulguée  à  la  police  du'  comte  Angles,  par  la 
veuve  de  ce  fossoyeur  et  par  son  ami  Decouflet,  bedeau  de  la  pa- 
roisse des  Quinze-Vingts  4. 


Rapport  de  Simon  et  de  Petit,  commissaires  de  police  de  l'Hôtel  de  ville  et  du 
Temple,  au  préfet  de  police,  au  sujet  des  restes  de  Louis  XVII.  Paris,  15  mars  1816. 
Publié  in  extenso  par  Beauchesne. 

2  Ibidem. 

3  C'est  aussi  ce  qui  a  pu  donner  lieu  à  l'erreur  du  procès-verbal  d'inhumation  où 
il  est  dit  que  «  le  corps  ...  a  été  déposé  dans  une  fosse,  ...  recouverte  en  notre  pré- 
sence. » 

*  Peucheten  adonné  le  texte  in  extenso  dans  ses  Recherches  pour  l'exhumation 
de  Louis  XVII.  (Mémoires  de  Tous,  t.  II,  p.  341.) 


SA    MORT   AU    TEMPLE  195 

En  pratiquant  des  fouilles  dans  le  lieu  qu'il  avait  indiqué  et  que 
nous  avons  désigné  plus  haut,  on  eût  certainement  retrouvé  le 
corps  du  petit  prince,  et  il  eût  été  facile  de  constater  son  identité 
d'une  manière  certaine  par  une  particularité  qu'avait  signalée  le 
docteur  Pelletan  :  «  Pour  faire  l'anatomie  du  cerveau,  il  avait, 
disait-il,  scié  le  crâne  de  l'enfant  en  travers,  au  ni  veau  des  orbites.  » 
L'opération  terminée,  il  avait  «  remis  la  calotte  en  place  »  et  l'avait 
fortement  rattachée  au  crâne  avec  «  un  mouchoir  ou  un  bonnet  de 
coton,  fixé  au-dessous  du  menton  ou  de  la  nuque  *.  » 

Après  mûr  examen,  la  police  du  comte  Decazes  déclara  qu'il  n'y 
avait  que  deux  versions  admissibles,  celle  de  Vaîentin  et  celle  de 
Voisin*.  Elle  penchait  à  croire,  avec  raison3,  que  celle  de  Vaîen- 
tin était  la  seule  vraie.  Il  fut  décidé  que  l'on  procéderait  aux 
fouilles  en  commençant  par  le  terrain  désigné  par  ce  dernier,  et 
que,  si  l'on  n'y  trouvait  pas  le  cercueil,  on  explorerait  l'emplace- 
ment délimité  par  Voisin.  Le  jour  fut  même  pris  pour  cette  opéra- 
tion et  indiqué  à  M.  Dubois,  curé  de  Sainte-Marguerite.  Le  clergé, 
en  aubes  et  en  surplis,  attendait  le  délégué  du  ministre  de  la  police 
qui  devait  présider  aux  fouilles.  Il  ne  parut  pas.  Au  bout  de  quel- 
ques heures  d'attente,  le  curé  reçut  une  dépêche  du  comte  Angles 
lui  annonçant  qu'il  y  avait  lieu  de  suspendre  cette  recherche.  On 
peut  juger  du  désappointement  des  trois  dépositaires  du  secret,  de 
la  veuve  Vaîentin,  du  curé  de  la  paroisse  et  du  sieur  Decouflet,  qui 
étaient  certains  du  succès  de  l'opération.  Quelle  était  la  cause  de 
ce  changement  si  imprévu,  si  extraordinaire  ?  Une  opposition  aussi 
malveillante  qu'inexplicable  avait  déjà  tout  mis  en  œuvre  pour 
jeter  des  doutes  sur  l'authenticité  des  restes  de  Louis  XYI  et  de 
Marie- Antoinette,  bien  qu'elle  eût  été  constatée  par  l'ancienne  et 
constante  tradition  sur  le  lieu  de  l'inhumation,  par  les  dépositions 
des  témoins  oculaires,  par  la  découverte  de  débris  de  vêtements, 
par  l'examen  scrupuleux  des  os,  par  la  conscience  des  recherches. 
Et  non  seulement  l'opposition  essayait  de  déverser  le  ridicule  sur 
ces  royales  exhumations,  en  prétendant  que  l'on  n'avait  découvert 


1  Procès-verbal  de  l'autopsie  du  cerveau  de  Louis  XVII  par  Pelletan,  en  date  du 
17  août  1817.  Publié  par  Eckard,  3e  édition,  n°s  H  et  12  des  Pièces  justificatives. 

2  Rapport  de  Simon  et  de  Petit,  commissaires  de  police  du  quartier  de  l'Hôtel  de 
ville  et  du  Temple,  15  mars  1816,  publié  par  Beaucbesne. 

3  La  déposition  de  la  veuve  Bertrancourt  a  été  publiée  in  extenso  par  Peucbet, 
archiviste  de  la  préfecture  de  police,  dans  ses  Recherches  pour  l'exhumation  de 
Louis  XVII.  {Mémoires  de  Tous,  t.  II,  p.  341.) 


196  louis  xvn, 

que  de  fausses  reliques,  mais  elle  reprochait  à  Louis  XVIII,  dans 
les  termes  les  plus  violents,  d'évoquer  avec  une  odieuse  ostenta- 
tion les  spectres  sanglants  de  sa  famille.  Cette  fois,  l'opposition 
avait  porté  un  coup  décisif.  Ce  fut  cette  crainte  de  réveiller  impru- 
demment les  plus  cruels  souvenirs  de  la  Terreur,  bien  plus  encore 
que  le  vague  des  informations,  qui  empêcha  ce  prince  modéré,  poli- 
tique et  sage,  de  donner  suite  à  l'enquête  ordonnée  par  lui  pour 
découvrir  la  sépulture  de  son  royal  neveu. 

Parmi  ces  déloyales  et  perfides  manœuvres  pour  détourner 
Louis  XYIII  de  l'accomplissement  d'un  pieux  devoir,  il  en  est  une 
que  les  historiens  de  Louis  XYII  n'ont  pas  considérée  à  ce  point  de 
vue  et  que  nous  prenons  sur  nous  de  signaler  comme  telle  pour  la 
première  fois.  C'est  l'étrange  et  invraisemblable  déposition  que  fit 
à  la  préfecture  de  police,  le  11  juin  1816,  le  sieur  Charpentier, 
jardinier  en  chef  du  Luxembourg.  Nous  allons  essayer  de  démontrer 
que  cette  déposition,  manifestement  fausse  sur  plusieurs  points, 
n'eut  pour  but  que  de  dérouter  les  recherches  afin  de  découvrir 
le  corps  du  Dauphin,  s'il  prenait  jamais  envie  au  gouvernement  de 
les  ordonner  de  nouveau. 

Charpentier  prétendit  que,  le  25  prairial  an  III,  c'est-à-dire  le 
13  juin  1795,  cinq  jours  après  la  mort  de  Louis  XVII,  et  trois 
jours  après  V enterrement,  il  fut  requis  de  se  rendre  au  Comité 
révolutionnaire  de  la  Section  du  Luxembourg,  à  dix  heures  du 
soir,  avec  deux  de  ses  ouvriers  munis  de  pioches  et  de  pelles,  et, 
de  là,  conduit  en  voiture,  ainsi  que  ses  hommes,  jusqu'au  cimetière 
de  Glamart,  par  un  membre  du  même  Comité.  Là,  ajouta-t-il,  il 
leur  fut  ordonné  de  creuser  une  fosse  large  de  trois  pieds  et  de  six 
en  longueur  comme  en  profondeur.  Ce  travail  terminé,  Charpen- 
tier entendit  le  bruit  d'une  voiture  qui  entrait  dans  le  cimetière,  et 
il  en  vit  sortir  trois  autres  membres  du  Comité  révolutionnaire, 
ceints  de  leurs  écharpes.  En  même  temps,  s'il  fallait  l'en  croire,  il 
aperçut  dans  le  carrosse,  ainsi  que  ses  ouvriers,  un  cercueil  de  huit 
à  dix  pouces  de  largeur  environ  et  de  quatre  pieds  et  demi  de  lon- 
gueur «  que  les  membres  du  Comité,  avec  l'aide  du  cocher,  prirent 
eux-mêmes  le  soin  de  descendre  et  de  déposer  à  l'entrée  du  cime- 
tière. »  Après  quoi,  Charpentier  et  ses  hommes  ayant  reçu  l'ordre 
de  sortir  du  cimetière  et  d'attendre  à  la  porte,  les  membres  du 
Comité  déposèrent  eux-mêmes  le  mystérieux  cercueil  dans  la  fosse 
et  le  recouvrirent  de  cinq  à  six  pouces  de  terre.  L'opération 
achevée,  ils  firent   rentrer  Charpentier  et  ses  ouvriers  et  leur 


SA  MORT  AU   TEMPLE  197 

ordonnèrent  de  combler  la  fosse  et  de  piétiner  la  terre  de  toutes 
leurs  forces,  pour  faire  disparaître  jusqu'aux  moindres  traces  d'in- 
humation. Le  plus  grand  secret  sur  ce  qui  venait  de  se  passer  leur 
fut  prescrit  d'un  ton  menaçant,  et  nul  d'entre  eux,  s'il  fallait  en 
croire  Charpentier,  n'aurait  jamais  eu  le  mot  de  l'énigme,  si  l'un 
des  commissaires  ne  l'avait  révélé  :  «  Le  petit  Capet,  dit-il  en 
riant,  aura  Men  du  chemin  à  faire  pour  aller  retrouver  ses 
parents  '.  » 

Non  seulement  rien  n'est  vrai  dans  le  récit  de  Charpentier,  mais 
la  plupart  des  faits  qu'il  raconte  sont  tout  à  fait  invraisem- 
blables *. 

Il  prétend,  par  exemple,  que  ce  furent  les  membres  du  Comité 
révolutionnaire  de  la  section  qui  lui  donnèrent  l'ordre  de  se 
rendre  à  Clamart,  et  qui  s'y  rendirent  aussi,  en  conduisant  avec 
eux,  clans  une  voiture,  un  prétendu  cercueil.  Or,  comme  l'a  fort 
bien  fait  observer  Eckard,  les  Comités  révolutionnaires  des  sec- 
tions avaient  été  supprimés  depuis  plusieurs  mois  avant  la  date  de 
l'enterrement  imaginaire  de  Clamart,  et  ils  avaient  été  remplacés 
par  un  Comité  de  surveillance  dans  chacun  des  douze  arrondisse- 
ments, qui  avaient  remplacé  les  sections.  D'ailleurs,  les  membres  de 
ce  Comité  de  surveillance  n'auraient  eu  aucun  caractère  et  aucun 
pouvoir  pour  conduire  une  telle  opération,  qui  rentrait  unique- 
ment dans  les  attributions  du  commissaire  de  police  du  faubourg  du 
Temple.  C'était  ce  fonctionnaire,  le  sieur  Dusser,  comme  nous 
l'avons  vu,  qui  avait  procédé  à  toutes  les  formalités  de  l'inhuma- 
tion du  petit  prince,  et  c'était  à  lui  seul  qu'il  aurait  fallu  s'adresser, 
en  vertu  d'un  arrêté  du  Comité  de  sûreté  générale,  pour  obtenir 
l'exhumation  du  même  cercueil.  Or  Dusser,  interrogé  par  le  comte 
Decazes,  n'a  jamais  dit  un  mot  de  cette  prétendue  translation  du 
corps  de  Louis  XYII  à  Clamart.  Il  est  probable,  cependant,  ou 
du  moins  fort  vraisemblable,  que  s'il  avait  coopéré  à  cette  action,  il 
se  serait  empressé  (dans  l'espoir  d'être  réintégré  dans  son  poste  de 
commissaire  de  police,  qu'il  sollicitait  de  nouveau),  démettre  la 
police  sur  la  vraie  voie. 


i  Déposition  de  Charpentier,  faite  le  11  juin  1816,  à  la  Préfecture  de  Police  (dans 
Beauchesne). 

2  L'archiviste  Peuchet,  dans  ses  Recherches  sur  l'exhumation  de  Louis  XVII,  a 
cru  un  peu  trop  légèrement,  ou  feint  de  croire  à  l'authenticité  des  faits  racontés  par 
Charpentier.  On  est  surpris  de  voir  Beauchesne  partager  à  peu  près  son  opinion. 

T.    II.   —  SEPTEMBRE    1883  14 


198  louis  xvn, 

A  supposer  même,  ce  qui  nous  paraît  tout  à  fait  impossible,  que 
l'enlèvement  ait  eu  lieu,  comment  aurait-il  pu  s'accomplir  sans  le 
concours  de  Valentin,  qui  savait  seul  où  était  caché  le  cercueil  ? 
Or,  Valentin  a  toujours  soutenu  que  le  corps  se  trouvait  dans  la 
fosse  qu'il  avait  secrètement  creusée.  Il  n'a  jamais  varié  sur  ce 
point.  Si  donc,  il  y  a  jamais  eu  à  cette  époque  une  soustraction 
clandestine  de  cadavre  au  cimetière  Sainte-Marguerite,  ce  n'est 
assurément  pas  celui  de  Louis  XVII.  La  date  donnée  par  Char- 
pentier, à  supposer  qu'il  n'ait  pas  menti,  suffit  pour  le  prouver. 
Valentin  avait  enlevé  le  cadavre  du  prince,  la  première  nuit  après 
l'inhumation,  c'est-à-dire  la  nuit  du  22  au  23  prairial  :  or,  Char- 
pentier déclare  qu'il  ne  fut  requis  de  se  rendre  à  Clamart  que  dans 
la  nuit  du  25  au  26  du  même  mois.  Ni  Bureau,  le  concierge  du 
cimetière  Sainte-Marguerite,  ni  le  fossoyeur  Valentin,  ni  sa  veuve, 
ni  le  commissaire  de  police  Dusser,  n'ont  jamais  rien  su  de  ce  pré- 
tendu enlèvement,  sans  quoi  ils  n'eussent  pas  manqué  de  se  faire  un 
titre  de  cette  révélation,  auprès  de  la  police  du  comte  Decazes. 

En  lisant  le  récit  de  Charpentier,  il  est  une  autre  invraisem- 
blance qui  saute  aux  yeux.  Est-il  croyable  que  des  gens  qui  ont 
besoin  de  s'entourer  du  plus  profond  mystère  pour  enfouir  le  corps 
de  Louis  XVII,  pour  en  faire  disparaître  à  jamais  la  trace,  qui 
ordonnent  avec  menaces  à  Charpentier  et  à  ses  hommes  de  garder 
le  secret  sur  cette  expédition  nocturne,  aient  l'imprudence  de  leur 
divulguer  qu'ils  viennent  d'enterrer  le  petit  Capet  ?  Pour  ajouter 
foi  à  un  tel  récit,  il  faut  vraiment  être  doué  d'une  certaine  dose  de 
simplicité  et  de  crédulité. 

Eckard,  qui  se  défiait  à  bon  droit  de  la  sincérité  de  Char- 
pentier, voulut  l'interroger  lui-même  -,  il  le  pressa  de  questions  et 
n'eut  pas  de  peine  à  tirer  de  lui  quelques  autres  invraisemblances 
non  moins  étranges.  C'est  ainsi  que  Charpentier  prétendit  qu'il 
avait  «  reconnu  dans  la  fosse  que  le  cercueil  était  de  plomb.  »  Un 
cercueil  de  plomb,  en  1795,  pour  le  fils  de  Louis  XVI,  et  dans 
l'espoir  sans  doute  de  mieux  faire  disparaître  le  corps  !  Or  Char- 
pentier lui-même,  dans  sa  déposition,  prétend  que  les  personnages 
qui  descendirent  eux-mêmes  le  cercueil  dans  la  fosse,  eurent  soin, 
hors  de  la  vue  de  Charpentier,  de  le  recouvrir  de  plusieurs  pouces 
de  terre.  Il  est  à  noter  aussi  qu'il  ne  désigne  par  leurs  noms 
aucun  des  membres  du  prétendu  comité  révolutionnaire  qui  au- 
raient assisté  au  fantastique  enterrement  de  Clamart.  Ce  qui  n'est 
pas  moins  extraordinaire,   c'est  que  la  police  du  comte  Decazes 


SA   MORT   AU  TEMPLE  199 

feignit  de  se  contenter  de  cette  déclaration,  sans  la  contrôler,  sans 
en  relever  les  invraisemblances,  sans  essayer  même  de  retrouver 
les  ouvriers  de  Charpentier  non  plus  que  les  fonctionnaires  répu- 
blicains qu'il  disait  avoir  opéré  cette  mystérieuse  translation  *. 

En  résumé,  le  récit  de  Charpentier  ne  nous  paraît  qu'une  ma- 
nœuvre suggérée  par  l'opposition  afin  de  dérouter  Louis  XVIII  et 
de  le  détourner  de  la  poursuite  de  ses  recherches  au  cimetière 
Sainte-Marguerite. 

D'un  autre  côté,  l'opposition  faisait  courir  le  bruit  que  les 
obsèques  de  Louis  XVII  dans  le  cimetière  Sainte-Marguerite 
n'avaient  été  que  simulées  et  que  son  corps  avait  été  enterré  au 
pied  même  de  la  tour  du  Temple. 

Le  général  comte  d'Andignè,  prisonnier  au  Temple  au  mois  de 
juin  1801,  prétendit  même,  dans  des  mémoires  inédits  dont  Beau- 
chesne  cite  un  fragment,  que  ses  compagnons  de  captivité  et  lui, 
en  remuant  un  jour  la  terre  des  fossés  pour  les  transformer  en 
jardin,  découvrirent  «  le  corps  d'un  grand  enfant,  qui  avait  été 
enterré  dans  de  la  chaux  vive  »  et  dont  «  il  ne  restait  plus  que  le 
squelette.  »  Le  général  ajoute  qu'il  interrogea  Fauconnier,  le  con- 
cierge du  Temple.  «  C'est  là  nécessairement,  lui  aurait-il  dit,  le 
corps  de  Monseigneur  le  Dauphin  ?  »  A  quoi  Fauconnier,  un  peu 
embarrassé,  aurait  répondu  sans  hésiter  :  «  Oui,  Monsieur.  » 

Encore  un  conte  fantastique.  Fauconnier  n'était  entré  au  Temple 
que  le  4  mai  1798,  plusieurs  années  après  la  mort  de  Louis  XVII. 

Il  ne  pouvait  donc  pas  plus  savoir  que  le  général  à  quelle  per- 
sonne pouvait  avoir  appartenu  ce  squelette,  à  supposer  que  cette 
découverte  fût  vraie  et  qu'elle  ne  fût  pas  le  produit  de  l'imagina- 
tion de  M.  d'Andignè.  Plus  loin,  celui-ci  prétend,  sans  se  douter 
qu'il  est  en  contradiction  avec  sa  prétendue  découverte  et  de  la 
façon  la  plus  évidente,  que  le  cardinal  de  la  Fare,  archevêque  de 
Sens,  tenait  de  Madame  la  Dauphine,  qu'elle  était  persuadée  que 
son  frère  n'était  pas  mort  au  Temple.  Autre  conte  démenti  par  les 
Mémoires  de  cette  princesse,  qui,  dans,  toutes  ses  conversations 
sur  ce  sujet,  n'a  jamais  cessé  de  soutenir  l'opinion  exprimée  dans 
ses  Mémoires. 

Nous  ferons  remarquer  ici  en  passant  qu'un  certain  nombre  de 


1  Voir  sur  cette  question  l'intéressant  opuscule  d'Eckard  :  Remarques  sur  un 
écrit  posthume  de  Peuchet  intitulé  :  Recherches  pour  l'exhumation  du  corps  de 
Louis  XVII.  Paris,  Delaunay,  in-8°  de  24  pages  (1835),  tiré  à  cent  exemplaires. 


200  louis  xvn, 

royalistes  ultra,  en  haine  de  Louis  XYIII  et  de  son  esprit  libéral, 
adoptaient  avidement  et  accréditaient  la  fable  de  l'évasion  de 
Louis  XVII.  Il  va  sans  dire  aussi  qu'afin  de  faire  passer  Louis  XYIII 
pour  un  usurpateur  et  une  espèce  de  Richard  III,  cette  fable  était 
proclamée  comme  une  vérité  par  un  grand  nombre  de  partisans  de 
l'Empire. 

Quoi  qu'il  en  soit,  Louis  XYIII,  tout  en  renonçant  à  l'enquête 
qu'il  avait  ordonnée  pour  découvrir  les  restes  de  son  royal  neveu, 
voulut  qu'un  service  solennel  fût  célébré  à  sa  mémoire  dans  l'église 
de  Saint-Denis.  Déjà  l'on  avait  commencé  à  orner  la  vieille  basi- 
lique de  magnifiques  tentures,  d'emblèmes,  de  sentences  reli- 
gieuses, etc.,  lorsque  des  ordres  venus  du  château  arrêtèrent 
subitement  les  derniers  préparatifs.  Louis  XYIII  venait  d'apprendre 
par  le  primicier  de  l'abbaye  que,  aux  termes  de  ses  anciens  règle- 
ments, il  n'était  permis  d'y  célébrer  de  services  funèbres  que  pour 
les  princes  dont  les  corps  reposaient  dans  les  caveaux  de  cette 
église.  Yoilà  pourquoi  il  n'avait  pas  jugé  à  propos  de  passer 
outre1. 

Il  ne  restait  plus  au  Roi  qu'un  devoir  à  remplir  à  l'égard  de  son 
royal  neveu,  C'était  de  faire  revivre  ses  traits  par  des  œuvres  d'art. 
Il  existait  du  petit  prince  un  buste  en  marbre  blanc,  d'une  grande 
ressemblance,  et  exécuté  d'après  nature,  en  1790,  par  l'habile  sta- 
tuaire Desenne.  Au  mois  d'avril  1816,  il  fut  inauguré  dans  la  salle 
des  séances  de  la  Chambre  des  députés  et  placé  à  côté  de  ceux  de 
Louis  XYI  et  de  Louis  XYIII,  dans  l'enceinte  demi-circulaire 
ménagée  autour  du  bureau. 

Le  8  juin  suivant,  jour  anniversaire  de  la  mort  du  petit  prince, 
Tiolier,  le  graveur  général  des  monnaies  de  France,  présenta  à 
Louis  XYIII  et  à  la  famille  royale,  deux  fort  belles  médailles  repro- 
duisant, d'après  des  portraits  authentiques,  la  charmante  tête  de 
l'orphelin  du  Temple,  encadrée  de  ses  longs  cheveux  bouclés. 
Autour  de  l'effigie,  on  lit  ces  mots  :  Lroov.  XVII.  D.  G.  Franc, 
et  Nav.  Rex.  Sur  le  revers  de  l'une,  est  la  date  du  21  jan- 
vier 1793,  et  une  palme  de  martyr  formant  une  croix  avec  une 
branche  de  cyprès  ;  sur  le  revers   de  l'autre,  on  voit  un  lis  brisé, 


1  Lafont  d'Aussonne,  dans  ses  Mémoires  secrets  et  universels  des  malheurs  et  de 
la  mort  de  la  Reine  de  France  (2  vol.  in-8°,  1836),  déclare  qu'il  vit  «  de  ses  propres 
yeux»  les  préparatifs  que  l'on  lit  à  Saint-Denis  pour  un  service  funèbre  en  l'hon- 
neur du  Dauphin,  et  que  ce  fut  l'abbé  de  Sambucy  qui  notifia  le  contre-ordre. 


SA   MORT  AU   TEMPLE  201 

entouré  do  cette    légende  :  Cédait  ut  flosf  et  la  date  funèbre  : 

VIII  ,li  \u  171)5  ». 

Une  véritable  fatalité  semblait  poursuivre  les  Bourbons  dans  la 
recherche  des  restes  du  royal  orphelin  du  Temple.  Nous  avons  vu 
que  Pelletan,  pendant  l'autopsie,  s'était  emparé  furtivement  du 
cœur  du  jeune  prince  et  d'une  grande  partie  de  ses  cheveux. 
Damont,  dans  sa  déposition,  déclarait  que  ce  chirurgien  lui  avait 
donné,  sur  sa  demande,  quelques  boucles  de  la  chevelure.  Il  était 
donc  tout  naturel  que  Pelletan  ayant  enlevé  les  cheveux,  se  fût 
aussi  emparé  du  cœur  du  prince. Voici  l'intéressante  note  à  ce  sujet, 
qu'il  avait  communiquée,  sous  la  Restauration,  à  M.  Eckard,  et  qui 
figure  dans  les  Mémoires  historiques  de  celui-ci  sur  Louis  XYII 
(3e  édition)  :  «  Je  fus  chargé  spécialement  des  opérations  de  l'ou- 
verture et  de  la  dissection,  ainsi  que  de  celle  de  restaurer  le  corps. 
Tandis  que  je  m'occupais  de  ce  dernier  soin,  mes  confrères,  le 
commissaire  civil  et  l'un  des  gardiens  de  la  Tour,  qui  avaient  été 
présents  à  l'ouverture,  s'éloignèrent  de  la  table  et  se  retirèrent 
dans  l'embrasure  de  la  croisée  pour  causer  entre  eux.  Je  conçus 
alors  le  dessein  de  m' emparer  du  cœur  de  l'enfant  ;  j'entourai  de 
son  ce  viscère,  je  l'enveloppai  de  linge  et  je  le  mis  dans  ma  poche, 
sans  être  aperçu.  Rien  ne  me  donnait  lieu  de  craindre  d'être 
fouillé  en  sortant  de  la  prison. 

«  Rentré  chez  moi,  je  mis  ce  cœur  dans  un  bocal  rempli  d'esprit 
de  vin,  et  je  le  cachai  derrière  le  rayon  le  plus  élevé  de  ma  biblio- 
thèque. Dix  ans  environ  s'écoulèrent,  pendant  lesquels  l'esprit-de- 
vin,  renouvelé  plusieurs  fois,  s'évapora  entièrement.  Le  cœur 
étant  desséché  et  susceptible  d'être  conservé  sans  aucune  prépara- 
tion, je  le  plaçai  dans  un  tiroir  de  mon  secrétaire  avec  d'autres 
pièces  anatomiques.  » 

Mais  là  ne  s'arrêta  pas  la  destinée  de  cette  précieuse  relique. 
Pelletan  a  pris  soin  de  rappeler  les  phases  et  les  aventures  qu'elle 
traversa  par  la  suite.  Il  avait  recueilli  dans  sa  maison  un  élève 
particulier,  nommé  Tillos,  auquel  il  accordait  toute  sa  confiance. 
Il  eut  l'imprudence  de  lui  révéler  son  secret. 

Un  jour,  en  ouvrant  son  tiroir,  Pelletan  s'aperçut  que  le  cœur 
avait  été  enlevé,  et  ses  soupçons  se  portèrent  aussitôt  sur  Tillos, 
qui,  seul,  avait  l'entrée  libre  de  son  cabinet.  Depuis  peu  celui-ci 


*  Il  existe  à  la  Monnaie   d'autres  médailles  de   Louis  XVII,  ou   consacrées  à  sa 
mémoire. 


202  louis  xvn, 

avait  quitté  la  maison  de  sonmaître  pour  se  marier,  et  Pelletan  con- 
tinuait à  le  recevoir  chez  lui.  Il  n'osait  cependant  lui  réclamer  l'objet 
soustrait,  persuadé  qu'il  était  qu'il  nierait  le  fait  et  craignant  même, 
que,  poussé  à  bout,  il  ne  vînt  à  l'anéantir.  Il  prit  patience  jusqu'au 
retour  des  Bourbons.  A  cette  époque,  Tillos  succombait  à  une 
phtisie  pulmonaire  qui  le  consumait  depuis  longtemps.  Alors,  le 
père  de  la  veuve  se  présenta  chez  le  docteur  Pelletan.  Il  lui  avoua 
que  son  gendre  lui  avait  déclaré  en  mourant,  et  plein  de  repentir, 
qu'il  était  l'auteur  du  vol  du  cœur  de  Louis  XVII,  et  que  sa  fille 
ne  tarderait  pas  à  le  restituer.  Pelletan  courut  aussitôt  chez  la 
veuve  de  son  ancien  élève,  et  celle-ci  lui  remit  à  l'instant  le  cœur 
renfermé  dans  une  bourse.  Pelletan,  qui  l'avait  examiné  et  touché 
«  plus  de  mille  fois,  »  n'eut  pas  de  peine  à  le  reconnaître,  et, 
heureux  de  sa  découverte,  il  l'emporta  chez  lui  pour  ne  plus  s'en 
dessaisir. 

La  publication  d'une  Vie  du  jeune  Louis  XVII,  par  Antoine 
(de  Saint-G-ervais) ,  dans  laquelle  il  était  question  de  la  soustrac- 
tion de  ce  cœur,  faite  au  Temple,  donna  lieu  à  une  vyre  polé- 
mique entre  Dumangin  et  Pelletan  :  ils  échangèrent  entre  eux 
plusieurs  lettres,  qui  furent  livrées  à  la  publicité.  Dumangin  com- 
mençait ainsi  l'attaque  : 

«  Vous  avez  cru,  Monsieur,  pouvoir  accuser,  sans  inconvénient, 
de  distraction,  moi,  MM.  Jeanroy  et  Lassus,  dans  le  moment  où 
vous  dites  avoir  soustrait  une  partie  précieuse  du  jeune  Roi. 
Qu'aviez-vous  donc  à  redouter  de  ma  part  et  de  celle  de  nos  con- 
frères ?  Rien.  Vous  m'aviez  à  la  vérité  proposé  d'autres  adjoints  ; 
et  sur  mon  observation  que,  d'après  les  qualités  personnelles  et  les 
rapports  qu'avaient  eus  M.  Lassus  avec  Mesdames  de  France,  et 
M.  Jeanroy  dans  la  maison  de  Lorraine,  leurs  signatures  seraient 
d'un  tout  autre  poids,  vous  aviez  agréé  ce  choix.  Ce  qui  vous  aurait 
pu  déterminer  n'était-ce  pas  plutôt  l'œil  des  gardiens,  retirés  dans 
un  coin  de  la  chambre  ?  Votre  conduite,  en  elle-même  louable, 
vous  rend  coupable,  j'ose  le  dire,  de  la  faute  grave  d'avoir  négligé 
des  témoignages  qui  laissent  exister  un  doute  sur  un  point  de  fait 
de  cette  importance.  » 

Pelletan  s'empressa  de  répondre  à  Dumangin,  et  de  la  manière 
la  plus  concluante  :  «  Nous  procédâmes  tous  quatre  à  l'ouverture 
du  corps,  dont  je  fis  seul  l'opération.  Je  n'ai  certainement  pas 
voulu  vous  inculper  ou  vous  accuser  de  distraction  en  disant  que, 
m'occupant  seul  de  réparer  le  corps,  vous  vous  retirâtes  dans  l'em- 


SA   MORT   AU   TEMPLE  203 

brasure  d'une  fenêtre,   el  que  je  profitai  du  moment  pour  m'em- 
parer  «le  quelques  restes  précieux.  » 

(Notons  que  par  ces  derniers  mots  Pelletan  fait  allusion  aux 
cheveux  ainsi  qu'au  cœur  du  petit  prince.) 

«  Vous  ne  vous  aperçûtes  pas  de  mon  larcin,  parce  que  je  le 
cachai  bien  à  tous.  Vous  savez  qu'il  pouvait  y  aller  de  ma  vie,  s'il 
eût  été  découvert.  Vous  me  demandez  cependant  si  je  ne  pouvais 
pas  me  fier  à  vous  ?  Non,  Monsieur,  à  personne.  J'en  fis  part  seu- 
lement à  M.  Lassus,  mon  ami  depuis  vingt-cinq  ans,  et  qui  avait 
accompagné  Mesdames  en  Italie  :  nul  autre  ne  l'a  su.  Voilà, 
Monsieur,  ce  que  vous  dites  qui  me  rend  coupable.  » 

Antoine  (de  Saint-Gervais),  cause  involontaire  de  cette  polé- 
mique, et  qui  avait  été  chargé  par  Louis  XVIII  de  rechercher  les 
derniers  survivants  du  Temple,  voulut  tirer  les  choses  plus  au 
clair.  Il  pressa  l'adversaire  de  Pelletan  de  lui  faire  connaître  toute 
la  vérité.  Dumangin  lui  fit  des  aveux,  et  Antoine  s'empressa  de  les 
consigner  dans  une  note  qu'il  remit  à  M.  Hue,  ancien  valet  de 
chambre  de  Louis  XVI  et  remplissant  la  même  fonction  auprès  de 
Louis  XVIII. 

«  M.  Dumangin,  est-il  dit  dans  cette  note,  atteste  qu'à  la  fin  de 
l'opération,  il  a  vu  M.  Pelletan  envelopper  soigneusement  quelque 
chose  qu'il  mit  dans  sa  poche.  Il  n'a  nullement  songé  à  ce  que  ce 
pouvait  être,  et  il  présume  que  ce  chirurgien  a  pu  juger  conve- 
nable de  faire  alors  un  mystère  de  ce  pieux  larcin,  non  seulement 
de  peur  de  se  compromettre,  mais  encore  de  compromettre  celui 
qu'il  en  eût  rendu  le  confident. 

«  Aujourd'hui,  quoique  rien  ne  puisse  prouver  physiquement 
que  ce  soit  réellement  le  cœur  de  Louis  XVII  que  M.  Pelletan  ait 
en  sa  possession,  qu'il  ne  peut  en  donner  d'autre  garantie  que  sa 
parole,  M.  Dumangin,  se  rappelant  ce  qui  s'est  passé  lors  de  Fou 
verture  du  corps,  dit  que,  dans  son  âme  et  conscience,  il  est  mora- 
lement convaincu  de  la  vérité  du  fait. 

«  Nous  croyons  devoir  faire  connaître  cette  particularité,  qui  ne 
sera  peut-être  pas  sans  intérêt  aux  yeux  de  notre  illustre  monarque, 
dans  un  moment  où  Sa  Majesté  reporte  ses  regards  sur  son  jeune 
prédécesseur. » 

Cette  note,  remise  à  M.  Hue,  était  certainement  destinée  à  être 
mise  sous  les  yeux  de  Louis  XVIII.  En  ce  moment,  le  Roi  n'avait 
aucun  doute  sur  l'authenticité  du  cœur  de  son  neveu.  Le  ministre 
de   l'intérieur  écrivit  au  garde  des   sceaux,   le  3  septembre  1817, 


204  LOUIS  XVII, 

pour  lui  notifier  les  volontés  du  monarque  :  «  L'intention  du  Roi 
étant  que  le  cœur  de  ce  prince  et  celui  de  S.  A.  R.  le  Dauphin,  fils 
aîné  du  Roi  Louis  XVI,  qui  se  trouve  dans  les  mains  du  maire  du 
XIIe  arrondissement,  soient  transportés  à  Saint-Denis,  sans  pompe 
et  néanmoins  avec  les  cérémonies  convenables,  je  viens  de  faire,, 
conformément  à  l'ordre  que  Sa  Majesté  m'en  a  donné,  l'envoi  de 
toutes  les  pièces  à  M.  le  grand  maître  des  cérémonies  *.  » 

Parmi  les  pièces,  dont  le  marquis  de  Dreux-Brézé  envoya  un 
récépissé  au  ministre  de  l'intérieur,  on  voit  figurer  les  deux  sui- 
vantes que  nous  n'avons  pas  retrouvées  aux  archives  nationales  : 

«  1°  Procès- verbal  de  l'audition  des  témoins,  d'où  il  résulte  que 
le  cœur  conservé  chez  le  sieur  Pelletan  est  effectivement  le  cœur 
de  S.  M.  Louis  XVII. 

«  2°  Certificat  du  sieur  Pelletan,  où  il  reconnaît  avoir  reçu  de 
la  dame  veuve  Tillos  le  cœur  par  lui  conservé  de  ce  jeune 
prince,  etc.  *  » 

La  question  d'authenticité  semblait  donc  entièrement  résolue,  et 
l'on  était  sur  le  point  d'opérer  la  translation  du  cœur  de  Louis  XVII 
à  Saint-Denis,   lorsque  la  malveillance  d'un    ennemi  de  Pelletan 
vint  tout  remettre  en  question.  Voici  ce  que  raconte  Eckard  à  ce 
sujet 3  :  «  L'homme,  dit-il,  qui  s'opposa  le  plus  à  ce  que  la  famille 
royale  reconnût  le  cœur  pour  être  celui  de  Louis  XVII,  ce  fut  le 
Père  Elysée,  ancien  carme,  et  chirurgien  ordinaire  de  Louis  XVIII, 
qu'il  avait  constamment  suivi  pendant  l'émigration.   Ses  opinions 
politiques,  qui,  avant  qu'il  ne  sortît  de  France,  étaient  fort  dissi- 
dentes de  celles  de  M.  Pelletan,  et,  peut-être,  une  rivalité  de  talent, 
l'en  avaient  rendu  l'ennemi  personnel.   Il  parvint  à  persuader  que 
celui-ci  ayant  été  choisi  et  envoyé  au  Temple  par  les  comités  de  la 
Convention,  ne  pouvait  avoir  pris   aucun  intérêt  à  distraire  et  à 
conserver  le  cœur  du  jeune  prince.  Il  fut  secondé  par  des  personnes 
d'une  opinion  toute  contraire  à  la  sienne.  » 


1  Archives  nationales,  F"  7,  carton  4389.  Outre  les  deux  pièces  données  in  extenso 
par  Beauchesne,  il  en  existe  deux  autres  sur  le  même  sujet  dans  le  même  carton  : 
1"  Lettre  de  Pasquier,  garde  des  sceaux,  ministre  secrétaire  d'Etat  de  la  justice, 
Paris,  30  août  1817  ;  2°  Lettre  du  ministre  de  l'intérieur,  au  marquis  de  Dreux- 
Brézé,  grand  maître  des  cérémonies,  3  septembre  1817. 

2  Archives  nationales,  F0  7,  carton  4389.  Ministère  de  l'intérieur  :  Etat  des  pièces 
constatant  que  le  cœur  de  Sa  Majesté  Louis  XVII  a  été  réellement  conservé  et 
existe  encore  aujourd'hui. 

3  Mémoires  historiques  sur  Louis  XVII,  3e  édition. 


SA  MORT  AU   TEMPLE  205 

Ainsi,  méchamment  et  sourdement  éconduit  par  un  envieux, 
Pelletan  se  renferma  dans  sa  dignité,  en  éprouvant  toutefois  une 
amère  déception  de  n'avoir  pas  été  cru  sur  parole,  ainsi  que  le 
méritait  son  caractère  respectable.  Il  avait  placé  le  cœur  dans  un 
triple  vase  de  cristal  et  il  dit  tristement  à  M.  Eckard  :  «  J'ordon- 
nerai qu'il  soit  renfermé  dans  mon  cercueil  et  nous  aurons  la  même 
sépulture.  «  Il  montra  un  jour  à  Lafont  (d'Aussonne)  cette 
précieuse  relique,  «  ainsi  que  la  jolie  chevelure  blonde  »  de 
Louis  XYII 4. 

R.  Chantelauze. 
(La  fin  prochainement.) 


1  «  M.  Pelletan  fils,  dit  Lafont  (d'Aussonne),  possède  ces  tristes  dépouilles,  en  sa 
maison,  près  la  cathédrale  de  Paris.  »  Le  vœu  du  docteur  Pelletan  ne  fut  donc  pas 
réalisé  et  peut-être  le  cœur  de  Louis  XVII  £e  trouve-t-il  encore  entre  les  mains  de 
ses  descendants. 


LE  DIVORGE  PENDANT  LA  REVOLUTION 


L'indissolubilité  du  mariage  était  naturellement  désignée  aux 
coups  de  la  Révolution.  Aussi,  lorsque  après  le  10  Août,  le  triomphe 
des  Jacobins  devint  définitif,  la  loi  du  divorce  fut-elle  votée,  sans 
grande  opposition.  Depuis  longtemps  déjà,  les  esprits  y  étaient  pré- 
parés. La  Révolution,  après  avoir  attaqué  l'Eglise  comme  pouvoir 
divin,  la  monarchie  comme  forme  de  gouvernement,  suivait  logi- 
quement sa  marche,  en  s'en  prenant  à  la  famille  dont  l'organisation 
est  le  plus  ferme  appui  de  toute  société  ordonnée. 

Elle  voulait  surtout  s'emparer  de  l'enfant,  l'arracher  aux  bras 
de  sa  mère,  lui  souffler  l'esprit  de  révolte,  l'admettre  de  bonne  heure 
aux  clubs  et  aux  sections,  lui  pétrir  l'àme  dans  la  haine  et  la 
fureur  révolutionnaires,  et  l'amener  à  voir,  sans  dégoût,  le  spec- 
tacle des  massacres  des  prisons  et  de  la  guillotine.  Aucune  institu- 
tion, mieux  que  le  divorce,  ne  répondait  à  ces  vues  :  la  loi  divine 
était  violée,  les  anciennes  coutumes  méconnues  ;  et  les  enfants 
devaient  rester  isolés  au  foyer  détruit,  sans  guide,  sans  défense 
contre  les  excitations,  les  menaces  et  les  exemples  des  hommes  de  la 
Révolution,  qui  pouvaient  espérer  ainsi  parvenir  à  s'en  faire  des 
successeurs  dignes  d'eux. 


Le  divorce  fut  généralement  admis  chez  les  peuples  anciens.  La 
loi  de  Moïse  l'avait  toléré,  dans  le  but  d'éviter  de  plus  graves 
désordres.  Il  était  également  reconnu  par  le  droit  Romain  ;  mais, 
extrêmement  rare  dans  les  premiers  temps  de  la  République,  il  ne 
fut  employé  d'une  manière  fréquente  que  sous  les  Empereurs,  et 
par  les  Romains  dégénérés.  Toléré  parfois,  dans  les  premiers 
siècles,  par  la  sagesse  prudente  de  l'Eglise  catholique,  ce  vieux 
débris  du  paganisme  disparut  peu  à  peu  des  mœurs,  à  mesure  que 


Le  divorce  pendant  la  révolution  207 

l'influence  de  la  civilisation  chrétienne  pénétrait  dans  la  société. 
On  ne  le  reprit  que  Lé  jour  où  Luther  lui  donna  une  consécration 
solennelle.  Les  protestants  suivirent  l'exemple  de  leur  maître,  et 
depuis  y  sont  restés  Qdèles.  En  France,  bien  que  le  divorce  eût 
trouvé  d'illustres  apologistes,  comme  Montaigne.  Montesquieu, 
Voltaire,  Locke,  le  lien  conjugal  s'était  conservé  intact  jusqu'à 
l'époque  de  la  Révolution. 

En  1789,  la  faculté  de  divorcer  a  déjà  de  nombreux  partisans. 
L'on  implore,  dans  le  style  boursouflé  de  l'époque,  les  législateurs 
au  nom  de  «  l'humanité  entière  »  qui  vient  «  réclamer  leur  équité 
en  faveur  d'époux  malheureux,  gémissant  dans  des  liens  mal 
assortis  et  souvent  abhorrés.  »  On  les  adjure  de  briser  «  des  nœuds 
détestés,  contraires  au  droit  naturel,  aux  bonnes  mœurs,  à  la  pro- 
pagation, au  bonheur  des  individus,  à  la  paix  des  familles  et  au 
véritable  esprit  de  la  religion  *.  «  On  se  rit  des  prétendus  argu- 
ments qu'invoquent  les  adversaires  du  divorce,  et  l'on  soutient  au 
contraire  que  «  la  faculté  de  divorcer  empêchera  plus  de  séparations 
qu'elle  n'en  occasionnera  ;  qu'elle  «  resserrera  les  nœuds  de  l'hy- 
ménée  plutôt  que  de  les  rompre  :  «  et  qu'enfin  «  la  loi  sur  le  divorce 
est  le  plus  grand  préservatif  du  divorce  même  -.  »  On  trouve  aussi 
dans  les  cahiers  du  duc  d'Orléans  (1790)  la  demande  de  l'établis- 
sement du  divorce.  La  Constituante  n'osa  pas  aborder  l'étude 
de  cette  grave  question.  Pourtant,  aux  yeux  des  réclamants,  cette 
nouvelle  conquête  de  la  Révolution  suit  naturellement  les  autres  : 
«  Tous  les  peuples  libres  ont  adopté  le  divorce  ;  »  c'est  un  «  corol- 
laire de  la  déclaration  des  droits  ;  le  mariage  n'est  qu'une  conven- 
tion entre  l'homme' et  la  femme3.  »  Ainsi,  plus  de  liens  indissolu- 
bles, indignes  d'un  peuple  libre  et  «  d'un  Etat  qui  a  secoué  le  joug 
de  la  superstition  k.  »  Ce  que  l'on  veut,  c'est  appliquer  la  doctrine 
de  Jean-Jacques,  et,  tout  en  demandant  le  divorce  au  nom  des 
«  mœurs5,  »  revenir  à  «  l'état  de  nature,  »  se  quitter  quand  on  est 
las  l'un  de  l'autre,  ramener  le  mariage  à  l'accouplement  passager 
de  l'animal. 

Nous  entendons  bien  quelques  voix  isolées  répondre  à  ce  flot 


1  Réflexions  d'un  bon  citoyen    en  faveur  du  divorce.  Moniteur,  25  nov.  17«9. 

2  Du  divorce.  Anonyme.  Mon iteur,  1er  janvier  1790. 

3  Révolutions  de  Paris,  n&  85.  Du  19  au  26  iëvr.  1791,  p.  331. 
*  Rêcolutioas  de  Paris,  no  115.  Du  17  au  24  septembre  1791. 
s  Idem. 


208  LE   DIVORCE   PENDANT   LA  RÉVOLUTION 

d'inepties.  L'abbé  Barruel,  clans  un  écrit  sur  le  divorce,  justifia 
l'indissolubilité  du  lien  conjugal.  Mais  peu  nombreux  étaient,  en 
ces  temps  troublés,  les  hommes  honnêtes  qui  osaient  ou  pouvaient 
dire  tout  haut  ce  que  l'on  pensait  tout  bas. 

Le  7  avril  1792,  des  femmes  viennent  en  dèputation  à  l'Assem- 
blée législative,  et,  par  l'organe  de  leur  orateur,  la  citoyenne 
Aelders,  demandent  (entre  autres  revendications  des  droits  dont 
elles  se  prétendent  injustement  dépouillées)  le  prompt  établisse- 
ment du  divorce.  La  démarche  de  ces  pétitionnaires  en  jupons  ne 
semble  pas  cependant  avoir  beaucoup  influé  sur  l'esprit  des  repré- 
sentants. {Journal  des  Débats,  XII,  23.) 

D'ailleurs,  les  partisans  du  divorce  ne  se  bornent  pas  à  une  polé- 
mique vaine  et  ne  se  mettent  pas  en  peine  d'attendre  le  décret, 
trop  lent  à  venir,  qui  doit  rendre  à  la  liberté  les  époux  infortunés. 
Les  autorités  elles-mêmes  en  donnent  l'exemple.  «  Un  maire  du 
département  de  l'Eure,  >>  dit  le  Journal  des  Débats*,  «  déjà  séparé 
d'avec  sa  femme,  a  cru  pouvoir  faire  un  pas  de  plus,  et  vient  de 
signer  avec  elle  l'acte  de  divorce.  Il  ne  s'en  est  pas  tenu  là,  et  le 
voilà  partageant  sa  couche  avec  une  autre  épouse.  »  —  Les  tribu- 
naux consultés  trouveront-ils  à  redire  à  cette  violation  de  la  loi  ? 
On  s'imagine  qu'ils  vont  rappeler  à  la  raison  ces  conjoints  trop 
pressés  de  se  désunir.  C'est  le  contraire  qui  arrive  ;  le  même  journal 
nous  l'apprend  :  «  Un  cousin  à  la  mode  de  Bretagne  voulut  former 
opposition  à  ce  nouveau  mariage  ;  les  tribunaux  non  seulement 
levèrent  l'opposition,  mais  encore  condamnèrent  à  3.000  livres 
d'amende  le  cousin  à  la  mode  de  Bretagne,  pour  lui  apprendre  à  se 
mêler  des  affaires  d'autrui.  » 

La  question  est  enfin  portée  à  la  tribune  de  l'Assemblée  législa- 
tive, vers  la  fin  de  sa  session,  le  30  août  1792.  «  H  semble,  s'écrie 
le  député  Aubert  Dubayet,  que  jusqu'à  ce  moment  les  femmes  aient 
échappé  à  l'attention  des  législateurs.  Les  verrons-nous  plus  long- 
temps victimes  du  despotisme  des  pères  et  de  la  perfidie  des  maris  ? 
Les  verrons-nous  plus  longtemps  sacrifiées  à  la  vanité  et  à  l'ava- 
rice? »  Pour  remédier  à  ces  abus  intolérables,  l'orateur  ne  voit 
qu'un  moyen  :  le  divorce.  L'Assemblée  l'applaudit,  décide,  malgré 
les  observations  de  Guadet,  que  «  le  mariage  est  un  contrat  disso- 
luble  par  le  divorce,  »  et  confie  à  un  comité  le  soin  de  présenter  un 
projet  de  loi  sur  cet  objet. 

1  XII,  p.  271.  Mai  1792. 


LE   DIVORCE   PENDANT    LA  RÉVOLUTION  209 

Le  6  septembre,  Léonard  Robin,  au  nom  du  Comité  de  législation, 

présente  le  rapport.  Les  auteurs  de  ce  travail  préliminaire  accordent 
aux  époux  désireux  de  divorcer  une  grande  latitude.  Outre  diffé- 
rentes causes  de  divorce  bien  définies,  telles  que  «  la  séparation  de 
corps  déjà  jugée  et  exécutée  entre  époux,  »  et  «  la  séparation  de 
fait.  déjà  existante  depuis  longtemps  entre  les  conjoints;  »  ceux-ci 
peuvent  encore  se  séparer  par  un  «  simple  consentement  mutuel,  » 
ou  même  «  il  suffit  de  la  volonté  de  l'un  d'eux,  »  sur  la  «  seule  allè- 
gation  d'incompatibilité  d'humeur  ou  de  caractère.  »  Pour  pallier 
les  inconvénients  qui  résultent  de  ces  grandes  facilités,  l'on  pro- 
pose quelques  moyens  timides  :  «  mettre  un  intervalle  entre  le 
projet  de  divorce  et  sa  consommation  *  ;  «laisser  aux  parties  la 
faculté,  «  pendant  cet  intervalle,  de  vivre  séparément,  pour  dissiper 
et  éteindre  le  premier  feu  de  la  passion,  —  les  obliger  ensuite  de  se 
réunir,  de  vivre  et  d'habiter  ensemble  quelque  temps  avant  la 
déclaration  définitive,  pour  essayer  les  derniers  moyens  de  rappro- 
chement, »  —  imprimer  «  à  cet  acte  solennel  un  grand  caractère 
de  réflexion,  afin  d'empêcher  qu'il  ne  soit  livré  au  caprice  et 
à  la  légèreté.  »  Dans  le  cas  de  répudiation,  l'orateur  demande 
«  l'établissement  d'un  jury  spécial  composé  de  personnes  nommées 
en  nombre  égal  par  chacune  des  parties  et  par  le  procureur  de  la 
commune  du  lieu;  »  il  propose  de  «  composer  le  jury  de  femmes 
si  c'est  le  mari  qui  provoque  »  la  répudiation,  «  et  d'hommes  si 
c'est  la  femme  qui  veut  répudier.  »  Cette  idée  bizarre  obtient  les 
applaudissements  de  l'Assemblée. 

Le  14  septembre  on  commence  à  voter  les  articles  de  la  loi,  et 
le  20  du  même  mois  elle  est  décrétée. 

Voici  quelles  en  étaient  les  principales  dispositions  :  Le  divorce 
avait  lieu  par  le  consentement  mutuel  des  époux  ou  par  la  volonté 
d'un  seul,  sur  la  simple  allégation  d'incompatibilité  d'humeur  ou 
de  caractère  (§  1er,  articles  2  et  3).  Chacun  des  époux  pouvait 
également  faire  prononcer  le  divorce  sur  des  motifs  déterminés, 
savoir  :  1°  la  démence,  la  folie  ou  la  fureur  de  l'un  d'eux  ;  —  2°  la 
condamnation  de  l'un  à  des  peines  afflictives  ou  infamantes  ;  — 
3°  les  crimes,  sévices  ou  injures  graves  de  l'un  envers  l'autre  ;  — 
4°  le  dérèglement  de  mœurs  notoire  ;  —  5°  l'abandon  de  la  femme, 
par  le  mari  ou  du  mari  par  la  femme,  pendant  deux  ans  au  moins  ; 
—  6°  l'absence  de  l'un  d'eux,  sans  nouvelles,    au  moins  pendant 

1  Ass.  législative.  Séance  du  13  septembre  1792.  Disc,  de  Sédillez. 


210  LE   DIVORCE   PENDANT  LA  RÉVOLUTION 

cinq  ans  ;  —  7°  l'émigration  dans  les  cas  prévus  par  les  lois 
(art.  IV.)  —  Les  époux  actuellement  séparés  de  corps  (par  juge- 
ment exécutoire),  en  dernier  ressort,  avaient  mutuellement  la  faculté 
de  faire  prononcer  leur  divorce  »  (art.  V).  —  Toutes  demandes  et 
instances  en  séparation  de  corps,  non  jugées,  étaient  éteintes  et 
abolies  ;  chacune  des  parties  payait  ses  frais.  Les  jugements  de 
séparation  non  exécutés  ou  attaqués  par  appel  ou  par  la  voie  de  la 
cassation,  demeuraient  comme  non  avenus;  le  tout,  sauf  aux  époux 
à  recourir  à  la  voie  du  divorce,  aux  termes  de  la  présente  loi 
(art.  VI).  —  A  l'avenir,  aucune  séparation  de  corps  ne  pouvait  être 
prononcée  ;  il  n'y  avait  plus  que  le  divorce  (art.  VII).  —  Ainsi,  l'on 
donnait  à  la  loi  un  effet  rétroactif  odieux  :  elle  portait  non  seule- 
ment sur  les  mariages  à  venir,  mais  encore  sur  les  mariages  déjà 
faits,  et  de  la  sorte  causait  un  grave  préjudice  aux  époux  unis  sous 
une  autre  législation. 

Les  modes  du  divorce  étaient  simples  :  dans  le  cas  de  consente- 
ment mutuel,  le  mari  et  la  femme  étaient  tenus  de  convoquer  une 
assemblée  de  six  au  moins  des  plus  proches  parents,  ou  d'amis,  à 
défaut  de  parents,  qui  devaient  se  réunir  un  mois  au  moins  après 
cette  convocation.  Les  deux  époux  se  présentaient  en  personne  à 
l'assemblée  et  y  exposaient  leur  demande  de  divorce  (§11,  art.  1  et  2). 
—  Si  les  observations  qui  leur  étaient  faites  n'aboutissaient  pas  à 
une  réconciliation,  acte  en  était  dressé  par  un  officier  municipal, 
requis  à  cet  effet  (art.  IV).  —  Puis,  un  mois  après  la  confection  de 
l'acte  susdit,  les  époux  pouvaient  se  présenter  devant  l'officier 
public  chargé  de  recevoir  les  actes  de  mariage  dans  la  municipalité 
où  le  mari  avait  son  domicile,  et  sur  leur  demande,  cet  officier 
public  était  tenu  de  prononce}"  leur  divorce  sans  entrer  en  con- 
naissance de  cause  (art.  V).  —  Dans  le  cas  où  le  divorce  était 
demandé  par  l'un  des  époux  contre  l'autre,  pour  cause  d'incompa- 
tibilité d'humeur  ou  de  caractère,  sans  autre  indication  de  motifs, 
l'époux  demandeur  devait  convoquer,  devant  l'un  des  officiers 
municipaux  du  domicile  du  mari,  une  première  assemblée  de 
parents,  ou  d'amis  à  défaut  de  parents.  L'acte  en  était  signifié  à 
l'époux  défendeur,  avec  déclaration  des  noms  et  demeures  des 
parents  ou  amis,  au  nombre  de  trois  au  moins,  que  l'époux  deman- 
deur entendait  faire  trouver  à  l'assemblée  ;  invitation  était  faite  à 
l'époux  défendeur  d'y  comparaître  et  d'y  faire  venir  trois  au  moins 
de  ses  parents  ou  amis  (art.  IX).  —  Si  l'assemblée,  réunie  un  mois 
après,  ne  parvenait  pas  à  concilier  les  époux,  elle  se  prorogeait  à 


LE  DIVORCE   TENDANT   LA  RÉVOLUTION  211 

deux  mois  ;  Les  ('poux  y  demeuraient  ajournés,  et  l'on  dressait  un 
acte  de  non-conciliation,  dont  signification  était  faite  au  défendeur 
en  cas  de  non-comparution  (art.  X). — A  l'expiration  des  doux 
mois,  seconde  assemblée,  qui  dans  le  cas  d'un  nouveau  désaccord 
des  époux  se  prorogeait  à  trois  mois,  et  nouvel  acte  de  non-conci- 
liation (art.  M).  —  Si  la  troisième  assemblée  ne  pouvait  vaincre  le 
désir  du  demandeur,  elle  faisait  dresser  un  troisième  acte.  Huit 
jours  après,  et  dans  le  délai  de  six  mois,  l'époux  provoquant  pou- 
vait se  présenter  devant  l'officier  public,  pour  le  sommer  de  rompre 
son  mariage  (art.  XII  et  XIV). 

Il  ne  fallait  donc  que  six  mois  et  huit  jours  pour  divorcer  pour 
incompatibilité  d'humeur  ;  deux  mois  et  huit  jours,  dans  le  cas 
de  consentement  mutuel.  La  loi,  on  le  voit,  se  montrait  expéditive. 
Peu  prévoyante  aussi,  car  elle  laissait  composer  ces  assemblées  de 
famille  au  gré  des  parties  qui  pouvaient  de  la  sorte  choisir  les  per- 
sonnes quelles  croyaient  le  plus  favorables  à  leurs  desseins.  Il  était 
facile,  certes,  de  trouver,  parmi  «  les  parents  ou  amis,  »  des  com- 
plaisants au  nombre  de  six,  et  d'acheter  au  besoin  leur  connivence 
dans  la  petite  comédie  qui  devait  se  jouer  devant  l'officier  muni- 
cipal qui  n'avait  que  les  devoirs  et  les  pouvoirs  d'un  rôle  passif. 

Lorsque  la  demande  formée  par  l'un  des  époux  s'appuyait  sur 
une  des  causes  déterminées  par  l'article  IV,  il  n'y  avait  lieu  à 
aucun  délai  d'épreuve.  Si  ces  motifs  étaient  établis  par  des  juge- 
ments, l'époux  demandeur  pouvait  se  pourvoir  directement,  pour 
faire  prononcer  le  divorce  devant  l'officier  public,  lequel  ne  pouvait 
entrer  en  aucune  connaissance  de  cause  (art.  XVI). —  S'appuyait-il 
sur  l'absence,  pendant  cinq  ans  sans  nouvelles,  l'époux  deman- 
deur avait  également  droit  à  un  pourvoi  direct  devant  l'officier 
public  de  son  domicile,  lequel  prononçait  le  divorce  sur  la  présen- 
tation qui  lui  était  faite  d'un  simple  acte  de  notoriété,  constatant 
cette  longue  absence  (art.  XVII).  —  Quand  on  invoquait  les  autres 
motifs  de  l'article  IV,  le  demandeur  était  tenu  de  se  pourvoir  devant 
des  arbitres  de  famille,  en  la  forme  prescrite  dans  le  code  de  l'ordre 
judiciaire  pour  les  contestations  entre  mari  et  femme.  Si,  après 
vérification  des  faits,  les  arbitres  jugeaient  la  demande  fondée, 
ils  renvoyaient  le  demandeur  devant  l'officier  du  domicile  du  mari, 
pour  faire  prononcer  le  divorce,  sauf  appel  du  jugement  arbitral  qui 
devait  être  jugé  sommairement  dans  le  mois  (art.  XVIII.  XIX 
et  XX). 
Les  époux  divorcés  recouvraient  leur  entière  indépendance.  On 


212  LE  DIVORCE   PENDANT   LA  RÉVOLUTION 

ne  leur  demandait  que  d'attendre  un  an  pour  contracter  avec 
d'autres  un  nouveau  mariage  et  encore  seulement  lorsque  celui-ci 
avait  été  prononcé  sur  une  mutuelle  demande  pour  cause  d'incom- 
patibilité d'humeur  ou  pour  un  motif  déterminé.  (§  3,  art.  I,  IL  III.) 
La  liberté  leur  étant  laissée  de  se  remarier  ensemble,  rien  ne  pou- 
vait les  empêcher  de  se  quitter  pour  un  certain  temps,  sauf  à  se 
reprendre  ensuite,  fait  dont  les  documents  du  temps  fournissent 
plusieurs  exemples. 

Et  les  enfants,  que  devenaient-ils?  La  loi,  à  cet  égard,  est  large. 
«  Dans  le  cas  de  divorce  par  consentement  mutuel,  ou  sur  la 
demande  de  l'un  des  époux,  pour  simple  cause  d'incompatibilité,  les 
enfants  nés  du  mariage  dissous  seront  confiés,  savoir  :  les  filles  à  la 
mère  ;  les  garçons  âgés  de  moins  de  sept  ans  également  à  la  mère  ; 
au-dessus  de  cet  âge,  ils  seront  remis  et  confiés  au  père  ;  et  néan- 
moins le  père  et  la  mère  pourront  faire  à  ce  sujet  tel  autre 
arrangement  que  bon  leur  semblera.  »  (Art.  Ier,  §  IV.) 

Dangereuse  latitude  laissée  aux  parents  !  Obligés  seulement  de 
leur  fournir  des  secours,  ils  peuvent  se  débarrasser  de  leurs  enfants 
moyennant  une  pension  :  «  Soit  que  les  enfans,  garçons  ou  filles, 
soient  confiés  au  père  seul,  ou  à  la  mère  seule,  soit  à  l'un  et  à 
l'autre,  soit  à  des  tierces  personnes,  le  père  et  la  mère  ne  seront 
pas  moins  obligés  à  contribuer  aux  frais  de  leur  éducation  et  entre- 
tien ;  ils  y  contribueront  ea  proportion  des  facultés  et  revenus  réels 
et  industriels  de  chacun  d"eux.  »  (Art.  Y.) 

Les  rivalités  de  foyer,  les  jalousies  des  enfants  issus  de  lits  diffé- 
rents devaient  occasionner  souvent  ces  «  arrangements  »  par  les- 
quels les  enfants  abandonnés  à  des  personnes  étrangères  sont  élevés 
par  l'indifférence  et  l'égoïsme. 

Cette  loi  si  importante  fut-elle  le  résultat  d'un  examen  approfondi 
et  sérieux  ?  Les  législateurs  qui  votèrent  ses  dispositions  démorali- 
satrices, s'ils  se  sont  trompés,  eurent-ils  du  moins  l'excuse  d'une 
certaine  réflexion  ?  Les  témoignages  des  contemporains  nous 
affirment  le  contraire.  «  Quelle  ètoit,  dit  Mailhe  au  conseil  des  Cinq 
Cents  (séance  du  4  pluviôse  an  V),  lorsqu'il  s'agit  d'amender  la  loi 
du  20  septembre,  quelle  étoit,  depuis  les  journées  des  2  et  3  sep- 
tembre, la  position  de  l'Assemblée  législative  ?  Elle  étoit  à  peu  près 
la  même  que  celle  de  la  Convention  depuis  le  31  mai  jusqu'au 
9  thermidor.  Lisez  à  ce  sujet  les  cahiers  patriotiques  rédigés  par 
Yergniaud,  Condorcet  et  autres  victimes  célèbres,  vous  y  trouverez 
ces  terribles  mais  instructives  réflexions  :  «  La  plume  d'un  homme 


LE   DIVORCE   PENDANT   LA   RÉVOLUTION  213 

libre  ne  peut  écrire  que  La  vérité.  Ce  l'ut  au  2  septembre,  sur  les 
deux  heures,  que  la  première  législature  termina  ses  travaux.  Il 
est  bien  vrai  qu'elle  siégea  encore  quelques  jours.  Elle  se  leva  et 
on  la  fit  asseoir  comme  on  osa  le  lui  prescrire.  »  En  effet,  ce 
fut  dans  une  séance  du  soir,  à  la  veille  de  sa  dissolution  et  par  un 
simple  assis  et  levé,  exercice  plus  salutaire  à  la  digestion  qu'à  la 
discussion,  dit  un  auteur  du  temps4,  que  l'Assemblée  vota  sans 
discussion  cette  loi  organisatrice  du  désordre,  dont  les  funestes 
effets  ne  tardèrent  pas  à  se  faire  sentir.  Déjà  la  Terreur  était  maî- 
tresse. Les  jacobins  n'eurent  pas  de  peine  à  intimer  leurs  volontés 
à  ces  représentants  dont  l'autorité  amoindrie  et  sans  prestige  était 
incapable  de  leur  résister  efficacement.  L'acte  du  20  septembre  est, 
comme  l'a  dit  spirituellement  le  député  Favart,  «  un  acte  fait 
in  extremis*,  »  c'est  le  dernier  râle  de  l'agonie  de  l'Assemblée 
législative. 

Mais  ce  ne  fut  pas  sans  une  profonde  douleur  que  la  France 
apprit  quel  coup  était  porté  aux  lois  chrétiennes.  C'est  un  chaud 
républicain,  partisan  du  divorce,  Mercier,  qui  nous  en  fait  l'aveu. 
Il  ajoute  que  la  loi  du  20  septembre  1792,  de  l'avis  des  gens  sensés, 
«  ouvrit  une  large  porte  à  la  licence  et  à  la  dépravation  des  mœurs, 
déjà  si  générale 3.  » 

On  devine  combien  le  désordre  trouva  d'intérêt  à  prendre  des 
dehors  légaux,  et  combien  le  prétexte  d'incompatibilité  d'humeur 
fut  souvent  employé  pour  rompre  des  unions  nouées  précipitam- 
ment et  plus  précipitamment  encore  dénouées. 

«  Dans  les  trois  premiers  mois  de  l'année  1793,  le  nombre  des 
divorces  s'est  monté  à  Paris  à  562,  les  mariages  à  1785,  de  manière 
qu'il  y  a  eu  un  divorce  sur  trois  mariages,  chose  sans  exemple  dans 
les  annales  du  genre  humain.  » 

Maurice  d'Auteville. 

(La  suite  prochaine  nient) 


1  Richer  Serizy,  L'Accusateur  public,  n°  I,  p.  14,  note. 
a  Conseil  des  Cinq-Cents.  Séance  du  20  nivôse  an  V. 
3  Mercier.  Nouveau-Paris,  VI,  p.  82  (1797). 


t.  il.  —  septembre  1883  15 


SOUVENIRS  D'UN  OFFICIER  DES  AEROSTIERS 

DE  LA   RÉPUBLIQUE  * 


On  formait  des  corps  nouveaux  et  j'étais  aux  aguets  des  moyens 
de  me  faire  caser  dans  l'un  d'eux  avec  l'èpaulette,  lorsque  je  ren- 
contrai chez  mon  tuteur  un  ami  de  Guyton  de  Morveau.  Il  m'apprit 
qu'il  était  chargé  d'utiliser  les  aérostats  captifs  pour  le  service  des 
armées  et  de  former  un  corps  militaire  attaché  à  ces  aérostats.  Je 
vis  là  de  suite  pour  moi  une  chance  heureuse.  Cette  compagnie 
d'aérostiers  devait  faire  partie  du  génie  et  en  porter  l'uniforme.  Le 
capitaine  déjà  nommé  par  le  ministre  de  la  guerre  s'appelait 
Goutelle.  C'était  un  petit  homme  très  vif,  très  savant  en  physique, 
pas  militaire  du  tout.  Il  avait  cinquante  et  quelques  années.  Dans 
sa  jeunesse  il  avait  porté  le  petit  collet,  sans  être  pourtant  jamais 
entré  dans  les  ordres  ;  ensuite  il  était  devenu  second  professeur  de 
physique  du  comte  d'Artois,  depuis  Charles  X,  ce  qui  ne  l'avait  pas 
empêché  de  se  jeter  à  corps  perdu  dans  les  idées  de  la  Révolution. 
Lié  avec  Guyton  de  Morveau  tout-puissant  dans  les  comités,  il  fut 
nommé  d'emblée  capitaine  du  génie  et  commandant  de  la  compa- 
gnie des  aérostiers  de  campagne.  J'obtins  dans  ce  corps  d'élite  non 
pas  des  épaulettes  d'or,  mais  des  galons  de  sous-officier.  C'était 
déjà  beaucoup.  A  ce  moment  je  fis  la  rencontre  d'un  prêtre,  déjà 
d'un  âge  mur,  l'abbé  S...,  excellent  homme  qui  avait  refusé  de 
prêter  le  serment.  Mais  en  butte  aux  persécutions,  il  avait  été  forcé 
de  se  sauver  de  la  paroisse  où  il  catéchisait,  dans  les  environs  de 
Paris.  Depuis,  sa  vie  était  un  vrai  martyre,  car  il  risquait  tous  les 
jours  d'être  enlevé  et  emprisonné.  Je  lui  proposai  de  le  faire  incor- 
porer dans  ma  compagnie,  il  accepta  ;  c'était  un  lettré,  on  le  prit 
aussitôt.  Ce  prêtre,  avec  ses  quarante  ans,  avait  une  apparence 
des  plus  robustes.  La  compagnie  fut  dirigée  sur  Maubeuge  alors 
assiégé  par  les  Autrichiens.  Nous  avions  ordre  de  nous  introduire 
dans  la  place. 

*  Voir  la  livraison  d'août  1883. 


SOUVENIRS  D'UN  OFFICIER  DES  AÉROSTIERS  215 

«  Nous  voilà  donc  partis  de  Paris.  Nos  hommes  n'étaient  pas  des 
modèles  de  docilité  ni  de  bonne  conduite  ;  pour  la  plupart  parisiens 
et  recrutés  parmi  les  commis  de  magasins  ou  les  clercs  de  notaires, 
ils  posaient  pour  des  savants  et  se  seraient  volontiers  arrangés  de 
ne  rien  faire.  Le  curé  était  un  des  rares  soldats  de  la  compagnie 
avec  lequel  il  fut  possible  de  causer  agréablement  et  raisonnable- 
ment. Aussi  je  ne  le  quittais  guère  pendant  les  étapes  et  j'en  fus 
récompensé,  car  un  jour  que  nous  avions  marché  par  une  pluie 
battante,  j'arrivai  à  l'étape  grelottant.  Il  me  coucha,  me  fit  des 
infusions  de  tilleul  et  me  soigna  si  bien  que  le  lendemain  je  repar- 
tais frais  et  dispos. 

«  En  arrivant  à  Maubeuge  nous  trouvâmes  la  place  débloquée 
d'un  côté,  ce  qui  nous  permit  d'y  entrer.  On  nous  assigna  pour 
caserne  l'ancien  collège  dont  le  vaste  jardin  devait  servir  à  nos 
opérations.  Si  le  local  avait  flatté  notre  vue,  nous  en  fûmes  bientôt 
chassés  par.la  vermine.  Nous  en  étions  si  couverts,  après  une  heure 
.de  repos  pris  dans  les  salles,  que  nous  courûmes  comme  des  fous 
nous  plonger  tout  habillés  dans  la  Sambre.  Il  n'était  pas  possible, 
en  vérité,  après  ce  bain,  de  s'exposer  à  recommencer,  avec  ces 
immondes  bêtes,  un  combat  où  nous  eussions  été  un  contre  dix 
mille  ;  on  décida  de  bivouaquer  dans  le  jardin.  Le  lendemain  la 
municipalité  fit  laver  les  murs  intérieurs  à  l'eau  de  chaux. 

«  Le  grand  parterre  du  jardin  devait  servir  à  l'installation  des 
fourneaux  à  gaz.  On  y  dressa  la  vaste  tente  qui  allait  abriter 
l'aérostat.  On  peut  dire  que  le  gonflement  des  ballons  était  encore 
dans  l'enfance  de  l'art.  Les  moyens  employés  alors  pour  se  procurer 
le  gaz  étaient  tellement  coûteux,  qu'un  Gouvernement  seul  pouvait 
se  payer  le  luxe  d'entretenir  un  aérostat  en  permanence.  C'était 
une  idée  hardie  que  de  porter,  au  milieu  des  villes  et  des  champs 
de  bataille,  une  machine  de  trente  pieds  de  diamètre  remplie  de 
gaz  inflammable  -,  de  la  manœuvrer  à  volonté  ;  d'y  placer  des 
vigies  qui,  à  dix-huit  cents  pieds  d'élévation,  inspecteraient  les 
mouvements  de  l'ennemi  et  en  rendraient  un  compte  instantané. 
Que  d'obstacles  un  tel  projet  ne  présentait-il  pas?  L'enveloppe  de 
soie  gommée,  d'un  volume  extraordinaire,  se  trouvait  journelle- 
ment exposée  à  toutes  les  intempéries  ;  en  outre,  l'altération  infail- 
lible du  gaz,  par  la  combinaison  de  l'air  atmosphérique  dont  aucune 
gomme,  aucun  vernis  n'avait  encore  pu  l'isoler  entièrement,  était 
un  inconvénient  permanent.  Il  y  avait  aussi  les  difficultés  qu'on 
rencontrerait  sans  cesse  à  faire   suivre  à  une  telle  machine  les 


216  SOUVENIRS  D'UN  OFFICIER    DES  AÉROSTIERS 

marches  et  les  contremarches  d'une  armée,  ayant  l'obligation  de  la 
tenir  toujours  prête  à  servir  de  tour  d'observation  dans  un  siège 
ou  dans  une  bataille. 

«  Nous  étions  donc  à  Maubeuge,  place  très  difficile  à  bloquer 
complètement,  à  cause  du  camp  retranché  qui  augmentait  beaucoup 
son  circuit  et  nécessitait  par  conséquent  une  forte  armée  de  siège. 
Aussi  les  Autrichiens  s'étaient-ils  bornés  à  la  bloquer  de  trois  côtés, 
laissant  libre  la  route  de  France.  Le  jardin  du  collège  touchait  aux 
remparts  et  se  trouvait  abrité  par  un  bastion  hérissé  de  canons  qui 
répondaient  à  ceux  de  l'ennemi.  Nous  commencions  à  nous  accou- 
tumer à  cette  musique,  lorsqu'il  plut  à  nos  chefs  de  nous  la  rendre 
encore  plus  familière.  En  effet,  le  représentant  Guy  ton  de  Morveau 
qui  ne  savait  que  faire  en  attendant  le  matériel  indispensable  au  gon- 
flement du  ballon,  eut  l'idée  de  demander  qu'on  fît  une  sortie  avec 
toutes  les  troupes.  J'ai  toujours  pensé  que  ce  savant  avait  voulu  se 
donner  une  représentation  de  bataille  du  haut  des  premières  loges  des 
remparts.  C'était  d'autant  plus  charmant  que  l'État  lui  payait  sa 
place  *.  Le  Conseil  de  guerre  assemblé  essaya  de  s'opposer  à  cette 
fantaisie.  Il  fit  observer  qu'une  sortie  ne  pouvait  avoir  aucun  but 
utile,  puisque  1" armée  française  approchait  et  qu'on  devrait 
l'attendre  pour  combiner  les  deux  attaques,  l'une  venant  du  dehors, 
l'autre  de  la  place  ;  qu'on  allait  sacrifier  des  hommes  en  pure 
perte.  Le  chimiste  tint  bon,  et  comme  la  compagnie  des  aérostiers 
a  avait  rien  à  faire,  il  la  réunit  aux  sapeurs  du  génie  chargés  de 
détruire  les  ouvrages  de  l'ennemi. 

«  Nous  fûmes  commandés  pour  le  lendemain,  à  quatre  heures  du 
matin.  La  sortie  se  fit  bien  et  le  premier  mouvement  nous  fut 
favorable.  Je  marchais  près  de  mon  capitaine  qui,  comme  nous 
tous,  allait  au  feu  pour  la  première  fois  et  se  comportait  bien.  Moi, 
j'avoue  que  le  premier  quart  d'heure  me  fut  désagréable  ;  puis  on 
s'y  fait  et  on  n'y  pense  plus.  Nous  arrivâmes  aux  ouvrages  que  les 
Autrichiens  avaient  abandonnés.  Les  hommes  du  génie  commen- 
cèrent à  les  démolir  ;  mais  notre  succès  fut  éphémère  et  les  Autri- 


1  Guyton  de  Morveau  avait  été  avocat  général  à  Dijon,  sous  Louis  XVI.  En  1775, 
il  avait,  tout  en  exerçant  ses  fonctions  de  magistrat,  fondé  dans  cette  ville  un  cours 
de  chimie.  En.  1787,  il  établit  avec  Lavoisier  la  nouvelle  nomenclature  chimique. 
Nommé  député  à  l'Assemblée  législative,  il  se  montra  révolutionnaire  et  fut  élu  à  la 
Convention.  —  Il  se  rallia  à  Bonaparte,  fut,  sous  l'Empire,  professeur  à  l'Ecole  poly- 
technique, puis  administrateur  de  la  Monnaie. 


DE  LA    RÉPUBLIQUE  217 

chiens  nous  ramenèrent  bientôt  en  ville.  Nous  avions  cinq  à  six 
cents  tués  ou  blessés  ;  c'était  le  seul  résultat  pratique  de  cette  belle 
équipée.  Mais  le  chimiste  s'était  sans  doute  bien  amusé. 

«  Tous  les  attirails  nécessaires  au  gonflement  de  l'aérostat  arri- 
vèrent quelques  jours  après  la  sortie.  J'avoue  que  je  n'ai  jamais 
compris  comment  les  Autrichiens  avaient  pu  avoir  l'idée  de  prendre 
une  ville  dans  laquelle  les  approvisionnements  de  tous  genres 
entraient  à  volonté.  On  se  mit  à  l'œuvre.  Le  lieutenant  en  premier 
de  la  compagnie  était  un  maçon  que  le  capitaine  Goutelle  avait  fait 
nommer  officier.  Il  fut  chargé  de  construire  les  fourneaux.  Ses 
épaulettes  lui  avaient  tourné  la  tête,  il  se  croyait  la  science  infuse, 
et  voulant  se  mêler  de  tout,  fit  beaucoup  de  sottises  qu'on  regretta 
plus  tard.  Le  lieutenant  en  second  était  un  jeune  homme  instruit, 
gai,  bon  enfant,  fils  d'un  professeur  de  mathématiques.  On  l'avait 
mis  au  second  rang,  quand  il  aurait  dû  être  au  premier,  tant  la 
logique  républicaine  était  partout  la  même.  Gomme  nous  sentions 
sa  supériorité,  nous  étions  toujours  prêts  à  lui  obéir.  Parmi  les 
sous-officiers  se  trouvait  le  cousin  du  colonel  d'artillerie  Lauriston, 
depuis  maréchal  de  France. 

«  Le  travail  des  hommes  était  fort  rude  ;  il  fallut  leur  adjoindre 
des  maçons  et  des  charpentiers  ;  en  vérité,  c'était  une  grosse  balour- 
dise d'avoir  composé  cette  compagnie  avec  des  petits  bourgeois  de 
Paris.  Je  dois  rendre  toute  justice  à  l'ancien  professeur  du  comte 
d'Artois,  le  capitaine  Goutelle  ;  il  se  mit  lui-même  au  travail  et 
construisit  de  ses  mains  l'appareil  à  gaz  ;  les  hommes  admiraient 
ce  petit  homme  à  cheveux  blancs  qui  montrait  plus  d'activité  que 
les  jeunes  gens. 

«  Quelle  belle  chose  que  la  jeunesse  !  L'ennemi  était  sous  les  rem- 
parts, le  canon  grondait  tous  les  jours,  et  voilà  qu'il  prend  aux 
sous-officiers  l'idée  originale  de  donner  un  bal  aux  clames  de  la 
ville.  Elles  étaient  fort  clair-semées,  car  presque  toute  la  popula- 
tion civile  avait  fui,  il  ne  restait  que  des  marchands,  rivés,  par 
leurs  intérêts,  à  leurs  boutiques.  Nous  lançâmes  des  invitations  qui 
furent  bien  accueillies.  On  éclaira  à  la  chandelle  une  grande  salle 
du  collège  ;  la  musique  du  génie  fît  l'orchestre,  La  petite  fête  fut 
fort  gaie  ;  on  dansa  jusqu'au  jour  ;  la  bière  était  le  seul  rafraîchis- 
sement. Pourtant,  un  pâtissier,  malgré  l'exécrable  qualité  de  la 
farine,  nous  offrit  une  corbeille  d'èchaudés.  Ce  fut  la  surprise  de 
la  soirée.  Le  lendemain,  chacun  reprit  son  métier  de  la  veille. 

«  Le  gonflement  du  ballon  était  très  difficile;  on  tâtonnait.  Les 


218  SOUVENIRS  D'UN  OFFICIER  DES  AÉROSTIERS 

premières  expériences  avaient  été  faites  à  Meudon,  par  le  physicien 
Conté  *,  assisté  du  représentant  .Guyton  de  Morveau  -,  tous  deux 
étaient  parvenus  à  dégager  le  gaz  hydrogène  de  l'oxygène  par  la 
décomposition  de  l'eau  sur  le  fer  rougi  à  blanc.  Ce  mode  était 
beaucoup  moins  coûteux  que  l'emploi  de  l'acide  sulfurique.  Ce  fut 
ce  moyen  dont  on  fit  usage  à  Maubeuge.  Gomme  la  science  a  fait 
beaucoup  de  progrès,  je  vais  dire  comment  nous  avons  procédé. 
On  construisit  dans  le  jardin  du  collège  un  grand  fourneau  à  réver- 
bère garni  d'une  cheminée  à  chaque  bout.  Ce  fourneau  en  briques 
reçut  sept  tubes  en  fonte  remplis  de  morceaux  de  fer  bien  purgés 
de  rouille.  Ces  tubes  étaient  disposés  ainsi  :  trois  à  la  partie  infé- 
rieure et  quatre  à  la  partie  supérieure,  et  séparés  les  uns  des 
autres  par  des  briques,  mais  en  laissant  des  regards  pour  surveiller 
le  degré  d'incandescence.  A  une  extrémité  du  fourneau  se  trouvait 
une  cuve  remplie  d'eau,  laquelle  passait  de  là  dans  les  grands  tubes, 
par  le  canal  d'autres  petits  tubes  adaptés  à  la  cuve.  A  l'extrémité 
opposée  il  y  avait  un  récipient  carré  rempli  d'eau  saturée  de  chaux 
dans  lequel  le  gaz  devait  s'échapper  pour  se  purger  de  son  carbone. 
Ces  préparatifs  terminés,  on  alluma  dans  les  fours  du  fourneau  un 
feu  clair  de  bois  sec,  qu'on  entretint  jusqu'à  ce  que  les  grands 
tubes  de  fonte  fussent  rougis  à  blanc.  L'eau  descendant  alors  de  la 
cuve  supérieure  dans  les  tubes  de  fonte  rougis,  y  déposait  sa  por- 
tion d'oxygène,  tandis  que  l'hydrogène  passait  dans  le  récipient 
inférieur  où  il  se  purgeait  de  carbone,  et  de  là,  au  moyen  d'un 
tuyau  de  toile  cirée,  passait,  par  suite  de  sa  grande  légèreté,  dans 
le  corps  de  l'aérostat.  On  comprend  tout  ce  que  cette  manière 
d'opérer  exigeait  de  précautions.  Le  feu  devait  être  entretenu  nuit 
et  jour  et  avec  une  grande  régularité  pour  que  la  flamme  et  la  cha- 
leur fussent  réparties  également  sur  tous  les  tubes.  Il  y  avait  aussi 
à  craindre  les  fuites  de  gaz.  On  les  reconnaissait  à  une  petite  flamme 
bleue,  mais  pour  les  arrêter  au  milieu  d'un  foyer  pareil,  il  fallait 
se  servir  de  fonte  liquide  et  souder  ainsi  les  trous. 

«  Enfin  nous  vîmes  notre  ballon  splendidement  gonflé.  Il  enlevait 
facilement  deux  hommes  et  cent  livres  de  lest,  composé  de  sable 
placé  dans  des  sacs  et  que  l'on  vidait  au  fur  et  à  mesure  de  la  perte 


1  Nicolas  Conté,  né  en  1755,  fut  nommé  directeur  de  l'école  des  aérostiers  décrétée 
par  la  Convention  et  établie  à  Meudon.  Il  alla  en  Egypte  où  il  fut  chargé  de  diriger 
les  opérations  des  aérostats  avec  Coutelle.  Là,  il  s'occupa  de  créer  des  fabriques  de 
tous  genres.  Il  inventa  les  crayons  conté  et  mourut  à  Paris  en  1805. 


DE  LA  RÉPUBLIQUE  219 

de  la  force  ascensionnelle.  Pour  obliger  l'aérostat  à  rester  station- 
naire  dans  l'espace,  on  avait  adapté,  à  la  corde  hémisphérique  du 
filet,  deux  autres  cordes  faites  exprès,  de  quatre  cents  mètres  de 
longueur  :  on  les  enroula  à  des  tourniquets  solidement  rivés  au 
sol. 

«  La  première  ascension  se  fit  au  bruit  du  canon  et  des  hourras 
de  la  garnison.  Le  capitaine  avait  pris  place  dans  la  nacelle,  avec 
un  officier  supérieur  du  génie.  Le  rapport,  fait  à  la  descente,  éta- 
blissait d'une  manière  si  précise  ce  qu'on  avait  observé  dans  le 
camp  ennemi,  qu'il  devenait  impossible  aux  Autrichiens  de  faire 
un  mouvement  qui  ne  fût  pas  immédiatement  connu.  La  première 
fois  que  je  fus  envoyé  en  observation  dans  cette  tour  aérienne,  je 
pus,  avec  ma  lunette,  compter  les  carreaux  aux  fenêtres  des  mai- 
sons de  Mons.  L'effet  moral  produit  dans  le  camp  autrichien  par 
ce  spectacle  nouveau  fut  immense.  Une  vraie  terreur  s'était  em- 
parée du  soldat.  Les  chefs  décidèrent  de  diriger  leurs  feux  sur  cette 
machine  dont  la  vue  bouleversait  les  esprits.  Dès  qu'il  leur  fut 
prouvé  que  l'aérostat  s'élevait  chaque  jour  du  même  point,  ils  bra- 
quèrent deux  pièces,  et  un  matin,  au  moment  où  le  ballon  s'élevait 
majestueusement  dépassant  les  cheminées  des  maisons,  un  boulet 
rasant  sa  partie  supérieure,  alla  s'abattre  dans  le  camp  retranché. 
Si  le  ballon  eût  été  plus  élevé  d'un  mètre,  il  était  percé  ;  un  second 
boulet  passa  sous  la  nacelle,  qui  portait  le  capitaine.  Décidément, 
les  Autrichiens  pointaient  trop  bien  ;  on  redescendit  le  ballon,  et 
on  fit  demander,  à  Lille,  une  section  d'artilleurs  qui  eut  ordre  de 
démonter  les  deux  pièces  dont  on  n'attendait  rien  d'agréable.  Les 
Autrichiens  furent  en  effet  obligés  de  se  retirer  et  leurs  boulets 
n'arrivèrent  plus  jusqu'à  nous. 


II 


«  Guyton  de  Morveau,  radieux  des  résultats  obtenus  par  cette 
idée  dont  il  était  le  père,  d'un  aérostat  attaché  aux  armées,  étendit 
alors  ses  vues,  et  donna  à  ses  projets  une  extension  qu'il  n'avait 
pas  exposée  à  la  Convention.  Dans  le  principe,  les  ballons  ne 
devaient  servir  que  dans  les  villes  assiégées  ;  il  voulut  qu'on  les 
utilisât  en  rase  campagne  et  dans  les  batailles.  A  ce  moment, 
l'armée  de  Sambre-et-Meuse,  sous  les  ordres  de  Jourdan,  s'était 
portée  sur  la  Sambre  et  investissait  Charleroy.  La  grande  armée 


220  SOUVENIRS  D'tN  OFFICIER  DES  AÉROSTIERS 

autrichienne  s'avançait  au  secours  de  la  place.  Guyton  nous  envoya 
devant  Gharleroy.  Dégonfler  le  ballon  et  recommencer  les  mêmes 
travaux,  lorsqu'on  aurait  rejoint  Jourdan,  ne  répondait  pas  à  son 
importance.  Il  voulut  que  le  ballon  fût  emporté  tout  gonflé,  et  ce 
voyage  ne  fut  pas  une  des  choses  les  moins  curieuses  de  cette 
campagne. 

«  Gomment  allait-on  le  faire  sortir  d'une  ville  entourée  d'une 
triple  enceinte  de  remparts  et  de  fossés,  dont  trois  côtés  étaient 
gardés  par  les  Autrichiens  ?  Impossible  de  faire  passer  sous  une 
porte  cette  machine  de  trente  pieds  de  diamètre,  que  manœu- 
vraient cinquante  hommes.  Il  fallait,  en  outre,  qu'elle  quittât  la 
ville  sans  s'élever  plus  haut  que  les  maisons  et  en  rasant  les  toits, 
afin  de  n'être  pas  aperçue  des  Autrichiens  qui  lui  eussent  fait,  ainsi 
qu'à  ses  porteurs,  un  fort  mauvais  parti.  On  employa  un  moyen 
ingénieux  :  on  garnit  l'enveloppe  du  filet  de  seize  cordes,  dont  seize 
hommes  furent  chargés  de  tenir  les  bouts.  Pendant  la  nuit,  on  lâcha 
assez  de  corde  pour  que  le  ballon  pût  passer  par-dessus  le  bastion, 
et  les  seize  hommes  marchèrent,  maintenant  leur  tour  aérienne  à 
la  hauteur  voulue  et  l'empêchant  d'être  jetée  de  côté  ou  d'autre 
par  le  vent.  On  descendit  ainsi  dans  le  premier  fossé  qui  touchait 
au  jardin  du  collège.  Alors  huit  hommes  restèrent  au  fond  du  fossé, 
tenant  le  ballon  immobile  à  deux  mètres  au-dessus  du  parapet.  Les 
huit  autres  passèrent  par-dessus  le  parapet,  descendirent  dans  le 
second  fossé  et  tirèrent  le  ballon  à  eux.  Ceux  du  premier  fossé  pas- 
sèrent dans  le  troisième,  où  ils  firent  la  même  manœuvre.  Alors,  les 
huit  du  second  fossé  sortirent  de  l'enceinte  et  amenèrent  le  ballon 
hors  de  la  place.  Tout  cela  se  fit  dans  le  plus  grand  silence  ;  quand  le 
jour  parut,  nous  étions  sur  la  route  de  Namur.  Les  hommes  qui 
conduisaient  le  ballon  par  ses  seize  cordes  étaient  relayés  de  quart 
d'heure  en  quart  d'heure.  Les  vedettes  ennemies  n'avaient  rien  vu. 
Malheureusement  vers  les  sept  heures  le  vent  s'ètant  élevé,  ce  fut 
à  grand'peine  qu'on  lutta  contre  cet  ennemi,  d'autant  plus  qu'il 
fallut  élever  l'aérostat,  la  route  se  trouvant  bordée  de  pommiers 
dont  les  branches  l'eussent  éventrê.  Le  vent  devint  si  fort  vers 
midi,  qu'il  fallut  quitter  la  route  et  marcher  à   travers  champs. 

C'était  le  24  juin,  la  chaleur  était  accablante,  la  poussière  soufflée 
par  le  vent  nous  aveuglait,  le  ballon  nous  emportant.  Le  côté 
comique  c'était  l'ahurissement  des  villageois  qui  nous  regardaient 
passer,  attachés  à  ce  globe  énorme  qui  ne  cherchait  qu'à  s'envoler. 
Quant  à  nous,  que  la  sueur  inondait,  collant  sur  nos  figures  une 


DE  LA  RÉPUBLIQUE.  221 

poussière  noire,  nous  ressemblions  assez  à  des  diables.  Nous  fîmes 
six  lieues  ce  jour-là;  on  campa  à  la  belle  étoile  ;  le  grand  ennui  fut 
l'aérostat  qu'il  fallait  tenir  en  main  comme  un  cheval  fougueux. 
Mais  le  désagrément  vint  de  l'arrivée  imprévue  de  Jourdan  en 
personne  qui,  à  la  fin  de  notre  seconde  journée  de  marche,  eut  la 
malencontreuse  idée  de  se  porter  au-devant  de  nous.  Il  pensait 
rencontrer  Guyton  de  Morveau,  car  alors  tout  général  tremblait 
devant  le  représentant  civil  du  peuple  souverain.  On  cria  :  Vive 
Jourdan  !  Mais  on  eut  moins  d'enthousiasme  lorsque  l'on  sut  que 
le  repos  que  nous  pensions  prendre  était  ajourné.  Le  général  venait 
nous  chercher  ;  il  fallait  aller  de  suite  jusqu'au  camp  et  marcher 
encore  deux  grandes  lieues  de  pays.  Nous  y  arrivâmes  exténués. 
L'aérostat  fut  placé  dans  la  cour  d'une  ferme,  et  tous,  pêle-mêle, 
nous  nous  jetâmes  pour  dormir  sur  le  tas  de  fumier.  A  mon  réveil, 
j'aperçus,  à  côté  de  moi,  mon  bon  curé  qui  préparait  le  déjeuner. 
On  nous  laissa  à  peine  le  temps  d'avaler  une  soupe  sans  beurre, 
car  il  fallait  lâcher  l'aérostat.  Charleroy  capitulait  et  on  voulait 
voir  les  allées  et  venues  des  parlementaires.  Le  soir  on  permit  à 
quelques-uns  d'entre  nous  d'aller  assister  à  la  sortie  de  la  garnison 
hollandaise  qui  avait  obtenu  les  honneurs  de  la  guerre,  mais  qui 
fut  gardée  prisonnière  ;  c'est  ce  qui  explique  pourquoi  les  généraux 
autrichiens  ne  connaissaient  pas  la  capitulation,  lorsqu'ils  nous 
attaquèrent  le  lendemain. 

Cette  capitulation  fit  le  succès  de  Jourdan,  car  si  Charleroy  ne 
nous  eût  pas  appartenu  le  jour  de  la  bataille  de  Fleurus,  l'armée 
française  était  culbutée  dans  la  Sambre  et  la  déroute  eût  été 
complète. 

«  J'appris,  en  rentrant  à  la  ferme,  que  nous  devions,  pendant  la 
nuit,  transporter  l'aérostat  au  village  de  Gosselies.  Nous  y  arri- 
vâmes au  point  du  jour;  le  canon  grondait  au  loin,  c'était  celui 
des  Autrichiens  commandés  par  le  prince  cle  Cobourg.  On  était  au 
8  messidor  (26  juin  1794). 

Je  fus  chargé,  ce  matin-là,  d'aller  avec  quatre  hommes  chercher 
des  vivres  au  plus  prochain  village  ;  pendant  ce  temps  on  élevait 
l'aérostat  près  du  moulin  Zumey  où  se  trouvaient  réunis  Jourdan, 
son  état-major  et  le  représentant  du  peuple,  Saint-Just.  Le  village 
où  je  me  dirigeai,  était  au  milieu  de  la  plaine  entre  nos  lignes  d'ar- 
rière-garde et  le  lieu  où  le  canon  nous  disait  que  l'action  était 
déjà  engagée.  Le  temps  était  superbe  ;  pas  un  nuage  au  ciel  ;  mais 
bientôt  le  feu  de  mousqueterie  se  rapprochant,  m'engagea  à  hâter 


222  SOUVENIRS  d'un  officier  des  aérostiers 

la  marche  de  mes  hommes.  Je  fis  lestement  mes  réquisitions 
dans  un  village,  dont  les  habitants,  prévoyant  un  prochain  danger, 
ne  demandaient  qu'à  fuir.  En  une  heure  j'avais  rejoint  la  compa- 
gnie, les  paniers  remplis  de  pain  et  de  volailles. 

«  L'aérostat  s'était  élevé  et  planait  majestueusement.  Je  vis  alors 
auprès  des  cordes  qui  le  retenaient,  le  général  Jourdan  et  le  repré- 
sentant Saint-Just.  Celui-ci  me  parut  un  très  jeune  homme,  de 
jolie  figure,  l'air  doux  et  le  regard  câlin  ;  il  n'avait  rien  d'impo- 
sant. Nos  hommes  mouraient  de  faim,  et,  occupés  à  préparer  les 
vivres,  à  les  faire  cuire,  ils  prenaient  fort  peu  de  souci  des  hauts 
personnages  qui  se  trouvaient  si  près  d'eux.  Le  capitaine  Goutelle 
et  le  général  Morlot  étaient  juchés  dans  la  nacelle  du  ballon  et 
jetaient  à  chaque  instant  des  billets  dans  des  petits  sacs  de  lest.  Ils 
rendaient  compte  de  leurs  observations. 

Vers  midi,  je  remarquai  que  ces  missives  assombrissaient  le 
front  de  Saint-Just.  Jourdan  et  lui  causaient  à  voix  basse.  Bientôt 
le  bruit  du  canon  se  rapprocha  si  sensiblement  qu'il  devint  évident 
que  l'ennemi  avançait  vers  nous.  Jourdan  et  Saint-Just  partirent 
dans  la  direction  où  la  fusillade  paraissait  le  plus  proche. 

J'écoutai  pendant  deux  heures  ce  bruit  formidable  qui  venait 
toujours  de  notre  côté  ;  aucune  illusion  ne  fut  plus  possible,  les 
Français  battaient  en  retraite. 

A  quatre  heures  je  vis  revenir  Saint-Just  -,  il  était  seul  et  passa  très 
près  de  moi  ;  visiblement  inquiet,  il  passa  très  vite.  Du  haut  de 
l'aérostat,  on  annonçait  aux  officiers  d'état-major  qui  étaient  là 
pour  recevoir  les  nouvelles,  que  nous  reculions  rapidement. 

On  signala  la  route  de  Gharleroy  obstruée  de  caissons,  de  vivan- 
dières, de  canons  qui  retournaient  vers  la  ville.  Goutelle  donna 
ordre  dabaisser  l'aérostat  et  de  suivre  le  mouvement  de  retraite. 
Tout  le  monde  croyait  la  bataille  perdue. 

Alfred  de  Besancenet. 
(La  suite  prochainement. ) 


L'ÉGLISE  CONSTITUTIONNELLE 

DANS  LA  LOIRE-INFÉRIEURE 


MINÉE  ET  SON  ÉPISCOPAT 


XII 


Le  lecteur  s'est  peut-être  demandé  pourquoi  ces  lettres,  au  lieu 
d'être  adressées  à  l'évêque,  étaient  adressées  aux  vicaires  èpisco- 
paux.  La  raison  en  est  bien  simple,  c'est  que,  depuis  la  fin  de 
septembre  1791,  Minée  avait  fait  comme  le  curé  du  Loroux,  sauf 
peut-être  qu'il  avait  conservé  l'esprit  de  retour;  il  s'était  évadé  de 
son  évêché,  et  il  était  parti  pour  Paris.  Dès  le  1er  octobre,  le  Conseil 
épiscopal  délibérait  sans  l'évêque,  et  constatait  même  que,  de  treize 
vicaires  èpiscopaux,  il  était  réduit  à  cinq,  dont  l'un  résidait  à 
l'hôpital,  en  qualité  d'aumônier,  «  tous  les  autres  étant  occupés  à 
porter  des  secours  spirituels  dans  les  diverses  paroisses  du  dépar- 
tement. » 

Minée  avait,  pour  aller  à  Paris,  saisi  le  prétexte  d'une  affaire 
concernant  la  ville  de  Nantes  ;  cela  résulte  d'une  lettre  adressée  par 
lui  au  Département,  le  8  octobre  1791,  peu  de  jours  après  son 
arrivée  à  Paris,  et  dans  laquelle  il  dit  que  la  mission,  dont  on  l'a 
chargé,  a  absorbé  tous  ses  instants.  Il  ajoute  que,  sa  mission  remplie, 
il  se  propose  de  mettre  en  ordre  quelques  affaires  personnelles. 
Dans  son  empressement  à  se  rendre  aux  vœux  des  Nantais,  «  il  a, 
dit-il,  éparpillé  tout  son  mobilier  chez  des  amis  complaisants,  sans 
aucunes  précautions  y  relatives.  »  Mais  il  est  une  autre  affaire 
essentielle  au  bien  de  son  diocèse,  «  c'est,  ajoute-t-il,  l'acquisition 
de  bons  ecclésiastiques  constitutionnels,  capables  de  remplir  digne- 
ment les  places  vacantes,  et  d'être  avantageusement  substitués  à 
ceux  qu'une   malheureuse  pénurie,    dont  nous  avons  tant  gémi, 

*  Voir  la  livraison  d'août  1883. 


224  MINÉE   ET   SON  ÉPISCOPAT 

oblige  de  laisser  en  des  paroisses,  où  ils  propagent  le  fanatisme 

J'avais  cru,  sur  ce  qu'on  me  mandait,  faute  d'être  instruit  sans 
doute,  trouver,  en  me  rendant  à  Nantes,  tout  ce  qu'il  faudrait  à  peu 

près  pour  les  remplacements  * J'ai  tâché  d'y  suppléer  de  Nantes, 

où,  par  des  soins  extrêmement  et  prodigieusement  occupants,  j'ai 
attiré  successivement  plus  de  vingt  prêtres  étrangers,  mais  c'est  peu 
encore  pour  nos  besoins.  »  La  conclusion  se  devine  ;  il  faut  qu'il 
reste  à  Paris  pour  trouver  des  sujets  ;  le  clergé  de  son  diocèse  ne 
lui  a  point  fourni  le  nombre  d'apostats  qu'on  lui  avait  fait  espérer, 
il  est  bien  convaincu  que  ce  nombre  ne  s'accroîtra  plus  ;  les  con- 
versions sont  faites  et  il  n'en  reste  plus  à  faire. 

Minée  avait  touché  la  corde  sensible,  et,  dans  l'espoir  qu'il  trou- 
verait des  prêtres  constitutionnels  à  Paris,  le  grand  refuge  de  tous 
les  déclassés,  le  Département  décida  qu'il  pourrait  encore  y  résider 
un  mois  s.  » 

Il  avait  eu,  en  partant,  la  précaution  de  laisser  quelques  lettres 
d'institution  signées  en  blanc;  la  lettre  suivante  porte  la  date  du 
24  octobre  1791,  et,  bien  certainement,  ce  jour-là  il  était  absent 
de  Nantes.  Le  libellé  de  ces  lettres,  devenues  extrêmement  rares, 
mérite  d'être  reproduit  : 

«  Julien  Minée,  par  la  miséricorde  divine  et  le  choix  libre  du 
peuple,  dans  la  communion  du  Saint-Siège  apostolique,  évêque  du 
département  de  la  Loire-Inférieure,  dont  le  siège  est  à  Nantes, 

«  A  notre  cher  frère  Louis  Guyon,  desservant  de  Martigné- 
Briand,  et  ci-devant  prieur  des  Augustins  de  Montreuil,  district  de 
Saumur,  salut  et  bénédiction  en  Notre-Seigneur  Jésus-Christ  ; 

«  MM.  les  électeurs  du  District  de  Blain,  légalement  assemblés,  le 
9  de  ce  mois,  en  l'église  paroissiale  dudit  lieu,  sur  la  convocation  à 
eux  faite  en  exécution  de  la  loi,  et  après  avoir  invoqué  les  lumières 
de  l'Esprit-Saint,  vous  ayant  élu  curé  de  la  paroisse  de  Blain, 
vacante  par  la  mort  du  sieur  Guillaume  Audrain, 

«  Sur  l'information,  par  nous  prise,  de  vos  bonnes  vie  et  mœurs, 
et  du  temps  de  votre  ministère  requis  par  les  décrets,  vous  ayant 
trouvé  capable,  de  notre  autorité  épiscopale,  et  d'après  l'avis  de 
notre  Conseil,  confirmons  votre  élection,  et  vous  instituons  curé  de 


1  II  y  a  ici  quelques  phrases  inintelligibles  dans  lesquelles  Minée  paraît  regretter 
que  son  séjour  prolongé  à  Nantes  lui  ait  ôté  les  moyens  de  recruter  des  prêtres 
constitutionnels,  à  Paris. 

2  Proc.-verb.  du  13  octobre  1791,  f°  116. 


MINÉE   ET   SON   ÉPISCOPAT  225 

la  paroisse  de  Blain,  en  vous  conférant  le  pouvoir  de  la  régir  et 
administrer  au  spirituel,  avec  recommandation  de  la  résidence,  et 
de  l'observation  exacte  des  statuts  du  Diocèse. 

«  C'est  pourquoi  nous  prions  et  requérons  la  Municipalité  de 
ladite  paroisse  de  vous  mettre  et  instituer  en  possession  de  la  cure 
dudit  lieu,  et  de  tous  les  droits,  en  observant  les  formalités  en  tel 
cas  requises. 

«  Donné  à  Nantes,  en  notre  maison  épiscopale,  sous  notre  seing, 
scellé  et  contre-signe  par  l'un  de  nos  vicaires,  ce  24  octobre  1791. 
f  J.  Minée,  év.  du  dép.  de  la  Loire-Infie.  —  Par  mandement  de 
Monsieur  l'èvêque  :  M.  N.  Darbefeuille,  vie.  épiscopal  '.  » 

La  recommandation  de  la  résidence  insérée  dans  les  lettres  d'ins- 
titution n'était  pas  une  vaine  formule.  Le  législateur  avait  consacré 
un  titre  particulier,  composé  de  sept  articles,  dans  la  Constitution 
civile,  pour  réglementer  la  durée  des  absences.  Ces  absences,  tant 
pour  les  curés  que  pour  les  évèques,  ne  pouvaient  dépasser  quinze 
jours  consécutifs,  et  seulement  dans  les  cas  d'une  véritable  néces- 
sité, après  avoir  obtenu  l'agrément  du  Directoire  de  Département. 
L'acceptation  de  charges,  emplois,  ou  commissions  les  obligeant  à 
s'éloigner  de  leurs  diocèses  ou  de  leurs  cures,  leur  était  spéciale- 
ment interdite.  En  déployant  cette  sévérité,  l'Assemblée  nationale 
avait  encore  affecté  sa  prétention  de  ramener  la  discipline  de  l'Eglise 
à  sa  «  pureté  primitive,  »,  l'inobservation  de  la  loi  de  la  résidence 
ayant,  comme  on  sait,  donné  lieu,  sous  l'Ancien  Régime,  à  de  nom- 
breux abus. 

Le  mois  pendant  lequel  Minée  avait  été  autorisé  par  le  Directoire 
à  prolonger  son  séjour  venait  d'expirer,  et  Minée  n'était  point 
revenu.  Le  Département  jouait  de  malheur  ;  il  ne  lui  restait  plus 
qu'à  recopier  les  lettres  qu'il  avait  adressées  l'année  précédente  à 
M.  de  la  Laurencie,  pour  le  faire  revenir,  et  à  les  adresser  à  son 
successeur.  On  délibéra  à  ce  sujet,  et  il  fut,  en  effet,  décidé  que 
le  procureur-général-syndic  écrirait  à  l'èvêque  pour  le  rappeler  à  la 
loi  de  la  résidence.  La  lettre  partit  le  15  novembre  1791,  et  Minée 
répondit  aussitôt 2,  d'un  ton  piqué  «  qu'il  n'aurait  pas  dû  s'attendre 
à  un  pareil  arrêté,  et  qu'il  ne  serait  point  allé  à  Paris  défendre 
les  intérêts  de  la  Commune,  s'il  eût  cru  plus  utile  de  rester  à 


1  Après  avoir  abdiqué  la  prêtrise,  le  1er  nivôse  an  II,  devant  le  Conseil  de  Dépar- 
tement, le  curé  Guyon  devint  chef  de  bureau  au  District  de  Blain. 

2  Correspond,  du  procur. -gén. -syndic,  f°  89. 


226  MINÉE   ET    SON   ÉPISCOPAT 

Nantes.  »  Il  ajoutait  qu'il  se  flattait  que  cette  raison  suffirait 
pour  que  le  Département  ne  donnât  pas  suite  à  son  arrêté  du  14 
novembre. 

Minée  se  flattait  à  tort  ;  le  Conseil  de  Département  qui  venait  de 
se  réunir  chargeait  presque  aussitôt  le  procureur-gènéral-syndic 
de  lui  faire  savoir  qu'il  regardait  comme  indispensable,  à  Nantes, 
la  présence  de  l'évêque  *. 

Une  quinzaine  s'écoula  sans  réponse,  ou  du  moins  les  registres 
n'en  contiennent  aucune  trace,  mais  Minée  avait  enfin  une  excuse 
sérieuse,  il  était  tombé  malade. 

Le  19  décembre  les  vicaires  épiscopaux,  en  informant  le  Dépar- 
tement de  cette  circonstance,  écrivaient  :  «  Le  Conseil  épiscopal 
doit  partager  avec  vous  ses  inquiétudes  occasionnées  par  la  maladie 
de  M.  l'Evêque  de  Nantes.  Sa  santé  est  tellement  affaiblie  qu'il  ne 
peut  plus  écrire.  Depuis  plus  de  quinze  jours,  nous  n'avons  reçu 
d'autres  nouvelles  que  celles  de  son  médecin...  M.  l'Evêque  profitera 
de  ses  premiers  moments  de  convalescence  pour  vous  faire  part  du 
désir  sincère  qu'il  a  de  revenir  au  milieu  de  vous 2.  » 

A  cette  lettre  étaient  joints  des  certificats  de  médecins,  et  un 
billet  de  l'un  d'eux,  M.  Develly,  contenant  ces  lignes  :  «  M.  Minée 
prie  d'engager  celui  de  MM.  les  vicaires  qui  prêchera,  d'annoncer 
à  la  Cathédrale  le  regret  qu'il  a  d'être  éloigné  si  longtemps  de  son 
troupeau.  Il  a  écrit  aujourd'hui  quelques  lignes  à  M.  l'évêque 
d'Angers  pour  le  prier  de  vouloir  bien  ordonner  trois  ou  quatre 
sujets  que  son  Conseil  lui  adresserait 3.  » 

Quels  étaient  ces  sujets  ?  A  quel  degré  de  la  hiérarchie  sacerdo- 
tale devaient-ils  être  promus  ?  Allèrent-ils  réellement  à  Angers  ? 
Autant  de  points  qu'il  serait  intéressant  d'éclaircir,  mais  sur  les- 
quels je  n'ai  jamais  rencontré  le  moindre  renseignement.  Je  dirai 
même,  à  ce  propos,  qu'il  me  paraît  fort  douteux  que  Minée  ait 
jamais  fait  une  ordination  quelconque.  Les  deux  journaux  publiés 
à  Nantes,  le  Journal  de  la  Correspondance  de  Nantes  et  la  Chro- 
nique delà  Loire- Inférieure  qui,  durant  l'année  1791,  ne  man- 
quèrent aucune  occasion  de  célébrer  les  faits  et  gestes  de  l'évêque 
constitutionnel,  ne  mentionnent  aucune  ordination,  et  il  n'est  guère 
probable  qu'on  en  ait  fait  en  1792  et  en  1793,  quand  le  métier  de 


1  Lettre  du  29  nov.  1791.  Loc.  cit. 

2  Lettre  originale.  (Arch.  dép.) 

3  Lettre  originale.  (Arch.  dép.) 


MINÉE   ET   SON   ÉPISCOPAT  227 

prêtre  constitutionnel,  devenant  chaque  jour  plus  difficile,  et  ne 
présentant  «  aux  sujets  »  que  des  périls,  était  déjà  presque  délaissé 
par  ceux  mêmes  que  des  engagements  antérieurs  avaient  voués  au 
sacerdoce.  La  simple  prêtrise  ne  donnait  que  l'aptitude  aux  vica- 
riats, postes  peu  enviés,  et  l'éligibilité  aux  cures  continua  d'être 
réglementée  par  le  décret  du  7  janvier  1791  *  qui  exigeait  des  can- 
didats cinq  années  de  prêtrise.  Personne  n'avait  donc  un  intérêt 
actuel  à  se  faire  ordonner,  et  je  ne  sache  pas  que  la  cause  de 
l'église  constitutionnelle  ait  jamais  provoqué  des  sacrifices2. 

Le  lendemain,  20  décembre  1791,  le  Département  reçut  quelques 
lignes  du  malade  lui-même  ;  cela  suffit  pour  qu'il  fût  décidé  que  Ton 
surseoirait  à  toute  poursuite  ;  le  procureur-syndic  fut  néanmoins 
chargé  d'écrire  à  Paris  pour  obtenir  des  informations  plus  com- 
plètes sur  lesquelles  il  ferait  ensuite  un  rapport3.  Le  Département 
eut  à  ce  moment  une  attention  à  laquelle  Minée  dut  être  fort  sen- 
sible, car  elle  réalisait  un  de  ses  vœux  les  plus  chers,  il  ordonna  de 
faire  des  réparations  à  la  «  maison  épiscopale,  »  pour  la  rendre  plus 
saine  et  plus  commode  *. 

L'hiver  était  passé  et  Minée  n'était  pas  revenu.  Le  29  mars  1792, 
le  Département  constate  quïl  est  absent  depuis  plus  de  six  mois,  et 
que  si,  de  quinzaine  en  quinzaine,  on  annonce  son  prochain 
retour,  il  reste  cependant  toujours  à  Paris.  On  arrête  de  lui  faire 
savoir  que,  si  dans  quinze  jours  il  n'est  pas  à  Nantes,  il  sera  pour- 
suivi devant  les  tribunaux,  à  l'effet  d'être  déclaré  déchu  de  son 
traitement.  Il  y  avait  longtemps  déjà  que  le  Département  pronon- 
çait, illégalement,  et  sans  aucune  formalité,  des  suppressions  de 
traitements  contre  les  prêtres  réfractaires,  mais  le  recours  aux 
tribunaux  lui  paraissait  nécessaire  pour  les  prêtres  constitutionnels. 
En  faisant  connaître  à  Minée  cette  décision,  le  procureur-général 
lui  écrivait  :  «  Je  me  livre  à  l'espoir  de  vous  voir  bientôt,  parmi 
nous,  partager  les  sollicitudes  que  nous  causent,  en  ce  moment 


1  Duverg.  Collée,  de  lois,  II,  145. 

2  Un  carme  du  couvent  de  Château-Renault  (Indre-et-Loire),  nommé  Leduc,  est 
cependant  mentionné  dans  un  procès-verbal  du  Département  (Q.  7  mars  1793)  comme 
se  préparant  à  la  prêtrise,  et  on  le  retrouve  sur  le  même  registre,  à  la  date  du  10 
mai,  comme  pensionné,  depuis  le  1"  avril,  en  qualité  de  vicaire  de  Saint-Nicolas  de 
Nantes. 

3  Proc.-verb.  du  Départ,  du  20  déc.  1791,  f°  181. 
*  Eod.,  fo  190. 


228  MINÉE   ET   SON   ÉPISCOPAT 

surtout,  l'obstination  des  prêtres  réfractaires  et  l'agitation  des 
esprits  dans  les  campagnes1.  » 

La  quinzaine  de  grâce  accordée  à  Minée  étant  expirée  le  15  avril, 
le  procureur-général  envoya  à  l'avoué  Goyau  les  pièces  néces- 
saires pour  poursuivre  la  déchéance  du  traitement  pendant  l'ab- 
sence, réservant  le  droit  de  faire  prononcer  la  déchéance  en  vertu 
de  la  loi  sur  la  résidence. 

L'avoué  temporisa,  et,  le  2  mai  1792,  Minée  écrivait  de  Belle- 
ville,  près  Paris,  où  les  médecins  l'avaient  envoyé,  qu'il  était 
encore  souffrant,  mais  que  la  belle  saison  allait  le  remettre  pro- 
chainement. Si  l'on  croit  que  son  absence  est  dommageable,  il 
donnera  plutôt  sa  démission  -,  en  attendant,  il  attirait  l'attention 
sur  l'état  de  dégradation  de  son  logement  ;  des  intérêts  spirituels 
de  son  troupeau,  pas  un  mot2. 

Il  y  avait  plus  de  huit  mois  qu'il  avait  quitté  Nantes  quand,  enfin, 
il  se  présenta  au  Directoire  de  Département,  le  16  juin  1792.  «  Si 
le  Département,  dit-il,  a  souffert  de  son  absence,  il  a  été  lui-même 
bien  plus  douloureusement  affecté  de  l'empêchement  que  la  maladie 
a  mis  constamment  à  son  retour.  Il  s'efforcera  de  réparer,  par 
l'activité  de  son  zèle,  les  moments  passés  loin  de  son  troupeau...  Il 
prie  l'Administration  de  mettre  sa  bonne  volonté  à  l'épreuve  pour 
tout  ce  qui  pourra  concerner  son  ministère.  »  Le  président,  M.  Du- 
frexou,  lui  rendit  compliments  pour  compliments 3. 


XIII 


Minée  retrouvait  son  église  à  peu  près  dans  la  situation  où  il 
l'avait  laissée,  malgré  les  mesures  aussi  rigoureuses  qu'arbitraires 
que  le  Département  avait  prises,  pour  obliger  les  prêtres  non  asser- 
mentés à  quitter  leurs  paroisses,  et  à  venir  résider  au  chef-lieu. 
Un  tiers  seulement  des  anciens  curés  et  vicaires  avait  subi  momen- 
tanément cette  contrainte  ;  les  deux  autres  tiers,  soigneusement 
cachés  par  des  habitants  dévoués,  évangêlisaient  en  secret  leurs 
anciens  paroissiens.  Les  élections  de  prêtres  constitutionnels  pré- 
sentaient les  mêmes  caractères  et  les  mêmes  résultats  que  l'année 

1  29  mars  1792.  Proc.-verb.  du  Dép.  Q.  f°  166;  corresp.  du  proc. -syndic,  fo  98. 

2  Lettre  originale. 

s  Proc.-verb.  du  Dép.  du  16  juin  1792,  f"  195. 


MINÉE    ET   SON   ÉPISCOPAT  229 

précédente  ;  il  me  sérail  aisé  d'en  fournir  la  preuve,  si  je  ne  crai- 
gnais d'abuser  de  la  patience  du  lecteur.  En  vain  les  membres  du 
Conseil  èpiscopal  se  multipliaient l  pour  exercer  le  ministère  dans 
les  paroisses  où  manquaient  des  prêtres  constitutionnels,  il  y  avait 
toujours  des  églises  où  le  nouveau  culte  n'avait  point  de  ministres. 
On  pouvait  constater  en  même  temps  que  les  églises  devenaient 
désertes;  à  Nantes  même,  il  n'est  pas  un  seul  fermier  des  chaises 
qui  n'ait  adressé  au  Département  une  réclamation  tendant  à  résilier 
son  ancien  bail,  en  se  fondant  sur  l'énorme  diminution  de  ses  per- 
ceptions 2. 

M.  l'abbé  G-oudé  rapporte  que,  dans  le  district  de  Ghâteaubriant, 
«  plutôt  que  de  voir  leurs  églises  souillées  par  des  prêtres  consti- 
tutionnels, ou  livrées  aux  profanations  les  plus  sacrilèges  ,  des 
fidèles  préférèrent  y  mettre  le  feu  ;  c'est  ce  qu'ils  firent  notamment 
pour  les  églises  de  la  Chapelle,  de  Soudan  et  d'Erbray  3. 

Tous  les  «  sujets  »  placés  ne  donnaient  pas,  d'ailleurs,  delà  satis- 
faction à  leur  évêque. 

C'était,  par  exemple,  un  nommé  Madec,  qu'on  envoyait  à 
Corsept  pour  y  exercer  le  ministère,  et  qui  devait  y  justifier  plei- 
nement, par  sa  conduite,  les  appréciations  contenues  dans  la  lettre 
suivante,  du  19  janvier  1792,  signée  de  quatre  vicaires  èpiscopaux, 
et  adressée  au  district  de  Paimbœuf  :  «  Dans  la  grande  disette  de 
prêtres  assermentés,  où  se  trouve  le  diocèse,  nous  avons  cherché  à 
tirer  parti  de  M.  Madec,  en  le  plaçant  à  Vallet.  Il  y  a  donné  malheu- 
reusement, deux  jours  de  suite,  un  scandale  si  public,  qu'il  a  fallu 
le  faire  partir  aussitôt  après  cette  belle  équipée.  Au  lieu  de  venir  à 
l'évêché,  où  nous  l'appelions,  il  s'est  retiré  sur  la  Fosse,  dans  une 
guinguette,  où  il  a  continué  de  se  signaler  par  son  ivrognerie.  Les 
scènes  ont  été  telles  qu'il  a  été  conduit  ou  plutôt  traîné  à  la  Muni- 
cipalité, où  il  a  tenu  des  propos  analogues  à  son  état.  Nous  ne 
l'avons  pas  vu  depuis,  mais  nous  avons  su  que,  pendant  son  séjour 
à  Nantes,  il  avait  été  constamment  dans  le  vin.  Avec  de  telles 
mœurs,  vous  voyez  qu'il  serait  imprudent  de  lui  donner  les  pou- 
voirs de  régir  les  fidèles.  Si,  cependant,  il  voulait  se  conduire  dans 
vos  cantons,  aussi  sagement  qu'il  s'est  comporté  à  Vallet,  pendant 
le  premier  mois,  je  ne  doute  pas,  qu'après  une  épreuve  suivie  et 


1  Lettre  du  Conseil  épiscop.  au  Départ.,  du  17  avril  1792. 

2  Procès-verbaux  du  Départ.  Passi.d. 

3  Histoire  de  Châteaubriant,  grand  in-8°,  Rennes,  1870. 

T.  II.  —  SEPTEMBRE  1883  16 


230  MINÉE   ET   SON  ÉPISCOPAT 

longue,  le  Conseil  se  portât  à  lui  accorder  des  pouvoirs  sur  votre 
recommandation.  »  Le  curé  de  Gorsept  étant  malade,  se  fit  néan- 
moins remplacer  par  Madec  :  ce  curé  était  un  vieux  moine  ber- 
nardin qui,  au  sortir  de  son  abbaye  de  Buzay,  avait  rempli  l'office 
de  diacre  à  la  catbédrale,  et  qui,  après  s'être  fait  élire  curé  de 
Treillères,  avait  abandonné  cette  paroisse  pour  se  faire  nommer  à 
celle  de  Gorsept,  par  les  électeurs  de  Paimbœuf.  Mal  lui  en  avait 
pris  de  se  faire  ainsi  remplacer,  car  il  écrivait  peu  après  :  «  que 
Madec  n'avait  cessé  de  le  déshonorer,  lui  et  sa  gouvernante,  par 
les  propos  les  plus  infâmes,  forçant  celle-ci  à  lui  donner  du  vin 
avant  de  commencer  sa  messe  ;  »  il  priait  en  même  temps  le  Dis- 
trict de  faire  une  retenue  sur  sa  pension  pour  le  dédommager  du  vin 
qu'il  lui  avait  bu.  Après  un  mois  environ  de  ce  scandale,  la  muni- 
cipalité de  Gorsept  avait,  de  force,  expédié,  à  Nantes,  Madec  dans 
une  barge  l. 

C'était  un  nommé  G-uynois,  jeune  prêtre  du  diocèse  de  Vannes, 
curé  de  Saint-Nazaire,  depuis  six  mois,  qui  était  emprisonné  à 
Guérande,  le  18  juin  1792,  sous  la  prévention  d'avoir  forcé  un  tronc 
en  compagnie  de  son  frère  2. 

C'était  encore  un  nommé  Paves,  ancien  vicaire  de  Marcillé- 
Robert  (Ille-et-Yilaine),  curé  de  Saint- Julien  -de-Vouvantes?  qui 
refusait  d'accompagner  les  morts  au  cimetière,  et  qui,  prié  un  jour 
d'aller  enterrer  un  de  ses  paroissiens,  répondait  «  qu'on  pouvait 
bien  le  mettre  dans  le  coin  d'un  jardin,  ou  même  le  saler  si  on  vou- 
lait, car  le  sel  n'était  pas  cher 3.  »  Ce  curé  avait  du  moins  sur  ses 
pareils  l'avantage  de  la  constance,  car  il  demeura  curé  de  la  même 
paroisse,  depuis  le  mois  de  juin  1791,  jusqu'au  milieu  de  1793. 

C'était  — je  n'ose  dire  enfin,  car  je  ne  les  connais  pas  tous  —  un 
nommé  Marsac,  ancien  cordelier  du  couvent  de  Savenay,  qui,  après 
avoir  été  élu  curé  de  Saint-Mars-du-Dèsert,  et  avoir  successivement 
rempli  les  fonctions  de  vicaire,  àNortet  à  Saint-Philbert-de-Grand- 
Lieu,  était  allé  desservir  la  paroisse  de  Sainte-Pazanne.  Le  Dépar- 
tement avait  dû  le  rayer  du  tableau  des  fonctionnaires  publics,  pour 
avoir  indûment  perçu  un  traitement  4.  Le  procureur-syndic  du 
district  de  Machecoul  l'avait  signalé   au  Département,  et  lui  avait 


1  Clergé,  Installations,  etc.  (Liasse  de  Corsept.  Arck.  dép.) 

2  Procédures.  (Arch.  du  greffe.)  Guynois  figure  néanmoins  comme  curé  de  Saint- 
Nazaire,  dans  les  Étrennes  de  1793. 

3  Lettre  de  la  Municipalité  au  district  de  Ghâteaubriant,  du  29  juin  1792. 
*  Proc.-verb.  du  Dép.  Q.  30  sept.  1791,  f°  85. 


MINÉE   ET   SON  ÉPISCOPAT  231 

ècril  <jue  «  Marsac  était  un  homme  sans  tête,  qui,  depuis  qu'il 
demeurait  à  Sainte-Pazanne,  avait  donné  des  preuves  de  la  plus 
grande  inconduite  *.  » 

En  admettant  que  les  prêtres  que  je  viens  de  nommer  fussent  des 
exceptions,  ils  n'en  jetaient  pas  moins  une  grande  déconsidération 
sur  Le  culte  constitutionnel.  Quelquefois  aussi,  le  sérieux  manquait 
aux  laïques  qui  consentaient  à  participer  à  la  célébration  du  culte  : 
on  écrivait  de  Sautron  :  «  Les  nouveaux  marguilliers  ne  veulent 
l'aire  aucun  service  d'usage  ;  un  d'eux  allume  les  cierges  et  s'en  va 
aussitôt  en  riant  ;  ceux  qui  restent  à  l'église  ne  veulent  porter  ni 
bénitier,  ni  croix,  ni  bannière,  ni  pain  bénit 2.  »  A  Bouaye,  le  pre- 
mier dimanche  de  carême,  à  la  suite  d'une  rixe  à  l'église,  on  brisait 
le  pupitre,  et  l'un  des  habitants  s'en  retirait  avec  la  jambe  cassée 3. 

Si  je  ne  craignais  de  sortir  de  mon  sujet,  il  me  serait  facile  de 
mentionner  de  nombreuses  réclamations  adressées  par  des  munici- 
palités au  Département  pour  demander  le  retour  des  anciens  prêtres. 
Quelques  phrases  de  celle  de  la  commune  du  Petit-Auverné  don- 
neront du  moins  une  idée  de  ces  réclamations  ;  l'orthographe  est 
celle  d'un  illettré,  mais  les  sentiments  sont  nobles,  élevés  et  fiers  : 
«  Le  deuil  et  l'alarme  où  sont  les  paroissiens  de  se  voir,  depuis  plus 
de  deux  mois,  privés  de  tous  secours  spirituels,  exigent  que  la  Com- 
mune adresse  ses  vœux  et  ses  représentations  au  Département. 
Tout  Français  a  le  droit  de  suivre  le  culte  auquel  il  est  attaché  ;  on 
a  joui  de  ce  bien  jusqu'au  mercredi  des  Gendres,  où  M.  Bédard,  le 
vicaire,  a  été  enlevé  pour  être  conduit  au  chef-lieu.  Maintenant  les 
habitants  font  eux-mêmes  leurs  sépultures  et  leurs  baptêmes,  extré- 
mité bien  affligeante  pour  des  chrétiens.  On  leur  dira  d'avoir 
recours  aux  prêtres  constitutionnels  des  paroisses  voisines,  mais 
ils  n'ont  pas  de  confiance  dans  ces  prêtres,  et  d'ailleurs  les  paroisses 
sont  éloignées,  et  les  prêtres  n'ont  de  pouvoirs  que  dans  leurs  pa- 
roisses. C'est  une  calomnie  de  prétendre  que  les  prêtres  non  asser- 
mentés empêchaient  de  payer  les  impôts,  ils  vivaient  paisiblement 
parmi  nous  et  professaient  la  doctrine  de  rendre  à  César  ce  qu'on 
doit  à  César.  Les  peuples  qui  se  voient  sans  prêtres,  et  qui  sont 
privés  de  la  consolation  d'exercer  leur  religion,  tombent  dans  un 
découragement  qui  dégénère  bientôt  en  désespoir,   et  l'on  sait  à 


1  Lettre  de  P.  Guilbaud,  proc.-synd.,  du  24  août  1792. 

2  Lettre  de  Gérard,  ancien  capucin,  curé  constit.  de  Sautron,  du  20  janvier  1792. 

3  Lettre  d'un  nommé  Fruneau,  en  date  du  11  mars  1792. 


232  MINÉE   ET   SON  ÉPISCOPAT 

quelles  extrémités  peut  conduire  le  désespoir.  D'ailleurs  les  prêtres, 
pour  avoir  refusé  le  serment,  ont-ils  perdu  le  droit  de  citoyen  ? 
D'après  les  droits  de  l'homme,  la  loi  ne  peut  interdire  que  les  actes 
nuisibles  à  la  société  ' .  » 

Alfred  Lallié. 
(La  suite  prochainement. J 


*  Cette  adresse  est  signée  B.  Roui,  maire,  et  datée  du  12  avril  1792.  (Installations 
des  curés,  etc.  Arch.  dép.) 


REVUE  DES  TRAVAUX  CONCERNANT  LA  RÉVOLUTION 

JOURNAUX    ET   RECUEILS    PÉRIODIQUES 


Nouvelle  Revue.  1er  juillet  1883.  —  P.  22.  Alfred  Gary.  Les  Premiers 
Préliminaires  du  Concordat.  Négociations  de   1801. 

L'auteur  de  l'article  nous  fait  passer  sous  les  yeux  les  phases  diverses  des 
négociations,  indique  d'après  les  archives  du  Ministère  des  affaires  étran- 
gères quelques  petits  faits  inconnus,  et  met  en  scène  successivement  l'arche- 
vêque de  Corinthe,  le  cardinal  Gonsalvi,  Talleyrand,  puis  le  Nantais 
François  Cacault,  un  diplomate  de  l'Ancien  Régime.  Les  opinions  de 
M.  Gary  seront  suffisamment  jugées  si  nous  citons  sa  dernière  phrase  : 
«  Un  acte  auquel  ont  présidé  la  fraude  et  la  duplicité,  qui  ne  doit  pas  être 
pris  au  sérieux  par  les  parties  contractantes.  » 

Revue  des  Deux  Mondes.  1er  mars  1883.  —  H.  Taine.  Le  Programme 
Jacobin. 

Nous  nous  bornons  à  citer  ce  programme,  qui  a  fait  l'objet  d'une  lec- 
ture au  Cercle  historique,  et  dont  notre  dernière  chronique  a  fait  mention. 

Revue  de  Gascogne.  6me  livraison  de  1883.  —  P.  265.  R.  Duborcl.  La 
Persécution  religieuse  à  Solomiac  et  dans  les  environs  durant  la  période 
révolutionnaire. 

L'auteur  de  cet  article  —  nous  avons  déjcà  eu  occasion  de  citer  les 
intéressantes  communications  qu'il  a  faites  à  la  «  Revue  de  Gascogne  »  — 
continue  l'étude  de  la  persécution  religieuse  dans  les  différentes  régions 
du  département  du  Gers.  Nous  en  profiterons  pour  rappeler  à  nos  lecteurs 
un  travail  du  même  auteur  sur  l'Instruction  primaire  avant  la  Révo- 
lution dans  le  midi  de  la  France,  travail  puisé  aux  meilleures  sources, 
qu'on  peut  citer  à  côté  des  savantes  productions  de  M.  l'abbé  Allain  et 
de  M.  Maggiolo. 

Revue  générale  d'architecture.  Paris,  1res  livraisons  de  1883.  — 
Ch.  Vatel.  Notice  historique  sur  la  salle  du  Jeu  de  Paume  de  Versailles. 

Cet  intéressant  travail,  dû  à  la  plume  d'un  homme  compétent,  comprend, 
outre  l'historique  de  cette  salle,  les  procès-verbaux  de  la  Société  des 
Amis  de  la  Constitution  à  Versailles  ;  des  pièces  justificatives  inédites  où 
apparaissent  entre  autres  les  noms  d'André  Chénier  et  du  peintre  David  ; 
la  description  des  monuments  et  objets  ornant  cette  salle,  et  la  liste  offi- 


234  REVUE   DES  TRAVAUX 

cielle  des  députés  aux  Etats  généraux  qui  ont  prêté  le  serment  du  Jeu  de 
Paume,  le  20  juin  1789.  —  Le  tirage  à  part  forme  une  jolie  brochure  de 
103  pages,  publiée  à  la  librairie  L.  Bernard,  à  Versailles. 

Revue  historique.  Livraison  de  mai-juin  1883.  —  P.  98.  H.  Taine. 
Un  document  inédit  sur  La  Tour  d'Auvergne,  1793. 

Ce  document  est  une  lettre  de  Darbault,  agent  de  la  Convention,  au 
citoyen  Desforgues,  ministre  des  affaires  étrangères,  datée  de  Tarbes, 
7  novembre  1793.  M.  Taine,  qui  Ta  trouvée  aux  archives  du  Ministère  des 
affaires  étrangères,  a  pensé  avec  raison  qu'elle  n'avait  pas  besoin  de  com- 
mentaires. Le  citoyen  Darbault  loue  le  courage  et  la  valeur  du  fameux 
grenadier  de  la  garde,  mais  il  ajoute  cette  phrase  qui  peint  l'époque  .- 
ce  II  est  bien  dommage  que  ce  La  Tour  d'Auvergne  soit  né  d'un  sang  noble 
(il  était  petit-fils  naturel  de  Turenne)  ;  il  n'a  que  ce  défaut,  car  du  côté 
des  connaissances  militaires,  du  talent  et  du  courage,  c'est  sans  contredit 
le  meilleur  officier  de  la  République.  » 

La  même  Revue  historique  a  publié  dans  tous  ses  numéros,  depuis  le 
commencement  de  la  présente  année,  une  série  d'articles  sur  Mirabeau  ; 
nous  en  rendrons  compte  lorsque  les  articles  auront  tous  été  publiés. 

The  Academy.  Londres,  14  avril  1883.  —  Summer  Maine.  Disserta- 
tions on  Early  lato  and  custom. 

Le  volume,  publié  sous  ce  titre,  dont  il  est  rendu  compte  avec  amples 
détails,  est  une  curieuse  réunion  d'études  diverses,  où  défilent  à  la  fois 
les  Hindous  et  les  Francs  saliens.  Nous  y  signalerons  un  chapitre  sur 
1'  «  importance  de  la  constitution  de  la  propriété  foncière  dans  les  ori- 
gines de  la  Révolution  française.  » 

Allgemeine  Kunst-Chronik,  von  Dr  Wilhelm  Lauser.  19  mai  1883. 

Sous  ce  titre,  «  Maria-Antoinette'  s  Theater  in  Trianon,  »  il  est  rendu 
compte  du  récent  ouvrage  de  M.  A.  Jullien  -•  La  Comédie  à  la  Cour  au 
XVIIIe  siècle.  (Paris,  F.  Didot,  1883.) 

Archivio  storico  per  le  provincie  napoletane.  Naples,  Ire  livraison 
de  1883.  —  Maresca.  Correspondance  du  cardinal  Ruffo  avec  le  ministre 
Acton,  de  janvier  à  juin  1799. 

Cette  série  de  lettres  est  loin  d'être  complète  ;  néanmoins,  elle  fournit 
d'amples  matériaux  qui  contribueront  à  faire  mieux  connaître  le  carac- 
tère du  gouvernement  napolitain  et  de  la  reine  Caroline  pendant  cette 
courte  période. 

Rivista  Europea.  Florence,  1er  mai  1883.  —  Cimbali.  La  cour  de 
Rome  et  Nicolas  Spedalieri  pendant  la  Révolution  française. 

Cet  article  est  moins  une  étude  historique  qu'une  discussion  sur  la 
signification  et  la  portée  du  livre  de  N.  Spedalieri  :  I  Diretti  delV  uomo, 
qui  excita  la  plus  ardente  controverse,  quand  il  parut,  et  qu'il  serait 
injuste,  en  fin  de  compte,  de  considérer  comme  un  ouvrage  révolution- 
naire. 

H.  Stein. 


CONCERNANT  LA  RÉVOLUTION  235 


CHRONIQUE  LITTÉRAIRE 


Donnons  une  mention  spéciale  au  livre  de  M.  A.  Gouverneur,  inti- 
tulé «  Essais  sur  le  Perche.  »  Nogent-le-Rotrou,  1882.  Ce  livre  contient, 
dans  le  long  chapitre  consacré  au  Nobiliaire  Percheron,  des  détails 
qu'il  importe  de  recueillir.  J'en  donne  ici  l'analyse  sommaire,  avec 
l'indication  des  sources  .-  P.  182.  Bailliage  du  Perche.  Procès-verbal 
de  l'assemblée  particulière  de  Tordre  de  la  noblesse  du  bailliage  du 
Perche,  tenue  à  Bellesme  (Orne),  le  2  avril  1789.  (Archives  natio- 
nales, B.  m,  116.)  —  P.  190.  Bailliage  de  Ghâteauneuf-en-Thimerais. 
Procès-verbal  de  l'assemblée  de  la  noblesse,  le  10  mars  1789.  (A.  N. 
B.  m,  45.)  —  P.  192.  Extrait  du  procès-verbal  de  la  délibération  prise  dans 
la  ville  de  Ghâteauneuf-en-Thimerais,  par  les  gens  des  trois  états  de  la 
province,  pour  obtenir  une  députation  directe  aux  Etats  généraux,  le 
13  février  1689.  —  P.  193.  Liste  des  députés  des  trois  ordres  aux  États, 
pour  les  bailliages  de  Perche  et  de  Thimerais. 

H.  Stein. 

POUILLÉ  SCOLAIRE,    OU  INVENTAIRE    DES   ÉCOLES  DE    LANCIEN  DIOCÈSE 

de  Metz,  depuis  l'origine  jusqu'en  1833,  par  M.  Maggiolo,  recteur 
honoraire.  Nancy,  1883.  —  Nous  citions,  plus  haut,  M.  Maggiolo,  parmi  les 
érudits  à  qui  nous  devons  le  plus  de  lumière  ;  lumière  précise,  lumière  sur 
unpointbien  déterminé,  lumière  pénétrante  et  qui  ne  laissera  plus  bientôt, 
nous  l'espérons,  un  coin  sombre  où  puisse  se  réfugier  la  mauvaise  foi  des 
historiens  révolutionnaires.  S'il  n'était  de  nos  collaborateurs,  nous  met- 
trions plus  d'effusion  à  féliciter  un  écrivain  qui,depuis  plus  d'un  demi-siècle, 
n'a  pas  cessé  de  défendre  la  vérité  historique  et  de  marcher  droit  dans  la 
direction  de  l'honneur. 

Le  présent  volume,  continuant  la  série  commencée  parlePouillé  scolaire 
du  diocèse  de  Toul,  se  divise  en  trois  parties  ••  1°  Enumération  des 
sources,  archives,  manuscrits,  imprimés  -,  2<>  Enquête  sur  l'état  des  écoles 
depuis  l'origine  jusqu'en  1789  ;  3°  Notices  plus  étendues  sur  les  plus  im- 
portantes de  ces  écoles. 

Il  s'agit  ici  d'un  ouvrage  d'érudition  pure  dont  la  qualité  est  de  fournir 
des  renseignements  sûrs  et  complets.  Le  nom  de  l'auteur  porte  en  soi  la 
garantie  de  cette  qualité.  Je  me  bornerai  à  donner  le  résumé  d'une  des 
parties  du  livre  :  «  Sur  320  paroisses  dont  les  archives  ont  été  examinées, 
312  ont  au  moins  une  école  avant  1789.  » 

Mémoires  de  Pierre  Devaud  sur  les  guerres  de  la  Vendée,  publiés 
par  L.  Augereau,  curé  du  Boupère.  Nantes.  —  Ce  sont  les  mémoires  d'un 
simple  soldat,  une  sorte  de  journal  de  marche,  remarquable  par  sa  sincé- 
rité et  sa  netteté.  L'ouvrage  est  à  la  fois  curieux  et  utile,  j'ajouterai 
érudit.  Mais  ici  le  bon  Pierre  Devaud  n'a  plus  rien  à  voir.  Je  songe  aux 


236  BEVUE   DES  TRAVAUX 

notes  que  l'abbé  Augereau  a  jointes  à  ces  mémoires  et  qui  sont  d'un 
véritable  intérêt.  Il  y  a  joint  également  une  introduction  ferme,  ingé- 
nieuse, qui  dénote  un  esprit  fin  et  réfléchi,  et  une  âme  virile.  On  sent  que 
l'éditeur  comme  l'auteur  appartient  à  cette  noble  race,  énergique, 
sage  et  pieuse,  qui  a  fait  la  Guerre  des  Géants,  et  on  se  sen'.  pris  de 
sympathie  également  pour  le  paysan  d'autrefois  et  pour  le  prêtre  d'au- 
jourd'hui. 

Toutefois,  je  me  permets  de  n'être  pas  de  son  avis  sur  un  point  impor- 
tant. Il  loue  les  Vendéens  d'avoir  épargné  les  républicains.  Je  comprends 
qu'ils  ne  les  aient  pas  imités,  et  qu'ils  aient  respecté  les  personnes  inof- 
fensives et  les  propriétés.  Mais  faire  grâce  à  des  brigands  qui  ne  font  pas 
eux-mêmes  de  prisonniers,  qui  procèdent  par  l'incendie,  le  viol,  le  car- 
nage de  sang-froid,  et  qu'on  retrouvera  aussi  féroces  le  lendemain  du 
jour  où  on  les  aura  relâchés,  c'est  impardonnable.  Oui,  c'est  beau,  -c'est 
chrétien,  mais  cela  ne  fait  pas  gagner  la  bataille  ;  c'est  du  martyre,  ce 
n'est  pas  de  l'art  militaire.  Or,  si  on  se  bat,  il  paraît  vraisemblable  que 
c  est  pour  être  victorieux,  et  il  vaut  mieux  ne  pas  tirer  l'épée  que  s'en 
servir  comme  d'un  sabre  de  bois.  Sans  doute  il  faut  traiter  humainement 
les  soldats  qui  sont  eux-mêmes  des  êtres  civilisés,  humains,  obéissants 
aux  prescriptions  du  droit  des  gens,  mais  les  soldats  de  l'armée  révolu 
tionnaire,  les  soldats  de  Rossignol,  de  Grignon,  de  Westermann,  de 
Turreau,  mais  ces  stupides  bourgeois  bleus  qui  suivaient  ces  bandes  pour 
participer  aux  pillages  et  applaudir  aux  incendies,  mais  ces  compagnies 
de  Marat,  et  cet  état-major  de  Carrier  !  autant  établir  le  droit  de  grâce 
pour  les  chiens  enragés  ! 

MÉMOIRES  RELATIFS  AU  XVIIIe  siÈCLE  :  NOUVELLE    SÉRIE, 

par  M.  de  Lescure. 

Nous  devons  une  véritable  reconnaissance  à  François  Barrière  qui  a 
publié  la  précédente  série  de  ces  mémoires.  Il  a  grandement  favorisé 
par  là  le  mouvement  qui  pousse  aujourd'hui  tant  d'esprits  vers  l'étude  de 
la  Révolution.  Nous  ne  voulons  pas  oublier,  dans  notre  gratitude,  M.  de 
Lescure,  quia  remis  en  lumière  bien  des  documents  à  peine  entrevus 
jusqu'ici. 

Nous  n'avons  pas  à  parler  ici  de  l'ensemble  de  cette  nouvelle  série.  Elle 
vient  de  se  terminer  par  un  volume  que  nous  devons  présenter  à  nos 
lecteurs. 

Après  les  mémoires  de  Duclos  et  ceux  de  Florian,  et  avant  les  très 
curieux  souvenirs  de  Corancez  sur  J.-J.  Rousseau,  nous  trouvons  les 
Mémoires  sur  M.  Suard,  écrits  par  sa  femme,  avec  une  dignité  gracieuse 
et  un  ton  aisé  qui  cache  parfaitement  l'apologie  sous  l'apparence  de 
l'abandon.  Elle  nous  introduit  dans  1  intimité  de  la  famille  philosophique. 
Elle  connaît  parfaitement  le  proverbe  sur  le  linge  sale  et  l'endroit  où  l'on 
doit  le  laver  ;  elle  sait  que  ce  n'est  pas  la  place  publique.  Il  ne  tient  pas  à 
elle  que  nous  ne  prenions  tous  les  philosophes  pour  des  modèles  de 
perfection.  Elle  y  réussit  mal,  bien  malgré  elle,  car  elle  est  toute  indul- 
gente. La  bonne  odeur   de   ses  propres  vertus  —  car  elle  est  réellement 


CONCERNANT  LA  RÉVOLUTION  237 

vertueuse,  aimante,  croyante,  vraiment  cligne  d'estime  —  n'empêche  pas 
cette  société  encyclopédique  de  sentir  assez  mauvais.  Cela  fait  l'effet  d'un 
phalanstère  de  bonne  compagnie.  Cette  très  honnête  femme  d'un  philo- 
sophe peu  décrié  écrit  tout  candidement  :  «  C'est  le  jour  où  Mue  de 
l'Espinasse  alla  demeurer  avec  M.  d'Alembert  ;  »  et  l'on  sait  que  si  cette 
Vestale  de  la  Philosophie  demeurait  chez  d'Alembert  ,  elle  n'y  restait  pas 
toujours.  On  nous  dira  avec  la  même  aisance .-  «  Nous  allâmes  voir 
Mme  d'Houdetot  dont  M.  de  Saint-Lambert  ne  quittait  pas  la  maison.  >• 
C'était  là  le  ménage  de  ces  professeurs  de  vertu. 

La  Révolution  inspire  mieux  Mme  Suard.  L'indignation  lui  élève  le  ton. 
Elle  lui  éclaire  l'intelligence.  Nous  pouvons  noter  la  phrase  suivante, 
comme  le  résumé  donné  sur  le  XVIIle  siècle  par  cet  esprit  lin  que  sa  grande 
admiration  pour  les  philosophes  ne  permet  pas  trop  d'accuser  d'aimer  les 
préjugés  :  «  Pourquoi  a-t-on  voulu  conquérir  par  la  violence  ce  que  le 
temps,  avec  sa  marche  tranquille,  ne  pouvait  tarder  à  nous  donner  ?  « 

Voilà  la  vérité  sur  l'Ancien  Régime  et  la  Révolution.  Il  ne  faut  pas  se 
lasser  de  la  repéter. 

M.  de  Lescure  a  mis  en  tète  de  ce  volume  une  introduction  où  l'on  re- 
trouve le  style  qui  caractérise  éminemment  l'auteur,  cette  phrase  d'une 
ampleur  somptueuse,  chamarrée  de  toutes  les  pierres  fines  et  scintillantes 
de  la  plus  ingénieuse  rhétorique,  ce  style  personnel  où  les  mots  sont 
des  pensées,  tant  ils  résument  lumineusement  une  nuance  de  caractère 
ou  de  situation  historique. 


Ces  mêmes  qualités,  je  les  revois  dans  un  ouvrage  d'une  importance  plus 
considérable  et  vraiment  considérable  que  M.  de  Lescure  vient  de  publier 
à  la  librairie  Pion  : 

Rivarol  et  la  Société  française  pendoMt  la  Révolution  et  l'Emi- 
gration. Titre  qui  paraît  ambitieux  et  qui  est  dépassé,  parce  qu'il  nous 
donne  plus  qu'il  ne  promet  .-  il  nous  peint  la  Société  française  pendant 
ces  nombreuses  années  qui  préparèrent  la  Révolution,  tout  en  gardant 
l'allure  de  l'Ancien  Régime. 

M.  de  Lescure  est,  sans  aucun  doute,  l'homme  qui  connaît  le  mieux  la 
vie  intime  delà  littérature  —  œuvres  et  hommes  —  du  XVIIle  siècle,  et  il 
est  l'écrivain  qui  peut  excellemment,  avec  son  style  à  facettes  étince- 
lantes,  porter  la  lumière  dans  ces  recoins  qui  ne  sont  jamais  tout  à  fait 
sombres,  dans  ces  vilenies  qui  ne  sont  jamais  sans  un  point  lumineux, 
clans  ces  laideurs  morales  qui  ne  sont  jamais  sans  élégance,  dans  ce 
fouillis  de  vices  et  dépassions  où,  à  la  différence  des  comédies  démocra- 
tiques et  des  drames  révolutionnaires,  il  n'y  a  ni  boue  ni  stupidité. 

Si  bien  disposé  que  l'auteur  fût,  par  de  longues  études  préliminaires,  il 
a  voulu  ne  rien  négliger  des  détails  de  son  sujet.  Nous  avons,  je  crois,  un 
portrait  définitif  de  Rivarol.  où,  pour  la  première  fois,  sont  mis  en  relief 
les  traits  graves  et  vigoureux  de  cette  physionomie  ondoyante  et  restée 
jusqu'ici  fort  mobile  sous  l'œil  de  la  postérité. 

Pour  nous  faire  bien  comprendre  cette  triple  société,  ou  plutôt  cette 
même  société  à  triple  aspect,  au   milieu   de  laquelle  Rivarol  a   promené 


238  REVUE   DES   TRAVAUX 

son  observation  insolente  et  pénétrante,  M.  de  Lescure  a  recueilli  un  mon- 
ceau de  notions,  et  pour  mettre  en  œuvre  toutes  les  bonnes  fortunes  de 
l'érudition,  il  a  prodigué  jusqu'à  nous  en  éblouir  les  recherches  de  ce 
style  que  j'esquissais  plus  haut,  et  qui  a  la  vigueur  de  l'intensité  avec  les 
reflets  de  la  légèreté. 

Ce  livre  est  donc  non  seulement  un  livre  de  haute  instruction,  mais 
aussi  d'une  lecture  excitante  pour  la  curiosité  et  attrayante  pour  l'intelli- 
gence. Si  je  faisais  ici,  non  de  la  chronique,  mais  de  la  critique,  je  signa- 
lerais les  pages  et  les  idées  qui  m'ont  paru  le  plus  originales  ;  je  discuterais 
bien  des  points  où  je  ne  suis  pas  d'accord  avec  l'auteur.  Je  voudrais  le 
voir  déplacer,  au  profit  des  philosophes,  un  peu  de  cette  sévérité  de 
jugement  qu'il  montre  contre  les  émigrés;  j'épouserais  contre  lui  la 
défense  des  haines,  des  dédains  surtout  que  Rivarol  ressentait  pour  ces 
ambitieux  bourgeois,  pour  ces  nobles  stupides,  pour  cette  nuée  de  grands 
hommes  débauchés,  de  grands  hommes  sots,  de  grands  hommes  infatués 
qui  aidèrent  à  la  Révolution,  et  que  la  Révolution  récompensa  —  j'en  suis 
fort  aise  —  à  coups  de  hache. 

A  côté  des  belles  pages  vigoureuses  et  ingénieuses  où  se  montre  le 
caractère  original  du  talent  de  M.  de  Lescure,  j'en  devrais  signaler  quelques 
autres  où  les  défauts,  bien  personnels  aussi,  de  son  style  ne  prennent 
aucun  soin  de  se  cacher.  Il  y  a  longtemps  déjà  que  j'ai  signalé  cette 
phrase  buissonnière,  qui  ne  veut  pas  suivre  le  grand  chemin,  qui 
court  les  sentiers  à  droite  et  à  gauche,  s' arrêtant  devant  tout  arbre  fleuri 
et  ne  le  pouvant  quitter  avant  d'en  avoir  cueilli  toutes  les  fleurs.  J'aurais 
bien  des  raisonnements  à  faire  là-dessus.  J'aime  mieux  renvoyer  M.  de 
Lescure  à  Rivarol  et  je  le  prie  de  réfléchir  à  ce  jugement  profond  et 
saisissant  sur  la  langue  italienne.-  «  Chaque  mot  étant  harmonieux  en  par- 
ticulier, l'harmonie  du  tout  ne  vaut  plus  rien.  »  Et  le  prince  de  Ligne,  — 
cet  homme  d'esprit  unique  au  milieu  de  ce  siècle  des  gens  d"esprit,  car  il 
est  aussi  étincelant  que  les  plus  brillants,  avec  ce  petit  trait  de 
bonhomie,  qu'il  tient  de  son  Brabant,  qui  est  à  peine  perceptible  et  qui 
lui  donne  un  attrait  irrésistible,  —  que  dit-il,  lui  aussi  ?  «  Trop  de  feu 
refroidit,  trop  de  traits  blesse,  trop  d"esprit  humilie.  » 

La  Vie  agricole  sous  l'Ancien  Régime,  en  Picardie  et  en  Artois, 
par  M.  le  baron  A.  de  Galonné.  Guillaumin,  in-8°,  1853.  — Je  suis  émerveillé 
de  la  quantité  de  renseignements  que  renferme  ce  livre.  Je  me  rappelle 
quelle  peine  nous  avions,  il  y  a  quelque  vingt  ans,  à  recueillir  des  notions 
exactes  sur  la  vie  rurale  à  la  fin  de  l'Ancien  Régime,  et  j'avoue  que,  quand 
je  composais  les  Mémoires  de  mon  oncle,  j'étais  très  fier  des  quelques 
renseignements  précis  que  les  souvenirs  et  papiers  de  famille,  une  per- 
sévérante enquête,  et  les  conversations  avec  les  très  vieux  paysans 
avaient  pu  me  fournir.  Voilà  un  ouvrage  qui,  pour  un  détail  que  nous 
avons  pu  fournir,  en  donne  mille,  tous  précis,  officiels,  topiques,  lumineux. 

L'état  de  l'agriculture,  les  relations  des  propriétaires  et  des  fermiers, 
les  méthodes  de  culture,  la  situation  des  travailleurs  agricoles,  les 
produits  de  l'agriculture,  les  mœurs,  habitations,  vêtements,  nourriture, 
police,  usages,  tout  y  est  étudié  à  fond,  dans  les  archives  départemen- 


CONCERNANT  LA  RÉVOLUTION  239 

taies,  dans  les  livres  spéciaux,  dans  les  brochures,  dans  les  articles  de 
revue. 

C'est  une  enquête  obstinée  et  achevée,  dont  les  résultats  sont  exposés 
avec  une  bonne  foi  absolue  et  une  impassible  impartialité,  dans  un  style 
aisé,  d'une  composition  parfaite.  Enquête  aussi  utile  à  l'économiste  qu'à 
L'historien  et  au  romancier.  On  me  pardonnera  de  penser  à  celui-ci  en 
matière  si  grave.  Mais  j'ai  voulu  indiquer  ainsi  combien  l'intérêt  de  cet 
ouvrage  est  complexe,  et  comment  il  s'impose  à  tous  ceux  qui  auront 
besoin  de  connaître  la  vérité  sur  la  vie  rurale  de  nos  grands-pères.  Que  de 
préjugés  il  est  destiné  à  détruire  !  Je  regrette  uniquement,  mais  vivement, 
que  M.  de  Galonné  ait  cru  devoir  laisser  son  œuvre  dans  la  période  docu- 
mentaire, période  que  la  grossièreté  démocratique,  le  scepticisme,  létroi- 
tesse  intellectuelle  et  l'affaissement  cérébral  de  quelques  rhéteurs  de 
basse  couche  voudraient  nous  imposer  comme  le  but  de  tout  effort  spi- 
rituel; mais  qui  est  à  la  philosophie  historique  ce  que  la  période  de  ges- 
tation est  à  la  période  d'éducation.  M.  de  Calonne  est  homme  à  se  joindre 
à  nous  pour  protester  contre  ce  bizarre  retour  à  la  barbarie,  et  j'espère  que 
dans  une  nouvelle  édition  de  son  livre,  il  voudra  tirer  les  conclusions, 
exposer  les  enseignements  et  les  rapprochements,  et  ne  pas  laisser  au 
lecteur  le  travail  ennuyeux  de  condamner  lui-même  ses  propres  préjugés. 

Pourquoi  ne  nous  donne-t-il  pas  plus  souvent  des  résumés,  vraiment 
profonds  et  lumineux,  comme  celui-ci  qui  est  bien  tout  le  résumé  du  livre? 

Le  paysan  jouit  d'un  bien-être  matériel  très  réel,  «  la  preuve  en  est  ceci 
«  que,  dans  les  cahiers  de  1788,  il  se  plaint  de  l'inégalité  des  impôts,  de 
«  l'obligation  de  la  milice,  des  charges  résultant  des  droits  seigneuriaux, 
«  mais  il  ne  déplore  pas  les  misères  de  sa  condition,  comme  ses  ancêtres 
«  l'ont  pu  faire  à  la  veille  des  Etats  généraux  de  1576  et  de  1614.  »  Voilà 
un  trait  de  philosophie  historique  qui  apporte  plus  de  lumière  que  cent 
documents,  parce  qu'il  les  résume  en  une  phrase  qui  saisit  par  sa  vérité. 

Gh.  d'Hérigault. 


ANECDOTES  ET  NOTIONS 


Marie-Antoinette  a  Fribotjrg.  —  Le  21  avril  1770,  sous  les 
plafonds  dorés  du  palais  de  ses  aïeux,  Marie-Antoinette  embras- 
sait, pour  la  dernière  fois,  sa  noble  mère  et  partait  pour  Versailles, 
dans  l'éclat  de  sa  beauté,  dans  la  fraîcheur  et  l'innocence  de  ses 
quinze  ans. 

Le  4  mai,  elle  traversait  le  Hœllenthal,  par  la  nouvelle  route 
qu'on  venait  de  faire  pour  elle  et  qu'elle  ne  devait  jamais  revoir. 

Quelques  heures  après  elle  arrivait  àFribourg-,  qui,  à  cette  époque, 
appartenait  encore  à  l'empire  de  Marie-Thérèse.  Là,  elle  était 
attendue  par  une  fidèle  population  qui,  de  génération  en  généra- 
tion, depuis  quatre  siècles,  n'avait  cessé  de  se  montrer  très  attachée 
au  gouvernement  de  l'Autriche.  Là,  elle  allait  s'arrêter  à  la  limite 
de  sa  patrie  allemande,  en  face  de  la  terre  de  France  sa  nouvelle 
patrie. 

Ceux  qui  se  plaisent  à  étudier  les  idées  et  les  mœurs  du  temps 
passé  seront  peut-être  curieux  de  savoir  de  quelle  façon  la  descen- 
dante des  empereurs  fut  reçue  dans  la  petite  capitale  du  Brisgau. 
Nous  empruntons  les  détails  de  cette  réception  au  récit  qui  en 
fut  fait  officiellement  et  imprimé  par  ordre  du  bourgmestre. 

Les  nobles  de  la  province  et  des  provinces  voisines  étaient  réunis 
depuis  plusieurs  semaines  pour  saluer  à  son  passage  la  fille  de  leur 
souverain. 

Les  hommes  examinaient  leurs  équipages  et  reconstituaient  leurs 
livrées  ;  les  femmes  préparaient  leurs  paniers,  crinolines  de  cette 
époque,  leurs  robes  à  queues,  leurs  parures  de  diamants  ;  les  bour- 
geois aussi  voulaient  se  montrer  dans  leur  plus  bel  apparat  et  fai- 
saient blanchir  les  façades  de  leurs  maisons  et  revernir  leurs 
portes.  Les  corporations  d'ouvriers  polissaient  leurs  insignes,  rajus- 
taient leurs  bannières,  nettoyaient  leurs  chefs-d'œuvre.  Toute  la 
bonne  ville  de  Fribourg  était  comme  une  ruche  d'abeilles  indus- 
trieuse, active,  bourdonnant,  travaillant,  s'agitant  à  l'approche  de 


ANECDOTES  ET  NOTIONS  241 

la  Reine.  Les  magistrats,  assemblés  dans  leur  salle  de  conseil,  dis- 
cutaient et  réglaient   le  programme  des  fêtes  et  des  cérémonies. 

On  construisait  une  salle  de  spectacle,  et  M.  de  Quaglio,  le 
hofmaler  (le  peintre  officiel)  de  l'électeur  du  Palatinat,  venait  lui- 
même  la  décorer.  On  faisait  venir  aussi  une  troupe  de  musiciens  et 
de  danseurs  du  théâtre  de  Manheim,  qui  était  considéré  alors  comme 
l'un  des  meilleurs  théâtres  de  l'Allemagne.  Enfin,  on  s'occupait 
avec  un  soin  particulier  de  l'hôtel  du  baron  Kageneck,  où  l'archi- 
duchesse devait  loger.  Près  de  là,  l'Université  érigeait  un  arc 
de  triomphe  revêtu  dans  toute  son  étendue  d'emblèmes  ingénieux, 
d'inscriptions  galantes  et  d'images  mythologiques.  L'aigle  et  le 
dauphin  y  occupaient  naturellement  une  très  grande  place,  le  lis 
et  la  rose  n'y  étaient  point  oubliés.  A  sa  sommité,  au-dessous  d'un 
diadème  royal,  sur  un  manteau  fleurdelisé,  les  armes  de  l'Autriche 
s'unissaient  à  celles  de  France;  sur  son  entablement  des  génies 
ailés  portaient  dans  leurs  mains  des  branches  d'olivier  et  des  bou- 
quets de  fleurs.  Aux  deux  côtés  de  son  vaste  portique,  l'architecte 
avait  placé,  dans  d'élégants  encadrements,  six  panneaux  peints  par 
un  habile  artiste,  qui  devaient  donner  aux  connaisseurs  une  haute 
idée  des  loyales  affections  du  classique  savoir  et  des  spirituelles 
combinaisons  de  l'Université. 

Le  premier  de  ces  panneaux  représentait  un  dauphin  voguant 
gaiement  sur  les  flots,  en  face  d'un  riant  paysage. 

Au-dessus  de  lui  voltigeait  une  allouette  et,  plus  haut,  l'amour 
souriait  à  ce  spectacle. 

Le  second  représentait  un  autre  joli  symbole,  une  abeille  sortant 
de  sa  ruche  surmontée  d'une  couronne  ducale,  et  s'en  allant  vers  un 
lis. 

Le  troisième,  ordonné  par  la  Faculté  de  théologie,  représentait 
un  temple  antique  ;  dans  ce  temple,  un  autel  de  marbre,  sur  lequel 
reposait  un  cœur  entouré  d'un  ruban  blanc. 

Le  quatrième,  réservé  à  la  Faculté  de  jurisprudence,  représen- 
tait un  magnifique  salon,  et  dans  ce  salon,  deux  portraits  placés  l'un 
en  face  de  l'autre  :  le  portrait  du  Dauphin  et  de  la  Dauphine. 

Sur  le  cinquième  panneau,  la  Faculté  de  médecine  avait  fait 
peindre  deux  amours   cultivant  des  lis  et  des  roses. 

Sur  le  sixième  enfin,  réservé  à  la  Faculté  de  philosophie,  on 
voyait  poindre  la  flèche  de  la  cathédrale  de  Strasbourg.  Un  amour 
volait  vers  cette  église  emportant  le  portrait  de  la  jeune  archi- 
duchesse. 


242  ANECDOTES  ET   NOTIONS 

Au-dessus  de  chaque  tableau  était  inscrite  une  galante  devise  ;  au 
bas,  une  poésie  latine,  avec  la  traduction  en  vers  allemands. 

Les  professeurs  faisaient  les  choses  en  conscience  et  n'oubliaient 
rien. 

Le  4  mai,  les  vieilles  cloches  de  Munster,  dont  une  date  de  l'an 
1258,  et  les  canons  annoncèrent  l'arrivée  de  Marie- Antoinette.  Sur  sa 
route  était  rangée  une  légion  de  jeunes  filles,  de  diverses  paroisses 
de  la  Forêt-Noire,  dans  leur  costume  national  ;  et  une  légion  de 
paysans,  parmi  lesquels  on  remarquait  ceux  du  romantique  district  de 
Hauenstein,  les  hommes  mariés  avec  leur  habit  noir  et  leur  longue 
barbe,  les  célibataires  avec  des  vêtements  rouges  et  le  menton  rasé. 
Les  magistrats  attendaient  la  princesse  dans  la  rue  Dreisam,  que 
le  peuple  appela,  dès  ce  jour,  la  rue  Dauphine.  Ils  la  conduisirent 
en  grande  pompe  à  sa  demeure. 

Le  soir,  les  édifices  publics,  les  maisons  des  particuliers,  hôtels 
nobiliaires,  ateliers  et  jardins,  échoppes  et  balcons,  tout  était  res- 
plendissant, et  la  flèche  delà  cathédrale,  illuminée  jusqu'à  la  cime, 
rayonnait  au  loin  comme  une  colonne  de  feu.  Magnifiquement 
illuminé  aussi  était  le  théâtre  où  les  célèbres  acteurs  voulaient  être 
applaudis  et  l'étaient  très  justement. 

On  jouait  la  Partie  de  Chasse  d'Henry  IV,  cette  jolie  pièce  de 
Collé,  puis  un  ballet  et  une  pantomine. 

Dans  le  ballet,  composé  par  M.  Fabiani,  directeur  de  l'opéra  de 
S.  A.  l'électeur  Palatin,  on  voyait  apparaître,  au  milieu  d'une  fête 
pastorale,  un  berger  nommé  Philind,  une  bergère  nommée  Thémire, 
tous  deux  épris  l'un  de  l'autre  et  soumis  à  de  cruelles  épreuves. 
Un  autre  berger  que  l'on  appelle  Sylvander  s'intéresse  à  leurs 
souffrances  et  enfin  récompense  leur  fidélité.  Sylvander,  c'est  le 
dieu  de  l'Amour,  qui,  pour  mieux  les  observer,  a  pris  un  rustique 
travestissement  \  il  les  conduit  près  de  son  autel  sur  lequel  brille  une 
flamme  céleste,  allume  à  ce  brasier  divin  un  flambeau  qu'il  donne 
à  Philind  et  offre  à  Thémire  un  autre  flambeau  allumé  à  celui  de 
son  époux.  Dans  la  pensée  de  l'honnête  Fabiani  le  berger  Philind 
et  la  bergère  Thémire  représentaient  le  Dauphin  et  la  Dauphine, 
longtemps  séparés  par  les  difficultés  diplomatiques  et  enfin  réunis 
par  un  noble  sentiment. 

Dans  la  pantomine  succédant  à  ce  galant  ballet,  les  divinités 
de  l'Olympe  descendaient  sur  la  scène  pour  assister  au  jugement 
de  Paris. 

Le  glorieux  fils   de   Priam  et  d'Hécube,  appelé   de  nouveau  à 


ANECDOTES   ET   NOTIONS  243 

décerner  la  palme  de  la  beauté,  n'hésitait  plus,  comme  sur  le  mont 
Ida.  Il  l'offrait  à  l'image  de  la  Dauphine.  La  superbe  Junon,  la 
fière  Minerve,  la  merveilleuse  Vénus  ratifiaient  elles-mêmes  hum- 
blement sa  sentence  et  le  public  applaudissait  à  cet  accord  des  trois 
jalouses  déesses. 

Le  lendemain,  les  magistrats  offrirent  à  la  charmante  Dauphine 
une  parure  de  grenat  d'une  rare  perfection.  Les  jeunes  filles  de  la 
campagne  lui  présentèrent  ensuite  des  guirlandes  et  des  bouquets 
de  fleurs  ;  les  étudiants  de  l'Université,  les  diverses  corporations 
dénièrent  devant  elle,  musique  en  tête,  enseignes  déployées,  et  les 
tonneliers  eurent  l'honneur  de  danser  sous  ses  yeux  leur  danse 
traditionnelle. 

Tout  le  monde  désirait  s'approcher  d'elle  ou  tout  au  moins  la 
voir,  et  ceux  qui  étaient  parvenus  à  la  voir,  ne  fût-ce  qu'un  ins- 
tant, disaient  que  jamais  ils  ne  l'oublieraient,  tant  il  y  avait  de 
douceur  dans  son  regard,  d'innocence  dans  son  sourire  et  de  grâce 
infinie  dans  tous  ses  mouvements. 

Son  souvenir  est,  en  effet,  resté  populaire  dans  ce  petit  pays. 
Maintenant  encore,  l'hiver,  dans  les  veillées  du  soir,  plus  d'une 
brave  femme  de  Brisgau  ou  de  la  Forêt-Noire  répète  à  son  enfant 
ce  qu'elle  a  entendu  raconter  par  sa  mère  des  fêtes  de  Fribourg  et 
de  l'angélique  aspect  de  Marie- Antoinette. 

Le  6,  elle  partit  :  ce  jour-là  même  elle  s'arrêta  encore  sur  le  sol 
germanique  dans  l'ancienne  abbaye  de  Schuttern. 

Le  7,  elle  était  en  France. 

Entre  Kehl  et  Strasbourg,  dans  une  île  du  Rhin,  appelée  l'île 
des  Epis,  on  avait  construit  un  pavillon  où  Marie-Antoinette 
devait  être,  selon  les  usages  diplomatiques,  remise  par  M.  de 
Mercy,  ambassadeur  de  Marie-Thérèse,  à  M.  le  Comte  de  Noailles. 
ambassadeur  de  Louis  XV.  Là,  une  loi  d'étiquette  l'obligeait  à  se 
dépouiller  de  tous  les  vêtements  qu'elle  avait  apportés  de  Vienne, 
pour  prendre  ceux  qui  lui  étaient  envoyés  de  Paris.  Là,  elle  disait 
adieu  aux  dames  et  aux  gentilshommes  qui  l'avaient  accom- 
pagnée dans  son  voyage  et  qui  retournaient  en  Autriche. 

Le  pavillon  où  s'accomplissaient  ces  préliminaires  du  royal 
mariage  était  tapissé  de  tentures  des  Gobelins,  représentant  les 
scènes  les  plus  terribles  de  la  mythologie  grecque. 

Sur  le  Rhin,  sur  la  noble  ville  de  Strasbourg,  sur  la  magnifique 
plaine  d'Alsace,  sur  les  cimes  des  Vosges  et  des  collines  du  Brisgau, 
s'étendait  un  voile  sinistre. 


244  ANECDOTES   ET    NOTIONS 

Dès  le  matin,  le  ciel  était  chargé  de  gros  nuages  noirs.  Tonte  la 
journée,  la  pluie  tomba  à  torrents  et  la  jeune  Dauphine  de  France 
emportait,  sur  la  route  de  Versailles,  l'instruction  rédigée  par  son 
père  l'empereur  François,  la  tendre  instruction  dans  laquelle  ce 
religieux  souverain  disait  :  Mes  chers  enfants,  je  vous  recommande 
de  prendre,  tous  les  ans,  deux  jours  pour  vous*  préparer  à  la  mort, 
comme  si  vous  étiez  sûrs  que  ce  sont  les  deux  derniers  jours  de 
votre  vie. 

(X.  Marmier.  Histoire  d'un  Musicien.) 


Mai  1794.  —  La  dépense  journalière  pour  la  subsistance  de  l'ar- 
mée est  d'environ  5  millions  par  jour. 


Lâcheté  révolutionnaire.  —  II  thermidor.  Exécution,  sur  les 
7  heures  du  soir,  entre  le  pont  tournant  des  Tuileries  et  les 
Champs-Elysées,  de  soixante-onze  hommes  de  la  Commune  de  Paris. 

Ils  marchent  à  la  mort  et  la  reçoivent  avec  peu  de  courage. 

Des  femmes,  en  les  voyant  passer,  disoient  qu'ils  étoient  des  lâches 
et  qu'ils  n'alloient  pas  à  la  mort  avec  la  même  fermeté  que  les. 
innocens  qu'y  avoit  envoyés  Robespierre. 

(Almanach  des  Gens  de  bien.) 


Epitaphe  de  Carrier. 

Homme,  qui  que  tu  sois,  méchant  ou  généreux, 
Japonais  ou  Lapon,  de  la  Chine  ou  de  Rome, 
Bénis  le  ciel:  ici  pourrit  le  tronc  hideux 
De  ï ennemi  de  l'homme. 
Tremblez,  suj  ets  de  Lucifer  : 
Carrier  voudra  noyer  l' enfer. 


La  magistrature  élue.  —  Les  juges  de  paix  sont,  en  général, 
peu  éclairés  et  même  mauvais.  Ils  ont  une  morgue  et  une  exagé- 
ration fâcheuses.  En  général,  ils  abusent  de  leur  titre  et  de  leur 
nomination  par  le  peuple.  Leurs  greffiers  commettent  souvent  des 
exactions  criminelles. 

Les  jurys  d'accusation  et  de  jugement  sont  détestables  par  leur 
ignorance. 

(Fourcroy,  Rapport  officiel  sur  les  départements  de  l'Ouest,  an  IX.) 


/"*  plaît  Le/  caia  chaayeej  eijcuij. 
Lej  mauacrrj'i'Aoïjnm^it  Jalti,  'ce  Lyon,, 
1k  Ùl  Vendée,  'o'e.  Paru  Kx. .  K?t  ■ 


ï".  3"  et  h"  plaiti  Lu yrtmuMei,  le/  m.ouchti. 
et  lej  mouc/icroih/. 
L  ej  Jaculiiru  et  Jacoéineo  lej  tA,arahn/  et  teute,  la, 

-  -■,-;■  y 


acharne/  leurieihirciait  Itjtanc 
Et  li  Loire  et  k  Hhêne,  ont  été  tewtj  "o\  Jaruj . 


vrhuxtuJtJ 


DfjjakjJacobu 

AUoitnt  par  tout  prûkant  Iturj  maxirnu  ajjrciuej. 


{"plaie,  La  mortalité,  iur  le/  animaux. . 
Lajamtat  atû  forant  lk  tuer  lej   ditenj  et  autre/ 
animaux  'oomtitiaucj  et de  Je  nourrir oc  leur  chair. 


b" plaie  Lu  ularcj. 
Le    jQmer-    q   „ioy*j  Jourcc,  Oc  la  muero 
lùre  lej  maux    ou  wpj. 


Coinne    le/  citoyen/  en  ùutte  aux,  coup/oujort 
Lajamine   parut  et  hâta,  notre,  man. 


Q  papier  déloyal  a  ccuuc  la  tnueres 

D'un  peuplée  rentier/  au'il  ronge,  et  ou  il  ulcère. 


LES  DIX  PLAIES  DE  LA  FRANCE  RÉVOLUTIONNAIRE 
(Collection  du  M'*  de  Biencourt.) 


LA    DIPLOMATIE   RÉVOLtTIONMIRE 


APERÇUS   TIRES   DE   PLUSIEURS   PUBLICATIONS  RÉCENTES 


Notre  histoire  diplomatique  durant  la  période  qui  s'étend  de  la 
convocation  des  Etats  généraux  en  1789,  jusqu'au  Consulat  et  au 
rétablissement  de  nos  relations  avec  l'Europe,  serait  à  beaucoup 
d'égards  l'histoire  du  conflit  des  idées  révolutionnaires  avec  les 
idées  monarchiques  durant  cette  période  agitée.  Elle  n'est  pas  faite  ; 
il  n'est  pas  probable  qu'elle  le  soit  jamais  d'une  manière  complète. 
Tout  cela  est  mort  plus  ou  moins.  Le  souci  des  historiens  est 
ailleurs.  Il  y  aurait  de  quoi  la  faire,  dans  les  chancelleries,  dans 
les  dépôts  publics,  dans  les  mémoires.  Plusieurs  générations  d'écri- 
vains n'y  suffiraient  pas.  On  en  esquissera  un  morceau  de  temps  en 
temps.  L'ensemble  n'est  pas  destiné  à  être  recueilli. 

Les  annalistes  français  de  la  Révolution  n'ont  guère  insisté  sur 
ce  côté  des  choses. ^Ils  avaient  assez  de  raconter  les  événements  de 
l'intérieur  et  les  opérations  militaires.  Cette  besogne  était  à  la 
hauteur  de  leur  dessein.  Il  n'y  a  pas  d'impartialité  à  leur  demander. 
Ils  n'ont  pas  eu  en  vue  d'écrire  l'histoire,  sine  ira  aut  studio. 
Tous  poursuivent   un   projet  particulier. 

M.  Thiers  est  un  apologiste  du  succès,  qui  expose  les  faits  dans 
l'intérêt  de  l'opposition  libérale  de  la  Restauration,  dont  il  est 
membre.  Il  a  sa  carrière  politique  à  faire  au  moment  d'écrire  son 
Histoire  de  la  Révolution.  Le  reste  lui  est  indifférent.  Ce  n'est  pas 
l'étude  de  la  diplomatie  révolutionnaire  qui  l'aurait  aidé  beaucoup 
dans  cette  tâche.  Il  aurait  fallu  faire  des  aveux  pénibles  et  ces 
aveux  lui  auraient  nui.  D'autre  part,  les  pièces  lui  faisaient  défaut. 

Louis  Blanc  obéit  à  d'autres  visées.  Il  a  plus  travaillé  ce  sujet  que 
M.  Thiers,  dont  il  n'a  ni  le  talent  littéraire,  ni  la  modération  rela- 
tive, ni  le  mérite  d'homme  d'Etat.  11  se  propose  surtout  de  pour- 
T.  11.  —  octobre  1883  17 


246  LA  DIPLOMATIE  RÉVOLUTIONNAIRE 

suivre,  après  qu'elles  n'existent  plus,  les  opinions,  les  institutions 
et  les  personnes  de  l'Ancien  Régime,  et  de  s'édifier  là-dessus  un 
piédestal  ;  entreprise  généreuse  et  sans  péril.  On  sait  qu'il  avait 
fait  contre  la  société  bourgeoise,  pourtant  issue  de  la  Révolution, 
le  serment  d'Annibal.  La  diplomatie  n'avait  rien  à  voir  dans  cette 
affaire. 

Michelet  est  un  fort  ténor.  Ce  qui  l'intéresse  dans  la  Révolution, 
c'en  est  le  caractère  antichrétien.  C'est  aussi  l'originalité  du  crime  : 
il  aime  le  pittoresque. 

Le  peintre  des  Girondins  n'a  pas  plus  de  bonne  foi  historique. 
Son  œuvre  est  une  suite  de  tableaux  oratoires  destinés  à  faire  de 
l'effet.  Elle  lui  fournira  l'occasion  d'écrire  plus  tard  :  Trois  mois 
au  pouvoir.  Ces  trois  mois  n'ont  pas  ajouté  à  sa  gloire,  mais  il  ne 
prévoyait  pas  ce  qui  arriverait. 

A  part  ceux  qui  ont  écrit  sur  les  faits  généraux  du  temps,  les 
pamphlets,  les  documents,  les  pièces  diverses  abondent.  Il  y  en  a 
qui  ont  traita  la  diplomatie.  Ils  ne  l'éclairent  pas;  ils  empêche- 
raient plutôt  d'y  entendre  quelque  chose.  On  y  chercherait  en  vain 
des  renseignements.  Ils  n'ont  qu'un  intérêt  de  polémique  ou  se 
bornent  à  des  personnalités.  Les  faits,  quand  il  y  en  a,  auraient 
besoin  d'être  vérifiés,  confrontés,  discutés.  Ordinairement,  ceux 
qui  les  avancent  parlent  à  l'aventure,  tronquent  ce  qu'ils  ont  dans 
la  main,  ou  n'ont  que  des  lambeaux  propres  à  les  induire  en 
erreur  comme  ceux  qui  les  lisent.  Au  fait,  ils  veulent  persuader  ; 
des  preuves  leur  seraient  inutiles,  et  il  est  difficile  d'en  avoir.  Les 
chancelleries  gardent  leurs  secrets,  les  acteur^fee  taisent.  On  voit 
des  effets  ;  on  raisonne  dessus.  Les  causes  échappent  ;  on  est  réduit  à 
les  deviner,  et  on  ne  s'en  donne  pas  la  peine.  Enfin,  on  est  trop 
près  des  événements.  Ils  n'ont  pas  eu  le  temps  de  se  refroidir,  ni 
ceux  qui  les  considèrent,  celui  de  se  rasséréner.  Avant  d'en  pou- 
voir juger  de  sang-froid,  il  sera  nécessaire  que  les  passions  tom- 
bent, que  les  intérêts  changent,  que  ceux  qui  ont  du  pouvoir  ou 
de  la  responsabilité  aient  disparu,  car  ils  désirent  n'avoir  pas  à 
poser  devant  un  tribunal,  fût-ce  celui  de  l'histoire  dont  les  sen- 
tences n'ont  pas  de  sanction.  C'est  pourquoi  l'histoire  avant  de 
pouvoir  s'écrire,  à  moins  que  ceux  qui  la  font  ne  consentent  à 
l'écrire  eux-mêmes,  a  toujours  besoin  de  quelque  perspective. 

Cependant,  durant  ces  dernières  années,  des  travaux  nombreux, 
quelques-uns  d'une  importance  véritable,  ont  été  publiés,  qui 
peuvent  servir  à  jeter  quelque  lumière  sur  la  situation  diploma- 


T"  ptaiv  lii  tonntmj. 
Le    Tréiuial     rei/ctutionnairt.. 


S" ptatt,    h   Jautertttv. 
Onnmujcwej     çnvouij  liaju  tej  Dtflurfementj 

Carras;     Coltût  t    Frfrarv,J<tJCp/l  /t  Eoru.  Kac- 


IMTrtùiuiat  dr  jang    a&rj  Icuiçort  la.Joiïàr 
Ntbiz*-  nthtt,  Jai/onù,  tout  était  mu  enpowtlrti. 


i ^^ /      

Fe'rom  frotonJuÀJ   Da/u  ttj  Département/ 
ComUtn  votre  pajJCLùe  a  caUfii  "de.  Iturmenu 


lu ~  plaie  flore  dej  premierj  ncj 
lieqwuitLon. 


Dam  Leur  cweuptemtitt  à  cemonjtrt  odieux, 
Ils  préjmtDitnt  t meeru  om  ton  ni!)tiit  qiiaur.  Dieux.. 


aeunej  vitrr/rj  pleure^  i/o 


ILUiCV      VLZIUTTJ      Wlt-U/C^    L'^UV    1 1  U  'i»  ' A,  fTHtt     VÇIA 

L  tmptîouaoit  Mar--1  ' 


LES  bl\  PLAIES  DE  LA  FRANCE  REVOLUTIONNAIRE 


(Collection  du  .Mis  de  Biencourt.) 


LA    DIPLOMATIE  RÉVOLUTIONNAIRE  247 

tique  de  l'époque  révolutionnaire.  La  plupart  sont  des  travaux 
partiels,  c'est-à-dire  des  épisodes  de  l'histoire  diplomatique  du 
temps.  Sans  qu'il  y  ait  d'instruction  générale  à  y  puiser,  on  y  peut 
saisir  néanmoins  un  caractère  uniforme.  Tous  mettent  en  relief  la 
violence  des  procédés  diplomatiques  de  la  Révolution  et  l'infériorité 
lamentable  du  personnel  qu'elle  emploie.  Ces  procédés  ont  réussi 
et  ce  personnel  a  obtenu  du  succès.  Il  y  avait  des  armées  derrière 
eux;  ce  ne  fut  pas  leur  mérite  qui  leur  valut  de  triompher.  Ils 
ont  prouvé  une  fois  de  plus  par  leur  exemple,  que  le  mépris  ne 
suffit  pas  contre  l'indignité  des  moyens  et  l'indignité  des  personnes. 

Parmi  les  travaux  récents  de  nature  à  faire  ressortir  cette  vérité, 
il  convient  de  mettre  au  premier  rang  l'ouvrage  considérable  con- 
sacré, par  M.  Frédéric  Masson ,  à  décrire  les  vicissitudes  du 
ministère  des  affaires  étrangères  durant  la  période  qui  s'étend  de 
l'année  1787  à  l'année  1804  4.  La  diplomatie  révolutionnaire  est 
ailleurs,  mais  l'œuvre  de  M.  Frédéric  Masson  montre  par  quels 
instruments  elle  était  dirigée.  «  Il  m'a  semblé,  dit  l'auteur  du 
Département  des  affaires  étrangères,  dans  sa  préface,  que  l'his- 
toire des  ambassadeurs  exigeait  un  travail  spécial,  soit  qu'on  prît 
chaque  légation  pour  en  examiner  les  divers  titulaires,  soit  qu'on 
tentât  des  vues  d'ensemble  sur  chaque  époque.  »  Evidemment,  et 
on  ne  saurait  trop  le  répéter,  ce  ne  peut  être  ni  l'œuvre  d'un  jour 
ni  celle  d'un   homme. 

Le  livre  de  M.  Frédéric  Masson  est  une  mine  de  faits  inédits, 
encore  plus  qu'un  inventaire  du  personnel  et  des  règlements  inté- 
rieurs introduits  au  ministère  des  affaires  étrangères  pendant 
vingt  ans.  Une  belle  leçon  à  y  prendre  est  la  notion  de  l'instabi- 
lité qui  se  manifeste  dans  nos  relations  extérieures  dès  l'année 
1789.  Partout  les  intérêts  sont  négligés  ou  niés  ;  les  personnes  et 
les  choses  se  succèdent  comme  les  images  au  foyer  d'une  lanterne 
magique.  «  Gomment,  dit  M.  Frédéric  Masson,  comment  relier 
ces  monologues,  comment  rattacher  les  uns  aux  autres  ces  hommes 
sans  lien  historique,  sans  unité  politique,  ballottés  à  la  vérité  par  le 
même  flot,  mais  n'ayant  de  pareil  que  le  titre  qu'ils  portaient  ? 
Gomment  envisager  d'ensemble  des  événements  dont  les  uns 
appartenaient  au  ministère  et  dont  les  autres  étaient  du  domaine 


1  Le  Département  des  affaires  étrangères  pendant  la  Rèoolution  (1787-1804), 
par  Frédéric  Masson,  bibliothécaire  du  ministère  des  affaires  étrangères,  1  vol.  in-8°. 
Paris,  1877  (plans). 


248  LA   DIPLOMATIE   RÉVOLUTIONNAIRE 

général?  »  Il  n'y  faut  pas  songer.  Pourtant,  il  y  a  un  esprit  qui 
erre  sur  les  hommes  et  les  choses,  comme  une  chaloupe  sur 
une  mer  sans  limites.  Cet  esprit  est  l'esprit  de  destruction.  A  cet 
égard,  tout  le  monde,  au  ministère  des  affaires  étrangères  et  dans 
les  ambassades,  comme  à  la  tribune  et  dans  les  clubs,  collabore  à 
la  même  tâche. 

On  a  été  obligé  de  mettre  de  l'opiniâtreté  à  détruire.  La  tradi- 
tion et  le  sens  commun  s'étaient  unis  pour  résister.  Néanmoins,  dès 
l'année  1792,  ils  ont  perdu  pied.  Le  personnel  diplomatique  n'existe 
plus.  Il  en  survit  quelques  épaves.  Ce  n'est  pas  ce  qu'il  y  a  de 
meilleur.  Ces  épaves,  ce  sont  les  gens  qui  sacrifient  leur  opinion  et 
leur  honneur  à  leur  carrière.  Dans  les  ambassades,  les  vieux  servi- 
teurs de  l'État,  dégoûtés  du  service,  suspects  à  ceux  qui  les 
emploient  et  à  ceux  auprès  desquels  ils  sont  accrédités,  se  retirent 
l'un  après  l'autre.  Dans  les  bureaux  de  l'administration  centrale, 
Dumouriez,  devenu  ministre  des  affaires  étrangères  —  15  mars, 
13  juin  1792  —  et  qui  estime  qu'à  une  situation  nouvelle  il  faut 
des  hommes  nouveaux,  renvoie  le  personnel  en  bloc.  C'était  se 
priver  à  la  fois  de  spécialités  et  de  travail,  car  on  n'avait  pas 
d'autre  personnel  ;  il  serait  indispensable  d'en  créer  un  autre.  Le 
marquis  de  Chambonas,  le  chevalier  Bigot  de  Sainte-Croix,  succes- 
seurs de  Dumouriez,  les  derniers  ministres  de  la  monarchie  et  les 
créatures  de  La  Fayette,  assistent  impuissants  à  l'agonie  de  ce  qui 
existe. 

Enfin  Lebrun,  dit  Lebrun-Tondu,  ministre  des  affaires  étran- 
gères, du  10  août  1792  au  21  juin  1793,  ce  qui  est  une  longue 
carrière  ministérielle  par  un  temps  pareil,  voit  éclore  la  diplo- 
matie nouvelle.  Ce  n'est  plus  une  diplomatie,  mais  une  tourbe 
d'agents  secrets,  dont  le  savoir  professionnel  se  borne  à  corrompre 
ou  à  essayer  de  corrompre  ;  et  souvent  ce  sont  eux  que  l'on 
corrompt  à  prix  d'argent.  On  a  rompu  avec  le  monde  entier.  La 
commune  de  Paris  gouverne,  d'abord  seule,  puis  concurremment 
avec  la  Convention  qu'elle  tient  sous  le  joug  jusqu'au  9  thermidor. 
En  matière  diplomatique,  la  Gironde  n'aurait  pas  voulu  descendre 
jusque-là.  La  faction  des  Hommes  d'Etat,  comme  elle  était  désignée 
par  ses  adversaires,  aurait  voulu  conserver  à  la  diplomatie  fran- 
çaise un  semblant  d'organisation  plutôt  que  d'existence.  Son  idéal 
était  la  Constitution  de  1791,  moins  le  Roi.  Elle  aspirait  à  con- 
server la  paix  au  dehors,  à  garder  quelques  rapports,  sinon  des 
alliances,  avec  divers  Etats   auprès   desquels  elle   aurait  eu  des 


L  \    DIPLOMATIE  RÉVOLUTIONNAIRE  249 

agents  modérés,  parlant  correctement,  qui  ne  se  seraient  pas  pré- 
senta vêtus  de  la  carmagnole,  à  l'audience  des  souverains.  En 
pratique,  la  diplomatie  de  la  (Vironde  se  réduit  à  des  règlements 
d'uniforme:  —  L'Etat  aura,  dans  chacune  des  capitales  de  l'Europe, 
une  maison  convenable  à  bail,  fournie  de  meubles,  de  vaisselle,  de 
voitures  et  confiée  à  un  gardien  qui  sera  chargé  de  remettre  des 
états  de  ce  qu'il  achètera  *.  —  On  n'oubliait  pas  la  livrée  des 
domestiques.  Ils  devaient  porter  un  frac  bleu,  à  double  rangée  de 
boutons  et  à  passe-poil  rouge  :  ils  auraient  un  gilet  rouge,  une 
culotte  blanche,  un  chapeau  uni  avec  une  ganse  d'argent.  Le 
bouton  du  chapeau  serait  blanc  et  porterait  ces  mots  :  mission 
française. 

La  chute  de  la  Gironde  coupa  court  à  ces  grands  projets.  Il  n'y 
eut  guère  plus  de  diplomatie  ni  de  relations  extérieures,  sauf  des 
relations  canoniques,  selon  l'expression  de  Peltier,  rédacteur  des 
Actes  des  Apôtres.  Ce  n'est  pas  que  les  employés  manquassent  au 
ministère  des  affaires  étrangères.  Il  n'y  en  avait  que  quarante  et  un 
en  1789:  il  y  en  avait  soixante-quatorze  au  mois  d'avril  1793,  et 
soixante-dix-huit  en  juin.  Ils  ne  faisaient  rien,  comme  de  juste. 
Les  administrations  étaient  devenues  des  vaches  à  lait,  à  l'usage 
des  sans-culottes.  Quelques  vieux  employés  dont  on  n'avait  pu  se 
passer,  continuaient   la  correspondance. 

Les  jours  où  il  y  a  une  question  à  régler  avec  un  Etat,  une 
rupture  immédiate  se  produit.  Le  langage  dont  on  use  rend  les  rela- 
tions impossibles.  Un  contemporain  esquisse  à  grands  traits,  dans 
les  termes  suivants,  le  tableau  d'une  administration  publique  sous 
la  Terreur  :  «  Les  salles  que  nous  traversions  étaient  inondées  de 
commis  occupés  au  travail.  —  On  doit  faire  beaucoup  de  besogne 
avec  un  si  grand  nombre  d'employés,  observa  l'Anglais.  —  Au  con- 
traire ;  si  vous  en  exceptez  quelques-uns  d'anciens,  tous  ces  employés 
viennent  d'être  placés  là  depuis  un  mois.  Ce  sont  les  parents, 
les  amis,  les  perruquiers  mêmes  des  députés.  —  Comment  !  des 
perruquiers  ;  vous  riez,  sans  doute  ?  —  Je  vous  dis  vrai.  En 
voilà  un  au  fond  de  cette  salle,  qui  me  coiffait,  encore  avant-hier. 
Son  nom  est  Galvet  :  il  m'a  dit  qu'il  allait  entrer  premier  commis 
au  bureau  de  la  finance  ;  et  il  n'a  pas  menti.  Il  écrit  comme  une 
femme   et   n'a   pas   d'orthographe.  Mais  il  est  républicain,    et    a 


1  Voir  dans    Masson  :  Le  Départe  ment  des  affaires  étrangères,  pp.   238  et  sui- 
vantes, le  mémoire  au  projet  soumis  au  Comité  de  salut  public  au  mois  de  mai  1793. 


250  LA   DIPLOMATIE   REVOLUTIONNAIRE 

obtenu  cette  place  en  prouvant  qu'il  s'était  battu,  au  10  Août, 
contre  les  Suisses.  —  Quel  travail  peut-il  faire?  —  Aucun.  Il 
raconte  ses  exploits,  taille  tant  bien  que  mal  sa  plume,  dénonce  les 
commis  qui  ne  pensent  pas  comme  lui  et  touche  ses  appointements 
au  bout  du  mois.  —  Mais  qui  fait  la  besogne?  —  Le  petit  nombre 
d'anciens  employés  qu'on  a  gardés  par  nécessité.  —  Ils  ne  peuvent 
y  suffire  ?  —  Aussi  tout  est  arriéré  et  dans  le  plus  grand  désordre  ; 
on  ne  peut  souvent  y  retrouver  ses  pièces.  —  En  est-il  de  même 
dans  toutes  les  parties  du  gouvernement?  —  C'est  la  même 
chose  *.  » 

Les  dépenses  n'avaient  pas  plus  diminué  que  le  nombre  des  em- 
ployés. Lors  de  son  passage  aux  affaires  étrangères,  Dumouriez 
avait  obtenu  un  crédit  extraordinaire  de  six  millions,  à  employer 
comme  il  l'entendrait,  c'est-à-dire  six  millions  de  fonds  secrets.  Là 
dessus,  il  avait  dépensé  deux  millions  cent  six  mille  livres  au 
moment  de  son  départ.  A  quoi?  Il  avait  payé  cinq  cent  mille  livres 
aux  Liégeois  et  aux  Belges  insurgés.  Des  agents  politiques  prê- 
chaient la  liberté  à  ces  mêmes  Belges  aux  frais  du  ministère  des 
affaires  étrangères  et  coûtaient  fort  cher.  Ce  ne  sont  que  des  inci- 
dents. 

Il  n'y  avait  presque  plus  d'ambassadeurs  à  entretenir.  Des 
espions  en  tenaient  lieu.  En  août  1792,  un  d'entre  eux  délégué  en 
Angleterre,  où  Chauvelin  représentait  officiellement  la  France, 
coûtait  douze  mille  livres,  et  en  septembre  trente-huit  mille  cent 
vingt-trois  livres.  C'était  le  comte  Gorani,  qui  défrayait  les  asso- 
ciations fondées  en  vue  de  soutenir  les  idées  françaises.  Le  budget 
était  au  pillage.  Quand  un  ministre  n'avait  pas  de  fonds  à  fournir 
aux  délateurs,  un  autre  venait  à  son  secours.  Un  seul  agent  de  la 
police  secrète  de  Paris,  nommé  Pourvoyeur,  recevait  trois  mille 
cinquante  livres  par  mois,  des  affaires  étrangères.  Ses  employés 
rédigeaient  la  Gazette  nationale.  Parmi  eux,  Frêron  touchait 
quinze  cents  livres  par  mois.  Chamfort  en  avait  six  cents. 

Comment  Chamfort  s'était- il  embarqué  dans  cette  galère  ?  Il  était 
si  pauvre,  la  pauvreté  l'avait  rendu  envieux.  Il  avait  la  maladie  qui 
fait  les  Jacobins.  Il  n'avait  pas  hésité  à  se  faire  sans-culotte.  Plus 
tard  il  se  repentit  ou  plutôt  l'envie  se  retourna  contre  lui-même. 
Au  lieu  d'envier  les  grands  de  l'Ancien  Régime,  qui  étaient  proscrits, 


1  Les  Tuileries,  par  Roussel  d'Epinal,  t.  II, p.  57,  ouvrage  cité  par  M.  Fr.  Masson 
Le  Département,  etc.,  p.  257. 


LA   DIPLOMATIE   RÉVOLUTIONNAIRE  251 

il  envia  leurs  successeurs.  «  Quand  il  vit,  dit  Chateaubriand,  — 
Mémoires  d'outre-tombe,  —  que  sous  la  Révolution  il  n'arrivait  à 
rien,  il  tourna  contre  lui-même  les  mains  qu'il  avait  levées  sur  la 
Société.  Le  bonnet  rouge  ne  parut  plus  à  son  orgueil  qu'une  autre 
espèce  de  couronne,  le  sans-culottisme  qu'une  sorte  de  noblesse, 
dont  Marat  et  Robespierre  étaient  les  grands  seigneurs.  Furieux  de 
retrouver  l'inégalité  des  rangs  jusque  dans  le  monde  des  douleurs 
et  des  larmes,  condamné  à  n'être  encore  qu'un  vilain  dans  la 
féodalité  des  bourreaux,  il  se  voulait  tuer  pour  échapper  aux  supé- 
riorités du  crime.  »  Le  coup  de  rasoir  qu'il  se  donna  était  mal 
ajusté. 

Avec  Chamfort  et  Fréron,  le  ministère  des  affaires  étrangères 
soudoyait  aussi,  à  la  Gazette  nationale,  Fabre  d'Eglantine  et  Kock, 
père  du  romancier  Paul  de  Kock. 

Ces  exemples  ne  sont  que  des  échantillons.  Ce  que  Dumouriez 
faisait  à  la  Gazette  nationale,  en  Belgique  et  en  Angleterre,  ses 
successeurs  comme  ceux  qui  l'avaient  précédé,  non  au  ministère, 
mais  dans  les  comités,  le  faisaient  en  Espagne,  en  Italie,  en  Suisse, 
en  Hollande,  en  Allemagne.  Cette  diplomatie  avait  remplacé  l'an- 
cienne. On  commandait  des  pamphlets,  on  les  faisait  traduire  en 
diverses  langues.  On  avait  créé  des  ateliers  que  dirigeait  Condor- 
cet.  Lui-même  a  fabriqué  une  série  de  ces  pamphlets  destinés  à 
l'exportation.  Une  fois  prêts,  on  les  expédiait  en  ballon  au  delà  des 
frontières,  où  on  les  envoyait  colporter,  comme  en  témoigne  ce 
billet  de  Roland  à  Lebrun,  daté  du  26  août  1792  :  «  Je  vous  envoie, 
mon  cher  collègue,  M.  Henry  Clémence,  que  vous  présentera 
M.  Merlin.  Il  part  en  ce  moment  pour  la  frontière  ;  il  y  porte  des 
imprimés  et  va  apostoliser  pour  la  bonne  cause.  Il  faut  que  les 
fonds  des  affaires  étrangères  concourent  à  cette  dépense  :  vous  en 
conférerez  avec  ces  messieurs.  Je  vous  salue,  Roland.  » 

La  théorie  et  la  pratique  des  politiciens  de  la  Constituante,  de  la 
Législative  et  de  la  Convention  à  ses  débuts,  n'ont  eu  qu'un 
résultat,  celui  de  briser  l'instrument  que  Louis  XI,  Louis  XII, 
Catherine  de  Mèdicis,  Henri  IY,  Richelieu  et  Louis  XIY  avaient 
mis  trois  siècles  à  forger.  Les  relations  nécessaires  de  la  Révolu- 
tion avec  les  Etats  étrangers  la  forcèrent  d'avoir  une  diplomatie 
nouvelle.  Provisoirement  elle  est  telle,  qu'elle  n'est  pas  aisée  à 
décrire.  Quelques  épisodes  (et  les  recherches  des  érudits  et  des 
historiens  ne  permettent  jusqu'ici,  nous  l'avons  dit,  d'en  connaître 
que  des  épisodes)  pourront  servir  à  la  juger. 


252  LA  DIPLOMATIE   REVOLUTIONNAIRE 


LE   PACTE   DE   FAMILLE. 

En  dehors  du  territoire,  la  monarchie  française  du  XVIIIe  siècle 
léguait  à  la  Révolution  deux  grands  intérêts  à  défendre.  L'un  était 
à  Rome,  métropole  de  l'Église  de  France,  l'autre  en  Espagne.  Il 
subsiste  plus  d'un  mystère  dans  les  rapports  de  la  Révolution  avec 
le  gouvernement  espagnol  avant  le  Consulat,  mais  on  en  peut  dès 
aujourd'hui  apercevoir  l'ensemble1. 

Depuis  1761,  les  deux  branches  française  et  espagnole  de  la 
maison  de  Bourbon  étaient  liées  par  un  traité  spécial  dit  pacte  de 
famille.  Quoi  qu'en  dise  le  titre  du  traité,  ce  n'était  pas  une  alliance 
exclusivement  dynastique.  C'était  une  alliance  politique  et  com- 
merciale également  avantageuse  aux  deux  pays,  qui  désiraient 
résister  de  concert  à  la  prépondérance  maritime  de  l'Angleterre. 
Les  parties  contractantes  l'entendaient  ainsi  ;  le  sentiment  des  deux 
nations  était  unanime.  De  fait,  l'alliance  espagnole,  conclue  au  fort 
de  la  guerre  de  Sept  Ans,  avait  été  très  utile  à  la  France.  Elle  lui 
devait  de  n'avoir  pas  été  alors  complètement  écrasée.  Sans  cette 
alliance,  le  traité  de  1763  aurait  été  plus  désastreux  qu'il  ne  le  fut. 
En  1781,  pendant  la  guerre  de  l'Indépendance  américaine,  l'Es- 
pagne avait  encore  prêté  à  son  alliée  un  concours  efficace. 

Les  économistes  français  étaient  d'accord  sur  la  nécessité  de 
maintenir  le  Pacte  de  famille...  «  Ce  sont,  écrivait  Favier,  en 
1773,  à  propos  de  ces  clauses  du  Pacte  de  famille,  des  liaisons  natu- 
relles, nécessaires  et  indissolubles,  fondées  sur  l'intérêt  commun  et 
invariable  des  deux  puissances.  »  Leur  commerce,  leur  marine  et 
leur  empire  colonial  en  dépendaient.  Après  la  convocation  des  Etats 
généraux,  l'opinion  française  n'avait  pas  varié  à  cet  égard.  On  en 
eut  la  preuve  en  1790. 

Des  difficultés  avaient  surgi  entre  l'Espagne  et  l'Angleterre. 
L'Espagne  craignait  d'avoir  une  guerre  à  soutenir.  Elle  réclama 
par  voie  diplomatique  le  bénéfice  du  Pacte  de  famille.  Le  gouver- 


1  La  diplomatie  française  en  Espagne  de  1792  à  1796.  La  guerre  et  les  négo- 
ciations entre  la  France  et  l'Espagne  en  1793  et  1794,  par  Albert  Sorel.  Articles 
insérés  dans  la  Revue  Historique,  n°s  de  novembre-décembre  1879,  janvier-avril 
1880,  mai-août  1880. 


LA    DIPLOMATIE   -RÉVOLUTIONNAIRE  253 

nement  français,  les  hommes  d'État,  les  membres  les  plus  émi- 
nents  de  l'Assemblée  constituante  n'hésitaient  pas  à  reconnaître 
que  la  demande  de  l'Espagne  était  naturelle  et  légitime.  Les  brouil- 
lons et  les  médiocrités  présentèrent  des  objections.  Est-ce  que 
l'avènement  de  la  liberté  n'était  pas  l'avènement  de  la  paix  perpé- 
tuelle? Les  orateurs  de  carrefour,  les  journaux,  les  brochures,  le 
demandaient  en  chœur.  Mirabeau  qui  avait  les  qualités  d'un  homme 
d'Etat  et  l'intelligence  au-dessus  des  petits  calculs  d'une  opposition 
tracassière,  entreprit  de  résister  à  ces  clameurs.  Il  en  avait  conféré 
avec  Ségur,  ambassadeur  de  France  à  Madrid.  Sa  résolution  était 
de  maintenir  la  substance  du  Pacte  de  famille.  Le  titre  l'offusquait 
un  peu.  Pourquoi  n'appellerait-on  pas  ce  pacte  de  famille,  pacte 
national?  Il  suffirait  de  le  mettre  en  harmonie  avec  les  institu- 
tions nouvelles...  «  Les  articles,  écrit  Ségur  4,  qui  renferment  quel- 
ques stipulations  offensives,  doivent  être  effacés,  mais  tous  ceux 
qui  stipulent  l'engagement  d'une  défense  réciproque,  doivent  être, 
en  même  temps,  renouvelés,  resserrés,  consacrés  par  le  vœu 
national.  »  Ségur  fait  la  part  du  feu.  L'Assemblée  approuva  les 
armements  commencés  par  ordre  du  Roi,  l'invita  à  reviser  le  pacte 
de  famille,  et  vota,  sur  le  rapport  de  Mirabeau,  l'exécution  des 
engagements  contractés  vis-à-vis  de  l'Espagne. 

Toutefois  ce  n'était  pas  sans  peine  qu'on  était  parvenu  à  s'enten- 
dre. On  avait  soulevé,  à  ce  propos,  la  question  de  savoir  à  qui,  du  roi 
ou  du  pouvoir  législatif,  appartenait  le  droit  de  paix  et  de  guerre. 
C'était  le  14  mai  1790,  que  le  comte  de  Montmorin,  ministre  des 
affaires  étrangères,  avait  fait  part  à  l'Assemblée  des  préparatifs 
faits  dans  les  ports.  Le  lendemain,  le  duc  de  Biron  avait  proposé  la 
motion  suivante  :  «  L'Assemblée  supplie  Sa  Majesté  de  lui  faire 
remettre  l'état  des  besoins  de  la  marine.  »  Sur  quoi,  le  député 
Duquesnoy  avait  dit  :  «  Avant  tout,  il  faut  se  demander  :  le  Roi 
a-t  il  pu  ?  a-t-il  dû  ?  pouvons-nous  ?  devons-nous  ?  »  Alexandre  de 
Lameth  avait  profité  de  l'occasion  pour  aller  jusqu'au  bout  du 
sujet.  L'Assemblée  est-elle  compétente?  A-t-elle  le  droit  de  délé- 
guer au  Roi   le   droit  de  paix  et   de  guerre? 

Puis  Robespierre,  l'homme  aux  trente  voix,  était  intervenu  avec 
l'assurance  imperturbable  dont  il  avait  le  secret  :  —  Il  faut,  s'était- 


1  Examen,  par  le  comte  de  Ségur,  d'un  ouvrage  intitulé  :  Extrait  du  pacte  de 
famille,  1790,  réimprimé  dans  la  Politique  des  cabinets  de  l'Europe,  1825,  t.  II, 
p.  306. 


254  LA  DIPLOMATIE  RÉVOLUTIONNAIRE 

il  écrié,  que  vous  manifestiez  aux  nations  que,  suivant  des  prin- 
cipes bien  différents  de  ceux  qui  ont  fait  le  malheur  des  peuples, 
la  nation  française,  contente  d'être  libre,  ne  veut  s'engager  dans 
aucune  guerre  et  veut  vivre  avec  les  nations,  dans  cette  fraternité 
qu'avait  commandée  la  nature. 

La  suffisance  bouffie  de  l'avocat  d'Arras  avait  tout  de  suite 
donné  sur  les  nerfs  de  Mirabeau  qui  ne  daigne  pas  réfuter  Robes- 
pierre, mais  répond  :  «  Il  faut  d'abord  voter  les  subsides  —  on  de- 
mandait l'ouverture  d'un  crédit  —  :  ensuite  on  s'occupera  de  la 
question  constitutionnelle,  Mirabeau  avait  eu  gain  de  cause. 

Les  préparatifs  furent  inutiles  ;  il  n'y  eut  pas  de  guerre  entre 
l'Espagne  et  l'Angleterre.  Gomme  il  n'y  avait  pas  à  remplir  les  obli- 
gations contenues  dans  le  Pacte  de  famille,  on  ne  s'occupa  plus  de 
le  reviser.  Les  relations  avec  l'Espagne  n'en  furent  pas  moins 
troublées.  Charles  IV,  monté  sur  le  trône  en  1788,  était  un 
homme  faible  et  par  suite  animé  d'un  grand  esprit  de  concilia- 
tion. Son  ministre  Florida  Blanca,  offusqué  de  la  propagande 
révolutionnaire  faite  en  Espagne  par  les  clubistes  français,  avait 
réprimé  les  fauteurs  de  cette  propagande  et  encouru  l'indignation 
de  ceux  qui  les  avaient  envoyés.  Charles  IV,  afin  d'avoir  la  paix, 
avait  rappelé  au  pouvoir  d'Aranda,   le  proscripteur  des  jésuites. 

11  fut  mal  récompensé  de  cette  condescendance.  Le  vertueux 
d'Aranda,  comme  son  prédécesseur,  avait  dû  s'opposer  à  la  propa- 
gande révolutionnaire.  S'il  ne  l'avait  pas  fait,  les  Espagnols  s'en 
seraient  chargés  eux-mêmes.  Ils  n'aiment  pas  qu'on  aille  les  ennuyer 
chez  eux.  Il  louvoya  quelque  temps  néanmoins,  continua  de  s'opposer 
à  la  propagande  révolutionnaire,  quitte  à  offrir  des  excuses  ensuite. 
Mais  le  10  Août  mit  le  feu  aux  poudres.  Ce  fut  pis  quand  la  Con- 
vention proclama  la  déchéance  de  la  monarchie.  Le  vertueux 
Aranda  refusa  de  reconnaître  la  République.  Il  fallut  se  résigner  à 
son  renvoi. 

Godoy,  son  successeur  (15  novembre  1792),  espérait  pouvoir 
rester  neutre  et  même  sauver  la  tête  de  Louis  XVI.  Ocaritz, 
ministre  d'Espagne  à  Paris,  intervint  officiellement  en  ce  sens, 
le  26  décembre.  Le  procès  du  Roi  était  commencé.  Il  revint  à 
la  charge  le  17  janvier  1793.  Cette  fois,  la  Convention  entra  en 
fureur.  Elle  fit  notifier  à  la  cour  d'Espagne,  par  Bourgoing,  ministre 
de  France  à  Madrid,  «  que  si  elle  ne  désarmait  pas  sur-le-champ, 
la  guerre  lui  serait  déclarée.  »  L'Espagne  n'armait  pas,  mais  son 
émotion  était  au  comble.    Outre  le  désir  naturel  que  nourrissait 


LA    DIPLOMATIE    RÉVOLUTIONNAIRE  255 

Charles  IV  de  sauver  les  jours  de  Louis  XVI,  ses  sujets  montraient 
les  dents.  Les  pamphlets  révolutionnaires  répandus  à  profusion  dans 
les  campagnes  avaient  éveillé  les  susceptibilités  religieuses  d'une 
race  peu  endurante. 

Bourgoing  quitta  Madrid  le  23  février,  et  le  7  mars,  la  guerre 
fut  déclarée  à  l'Espagne,  sur  le  rapport  de  Barère,  dans  lequel 
on  lit  :  «  Il  faut  que  les  Bourbons  disparaissent  d'un  trône  qu'ils 
ont  usurpé  avec  les  bras  et  les  trésors  de  nos  pères,  et  que  le  plus 
beau  climat,  le  peuple  le  plus  magnanime  de  l'Europe  reçoive  la 
liberté  qui  semble  faite  pour  lui.  »  Le  dessein  de  renverser  la 
dynastie  espagnole  pouvait  mener  loin.  Barère  n'y  regardait  pas 
de  si  près.   Peut-être  aussi  n'avait-il  voulu  faire  qu'une  phrase. 

La  liberté,  on  l'offrait  du  reste  à  coups  de  canon,  à  toutes  les 
nations  du  continent.  Il  était  loin  le  jour  où  l'on  aspirait  à  la  paix 
perpétuelle,  où  l'on  insérait,  dans  la  Constitution  de  1791,  cet  article 
qu'on  eut  l'audace  de  reproduire  dans  la  Constitution  de  1793  :  — 
La  nation  française  renonce  à  entreprendre  aucune  guerre  en  vue 
de  faire  des  conquêtes. 

Mais,  dira-t-on,  il  ne  s'agit  pas  de  faire  des  conquêtes  :  il  s'agit 
de  donner  la  liberté  aux  nations.  Soit;  pourtant,  on  peut 
observer  que,  dans  l'intervalle  du  21  septembre  1792  au  21  jan- 
vier 1793,  jour  de  la  mort  du  Roi,  on  a  pris  la  Belgique, 
Porentruy,  Genève,  la  Savoie.  Ce  n'est  d'ailleurs  qu'un  début. 
A  cette  même  date  du  21  janvier .  on  a  l'Europe  sur  les 
bras.  Il  n'y  a  plus  que  trois  Etats  qui  soient  neutres  :  ce  sont  la 
Turquie,  l'Angleterre  et  l'Espagne.  Encore  la  Turquie  venait-elle 
de  refuser  de  recevoir  l'ambassadeur  de  la  République,  Sémonville. 
En  attendant  que  la  Convention  déclarât  la  guerre  à  l'Espagne, 
l'Angleterre  allait  prendre  les  devants. 

Elle  n'y  avait  pas  mis  d'empressement.  Tant  qu'il  n'y  avait  eu 
au-delà  de  la  Manche  que  des  meetings  révolutionnaires  et  des 
adresses  que  l'on  recevait  en  France,  que  Lebrun,  ministre  des 
affaires  étrangères,  communiquait  à  la  Convention,  adresses  dans 
lesquelles  le  Gouvernement  britannique  était  traîné  dans  la  boue, 
l'Angleterre  n'avait  pas  remué.  L'ouverture  de  l'Escaut,  contraire 
aux  traités,  l'invasion  de  la  Hollande,  avaient  changé  ses  disposi- 
tions à  garder  une  neutralité  bienveillante.  Puis  était  venu  le 
décret  conventionnel  du  19  novembre  1792  :  —  La  Convention 
nationale  déclare,  est-il  dit  dans  ce  décret,  au  nom  de  la  nation 
française,  qu'elle  accordera  fraternité  et  secours  à  tous  les  peuples 


256  LA  DIPLOMATIE   REVOLUTIONNAIRE 

qui  voudront  recouvrer  leur  liberté  et  charge  le  pouvoir  exécutif 
de  donner  aux  généraux  les  ordres  nécessaires  pour  porter  secours 
à  ces  peuples  et.  défendre  les  citoyens  qui  auraient  été  vexés,  ou 
qui  pourraient  l'être  pour  la  cause  de  la  liberté. 

C'était  une  déclaration  de  guerre  indirecte  à  tous  les  gouverne- 
ments monarchiques.  Après  l'exécution  de  Louis  XVI,  les  envoyés 
des  puissances  s'en  vont  un  à  un.  C'est  un  défilé.  On  rompt  avec 
les  républiques  comme  avec  les  monarchies,  avec  les  Villes  Han- 
séatiques  et  les  Etats-Unis,   comme  avec  Rome. 

Le  coup  le  plus  rude  fut  sans  contredit  la  rupture  avec  l'An- 
gleterre, non  seulement  à  cause  des  sympathies  qu'on  avait  ren- 
contrées là  plus  que  dans  aucun  autre  pays,  mais  parce  que  rompre 
avec  l'Angleterre,  c'était  s'interdire  l'usage  delà  mer.  On  le  sentait, 
mais  on  se  faisait  illusion  comme  à  plaisir.  «  Eh  !  répétait  Lebrun, 
le  gouvernement  britannique  n'osera  pas  rompre  ;  aussitôt  l'armée, 
la  flotte,  la  nation  trahiraient  le  roi  Georges  et  son  cabinet.  »  Or, 
Louis  XVI  mort,  les  Trois  Royaumes  prennent  le  deuil  et  l'on  ren- 
voie Chauvelin,  ministre  de  la  République,  à  Londres.  On  ne  le 
renvoie  pas  simplement  :  on  lui  enjoint  de  vider  la  Grande-Bre- 
tagne dans  les  vingt-quatre  heures  (1er  février  1793).  L'avant- 
veille  (30  janvier),  Lebrun  avait  annoncé  ces  nouvelles  à  la  Con- 
vention :  «  La  juste  rigueur  exercée  sur  le  dernier  de  nos  rois, 
avait-il  dit,  a  été  une  occasion...  La  mort  nécessaire  d'un  tyran 
étranger  a  été  pour  les  Anglais  le  signal  d'un  deuil  extraordinaire 
et  d'une  insulte  que  rien  ne  saurait  pallier.  »  Lebrun  se  console  : 
on  avait  la  guerre  terrestre  ;  on  aura  la  guerre  maritime.  Voilà 
tout.  Pourtant,  on  éprouve  quelque  regret.  Brissot  rapporte  sur  le 
renvoi  de  Chauvelin.  Au  cours  de  la  discussion  du  rapport,  Ducos 
affirme  que  la  nation  anglaise  est  prête  à  se  jeter  dans  nos  bras; 
Barbaroux  est  sûr  que  «  la  nation  anglaise  nous  vengera  elle- 
même  d'une  cour  qui  pousse  à  leur  destruction  réciproque  deux 
peuples  qui  devraient  être  unis  pour  le  bonheur  du  monde.  » 
C'est  que  les  opinions  girondines  avaient  leur  point  d'appui  en  An- 
gleterre et  que  l'attitude  présente  de  l'Angleterre  présage  à  la 
Gironde,  et  à  courte  échéance,  un  sort  funeste. 

L'affaire  espagnole  n'était  pas?  si  dangereuse.  L'irritation  était 
extrême  dans  la  Péninsule.  Elle  n'était  pas  gouvernementale. 
C'était  le  peuple  qui  était  catholique.  Le  côté  antichrétien,  diabo- 
lique, comme  disait  de  Maistre,  des  doctrines  révolutionnaires, 
l'avait  exaspéré.  De  plus,  on  avait  tenté  de  le  convertir  à  ces  doc- 


LA   DIPLOMATIE    REVOL1  TIONNAIRE  257 

trines.  Un  vent  de  colère  souillait.  Un  se  jeta  tout  de  suite  a  la  tête 
de  l'Angleterre. 

Ce  n'était  qu'un  accès  de  fureur.  Le  tempérament  espagnol  et  le 
tempérament  britannique  ne  s'entendaient  pas.  L'expérience  en  est 
laite  de  longtemps.  Depuis  Philippe  II  et  l'Armada,  en  Amérique 
comme  en  Europe,  les  deux  races  s'étaient  rencontrées  mainte 
ibis.  Les  descendants  du  Gid  détestaient  cordialement  «  la  race 
des  pirates.  »  Il  y  eut  donc  des  froissements  immédiats.  D'autre 
part,  la  décadence  militaire  de  l'Espagne  ne  l'autorisait  pas  à 
entreprendre  beaucoup  contre  la  République. 

Avant  la  fin  de  l'année,  Godoy  fit  offrir  un  accommodement  à 
la  Convention  par  l'intermédiaire  de  Grouvelle,  envoyé  français 
en  Danemarck.  Les  pourparlers  traînèrent  en  longueur.  On  les 
reprit  en  1794.  La  Convention,  très  occupée  en  Vendée  et  sur  le 
Rhin,  avait  agi  assez  mollement  sur  les  Pyrénées.  Aussi  les  préten- 
tions de  l'Espagne  qu'elle  présenta  (4  novembre  1794)  sous  forme 
d'ultimatum,  aux  représentants  Delbrel  et  Vidal,  en  mission  à  l'ar- 
mée des  Pyrénées,  rendaient  un  arrangement  difficile.  Cet  ultima- 
tum portait  en  substance  que  1°  l'Espagne  reconnaîtrait  le  système 
ou  forme  de  gouvernement  qu'il  plairait  à  la  France  d'adopter  ; 
2°  que  les  Français  mettraient  tout  de  suite  les  enfants  de  Louis 
XVI  à  la  disposition  de  l'Espagne  ;  3°  que  la  France  accorderait 
au  fils  de  Louis  XVI  les  provinces  voisines  des  Pyrénées,  dans 
lesquelles  il  régnerait  souverainement  et  gouvernerait  seul  en 
roi. 

Un  orage  ne  pouvait  manquer  d'éclater  là-dessus.  Vidal  répond 
(14  novembre)  à  Delbrel  qui  lui  avait  communiqué  les  propositions 
de  l'Espagne,  que  ces  propositions  sont  insolentes  et  déplacées.  Le 
canon  y  répondra.  Le  comité  de  Salut  public  à  qui  on  en  réfère, 
est  du  même  avis.  Il  mande  aux  deux  représentants  (24  novembre) 
que  l'indignation  est  extrême  à  la  lecture  de  «  l'écrit  infâme  »  qu'on 
lui  transmet.  Comment  un  Français  a-t-il  pu  consentir  à  recevoir 
une  communication  aussi  outrageante.  L'artillerie  et  un  feu  bien 
soutenu  discuteront  plus  utilement  avec  les  Espagnols.  Qu'on  dispose 
tout  et  qu'on  frappe  :  «  Le  Français  victorieux  traite  sans  orgueil 
l'ennemi  qui  se  présente  avec  l'attitude  qui  lui  convient  ;  il  voue 
au  mépris  le  vaincu  qui  ose  lui  proposer  des  lois.  »  On  avait  dépêché 
un  agent  officieux  chargé  de  préparer  les  voies  à  une  paix  pro- 
chaine. Le  comité  ordonne  de  le  rappeler  :  «  Prenez  des  mesures, 
écrit-il  à  Delbrel  et  Vidal,  pour   faire  revenir  sur-le  champ   Si- 


258  LA  DIPLOMATIE   REVOLUTIONNAIRE 

monin  d'Espagne.  Il  compromet  la  dignité  du  peuple  français  *.  » 
Gomme  il  fallait  le  prévoir,  la  guerre  prit  aussitôt  un  caractère 
sauvage.  De  part  et  d'autre,  l'orgueil  et  la  colère  débordaient.  Gela 
n'était  plus  une  guerre  politique,  mais  une  guerre  de  religion  dou- 
blée d'une  guerre  de  race. 

Le  13  janvier  1795,  Urrutia,  général  en  chef  de  l'armée  espa- 
gnole, effrayé  de  la  tournure  des  événements,  demande  qu'on 
respecte  le  laboureur,  qu'on  le  laisse  tranquille  dans  sa  chau- 
mière. Il  s'agissait  du  sac  de  Figuières  et  de  la  dévastation  des 
campagnes.  Les  armées  républicaines  qui  étaient  dans  la  misère 
visaient  sur  le  paysan  espagnol  embusqué  derrière  un  arbre,  d'où 
il  fusillait  ceux  qui  pillaient  son  champ.  Les  chefs  comprenaient 
l'horreur  d'une  lutte  entre  deux  nations  que  liaient  la  veille  une 
amitié  séculaire  et  des  intérêts  communs,  qui  n'avaient  aucun 
motif  de  haine  entre  elles.  Les  passions  d'un  jour  ne  pouvaient 
faire  disparaître  ce  passé.  «  Plût  au  ciel,  écrivait  Urrutia,  que  ce 
conflit  cessât,  et  que  deux  nations  faites  pour  être  amies,  revinssent 
à  l'être...  Notre  rivalité  n'a  pas  de  but  direct:,  qu'elle  s'exerce  à 
des  objets  plus  dignes  que  celui  de  répandre  le  sang.  Le  voisinage 
de  la  France  et  de  l'Espagne  rendra  toujours  ces  deux  nations  insé- 
parables en  commerce  et  en  amitié.  Pourquoi  travaillent-elles  avec 
tant  d'efforts  à  se  détruire  ?  Pourquoi  nos  ruines  doivent-elles  être 
le  ciment  sur  lequel  une  autre  puissance,  peut-être ,  élèverait 
l'édifice  fastueux  de  sa  grandeur?...  Je  te  demande  que  tu  me 
répondes  sur  ce  point  avec  la  franchise  dont  je  te  donne  l'exemple  ; 
nous  ne  sommes  autorisés,  ni  toi  ni  moi,  qu'à  nous  faire  la  guerre. 
Faisons-la  sans  manquer  à  nos  devoirs,  mais  cherchons  en  même 
temps  les  moyens  de  faire  la  paix.  » 

G'êtait  au  général  Pérignon  que  cette  lettre  était  adressée.  Elle 
était  pleine  de  sens  et  de  plus  de  diplomatie  que  des  diplomates 
ordinaires  n'y  en  auraient  mise.  La  difficulté  était  de  persuader  les 
deux  gouvernements.  La  lettre  d'Urrutia  était  accompagnée  d'une 
autre  lettre  encore  plus  extraordinaire.  Elle  émanait  du  vieux 
Grillon,  jadis  lieutenant  général  dans  l'armée  française,  entré  au 
service  de  l'Espagne  en  1761,  au  moment  de  la  conclusion  du  Pacte 
de  famille,   et  créé  duc   de  Mahon  qu'il  avait  pris  aux  Anglais 


t  Le  colonel  Fervel  :  Campagnes  de  la  Révolution  française  dans  les  Pyrénées 
orientales.  2  vol.  in-8°,  Paris,  1861,  2e  édition.  Cité  par  M.  Albert  Sorel  :  Revue 
historique,  nov.-déc.  1879. 


LA  DIPLOMATIE   RÉVOLUTIONNAIRE  250 

en  1782.  Son  fils  avait  été  l'ait  prisonnier  sur  le  champ  de  bataille 
et  on  avait  été  sur  le  point  de  le  fusiller,  parce  qu'on  le  prenait  pour 
un  émigré.  Il  était  interné  à  .Montpellier,  et  le  vieux  duc  priait  le 
général  Pérignon  de  faire  passer  la  lettre  à  son  fils.  Avant  de  l'en- 
voyer, Pérignon  en  prit  lecture.  Il  est  probable  qu'elle  lit  sur  lui, 
malgré  sa  forme  étrange,  plus  d'impression  que  celle  d'Urrutia.  La 
voici  telle  que  la  reproduit  M.  Albert  Sorel,  après  en  avoir  corrigé 
néanmoins  l'orthographe  un  peu  trop  castillane  :  «  Nous  vous 
avons  cru  mort  pendant  plus  de  quinze  jours,  n'ayant  de  vos  nou- 
velles que  vous  étiez  prisonnier  et  en  bonne  santé,  que  par  des 
déserteurs  auxquels  je  suis  accoutumé  à  avoir  peu  de  foi  ;  et  dans 
cette  affreuse  incertitude,  jugez  de  l'état  de  votre  bonne  maman  et  de 
notre  chère  Virginie.  L'état  de  convulsion  ou  d'une  morne  douleur 
dans  laquelle  je  les  vois  alternativement,  redoublait  la  mienne  et 
devenait  plus  amère  par  les  efforts  que  je  faisais  pour  la  cacher  et 
les  rassurer  sur  de  fausses  apparences.  Mais,  vous  le  dirai-je,  mon 
cher  enfant,  je  suis  plus  à  plaindre  qu'elles.  Mon  amour  pour  vous, 
aussi  tendre  que  le  leur,  trouvait  de  temps  en  temps  des  moments 
de  consolation,  dont  elles  ne  jouissaient  pas  avec  moi,  par  la  justice 
que  vous  a  rendue  toute  l'armée  ainsi  qu'aux  braves  soldats  du 
premier  bataillon  d'Espagne,  à  la  tête  duquel  vous  avez  resté  pri- 
sonnier... Il  me  semble  que  mes  forces,  qui  ne  m'ont  pas  encore, 
comme  tu  le  sais,  tout  à  fait  abandonné,  se  renouvellent,  telles 
que  je  les  avais,  il  y  a  soixante  ans,  à  ma  première  campagne, 
lorsque  j'ai  un  reste  d'espoir  de  voir  finir  cette  monstrueuse  guerre 
à  mes  yeux,  pour  en  recommencer  encore  une  nouvelle,  où  je 
pourrais  encore  espérer  de  combattre  avec  les  Français  unis  aux 
Espagnols  contre  les  vrais  ennemis  de  nos  deux  nations  et  contre 
lesquels  j'ai  toujours  eu  des  avantages  personnels  à  moi  ;  car  enfin, 
nous  nous  ressemblons  toi  et  moi  par  la  fortune,  n'ayant  jamais  eu, 
comme  toi,  que  de  légères  blessures  ;  mais  en  quoi  nous  différons, 
c'est  qu'en  soixante  et  tant  d'actions  de  guerre,  où  je  me  suis 
trouvé,  la  déroute  plutôt  que  la  bataille  de  Rosbach  est  la  seule  où 
je  me  suis  vu  obligé  de  tourner  le  dos  à  l'ennemi,  soit  étant  au 
service  de  France,  soit  depuis  que  je  suis  au  service  de  l'Espagne... 
Je  t'embrasse  et  je  t'adore  comme  ton  bon  papa,  ton  meilleur  ami, 
quoique  ton  rival  de  la  gloire  que  tu  acquiers,  tandis  que  je  ne 
suis  destiné  qu'à  ne  faire  des  vœux  que  pour  la  paix.  » 

*** 
{La  suite  prochainement.) 


V  MAILLE.  E¥EQUE  DE  SA1NTPAP0UL 

DÉPORTÉ    DE    FRUCTIDOR 


A  la  lecture  d'une  lettre  par  laquelle  le  commissaire  central  près 
l'administration  du  Morbihan  annonçait  l'arrestation  de  deux 
ecclésiastiques,  dont  l'un  «  aurait  été  fait  prêtre  il  y  a  dix-huit 
mois  par  le  soi-disant  évêque  de  Saint-Papoul,  »  Rewbell,  membre 
du  Directoire,  écrivit  pour  le  ministre  de  la  police  la  note  sui- 
vante : 

«  Qu'est  devenu  cet  évêque  de  Saint-Papoul,  qui  est  toujours, 
dit-on,  à  Paris,  et  qui  est  le  plus  grand  coquin  que  je  connaisse? 
rse  serait-il  pas  temps  de  l'envoyer  faire  des  prêtres  ailleurs  ?  » 
3  nivôse  an  7. 

Ce  «  coquin,  »  cet  évêque  qui  «  faisait  des  prêtres,  »  était 
Mer  Maillé.  Isé  à  Entrâmes  (Mayenne)  en  1743,  il  avait  été  tour  à 
tour,  avant  la  Révolution,  vicaire  général  de  l' évêque  de  Dol, 
évêque  de  Gap,  enfin  évêque  de  Saint-Papoul  (Aude).  La  constitu- 
tion civile  du  clergé  ayant  supprimé  son  siège,  au  lieu  d'èmigrer, 
il  vint  à  Paris.  Il  y  vécut  sans  doute  dans  la  retraite;  mais  on  ne 
saurait  dire  qu'il  se  cacha,  alors  qu'il  est  constant  qu'il  était  ins- 
crit à  sa  section,  qu'il  s'était  procuré  des  certificats  de  civisme  et 
de  non-émigration,  qu'il  payait  les  contributions  patriotiques  et 
qu'il  était  membre,  et  membre  actif,  semble-t-il,  de  la  garde  natio- 
nale. Le  2  septembre  1792,  son  frère  fut  massacré  à  l'Abbaye  ;  le 
24  juillet  1794,  deux  de  ses  neveux,  l'un  âgé  de  dix-sept  ans,  l'autre 
grand  vicaire  de  l'évêque  du  Puy,  montèrent  sur  l'échafaud  ;  trois 
jours  après,  la  mère  du  plus  jeune  comparut  devant  le  Tribunal 
révolutionnaire,  et  faillit  avoir  le  même  sort.  Tant  d'infortunes 
éclatantes  venant  frapper  sa  famille,  auraient  dû  attirer  sur  lui- 
même  l'attention  des  Comités.  Cependant,  il  échappa  à  Robespierre 
et  à  la  Terreur. 

Sous  le  Directoire,  lorsque  la  pression  de  l'opinion  générale  eut 


MAILLÉ,    ÉVÊQUE    DE    SÀINT-PAP01  I.  261 

arraché  aux  Conseils  une  loi  qui  proclamait  la  liberté  des  cultes. 
Mb1  Maillé  reprit  l'exercice  public  des  fonctions  épiscopales.  C'était 
en  1707.  Depuis  sept  ans,  aucun  èvêque  catholique  n'avait  officié 
dans  une   église  de   France;  aucun  de  ceux  qui  avaient  émigré 

n'était  encore  rentré.  Les  prêtres  sortaient  de  leurs  retraites  ou 
revenaient  de  l'exil  ;  les  églises  se  rouvraient  de  gré  ou  de  force  ; 
la  persécution  paraissait  désarmée.  On  vit  alors  un  èvèque  sans 
diocèse  remplacer  pour  ainsi  dire  tous  les  èvêques  absents  et  con- 
férer l'ordination  sacerdotale  à  ces  jeunes  lévites  dont  les  fureurs 
révolutionnaires  n'avaient  pas  découragé  la  vocation  ;  on  le  vit 
réconcilier  les  églises  profanées,  distribuer  le  sacrement  de  confir- 
mation, et,  au  milieu  d'un  concours  immense  de  clergé  et  de  peuple, 
à  Paris,  à  Versailles,  ailleurs  encore,  officier  pontificalement. 
C'était  M?r  Maillé  qui,  la  veille  de  la  Pentecôte,  bénissait  et  récon- 
ciliait l'église  Saint-Roch,  rendue  depuis  deux  jours  à  son  curé, 
l'abbé  Marduel  ;  c'était  lui  qui  donnait  la  confirmation  en  l'église 
Saint-Eustacbe  ;  c'était  lui  qui,  la  veille  de  la  fête  de  la  Trinité,  à 
Notre-Dame-des-Blancs-Manteaux,  faisait  soixante  ordinations.  Il 
n'avait  pas  prêté  le  serment  schismatique  de  1791  ;  n'étant  plus 
fonctionnaire,  il  n'avait  pas  même  eu  à  le  refuser  ;  mais  il  avait 
fait  le  serment  de  1792,  la  soumission  exigée  par  la  loi  du  7  vendé- 
miaire an  IV,  la  déclaration  prescrite  par  celle  de  prairial  an  Y, 
lesquels  n'avaient  été  ni  condamnés  ni  blâmés  par  le  Pape  ; 
Ms*  Maillé  pouvait  ainsi,  à  l'abri  même  de  la  loi,  exercer  publique- 
ment la  plénitude  de  ses  pouvoirs  ecclésiastiques. 

Cette  liberté  relative  ne  dura  que  quelques  mois  :  elle  cessa  brus- 
quement au  18  fructidor.  Ms*  Maillé  rentra  dans  sa  retraite  de 
Passy,  ne  prêta  pas  le  serment  de  haine  à  la  royauté,  s'abstint  des 
cérémonies  publiques  du  culte.  Une  année  et  plus  s'écoula  sans  qu'il 
fût  inquiété.  Nous  avons  dit  plus  haut  à  quelle  occasion  Rewbell 
écrivit  la  note,  en  style  si  grossier,  qui  dénonçait  au  ministre 
de  la  police  l'évèque  de  Saint-Papoul. 

Emanant  d'un  Directeur  .  cette  note  parut  une  injonction 
formelle  de  poursuivre,  et  bien  que  la  légalité  de  l'arrestation  sem- 
blât douteuse  à  l'un  des  chefs  de  bureau,  l'ordre  en  fut  donné 
dès  le  lendemain.  Msr  Maillé  demeurait  à  Passy,  rue  Basse,  n°  33, 
chez  un  sieur  Rocheleux  ;  il  y  fut  arrêté  ;  comme  les  meubles  ne 
lui  appartenaient  pas,  on  ne  mit  pas  les  scellés.  Le  11  nivôse,  il 
subit  au  bureau  central  un  premier  interrogatoire;  nous  le  reprodui- 
sons textuellement  :  il  importe  que  le  lecteur  recueille  de  la  bouche 
T.  il.  —  octoere  1883  18 


262  MSr  MAILLÉ,  ÉVÈQUE   DE   SAINT-PAPOUL 

même  de  Msr  Maillé  le  récit  de  son  existence  pendant  le  cours  de 
la  Révolution. 

«  Je  suis  arrivé  à  Paris  le  9  avril  1789;  j'y  suis  resté  jusqu'au 
5  floréal  1794  (sic).  A  cette  époque,  j'ai  été  à  Passy  en  vertu  du 
décret  du  25  germinal  ;  j'y  suis  resté  constamment  jusqu'à  ce 
moment-ci...  J'ai  prêté  le  serment  d'égalité  et  de  liberté;  j'ai  en- 
suite prêté  celui  de  soumission  aux  lois  de  la  République  ;  j'ai  fait 
encore  une  déclaration  par  laquelle  je  reconnaissais  que  l'univer- 
salité des  citoyens  français  est  le  souverain  et  j'y  promettais  sou- 
mission et  obéissance  aux  lois  de  la  République,  et  j'ai  cessé  mes 
fonctions  le  12  ou  15  fructidor  an  V.  Je  vous  observe  qu'à  cette 
époque  les  serments  que  j'avais  faits  m'autorisaient  à  exercer  mes 
fonctions,  en  vertu  du  décret  sur  la  liberté  des  cultes. 

—  Avez-vous  aussi  prêté  le  serment  de  haine  à  la  royauté  ? 

—  Non,  parce  que  ma  santé  étant  chancelante,  j'ai  cessé  de  tra- 
vailler. Alors  je  n'ai  point  été  tenu  à  le  faire,  puisque  je  n'étais 
plus  fonctionnaire  public,  c'est-à-dire  puisque  j'avais  cessé  d'exercer 
toute  espèce  de  fonction. 

—  N'avez-vous  point  de  correspondance  avec  les  émigrés  ? 

—  Je  n'ai  eu  aucune  espèce  de  correspondance  non  seulement 
avec  des  émigrés,  mais  encore  avec  qui  que  ce  soit  en  France,  à 
l'exception  de  quelques  lettres  que  j'ai  pu  écrire  relativement  à  mes 
intérêts  *.  » 

Au  regard  des  lois  existantes,  Msr  Maillé  était  inattaquable.  Le 
ministre  de  la  police  le  sentit  bien.  Aussi,  dans  la  pensée  de  sur- 
prendre la  sincérité  de  l'évêque,  il  le  fit  soumettre  à  un  second 
interrogatoire  dont  il  avait  dicté  lui-même  les  questions  :  cet  inter- 
rogatoire eut  lieu  le  13  nivôse,  —  2  janvier  1799. 

—  «  N'avez-vous  jamais  rétracté  vos  serments  ? 

—  Je  n'ai  jamais  rétracté  ni  serments  ni  promesses,  et  j'en  suis 
incapable. 


1  A  l'appui  de  ses  déclarations,  Msr  Maillé  déposa  douze  pièces  qui  peuvent  se 
partager  en  trois  séries.  —  Première  série  :  deux  certificats  de  résidence  de  la  sec- 
tion de  l'Unité  et  de  celle  de  Passy,  en  floréal  an  II  et  germinal  an  VI  ;  deux  certi- 
ficats de  civisme  ;  un  certificat  de  non-émigration.  — Deuxième  série  :  un  certificat 
de  bonne  conduite  par  la  section  de  Passy  (8  brumaire  an  III)  ;  un  certificat  de  la 
32e  compagnie  de  garde  nationale,  section  de  l'Unité,  et  vingt  billets  de  garde  ;  deux 
quittances  de  50  livres  pour  le  soulagement  des  volontaires  qui  partent  pour  la 
Vendée  pour  y  combattre  les  rebelles.  —  Troisième  série  :  les  procès-verbaux  des 
serment,  soumission  et  déclaration,  que  nous  avons  relatés  plus  haut  (4  août  1792, 
2  floréal  an  III,  26  nivôse  an  V). 


MBr  MAILLÉ,    ÉVEQTJE   DE   SAINT-PAPOUL  263 

—  N'avez-vous  pas  officié  pontilicalement  dans  l'église  ci-devant 
Saint-Enstache,  y  prêchant  la  religion  de  nos  pères  avec  tout  le 
fanatisme  affiché  par  les  Glichiens  ? 

—  J'ai  donné  la  conlîrmation  dans  l'église  ci-devant  Saint- 
Eustache  ;  je  l'ai  même  donnée  dans  d'autres  églises  où  j'ai  officié 
pontilicalement  ;  mais  j'observe  qu'à  cette  époque,  la  liberté  des 
cultes  était  décrétée  ;  je  ne  violais  aucunement  la  loi,  et  la  chose 
est  si  vraie  que,  partout  où  j'ai  officié,  l'agent  municipal  ou  un 
membre  de  la  municipalité  ou  même  le  commissaire  de  police 
assistait  à  ces  cérémonies  ;  que,  quant  aux  instructions,  elles  se 
bornaient  à  quelques  réflexions  sur  le  sacrement  de  confirmation,  et, 
je  le  répète  encore,  depuis  le  18  fructidor  au  Y,  je  n'ai  fait  aucune 
espèce  de  fonctions  concernant  le  culte  catholique  ;  enfin,  je  puis 
attester  que  je  ne  vis  que  du  secours  de  mes  amis. 

—  Quelles  sont  vos  relations  avec  les  conspirateurs  ? 

—  J'ai  toujours  vécu  de  la  manière  la  plus  isolée  et  je  n'ai  cons- 
piré dans  aucune  circonstance  ;  je  n'ai  jamais  eu  aucune  espèce  de 
correspondance  ni  dans  l'intérieur  ni  à  l'extérieur.  J'observe  même 
que  ma  conduite  est  tellement  irréprochable  que,  dans  le  temps  de 
la  Terreur,  je  ne  fus  ni  dénoncé  ni  persécuté,  ce  qui  doit  prouver 
à  mes  juges  mon  innocence  et  la  calomnie  que  l'on  emploie  dans  ce 
moment  pour  me  rendre  suspect  au  gouvernement.  » 

Ces  réponses  si  correctes  ne  laissant  aucune  prise  à  une  accu- 
sation raisonnable,  on  se  jeta  sur  une  autre  piste.  Informé  d'une  céré- 
monie religieuse  qu'avait  présidée  l'évêque  de  Saint-Papoul  et  qu'on 
croyait  sans  doute  postérieure  à  fructidor,  le  ministre  de  la  police 
écrivit  :  «  Demander  des  renseignements  positifs  sur  les  fonctions 
qu'il  a  exercées  dans  le  canton  de  Sussy  ;  y  joindre  la  notice  du  rôle 
qu'il  a  joué  à  Saint-Roch  avant  le  18  fructidor,  et  en  composer  le 
considérant  d'un  projet  de  déportation  à  la  Guyane  française.  »  On 
envoya  un  agent  sur  les  lieux  ;  on  demanda  une  enquête  au  com- 
missaire du  Directoire  près  le  canton  de  Sussy.  Cet  humble  poste 
était  alors  occupé  par  de  Piis,  ci-devant  chevalier,  chansonnier, 
secrétaire-interprète  du  comte  d'Artois,  et,  en  1792,  fondateur  du 
théâtre  du  Vaudeville  ;  pendant  la  Terreur,  il  s'était  réfugié  et 
caché  dans  le  Midi  ;  après  thermidor,  il  s'était  glissé  dans  l'admi- 
nistration l.  Delà  lettre  qu'il  écrivit  au  ministre  et  du  rapport  de 


1  Le  chevalier  de  Piis  passa  bientôt  commissaire    du  premier  arrondissement  de 
Paris;  après  brumaire,  il  devint  un  des    cinq    administrateurs   du  bureau   central, 


264  Më1'   MAILLÉ,    ÉVBQTJE    DE    SAINT-PAPOLL 

l'agent,  il  résulta  que,  le  15  messidor  an  Y  —  3  juillet  1797  (c'est- 
à-dire  antérieurement  au  coup  d'Etat  et  à  la  loi  de  fructidor), 
Msr  Maillé  s'était  rendu  avec  un  grand  vicaire  à  Sussy,  qu'il 
y  avait  donné  la  confirmation  à  plus  de  trois  cents  personnes  ; 
que  les  curés  des  communes  voisines  avaient  été  convoqués 
à  cette  cérémonie  -,  qu'un  discours  du  grand  vicaire  avait  annoncé 
la  fin  du  régime  ;  que  Msr  Maillé  avait  lui-même  prononcé 
ces  mots  :  «  Que  l'enfer  ne  prévaudrait  pas  sur  le  paradis  ;  »  qu'en  sor- 
tant de  l'église,  il  avait  béni  toutes  les  personnes  qui  se  pressaient 
sur  son  passage  ;  qu'enfin,  à  un  grand  dîner  que  donna  M.  d'Aulnoy, 
assistaient  Thierry  de  Grandval,  frère  du  valet  de  chambre  de 
Louis  XVI,  et  un  ancien  magistrat,  M.  d'Ormesson. 

De  ces  faits,  les  uns  indifférents,  les  autres  qui  n'eussent  pas 
résisté  à  une  loyale  interprétation,  le  ministre  composa,  en  les 
exagérant  jusqu'à  la  calomnie,  l'arrêté  de  déportation  ci-dessous. 


LIBERTE  EGALITE 

Extrait   des  délibérations  du  Directoire  executif. 

Le  14  pluviôse  an  VII  de  la  République  française  une  et  indivisible. 

Le  Directoire  exécutif, 

Vu  le  rapport  du  ministre  de  la  police  générale  et  les  pièces  à 
l'appui,  desquelles  il  résulte  que  le  nommé  Maillé,  ci-devant  èvêque 
de  Saint-Papoul,  est  signalé  par  l'opinion  publique  comme  le  chef 
des  fanatiques  ;  qu'il  a  prononcé  dans  la  ci-devant  église  de  Sussy, 
département  de  Seine-et-Oise,  un  discours  dans  lequel  il  a  crié 
anathème  contre  la  Révolution  et  annoncé  le  retour  prochain  de 
l'Ancien  Régime  ;  qu'enfin  il  a  ordonné  des  prêtres  brigands  et 
assassins  et  que  sa  présence  sur  le  territoire  français  compromet  la 
tranquillité  publique  : 

En  vertu  de  l'art.  24  de  la  loi  du  19  fructidor  an  Y, 


enfin,  le  14  mars  1800,  il  fut  nommé  secrétaire  général   de  la  Prélecture  de  police. 
Il  occupa  ces  fonctions  jusqu'au  14  août  1815. 


M?r    MAILLÉ,    KVÈQl'E   DE    SAIXT-l'Al'oTI.  265 

Arrête  : 

Le  nommé  Maillé,  ci-dessus  désigné  et  maintenant   détenu   au 
Temple,  sera  déporté,  etc. 

Signé  :  L.-M.  Revellière-lépealx. 

On  a  pu  reconnaître  que,  dans  les  documents  fournis  au  ministre 
de  la  police  et  presque  commandés  par  lui,  il  n'y  avait  rien  qui 
l'autorisât  à  accuser  M?r  Maillé,  soit  d'avoir  ordonné  des  prêtres 
brigands  et  assassins,  soit  d'avoir  crié  anatlième  à  la  Révolu- 
tion ;  l'attitude  modérée  et  presque  timide  qu'avait  toujours 
gardée  le  prélat  contredisait  absolument  ces  imputations.  Dans  une 
pétition  qu'il  adressait  à  Revvbell,  le  2  pluviôse,  il  disait  de  lui-même 
avec  raison  :  «  Vous  serez  convaincu  qu'un  citoyen  qui  s'est  décidé 
à  rester  dans  sa  patrie  après  le  massacre  de  son  frère  à  l'Abbaye  le 
2  septembre,  et  l'exécution  de  deux  de  ses  neveux  dont  l'un  âgé  de 
seize  ans,  est  dans  la  ferme  résolution  d'obéir  à  toutes  les  lois  qui 
la  régissent.  »  Il  n'était  pas  moins  déplacé  de  l'appeler  «  chef  des 
fanatiques  :  »  la  vérité,  c'est  qu'il  était  êvêque,  le  seul  alors  sur 
qui  l'on  avait  pu  mettre  la  main,  et  qu'il  plaisait  au  Directoire, 
représenté  par  le  brutal  Rewbell  et  parle  fanatique  thèophilan- 
thrope  Revellière,  d'enchaîner  ses  mains  et  de  fermer  ses  lèvres, 
afin  (du  moins,  ils  l'espéraient)  de  tarir  la  source  des  onctions  sacer- 
dotales. 

Le  18  pluviôse,  cet  êvêque  fut  extrait  de  la  maison  d'arrêt  du 
Temple  et  acheminé  sur  Rochefort.  Rendant  compte  au  ministre  des 
ordres  qu'il  avait  donnés  aux  capitaines  des  divers  départements 
par  lesquels  devait  passer  le  convoi,  l'officier  de  gendarmerie  écri- 
vait :  «  J'ai  ajouté,  citoyen  ministre,  avec  votre  agrément,  que 
vous  accordiez  à  ce  déporté  la  faculté  de  se  procurer  une  voiture  à 
ses  frais,  s'il  se  trouvait  incommodé  de  cel«le  fournie  par  le  gouver- 
nement. »  J'ignore  si  Msr  Maillé  profita  de  cette  faveur.  La  marche 
fut  lente  et  par  une  saison  rigoureuse  -,  il  n'arriva  que  le  25  plu- 
viôse à  Rlois  et  le  10  ventôse  à  l'île  de  Ré  (6-28  février  1799),  soit 
vingt -deux  jours  de  route. 

Ms*  Maillé  fut  le  seul  êvêque  qui  subit  la  déportation.  Il  paraît 
avoir  quitté  l'île  de  Ré  en  nivôse  an  YIII  (janvier  1800),  après 
avoir  fait  peut-être  la  promesse  de  fidélité.  Neuf  mois  plus  tard 
(28  octobre  1800),  nos  documents  nous  le  montrent  procédant  à  la 
réconciliation  solennelle  de  l'église  Saint-Laurent.  Le  commissaire 


266  M8r  MAILLÉ,   ÉVOQUE  DE   SAINT-PAPOUL 

de  police  du  quartier  ne  laissa  pas  de  s'en  étonner  ;  mais,  sans  faire 
d'esclandre,  il  s'informa  auprès  de  son  ministre  si  cet  évêque, 
déporté  rentré,  avait  reçu  quelque  autorisation  et  fait  la  promesse  : 
on  lui  répondit  qu'aucune  pièce  ne  l'établissait.  Quoi  qu'il  en  fût, 
le  premier  consul  le  comprit  dans  la  réorganisation  de  la  hiérarchie 
ecclésiastique  :  il  fut  nommé  évêque  de  Rennes.  Il  ne  garda  pas 
longtemps  son  siège  :  il  mourut  à  Paris  le  24  novembre  1804  *. 

Victor  Pierre. 


1  Au  cours  des  recherches  que  je  poursuis  sur  la  persécution  religieuse  sous  le 
Directoire  et  dont  j'ai  publié  quelques  résultats  dans  la  Revue  des  questions  histo- 
riques (avril  1882,  avril  1883),  j'ai  rencontré  aux  archives  nationales  les  documents 
qui  précèdent  relatifs  à  la  via  et  à  l'attitude  de  Msr  Maillé  pendant  la  Révolution. 
Tel  éci'ivain  a  loué  son  «  intrépidité.  »  D'autres  seraient  disposés  à  le  taxer  de  pusilla- 
nimité et  même  de  faiblesse.  Des  pièces  inédites  que  nous  publions,  il  nous  semble 
résulter  que  Pévêque  de  Saint-Papoul  se  montra  à  la  fois  courageux  et  prudent, 
deux  mérites  qu'il  est  rare  de  rencontrer  réunis  dans  le»  même  homme  en  temps  de 
Révolution,  aussi  bien  parmi  les  ecclésiastiques  que  parmi  les  civils. 

V.  P. 


SOUVENIRS  D'UN    CONTEMPORAIN 

DE  LA  RÉVOLUTION  DANS  LE  MIDI* 


VI 


Le  zèle  de  Mlle  Françon  ne  se  ralentissait  pas  ;  elle  multipliait  les 
démarches  pour  empêcher  que,  dans  l'ignorance  de  notre  résidence, 
le  directoire  de  Toulouse  nous  considérât  comme  émigrés.  Elle 
avait  intéressé  à  l'affaire  d'anciens  collègues  de  M.  de  R.,  qui 
avaient  plus  ou  moins  donné  dans  l'opinion  révolutionnaire  et  qui 
avaient  quelque  crédit  auprès  du  directoire. 

Cependant  rien  n'était  encore  résolu  quand  elle  me  récrivit,  et 
tout  ce  que  l'on  avait  pu  obtenir  avait  été  de  retarder  les  mesures 
qu'on  voulait  prendre  contre  nous,  et  qui  consistaient  alors  en  la 
triple  contribution  sur  les  biens  et  la  sommation  de  retour  immé- 
diat. La  loi  qui  rendait  solidaires  et  responsables  tous  les  membres 
de  la  famille  de  l'émigré,  n'était  heureusement  pas  encore  en 
vigueur. 

Au  reste,  les  avocats-conseils  que  m'avait  donnés  Mlle  Françon, 
avaient  décidé,  pour  ce  qui  me  concernait,  de  présenter  en  temps 
utile  une  requête  établissant  que  ma  mère  étant  usufruitière  en 
totalité  des  biens  de  mon  père,  la  triple  contribution  ne  pouvait  être 
appliquée  à  ces  biens  qui  devaient  sans  doute  me  revenir,  mais 
dont  je  ne  jouissais  pas  encore. 

Elle  me  faisait  savoir  que  nos  camarades  de  la  légion  languis- 
saient toujours  sous  les  verrous  sans  qu'on  parlât  de  les  élargir, 
bien  qu'aucune  procédure,  au  moins  apparente,  ne  fût  engagée 
contre  eux. 

Elle  ajoutait  que  ces  rigueurs  peu  faites  pour  rassurer  les  autres 

*  Voir  la  livraison  d'août  1883. 


268  SOUVENIRS  d'un  contemporain 

augmentaient  leur  dispersion  et   leur  émigration.    Il  y  en  avait 
un  fort  grand  nombre  qui  s'étaient  résolus  à  ce  parti  extrême. 

A  propos  de  ces  émigrations,  elle  nous  parla  du  prêtre  de  Cahors, 
et  nous  apprit  qu'elle  lui  avait  fait  avoir  pour  compagnons  de 
route  deux  jeunes  gens  de  la  légion,  anciens  officiers  de  l'armée, 
très  capables  de  le  protéger  et  de  le  faire  arriver  à  bon  port. 

Le  père  Mathieu  s'était  chargé  de  les  transporter  avec  sa  voiture 
à  la  frontière  de  l'Ariège  qui  touche  au  val  d'Andorre.  Là,  les 
routes  cessant  d'être  carrossables,  on  avait  trouvé  des  guides  parmi 
les  contrebandiers  qui  avaient  fourni  des  mulets. 

Nous  fûmes  heureux  de  faire  connaître  ce  détail  à  nos  voisins  de 
campagne,  les  amis  du  prêtre,  et  de  pouvoir  leur  donner  l'assurance 
qu'il  était  sauvé. 

Je  n'ai  pas  précédemment  indiqué  l'action  funeste  exercée  dans 
Toulouse  parle  club  appelé  la  Société  des  amis  de  la  Constitution. 
Gomme  Mlle  Françon  m'en  entretenait  longuement  à  l'occasion  des 
derniers  troubles,  j'en  parlerai  ici  : 

Ce  club  tirait  son  origine  des  sociétés  révolutionnaires  de  Londres 
avec  lesquelles  il  n'avait  pas  cessé  d'être  en  rapport. 

Ce  n'est  pas  assurément  par  l'intermédiaire  des  Anglais  résidant 
à  Toulouse  qu'il  s'était  fait.  La  colonie  britannique  de  Toulouse, 
toute  composée  de  riches  propriétaires,  n'était  pas  révolutionnaire. 
J'ai  déjà  mentionné  un  de  ses  membres  qui  avait  voulu  entrer  dans 
nos  rangs,  et  ce  n'était  pas  le  seul. 

Ce  n'était  donc  point  par  là  que  les  mauvaises  doctrines  qui  nous 
ont  fait  tant  de  mal  s'étaient  introduites  chez  nous  et  s'étaient 
répandues  dans  toute  la  France.  C'étaient  nos  compatriotes  eux- 
mêmes  qui  étaient  allés  les  chercher,  et,  depuis  un  demi-siècle, 
s'étaient  appliqués  à  en  opérer  la  transfusion. 

La  Société  des  amis  de  la  Constitution  de  Toulouse  était  une 
société  mère,  dont  les  ramifications  s'étendaient  au  loin.  Elle 
déléguait  certains  de  ses  membres  dans  les  villes  de  la  région,  où 
s'établissaient  de  semblables  sociétés,  et  des  relations  continuelles 
s'ensuivaient  entre  elles  et  la  société  mère.  Des  communications 
fréquentes  ne  cessaient  pas  d'avoir  lieu  entre  celle-ci  et  les  clubs 
britanniques  qui  l'avaient  suscitée.  J'estime  que  la  franc-maçon- 
nerie n'était  pas  étrangère  à  cette  conspiration  cosmopolite  contre 
l'ancien  ordre  de  choses. 

Pour  la  question  de  l'église  constitutionnelle,  cette  société  fit 
beaucoup  de  mal  chez  nous.  Des  thèses  théologiques  y  étaient  tous 


DE    LA   RÉVOLUTION    DANS    LE    MIDI  209 

les  soirs  soutenues  par  des  prêtres  assermentés  qui  passionnaient  le 
peuple  pour  l'erreur  et  le  nouveau  schisme. 

Parmi  ces  prêtres,  le  plus  remarquable  par  son  talent  comme  par 
son  caractère  était  l'ancien  Père  Hyacinthe,  prédicateur  de  renom, 
appelé  depuis  son  apostasie  le  père  Sermet.  Il  devint  évêque  de 
Toulouse  et  ne  suivit  pas  le  courant  révolutionnaire  jusqu'à  son 
extrême  limite.  Contrairement  à  la  plupart  des  assermentés,  il  ne 
voulut  pas  se  départir  de  la  règle  ecclésiastique,  et  s'éleva  toujours 
contre  le  mariage  des  prêtres,  ce  dont  ses  vicaires  généraux  ne  se 
firent  pas  faute  de  donner  le  scandale. 

La  lutte  qu'il  soutint  contre  eux  à  ce  sujet  finit  par  le  rendre 
suspect,  et  par  amener  son  arrestation.  Il  eût  payé  de  sa  tête  sa 
résistance,  si  la  Terreur  eût  encore  duré.  On  était  heureusement  sur 
la  fin,  quand  vint  sa  comparution  devant  le  tribunal  révolution- 
naire. D'ailleurs,  à  ce  moment,  l'action  des  tribunaux  révolution- 
naires de  la  province  venait  d'être  suspendue  par  une  loi  qui  ren- 
voyait, devant  celui  de  Paris,  toutes  procédures  criminelles  ayant 
trait  à  la  politique.  C'est  ainsi  que  le  Père  Hyacinthe,  ou  Sermet,  fut 
sauvé.  Mais  au  début  du  schisme,  il  avait  parlé  avec  beaucoup  de 
violence  dans  ses  discours  au  club  des  Amis  de  la  Constitution. 

Ce  n'est  pas  à  lui,  comme  plusieurs  l'ont  l'ait,  qu'il  faut  attribuer 
cette  parole  irrévérencieuse  :  Jésus  Christ  a  été  le  premier  des 
sans-culottes;  elle  est  de  Chabot,  cet  autre  moine  apostat,  sorti 
d'un  couvent  du  Lauraguais,  mais  Rouergat  de  naissance,  qui  fut 
député  à  la  Convention,  et  se  couvrit  de  crimes  dans  la  mission 
qu'il  exerça  à  Toulouse  et  dans  son  pays. 

Ce  scélérat,  avant  son  apostasie,  s'était  fait  remarquer  par  ses 
prédications  dans  les  églises  de  la  contrée,  comme  par  ses  conver- 
sations dans  les  châteaux  qu'il  visitait  fréquemment,  et  où  il  était 
très  recherché  pour  son  esprit.  Ceux  qui  avaient  eu  le  malheur  de 
recevoir  ses  adulations  rencontrèrent  chez  lui  un  dénonciateur 
d'autant  plus  dangereux  qu'il  les  connaissait  davantage.  On  aurait 
dit  que  sa  fureur  révolutionnaire  augmentait  selon  qu'il  devait 
une  plus  grande  somme  de  reconnaissance.  A  Rodez,  il  provoqua 
plusieurs  exécutions.  Il  fit  guillotiner  son  domestique,  tout  jeune 
homme,  pour  un  motif  futile.  Le  nom  de  Chabot  sera  toujours  en 
exécration  à  Toulouse,  et  dans  les  pays  circonvoisins,  où  il  fut 
l'instrument  de  la  Terreur. 

J'ai  dit  que  Mlle  Françon  m'entretenait  longuement  des  excita- 
tions de  la  société  des  Amis  de  la  Constitution.  Chaque  soir  il  s'y 


270  SOUVENIRS  d'un  contemporain 

produisit  des  motions  sanguinaires  contre  tous  ceux  qui  avaient 
fait  partie  de  la  légion  d'Aspe  et  en  particulier  contre  les  hommes 
de  la  patrouille  qui  avaient  si  vigoureusement  repoussé  l'attaque 
des  Cypriens.  L'on  demandait  leurs  têtes,  et  l'on  voulait  que  toute 
la  légion  fût  impliquée  dans  la  complicité  d'un  complot  royaliste. 

Les  membres  du  directoire  en  grande  partie  étaient  plus  modérés 
que  ces  forcenés  clubistes,  mais  ils  ne  pouvaient  se  soustraire  à 
leur  influence  et  devaient  obéir  en  quelque  façon  à  leurs  motions. 
C'est  pour  cela  que  non  seulement  la  dissolution  de  la  légion  avait 
été  prononcée,  bien  que  l'agression  ne  fût  pas  venue  de  son  côté, 
mais  qu'on  avait  intenté  des  poursuites,  bientôt  forcément  aban- 
données, contre  quelques-uns  de  ces  hommes,  et  qu'on  en  retenait 
d'autres  sous  les  verrous  arbitrairement,  et  sans  qu'il  fût  possible 
de  formuler  contre  eux  aucune  accusation. 

Au  lendemain  de  notre  dispersion,  l'on  s'était  saisi  de  notre  dra- 
peau, qu'on  avait  brûlé  en  grande  pompe,  et  comme  s'il  se  fût  agi 
d'une  victoire  sur  l'ennemi  ;  mais  le  désarmement  ne  s'opéra  que 
très  lentement  et  avec  beaucoup  de  difficultés,  parce  que  les  armes 
n'étaient  pas  rendues,  et  qu'il  fallait  venir  les  prendre  à  domicile. 
Plusieurs  se  refusaient  à  les  livrer,  arguant  de  l'absence  d'un  juge- 
ment pour  les  y  contraindre  et  pour  les  priver  d'un  droit  commun 
à  tout  citoyen  français.  Il  en  résultait  des  conflits  sans  nombre  et 
même  des  querelles  sanglantes,  où  des  coups  de  sabre  étaient 
échangés. 

Chez  le  major  Darquier,  où  il  y  avait  un  dépôt  d'armes,  comme 
je  l'ai  mentionné  ailleurs,  il  y  eut  une  vive  résistance,  et  il  fallut 
beaucoup  de  monde  pour  avoir  raison  d'un  groupe  de  jeunes  gens 
qui  étaient  venus  défendre  le  poste.  Fort  peu  furent  arrêtés,  et 
presque  tous,  y  compris  Darquier,  s'ouvrirent  un  passage  à  L'avers 
les  gardes  nationaux,  qui  n'osèrent  pas  s'opposer  à  leur  fuite. 

Ces  événements  mettaient  la  ville  sens  dessus  dessous  et  causaient 
dans  les  affaires  des  particuliers  des  perturbations  extraordinaires. 
Beaucoup  de  boutiquiers  fermaient  faute  de  chalands.  La  popula- 
tion flottante  avait  décru  dans  des  proportions  très  considérables, 
par  la  nouvelle  division  territoriale,  l'abolition  du  Parlement  et  la 
substitution  de  l'Eglis0  constitutionnelle  à  l'ancienne  hiérarchie 
catholique. 

La  population  fixe  décroissait  aussi  à  vue  d'œil,  l'émigration 
devenant  de  jour  en  jour  plus  nombreuse.  Elle  ne  comprenait  pas 
seulement  les  hautes  classes  :  ce  n'étaient  pas  uniquement  les  nobles 


DE   LA   RÉVOLUTION  DANS   LE   MIDI  271 

et  le  clergé  qui  se  trouvaient  menacés,  tous  ceux,  quelle  que  fût  leur 
condition,  qui  conservaient  quelque  attache  avec  le  passé,  étaient 
également  exposés  aux  fureurs  révolutionnaires,  et  voyaient  leurs 
têtes  désignées  aux  assassins  par  les  cannibales,  soi-disant  amis  de 
la  Constitution. 

Ces  malheureux  ainsi  traqués,  sans  ressources,  avaient  rarement 
les  moyens  de  passer  la  frontière,  et  ils  ne  pouvaient  en  se 
dépaysant  pourvoir  à  leur  sûreté.  Traités  en  suspects  par  les  popu- 
lations parmi  lesquelles  ils  cherchaient  un  refuge,  et  auxquelles  ils 
étaient  inconnus,  ils  étaient  souvent  jetés  en  prison,  quand  il  ne 
leur  arrivait  pas  pire.  ( 

Par  suite  de  la  persécution  contre  les  catholiques,  les  collèges 
fermaient  et  les  chaires  de  l'Université  restaient  inoccupées.  Les 
étudiants  n'affluaient  plus  comme  autrefois,  ils  faisaient  même 
presque  complètement  défaut. 

Ce  triste  tableau  de  notre  belle  cité,  naguère  encore  si  gaie  et  si 
animée,  me  causait  la  plus  vive  douleur. 

Les  renseignements  que  ma  mère  me  faisait  parvenir  à  son  tour 
sur  notre  situation  particulière  achevaient  d'assombrir  le  tableau. 
Nos  débiteurs  pour  la  plupart  ne  payaient  plus,  et  les  moyens  de 
contrainte  étaient  impossibles  dans  l'application,  bien  que  le  code 
donnât  le  droit  de  les  exercer.  Mon  frère  avait  été  aussi  obligé  de 
s'éloigner  de  la  maison  et  se  cachait  aux  environs  de  la  ville.  Tout 
allait  donc  mal  chez  moi,  et  j'étais  plein  d'inquiétude  sur  la  situa- 
tion. Un  officier  de  notre  légion,  jeune  gentilhomme  plein  de 
courage,  qui  s'était  obstiné  à  rester  à  Toulouse,  malgré  les  persé- 
cutions révolutionnaires,  et  ne  se  gênait  même  pas  pour  sortir  en 
plein  jour,  sous  de  légers  déguisements,  venait  de  l'échapper  belle. 
Reconnu  par  quelqu'un  dans  une  foule  ameutée,  comme  il  passait 
dans  la  rue  Saint-Etienne,  il  allait  être  mis  à  la  lanterne,  quand  un 
barbier  du  voisinage  feignit  de  le  reconnaître  pour  un  de  ses  amis, 
et  l'arracha  par  là  à  une  mort  certaine. 

Les  lettres  se  succédaient  à  de  courts  intervalles,  et  chacune 
m'apportait  de  plus  sombres  détails.  Malgré  le  calme  dont  nous 
jouissions  dans  notre  retraite  d'Aigremont,  nous  sentions  qu'il 
pourrait  venir  un  moment  où  la  protection  des  autorités  de  la  ville 
serait  insuffisante  à  nous  couvrir,  et  nous  pensions  dès  lors  que 
l'émigration  allait  devenir,  pour  nous  comme  pour  tant  d'autres,  le 
seul  moyen  de  salut.  Nous  suivions  avec  anxiété  les  phases  de  la  poli- 
tique, dans  les  luttes  passionnées  entre  les  amis  de  la  monarchie  et 


272  SOUVENIRS  d'un  contemporain 

leurs  adversaires  au  sein  de  l'Assemblée  nationale.   M.  de  R.  me 

disait  : 

—  Si  le  Roi  parvient  à  s'éloigner  de  la  capitale  et  à  établir  pour 
un  temps  le  siège  de  son  pouvoir  dans  une  ville  où  il  soit  le  maître 
de  sa  personne,  et  où  il  puisse  faire  respecter  son  autorité,  tout 
peut  être  sauvé  et  l'émigration  devrait  alors  cesser.  Les  émigrés 
rentrés  seraient  pour  le  trône  un  point  d'appui  nécessaire.  Mais  si 
le  Roi  reste  à  Paris,  ajoutait-il,  sa  captivité  ne  fera  que  devenir 
plus  étroite,  et  sa  couronne  ne  résistera  pas  aux  audacieuses  entre- 
prises des  jacobins. 

Ces  noirs  pressentiments,  hélas  !  trop  fondés,  nous  préoccupaient 
sans  cesse  et  nous  accablaient  de  tristesse. 


VII 


Dans  les  premiers  jours  du  mois  de  mai,  un  matin  que  je  me 
promenais  dans  les  bosquets  qui  entourent  la  maison  de  campagne 
de  M.  de  R.,  sur  les  hauteurs  d'Aigremont,  j'aperçus  venir  à  moi 
l'aubergiste  dont  j'ai  déjà  parlé,  qui,  après  s'être  assuré  que  nous 
n'étions  vus  de  personne,  me  remit  deux  lettres,  l'une  était  do 
Mlle  Françon,  l'autre  de  mon  frère. 

Ces  deux  lettres  m'apportaient  également  de  bonnes  nouvelles. 
Celle  de  Mlle  Françon  m'apprenait  que  mes  avocats  avaient  enfin 
obtenu  la  suspension  des  poursuites,  ou  tout  au  moins  des  recher- 
ches à  l'égard  de  mon  émigration  présumée  conjointement  avec 
M.  de  R.  Mon  frère  me  faisait  savoir  qu'il  avait  pu  rentrer  à  la 
maison  et  se  montrer  librement  dans  la  ville,  sans  avoir  à  craindre 
d'être  arrêté. 

Il  devait  cette  sécurité  inespérée  à  un  camarade  de  régiment 
arrivé  récemment  de  Paris,  à  la  suite  de  Mailhe,  le  procureur 
général  du  directoire,  qui  était  aussi  député  à  l'Assemblée  natio- 
nale. Ce  camarade,  compromis,  et  qui  était  tout  aussi  royaliste  que 
mon  frère  et  moi,  n'était  venu,  je  pense,  à  Toulouse,  que  pour  se 
dépayser  et  faire  perdre  ses  traces.  C'est  par  une  dame  amie  de  sa 
famille  qu'il  avait  été  introduit  chez  Mailhe  qui  ne  le  connaissait 
pas  autrement,  et  l'avait  adopté  pour  secrétaire,  sans  autre  exa- 
men. 

Il  faut  dire  que  le  jeune  homme  payait    d'audace  ;  il  savait,  dans 


DE    LA   RÉVOLUTION   DANS   LE    MIDI  273 

ses  fonctions,  prendre  l'air  qui  convenait  à  son  rôle,  bien  qu'il  fût 
d'un  caractère  1res  diffèrent. 

Dès  son  arrivée  à  Toulouse,  il  s'était  informé  de  mon  frère,  et 
avait  voulu  le  voir  sans  retard.  Il  Lui  avait  marqué  tout  de  suite 
l'intention  qu'il  avait  de  s'y  fixer  pour  un  temps,  et  de  se  faire 
nommer  à  un  emploi  qui  l'obligeât  à  y  résider.  Il  était  déjà  assez 
en  faveur  auprès  de  Mailhe  pour  obtenir  ce  qu'il  désirait.  Il  promit 
à  mon  frère,  dès  qu'il  se  trouverait  à  la  tête  d'un  bureau,  de  l'y 
appeler. 

Nous  verrons  par  la  suite  qu'il  tint  parole  et  combien  il  me  fut 
utile  à  moi-même  ;  mais  n'anticipons  pas  sur  les  événements. 

Avant  de  reparler  de  ce  qui  s'était  passé  à  Toulouse,  depuis  notre 
absence,  je  veux  consigner  ici  quelques  faits  relatifs  au  Quercy  qui 
méritent  mémoire,  et  que  j'ai  recueillis  dans  les  conversations  des 
amis  de  M.  de  R.,  qui  venaient  le  visiter. 

Le  Quercy  a  été,  dans  le  Midi,  l'une  des  contrées  les  plus  éprou- 
vées par  la  Révolution.  Presque  au  lendemain  de  la  prise  de  la 
Bastille,  le  brigandage  y  sévit  avec  fureur.  Des  bandes  venues  du 
Bas-Limousin,  allaient  se  répandant  dans  les  campagnes,  promenant 
le  fer  et  le  feu,  non  seulement  dans  les  châteaux,  mais  jusque  sur 
les  plus  modestes  habitations,  ravageant  les  cultures,  incendiant  les 
bois,  comme  l'ennemi  le  plus  barbare.  C'était  une  vraie  Jacquerie 
aggravée  en  beaucoup  d'endroits  par  la  complicité  de  ceux  dont  le 
premier  devoir  eût  été  de  la  combattre.  En  effet,  l'on  vit  dans 
beaucoup  de  villages  les  gardes  nationales  se  mettre  à  la  suite  de 
ces  brigands.  Dans  leur  première  impulsion,  et  par  la  terreur  qu'ils 
inspiraient  tout  d'abord,  ils  débordèrent  à  la  fois  dans  le  Rouergue, 
l'Albigeois  et  le  pays  Montalbanais  ;  mais,  comme  en  ces  endroits 
ils  ne  rencontrèrent  pas  de  connivence  chez  les  populations,  leur 
passage  n'y  fut  que  de  courte  durée,  et  ils  refluèrent  bientôt  sur  le 
Quercy,  de  toutes  parts  dispersés  et  maltraités  dans  les  autres  con- 
trées par  les  gardes  nationales. 

Dans  le  Quercy  même,  l'on  n'était  point  partout  pour  eux.  A 
Aureil,  territoire  qu'ils  avaient  ravagé  au  commencement,  les  frères 
de  Bellude,  jeunes  gentilshommes  dont  l'un  au  moins  avait  fait 
partie  de  la  garde  constitutionnelle,  organisèrent  des  colonnes 
volantes,  à  la  tête  desquelles  ils  les  battirent  et  les  refoulèrent. 

Ces  jeunes  gens,  avec  une  poignée  d'hommes  déterminés,  avaient 
réussi  en  peu  de  temps  à  nettoyer  leur  territoire,  et  à  y  ramener  le 
calme  et  la  sécurité.  Mais  les   mauvais  éléments  qui  faisaient  le 


274  SOUVENIRS  d'un  contemporain 

fonds  de  la  population  de  Cahors  n'avaient  vu  qu'avec  le  plus  grand 
déplaisir  s'accomplir  cette  œuvre  de  réparation,  et  avaient  voué 
aux  frères  de  Bellude  une  haine  implacable.  Ils  ne  cherchaient  que 
l'occasion  de  satisfaire  leur  vengeance.  Cette  occasion  s'offrit 
enfin. 

Les  brigands  dont  le  nombre  toujours  grandissant  augmentait 
l'audace,  s'étaient  présentés  aux  portes  de  Cahors,  les  gardes  natio- 
nales de  la  ville  arborèrent  le  drapeau  blanc  en  signe  d'alliance  et 
les  introduisirent,  fraternisant  avec  eux  et  livrant  leurs  concitoyens 
à  leurs  exactions.  Avec  leur  renfort,  ces  patriotes  sanguinaires  se 
sentirent  le  courage  d'aller  attaquer  chez  eux  les  frères  de  Bellude. 
Les  ayant  surpris  et  faits  prisonniers,  ils  les  emmenèrent  à  Cahors, 
où  ils  les  massacrèrent  sur  la  place,  sans  que  personne  osât  s'op- 
poser à  un  pareil  forfait.  Ils  firent  plus,  ils  leur  coupèrent  la  tête, 
et  promenèrent  par  les  rues,  au  bout  de  piques,  ces  sanglants 
trophées,  en  chantant  le  Çà  ira. 

On  dit  que  le  commandant  de  cette  garde  nationale  aurait  pu 
sauver  ces  héroïques  jeunes  gens,  s'il  l'eût  voulu,  mais  qu'il  assista 
impassible  à  leur  égorgement,  bien  qu'il  disposât  encore  de  forces 
considérables  obéissant  à  la  discipline  et  n'ayant  pris  aucune  part 
aux  excès  des  autres.  On  lui  attribuait  une  grande  influence  sur  sa 
troupe,  et  en  général  sur  les  patriotes  de  la  ville.  Il  est  pourtant  à 
croire  que,  s'il  en  eût  été  ainsi,  il  aurait  empêché  l'invasion  des 
brigands  et  les  malheurs  qui  s'ensuivirent.  C'est  assurément  à  tort 
qu'on  suppose  aux  chefs  révolutionnaires  une  autorité  incompatible 
avec  leur  situation.  Entraînés  par  le  courant,  ils  ne  le  maîtrisent 
pas,  ils  le  suivent.  D'ailleurs  ce  commandant,  à  peine  âgé  de  vingt 
ans,  ne  pouvait  avoir  un  ascendant  considérable  sur  une  milice 
citoyenne  n'ayant  envers  ses  chefs  d'autre  obéissance  que  celle 
qu'elle  voulait  bien  leur  accorder.  Il  eût  pu  du  moins  tenter  quelque 
chose  à  ses  risques  et  périls,  et  il  faut  bien  reconnaître  qu'il  ne 
tenta  rien,  ce  qui  permet  de  supposer  que  la  préoccupation  de  sa 
popularité  et  de  sa  sûreté  furent  avant  tout  les  mobiles  de  sa  con- 
duite. 

La  destinée  de  ce  jeune  homme  fut  triste,  et  il  expia  cruellement 
plus  tard  cet  oubli  du  devoir. 

A  Toulouse,  après  les  Cent-Jours,  il  fut  assassiné  malgré  les 
troupes  rangées  devant  son  hôtel  pour  le  protéger.  Par  une  coïnci- 
dence bizarre,  leur  conduite  fut  la  même  que  la  sienne  à  Cahors 
pendant  le  massacre  des  frères  de  Bellude.  La  moindre  démonstra- 


DE    LA  RÉVOLUTION  DANS  LE   MIDI  275 

tion  de  leur  part  eût  empêché  le  meurtre  ;  elles  y  restèrent  indif- 
férentes. 

Cet  homme  dont  la  fin  cruelle  pourra  paraître  une  manifestation 
de  la  justice  divine,  était  le  général  Ramel,  et  ses  assassins  étaient 
des  soldats  d'une  milice  de  circonstance  désignée  à  Toulouse  sous 
la  dénonciation  de  verdets,  sans  doute  à  cause  de  la  couleur  de 
leur  uniforme. 

Ramel,  dans  ces  jours  de  changement  de  règne,  ayant  suivi  toutes 
les  évolutions  des  événements,  avait  eu  le  malheur  de  se  rendre 
suspect  à  tout  le  monde,  et  les  verdets  qu'il  avait  eus  sous  ses  ordres 
et  qui  lui  avaient  été  affidés  se  tournèrent  contre  lui,  quand  il 
entreprit  d'opérer  leur  dissolution.  Ils  n'agirent  du  reste  pas  seuls 
en  cette  circonstance,  et  l'on  ne  peut  pas  non  plus  accuser  le  corps 
entier  du  crime  de  quelques-uns.  Ce  crime  n'était  même  peut-être 
pas  prémédité. 

Au  moment  où  Ramel  traversait  la  place  des  Carmes  pour  gagner 
son  habitation  située  sur  la  place  même,  il  passa  devant  un  groupe 
de  ces  verdets  qui  l'apostrophèrent  et  l'invectivèrent  en  l'appelant 
traître  et  parjure.  Ramel,  sans  s'arrêter  à  ces  injures,  continua  sa 
marche  vers  sa  maison.  Mais  les  verdetsle  suivirent,  en  l'injuriant 
toujours. 

Il  y  avait  sur  la  place  beaucoup  de  gens,  hommes  et  femmes  du 
bas  peuple,  qui  se  mirent  de  la  partie,  et  suivirent  aussi  en  injuriant. 
Ramel  arrivé  devant  sa  maison  ordonna  aux  soldats  du  poste  qu'il 
y  avait  de  disperser  la  foule,  et  il  entra  refermant  derrière  lui  le 
portail  et  le  faisant  barricader  ;  mais,  par  un  oubli  absolu  de  la  dis- 
cipline, les  soldats  du  poste,  qui  étaient  à  la  vérité  des  gardes 
nationaux,  quoique  bientôt  renforcés  par  d'autres,  n'essayèrent  pas 
de  disperser  la  foule  sans  cesse  grossissante,  et  ne  tirent  rien  pour 
préserver  la  demeure  de  leur  général. 

Il  y  avait,  dans  le  voisinage,  des  poutres  pour  une  maison  en  cons- 
truction ;  la  foule  s'en  saisit  comme  d'un  bélier,  enfonça  les  portes, 
puis  se  précipita  comme  un  torrent  dans  la  maison,  l'envahissant  de 
la  cave  au  grenier.  C'est  dans  ce  dernier  endroit  que  fut  découvert 
l'infortuné  général,  caché  derrière  de  vieux  tableaux,  et  qu'il 
tomba  percé  de  coups. 

Tous  ceux  qui  frappèrent  n'étaient  pas  des  verdets,  mais  la  res- 
ponsabilité du  meurtre  pesa  avec  raison  sur  eux,  parce  qu'ils 
avaient  été  les  premiers  agresseurs  et  que  seuls  ils  avaient  des 
motifs  de  vengeance. 


276  SOUVENIRS   DE    LA   RÉVOLUTION   DANS   LE   MIDI 

C'est  un  ouvrier  chapelier  qui  s'y  trouvait,  qui  m'a  raconté  com- 
ment les  choses  s'étaient  passées. 

La  carrière  militaire  de  Ramel  ne  fut  pas  brillante,  quoiqu'il 
eût  atteint  un  grade  supérieur.  C'est  dans  l'armée  révolutionnaire 
qu'il  les  avait  tous  conquis.  C'est  lui  qui  commandait,  le  18  Bru- 
maire, la  garde  chargée  de  veiller  à  la  défense  du  corps  des  Cinq- 
Cents.  Il  avait  tenté  de  s'opposer  à  l'envahissement  de  la  salle  par 
les  grenadiers  de  Murât,  mais  ses  soldats  n'obéirent  pas  à  ses 
ordres,  et,  compromis  par  son  opposition  à  l'établissement  du  nou- 
veau règne,  il  fut  déporté  à  Sinamari.  Après  s'en  être  échappé,  il 
sollicita  sa  grâce  et  l'obtint  ;  mais  ce  n'est  que  vers  la  fin  de  l'Em- 
pire qu'il  reprit  du  service. 

C'est  pendant  les  Cent-Jours  qu'il  fut  envoyé  à  Toulouse  par 
Napoléon,  chargé  du  commandement  de  la  dixième  division  mili- 
taire, et  n'étant  encore  que  maréchal  de  camp.  Il  n'attendit  pas 
Waterloo  pour  traiter  avec  les  royalistes,  et  pour  travailler  secrè- 
tement à  la  formation  du  corps  dont  faisaient  partie  ses  assassins. 

La  mauvaise  destinée  de  Ramel  s'étendit  à  ses  frères.  Il  en  avait 
deux,  militaires  comme  lui.  L'un,  colonel  de  cavalerie,  fut  tué  dans 
l'armée  du  Rhin.  L'autre,  déjà  général,  fut  accusé  de  royalisme, 
pendant  qu'il  exerçait  un  commandement  clans  l'armée  des  Pyré- 
nées-Orientales, et  il  fut  guillotiné  à  Perpignan,  à  la  suite  des 
grenadiers  du  régiment  de  Vermandois,  contre  lesquels  l'on  n'avait 
d'autre  grief  que  de  s'être  montrés  les  plus  braves  de  l'armée. 

J.  Roussy. 
(La  suite  prochainement.) 


LA  REVOLUTION  ET  LE  DROIT  DE  PROPRIETE  " 


Les  révolutionnaires  n'avaient  besoin  que  d'un  prétexte.  Ils  le 
trouvèrent  aisément.  Ils  n'étaient  pas  très  exigeants.  Au  lieu  de 
constater  que  les  gentilshommes,  la  plupart  du  temps  avaient 
quitté  la  France  pour  n'être  pas  assassinés,  ils  supposèrent  qu'ils 
étaient  partis  pour  convaincre  les  puissances  étrangères  qu'il  leur 
était  utile  de  déclarer  la  guerre  à  la  Révolution,  et  le  9  février 
1792,  l'Assemblée  porte  cet  ingénieux  décret  ; 

«  Considérant  qu'il  est  instant  d'assurer  à  la  nation  l'indemnité 
«  qui  lui  est  due  pour  les  frais  extraordinaires  occasionnés  par  la 
«  conduite  des  émigrés  et  de  prendre  les  mesures  nécessaires  pour 
«  leur  oter  les  moyens  de  nuire  à  la  patrie,  décrète  qu'il  y  a 
«  urgence,  et  que  les  biens  des  émigrés  sont  mis  sous  la  main  de  la 
«  nation  et  sous  la  surveillance  des  corps  administratifs.  »  Un 
décret  du  6  septembre  1792  ordonne  la  vente  de  ces  biens.  Celui  du 
28  mars  1793  dit  simplement  :  «  Les  émigrés  sont  bannis  du  terri- 
«  toire  français  :  ils  sont  morts  civilement;  leurs  liens  sont 
«  acquis  à  la  République.  »  C'est  la  coniiscation  brutale,  appliquée 
en  dehors  de  tout  jugement  à  une  catégorie  de  citoyens.  C'est  la 
négation  du  droit  de  propriété  aux  mains  d'une  partie  de  la  nation. 
Il  suffit  d'être  compté  au  nombre  de  ces  suspects  pour  perdre  tous 
droits.  L'article  6  du  décret  du  28  mars  dispose  :  Sont  émigrés  : 
1°  ceux  qui  ayant  quitté  le  territoire  de  la  République  depuis  le 
1er  juillet  1789,  n'ont  pas  justifié  de  leur  rentrée  en  France,  dans 
les  délais  fixés  par  le  décret  du  30  mars-8  avril  1792  ;  2°  tout  Fran- 
çais qui,  quoique  actuellement  .présent,  s'est  absenté  du  lieu  de  son 
domicile,  et  qui  ne  justifie  pas  d'une  résidence  sans  interruption  en 
France,  depuis  le  9  mars  1792. 

*  Voir  la  livraison  de  septembre  1««3. 

T.    II.    —    OCTOBRE   1883  19 


278  LA  RÉVOLUTION 

C'est  une  spoliation  générale  et  non  l'application  d'une  peine. 

Cette  mesure  prise  contre  la  noblesse,  que  l'on  visait  surtout 
dans  les  décrets  rendus  contre  les  émigrés,  était  si  violente,  si 
arbitraire  ;  elle  attaquait  si  effrontément  la  propriété  individuelle 
elle-même,  que  le  législateur  se  vit  contraint  de  multiplier  son 
intervention.  Du  15  juin  1791  au  26  avril  1802,  on  ne  compte 
pas  moins  de  250  décrets  relatifs  aux  émigrés  et  à  leurs  biens. 
Le  nombre  de  décisions  judiciaires  prononcées  pendant  cet  inter- 
valle et  depuis  est  incalculable.  C'était  si  bien  une  spoliation 
sans  cause  que  le  fait  d'émigration  entraînant  la  mort  civile  et 
l'attribution  des  biens  au  fisc,  résultait  de  la  simple  inscription  sur 
les  listes  d'émigrés,  non  rayée  sur  les  réclamations  qui  auraient 
pu  être  faites.  L'effet  de  ces  lois  était  rétroactif.  Il  s'appliquait  à 
des  faits  d'absence  antérieurs  à  la  promulgation  des  décrets. 

Du  reste,  les  conséquences  injustes,  absurdes,  auxquelles  menait 
l'application  de  ces  lois,  manifestaient  la  fausseté,  l'iniquité  du 
principe  sur  lequel  elles  s'appuyaient  ;  l'injustice,  la  violence  des 
dispositions  qu'elles  appliquaient.  Toutefois  l'opinion  du  peuple 
n'avait  pas  suivi  les  révolutionnaires  bourgeois  dans  leur  entre- 
prise de  spoliation.  Le  bon  sens  de  la  nation  avait  protesté  contre 
les  sophismes  de  Rousseau.  On  ne  pouvait  croire  que  les  émigrés, 
les  spoliés,  lorsque  le  calme  et  la  paix  seraient  revenus,  ne  ren- 
treraient pas  dans  leurs  biens.  Aussi  cette  partie  de  la  fortune 
de  la  France,  les  Mens  nationaux,  était  marquée  d'une  tache, 
frappée  de  discrédit  et,  en  quelque  sorte,  retirée  du  commerce. 


V 


La  Révolution  ne  s'arrêta  pas  à  ces  deux  spoliations  :  la  confis- 
cation des  biens  ecclésiastiques  et  des  biens  d'émigrés.  Elle  devait 
froisser  et  détruire  le  principe  de  la  propriété  sous  toutes  ses 
formes.  Elle  attaqua  la  propriété  mobilière  par  la  banqueroute  des 
deux  tiers,  c'est  ainsi  que  fut  nommée  l'opération  consommée  par 
le  Directoire,  le  24  frimaire  an  VI. 

Ainsi,  la  souveraineté  du  peuple  s'appliquait  également  en  ma- 
tière de  finances.  «  Gomme  la  nature  donne  à  chaque  homme  un 
«  pouvoir  absolu  sur  tous  ses  membres,  le  pacte  social  donne  au 
«  corps  politique  un  pouvoir  absolu  sur  tous  les  siens  ;  »  et  encore  : 


ET  LE   DROIT  DE   PROPRIÉTÉ  279 

«  L'Etat,  à  V égard  de  ses  membres,  est  maître  de  tous  leurs  biens 
«  par  le  contrat  social,  qui,  dans  l'Etat,  sert  de  base  à  tous  les 
c<  droits;  »  il  est  facile  de  voir  quelles  seront  les  conséquences 
financières  de  ces  sophismes. 

Cette  omnipotence,  cette  infaillibilité  attribuée,  par  les  disciples 
de  Rousseau,  à  la  volonté  générale,  que  l'on  peut  non  seulement 
diriger,  mais  déterminer  au  gré  d'une  minorité  violente,  émet  pour 
corollaire  immédiat  la  libre  disposition,  par  les  représentants  privi- 
légiés de  la  volonté  générale,  de  tous  les  biens,  de  toutes  les 
forces  de  la  nation.  Ainsi  en  a-t-il  toujours  été  depuis  1792. 

On  a  pu  justement  faire  cette  observation  :  «  Par  une  singulière 
«  ironie  du  sort,  c'est  à  l'époque  même  où  nos  représentants  ont 
«  joui  des  attributions  les  plus  étendues  que  nos  finances  sont 
«  tombées  plus  bas. 

«  Avant  même  que  la  Constitution  de  1791  eût  été  appliquée, 
«  le  papier-monnaie  avait  fait  son  apparition,  »  dès  le  21  décembre 
1789.  La  politique  financière  de  la  Législative  et  de  la  Convention 
fut  de  créer,  en  pure  perte,  environ  45  milliards  d'assignats.  ■ 

Sous  le  Directoire,  par  suite  des  dilapidations  incessantes, 
la  dette  était  énorme.  «  L'État,  écrit  M.  Tbiers,  se  trouvait 
dans  la  situation  d'un  particulier  en  faillite.  »  Mais  si  la  théorie 
révolutionnaire  apprenait  à  dissiper  de  toutes  manières  les  richesses 
de  la  France,  à  soudoyer,  avec  les  fonds  publics,  l'armée  de  la 
Commune  de  Paris,  les  ouvriers  fainéants,  à  organiser  dans  toutes 
les  administrations  le  gaspillage  en  permanence,  elle  fournit  égale- 
ment le  moyen  facile  de  payer  les  dettes  contractées  aveuglément.  Le 
philosophe  aimé  des  révolutionnaires  n'avait-il  pas  dit  :  «  Lesenga- 
«  gements  qui  nous  lient  au  corps  social  ne  sont  obligatoires  que 
«  parce  qu'ils  sont  mutuels.  »  Ailleurs,  nous  lisons  :  «  Il  est  contre 
«  la  nature  du  corps  politique  que  le  souverain  s'impose  une  loi 
«  qu'il  ne  puisse  enfreindre.  Ne  pouvant  se  considérer  que  sous  un 
«  seul  et  même  rapport,  il  est  alors  dans  le  cas  d'un  particulier 
«  contractant  avec  lui-même,  par  où  l'on  voit  qu'il  n'y  a  ni  ne  peut 
«  y  avoir  nulle  espèce  de  loi  fondamentale  obligatoire  pour  le  corps 
«  du  peuple,  pas  même  le  contrat  social.  »  Rousseau  ne  fait  qu'une 
exception  pour  l'étranger,  envers  qui  le  corps  devient  un  individu, 
et  contracte  légitimement  -,  c'était  prudent.  Avec  cette  philosophie 
politique,  il  n'est  pas  nécessaire  d'expliquer  l'acte  du  24  frimaire 
an  VI  ;  de  dire  avec  M.  Thiers  :  «  L'Etat  avait  le  droit,  comme  touï 
«  particulier,  d'abandonner  son  avoir  à  ses  créanciers,  quand  il  ne 


280  LA  RÉVOLUTION 

«  pouvait  plus  les  payer  ;  que  la  dette  surpassait  de  beaucoup  les 
«  moyens  de  la  République,  et  que,  dans  cet  état,  elle  avait  le  droit 
«  de  leur  abandonner  le  gage  même  de  cette  dette,  c'est-à-dire  les 
«  biens;  qu'en  achetant  ces  biens  ils  perdaient  fort  peu.  »  La  mesure 
était  prise  en  vertu  de  ce  droit  supérieur,  que  la  République  com- 
prenant tous  les  citoyens,  dont  l'ensemble  formait  la  volonté  géné- 
rale, cette  volonté  pouvait  annuler  la  dette  qu'elle  avait  consentie, 
puisqu'elle  n'avait  pu  souscrire  à  elle-même  une  obligation  valable. 
On  résolut  donc  de  continuer  à  servir  en  numéraire  les  intérêts  du 
tiers  de  la  dette,  ce  qu'on  appela  depuis  le  Tiers  consolidé.  Il  fut 
inscrit  sur  le  Grand-Livre  comme  rente  perpétuelle.  Les  deux  autres 
tiers  furent  remboursés  au  capital  de  vingt  ibis  la  rente,  en  bons 
recevables  en  paiement  des  biens  nationaux.  Ces  bons  au  porteur 
n'avaient  aucune  valeur,  ou  plutôt,  cette  opération,  qui  était  une 
véritable  banqueroute  de  l'Etat  et  qui  devait  avoir,  comme  toute 
atteinte  portée  à  la  propriété,  une  influence  désastreuse  sur  le 
crédit  public,  était  la  base  d'un  agiotage  sur  les  biens  nationaux, 
auquel  les  révolutionnaires  habiles  se  livraient  avec  une  scanda- 
leuse effronterie. 

On  pouvait  constater  ,  en  effet,  que  les  créanciers  les  plus  nom- 
breux étaient  les  fonctionnaires,  les  petits  rentiers  ;  que  ceux-ci 
étaient  trop  pauvres  pour  acheter  du  bien,  et  par  conséquent  ne 
recevaient  pas  réellement  un  dixième  du  remboursement  qu'on 
paraissait  leur  faire.  Restait  l'acquisition  des  biens  nationaux  par 
quelques  démocrates  opportunistes.  C'est  tout  le  résultat  qu'ont 
produit  ces  deux  mesures  iniques,  la  vente  des  biens  nationaux  et 
la  banqueroute  des  deux  tiers. 

Certains  députés  avouaient  hautement  les  dernières  conséquences 
de  leurs  doctrines.  «  M.  Corneille,  dit  M.  Taine,  interdit  au  fisc  de 
«  rien  prélever  sur  le  salaire  du  travail  manuel,  parce  que  c'est  la 
«  nature,  et  non  la  société,  qui  nous  donne  «  le  droit  de  vivre  ;  » 
«  en  revanche,  il  confère  au  fisc  la  faculté  de  prendre  tout  le 
«  revenu,  parce  que  c'est  la  société  et  non  la  nature  qui  institue  la 
«  rente  -,  d'où  il  suit,  selon  lui,  qu'il  faut  décharger  de  toute  taxe  la 
«  majorité  pauvre,  et  charger  de  toutes  les  taxes  la  minorité  riche. « 
Tout  ce. qui  s'est  pratiqué  depuis  1789  est  inspiré  par  les  so- 
phismes  de  Rousseau,  et  ces  déductions  continuent  à  être  affirmées, 
devenant  de  plus  en  plus  formelles,  de  plus  en  plus  audacieuses 
mais  absolument  logiques  pour  tous  ceux  qui  en  étudient  avec 
soin  la  filiation  légitime. 


ET   LE   DROIT   DE   PROPRIÉTÉ  281 


VI 


Los  mesures  qui  furent  prises  par  la  Révolution,  relativement 
aux  successions  et  aux  testaments,  lesquelles  touchent  de  très  près 
à  la  question  de  propriété  qui  nous  occupe,  découlaient  des  mêmes 
théories.  La  loi  du  17  nivôse  an  II  admettait,  avec  Mirabeau,  qui 
l'avait  déclaré  dans  le  discours  lu  à  l'Assemblée  le  jour  même  de  sa 
mort,  que  la  société  et  l'Etat  créent  la  propriété,  et  sont  absolu- 
ment maîtres  de  sa  distribution.  Aussi  cette  loi  ne  s' attachait-elle 
pas  à  suivre  les  sentiments  présumés  du  propriétaire  défunt,  en 
s'en  référant  à  la  proximité  du  degré  de  parenté.  Elle  ne  vise  qu'au 
morcellement  du  bien,  et  y  arrive  en  préférant  la  ligne  collaté- 
rale, et  y  établissant  la  représentation  à  l'infini.  Mirabeau  donc, 
comme  Tronchet  et  la  plupart  des  jurisconsultes  du  XVIIIe  siè- 
cle, avaient  subi  l'influence  de  Rousseau,  et  condamnaient  le 
testament,  parce  que  la  propriété  avait  été  créée,  pour  eux,  par 
une  convention  sociale. 

«  Il  faut  voir  si  la  propriété  existe  par  les  lois  de  la  nature,  ou  si 
«  c'est  un  bienfait  delà  société.  11  faut  voir  si,  dans  ce  dernier  cas, 
«  le  droit  de  disposer  de  cette  propriété  par  voie  de  testament  en 
«  est  une  conséquence  nécessaire.  Si  nous  considérons  l'homme 
«  dans  son  état  originaire,  et  sans  société  réglée  avec  ses  sem- 
«  blables,  il  paraît  qu'il  ne  peut  avoir  de  droit  exclusif  sur  aucun 
«  objet  de  la  nature  ;  car  ce  qui  appartient  également  à  tous  n'ap- 
«  partient  réellement  à  personne.  Il  n'est  aucune  partie  du  sol, 
«  aucune  production  spontanée  de  la  terre  qu'un  homme  ait  pu 
«  s'approprier  à  l'exclusion  d'un  autre  homme. 

«  C'est  le  partage  de  terres  fait  et  consenti  par  les  hommes  rap- 
«  proches  entre  eux  qui  peut  être  regardé  comme  l'origine  de  la 
«  vraie  propriété,  et  ce  partage  suppose,  comme  on  voit,  une 
«  société  naissante,  une  convention  première,  une  loi  réelle... 
«  Les  lois  ne  protègent  pas,  ne  maintiennent  pas  seulement  la 
«  propriété  ;  elles  la  font  naître  en  quelque  sorte,  elles  la 
«  déterminent.  » 

Mirabeau  .est  amené  ensuite  à  condamner  le  testament.  Car  de 
ce  qu'un  homme  vivant  a  droit  de  disposer  de  sa  fortune,  on  ne 
peut  conclure  qu'il  a  également  droit  d'en  disposer  pour  le  temps 
où   il  ne  sera  plus.   La    mort,  en  effet,    «  cet  abîme  ouvert  par  la 


282  LA  RÉVOLUTION   ET  LE  DROIT  DE  PROPRIÉTÉ 

«  nature  sous  les  pas  de  l'homme,  engloutit  également  ses  droits 
«  avec  lui  ;  de  manière  qu'à  cet  égard,  être  mort  ou  n'avoir 
«  jamais  vécu,  c'est  la  même  chose  ! 

«  Combien  de  ces  actes,  dit-il  en  terminant,  signifiés  aux  vivants 
«  par  les  morts,  où  la  folie  semble  le  disputer  à  la  passion  ;  où  le 
«  testateur  fait  de  telles  dispositions  de  sa  fortune  qu'il  n'eût  osé 
«  de  son  vivant  en  faire  la  confidence  à  personne  ;  des  dispositions 
«  telles,  en  un  mot,  qu'il  a  eu  besoin,  pour  se  les  permettre,  de  se 
«  détacher  entièrement  de  sa  mémoire,  et  de  penser  que  le  tom- 
«  beau  serait  son  abri  contre  le  ridicule  et  les  reproches  !  » 

Résumons-nous  donc.  Si  la  propriété  a  une  telle  origine  et  que,  d'un 
autre  côté,  les  Etats  se  gouvernent,  comme  le  veut  Rousseau,  par  la 
souveraineté  du  peuple  et  la  volonté  générale,  il  n'est  pas  étonnant 
que  la  propriété  ait  reçu,  comme  nous  venons  de  le  voir,  d'aussi 
graves  blessures  pendant  les  premières  années  de  la  Révolution. 
Nous  ne  devons  pas  être  surpris  que  ces  atteintes  persistent  et  se 
renouvellent,  puisque  les  mêmes  principes  sont  appliqués  et 
se  trouvent  au  fond  de  toutes  les  lois.  Aussi  longtemps  que  la 
Révolution  durera,  et  que  l'esprit  révolutionnaire  dominera,  la 
propriété  ne  sera  assurée  pour  personne. 

Alfred  Biré. 


louis  xvn 

SA    MORT     AU    TEMPLE1 


V 


Considérations   générales    sur   l'identité   de   Louis  XVII 

PENDANT    SA   CAPTIVITÉ    AU    TEMPLE. 

Notre  tâche  serait  incomplètement  remplie  si  nous  ne  présentions 
au  lecteur,  en  un  tableau  d'ensemble,  toutes  les  preuves  qui 
démontrent,  jusqu'à  l'évidence,  l'identité  de  Louis  XYII  pendant 
toute  la  durée  de  sa  prison  et  au  moment  de  sa  mort  au  Temple. 
Ces  preuves  forment  comme  un  faisceau  qu'il  est  impossible  de 
rompre.  Tous  les  témoins  oculaires,  amis  et  ennemis,  royalistes 
et  républicains,  Conventionnels  de  toutes  nuances,  Girondins, 
Montagnards,  terroristes,  Thermidoriens,  commissaires  munici- 
paux, commissaires  civils,  qui  ont  vu  de  leurs  propres  yeux,  sont 
d'accord  sur  ces  deux  points,  que  le  fils  de  Louis  XVI,  entré  au 
Temple  le  13  août  1792,  n'en  est  sorti  que  mort,  le  10  juin  1795. 
Même  unanimité  parmi  tous  les  gardiens  et  les  employés  du  Temple  : 
aucun  doute,  aucune  contradiction  parmi  eux  ;  tous  affirment 
qu'ils  ont  connu  le  jeune  prince,  pendant  toute  la  durée  de  sa  cap- 
tivité, et  quelques-uns,  qu'il  est  mort  sous  leurs  yeux.  Seule,  la 
veuve  Simon  a  prétendu  que  le  Dauphin  avait  été  enlevé,  et  que 
l'enfant  mort  au  Temple,  le  8  juin  1795,  n'était  qu'un  enfant  subs- 
titué pour  cacher  l'évasion  du  petit  prince.  Mais  son  témoignage 
n'est  d'aucune  valeur,  car  elle  avait  quitté  le  Temple  le  19  jan- 
vier 1794,  n'y  était  jamais  rentrée  depuis  cette  époque,  et,  comme 
l'a  fort  bien  dit  Louis  Blanc,  elle  avait  tout  intérêt,  pour  se  laver 

*  Voir  la  livraison  de  septembre  1883. 


284  louis  xvn, 

de  l'accusation  d'avoir  maltraité  le  jeune  Louis,  à  soutenir  qu'il 
avait  été  enlevé  de  sa  prison,  et  même  que,  brillant  de  santé  et  de 
jeunesse,  il  était  venu  la  voir  aux  Incurables  pour  lui  témoigner 
toute  sa  gratitude.  D'ailleurs,  ce  qui  avait  pu  donner  lieu  à  cette 
illusion  ou  plutôt  à  cette  hallucination,  ce  fut  la  visite  que  lui  ren- 
dit à  cet  hospice,  le  premier  des  faux  Louis  XVII,  le  jeune  Herva- 
gault. 

Quittons  le  roman  de  la  Simon  pour  rentrer  dans  l'histoire. 

Nous  ferons  remarquer  au  lecteur  que  les  doutes  sur  l'existence 
du  Dauphin  au  Temple  ne  sont  jamais  venus  que  du  dehors,  et 
qu'ils  n'ont  jamais  existé  un  seul  instant  parmi  les  habitants  de  la 
Tour.  Ces  doutes,  du  vivant  de  Louis  XVII,  ont  eu  pour  causes 
principales,  d'une  part,  la  défiance  des  révolutionnaires,  d'autre 
part,  les  espérances  plus  ou  moins  chimériques  des  royalistes. 

Nous  allons  démontrer  par  un  enchaînement  de  preuves  indis- 
cutables qu'il  n'y  avait  absolument  rien  de  fondé  dans  tous  ces 
bruits. 

Quelque  temps  après  l'entrée  de  Simon  au  Temple,  la  nouvelle 
se  répand  dans  Paris  et  en  province  (7  juillet  1793)  que  le  fils  de 
Louis  XVI  a  été  enlevé,  qu'on  l'a  vu  se  promener  sur  les  boule- 
vards, qu'il  a  été  porté  en  triomphe  à  Saint-Gloud.  La  garde 
nationale  de  faction  au  pied  de  la  Tour  publie  elle-même  que  rien 
n'est  plus  vrai  que  cette  évasion.  Pour  mettre  fin  à  ces  rumeurs, 
le  comité  de  Sûreté  générale  envoie  au  Temple  deux  de  ses 
membres,  Chabot  et  Drouet,  l'homme  néfaste  qui  a  reconnu  et  fait 
arrêter  la  famille  royale  à  Varennes.  Pour  prévenir  dorénavant 
tous  ces  faux  bruits,  les  deux  commissaires  de  la  Convention  or- 
donnent que  l'enfant  sera  chaque  jour  conduit  à  la  promenade  dans 
le  jardin  du  Temple  et  sous  les  yeux  du  bataillon  de  garde. 

A  la  même  époque,  la  Reine,  ainsi  que  le  prouve  une  lettre  de 
Madame  Elisabeth  à  Turgy,  aperçoit  plusieurs  fois  son  enfant  à 
travers  une  fente  de  la  porte  de  l'escalier. 

Pendant  que  l'enfant  est  sous  la  garde  de  Simon,  il  est  vu  sans 
cesse  par  une  foule  de  eommissaires  municipaux  et  de  Convention- 
nels. Il  est  confronté  avec  Madame  Elisabeth  et  avec  Marie- 
Thérèse,  lors  de  l'instruction  du  procès  de  Marie-Antoinette,  et 
les  dépositions  qu'on  lui  arrache  contre  sa  mère  sont  signées 
de  sa  main. 

Déjà  se  manifestent  en  lui  les  symptômes  de  rachitisme  que  de 
nombreux  témoins  constateront   depuis   cette  époque  jusqu'à  sa 


SA   MORT    AU  TEMPLE  285 

mort.  Son  corpe  se  courbe,  ses  bras  et  ses  jambes  s'allongent  déme- 
surément :  on  remarque  des  tumeurs  scrofuleuses  à  ses  articula- 
tions. Sa  sœur,  qui  le  voit  à  travers  la  porte  de  la  garde-robe 
donnant  sur  l'escalier,  constate  cet  état  morbide. 

Pendant  que  le  jeune  prince  est  placé  sous  la  garde  de  Simon, 
il  est  tu,  au  moins  trois  fois  par  jour,  par  Gagnié  le  chef  de  cui- 
sine, par  Garon,  le  garçon  servant,  qui  le  verra  plus  tard  à  son  lit 
de  mort,  et  par  les  porte-clefs  Baron  et  Gourlet  qui  assistèrent  à 
son  autopsie. 

Le  19  janvier  1794,  Simon,  en  quittant  le  Temple,  remet  l'enfant 
aux  commissaires  de  garde  et  s'en  fait  donner  décharge  par  le 
conseil  général  de  la  Commune. 

A  partir  de  ce  jour  jusqu'au  27  juillet  1794,  c'est-à-dire  pendant 
six  mois  et  huit  jours,  le  jeune  prince  est  condamné  à  une  réclu- 
sion absolue  dans  un  cachot  dont  la  porte  est  scellée.  Mais  sa  pré- 
sence et  son  identité  sont  constatées  chaque  jour  par  les  commis- 
saires municipaux  de  la  Commune  qui  le  forcent  à  se  présenter  au 
guichet  \  par  Liénard,  l'économe,  par  Gagnié,  le  chef  de  cuisine, 
par  Caron,  le  garçon  servant,  qui  lui  porte  ses  repas,  et  par  les 
porte-clefs  Baron  et  Gourlet.  Or  Gagnié  et  Caron  étaient  d'anciens 
employés  des  Tuileries,  Baron  et  Gourlet,  d'anciens  serviteurs  du 
comte  d'Artois  au  Temple  même,  et  personne  mieux  qu'eux  ne  con- 
naissait le  fils  de  Louis  XVI.  Simien-Despréaux,  professeur  de 
belles-lettres  au  collège  Louis-le-Grand,  et  l'avocat  Eckard,  dans 
leurs  histoires  de  Louis  XVII,  ont  appris  tout  ce  qu'ils  racontent 
sur  cette  période,  le  premier  de  la  bouche  de  Gagnié,  le  second  de 
celle  de  Gourlet  et  de  Liénard. 

Quelques  imposteurs  ont  prétendu  que  Louis  XVII  n'était  pas 
scrofuleux,  et  qu'on  lui  avait  substitué  un  enfant  atteint  de 
cette  maladie.  Cette  invention  est  sans  cesse  démentie  par  les 
faits.  Le  premier  Dauphin  était  mort  scrofuleux,  ainsi  que  le  prouve 
le  procès-verbal  de  son  autopsie  que  nous  avons  découvert  aux  ar- 
chives nationales.  Le  second  Dauphin,  entré  dans  son  cachot  avec 
des  germes  scrofuleux  qu'il  tenait  de  naissance,  et  qui  déjà  s'étaient 
développés  d'une  manière  inquiétante  sous  Simon,  en  sort  dans  un 
état  presque  désespéré.  Ses  gardiens  constatent  que  ses  bras  et  ses 
jambes  s'étaient   allongés  aux  dépens   du   buste,   et  qu'il   a  trois 


1  Ces  commissaires,  alors  au  nombre  de  sept  ou  huit,  étaient  de  garde  au  Temple 
chaque  semaine  et  connaissaient  Louis  XVII  mieux  que  personne. 


286  louis  xvii, 

tumeurs  au  genou,  au  poignet,  à  la  saignée  du  bras.  Ils  s'aper- 
çoivent en  même  temps  que,  pendant  les  dernières  semaines  de 
cette  horrible  séquestration,  Tentant,  à  toutes  les  interrogations 
que  lui  adressent  brutalement  les  commissaires  de  la  Commune, 
oppose  un  silence  obstiné.  Transi  de  peur,  il  ne  répond,  par  de 
rares  monosyllabes,  qu'aux  serviteurs  du  Temple  qu'il  connaît  de 
longue  date  et  qui  lui  ont  montré  quelque  compassion.  Gagnié  et 
le  jeune  Caron  sont  de  ce  nombre; 

Le  10  thermidor  (28  juillet  1794),  jour  de  l'exécution  de  Robes- 
pierre et  de  ses  complices,  le  bruit  ayant  couru  que  le  Temple  était 
exposé  à  un  coup  de  main,  Barras  s'y  rend  pour  le  prévenir,  s'il  y 
a  lieu,  et  pour  constater  la  présence  des  prisonniers.  Depuis  la  der- 
nière rédaction  du  livre  de  Beauchesne,  on  a  publié  un  fragment 
des  mémoires  inédits  de  Barras,  dans  lequel  il  rend  compte  de  sa 
visite  au  Temple.  Son  récit  est  pleinement  confirmé  par  un  magis- 
trat de  ses  amis,  Lombard  (deLangres),dans  ses  Mémoires  anecdo- 
tiques,  etc.,  et  par  son  avocat  Paul  Grand. 

Barras  connaissait  le  Dauphin  pour  l'avoir  vu  dans  les  salons  des 
Tuileries,  à  une  époque  où  il  n'était  rien  moins  que  révolution- 
naire. Barras  interroge  l'enfant  avec  douceur  et  l'enfant  lui 
répond.  Il  constate  l'enflure  de  ses  genoux  et  de  ses  poignets. 

Avant  de  quitter  le  Temple,  il  le  confie  à  la  garde  et  aux  soins 
d'un  créole  nommé  Laurent,  homme  très  humain  et  compatissant, 
bien  qu'ardent  révolutionnaire. 

Le  13  thermidor  suivant,  visite  au  Temple  de  plusieurs  membres 
du  comité  de  Sûreté  générale. 

Le  14  fructidor  (31  août),  visite  des  représentants  du  peuple 
André  Dumont  et  Goupilleau  (de  Foiitenay). 

Le  lendemain,  15  fructidor,  Laurent,  assisté  du  chef  de  cuisine 
Gagnié,  du  garçon  servant  Caron  «t  de  quelques  hommes  de  peine, 
nettoie  le  cachot,  et,  à  partir  de  ce  jour,  donne  des  soins  au  petit 
prince,  qui  finit  par  se  rassurer  et  qui  lui  adresse  la  parole. 

A  partir  du  8  novembre  1794  jusqu'au  27  février  1795,  époque 
du  départ  de  Laurent,  on  lui  adjoinf  un  nommé  Gomin,  en  qualité 
de  gardien  du  petit  Capet.  C'était  un  commandant  de  bataillon  de 
la  garde  nationale,  et,  ainsi  qu'il  l'attesta  depuis,  devant  le  tribunal 
civil  de  la  Seine,  il  connaissait  fort  bien  le  Dauphin  pour  l'avoir  vu 
souvent  dans  le  jardin  des  Tuileries.  La  duchesse  d'Angoulême, 
les  officiers  de  paix  du  comte  Decazes,  plusieurs  honorables  magis- 
trats et  nombre    de  personnes  qui  ont  connu  Gomin,  ont  rendu 


SA  MORT  AV   TEMPLE  287 

hommage  à  sa  probité,  à  ses  sentiments  d'humanité,  à  la  véracité 
de  ses  déclarai  ions.  Il  n'appartenait  qu'à  des  imposteurs  d'attaquer 
l'honorabilité  du  caractère  de  cet  homme.  Gomin  n'eût-il  pas  connu 
le  petit  prince,  avant  d'entrer  au  Temple,  quïl  n'aurait  pu  avoir 
le  moindre  doute  sur  son  identité.  En  effet,  pendant  l'exercice  de 
ses  fonctions  de  gardien,  l'enfant,  sous  ses  yeux  mêmes,  était  servi 
chaque  jour  par  les  porte-clefs  Baron  et  Gourlet,  qui  nettoyaient 
sa  chambre,  et  par  les  aides  de  cuisine  Garon  et  Vanderbourg  qui, 
trois  fois  par  jour,  lui  apportaient  ses  repas.  Or  Gourlet  et  Baron, 
comme  nous  l'avons  dit,  connaissaient  parfaitement  le  jeune  prince 
depuis  son  entrée  au  Temple,  puisqu'ils  y  étaient  eux-mêmes, 
avant  cette  époque,  au  service  du  comte  d'Artois.  Quant  à  Caron 
et  à  Vanderbourg,  ils  y  étaient  entrés  du  temps  de  Simon. 

Gomin,  de  même  que  plusieurs  de  ses  devanciers,  constata  les 
tumeurs  scrofuleuses  qui  existaient  au  poignet  et  au  genou  de 
l'enfant.  Les  mêmes  particularités  furent  remarquées  en  même 
temps  par  de  nombreux  témoins.  Le  jeune  prince  resta,  pendant 
quelques  semaines,  silencieux  en  présence  de  Gomin,  mais,  touché 
de  ses  soins  affectueux,  il  finit  par  rompre  avec  lui  le  silence. 

Le  27  février  1795,  l'enfant  est  visité  par  trois  membres  du 
comité  de  Sûreté  générale,  Harmand  (de  la  Meuse),  Mathieu  et 
Reverchon.  Dans  un  rapport  de  la  veille,  des  commissaires  civils 
avaient  parlé  des  tumeurs  qui  existaient  aux  articulations  du  petit 
prisonnier. 

Dans  la  relation  de  sa  visite  au  Temple,  Harmand  remarque,  de 
son  côté,  qu'il  y  avait  une  tumeur  au  poignet  droit,  et  qu'il  n'y 
en  avait  pas  au  poignet  gauche.  Même  observation  dans  le  procès- 
verbal  d'autopsie,  ce  qui  démontre  une  fois  de  plus  l'identité. 
Quant  aux  grosseurs  aux  genoux,  Harmand  constata  qu'elles 
étaient  placées  sous  les  jarrets.  Il  trouva  les  bras  et  les  jambes  du 
petit  prince  trop  longs  pour  la  taille,  le  buste  trop  court,  les 
épaules  trop  resserrées,  trop  hautes,  la  poitrine  trop  élevée,  autres 
signes  caractéristiques  de  la  maladie  scrofuleuse  qui  le  minait.  Sa 
tête  lui  parut  très  belle,  dans  tous  ses  détails,  son  teint  clair,  mais 
sans  couleurs,  ses  cheveux  longs  et  beaux  et  d'un  châtain  clair. 
Quant  à  lui  arracher  une  parole,  il  ne  put  en  venir  à  bout.  Il  l'in- 
terrogea longuement  et  avec  insistance,  mais  l'enfant  se  renferma 
dans  un  mutisme  absolu.  Pas  un  mot  d'Harmand  qui  laisse,  d'ail- 
leurs,  supposer  qu'il  pensât  que  l'enfant  fut  muet,  comme  l'ont 
avancé   Louis    Blanc  et  quelques  autres.   S'il   avait   eu    un   seul 


288  louis  xvn: 

instant  cette  pensée,  eût-il  pris  la  peine  de  l'interroger  si  lon- 
guement ? 

De  cette  visite  d'Harmand  et  du  mutisme  volontaire  du  petit 
prince  est  née  l'absurde  légende  de  l'enfant  muet.  Or,  il  est  avéré, 
par  de  nombreux  témoignages  dignes  de  foi,  qu'il  n'en  était  rien  o{ 
que  le  jeune  prince  ne  perdit  jamais  l'usage  de  la  parole. 

Le  31  mars  1795,  Lasne  fut  adjoint  à  Gomin,  en  remplacement  de 
Laurent.  Ancien  garde-française,  Lasne  avait  été  nommé,  en  1701, 
capitaine  de  bataillon  du  Petit  Saint-Antoine.  Il  était  républicain, 
mais  à  la  façon  des  Girondins.  Le  9  thermidor,  jour  de  la  chute  de 
Robespierre,  à  la  tête  de  son  bataillon,  il  s'était  déclaré  contre  lui, 
mais  fait  prisonnier,  il  n'avait  été  délivré  qu'au  bout  de  quelques 
heures.  C'est  à  cause  de  cela,  que  les  thermidoriens  l'avaient  choisi 
pour  succéder  à  Laurent,  qui  était  jacobin.  Lasne  était  un  homme 
de  cœur  et  d'honneur,  plein  de  sentiments  d'humanité  et  de  déli- 
catesse. La  duchesse  d'Angoulême  et  les  agents  du  comte  Decazes, 
Mme  de  la  Yilleheurnois,  dont  le  mari  fut  depuis  son  prisonnier  au 
Temple,  et  les  magistrats  ont  rendu  pleinement  justice  à  cet 
homme  de  bien.  Il  n'a  eu  contre  lui  que  plusieurs  faux  Louis  XVII, 
qui  n'ont  pu  triompher  de  sa  probité,  et  que  Louis  Blanc  a  crus  un 
peu  trop  naïvement  sur  parole. 

Lasne  avait  connu  le  Dauphin  aux  Tuileries,  lorsque,  en  tête  de 
son  bataillon,  il  l'avait  conduit  lui-même  à  son  petit  jardin.  Ce  fait, 
il  l'a  affirmé  plusieurs  fois  devant  la  justice,  et  il  n'est  permis  qu'à 
des  aventuriers  de  le  révoquer  en  doute. 

Ce  digne  homme,  depuis  son  entrée  en  fonction,  s'attacha  à 
donner  au  malheureux  petit  prince  les  soins  les  plus  vigilants  et 
les  plus  touchants,  et  l'enfant,  qui  avait  été  d'abord  effrayé  de  l'air 
martial  du  vieux  soldat,  avait  fini  par  rompre  le  silence  avec  lui  et 
même  par  le  tutoyer. 

L'état  du  jeune  malade  étant  devenu  de  plus  en  plus  grave, 
Desault,  premier  officier  de  santé  de  l'Hospice  de  l'Humanité,  est 
envoyé  au  Temple,  le  6  mai  1795.  D'après  les  relations  verbales  de 
Lasne  et  de  Gomin  à  Beauchesne,  il  constate  les  tumeurs  scrofu- 
leuses  au  genou  droit  et  au  poignet  gauche  de  l'enfant. 

Le  Dauphin,  touché  des  soins  affectueux  que  lui  donne  Desault, 
rompt  aussi  avec  lui  le  silence  et  lui  adresse  quelques  paroles  de 
gratitude,  que  Desault  rapporte  à  quelques-uns  de  ses  amis 
intimes,  entre  autres  à  Nicolle.  De  son  côté,  Simien-Despréaux 
cite  textuellement  une   phrase   que  le  petit  prince  adressa  à  son 


SA   MORT   AU    TEMPLE  289 

médecin  ef  qu'il  avait  apprise  de  la  bouche  de  l'économe  Liénard. 

Dans  une  lettre  du  comte  Angles  au  comte  Decazes,  on  lit  que 
Bellanger,  architecte,  envoyé  au  Temple  en  qualité  de  commis- 
saire civil.  «  s'informa  auprès  du  jeune  Louis  de  ses  besoins  et 
que  l'enfant  entra  en  conversation  avec  lui.  » 

En  présence  de  tous  ces  témoignages  et  de  celui  du  commissaire 
Damont,  qui  cite  textuellement  les  paroles  que  l'enfant  prononça, 
peu  d'instants  avant  sa  mort,  que  devient,  nous  le  demandons 
encore  une  lois  la  légende  deY  enfant  muet,  qui  aurait  été  substitué 
au  Dauphin  pour  cacher  son  prétendu  enlèvement? 

Cette  légende  n'a  d'ailleurs  été  inventée  que  trente-cinq  ou  qua- 
rante ans  après  la  mort  de  Louis  XVII,  par  plusieurs  faussaires 
qui  voulaient  jouer  son  personnage. 

Comme  cette  légende  n'existait  pas  du  temps  du  jeune  prince, 
que  Ton  n'en  trouve  aucune  trace,  qu'Harmand  (de  la  Meuse)  lui- 
même  déclare  que  son  mutisme  était  volontaire,  il  est  évident  que 
tous  ceux  qui  ont  dit  que  l'enfant  parlait,  et  qui  ne  se  connais- 
saient nullement  entre  eux,  ont  dit  purement  et  simplement  ce 
qu'ils  ont  entendu ,  sans  aucune  préoccupation  et  sans  aucun 
intérêt. 

Desault  connaissait-il  le  Dauphin  ?  Jamais  devant  ses  élèves, 
notamment  devant  Bichat,  non  plus  que  devant  son  ami  Nicolle,  il 
n'a  émis  le  moindre  doute  sur  l'identité  du  prince. 

Après  la  mort  presque  subite  de  Desault,  arrivée  le  1er  juin  1795, 
ce  fut  le  docteur  Pelletan  qui  fut  envoyé  au  Temple  pour  lui  suc- 
céder, le  5  juin  suivant,  et.  le  7,  Dumangin  lui  fut  adjoint. 

Pelletan  connaissait-il  le  jeune  prince  avant  son  entrée  au 
Temple  ?  Rien  n'est  plus  certain,  et  il  en  existe  de  nombreuses 
preuves  émanant  de  sources  diverses.  Suivant  Eckard,  l'enfant 
adressa  la  parole  à  Pelletan,  et  celui-ci  ne  donna  aucun  démenti 
à  Eckard,  lorsque  parurent  ses  Mémoires  historiques.  Le  même 
fait  a  été  certifié  à  Beauchesne  par  Lasne  et  par  Gomin. 

Il  nous  reste  à  grouper  en  un  faisceau  les  preuves  de  la  mort  de 
Louis  XYII  et  celles  de  son  identité  le  jour  de  cet  événement  et  les 
deux  jours  qui  suivent. 

Le  jour  où  le  jeune  malade  rendit  le  dernier  soupir,  le  8  juin  1795, 
il  est  visité  par  Pelletan  et  Dumangin.  Damont,  le  commissaire 
civil,  et  Lasne,  ainsi  qu'ils  l'ont  attesté  dans  des  actes  authentiques, 
assistent  à  sa  mort.  Damont  connaissait  parfaitement  le  Dauphin 
pour  l'avoir  vu  souvent  aux  Tuileries.    Le  même  jour,  dans  la 


290  Loris  xvii, 

soirée,   Bourguignon,    l'un   des  secrétaires    du   comité  de  Sûreté 

générale,  se  rend  au  Temple  et  y  constate  l'événement. 

Le  lendemain,  21  prairial,  quatre  membres  du  comité  de  Sûreté 
générale  y. -viennent  également  et  font  la  même  constatation. 
Darlot,  l'un  des  commissaires  civils,  de  garde  ce  jour-là,  dresse 
procès-verbal  de  l'identité  et  du  décès,  et  cet  acte  est  signé  par  les 
officiers-  de  la  garde  nationale  et  par  les  quatre  commissaires  civils 
Damont,  Darlot,  Bigot  et  Bouquet  qui  tous  déclarent  avoir  reconnu 
le  cadavre  pour  être  celui  de  Louis-Charles  Gapet.  Le  fait  est  aussi 
attesté  séparément  par  Damont. 

Le  même  jour,  Sevestre  lit  à  la  tribune  de  la  Convention  un 
rapport  détaillé  sur  la  maladie  et  la  mort  du  jeune  prince,  et 
annonce  le  dépôt  dans  les  archives  de  l'Assemblée  des  procès- 
verbaux  de  Darlot  et  des  commissaires  du  comité  de  Sûreté  géné- 
rale. Le  Moniteur  universel  donne  le  texte  du  rapport  de  Sevestre. 

Dans  la  matinée,  dès  onze  heures  et  demie,  quatre  médecins  et 
chirurgiens,  par  ordre  de  la  Convention,  commencent  l'autopsie  et 
ne  la  terminent  que  vers  les  quatre  heures  du  soir. 

Trois  d'entre  eux  connaissaient  le  Dauphin  pour  l'avoir  vu 
autrefois  soit  aux  Tuileries,  soit  ailleurs  l. 

Un  document  inédit,  émané  de  la  police  du  comte  Decazes,  cons- 
tate de  plus  que  six  témoins  furent  appelés  à  assister  à  cette  opé- 
ration. Cinq  d'entre  eux  étaient  des  employés  du  Temple,  qui, 
depuis  longtemps,  savaient  à  quoi  s'en  tenir  sur  l'identité  du 
prisonnier.  C'étaient  Lasne  et  Gomin,  ses  deux  gardiens,  Meunier, 
le  chef  de  cuisine  du  Temple,  qui  avait  rempli  le  même  office  aux 
Tuileries,  Baron  et  Gourlet  les  deux  porte-clefs  ;  enfin  Damont,  le 
commissaire  civil,  qui  certifie  le  même  fait  dans  ses  deux  Rela- 
tions. 

Le  22  prairial  (10  juin),  Guérin,  commissaire  civil  de  garde, 
reconnaît  également  le  prince  après  l'autopsie.  Il  affirme  que  les 
deux  gardiens  Lasne  et  Gomin,  afin  de  faire  constater  de  nouveau 
par  de  nombreux  témoignages  l'identité  du  cadavre,  avant  qu'il  soit 
mis  dans  son  cercueil,  font  monter  tous  les  officiers  de  la  garde 
nationale,  que  ceux-ci  reconnaissent  tous  le  fils  de  Louis  XVI 
et  qu'ils  l'attestent  par  leur  signature  apposée  au  registre  du 
Temple. 


1  Voir  les  Mémoires  de  la  duchesse  de  Tourzel. 


SA  MORT  AU   TEMPLE  291 

Ce  mémo  jour,  en  vertu  d'un  arrêté  du  comité  de  Sûreté  géné- 
rale, Dusser,  commissaire  de  police  de  l'Enclos  du  Temple,  assisté 
de  deux  commissaires  civils  de  la  même  section,  se  rend  à  la  tour, 
y  dresse  le  certificat  de  décès  et  y  procède  à  la  mise  du  corps 
au  cercueil.  L'original  du  certificat  a  été  retrouvé  par  Beauchesne, 
reproduit  par  lui  en  fac-similé  et  personne  n'en  a  contesté  l'authen- 
ticité. L'acte  est  signé  par  les  gardiens  Lasne  et  Gomin,  par 
Arnoult  et  Goddet,  commissaires  civils,  et  par  le  commissaire  de 
police  Dusser  *. 

Après  l'enterrement  à  Sainte-Marguerite,  le  procès-verbal  d'in- 
humation est  rédigé,  séance  tenante,  et  signé  par  :  Dusser,  le  com- 
missaire de  police  du  quartier,  par  les  deux  gardiens  de  Louis  XVII, 
Lasne  et  Gomin,  par  J.  Garnier,  chef  de  brigade,  Pierre  Talion, 
capitaine,  et  par  les  commissaires  civils  :  Guérin,  Arnoult  et 
Goddet. 

Damont  et  Guérin  déclarent  de  plus,  chacun  de  son  côté,  que  le 
corps  a  été  enterré  en  leur  présence,  et  Bureau,  le  concierge  du 
cimetière,  et  Yalentin,  le  fossoyeur,  affirment  que  l'inhumation  a 
eu  lieu  dans  la  fosse  commune. 

Enfin,  le  24  prairial,  dans  le  délai  fixé  par  la  loi,  c'est-à-dire  le 
troisième  jour  après  la  mort,  et  non  compris  celui  où  elle  eut  lieu, 
l'inscription  de  l'acte  de  décès  est  faite  à  la  maison  commune  de  .la 
section  du  Temple,  sur  le  registre  des  actes  de  l'état  civil,  et  enfin, 
la  cour  d'appel  de  Paris,  par  un  arrêt  définitif  et  irrévocable,  cons- 
tate la  pleine  validité  de  cet  acte. 

A  moins  de  prouver  que  les  nombreux  témoins  qui  ont  signé 
toutes  ces  déclarations  sont  des  faussaires  ou  des  visionnaires,  ce 
qu'il  est  impossible  de  démontrer,  impossible  même  de  supposer,  on 
est  donc  forcé  de  reconnaître  que  leurs  témoignages,  concordant 
sur  tous  les  points,  sont  l'expression  même  de  la  vérité. 

Si  la  substitution  d'un  enfant  au  vrai  Louis  XTII  avait  pu  avoir 
lieu,  il  faudrait  supposer  qu'on  avait  trouvé  un  enfant  muet,  hors 
d'état  de  pouvoir  indiquer  d'où  il  venait,  que  ce  même  enfant  était 
scrofuleuœ,  enfin,  que  sa  ressemblance  avec  le  Dauphin  fût  telle 
que  ceux  qui  le  connaissaient  le  mieux  y  fussent  trompés  eux- 


1  Ces  signatures  de  Lasne  et  de  Gomin  sont  tout  à  fait  semblables  à  celles  qui 
existent  aux  archives  nationales  en  originaux.  Ajoutons  que  les  mêmes  faits  sont 
constatés  par  le  Moniteur  universel  du  26  prairial  et  par  le  procès-verbal  d'inhu- 
mation, dressé  le  22  du  même  mois. 


292  LOUIS  XVII,    SA  MORT    AU   TEMPLE 

mêmes.  En  présence  de  tant  de  témoins,  qui  voyaient  chaque  jour 
le  jeune  prince,  depuis  son  entrée  au  Temple,  ou  qui  l'avaient  vu 
auparavant,  de  tant  de  témoins  qui  causaient  avec  lui,  comment 
pouvoir  admettre  un  seul  instant  la  fable  absurde  d'une  substi- 
tution ?  Si  l'on  admet,  au  contraire,  que  tous  ceux  qui  avaient 
connu  de  longue  date  le  Dauphin,  savaient  à  quoi  s'en  tenir  sur  ce 
changement ,  comment  expliquer  le  silence  que  tous ,  sans  en 
excepter  un  seul,  auraient  gardé,  depuis  cette  époque,  sur  un  évé- 
nement aussi  surprenant,  aussi  mystérieux?  Autre  difficulté,  non 
moins  insoluble  que  celle  d'une  substitution  dont  les  yeux  les  plus 
exercés  n'auraient  pu  s'apercevoir. 

R.  Ghantelauze. 


L'INSTRUCTION  PUBLIQUE  AVAIT  ET  APRES  1789 


Nancy,  avant  1789. 

De  1110  à  1700,  les  institutions  scolaires  sont  nombreuses  :  la 
maîtrise  des  ducs,  les  écoles  claustrales  et  presbytérales,  la  grande 
escolle,  près  Saint -Epvre,  les  écoles  des  cordeliers,  des  jacobins,  de 
l'ordre  de  Saint-Dominique,  celles  des  maîtres  écrivains  et  arithmé- 
ticiens, le  collège  des  pères  jésuites  ;  les  écoles  des  sœurs  grises, 
celles  des  dominicaines,  celles  des  religieuses  de  la  congrégation  du 
P.  Fourrier,  celles  des  bénédictines,  celles  de  la  Visitation,  les 
écoles  de  charité  de  Saint-Julien  et  de  Saint-Charles.  En  1340,  le 
duc  Raoul  fonde  l'office  de  l'escolàtre  ;  choisi  par  le  chapitre  de 
Saint-Georges,  il  aura  le  droit  de  nommer  les  maîtres  des  écoles, 
de  les  inspecter,  de  veiller  à  l'instruction  des  écoliers.  En  1576, 
le  chapitre  cède  «  une  maison,  meix,  jardin,  usuaire  sis  derrière 
l'église  paroissiale,  pour  une  école  et  logement  du  maître,  »  à  con- 
dition que  l'escolàtre  examinera  les  maîtres  proposés,  «  en  présence 
des  Deux  de  ville  et  bourgeois,  auxquels  directement,  sans  contre- 
dition  ou  empêchement,  demeurera  et  appartiendra  le  droit  d'élire, 
présenter  et  installer  les  maîtres  et  abécédaires.  »  La  ville,  par  ses 
magistrats,  intervient  dans  les  questions  scolaires  :  en  1616,  elle 
accorde  une  subvention  aux  religieuses  de  la  Congrégation  pour 
«  les  encourager  de  bien  et  mieux  en  leur  devoir  d'enseigner  les 
filles,  et  aux  pères  de  la  Compagnie  de  Jésus  pour  les  aider  à  meu- 
bler leur  collège.  »  On  se  plaint  de  ce  que  «  quantité  de  personnes 
étrangères,  sans  expérience,  même  des  femmes,  se  sont  ingérées, 
depuis  le  malheur  des  guerres,  de  montrer  à  lire  et  à  écrire,  au 
grand  préjudice  du  bien  public...  »  Charles  IV  (28  décembre  1663) 
institue  une  maîtrise  pour  les  maîtres  écrivains  et  les  maîtres 
d'école,  sous  l'invocation  de  Saint-Nicolas  -,  les  statuts  sont  très 
sages  ;  le  syndic,  les  deux  jurés,  le  greffier  et  le  sergent  prêtent 
serment  entre  les  mains  du  prévôt.  Je  lis  sur  un  registre  ouvert 
T.  il.  —  octobre  1883  20 


294  L'INSTRUCTION  PUBLIQUE 

pour  l'inscription  de  ceux  et  celles  qui  enseignent  la  jeunesse  «  es 
deux  villes  de  Nancy  (1664)  :  à  la  Vieille-Ville,  7  maîtres  et  maî- 
tresses, en  plus  une  fille  dévote  qu'on  nomme  dame  Clémence...  à 
la  Ville-Neuve,  25  maîtres  et  maîtresses  et  plus  une  bonne  femme 
sous  le  perron  des  PP.  jésuites.  »  On  trouve  aux  archives  un  grand 
nombre  de  dossiers  relatifs  à  la  nomination  des  maîtres  et  maî- 
tresses, informations,  autorisations,  certificats  d'examen,  etc.  *. 

L'organisation  est  complète  ;   le  duc,  le  chapitre,   la  ville  ont 
souci  de  l'éducation  ;  il  y  a  des  écoles  secondaires  dans  les  monas- 
tères et  chez  les  PP.  jésuites,  des  écoles  primaires  auprès  de  chaque 
paroisse  ;  une  ordonnance  de  Charles  IV  (1626)  établit  que  «  cent 
jeunes  enfants  seront  nourris  et  élevés  à  l'hôpital  Saint-Charles  ; 
on  leur  apprendra  à  lire,  écrire,  la  religion  et  un  métier.  »   Cinq 
ans  plus  tard,  l'union  et  incorporation  de  l'hôpital  de  Saint-Julien  à 
celui  de   Saint-Charles  permet    d'élever   à   300    le  nombre   des 
enfants.  De  1700  à  1789,  la  situation  s'améliore,  de  pieuses  fonda- 
tions, des  legs,   assurent  la  gratuité.   Stanislas  fonde  trois  écoles 
nouvelles  pour  enseigner  «  lire,  écrire,  chiffrer,  l'orthographe,  les 
quatre  premières   règles  de  l'arithmétique  et  le   catéchisme  aux 
enfans  pauvres  de  la  ville  et  des  faubourgs.  »  Il  en  confie  la  direc- 
tion aux  frères  de  la  Doctrine  chrétienne  ;  leur  noviciat  parfaite- 
ment installé  est  bientôt  l'école  modèle  du  Barrois  et  de  la  Lorraine. 
«  On  y  enseigne  la  religion,  lire,  écrire,  l'arithmétique  et  encore  la 
géométrie,  le  dessin  d'architecture,  la  géographie  ;  talens   qui  sont 
peu  d'accord,  dit  l'historien  Durival,  philosophe  et  ami  de  Voltaire, 
avec  le  nom  d'ignorantins,  qu'on  donne  ordinairement  aux  Frères.» 
La   translation  à  Rouen   du  collège   de  l'université   de  Pont-à- 
Mousson  (1768),  avec  ses  facultés  de  théologie,  de  droit,  de  méde- 
cine et  de  philosophie,  constitue  un  enseignement  supérieur  fort 
remarquable.  En  1778,  10  avril,  le  premier  évoque  de  Nancy,  dans 
un  mandement  donné   à  Paris,  «  où  il  est  retenu  pour  les  affaires 
de   son   diocèse,  »  invite   chaque  curé  à  lui  adresser,   «  avant  le 
mois  de  juillet,  un  état  comprenant  le  nombre  des  communians  de 
la  paroisse,  le  nom  du  maître  et  de  la  maîtresse  d'école  et  la  date 
de  leur  approbation.  »  1781,  22  septembre,  il  rappelle,  dans  une 
circulaire  aux  curés,  l'importance  de  l'éducation,  et  il  convoque,  à 
Charmes,  tous  les  maîtres  d'école  pour  une  retraite  «  qui  commen- 


1  Voir  notre  Pouillè  scolaire  du  diocèse  de  Toul,  p.  44  à  69. 


AVANT   ET  APRÈS    1789  205 

cera  le  18  octobre  et  finira  le  28  suivant...  Pendant  tout  ce  temps, 
les  maîtres  seront  entièrement  défrayés  pour  le  logement  et  pour 
la  nourriture.  »  L'almanach  de  1789  contient  une  nomenclature 
curieuse  et  complète  des  institutions  scolaires  et  ecclésiastiques  et 
laïques  pour  «  la  ville   et  pour  la  province.  » 

Quelques  chiffres  extraits  desregistres  des  actes  de  l'état  civil  etdes 
procès-verbaux  des  élections,  montrent,  mieux  que  des  paroles,  l'im- 
portance et  la  valeur  des  écoles  primaires,  secondaires  et  supérieures, 
avant  1789.  La  moyenne  des  parrains  ayant  signé,  en  1791,  est  92,5  ; 
celle  des  marraines,  76.  La  moyenne  des  époux,  89  ;  celle  des  épouses, 
74;  celle  des  conjoints,  81,5.  J'ai  dépouillé  les  procès-verbaux  des 
assemblées  tenues  par  l'ordre  du  tiers,  en  1788,  à  Nancy  :  sur 
1108  électeurs  des  corps  et  communautés  d'arts  et  métiers,  14  seu- 
lement ont  été  incapables  de  signer  !  10  de  la  corporation  des 
traiteurs,  rôtisseurs,  pâtissiers,  cabaretiers,  aubergistes,  qui  comp- 
tait 480  membres  ;  2  de  celle  des  chaudronniers,  sur  39  ;  1  de  celle 
des  tailleurs,  sur  129  ;  1  de  celle  des  charpentiers,  sur  34.  La 
moyenne  des  électeurs  illettrés  est  de  deux  pour  cent  ! 


Nancy,  après  1789. 

L'influence  révolutionnaire  ne  se  fait  pas  sentir  avant  le 
19  avril  1792.  Le  31  mars  1790,  le  lieutenant  général  de  police 
autorise  La  Motte,  régent  d'école,  à  enseigner  l'écriture,  l'ortho- 
graphe et  l'arithmétique,  à  charge  par  lui  de  se  conformer  aux 
statuts.  Le  17  juillet,  le  dernier  des  écolâtres  délivre  à  Marguerite 
Biaise  un  certificat  de  capacité  ;  mandés  à  la  barre  en  mars  et 
avril  1791,  les  maîtres  et  les  maîtresses  d'école  prêtent  le  serment 
ou  donnent  leur  démission.  Le  18  janvier  1792.  le  directoire  ré- 
clame au  ministre  des  contributions  publiques  le  traitement  dû  aux 
frères,  24121 12s  ;  ils  n'ont  pas  été  payés  depuis  le  1er  janvier  1790. 
«  Si  quelque  chose  pouvait  ajouter  à  l'intérêt  qu'inspire  un  éta- 
blissement si  utile,  nous  vous  dirions,  ajoute  le  directoire  du 
district,  que  les  Frères,  dévoués  avec  zèle  et  persévérance  à  leurs 
devoirs,  se  sont  conformés  au  décret  sur  le  serment.  »  La  Répu- 
blique ne  devait  pas  leur  tenir  grand  compte  de  leur  lâche  soumis- 
sion envers  la  Révolution.  Mais  on  commença  par  persécuter  les 
Si i»urs,  plus  courageuses.  Le  19  avril  1792,  le  procureur-général- 
syndic  requiert  l'application  de  la  loi  contre  les  religieuses  de  Saint- 


2DG  l'instruction  publique 

Charles,  de  Saint-Lazare,  de  la  Doctrine  chrétienne.  «  Elles  sont 
encore  en  exercice,  quoiqu'elles  n'aient  pas  prêté  le  serment  et  que 
la  plupart  manifestent  des  sentiments  d'incivisme.  »  C'est  seulement 
en  l'an  II,  le  dernier  jour  de  la  troisième  décade  de  ventôse,  que  le 
jury  envoie  au  district  une  liste  de  citoyennes  connues  par  leurs 
sentiments  civiques  pour  remplacer  les  ci-devant  Sœurs  insermen- 
tées  des  écoles  et  hospices.  Le  6  germinal,  on  enferme  les  ex-sœurs 
Beaudoin,  Ferry  et  Marchai  à  la  maison  de  refuge  transformée  en 
prison.  Le  11  floréal  an  II,  le  district  réclame  à  la  commune  un 
état  de  tout  ce  qui  a  été  exécuté  par  les  ordres  du  conseil  général 
relativement  aux  écoles  et  au  collège.  Rien  de  plus  triste  que  ce 
rapport  ;  l'université  a  disparu  ;  les  congrégations  religieuses  et 
les  maisons  des  Frères  sont  confisquées  :,  «  on  a  ouvert  deux 
registres,  l'un  pour  ceux  et  celles  qui  se  destinent  à  enseigner, 
l'autre  pour  inscrire  les  enfants  que  la  loi  ohlige  à  fréquenter 
l'école...  Il  y  a  un  collège  qui  continue  encore  ses  exercices.  »  Ce 
collège  ne  ressemble  pas,  il  en  faut  bien  convenir,  à  celui  de 
l'Ancien  Régime,  avec  son  bureau  d'administration  composé  de 
l'évêque,  du  président  et  du  procureur  général  de  la  cour  souve- 
raine, du  recteur  de  l'université,  des  conseillers  de  l'hôtel  de  ville, 
du  principal,  d'un  secrétaire  et  d'un  receveur  ;  son  nombreux  per- 
sonnel de  professeurs,  de  la  rhétorique  à  la  classe  de  huitième,  et 
ses  écoliers  payants  ou  boursiers,  dont  le  chiffre  s'élève  à  plus 
de  300.  «  Les  classes  sont  dirigées  par  les  citoyens  Blan,  Spitz  et 
Deshayes  ;  13  écoliers  sont  pour  l'arithmétique,  12  pour  la  géomé- 
trie, 4  pour  l'algèbre  et  la  mécanique,  17  en  littérature.  » 

La  situation  de  l'enseignement  primaire  n'est  pas  moins  lamen- 
table. «  Les  anciens  instituteurs,  au  nombre  de  9,  ont  joui 
jusqu'alors  de  ?20l  de  traitement.  »  Ces  instituteurs  se  plaignent, 
ils  adressent  une  requête  à  la  municipalité,  «  ils  vous  observent 
que,  sous  l'Ancien  Régime,  on  fournissait  aux  enfans  indigens  les 
livres,  papiers,  plumes  et  encre,  que  tous  ces  objets  manquent 
actuellement,  de  là  peu  de  progrès.  Ils  espèrent  que  vous  ferez 
droit  à  leur  réclamation.  »  Le  5  messidor,  le  bureau  de  l'instruc- 
tion publique  fait  remettre  100  exemplaires  du  catéchisme  républi- 
cain au  directeur  de  l'hospice  de  Bienfaisance  et  25  à  celui  des 
Enfants  de  la  patrie.  Le  citoyen  Plassiard,  accompagné  d'un  membre 
du  conseil  d'instruction  publique,  fait  une  inspection  des  écoles,  il 
compte  les  élèves,  il  interroge  les  instituteurs  sur  les  livres  dont  ils 
se  servent,  il  leur  interdit  formellement  de  parler  «  de  tout  ce  qui 


AVANT  ET  APRES  1789  297 

pourrait   avoir  trait  à  la  croyance.  »  Notons  qu'alors  il  fallait 
rire  en  pleine  Terreur  pour  que  la  tyrannie  se  montrât  avec  ti 
d'effronterie  et   qu'on   osât    interdire  le    nom   de   Dieu   dans  les 
écoles. 

An  III,  1er  prairial.  La  municipalité  envoie  au  comité  de  Salul 
public  et  au  département  un  état  des  instituteurs  en  exercice  ;  on 

attend  l'arrivée  du  député  Jard-Pamïllier,  chargé  de  l'inspection 
des  établissements  scolaires.  Le  jury  d'instruction,  assemblé  dans 
une  salle  de  la  ci-devant  université,  se  plaint  de  la  pénurie  des 
aspirants,  des  aspirantes  surtout,  «  il  ne  se  présente  que  d'anciens 
maîtres  d'école...  »  Le  2  messidor,  François  Gauvin,  fondé  de  pou- 
voir des  ilix  instituteurs  et  des  cinq  institutrices  de  la  ville,  réclame 
le  montant  du  salaire  que  la  Convention  leur  a  accordé  et  qu'ils 
n'ont  pas  reçu. 

Du  reste,  même  quand  la  Terreur  s'apaise,  de  l'an  III  à  l'an  VII, 
les  exigences  d'un  certificat  de  civisme  et  l'ingérence  des  clubs 
rendent  encore  la  position  des  maîtres  et  des  maîtresses  intolérable. 

«  Le  14  frimaire  an  III,  Anne  Serrière  adresse  au  conseil  général 
de  la  commune  cette  requête  :  «  Citoyens,  c'est  à  l'effet  d'obtenir 
un  certificat  de  civisme  que  la  remontrante,  institutrice  en  cette  com- 
mune depuis  dix  ans,  assermentée  selon  le  vœu,  et  enfin  depuis  la 
régénération  de  la  France  ayant  prêté  avec  empressement  le  serment 
si  cher  aux  patriotes,  c'est  à  l'effet  d'obtenir  le  certificat  de  civisme 
pour  être  à  même  d'être  placée  dans  les  écoles  primaires  destinées 
à  former  la  jeunesse  aux  vertus  républicaines,  que  la  remontrante, 
connue  pour  être  de  bonnes  mœurs  et  bonne  patriote,  autorisée  déjà 
à  enseigner  pour  la  propagation  des  principes,  désirant  travailler 
dans  les  écoles  nationales,  elle  a  recours  à  vous  pour,  tous  rensei- 
gnemens  pris,  obtenir  l'objet  de  sa  demande.  Salut  et  fraternité.  » 
(Textuel.)  Le  21  frimaire,  le  bureau  de  sûreté  générale  accorde  un 
avis  favorable.  Le  22  frimaire,  «  nous,  maire,  officiers  municipaux 
et  membres  du  conseil  général  de  la  commune  de  Nancy,  vu  la 
pétition  à  nous  présentée  par  Anne  Serrière,  institutrice,  tendant  à 
obtenir  un  certificat  de  civisme  ;  ouï  la  commission  chargée  du 
rapport  des  pétitions  en  certificat  de  civisme,  et  l'agent  national, 
avons  accordé  à  la  ditte  Anne  Serrière  le  certificat  par  elle  de- 
mandé, à  l'effet  de  continuer  ses  fonctions.  En  foi  de  quoi,  avons  au 
présent,  signé  de  nous  et  du  secrétaire,  fait  apposer  le  sceau  de  la 
commune.  Fait  en  Conseil  général,  séance  publique.  »  L'acte,  signé 
par  le  président,  le  secrétaire,  7  officiers  municipaux  et  13  notables. 


298  l'instruction  publique 

est  visé   par   les   administrateurs    du    directoire    du  district  de 

Nancy. 

Le  20  pluviôse,  la  femme  Gremel,  institutrice,  rue  de  la  Révo- 
lution, n°  198,  expose  que,  depuis  huit  mois,  elle  a  constamment 
tenu  chez  elle  une  école  salariée  par  la  République,  elle  présente  à 
l'appui  de  sa  requête  l'attestation  suivante  signée  par  17  chefs  de 
famille  :  «  Je  certifie  être  contant  des  instructions  que  la  citoyenne 
Gremel  a  donner  à  mes  enfans  jusqu'à  ce  jour,  19  pluv.  an  III.  » 
Le  22  pluviôse,  le  Conseil  municipal,  ouï  l'agent  national,  accorde 
le  certificat  dont  voici  le  texte.  «  Nous,  maire...  certifions  à  tous 
ceux  qu'il  appartiendra  que  la  citoyenne...  épouse  du  citoyen 
Gremel...  s'est  toujours  comporté  depuis  tous  le  tems  qu'elle  habite 
notre  commune  en  bonne  citoyenne,  que  ses  mœurs  et  sa  conduite 
ont  été  celles  d'une  vraie  républicaine,  pourquoi  lui  avons  donné 
le  présent...  pour  lui  servir  et  valoir  ce  qu'au  cas  appartiendra.  » 

Le  certificat  de  civisme  délivré  à  François  Ruelle  par  le  maire, 
en  conseil  général  de  la  commune,  le  3  brumaire  an  III,  est  vérifié 
et  approuvé  par  les  administrateurs  du  directoire,  et  de  plus  vu, 
vérifié  et  approuvé  par  le  comité  de  surveillance  révolutionnaire, 
le  14  brumaire.  Ce  Ruelle,  âgé  de  48  ans,  ex-frère  des  écoles  chré- 
tiennes, demeurant  à  Nancy,  rue  de  Gaton,  n°  137,  a  une  fort  belle 
écriture,  sa  pétition  est  parfaitement  rédigée.  «  H  a  enseigné  pen- 
dant vingt  ans,  toujours  obéissant  aux  loix,  par  amour  pour  sa 
patrie  ;  il  a  été  reçu  instituteur  aux  écoles  primaires  séantes  au- 
dessus  de  la  porte  de  la  Fédération,  il  prie  l'administration  de  le 
maintenir  dans  l'exercice  de  ses  fonctions...  Il  n'a  d'ailleurs  d'autre 
état  que  celui  de  l'enseignement,  auquel  il  s'est  dévoué  dèterminè- 
ment  depuis  sa  jeunesse.  » 

Le  15  frimaire  an  VII,  le  jury  d'instruction,  nommé  par  arrêté  du 
3  messidor  an  VI,  procède  à  l'examen  des  citoyens  et  citoyennes 
qui,  munis  d'un  certificat  de  bonnes  mœurs  et  de  républicanisme, 
se  proposent  de  tenir  école  dans  les  communes  de  l'ancien  arron- 
dissement du  ci-devant  district  de  Nancy... 

J'ai  dépouillé  avec  soin  les  feuilles  et  les  registres  d'examen,  j'ai 
compté  le  nombre  des  instituteurs  reçus  jusqu'en  1809,  j'ai  vu  les 
copies  ou  plutôt  les  phrases  écrites  par  les  aspirants  et  par  les 
aspirantes,  et  j'affirme  que  le  succès  n'a  répondu  ni  aux  espérances 
des  jurys  d'instruction  et  des  administrateurs,  ni  à  leurs  proclama- 
tions imprimées,  affichées  et  publiées  dans  les  communes  du  district. 

Le  21  brumaire  an  X,  le  préfet  Marquis  ordonne  une  enquête  sur 


AVANT  ET  APRÈS  1789  299 

la  situation  des  écoles  et  la  condition  des  maîtres  ;  le  3  mars,  par 
une  circulaire  importante,  il  exige  l'application  de  la  loi.  Le  budget 
de  la  ville,  en  1808,  art.  76,  fixe  à  3, 100  fr.  l'indemnité  de  logement 
allouée  aux  dix  instituteurs  et  aux  cinq  institutrices.  Une  note  in- 
dique que  trois  de  ces  dix  instituteurs  sont  logés  dans  des  maisons 
appartenant  à  la  ville...  Que  sont  devenues  et  ces  maisons  d'école 
achetées,  construites,  réparées  aux  frais  de  la  municipalité,  et  ces 
pieuses  fondations  qui  assuraient,  dans  les  écoles  chrétiennes  et  les 
hospices,  l'éducation  à  l'enfant  du  pauvre  et  à  l'orphelin  ?  Deman- 
dez-le au  vandalisme  révolutionnaire  qui  les  a  spoliées  et  vendues 
à  vil  prix.  Les  15  écoles  publiques  ne  comptent  que  458  élèves  des 
deux  sexes,  200  à  titre  gratuit,  258  moyennant  rétribution.  Heureu- 
sement le  nombre  des  écoles  privées  est  considérable,  j'en  trouve 
31  de  garçons  et  16  de  filles,  réparties  dans  les  huit  sections  de  la 
ville  ;  les  dames  de  l'association  de  la  Doctrine  chrétienne  donnent 
généreusement  l'instruction  à  301  jeunes  filles,  dont  20  seulement 
payent  une  rétribution.  A  partir  de  1809,  la  Révolution  est  finie  ; 
on  revient  aux  traditions,  aux  croyances  qui  ont  fait  la  grandeur 
de  la  France  ;  il  faudra  un  demi-siècle  d'efforts  et  de  sacrifices 
pour  réparer  les  ruines  causées  par  les  vues  impraticables  de  l'As- 
semblée nationale,  par  les  théories  impies  de  la  Convention,  par 
les  dispositions  étroites  et  mesquines  de  la  loi  du  25  octobre  1795  ! 

TOUL,   AVANT   1789. 

Du  Ve  au  XIXe  siècle,  la  ville  épiscopale  est  célèbre  par  le 
nombre  et  l'importance  de  ses  institutions  scolaires.  C'est  dans  la 
paroisse  de  Toul,  in  parocliia  Tullensi,  que  se  réunissent  les  Pères 
des  conciles  de  Thusey  et  de  Savonnières.  A  l'école  épiscopale, 
chez  les  bénédictins  de  Saint-Epvre  (595),  de  Saint-Mansuy  (993), 
à  l'abbaye  de  Saint-Léon  (1094),  dans  les  six  écoles  presbytérales, 
on  enseigne  aux  enfants,  admis  dès  l'âge  de  cinq  ans,  la  lecture, 
le  psaultier,  le  comput,  le  chant,  l'écriture  et  surtout  la  créance. 
En  1040,  un  escolâtre  prébende,  dignitaire  du  chapitre,  est  chargé 
de  régir  les  écoles,  de  s'informer  bien  exactement  si  les  écoliers 
sont  instruits,  de  reconnaître  si  la  méthode  des  régents  est  bonne 
tant  pour  les  lettres  que  pour  les  mœurs.  En  1789,  il  jouissait 
encore  d'un  revenu  de  2541  lls  en  argent,  de  54  vesaux  de  blé, 
orge  et  avoine,  et  de   5  jours,   1  nommée,  11  verges  de  vignes. 


300  l'instruction  publique 

1637,  on  enseignait  l'écriture  sainte,  la  philosophie,  la  rhétorique, 
les  humanités,  la  physique  et  les  mathématiques,  au  grand  et  au 
petit  séminaire  ;  il  y  avait  des  bourses  pour  les  enfants  pauvres 
qui  montraient  d'heureuses  dispositions.  Le  collège  de  Saint- 
Claude  (1769),  richement  doté,  était  fréquenté  par  l'élite  des  fils 
de  familles  lorraines  ;  «  le  nombre  des  élèves  fut  si  prodigieux  que 
la  seconde  année,  on  fut  obligé  d'en  refuser  plusieurs,  malgré  les 
220  lits  dont  on  pouvait  disposer.  »  L'enseignement  primaire  n'était 
pas  moins  florissant.  En  1789,  il  y  avait  :  1°  une  école  de  garçons 
dans  chacune  des  six  paroisses  ;  2°  une  école  de  garçons  et  une 
école  de  filles  à  l'hospice  Saint-Charles  et  à  la  Maison-Dieu  ; 
3°  une  école  et  un  pensionnat  de  jeunes  filles  dirigés,  depuis  1634,, 
par  la  congrégation  de  Notre-Dame  ;  4°  l'école  et  le  pensionnat  des 
sœurs  Yathelotes,  installés  en  1750  ;  5°  l'école  des  enfants  de  chœur 
de  la  maîtrise  ;  0°  la  classe  du  maître  d'écriture  et  d'arithmétique 
(en  1742,  la  ville  avait  fait  venir,  de  Paris,  un  régent  d'écriture 
et  de  calcul  juré,  pour  fonder  cet  enseignement)  -,  7°  la  classe  du 
maître  de  mathématiques  et  de  dessin  -,  8°  le  pensionnat  et  l'école 
des  dames  du  Saint-Sacrement;  9°  les  écoles  des  dames  du  tiers 
ordre  de  Saint -François,  établies  en  1734. 

Les  archives  de  Toul  sont  très  riches,  parfaitement  conservées  ; 
le  plus  ancien  des  registres  de  paroisses  remonte  à  1591  ;  celui  de 
Sainte-Geneviève  est  un  modèle  de  calligraphie.  On  lit  au  frontis- 
pice :  «  Nasci,  làborare,  mort.  »  La  moyenne  des  conjoints  qui 
ont  signé  l'acte  de  leur  mariage  est  de  61,8  en  1690,  elle  s'élève 
à  85,5  en  1790.  J'ai  recherché,  sur  21  registres  contenant,  de  1750 
à  1788,  les  procès- verbaux  des  délibérations  des  marchands,  perru- 
quiers,... et  des  élections  des  échevins,  sergents  de  ville,  portiers, 
receveurs,  le  nombre  des  signatures,  la  moyenne  est  de  94  pour 
cent...  Les  garde-vignes  sont  relativement  illettrés,  la  moyenne 
n'est  que  82  pour  cent. 

Totjl,  APRÈS  1789. 

1790.  Le  maître  d'école  Mettavent  et  son  sous-maître  donnent 
leur  démission,  afin  de  ne  pas  prêter  le  serment.  Les  sœurs  Yathe- 
lotes et  la  plupart  des  maîtresses  motivent  leur  refus. 

1792.  Le  conseil  de  la  commune,  à  la  suite  d'un  concours,  rem- 
place les  religieuses  insermentées  par  deux  institutrices  laïques  ;  en 


AVANT  ET  APRÈS  1789  301 

attendant  une  loi  sur  L'instruction  publique,  il  formule,  on  6  ar- 
ticles, un  règlement  qui  n'a  rien  encore  de  révolutionnaire.  Les 
administrateurs  du  district  répartissent  les  20  bourses  du  collège. 
Les  écoles  des  maisons  religieuses  d'hommes  et  de  femmes  sont 
fermées,  ainsi  que  les  séminaires  ;  la  maison  des  sœurs  Yathelotes 
est  confisquée. 

An  IL  28  ventôse.  La  municipalité  annonce,  pour  le  1er  germinal, 
l'ouverture  des  écoles  d'après  le  nouveau  système  ;  elle  impose 
aux  parents  l'obligation  d'envoyer  leurs  enfants  chez  l'un  des 
maîtres,  après  déclaration  à  la  mairie.  2  floréal.  Elle  vend  la  mai- 
son d'école  située  rue  de  l'Instruction,  16. 

An  III.  Les  écoles  sont  transférées  au  cloître  de  la  cathédrale  et 
à  la  Dortellerie.  Le  chiffre  des  élèves  diminue.  La  Société  des  amis 
de  l'égalité  et  de  la  liberté  prend  en  main  la  direction  ;  on  publie 
chez  l'imprimeur  Carez  des  livres  classiques  :  L'Ami  des  jeunes 
républicains ,  V Annuaire  républicain ,  l'Acte  constitutionnel , 
V Instruction  d'un  père  à  son  fils...  Le  collège  est  supprimé...  On 
y  installe  les  écoles. 

En  l'an  YI,  une  enquête  constate  qu'il  y  a  neuf  instituteurs 
privés,  6  maîtres  de  latinité,  14  institutrices...  Les  instituteurs  ré- 
pondent en  général  aux  vues  du  gouvernement.  Les  institutrices 
font  de  l'opposition.  On  exige  le  serment,  6  d'entre  elles  refusent, 
on  les  révoque. 

En  l'an  X,  il  ne  reste  plus  que  8  écoles  primaires  de  garçons  : 
4  instituteurs  ont  été  reçus  parle  jury,  4  n'ont  aucun  titre,  le  total 
des  élèves  est  de  214.  3  professeurs  enseignent  le  latin  à  52  élèves. 
3  institutrices,  dont  2  reçues  par  le  jury,  et  le  pensionnat  nouvel- 
lement établi  à  la  Maison-Dieu,  par  3  anciennes  religieuses, 
donnent  l'instruction  à  134  jeunes  filles.  Comparons  la  situation 
scolaire  de  1789  avec  celle  de  l'an  X,  nous  aurons  la  mesure  de  la 
vraie  tendresse  de  la  vraie  république  pour  l'instruction  publique. 

L.  Maggiolo. 

(La  suite  prochainement. J 


SOUVENIRS  D'UN  OFFICIER  DES  AEROSTIERS 

DE   LA  RÉPUBLIQUE  * 


Mais  le  prince  de  Coboiirg,  persuadé  que  Gharleroy  était  encore 
au  pouvoir  des  Hollandais,  allait  venir  se  briser  là.  Tout  à  coup 
le  canon  cesse  à  peu  près  complètement  sur  la  gauche.  Le  prince  de 
Cobourg  croyant  nous  prendre  à  revers,  a  porté  une  colonne  formi- 
dable sur  Gharleroy,  mais  elle  est  reçue  par  l'artillerie  des  remparts 
qui  la  décime  si  vite  que  la  fuite  devient  générale.  Les  artilleurs 
autrichiens  abandonnent  canons  et  caissons  et  se  sauvent  au 
plus  vite.  La  déroute  se  mit  promptement  dans  l'armée  entière. 

Le  soir,  on  fit  entrer  le  ballon  à  Gharleroy,  par-dessus  les 
murs.  On  logea  notre  compagnie  dans  une  maison  percée  à 
jour  par  les  boulets.  Du  reste,  cette  malheureuse  ville  présen- 
tait l'aspect  le  plus  lamentable.  Les  vivres  manquèrent  ce  soir- 
là  presque  complètement.  Nous  nous  étendîmes  sur  la  terre, 
l'estomac  très  creux.  Au  matin  on  distribua  une  ration  et  du 
pain,  puis  nous  suivîmes  le  mouvement  de  l'armée  qui  se  dirigeait 
sur  Bruxelles  par  Namur.  Nous  revîmes  le  village  de  Gosselies  et 
nous  couchions  le  soir  au  bourg  de  Fleurus,  qui  devait  donner  son 
nom  à  la  bataille  de  la  veille. 

«  Là,  on  nous  fit  marquer  un  temps  d'arrêt.  L'ennemi,  dans  sa 
retraite,  s'était  fortifié  à  la  bifurcation  des  routes,  au  point  nommé 
les  Quatre-Bras.  J'étais  logé  chez  un  bon  Flamand  qui  n'entendait 
pas  un  mot  de  français  et  qui  me  paraissait  d'assez  mauvaise 
humeur,  ayant  été  pillé  et  rançonné  par  tous  les  partis.  Il  me  mon- 
tra pourtant  un  excellent  lit  où  j'eus  le  regret  de  ne  pouvoir  cou- 
cher convenablement,  car  on  nous  avait  dit  de  rester  habillés.  Je 
m'étendis  donc  sur  la  couverture  ;  ayant  seulement  débouclé  mon 
ceinturon  et  gardant  mon  sabre  à  mon  côté.   Je  m'endormis  d'un 

*  Voir  la  livraison  de  septembre  1883. 


SOUVENIRS  D'UN  OFFICIER  DES  AÉROSTIERS  303 

sommeil  do  plomb.  Mais  voilà  que  tout  à  coup  une  voix  me  crie  : 
«  Mein  hère  ruren  sic.  »  —  «  la,  ia,  »  répondis-je  en  me  frottant 
les  yeux.  Alors,  en  effet,  j'entendis  la  fusillade  de  très  près.  Je 
saute  sur  mon  sabre,  je  cours  dans  la  rue.  A  demi  endormi,  je  me 
trompe  de  chemin  et  au  lieu  d'aller  à  l'aérostat,  je  me  jette  dans 
les  artilleurs  en  retraite.  Diable  !  pensai-je,  est-ce  que  nous  serions 
repoussés?  Enfin  un  officier  me  met  dans  mon  chemin,  je  retrouve 
ma  compagnie  qui  emportait  au  plus  vite  l'aérostat. 

A  ce  moment-là  c'était  partout  un  vrai  désordre.  Les  Autrichiens 
ne  surent  pas  en  profiter.  L'avantage  nous  resta  et  deux  jours  après 
nous  entrions  à  Bruxelles  comme  des  triomphateurs. 

«  A  partir  de  ce  jour,  notre  pauvre  ballon  suivit  tant  bien  que 
mal  l'armée  de  Bruxelles  à  Liège,  de  Liège  à  Aix-la-Chapelle.  Là 
on  mit  le  ballon  en  quartier  d'hiver.  Presque  tous  les  hommes  de 
la  compagnie  étaient  à  l'hôpital.  Moi,  en  ma  qualité  de  fourrier,  je 
courrais  la  ville  ;  sans  cette  distraction  je  serais  mort  d'ennui.  Le 
capitaine  Goutelle  avait  quitté  Aix-la-Chapelle  ;  il  s'était  rendu  à 
Paris  pour  y  reformer  sa  compagnie  réduite  à  sa  plus  simple  expres- 
sion et  obtenir  du  ministre  qu'on  en  fît  une  seconde.  Il  réussit  dans 
son  dessein,  car  je  reçus,  à  mon  grand  ètonnement,  du  ministère 
de  la  guerre,  un  brevet  de  lieutenant  en  second  dans  la  deuxième 
compagnie,  avec  ordre  de  me  rendre  à  Paris.  Deux  bonheurs  à  la 
fois.  J'achetai  aussitôt  un  cheval  et  me  mis  en  route  ;  ce  fut  un 
long  voyage,  et  lorsque  j'arrivai  à  Paris,  le  cavalier  était  aussi 
fatigué  que  sa  monture. 

Je  me  souviens  qu'il  était  six  heures  du  soir  et  que  je  vins 
droit  débarquer  chez  mon  ancien  tuteur.  On  se  mettait  à  table  ; 
vite  on  me  fit  place  ;  mais  ce  qui  me  frappa,  c'est  que  je  vis  lui, 
sa  femme  et  ses  enfants  couper  un  petit  morceau  dans  leur  pain 
et  le  placer  sur  mon  assiette.  Je  m'en  étonnai;  alors  on  m'apprit 
que  le  pain  était  si  rare  et  si  cher  qu'il  fallait  chaque  jour  rationner 
les  familles  d'après  le  nombre  de  leurs  membres.  Et  pourtant  il  y 
avait  des  gâteaux  et  des  brioches  chez  les  pâtissiers,  car  les  jours 
suivants  j'en  mangeai  beaucoup,  voulant  me  dédommager  de  la 
maigre  pitance  des  camps. 

III 

«  J'étais  très  fier  de  mes  épaulettes  qui,  en  réalité,  ne  me  coû- 
taient guère.  Le  chimiste  Coutelle  fut  nommé  chef  de  bataillon  du 


304  SOUVENIRS  d'un  officier  des  aérostiers 

génie  ;  le  1er  lieutenant  de  la  première  compagnie  fut  fait  capitaine  :. 

moi  qui  faisais  partie  de  la  seconde,  je  suivis  le  chef  de  bataillon  à 

l'armée  du  Rhin.  Sitôt  que  cette  compagnie  fut  formée,  on  plia  un 

grand  ballon  dégonflé  et  on  nous  expédia  au  siège  de  Mayence.  Il  est 

difficile  de  se  faire  une  idée  de  l'aspect  de   cette   ville  lorsque  j'y 

arrivai. 

«  Depuis  onze  mois  que  durait  le  siège,  les  environs,  à  plus  de 
six  lieues,  avaient  été  complètement  ravagés.  Pas  un  village,  pas 
une  chaumière,  pas  un  abri.  Les  broussailles  mêmes  avaient  été 
brûlées  ;  pas  un  être  humain  n'était  resté  là  ;  seulement  quelques 
juifs  venaient  rôder  pour  soutirer  aux  soldats  les  assignats  qu'ils 
recevaient  pour  solde.  11  y  avait  des  jours  où  tout  manquait,  même 
le  pain,  et  quel  pain  !  un  mélange  de  paille  hachée  et  de  son 
mouillé.  Il  eût  fait  un  excellent  mortier.  Mon  estomac  avait  bien 
fait  de  se  régaler  de  brioches  ;  pendant  un  mois,  il  eut  le  temps  de 
les  digérer.  Nous  fîmes  plusieurs  ascensions,  mais  l'aérostat 
détrempé  par  les  pluies  finit  bientôt  par  n'en  pouvoir  plus.  Les 
réparations  devinrent  si  urgentes  qu'on  nous  envoya  à  Frankendal 
sur  le  Rhin.  Là  on  reconnut  que  l'enveloppe  était  en  fort  mauvais 
état. 

«  Manheim  où  le  général  Pichegru  avait  son  quartier  général 
n'était  qu'à  une  petite  distance  -,  le  commandant  me  prévint  un  soir 
que  nous  lui  ferions  le  lendemain  une  visite  officielle.  Les  succès 
que  Pichegru  avait  obtenus  dans  la  campagne  de  Hollande,  lui  don- 
naient alors  une  grande  célébrité  :  j'étais  donc  curieux  de  le  voir 
de  près. 

«  Le  30  septembre  (1795) .  Arrivés  de  bonne  heure  à  Manheim  nous 
nous  présentâmes  chez  le  général  en  chef  et  nous  fûmes  aussitôt 
reçus  -,  la  visite  fut  courte  ;  M.  Coutelle  nous  présenta  en  masse  ; 
Pichegru  inclina  légèrement  la  tête,  dit  quelques  mots  bienveil- 
lants à  notre  chef  et  fit  comprendre  qu'il  avait  d'autres  occupations. 
Je  remarquai  sa  figure  sévère.  A  peine  étions-nous  dans  l'anti- 
chambre qu'un  aide  de  camp  nous  apprit  que  le  général  nous  invi- 
tait à  dîner  pour  le  soir  même,  à  sept  heures.  ïsous  nous  rendîmes 
à  l'invitation  comme  si  nous  avions  été  à  la  parade.  Tous  les  con- 
vives, et  ils  étaient  nombreux  ce  soir-là,  furent  introduits  directe- 
ment dans  la  salle  à  manger  et  restèrent  debout  autour  de  la  table. 
Un  aide  de  camp  passa,  indiquant  à  chacun  sa  place.  On  servit  le 
dîner  et  alors  Pichegru  parut,  inclina  la  tête  à  droite  et  à  gauche, 
s'assit  et  tout  le  monde  l'imita.  Ce  n'était  pas,  comme  on   le  voit, 


DE  LA  RÉPUBLIQUE  305 

d'une  gaîté  folle  ;  un  repas  de  chartreux  eût  l'ait  plus  de  bruit,  car 
c'est  à  peine  si  l'on  disait  un  mot  bas  à  ses  voisins.  Quant  au  général, 
froid  comme  la  statue  du  commandeur,  il  avait  l'air  de  s'ennuyer 
beaucoup,  interpellait  les  domestiques,  ce  qui  n'était  pas  du  meil- 
leur monde.  Je  regardais  cet  homme  dont  personne  ne  soupçonnait 
alors  les  projets  et  qui  n'eut  que  le  tort  de  vouloir  aller  trop  vite. 
Certainement  ce  n'était  pas  une  nature  vulgaire.  Il  avait  la  tête 
haute,  le  regard  fier  et  énergique  ;  mais  soit  préoccupation,  soit 
indifférence,  il  ne  semblait  faire  aucune  attention  à  ses  hôtes.  Le 
dîner  fini,  il  se  leva,  salua,  se  retira,  et  chacun  de  nous  s'en  alla 
comme  il  était  venu. 

«  Quelques  jours  après,  il  survint  un  orage  terrible  qui  renversa 
sur  l'aérostat  la  tente  sous  laquelle  il  était  abrité  ;  une  telle  avarie 
s'ensuivit  qu'il  fallut  l'emporter  à  Manheim  pour  le  remettre  à 
neuf.  On  le  laissa  à  la  porte  de  la  ville.  Le  commandant  Coutelle 
était  parti  pour  Paris;  voilà  qu'un  jour  on  entend  une  détonation 
du  côté  du  ballon.  La  sentinelle  crie  :  Aux  armes  !  le  poste  accourt  : 
le  soldat  avait  reçu  quelques  grains  de  petits  plombs  qui  ne  lui 
firent  que  peu  de  mal,  mais  l'aérostat  en  était  criblé.  C'était  lui  et 
non  le  soldat  qu'on  avait  visé  avec  un  fusil  de  chasse.  Toutes  les 
recherches  furent  vaines  pour  trouver  le  coupable.  Nous  n'avions 
donc  d'autre  chose  à  faire  que  de  dresser  un  procès  verbal  de  l'évé- 
nement et  de  vider  l'aérostat  qui  se  dégonflait  rapidement. 

«  On  venait  de  décider,  au  ministère  de  la  guerre,  que  Stras- 
bourg deviendrait  le  parc  des  aérostats  de  campagne  ;  on  y  cons- 
truisait de  vastes  fourneaux  permanents  pour  leur  gonflement.  On 
nous  donna  donc  ordre  d'emporter  là  notre  blessé  qui  avait  cessé 
d'être  encombrant.  Je  fus  enchanté  ;  Strasbourg  était  une  jolie 
ville  ;  on  disait  qu'on  y  dansait  beaucoup  en  temps  de  carnaval,  et 
j'avais  20  ans  !  Mon  rêve  fut  de  courte  durée.  En  arrivant  à 
Strasbourg  j'appris  que  le  parc  était  à  trois  lieues  de  là  dans  un 
village.  Quel  désenchantement  !  (Janvier  1796.) 

«  Pendant  qu'on  raccommodait  l'aérostat,  le  commandant  réor- 
ganisait, à  Paris,  ses  deux  compagnies.  L'une,  la  première,  était 
restée  à  l'armée  de  Sambre-et-Meuse  ;  l'autre,  la  mienne,  devait, 
aussitôt  qu'on  pourrait  gonfler  le  ballon,  rejoindre  l'armée  du 
Rhin.  Pendant  ce  temps  de  repos,  je  fus  nommé  lieutenant  en 
premier,  l'officier  que  je  remplaçais  étant  passé  capitaine.  J'ob- 
tins un  congé  de  quelques  jours  et  je  partis  pour  Paris  en  passant 
par  Yesoul  et   Gray.  D'autres  que  moi  ont  parlé  de  la  misère  qui 


306  SOUVENIRS  d'un  officier  des  aérostiers 

régnait  partout  alors  ;  mais  je  dois,  dans  ces  souvenirs,  noter  l'état 
de  dènûment  où  se  trouvaient  les  populations  que  je  traversais.  Tout 
le  monde  était  pauvre,  excepté  pourtant  cette  race  d'hommes  qui 
vit  et  s'enrichit  de  la  détresse  générale.  A  Paris  on  était  toujours 
dans  l'attente  de  quelque  émeute.  Je  n'étais  pas  arrivé  depuis  deux 
jours  que,  traversant  la  place  du  Carrousel,  je  fus  enveloppé  par 
une  bande  de  femmes  qui  allaient  en  hurlant  au  ministère 
demander  du  pain.  Comme  ces  scènes  se  renouvelaient  à  chaque 
instant,  j'appréciai  bien  plus  encore  le  séjour  des  armées. 

«  A  mon  retour  à  mon  corps,  je  ne  trouvai  plus  l'aérostat  à  la 
même  place-;  on  l'avait  transporté  à  Molsheim,  gros  bourg  sur  le 
canal  de  Mutzig.  On  ne  pouvait  pas  choisir  un  endroit  plus  dénué 
de  toutes  ressources,  aussi,  sur  les  réclamations  du  capitaine,  on 
nous  permit  de  revenir  à  Strasbourg.  Mais  d'autres  misères  nous 
attendaient  pendant  cet  hiver  de  1796.  Nos  appointements  ne  furent 
plus  payés  qu'à  raison  de  8  francs  par  mois  en  argent  et  le  reste  en 
assignats  dont  on  tirait  le  parti  que  l'on  pouvait.  Les  juifs  nous 
les  prenaient  pour  bien  peu,  mais  au  moins  ce  peu  était  de  l'argent. 
Mon  capitaine  était  marié  ;  sa  femme  travaillait  des  doigts  et 
gagnait  ainsi  de  quoi  faire  marcher  le  ménage  ;  mais  moi  je  n'avais 
que  fort  peu  de  chose,  la  banqueroute  ayant  emporté  une  partie  de 
mon  patrimoine  placé  sur  les  Pays  d'Etat.  Quant  aux  propriétés 
foncières,  elles  ne  rapportaient  plus  rien.  L'hiver  ne  fût  donc  pas 
agréable.  Le  carnaval  que  j'avais  entrevu  de  loin  avec  des  réu- 
nions charmantes  fut  fort  triste  pour  moi.  J'avais  une  chambrette, 
un  lit  de  sangle,  et  quand  j'avais  soif,  j'ai  bu  plus  d'une  fois  dans 
mon  pot  à  eau.  Quelle  charmante  situation  que  d'être  officier  sous 
la  République  !  J'étais  jeune  et  je  prenais  gaîment  toutes  ces 
misères  qui  m'eussent  été  fort  désagréables  dix  ans  plus  tard. 

«  Avec  le  printemps  de  1796,  l'aérostat  et  ses  servants  repassèrent 
le  Rhin.  Moreau  commandait  l'armée  ;  elle  s'avançait  en  Alle- 
magne, nous  reçûmes  ordre  de  la  rejoindre,  ce  qui  arriva  à 
Stuttgard.  Pour  aller  plus  vite,  on  donna  des  voitures  aux  hommes 
et  des  chevaux  aux  officiers.  C'était  assez  drôle  de  voir  le  ballon 
s'en  aller  en  voiture  escorté  par  nous.  J'avais  entre  les  jambes  un 
vieux  porteur  de  choux  pris  à  un  fourgon  ;  mais  mon  capitaine  et 
le  second  lieutenant  n'étaient  pas  mieux  montés.  On  n'y  regardait 
pas  de  si  près  et  nos  hommes,  enchantés  d'être  tramés,  n'engen- 
draient pas  mélancolie.  Ils  chantaient  à  tue-tête,  surtout  en  traver- 
sant les  villages  où  les  habitants  regardaient  notre  ballon  avec 


DE  LA  UKl'T IBUQ1  i'.  307 

stupéfaction.  La  veille  de  notre  arrivée  à  Stuttgard,  nous  faillîmes 
nous  donner  à  nous-mêmes  le  spectacle  d'un  superbe  incendie.  On 
s'était  arrêté  près  d'un  bois  pour  passer  la  nuit  ;  un  arbre  sous 
lequel  on  avait  fait  la  soupe,  prit  feu  pendant  que  nous  dormions. 
Nous  fûmes  réveillés  aux  cris  de  la  sentinelle.  On  courut  au 
ballon  qu'on  emporta  au  loin  tandis  qu'on  abattait  l'arbre  à  coups 
de  hache  et  ceux  de  son  voisinage,  dont  les  branches  commençaient 
à  pétiller. 

«  Stuttgard  est  une  petite  ville  bien  allemande  d'aspect  et  de 
mœurs.  Gomme  il  nous  fallut  contourner  les  remparts  pour  trouver 
à  placer  convenablement  l'aérostat,  nous  fûmes  bientôt  entourés 
par  une  telle  foule  de  curieux  qu'on  eut  peine  à  la  tenir  à  distance, 
et  qu'arrivés  dans  un  pré  où  nous  devions  camper,  je  dus  faire 
planter  des  piquets  reliés  par  des  cordes  pour  mettre  une  barrière 
entre  les  habitants  et  le  ballon. 

«  Après  trois  jours  de  repos  on  nous  dirigea  sur  le  Danube  et 
rien  ne  serait  venu  rompre  la  monotonie  du  voyage  sans  une  petite 
aventure  qui  arriva  à  la  femme  de  mon  capitaine,  car  elle  avait 
obtenu  la  permission  de  suivre  son  mari.  J'étais  à  l'âge  où  l'on  aime 
à  rire,  voilà  sans  doute  pourquoi  je  me  suis  souvenu  de  cet  enfan- 
tillage. 

«  C'était  au  village  de  Niersheim  ;  nous  y  étions  arrêtés  pour 
déjeuner,  et  nous  avions  cherché  dans  les  maisons  les  provisions 
qui  nous  manquaient  complètement.  Le  paysan  allemand  n'est  pas 
donnant,  et  s' excusant  sur  sa  sobriété  et  les  malheurs  du  temps,  il 
ne  nous  avait  laissé  à  prendre  que  ce  qui  se  trouvait  dans  sa 
maison,  c'est-à-dire  du  pain  et  quelques  légumes.  Nous  étions  dis- 
persés chez  les  habitants  pour  faire  cuire  nos  carottes  et  nos 
choux,  quand  j'entendis  du  bruit  dans  la  rue  et  des  voix  qui  bara- 
gouinaient avec  vivacité.  Je  vais  à  la  porte  de  la  cuisine  où  je  me 
trouvais  et  je  vois  les  habitants  armés  de  tous  les  outils  possibles, 
fourches,  couteaux,  haches,  qui  s'assemblaient.  Je  regardai  mon 
hôte  qui  m'appelait  près  du  feu,  et  l'idée  me  vint  qu'il  pourrait 
bien  m'enfermer.  Je  dégaîne  et  saute  dans  la  rue,  courant  à  toutes 
jambes,  vers  le  parc  de  l'aérostat  qui  n'était  gardé  que  par  quatre 
hommes  et  un  caporal.  Je  fais  aussitôt  battre  la  générale  ;  une 
vingtaine  de  soldats  me  rejoignent,  je  rentre  dans  le  village,  et 
comme  je  parlais  allemand,  je  vais  droit  aux  paysans  qui  semblaient 
très  animés  et  demande  l'explication  de  ce  qui  se  passe.  Nos 
hommes  étaient  prisonniers  dans  les  maisons  et  mon  capitaine  était 


308  SOUVENIRS  d'un  officier  des  aérostiers 

enfermé  avec  sa  femme  dans  une  cuisine,  dont  trente  paysans 
armés  de  haches  gardaient  la  porte.  Ceci  devenait  sérieux.  Si  j'es- 
sayais de  le  dégager  par  la  force,  je  pouvais  le  faire  massacrer.  La 
prudence  m'obligeait  à  parlementer.  La  cause  de  tout  ce  tapage 
était  un  coq  d'Inde  que  la  femme  du  capitaine  avait  découvert, 
s'était  approprié  et  refusait  de  payer.  Pendant  que  je  parlementais 
avec  ces  endiablés  d'Allemands,  le  quartier-maître,  qui  n'était 
autre  que  mon  ami  le  curé,  était  parvenu  avec  le  lieutenant  en 
second  à  s'échapper  des  maisons  où  ils  étaient  retenus,  et  vinrent 
me  rejoindre.  Nous  décidâmes  de  faire  charger  les  armes  et  de 
menacer  de  faire  feu.  Mais  nos  menaces  eurent  pour  effet  d'exas- 
pérer les  trois  cents  individus  qui  nous  serraient  de  près.  Alors 
je  demandai  qu'on  laissât  le  quartier- maître  arriver  jusqu'au 
capitaine  pour  arranger  la  chose  à  l'amiable.  En  même  temps  je 
dis  tout  bas  au  second  lieutenant  d'aller  au  parc,  de  monter  à 
cheval  et  de  courir  jusqu'à  un  régiment  de  cavalerie  qui  campait 
à  un  quart  d'heure  de  là. 

«  Mon  capitaine,  craignant  qu'on  ne  fît  à  sa  femme  un  mauvais 
parti,  avait  offert  de  payer  le  dindon,  et  l'on  en  discutait  le  prix 
lorsque  le  quartier-maître  fut  introduit  près  de  lui.  Ce  renfort  le 
rendit  moins  coulant.  Plus  d'une  demi-heure  s'était  passée,  je  ne 
voyais  revenir  ni  le  quartier-maître  ni  le  second,  et  j'étais  toujours 
entouré  par  une  foule  menaçante.  Tout  à  coup,  je  vois  cette  foule 
qui  s'agite  et  qui  commence  à  fuir.  Une  cinquantaine  de  cavaliers 
arrivaient  au  galop,  sabre  au  poing.  En  dix  minutes  tous  nos  enne  - 
mis  étaient  rentrés  chez  eux,  et  nos  hommes  venaient  librement 
me  rejoindre.  Mon  capitaine  et  sa  moitié  retrouvèrent  la  liberté. 
On  donna  aussi  l'ordre  du  départ.  Mon  bon  curé,  qui  avait  failli 
être  écharpè  à  cause  du  dindon,  fut  chargé  par  nous  de  prier 
Madame  d'être  plus  prudente  à  l'avenir.  Son  mari  prit  mal  la 
chose  et  je  vis  le  moment  où  il  obligerait  mon  vieil  ami  à  avoir 
une  affaire  d'honneur.  La  différence  des  grades  l'arrêta,  heureu- 
sement ! 

«  A  peine  arrivés  à  Donawerth,  sur  le  Danube  (juillet  1796),  nous 
reçûmes  l'ordre  d'élever  le  ballon.  Le  général  en  chef  voulait  con- 
naître les  positions  de  l'ennemi  qui  occupait  l'autre  rive.  C'était 
mon  tour  de  monter  dans  la  nacelle.  Jamais  je  n'oublierai  le  splen- 
dide  panorama  que  j'eus  ce  jour-là  devant  les  yeux.  Ma  vue  s'éten- 
dait à  plus  de  vingt  lieues  des  rives  du  fleuve  majestueux  qui 
coulait   à  mes  pieds.  L'armée  française  venait  de  le  franchir  ; 


DE  LA  RÉPUBLIQUE  300 

plusieurs  colonnes  le  traversaient  encore.  Je  voyais  les  Autrichiens 
se  retirer  ;  pourtant,  sur  ma  gauche,  l'avant-garde  française 
échangeait  des  coups  de  fusil  avec  l'arrière-garde  ennemie.  C'était 
si  beau,  si  curieux,  que  je  ne  me  lassais  pas  de  regarder.  Quand  je 
me  fus  bien  rendu  compte  des  mouvements,  je  crayonnai  un  croquis 
du  paysage,  puis  je  fis  le  signal  de  la  descente.  Le  lendemain  on 
nous  dirigeait  sur  Augsbourg.  C'est  une  jolie  ville,  proprette,  bien 
alignée,  ornée  de  fontaines  et  entourée  d'une  charmante  campagne  ; 
on  y  passerait  volontiers  sa  vie,  en  temps  de  paix  bien  entendu, 
car  alors  les  habitants  étaient  très  rançonnés.  Il  faut  dire  pour 
notre  excuse  que  le  gouvernement  ne  nous  payant  pas,  nous  ne 
pouvions  pas  être  généreux  avec  les  marchands.  Nous  les  officiers 
subalternes,  nous  ne  demandions  que  ce  qui  nous  était  nécessaire, 
mais  les  intendants  et  les  commissaires  firent  de  jolies  fortunes. 
On  le  vit  bien  au  train  qu'ils  menèrent  à  leur  retour  en  France. 

«  Notre  séjour  à  Augsbourg  fut  de  courte  durée.  Tandis  que 
Moreau  s'avançait  ainsi  au  cœur  de  l'Allemagne,  Jourdan  se  faisait 
battre  à  Wurtzbourg  (2  septembre  1796),  et  le  prince  Charles 
menaçait  dès  lors  les  derrières  de  l'armée  du  Rhin.  Moreau  vit  le 
danger  et  comprit  qu'il  fallait  reculer.  La  compagnie  des  aérostiers 
reçut  l'ordre  de  rentrer  au  plus  vite  à  Strasbourg.  On  nous  donna, 
pour  protéger  le  ballon,  une  batterie  d'artillerie.  On  le  dégonfla, 
on  le  plia  et  on  le  cacha  dans  un  fourgon.  Nous  étions  en  tout  trois 
cents  hommes,  fort  mal  armés,  car  les  aérostiers  n'avaient  qu'un 
sabre  et  un  pistolet  ;  quant  aux  canons  destinés  à  nous  défendre, 
ils  n'avaient  pas  de  munitions.  De  plus,  les  hommes  étaient  râpés, 
presque  déguenillés.  Cela  ressemblait  à  un  régiment  chinois  avec 
des  canons  de  bois  ;  nous  avions  cinquante  lieues  à  parcourir  dans 
un  pays  ennemi  ;  il  fallait  payer  d'audace  et  s'en  remettre  à  la 
Providence,  comme  disait  mon  bon  curé.  La  première  journée  de 
marche  se  passa  fort  bien  et  la  seconde  commençait  de  même,  quand 
à  la  sortie  d'un  village  situé  sur  une  route  bordée  de  collines,  nous 
aperçûmes  sur  notre  droite  un  assez  gros  corps  de  cavalerie  mar- 
chant parallèlement  à  nous  et  dont  les  armes  brillaient  au  soleil. 
A  tout  hasard  on  fit  halte.  Les  artilleurs  braquèrent  leurs  pièces 
comme  s'ils  étaient  prêts  à  recevoir  l'ennemi  ;  nos  hommes  se  ran- 
gèrent à  droite  et  à  gauche  assez  écartés  pour  faire  nombre.  Après 
un  quart  d'heure  d'attente,  l'ennemi  tourna  bride  et  nous  ne  le 
revîmes  plus.  S'il  nous  eût  chargés,  il  eût  tout  pris,  hommes, 
canons  et  ballon.  Arrivé  à  Goislingen,  j'appris  que  ce  détachement 
T.  il.  —  octobre  1883  21 


310  SOUVENIRS  D'UN  OFFICIER  DES  AÉROSTIERS 

appartenait  aux  hussards  de  Zekler  et  qu'il  nous  surveillait.  En 
effet,  nous  le  revîmes  le  lendemain  sur  notre  droite,  mais  à  dis- 
tance. Il  nous  suivit  ainsi  jusqu'à  Rastadt,  puis  ne  parut  plus. 
J'avoue  que  je  n'en  fus  pas  fâché,  car,  connaissant  notre  situation, 
j'entrevoyais  les  prisons  de  Bohême,  et  la  liberté  m'était  chère. 

«  Nous  étions  de  retour  à  Strasbourg  dans  les  derniers  jours 
d'octobre,  les  hommes  fatigués  et  le  ballon  en  très  mauvais  état  ; 
on  le  retira  de  la  boîte  où  il  était  plié  comme  un  vieux  mouchoir 
de  poche,  et  on  reconnut  qu'il  fallait  plusieurs  mois  pour  le  re- 
mettre à  neuf.  L'hiver  vint,  officiers  et  soldats,  très  inoccupés, 
s'ennuyèrent  beaucoup. 

«  Au  printemps  de  1797,  on  nous  dit  que  nous  allions  entrer 
en  campagne  ;  mais  on  sut  bientôt  que  Moreau  ne  pouvait  se  mettre 
en  mouvement,  faute  d'argent.  Ce  fut  seulement  en  avril  qu'il  fran- 
chit le  Rhin  près  de  Strasbourg.  On  nous  oublia.  Les  courriers,  en 
annonçant  les  préliminaires  de  paix  signés  à  Léoben,  arrêtèrent 
Moreau  dans  la  Forêt  noire  (23  avril).  On  ne  gonfla  pas  le  ballon  ; 
on  continua  à  monter  la  garde  près  de  sa  dépouille.  J'obtins  enfin 
un  congé  et  j'arrivai  à  Paris  huit  jours  avant  le  18  fructidor. 

A.  de  Besancenet. 

(La  suite  prochainement. J 


LE  DIVORCE  PENDANT  LA  REVOLUTION' 


L'œuvre  révolutionnaire  n'était  pas  cependant  accomplie.  La 
Convention  prétendit  surpasser  l'Assemblée  législative  et  donner 
au  divorce  une  liberté  encore  plus  grande. 

Au  cours  de  son  travail  sur  la  rédaction  du  Code  civil,  la  Conven- 
tion adopta  le  projet  du  rapporteur  qui  réduisait  de  moitié  l'espace 
de  temps  esligè  par  la  loi  de  1792,  entre  la  demande  et  le  prononcé 
du  divorce,  entre  les  différentes  séances  du  conseil  de  famille. 
Il  ne  faut  plus  qu'une  absence,  pendant  deux  ans  sans  nouvelles, 
pour  faire  naître  une  juste  cause  de  divorce  *.  L'époux  divorcé  peut 
se  remarier  aussitôt  après  le  prononcé  du  divorce,  et  l'épouse  dix 
mois  après.  Cette  dernière  disposition  est  rendue  immédiatement 
exécutoire  sur  la  proposition  de  Merlin,  de  Douai2.  Le  4  floréal 
an  II  (23  avril  1794),  toujours  «  pour  faciliter  l'exécution  de  la  loi,  » 
Oudot  fait  voter  par  l'Assemblée  les  articles  additionnels  suivants  : 
Lorsqu'il  sera  prouvé  par  un  acte  authentique  ou  de  notoriété 
publique  que  deux  époux  sont  séparés  de  fait  depuis  plus  de  six 
mois,  si  l'un  d'eux  demande  le  divorce,  il  sera  prononcé  sans  aucun 
délai  d'épreuve.  L'acte  de  notoriété  publique  sera  donné  par  le  con- 
seil général  de  la  commune  ou  par  les  comités  civils  de  section,  sur 
l'attestation  de  six  citoyens.  Le  divorce  ne  pourra  être  attaqué  par 
voie  d'appel.  La  femme  divorcée  est  dispensée  d'attendre  dix  mois 
pour  se  remarier,  s'il  est  prouvé  qu'elle  a  accouché  après  son 
divorce.  Il  est  reconnu  que  le  mariage  n'est  qu'un  contrat  civil  : 
de  la  sorte,  un  notaire  ouun  jugeude  paix  peut  aussi  bien  le  rompre 
qu'un  officier  municipal. 


*  Voir  la  livraison  de  septembre  1883. 

1  Convention.  Séance  du  l«r  sept.  1793. 

2  Convention.  Séaace  du  9  nivôse  an  II  (29  déc."1793.) 


312  LE   DIVORCE   PENDANT  LA  RÉVOLUTION 

Les  deux  pièces  suivantes  montrent  la  procédure  très  simple 
employée  dans  le  cas  d'un  divorce  causé  par  une  absence  de  plu- 
sieurs années. 


Département  ,  ,  , 

de  LIBERTE,    JUSTICE,    EGALITE 


l'Hérault 


Extrait  des  registres  des  actes  de  divorse  de  l'admi- 
nistration municipale  du  canton  de  Saint-Gervais, 


Canton 
de 
Saint  Gervais  département  de  l'Hérault. 


L'an  huit  de  la  République  française  une  et  indivisible  et  le  dix- 
sept  nivôse,  devant  moy  Laurent  Granier,  agent  municipal  de  la 
commune  de  Saint-Gervais,  ville,  département  de  l'Hérault,  chargé 
par  la  loy  de  recevoir  les  actes  de  naissance,  divorse  et  décès  dans 
la  maison  commune. 

Est  comparu  le  citoyen  Emmanuel-Gervais  Servies,  général  de 
brigade  réformé,  domicilié  sur  la  présente  commune,  depuis  environ 
sept  mois,  assisté  des  citoyens  Barthélémy  Moulinier,  commissaire 
du  gouvernement,  près  l'administration  de  ce  canton  ;  Joseph- 
Martin,  propriétaire  foncier;  Pierre  Farret,  ci-devant  receveur  du 
droit  d'enregistrement,  et  Joachim  Crassous,  boucher,  tous  domi- 
ciliés sur  la  présente  commune  et  majeurs,  qui  m'a  exhibé  l'extrait 
de  l'acte  de  notoriété  qui  luy  a  été  délivré  par  l'administration 
municipale  du  présent  canton,  en  date  du  sept  vendémiaire  der- 
nier, duement  enregistrée  au  bureau  de  Bèdarrieux.  Le  d.  acte, 
portant  attestation  de  six  témoins  domiciliés  sur  la  présente  com- 
mune que  le  d.  Servies,  conjoint',  par  mariage,  à  la  citoyenne 
Treillard,  s'en  est  séparé  pendant  plusieurs  années,  et  m'a  requis  de 
prononcer  à  la  dissolution  de  son  contrat  de  mariage  avec  ladite 
Treillard  et  a  signé  Servies. 

Vu  par  moy,  agent  municipal,  l'extrait  de  l'acte  de  notoriété 
remis  par  le  d.  Servies,  par  moy  paraphé,  ay,  en  présence  des  d. 
témoins  et  du  d.  Servies,  déclaré  à  haute  et  intelligible  voix  que 
le  contrat  de  mariage  dudit  Servies  avec  ladite  Treillard  est  dis- 
soud  et  ont  les  d.  Servies  et  témoins  signé  avec  moy,  Servies, 
Martin,  Farret,  Moulinier,  Crassous,  Granier,  ayent  signé  à  la 
minute. 

Pour  extrait  conforme  : 

Albergne,  sre  l. 

1  Archives  de  M.  Gustave  Bord. 


LE  DIVORCE   PENDANT    LA  RÉVOLUTION  313 

Départemenl  LIBERTÉ.  —  ÉGALITÉ. 

de 

Extrait  des  registres  des  délibérations  de  l'adminis- 

[Herault.  /ration  municipale  du  canton  de  Sainl-Gervais. 

Du  7e  vendémiaire  l'an  8°  de  la  République  française  une  et  indivisible. 
L'an  huit  de  la  République  française 


est  comparu  le  citoyen  Emmanuel  Servies,  général  de  brigade 
réformé,  domicilié  sur  la  présente  commune,  quia  dit  voulant  cons- 
tater par  un  acte  de  notoriété  publique  qu'il  est  séparé  de  fait, 
depuis  plusieurs  années,  de  la  citoyenne  Treillard  son  épouse,  il  a 
administré  pour  témoins  (suivent  les  noms  des  témoins  au  nombre 

de  six) lesquels  ont  attesté  que   le   d.  Servies  est  séparé  depuis 

plusieurs  années  de  la  d.  Treillard,  son  épouse,  de  laquelle  attes- 
tation le  présent  demeurera  chargé  et  ont  les  d.  Servies  et  témoins 
administrés  par  luy  signé  avec  nous  {suivent  les  signatures)  *... 

Yoilà  cette  loi,  aussi  inique  dans  la  façon  dont  elle  fut  votée, 
que  par  ses  prescriptions  elles-mêmes.  Car  s'il  faut  en  croire  ce 
que  disait,  un  an  plus  tard,  le  député  Mailhe,  à  la  Convention  2,  sa 
promulgation  tint  à  des  causes  peu  avouables  et  à  des  intérêts  pure- 
ment privés. 

Il  se  trouva  «  qu'un  malheureux  époux  gémissait  depuis  quelques 
mois  dans  les  bastilles  de  la  Terreur.  Sa  femme  était  protégée  par 
un  décemvir.  Il  s'agissait  d'isoler  la  victime  dévouée  au  supplice,  de 
lui  arracher  sa  femme,  de  la  jeter  dans  les  bras  d'un  autre  et  de 
sauver  ses  reprises  du  séquestre  national,  sans  rien  ôter  à  la 
tyrannie  de  l'activité  et  de  ses  fureurs  jalouses  contre  le  mari. 
Un  décret  d'exception  aurait  pu  démasquer  le  nouvel  Appius,  on 
aima  mieux  s'envelopper  dans  les  dispositions  d'une  loi  générale  ; 
on  força  le  comité  de  Législation  à  proposer  le  décret  du  4  floréal. 
Vous  savez,  en  effet,  que  l'oppression  dècemvirale  pesait  sur  les 
comités  en  particulier,  comme  sur  la  Convention  nationale.  » 
Ainsi,  pour  légitimer  un  adultère,  on  imposa  la  loi  du  4  floréal  à 
vingt-cinq  millions  de  Français  ;  exemple  instructif,  mais  peu  rare, 
du  libéralisme  révolutionnaire! 


1  Archives  de  M.  Gustave  Bord. 
s  Séance  du  15  thermidor  an  III. 


314  LE  DIVORCE   PENDANT  LA  REVOLUTION 

II 

Favorisés  encore  par  les  nouvelles  facilités  légales,  la  licence 
redouble  et  le  dérèglement  des  mœurs  ne  connaît  plus  de  bornes. 
Il  n'y  a  plus  de  loi,  mais  un  «  tarif  d'agiotage  »  grâce  auquel  «  le 
mariage  n'est  plus  qu'une  affaire  de  spéculation.  On  prend  une 
femme  comme  une  marcbandise,  en  calculant  le  profit  dont  elle 
peut  être,  et  l'on  s'en  défait  sitôt  qu'elle  n'est  plus  d'aucun  avan- 
tage »,  »  —  L'union  conjugale  est  devenue  une  question  d'argent 
ou  de  caprice,  un  marcbé,  un  «  bail  résiliable2,  »  un  simple  com- 
merce. «  Ce  n'est  ni  un  acte  civil,  ni  un  acte  religieux,  c'est  un 
acte  naturel.  «  C'est  la  nature  en  action,  »  dit  Cambacérès  dans  le 
projet  du  Code  civil.  Le  législateur  «  encourage  le  libertinage  et 
l'inconduite.  Le  bâtard  est  admis  au  partage  égal  de  la  succession 
avec  l'enfant  légitime  3...  L'infidélité  est  une  formalité.  La  femme 
va  de  mari  en  mari,  poursuivant  le  plaisir,  indigne  du  bonheur... 
Elle  est  épouse  le  temps  que  cela  ne  l'ennuie  pas  ;  elle  est  mère  le 
temps  que  cela  l'amuse  ;  le  mari  demande  une  concubine  à 
l'épouse...  On  se  marie  pour  divorcer;  on  se  démarie  pour  se 
remarier,  sans  que  l'homme  ait  la  jalousie  du  passé,  sans  que  la 
femme  en  ait  la  pudeur...  Le  haut,  le  bas  de  la  société,  toutes  les 
classes  sont  en  proie  au  divorce.  Ici  c'est  une  mode  ;  là  une  habi- 
tude. A  Nancy,  à  Metz,  à  chaque  rentrée  en  cantonnement  dans 
leurs  quartiers  d'hiver,  les  soldats  se  marient  en  convenant 
d'avance  qu'ils  divorceront  à  leur  départ.  Et  pourquoi  le  peuple  ne 
ferait-il  pas  comme  le  beau  monde  ?  Pourquoi  ne  prendrait-il  pas 
sa  part  du  «  Code  de  débauche  ?  »  Jadis  il  battait  sa  femme  ;  il  se 
rangera  :  il  la  chassera  :  et  vainement  le  chanteur  ironique  s'égo- 
sille à  lui  chanter  : 

Je  n'avions  qu'n'femm'  et  queuqfois 

C'était  trop  dans  le  ménage  ; 
J'en  aurons  deux,  j'en  aurons  trois, 
Queu  délie'  !  queu  ramage  ! 
Queu  plaisir  tous  les  ans  de  se  remarier  ! 
Gomme  les  enfants  vont  se  réjouir,  biribi, 
A  la  façon  de  Barbari,  mon  ami 4  ! 

i  Discours  de  Mailhe.  Convention.  7  thermidor  an  III  (20  juillet  1795). 
5  Edm.  et  J.  de  Goncourt.   La  Société  française  pendant  la  Révolution,  p.  405. 
3  Edm.  et  J.  de  Goncourt.  La  Société  française  pendant  le  Directoire,  p.  176. 
*  Le  Rabâchage  du  Père  Luron.  Paris,  déc.  1796. 


LE  DIVORCE   PENDANT  LA  REVOLUTION  315 

La  France  n'est  plus  qu'un  vaste  lieu  de  prostitution.  —  «  Vous 
avez  introduit  en  France  un  marché  de  chair  humaine  !  »  crie 
Delville  à  la  tribune  nationale.  Toute  idée  de  morale  conjugale 
disparaît  de  l'âme  de  la  nation.  Le  nombre  des  enfants  trouvés 
s'élève  en  l'an  V  à  quatre  mille  dans  le  département  de  la  Seine, 
et  à  quarante-quatre  mille  dans  les  autres  départements.  Le  con- 
seil des  Cinq-Cents  est  saisi  de  la  pétition  d'un  homme  qui,  veuf 
de  deux  sœurs,  demande  à  épouser  leur  mère  '.  » 

La  corruption  est  si  grande  que  les  législateurs  eux-mêmes  se 
voient  forcés  d'en  faire  le  triste  aveu,  et  de  reconnaître  le  divorce, 
ou  tout  au  moins  la  fameuse  cause  d'incompatibilité  de  caractère 
comme  l'auteur  du  mal  social.  «  Les  enfants  sont  abandonnés,  leur 
éducation  négligée,  ils  ne  reçoivent  plus  les  exemples  des  vertus 
domestiques,  ni  les  soins,  ni  les  secours  de  la  tendresse  et  de  la 
sollicitude  paternelle  2.  »  «  Dans  combien  de  familles,  s'écrie  le 
représentant  Mailhe,  ces  lois  n'ont-elles  pas  porté  la  désolation  et 
le  désespoir  ?  Combien  n'aggravent-elles  pas,  surtout  dans  ce 
moment,  la  position  de  ceux  qui  se  trouvent  détenus  par  mesure 
de  sûreté  générale  ?  On  séduit  leurs  femmes,  on  abuse  de  la  sépa- 
ration de  fait,  on  les  précipite  dans  ces  demandes  en  divorce  qui 
ne  rencontrent  aucun  obstacle,  aucune  difficulté.  Vous  ne  sauriez 
trop  tôt  arrêter  le  torrent  d'immoralité  que  roulent  ces  lois  désas- 
treuses 3.  » 

L'Assemblée  se  rend  à  ces  raisons  et,  sur  la  proposition  de 
l'orateur,  adopte  le  décret  suivant  :  «  La  Convention  nationale, 
après  avoir  entendu  le  rapport  de  son  Comité  de  législation, 
décrète  :  Art.  1er.  L'exécution  des  lois  des  8  nivôse  et  4  floréal  de 
l'an  II,  relatives  au  divorce,  demeure  suspendue  à  compter  de  ce 
jour.  —  Art.  2.  Le  Comité  de  législation  est  chargé  de  reviser 
toutes  les  lois  concernant  le  divorce,  et  de  présenter,  dans  le  délai 
d'une  décade,  le  résultat  de  son  travail.  » 

La  conscience  publique  obtenait  donc  une  demi-satisfaction  ; 
les  choses  étaient  ramenées  à  l'état  où  les  avait  mises  la  loi  du  20 
septembre  1792  :  mais  ces  faibles  restrictions  étaient  insuffisantes  à 
sauvegarder  les  mœurs  ;  il  eût  fallu  couper  l'arbre  au  pied,  au  lieu 


1  Edm.  et  J.  de  Goncourt.  Op.  cit.,  p.  176  et  suiv. 

2  Disc,  de  Bonguyod  à   la  Convention.   29  floréal  an  III.  —  L'Assemblée   passa  à 
l'ordre  du  jour. 

3  Convention,  15  thermidor  an  III. 


316  LE   DIVORCE   PENDANT   LA  RÉVOLUTION 

de  se  borner  à  l'émonder.  La  législation  du  divorce  est  encore 
«  beaucoup  trop  facile,  »  elle  «  offre  trop  de  moyens  d'accroître  la 
dissolution  des  mœurs.  »  Le  mal  se  multiplie  toujours  «  avec  une 
effrayante  rapidité  '.  »  Et  les  orateurs  qui  le  signalent  et  deman- 
dent qu'on  en  arrête  les  progrès  sont  partisans  du  divorce  en 
principe  ;  leur  témoignage  ne  peut  donc  pas  être  suspect.  Tous 
exposent  «  combien  il  est  pressant  de  faire  cesser  ces  abus  scanda- 
leux et  de  venir  au  secours  de  malheureuses  victimes  *,  »  objets  de 
trafics  honteux. 

Une  Anglaise,  habitant  en  France  pendant  la  Révolution,  observe 
que  «  les  registres  mensuels  annoncent  presque  autant  de  divorces 
que  de  mariages.  La  facilité  de  la  séparation  réduit  presque  l'un  à 
un  contrat  de  libertinage  que  l'autre  donne  le  moyen  de  résilier  3.» 

Maurice  d'Auteville. 
(La  suite  prochainement.) 


i  Disc,  de  Reynaud  aux  Cinq-Cents,  24  brumaire  an  V. 
2  Disc,  de  Villers  aux  Cinq-Cents,  27  brumaire  an  V. 
s  Taine.  Un  séjour  en  France,  p.  191. 


CORRESPONDANCE  COMMERCIALE 

DE  MOI  COUSIN  SAINT-AMOUR,  B0UL0NN0IS 

(1766-1792)* 


Je  suppose  qu'il  y  a  parmi  mes  lecteurs  nombre  d'honnêtes  gens 
qui  sont  tentés  d'avouer  avec  candeur  leur  ignorance  sur  la  valeur 
de  ce  muid,  de  cette  pièce,  de  ce  quintal,  de  la  velte  surtout  qui 
paraît  être  une  sorte  d'unité  de  mesures  pour  les  liquides,  et  de 
divers  autres  mots  qu'ils  viennent  de  lire  ou  qu'ils  vont  lire.  Je  les 
encouragerai  de  mon  mieux  à  faire  cet  aveu,  en  confessant  que  je 
n'en  sais  pas  davantage. 

Ce  n'est  pas  faute  d'avoir  ouvert  bien  de  vieux  dictionnaires  et 
feuilleté  les  livres  du  XYlIIe  siècle,  qui  devaient  le  mieux  me  ren- 
seigner. Mais  j'ai  reconnu,  de  longue  date,  qu'il  n'y  a  rien  d'obscur 
comme  les  mathématiques  et  de  contradictoire  comme  les  chiffres. 
Toutes  les  mesures  de  capacité  pour  les  liquides  variaient  à  l'infini. 
Les  livres  les  plus  compétents  étaient  en  désaccord  même  sur  la 
contenance  de  la  velte.  On  voit  que  je  sais  reconnaître  les  défauts 
de  l'Ancien  Régime,  dont  les  bonnes  âmes  jacobinettes  m'accusent 
de  rêver  la  restauration. 

Je  me  trouvais  donc  dans  cette  situation  joyeuse  d'avoir  à  ensei- 
gner à  mes  lecteurs  ce  que  je  n'avais  pas  pu  apprendre.  Il  me 
restait,  il  est  vrai,  le  grand  tour  de  passe-passe,  celui  que  les 
érudits  emploient  dans  les  moments  suprêmes  et  qui  consiste 
ingénieusement  à  supposer  connu  de  tout  le  monde  ce  qu'on 
ignore  soi-même  :  Yelte  ?  qu'est-ce  qui  ne  connaît  pas  velte  !  et  on 
passe  outre  sans  explication. 

Je  me  suis  rappelé  heureusement  que  j'ai  pour  ami  —  un  de 

*  Voir  la  livraison  de  septembre  1883. 


318  CORRESPONDANCE    COMMERCIALE 

ces  anciens  et  très  chers  amis  dont  le  souvenir  suffît  à  faire  sourire 
l'âme,  —  un  représentant  de  la  race  des  grands  négociants  français 
d'autrefois,  aussi  élevé  de  cœur  que  d'intelligence.  Je  le  savais  le 
plus  spirituel,  le  plus  sage  et  le  plus  délicat  des  hommes.  Joindrait-il 
l'érudition  à  toutes  ses  autres  qualités  ? 

Il  la  joignait.  Voici  donc  la  vérité  sur  les  mesures  d'avant  la 
Révolution  : 

La  velte  vaut  7  litres  60  centilitres,  —  à  moins  qu'elle  n'en  vaille 
que  7,54.  —  C'est  toujours,  comme  on  voit,  l'extravagante  incohé- 
rence des  mathématiques  et  la  fantaisie  carnavalesque  des  chiffres. 
Mais  on  peut  s'en  tenir  à  7,60.  Voilà  l'unité. 

Le  quintal  vaut  5  veltes  soit  38  litres.  Le  muid  90  veltes  soit 
684  litres.  La  pièce  de  Lunel  30  veltes  soit  228  litres  ;  la  pipe  lan- 
guedocienne 84  veltes  ;  la  pièce  d'Armagnac  50  veltes.  Le  mot 
uzances,  usances  ou  simplement  us — et  j'ai  certainement  vu  uso  — 
qui  se  rencontre  fréquemment  dans  cette  correspondance  indique 
une  période  de  trente  jours.  Ainsi  un  1/2  %  sur  Paris  par  usance 
signifie  qu'une  lettre  de  change  tirée  de  Boulogne  ou  de  Bordeaux 
perdra  un  demi  pour  cent  de  la  somme  à  chaque  période  de  30 
jours  ;  une  usance,  deux  usances,  trois  usances,  30,  60,  90  jours. 
On  voit  aussi,  par  exemple,  Londres  à  29  1/4,  cela  veut  dire  que, 
pour  avoir  à  Bordeaux  une  livre  sterling,  il  faut  donner  29  livres 
tournois  et  un  quart. 

Burnett  et  Rousson,  auxquels  nous  revenons,  finissent  l'année 
1787  dans  l'amertume.  Il  y  a,  à  Cette,  des  effrontés  qui  veulent 
faire  monter  les  eaux-de-vie,  et  qui  se  vantent  d'avoir  des  commis- 
sions illimitées.  Burnett  déclare  que  c'est  une  «  bêtise  »  et  il  espère 
que  les  «  Messieurs  de  chez  vous  »  porteront  remède  à  cette  extra- 
vagance, et  donneront  des  ordres  qui  ne  dépassent  pas  22  francs. 
Les  «  Messieurs  de  chez  nous  »  se  méfient.  Ils  ne  donnent  pas 
d'ordre  pour  22  francs,  et  bien  leur  en  prend.  «  Cette  liqueur  » 
tombe  à  19,  à  18  avec  peu  de  demande.  En  avril,  le  capitaine 
Tourron,  de  Cette,  part  pour  Boulogne,  avec  un  chargement. 
M.  du  Riez  est  prié  d'avertir  la  ville  de  Boulogne,  qu'en  arrivant 
en  vue  du  port,  il  arborera  le  pavillon  hollandais,  au  mât  de  misaine, 
et  tirera  trois  coups  de  canon.  Le  capitaine  porte  à  Joseph-Antoine, 
pour  sa  provision,  un  muid  de  vin  rouge  de  Saint-Nèzery,  —  je 
crois  que  c'est  du  vin  de  l'Hérault,  —  qui  a  coûté  168  livres 
16  sous. 

L'année   se  passe  sans  incident,   mais  nous   voyons   apparaître 


DE    MON   COUSIN  SAINT-AMOUR  319 

le  banquier  parisien,  M.  Panchaud,  dont  le  nom  me  réjouit,  à 
cause  de  la  façon  dont  il  tourne,  sans  l'atteindre,  autour  de  Sancho 
Pança. 

Le  20  septembre  1708,  «  cette  liqueur  descend  encore  à  17  fr. 
5  sous.  »  La  récolte  s'annonce  superbe.  On  Fa  déjà  commencée  à 
Frontignan.  Le  muscat  donnera  un  tiers  en  plus  que  Fan  passé.  En 
Daupliiné,  à  la  Côte  du  Rhône,  l'on  «  se  flatte  également  de  faire 
de  bon  vin  et  en  honnête  quantité.  »  On  ne  peut  encore  rien  dire 
sur  les  eaux-de-  vie  nouvelles.  C'est  à  la  foire  de  Saint-Martin- 
de-Pezenas  que  les  cours  s'établissent.  A  la  fin  de  l'année,  elles 
valent  16,  15  sols. 

Je  note  le  soin  poli  et  l'espèce  de  coquetterie  gracieuse  avec 
lesquels  ces  lettres  commerciales  se  terminent,  et  les  apparences 
tendres  que  prend  officiellement  cette  correspondance  d'affaires.  La 
lettre  qu'on  reçoit  n'est  pas  seulement  honorée,  elle  est  chère.  Le 
négociant  auquel  on  envoie  des  denrées  au  plus  haut  prix  possible, 
est  un  ami.  A  la  fin  des  lettres,  on  est  «  avec  attachement,  »  «  sans 
réserve,  »  «  constamment,  »  «  avec  un  sincère  attachement,  » 
«  très  parfaitement,  »  «  bien  véritablement,  »  etc.  On  semble  atta- 
cher un  prix  particulier  à  ne  pas  répéter  deux  fois  la  même 
formule. 

Les  rats  n'ont  laissé  de  l'année  1769  qu'une  lettre  de  Dunkerque, 
où  il  est  question  de  8,000  livres  en  or,  envoyées  par  M.  du  Riez  ; 
de  traites,  pour  des  sommes  notables  ;  d'un  M.  Bobilier  et  Antoine 
Trezen,  avec  lesquels  il  fait  des  affaires  importantes.  Cela  prouve 
que  son  commerce  s'étendait  et,  entre  temps,  nous  apprenons  que 
l'eau-de-vie  de  Cette  et  de  Catalogne  vaut,  à  Dunkerque,  23  patards 
le  pot.  Le  pot  c'est  deux  litres,   et  le  patard,  c'est  un  sol. 

1770, — Burnett  et  Rousson  sont  trop  malins  pour  «  les  gens  de  chez 
nous.  »  Ils  disparaissent.  La  Foirez — commercialement  on  le  nomme 
indifféremment  du  Riez  ou  La  Foirez,  dans  l'intimité,  Joseph- 
Antoine  ou  Saint- Amour  —  suppose  qu'il  aura  plus  d'avantages  à 
acheter  ses  eaux-de-vie  à  Dunkerque,  où  il  est  en  relation  avec 
Pierre  Reynaud  et  les  Trezen,  qui  ont  également  une  maison  à 
Saint-Omer.  Je  note  que  les  eaux-de-vie  de  Cette  valent  un  sol  ou 
deux   de  plus,  au  pot,  que  celles  de  Catalogne. 

C'est  en  cette  année  que  paraît  l'homme  qui  est  resté,  dans  mon 
imagination,  le  type  du  négociant  de  l'Ancien  Régime,  actif  sans 
ruse,  poli  et  ferme,  froid,  précis,  tenace  aux  vieilles  pratiques,  sans 
marchandage,  exigeant  sur  le  dû,  l'homme  d'une  seule  parole,  aussi 


320  CORRESPONDANCE    COMMERCIALE 

fidèle  aux  intérêts  de  ses  clients  contre  les  tiers  qu'à  ses  propres 
intérêts  contre   ses   clients  :  Dominique  Deurhroucq,  de  Nantes. 

Joseph- Antoine  lui  écrit,  sans  autres  préliminaires,  le  25  octobre 
—  il  fallait  cinq  jours  à  une  lettre  pour  aller  de  Boulogne  à 
Nantes,  —  qu'il  veut  essayer  le  commerce  des  thés,  et  qu'il  en 
achètera  pour  12,000  livres,  si  Deurhroucq  veut  lui  faire  l'avance 
des  deux  tiers  de  cette  somme.  Le  négociant  lui  répond  que,  bien 
que  «  l'on  n'aime  pas  à  se  dessaisir  de  son  argent  en  un  temps 
aussi  critique,  »  il  consent,  à  la  condition  ordinaire  qui  est  qu'on 
lui  donnera  5  %  sur  la  somme  avancée.  C'est  à  Lorient  que  se 
faisait  le  commerce  de  thés.  Ce  «  temps  critique  »  fait  allusion  aux 
bruits  de  guerre  qui  courent  si  vivement  que  «  nos  assureurs  ne 
voudront  pas  assurer  les  navires.»  En  temps  de  paix,  la  prime  est  de 
2  %  de  Lorient  à  Boulogne. 

De  1771  à  1778  le  commerce  s'étend.  Dominique  Deurhroucq  est 
devenu  Dom.  Deurhroucq  et  fils.  On  lui  achète  non  seulement  du  thé, 
mais  du  café,  et  on  a  chez  lui  des  notes  de  plus  de  22,000  francs. 
On  continue  les  relations  avec  Reynaud,  de  Dunkerque,  et  on  lui 
commande  d'un  coup  jusqu'à  40  pipes  d'eau-de-vie  de  Catalogne, 
contenant  8,228  pots  à  29  1/2  le  pot  (1772). 

On  tente  d'autres  relations,  et  notamment  avec  un  Augustin 
Le  Breton  qui  est  bien  le  Normand  le  moins  doué  d'orthographe 
qu'on  puisse  rêver.  Il  habite  Caen,  il  vend  de  tout  et  demande  à 
vendre  encore  davantage.  Il  a  un  concurrent, Thomas  Le  Mur,  quia 
un  peu  plus  d'orthographe,  très  peu,  mais  moins  de  liant.  Il  demande 
qu'on  le  paie  au  «  plus  cour  jour,  »  c'est  roide  ;  tandis  que  le  cou- 
lant Augustin  se  contente  de  bégayer  «  vous  aurez  pour  a  Greable 
me  faire  remis  avotre  que  Moditésur  Paris.  »  En  supposant,  comme 
une  étude  persévérante  me  porte  à  le  croire,  que  cela  veuille  dire 
«  à  votre  commodité,  »  c'est  d'un  galant  homme,  point  tatillon.  Il 
vend  de  tout,  disais-je.  Cela  s'entend,  de  tout  ce  qui  constituait 
alors  le  commerce  de  Caen  ••  les  noix  (16  à  17  livres  le  sac,  de  cinq 
boisseaux,  de  14  pqts  au  boisseau),  les  pois  verts  ou  blancs  (4,  10 
sous  à  5,  401e  boisseau),  le  miel  18  à  19  *  les  100  livres.  Le  grand 
commerce  se  portait  sur  l'aigre  (86  à  90  n  le  tonneau),  mais  princi- 
palement sur  les  papiers,  dont  le  grand  fabricant  était  M.  Massienne 
l'aîné,  rue  Saint-Jean,  près  du  «  buro  »  des  Finances,  et  qui  valent  : 
le  Pot  ordinaire  4  *  la  rame,  le  Pot  fin  5, 10  sous,  le  Griffon  de 
5, 10  à  7, 10s,  le  Raisin  gris  à  4, 5S,  le  Papier  à  lettre  4, 10s,  la 
Main  Brune  50*. 


DE  MON   COUSIN  SAINT-AMOUR  321 

Je  trouve,  parmi  les  capitaines  de  navires  allant  à  Dunkerque, 
des  noms  connus  dans  la  marine  boulonnoise  et  qui  pendant 
la  Révolution  vont  faire  du  bruit  à  bord  des  corsaires  :  Thueux, 
Cornu,  Poure,  etc. 

Joseph-Antoine  a  bien  quelques  ennuis.  On  lui  assure  que  le 
capitaine  Poure  fait  naufrage  à  la  sortie  du  port  de  Dunkerque,  et 
met  ses  8.228  pots  d'eau-de-vie  en  détresse.  Mais  Poure  est  un 
habile  homme,  il  renfloue  son  navire,  et  les  pots  ne  sont  pas  trop 
fêlés.  Ou  bien  l'on  a  un  ami,  à  Etaples,  M.  d'Allery,un  fort  honnête 
homme.  Mais  «  mon  fils,  dit  ce  dernier,  est  parti  pour  se 
rendre  à  son  entrepôt  de  tabac  à  Coulommiers  en  Brie,  pour  lequel 
employ,  il  lui  a  fallu  onze  mille  livres  comptant,  —  sçavoir  :  cinq 
mille  pour  lùy  servir  de  cautionnement,  et  six  mille  pour  lùy 
acheter  du  tabac,  ce  qui  me  met,  pour  le  moment,  dans  le  détroit; 
il  me  reste  la  consolation  de  le  sçavoir  bien  placé  avec  un  emploi 
de  2  à  2,400  tt.  »  Cet  excellent  père  est  en  même  temps  négociant, 
et  il  a  actuellement  pour  payer  les  dettes  occurrentes  ces  billets 
endossés,  mais  refusés  par  des  gens  difficultueux.  Joseph- Antoine,  qui 
aime  M.  d'Allery,  travaille  de  son  mieux  à  faire  payer  ces  billets,  il 
n"y  parvient  pas,  il  en  avise  le  brave  homme  qui,  à  chaque  nouveau 
refus,  lui  répond  qu'  «  il  ne  revient  pas  de  son  étonnement.  »  Cela 
finit  par  s'arranger. 

Enfin,  après  le  naufrage  et  l'ami  malheureux,  voici  l'étranger, 
un  baron  de  Spuller,  qui  est  venu  exploiter  la  France,  qui  fait 
des  traites  et  ne  les  paye  pas.  Cela  est  plus  dur  ;  on  se  demande 
pourquoi  ces  diables  de  Badois  ne  restent  pas  en  Allemagne,  et 
Ton  paie  l'austère  Dom.  Deurbroucq  et  fils,  qui  demande  7  *  10 
sous,  pour  frais  de  protest  d'un  billet  de  300  livres,  de  ce  baron 
allemand. 

En  1778,  je  rencontre  une  lettre,  marquée  par  Joseph-Antoine 
d'un  signe  indiquant  qu'il  la  fallait  conserver  avec  un  soin  parti- 
culier. 

Elle  avait,  paraît-il,  frappé  son  esprit,  et  quand  il  entendait 
quelques  mots  sentant  l'hypocrisie,  il  souriait  en  murmurant  : 
C*est  comme  la  lettre    de  Jovite  Quonet. 

Puis  il  s'apercevait  ou  qu'il  n'était  pas  compris  ou  qu'il  man- 
quait à  la  politesse,  et  les  efforts  qu'il  faisait  pour  retenir  ou  cacher 
son  sourire  lui  représentaient  sans  doute  plus  vivement  encore 
toutes  les  beautés  de  cette  lettre  -,  alors  son  sourire  se  changeait 
en  rire,  parfois  en  fou  rire. 


322  CORRESPONDANCE  COMMERCIALE 

Il  était  parvenu  par  le  long  usage  à  manger  la  moitié  de  la  phrase. 
On  n'entendait  plus  que  :  Jovite  Quonet,  qui  devint  bientôt  —  le 
bon  saint  Jovite  étant  peu  chômé  en  Boulonnois — j'évite  Quonet  ; 
et  personne  n'y  entendait  plus  rien. 

C'est  ainsi  que  commença  la  réputation  qu'eut  La  Foirez  d'être 
un  original.  Réputation  terrible,  il  a  quelque  quatre-vingts  ans,  en 
province.  Etre  original,  c'était,  en  effet,  ne  pas  faire  ou  penser 
comme  la  masse  des  bourgeois  qui  travaillent,  vivent  sagement  au 
foyer  domestique  et  amassent.  C'est  se  séparer  des  autres,  c'est  les 
blâmer  indirectement  par  sa  conduite,  c'est  n'avoir  pas  le  sens  com- 
mun. Quand  on  avait  dit  :  La  Foirez,  c'est  un  original,  cela  voulait 
dire  poliment  :  Voilà  un  homme  qui  finira  sur  la  paille  ;  il  a  trop 
d'esprit  pour  faire  ses  affaires. 

Il  avait  l'esprit  vif  et  gai,  en  effet,  et  il  le  prouvait  en  gardant 
soigneusement  cette  lettre  qui,  à  ses  yeux,  par  la  candeur  de 
l'égoïsme  commercial,  arrivait  jusqu'au  meilleur  comique.  Je  la 
donne  en  entier,  car  je  vais  plus  loin  que  Joseph- Antoine  :  cette 
lettre  est  un  chef-d'œuvre. 

Bordeaux,  le  5  décembre  1778. 
Monsieur, 

Je  vous  apprends,  avec  la  douleur  la  plus  amère,  la  perte  de  notre  ami 
commun  M.  Despouy  l'aîné,  dont  le  Seigneur  a  disposé  le  29  du  mois  der- 
nier, après  une  longue  et  cruelle  infirmité;  qu'il  veuille  bien  avoir  reçu 
son  âme  en  paix  :  sa  grande  droiture  et  sa  délicatesse  dans  les  affaires 
doivent  nous  le  faire  espérer.  Je  suis  pénétré  jusqu'au  fond  de  l'âme  de 
la  perte  de  cet  honnête  homme,  que  je  regardois  comme  un  véritable  et 
sincère  ami  ;  cette  amitié  réciproque  avoit  pris  son  principe  par  corres- 
pondance avec  la  maison  qui  travaille  sous  la  raison  de  Veuve  Quonet, 
Fils  et  Denis,  établie  à  la  Rochelle,  qui  vous  est  connue  ;  elle  étoit  ensuite 
devenue  plus  étroite  par  un  séjour  d'environ  trois  ans  que  j'ai  passé  cbez 
lui,  travaillant  avec  lui  d'une  manière  suivie  et  assidue,  ce  qui  m'a  pro- 
curé l'honneur  de  vous  connoître,  et  m'a  singulièrement  attaché  à  vos 
intérêts.  En  conséquence,  Monsieur,  je  vous  offre  aujourd'hui  mes  services 
dans  le  même  genre  de  commerce  et  de  correspondance  que  vous  aviez 
avec  feu  M.  Despouy  l'aîné,  'qui  m'est  devenu  aussi  familier  qu'il  pouvoit 
l'être  à  lui-même.  Je  ne  présume  pas  que  Madame  sa  Veuve  retienne  vers 
elle  les  commissions  de  son  mari,  qu'elle  ne  pourroit  alors  confier  qu'à  ses 
Commis.  Il  y  a  bien  à  la  vérité  un  frère  cadet,  mais  dont  le  commerce, 
qui  ne  consiste  que  dans  les  articles  de  poisson  salé,  ne  paroît  pas  bien 
s'assortir  à  celui  des  commissions  de  feu  Monsieur  son  frère,  et  je  ne  crois 
pas  d'ailleurs  qu'il  ait  des  vues  sur  des  objets  aussi  disparates. 

Il  étoit  question   entre  la  Maison  Despouy   et  moi  d'une  société  déjà 


DE  MON   COUSIN   SAINT-AMOUR  323 

presque  toute  réglée,  mais  que  la  continuité  et  l'accroissement  de  la 
maladie  do  M.  Despouy  tenoit  toujours  en  suspens,  et  que  sa  mort  a 
entièrement  fait  disparaître.  Tout  autre,  peut-être  moins  délicat  que  moi, 
vous  en  auroit  prévenu  dés  son  vivant,  et  se  seroit  étayé,  dans  l'offre  de 
ses  services,  de  l'état  fâcheux  où  il  étoit,  et  du  peu  de  ressources  que 
laissoit  entrevoir  aux  Médecins  et  aux  Chirurgiens  la  maladie  dont  il 
étoit  attaqué  ;  mais  mon  extrême  délicatesse  m'auroit  toujours  empêché 
de  faire  la  moindre  démarche  tandis  qu'il  restoit  l'ombre  d'espoir  sur  son 
rétablissement.  Aujourd'hui,  que  je  ne  suis  point  retenu  par  des  considé- 
rations si  légitimes,  et  que  j'ai,  ce  me  semble,  plus  de  droit  que  bien 
d'autres  à  solliciter  votre  confiance,  tant  par  la  correspondance  dont  il 
vous  a  été  aisé  de  vous  apercevoir  par  tant  et  tant  de  lettres  que  j'ai  eu 
occasion  de  vous  faire  passer  pour  M.  Despouy,  qu'à  raison  même  de  la 
Maison  à  qui  j'appartiens  à  la  Rochelle,  je  n'hésite  point  à  vous  demander 
la  préférence  dans  le  cas  où  vous  ne  jugeriez  plus  à  propos  de  confier  vos 
intérêts  à  de  simples  Commis  qui  travailleroient  sous  le  nom  de  Madame 
veuve  Despouy.  Je  suis  connu  dans  cette  Ville  sous  des  rapports  avanta- 
geux ;  j'aurai  toujours  les  ressources  et  le  crédit  de  ma  famille  ;  plusieurs 
amis  du  dehors  m'assurent  leur  confiance  ;  je  serois  infiniment  flatté  de 
la  vôtre,  et  vous  connoîtriez  de  plus  en  plus  le  cas  que  j'en  fais  par  mes 
soins  et  mon  zèle  à  la  mériter.  Mais,  quoi  qu'il  en  soit,  vous  ne  serez  pas 
moins  digne  de  ma  parfaite  estime?  je  n'en  serai  pas  moins  sincèrement 
attaché  à  vos  intérêts  dans  les  occasions  où  j'aurai  le  bonheur  d'y  prendre 
quelque  part.  J'espère  que  vous  me  ferez  l'amitié  de  m'honorer  d'un  mot 
de  réponse,  et  je  ne  désespère  pas  que  ce  qui  pourroit  être  différé  quant 
à  présent  pour  vos  commissions  ne  pût  avoir  lieu  dans  un  autre  temps. 

J'ai  l'honneur  d'être,  avec  la  plus  parfaite  considération, 
Monsieur, 

Votre  très-humble  et  très- 
obéissant  serviteur, 
J.  Quonet. 

P. -S.  Du  reste,  Monsieur,  je  ne  sais  s  il  est  nécessaire  de  vous  prévenir 
que  je  suis  nanti  de  plusieurs  et  plusieurs  lettres,  tant  de  M.  que  de 
Mde  Despouy  pendant  mon  absence  de  quelques  mois  à  la  Rochelle,  par 
lesquelles,  me  témoignant  toujours  leur  première  satisfaction,  ils  m'in- 
vitent à  revenir  promptement  chez  eux  pour  mettre  à  exécution  la  société 
projettée. 

Mon  adresse  est  chez  Made  Ve  Daguet,  rue  Tour  de  Gassie,  près  du 
Palais. 

Gh.  d'Héricault. 
(La  suite  prochainement.) 


ANECDOTES  ET  NOTIONS 


Voltaire-girouette.  —  On  sait  avec  quelles  basses  adulations 
Voltaire  encensa  le  duc  de  Choiseul  pendant  son  ministère.  A  peine 
fut-il  instruit  de  sa  disgrâce,  qu'il  donna  les  éloges  les  plus  outrés 
aux  opérations  du  chancelier  Maupeou,  l'ennemi  déclaré  du  duc. 
Celui-ci  s'en  vengea  en  couvrant  l'auteur  d'un  ridicule  plaisant, 
qui  annonçait  publiquement  son  ingratitude.  11  fit  placer  sur  son 
château  de  Chanteloup  une  girouette  bien  mobile  qui  représentait 
au  naturel  la  tête  de  Voltaire. 


Un  ours  dévot.  —  Au  milieu  du  mois  de  juillet,  on  jouait  à 
Bordeaux  l'opéra-comique  connu  sous  le  nom  de  :  Le  Chasseur  et 
la  Laitière.  Pendant  la  représentation,  il  survint  un  violent  orage 
et  un  coup  de  tonnerre  si  fort  que  toute  la  salle  en  fut  ébranlée. 
L'ours  qui  se  trouvait  en  scène,  en  ce  moment,  en  fut  tellement 
épouvanté  qu'il  se  leva  sur  ses  pieds  et  fit  le  signe  de  la  croix,  ce 
qui  changea  subitement  en  éclats  de  rire  l'effroi  des  spectateurs. 


Une  sentinelle  de  la  garde  nationale.  —  On  n'a  pas  assez 
admiré  l'héroïsme  que  la  Révolution  avait  développé  dans  la  garde 
nationale.  Après  le  retour  de  Varennes,  il  y  avait,  dans  chaque 
compagnie  de  garde  aux  Tuileries,  un  officier  chargé  d'accompagner 
la  Reine  quand  elle  irait  à  la  garde-robe  et  de  rester  très  exactement 
devant  la  porte  jusqu'à  ce  qu'elle  en  sortît.  On  a  conservé  le  nom 
du  mauvais  citoyen  qui  le  premier  trouva  cette  faction  désobli- 
geante. Il  se  nommait  Collot. 

(Mrae  Campan.  Eclaircissements  laconiques.) 


PORTRAIT  DE  LOUIS  XVI 

FAIT     P  ,\  R     N  I C  0  L  L  E  T     EN      1781 

(Collection  Gustave  Bord.) 


LE  PACTE  DE  FAMINE 


PREMIERE  PARTIE 


LES   SUBSISTANCES   SOUS  L'ANCIEN  RÉGIME   JUSQU'A  LA   CHUTE 

DE  NECKER. 


I 


Le  nombre  des  ouvrages  qui  ont  été  publiés  sur  la  Révolution 
française  est  aujourd'hui  considérable  ;  toutefois  jusqu'à  ce  jour, 
le  dernier  mot  n'a  été  dit,  ni  sur  la  plupart  des  événements,  ni  sur 
la  plupart  des  hommes  de  cette  période  de  notre  histoire. 

Si  l'on  veut,  en  effet,  étudier  séparément,  par  le  menu,  les  divers  épi- 
sodes dont  l'ensemble  compose  ce  que  l'on  est  convenu  d'appeler 
la  Révolution,  on  est  étonné  du  petit  nombre  de  faits  complètement 
èclaircis  et  ne  laissant  plus  place  à  une  discussion  sérieuse.  Mon- 
taigne a  dit,  il  est  vrai,  «  que  nul  ne  sçavoit  le  tout  de  rien  »  et  en 
matière  historique  il  est  parfois  difficile  de  savoir,  même  quand  on  a 
épuisé  la  question  ;  mais  sans  demander  une  perfection  impossible 
dans  l'examen  de  tous  les  détails,  l'on  peut  vouloir  une  étude  rai- 
sonnée  sur  chacun  d'eux  et  l'on  est  en  droit  d'exiger  que  tous  les 
matériaux  soient  produits  avant  de  clore  la  discussion. 

Les  historiens  révolutionnaires  nous  font  assister  à  un  phéno- 
mène des  plus  curieux  :  bien  que  la  plupart  des  pierres  de  leur 
monument  aient  été  renversées,  ils  ont  la  singulière  prétention  de 
maintenir  intact  l'ensemble  de  l'édifice.  Ils  passent  à  côté  des  réfu- 
tations les  plus  sérieuses,  sans  s'inquiéter  des  contradicteurs  contre 
lesquels  ils  emploient  la  grande  conspiration  du  silence  ;  quelques  - 
uns  mentent  purement  et  simplement  -,  les  autres,  sectaires  ou  igno- 
rants, trompent  en  se  trompant. 

T.  II.  —  NOVEMBRE  1883  22 


326  LE   PACTE  DE   FAMINE 

Ainsi  s'est  créée  la  légende  révolutionnaire,  qui,  bientôt,  popu- 
larisée par  le  roman  et  le  théâtre  et  consacrée  par  ce  grand  argu- 
ment, la  répétition,  n'a  pas  tardé  à  trouver  pour  la  défendre 
énergiquement  les  deux  classes  les  plus  actives  de  l'humanité  :  les 
badauds  et  les  ambitieux,  les  premiers  la  vénérant  au  nom  du 
respect  qu'on  doit  aux  opinions  courantes,  les  seconds  tellement 
intéressés  à  perpétuer  l'erreur  qu'ils  ne  veulent  même  pas  ouvrir 
les  yeux,  de  crainte  d'avoir  à  la  constater. 

Le  nombre  de  ces  fausses  légendes  révolutionnaires  est  tellement 
considérable,  et  l'histoire  générale  en  est  tellement  obscurcie,  qu'il 
faut  reconnaître  qu'avant  les  impartiales  études  de  M.  H.  Taine, 
elle  était  à  refaire  presque  en  entier. 

La  faute  en  doit  surtout  revenir  aux  premiers  historiens  de 
cette  époque  :  ils  ont  procédé  par  généralisation  avant  d'être  suffi- 
samment édifiés  sur  l'authenticité  des  détails.  Ils  ont  appliqué  à 
l'étude  de  la  Révolution  la  méthode  dont  s'était  précisément  servie 
la  Révolution  pour  triompher  de  l'Ancien  Régime,  l'esprit  du 
Contrat  social,  —  qui  fut  la  grande  arme  contre  la  France  mo- 
narchique, —  ayant  pour  base  une  entité,  ingénieuse  en  théorie, 
mais  impossible  dans  la  pratique  :  l'identité  morale  et  physique  de 
tous  les  individus  *. 

Les  premières  histoires  de  la  Révolution  sont,  en  effet,  des  his- 
toires générales,  des  vues  d'ensemble  qui  avaient  mille  raisons 
d'être  erronées  :  on  était  près  des  événements,  et  tantôt  l'esprit  de 
parti  faisait  juger  certains  d'entre  eux  avec  une  sévérité  sans 
mesure,  tantôt  la  crainte  de  froisser  les  survivants  de  ce  drame 
sanglant  contraignait  le  narrateur  à  de  coupables  tempéraments 
sur  des  fautes,  même  sur  des  crimes,  qu'ils  auraient  dû  impitoya- 
blement flétrir.  Il  en  résulta  que  les  divers  incidents  de  cette  époque 
furent  travestis  ;  plusieurs  qui  n'auraient  dû  occuper  qu'une  place 
secondaire,  furent  mis  en  relief,  pendant  qu'on  parlait  seulement 
pour  mémoire  de  faits  qu'on  aurait  dû  placer  au  premier  plan. 

C'est  à  ces  admirateurs  de  la  Révolution  qu'on  peut  appliquer 
ces  paroles  de  Portalis  :  «  Beaucoup  d'historiens  choisissent  quel- 
ques faits  exacts  qu'ils  isolent.  Ils  en  font  le  squelette  de  l'histoire 


1  L'esprit,  la  science,  la  morale  d'un  peuple  n'est  pas  un  composé  d'unités  égales 
dont  chaque  individu  possède  une  unité,  mais  bien  la  somme  de  l'esprit,  de  la 
science,  de  la  morale  de  tous  ;  les  uns  faisant  un  apport  mineur  positif,  les  autres 
un  apport  nul  et  les  derniers  un  apport  mineur  négatif,  en  passant  par  tous  les  degrés 
de  ces  deux  infinis. 


LE   PACTE   DE   FAMINE  327 

auquel  ils  font  tout  rapporter.  Cet  ensemble  de  faits  vrais  produit 
un  ensemble  absolument  faux  et  qui  est  des  plus  funestes,  parce 
qu'une  fois  entré  dans  l'esprit  de  tous  il  est  presque  impossible  de  le 
faire  sortir.  »  Enfin,  grâce  à  ce  défaut  de  perspective  et  à  cette 
absence  de  proportions,  la  plupart  des  détails,  même  les  plus 
importants,  ne  furent  pas  approfondis,  et  l'on  admit,  pour  presque 
tous,  des  versions  erronées  ou  incomplètes. 

Il  faut  aussi  insister  sur  cette  considération  :  on  a  tort  de  juger 
les  événements  de  l'Ancien  Régime  et  ceux  de  la  Révolution  avec 
un  esprit  transformé  par  cette  Révolution  même  ;  il  est  évident 
qu'en  ne  tenant  pas  compte  des  idées  propres  à  l'époque  qu'on 
étudie,  on  s'expose  à  des  erreurs  notables,  et  dans  l'espèce,  à  des 
jugements  trop  défavorables  à  l'Ancien  Régime. 

On  voudrait  nous  faire  considérer  chaque  loi  de  notre  ancienne 
législation  comme  si  elle  devait  être  appliquée  seule,  dans  notre 
société  actuelle,  avec  nos  mœurs,  nos  usages,  nos  nouveaux 
préjugés.  Pour  avoir  changé  de  formes  et  de  places,  les  abus 
et  les  imperfections  n'ont  pas  cessé  d'exister,  ils  ne  le  peuvent 
pas  :  «  chaque  institution  nouvelle  ne  finit-elle  pas  un  abus 
ancien  et  n'en  commence-t-elle  pas  un  nouveau1  ?  » 

Il  convient  encore  de  faire  remarquer  que  l'esprit  et  les  ten- 
dances de  ceux  qui  appliquent  les  lois  peuvent  modifier,  atténuer 
les  mauvais  effets  d'une  législation  surannée,  au  point  de  supprimer 
dans  la  pratique  toutes  ces  imperfections.  Sous  l'Ancien  Régime,  à 
cause  même  de  la  vétusté  de  la  législation,  il  y  avait  une  différence 
considérable  entre  le  texte  de  la  loi  et  son  application.  Telle  loi 
qui  nous  paraît  aujourd'hui  arbitraire,  et  qui  l'aurait  été  si  on 
l'avait  brutalement  appliquée,  perdait,  grâce  aux  tempéraments  de 
la  pratique,  son  caractère  excessif.  C'est  donc  à  tort  qu'on  nous 
présente  comme  ayant  existé  les  abus  qui  auraient  pu  exister. 

Quant  aux  hommes,  on  les  considère  trop  au  point  de  vue 
exclusif  de  l'influence  qu'ils  ont  eue  sur  leur  siècle  et  pas  assez  au 
point  de  vue,  plus  vrai,  plus  logique,  de  l'influence  que  leur  siècle 
avait  eue  sur  eux.  Ainsi,  bien  des  rois  barbares  furent  moins  cruels, 
à  leur  époque,  à  l'égard  de  leur  peuple,  que  bien  des  républicains 
modérés  à  la  fin  du  XVIIIe  siècle,  à  l'égard  de  leurs  concitoyens. 

Les  historiens  révolutionnaires  ne  se  contentèrent  pas  de  se 


1  Portalis  fils,  Du  devoir  de  l'historien. 


328  LE   PACTE   DE   FAMINE 

placer  à  un  faux  point  de  vue  ;  lorsqu'ils  se  sont  trouvés  en  présence 
des  faits  les  plus  invraisemblables,  ils  les  ont  admis  sans  la  moindre 
preuve.  Le  nombre  de  ces  erreurs  est  tellement  grand  qu'il  expli- 
querait seul  le  long  temps  qu'on  a  mis  à  les  combattre,  la  difficulté 
que  l'on  a  à  les  détruire  ;  il  est  plus  facile  d'admettre  une  erreur 
que  de  la  réfuter,  et  il  faudrait  aujourd'hui  des  centaines  de 
volumes  pour  discuter,  preuves  en  mains,  une  histoire  de  la  Révo- 
lution, même  médiocrement  développée,  par  exemple,  celle  de 
M.  Thiers,  dont  il  ne  reste  pourtant  rien  aujourd'hui  aux  yeux  des 
lecteurs  impartiaux  et  éclairés.  Vient-il  jamais  à  l'esprit  d'un  his- 
torien soucieux  de  la  vérité  de  la  citer  comme  autorité  ? 

Toutefois,  nous  pouvons  le  dire  à  l'honneur  de  l'époque  actuelle, 
on  commence  à  comprendre  la  nécessité  de  revenir,  à  l'aide  d'une 
analyse  précise,  scientifique  et  purement  documentaire,  sur  la 
plupart  des  faits  généralement  admis  comme  indiscutables.  On 
n'avance  plus  qu'avec  des  précautions  infinies  ;  et  on  laisse  aux 
sectaires  et  aux  ignorants  l'illusion  de  croire  qu'ils  admirent  la 
Révolution  parce  qu'ils  ont  l'esprit  large. 

Parmi  les  accusations  portées  par  les  historiens  révolutionnaires 
contre  l'ancienne  monarchie,  il  en  est  une  extrêmement  grave, 
tant  au  point  de  vue  général  de  l'histoire  que  par  les  efforts  qu'ils 
font  pour  noter  d'infamie  d'illustres  et  honnêtes  personnages  ;  nous 
voulons  parler  du  Pacte  de  famine. 

Les  conclusions  de  ces  historiens,  si  elles  étaient  fondées,  con- 
damneraient notre  ancienne  administration,  non  seulement  dans 
une  de  ses  branches  essentielles,  mais  encore  dans  son  essence 
même,  en  avilissant  ceux  qui  furent  appelés  à  son  fonctionnement. 
Un  examen  approfondi  nous  fera  voir  que  ces  juges  ont  prononcé 
leur  verdict  avec  une  légèreté  et  une  sévérité  dont  ils  n'ont  pu 
trouver  d'exemples  que  dans  des  pamphlets  anonymes,  dans  les 
libelles  d'auteurs  dont  la  moralité  douteuse  et  la  bonne  foi  intéressée 
rendent  les  affirmations  tout  d'abord  suspectes. 

Il  ne  paraîtrait  sans  doute  pas  excessif  de  prétendre  que  ce  n'est 
pas  à  ceux  qui  nient  le  Pacte  de  famine  qu'il  incombe  de 
prouver  la  non-existence  de  cette  odieuse  association.  C'est  à  ceux 
qui  avancent  le  fait  de  l'établir  par  des  pièces  authentiques  et  des 
faits  précis.  En  effet,  démontrer  par  des  documents  et  d'une  façon 
matérielle  qu'une  telle  organisation  n'a  pas  existé,  cela  est  difficile, 
précisément  parce  qu'elle  n'a  pas  existé. 
Mais  prenons  la  question  telle  qu'elle  a  été  posée  par  les  auteurs 


LE   PACTE  DE   FAMINE  329 

de  la  légende  :  beaucoup  croient  au  Pacte  de  Famine  et  y  croient 
parce  qu'on  a  beaucoup  répété  qu'il  avait  existé,  justifiant  ainsi  les 
paroles  de  Napoléon  :  «  La  meilleure  image  de  rhétorique  est  la 
répétition.  »  Son  existence  a  été  même  rendue  tellement  probable, 
par  l'audace  de  son  révélateur,  que  personne  jusqu'ici  n'a  songé  à 
étudier  le  fait  en  détail,  et  l'on  peut  dire  qu'il  est  considéré  comme 
acquis,  simplement  parce  qu'il  n'a  jamais  été  mis  en  doute.  Celui 
qui  l'a  révélé  et  ceux  qui  par  la  suite  se  sont  faits  ses  écbos  n'en  ont 
jamais  apporté  d'autres  preuves  que  leurs  affirmations  réitérées  et 
ils  ont  été  crus  cependant  sans  hésitation.  On  a  répété,  développé, 
amplifié  les  premières  calomniessans  apporter  de  nouvelles  preuves  ! 

Louis  XY  était  un  mauvais  roi,  a-t-on  dit  ;  capable  de  spéculer 
sur  les  subsistances  de  son  peuple  et  de  provoquer  la  disette  ; 
comme  il  y  eut  de  nombreuses  disettes  sous  son  règne,  il  dut  spé- 
culer, donc  il  spécula.  Or,  comme  il  ne  pouvait  le  faire  directement, 
il  dut  avoir  des  agents,  une  société  de  monopoleurs  sous  ses  ordres. 

Voilà,  en  résumé,  le  sophisme  des  historiens  révolutionnaires. 
Qu'apportent-ils  à  l'appui  de  leur  raisonnement  ?  La  coïncidence 
d'une  soi-disant  révélation  faite  par  un  individu  dont  le  cerveau 
était  manifestement  déréglé,  à  l'époque  où  il  écrivit  ses  dénoncia- 
tions, avec  la  découverte  d'un  contrat  d'association  conclu  entre 
quatre  marchands  de  blé,  anciens  fonctionnaires,  contrat  ne  pou- 
vant cependant  par  sa  teneur  donner  place  à  la  médisance  ! 
«  Attribuer  un  effet  à  une  cause  en  vertu  de  la  possibilité,  surtout 
lorsqu'on  peut  invoquer  la  coexistence  ou  la  succession,  est  un 
sophisme  plus  commun  qu'on  ne  pense.  Mais,  que  dis-je,  on  ne 
s'enquiert  même  pas  le  plus  souvent  de  l'existence  du  phénomène 
désigné  comme  cause,  il  suffit  qu'il  ait  pu  exister  et  produire  l'effet 
dont  on  cherche  l'explication'.  » 

Mais  avant  d'arriver  à  ce  fameux  Pacte  de  famine,  il  convient 
d'étudier  la  question  des  subsistances  en  général  et  de  l'alimenta- 
tion de  la  capitale  telle  qu'elle  se  posait  sous  l'Ancien  Régime. 


II 


Il  nous  est  difficile,  avec  les  progrès  de  la  science  moderne  et  la 
situation  économique  actuelle  de  la  France,  de  comprendre  à  pre- 


1  Jacques  Balmès.  L'art  d'arriver  au  vrai,  p.  121. 


330  LE   PACTE    DE   FAMINE 

mière  vue  et  d'apprécier  avec  équité  les  mesures  que  durent  prendre 
les  autorités  de  l'Ancien  Régime  pour  mettre  la  France  à  l'abri  de 
la  famine,  ou  simplement  de  la  disette  lorsque  les  récoltes  avaient 
été  mauvaises.  Nous  sommes  fort  heureusement,  aujourd'hui,  à 
l'abri  de  ces  terribles  vicissitudes  ;  mais  il  est  juste  de  ne  pas  attri- 
buer aux  réformes  révolutionnaires  ce  progrès  évident  et  de  ne  pas 
faire  bénéficier  un  principe  nouveau  d'un  résultat  auquel  il  est 
absolument  étranger. 

Aujourd'hui,  en  effet,  le  télégraphe  nous  permet  de  demander  en 
quelques  heures,  et  les  moteurs  à  vapeur  nous  permettent  de  faire 
venir  en  quelques  jours  des  quantités  considérables  de  blé  des 
points  les  plus  éloignés  de  la  terre,  et  de  porter  facilement  en  moins 
d'un  mois  des  États-Unis  d'Amérique,  de  la  mer  Noire  ou  de  la 
Baltique,  tous  les  blés  nécessaires  à  l'alimentation  d'un  départe- 
ment et  même  d'un  État  important  pendant  une  année.  Par  suite 
de  la  possibilité  d'un  pareil  remède  à  la  disette,  le  monopole  se 
trouve  entravé,  et  s'il  existe  encore  sur  certaines  denrées,  il 
n'existe  plus  pour  les  blés.  Le  plus  souvent,  du  reste,  l'équilibre 
s'établit  sans  effort,  entre  les  diverses  parties  de  la  France  plus  ou 
moins  favorisées. 

Qu'un  spéculateur  accapare  les  blés  d'une  région,  il  se  trouvera 
toujours  un  spéculateur  plus  avisé  qui  viendra  rétablir  l'équilibre 
en  apportant  sur  les  marchés  la  quantité  de  grains  nécessaires  à 
l'alimentation  publique  et  il  pourra  arriver  à  temps. 

En  pouvait-il  être  ainsi  au  XVIIIe  siècle  ?  Qu'on  se  reporte  par 
la  pensée  à  la  situation  économique  de  la  France  d'alors  ;  que  l'on 
constate  la  difficulté  des  charrois  sur  des  routes  naturellement 
moins  nombreuses  qu'aujourd'hui,  plus  difficiles  à  entretenir  que 
nos  routes  actuelles,  qui  sont  soulagées  par  les  voies  ferrées  -,  que 
l'on  substitue  la  lourde  charrette,  le  transport  sur  les  canaux  ou 
sur  bateaux  à  voiles  à  nos  transports  par  chemins  de  fer  ou  bateaux 
à  vapeur  ;  que  l'on  supprime  les  dépêches  télégraphiques  et  que 
l'on  rétablisse  les  anciens  courriers,  l'on  comprendra  aisément 
combien  était  difficile  le  problème  de  l'alimentation  d'un  vaste 
pays  et  surtout  d'une  capitale  populeuse.  Personne  ne  nie  que  la 
société  moderne  n'ait  bénéficié  des  découvertes  progressives  de  la 
science,  découvertes  que  nul  régime  n'entrava  plus  que  cette  Révo- 
lution dont  le  plus  dévoué  représentant  proclama  qu'elle  n'avait 
pas  besoin  de  chimistes,  et  qui  supprima  les  académies. 

La  lenteur   des  transports   rendait   aussi  plus  facile  le   métier 


LE   PACTE  DE  FAMINE  331 

d'accapareur  qui  était  par  conséquent  plus  lucratif  qu'il  ne  l'est 
aujourd'hui,  et  qui  par  la  force  des  choses  prêtait  plus  à  l'abus. 
Mais  aussi  quels  efforts  ne  voyons-nous  pas  la  royauté  faire  contre 
ces  tripoteurs  qui  sont  de  tous  les  temps  et  de  tous  les  régimes  ? 
La  police  les  traquait  constamment.  Il  suffit  de  parcourir  le  second 
volume  du  Traité  de  Police  de  Delamarre  pour  se  convaincre  des 
préoccupations  que  ces  spéculateurs  donnaient  aux  rois  de  France. 
La  suite  des  ordonnances  royales  sur  le  commerce  des  grains  ne 
comprend  pas  moins  de  300  pages  grand  in-folio,  jusqu'en  1710. 
Quoi  qu'on  en  ait  dit  depuis,  ces  ordonnances  étaient  loin  d'être 
clandestines  :  elles  étaient  publiées  à  son  de  trompe  et  affichées 
dans  tous  les  carrefours.  C'est  à  Louis  XIV  que  Delamarre  dédie 
leur  recueil  qui  ne  fut  pas  vendu  sous  le  manteau.  L'opinion  pu- 
blique les  approuvait  fort  et  les  monopoleurs  furent  à  plusieurs 
reprises  victimes  de  Injustice  populaire,  plus  expéditive  et  moins 
bien  informée  que  Yarbitraire  royal. 

Que  tous  les  ministres  de  l'Ancien  Régime  aient  toujours  employé 
les  meilleurs  moyens  pour  résoudre  ce  grand  problème  de  l'alimen- 
tation publique,  qu'ils  aient  tous  mis  la  même  ardeur  et  la  même 
intelligence  à  la  recherche  de  sa  solution  ;  nous  ne  le  prétendons 
pas.  —  Que  la  législation  sur  le  commerce  des  grains  ait  toujours 
été  parfaite,  nous  sommes  les  premiers  à  en  douter.  Est-on  d'ac- 
cord aujourd'hui  encore  sur  les  questions  que  soulève  ce  pro- 
blème :  le  besoin  du  libre-échange  se  faisait  peut-être  sentir  au 
XVIIIe  siècle  ?  L'agriculteur  aurait  peut-être  besoin  aujourd'hui 
de  revenir  à  la  protection  ? 

Pour  nous,  nous  ne  craignons  pas  de  proposer  la  conduite  écono- 
mique de  la  royauté  française  comme  modèle  aux  ministres 
d'aujourd'hui. 

Il  serait,  ce  nous  semble,  opportun  de  revenir  à  cette  absence 
de  parti  pris  qui  la  distingue.  Nous  voyons,  en  effet,  les  ministres 
de  l'Ancien  Régime  successivement  libre-échangistes  ou  protec- 
tionnistes suivant  les  besoins  du  moment.  Ils  surent  aussi  en  même 
temps  être  protectionnistes  pour  telle  industrie  et  libre-échangistes 
pour  telle  autre,  suivant  les  intérêts  de  la  patrie. 

L'édit  de  1764  n'était  pas  le  premier  qui  autorisât  la  libre  expor- 
tation des  grains,  mais  il  était  le  premier  qui  posât  cette  mesure  en 
principe  général  ;  avant  cette  époque,  suivant  l'abondance  des 
récoltes,  le  gouvernement  avait  eu  la  sagesse  de  l'autoriser  ou  de 
la  défendre.  A  trois  reprises,  pendant  le  XVIIIe  siècle,  l'adminis- 


332  LE   PACTE   DE   FAMINE 

tration,  en  présence  des  récoltes  s' annonçant  mal,  interdit  le  com- 
merce des  denrées  d'une  province  à  l'autre  et  à  l'étranger  :  le 
12  juillet  1731,  le  11  juin  1741  et  le  14  mars  1747. 

Cette  théorie,  qui  consistait  à  n'avoir  rien  d'immuable,  produisit 
d'heureux  résultats  jusqu'au  moment  où  les  économistes  entrèrent 
dans  l'arène  et  voulurent,  avec  leurs  abstractions,  fixer  pour  tou- 
jours une  législation  aussi  délicate  à  établir  que  la  législation  sur 
le  commerce  des  grains. 

Jusqu'à  cette  ère  nouvelle,  nous  voyons  le  mal  se  reproduire,  il 
est  vrai,  mais  nous  le  voyons  aussi  toujours  enrayé  par  les  sages 
mesures  prises  par  l'administration. 

On  admet  généralement  que  les  douanes  provinciales  étaient  une 
des  principales  entraves  au  commerce  des  grains  ;  cela  peut  être 
vrai  en  principe,  mais  en  fait  leur  effet  désastreux  ne  se  faisait 
guère  sentir  sur  le  commerce  des  grains,  car  elles  étaient  le  plus 
souvent  supprimées  lorsqu'elles  pouvaient  nuire  à  l'alimentation 
du  peuple.  On  n'a  pas,  jusqu'ici,  assez  insisté  sur  ce  point. 

La  législation  sur  ce  commerce  des  grains  est  celle  que  le  peuple 
comprend  le  moins.  En  effet,  si  elle  lui  est  favorable,  il  ne  songe* 
pas  à  lui  attribuer  le  bienfait  des  bas  prix  dont  il  profite,  tandis 
qu'au  contraire,  quand  ces  prix  s'élèvent,  il  est  porté  à  attribuer  à 
la  spéculation  le  renchérissement  dont  il  souffre.  Faut-il,  du  reste, 
rendre  le  gouvernement  seul  responsable  des  mesures  bonnes  ou 
mauvaises  qui  furent  prises  à  différentes  époques  ;  il  ne  fit  souvent 
qu'obéir  à  l'opinion  publique  :  «  Les  lois  concernant  les  grains,  dit 
Duhamel  Dumonceaux,  peuvent  être  comparées  aux  lois  qui  con- 
cernent la  religion.  Les  peuples  se  sentent  tellement  intéressés  dans 
ce  qui  a  rapport  à  leur  subsistance  dans  ce  monde  et  à  leur  bonheur 
dans  l'autre,  que,  pour  le  maintien  de  la  tranquillité  publique,  le 
gouvernement  est  obligé  de  se  conformer  à  leurs  préjugés  et  d'éta- 
blir le  système  qu'ils  approuvent  -,  c'est  par  cette  raison,  peut-être, 
qu'il  est  si  rare  de  trouver  un  système  raisonnable  établi  sur  l'un 
et  sur  l'autre  de  ces  objets.  » 

De  tout  temps  ceux  qui  se  sont  occupés  du  commerce  des  blés 
ont  été  les  victimes  de  la  haine  souvent  injuste  des  populations. 
Les  consommateurs  leur  reprochent  la  cherté  du  pain  et  les  pro- 
ducteurs son  bon  marché.  Le  but  du  gouvernement  était  donc  de 
maintenir  un  prix  moyen,  rémunérateur  pour  le  producteur  et 
abordable  pour  l'acheteur  ;  de  s'éloigner  des  extrêmes  qui  auraient 
ruiné  le  laboureur  ou  provoqué  la  disette.   Si  le  blé,  en  effet,  n'at- 


LE   PACTE   DE   FAMINE  333 

teignait  pas  un  certain  prix,  le  nombre  des  jachères  augmentait 
l'année  suivante,  et,  par  suite,  l'avenir  se  montrait  de  plus  en  plus 
menaçant. 

Le  gouvernement,  tributaire  des  producteurs  et  des  consomma- 
teurs, a  évidemment  intérêt  à  se  désintéresser  dans  la  question,  et 
il  a  raison  de  le  faire  dans  les  conditions  actuelles;  mais  autrefois 
il  n'en  était  pas  ainsi.  Il  se  trouvait  placé  dans  cette  alternative  : 
d'accumuler  sur  ses  représentants  la  haine  de  ceux  qui  souffraient 
et  qui  lui  reprochaient  son  ingérence,  ou  les  colères  de  ceux  qui 
croyaient  avoir  droit  à  sa  protection  et  lui  auraient  reproché  son 
indifférence. 

Nous  devons  donc  reconnaître  que  l'ancienne  administration,  par 
suite  de  circonstances  qu'elle  n'avait  pas  créées,  se  trouvait  en 
présence  de  très  grandes  difficultés  lorsque  malheureusement  les 
récoltes  étaient  mauvaises,  mais  nous  espérons  aussi  prouver  que 
ceux  qui  se  succédèrent  au  pouvoir  furent  rarement  au-dessous  de 
leur  tâche  et  que  tous  les  efforts  de  la  royauté  tendirent  à  procurer 
au  consommateur  le  pain  au  meilleur  marché  possible,  sans  préju- 
dice trop  considérable  au  producteur  :  «  Le  soin  des  pauvres  dans 
ces  temps  de  disette  est  le  premier  et  le  plus  triste  objet  qui  se 
présente,  et  il  est  bien  digne  de  la  piété  du  prince  et  de  la  vigilance 
des  magistrats  d'y  faire  attention.  C'est  aussi  dans  cette  veuë  que 
l'on  ouvre  des  ateliers  publics  pour  occuper  les  valides,  que  l'on 
reçoit  dans  les  hôpitaux  les  invalides  et  les  malades  ;  et  que  par 
des  cotisations  volontaires  sur  les  personnes  aisées  l'on  fait  des 
fonds  d'aumosnes  que  l'on  joint  aux  libéralités  charitables  du  prince 
et  que  l'on  répand  dans  toutes  les  familles  où  l'on  reconnoist  qu'il 
y  a  un  véritable  besoin  *.  » 

La  misère,  du  reste,  ne  fut  pas  aussi  grande  que  certains  histo- 
riens se  plaisent  à  le  dire  ;  et  —  nous  en  pouvons  croire  un  témoin 
que  ces  écrivains  ne  sauraient  récuser  —  il  faut  réduire  à  de  plus 
justes  proportions  l'étendue  et  la  profondeur  des  souffrances  du 
peuple  de  l'Ancien  Régime  :  «  J'ai  vu,  l'année  1709,  écrivait 
Voltaire,  le  2  janvier  1775,  j'ai  vu  Mme  de  Maintenon  manger  du 
pain  bis  ;  j'en  ai  mangé  pendant  deux  ans  entiers,  et  je  m'en  trou- 
vais bien.  Mais  quoi  qu'on  ait  dit,  je  n'ai  jamais  vu  aucune  mort 
causée  uniquement  par  l'inanition.  C'est  une  vérité   trop  recon- 


1  Delamarre.  Traité  de  la  Police,  édition  de  1710,  II,  982. 


334  LE  PACTE   DE   FAMINE 

nue  qu'il  y  a  plus  d'hommes  qui  meurent  de  débauches  que  de 
faim1...» 


III 


Pour  se  rendre  un  compte  bien  exact  de  la  question  des  subsis- 
tances pendant  le  XVIIIe  siècle,  il  est  utile  de  revenir  en  arrière 
et  d'étudier,  —  nous  le  ferons  aussi  brièvement  que  possible,  —  les 
phases  par  lesquelles  passa  la  législation  sur  les  grains,  les  mesures 
prises  par  les  rois  de  France,  pour  soulager  le  peuple  et  pour- 
suivre les  monopoleurs. 

Sous  Charlemagne  nous  voyons  des  disettes  factices  provoquées 
par  des  accapareurs,  qui  prétendaient  que  c'étaient  des  démons  qui 
avaient  dévoré  la  récolte  abondante  :  «  Ils  ajoutèrent  à  cet  artifice 
celr  ^  d'aller  la  nuit  aux  environs  des  villages  faire  des  cris  et  des 
hurlements  épouvantables,  et  faisoient  ensuite  courir  le  bruit  eux- 
mêmes  que  c'estoient  les  diables  qui  menaçoient  d'achever  la  ruine 
des  biens  des  campagnes.  » 

Jusqu'au  XIIIe  siècle  je  n'ai  pu  retrouver  d'ordonnances  rela- 
tives aux  subsistances,  mais  je  dois  avouer  que  mes  recherches  ont 
été  très  superficielles  sur  cette  époque.  Jusque-là  on  paraît  s'être 
borné,  en  temps  de  disette,  à  interdire  aux  cultivateurs  de  garder 
plus  de  blé  qu'il  ne  leur  en  fallait  pour  la  subsistance  de  leur 
famille,  et  on  les  forçait  à  vendre  tout  le  reste  au  prix  courant  du 
marché  :  «  Doncques  quant  il  avient  que  il  est  tel  tans  (de  famine), 
li  seigneurs  des  terres  pueent  commander  à  leurs  sougés  que  ils 
retiennent  tant  seulement  des  choses  dont  il  est  faulte,  che  qui  leur 
convient  pour  aux  et  pour  leur  meisnie  à  l'année  passer,  et  tout 
le  remenant,  que  ils  le  metent  en  vente  selonc  le  droit  pris  que  les 
choses  valent  quant  elles  sont  en  plein  marchié,  car  trop  mieux 
vaut  que  l'on  secoure  au  quemun  pourfit,  que  à  la  volentè  de 
cheusse  qui  veulent  le  taux  enchiérir  2.  » 

Au  XIVe  siècle  Philippe  le  Bel  prescrit  les  mêmes  mesures  par 
son  ordonnance  du  dimanche  d'après  la  Chandeleur  de  l'an  1304. 


*  Voltaire.  Édition  de  Kehl,  XXX,  541.  M.  Frédéric  Passy  s'est  bien  gardé  de 
donner  cette  citation  de  Voltaire  dans  ses  travaux  sur  1 'Enseignement  et  l'èco  - 
nomie  politique. 

s  Philippe  de  Beaumanoir. 


LE   PACTE   DE  FAMINE  335 

Nous  trouvons  aussi  une  ordonnance  analogue  à  la  date  du  10  juin 
1391. 

Le  23  février  1515,  pour  faire  face  à  la  disette,  François  Ier  dé- 
fend l'exportation  des  grains,  «  en  manière  que  si  le  cas  avenoit, 
dit  l'ordonnance,  que  en  eussions  à  besongner  pour  en  faire  provi- 
sion ou  munitions  en  nos  villes  ou  forteresses  de  frontière,  avitail- 
lement  de  nos  gens  de  guerre  ou  autrement,  ne  s'en  pourroit  à 
peine  trouver  pour  y  susvenir  et  suffire.  » 

Les  guerres  de  religion  viennent  augmenter  la  misère  publique 
et  aux  mesures  prises  jusqu'à  cette  époque  pour  prévenir  les 
disettes,  nous  voyons  ajouter  l'établissement  de  greniers  d'abon- 
dance. 

Le  4  février  1567,  Charles  IX,  dans  un  règlement  général  pour 
rétablir  le  bon  ordre  dans  la  police  de  son  royaume,  «  estime  que  le 
plus  seur  moyen  de  ne  pas  retomber  dans  cette  calamité  (la  famine) 
estoit  de  la  prévenir.  Ce  fut  «  dans  cette  veuë  «que  ce  règlement  enjoi- 
gnit «  aux  magistrats  des  villes  de  faire  des  achats  de  grains  et  d'en 
conserver  toujours  en  magasins  ou  greniers  publies,  pour  les  en 
tirer  et  s'en  servir  au  besoin.  » 

Le  20  octobre  1573,  ce  même  roi,  en  présence  «  de  la  rareté  et 
pénurie  de  bleds  qui  se  voyoit  »  rendit  un  édit,  duquel  nous 
extrayons  les  passages  suivants  :  «  Nous  avons  permis  et  permet- 
tons au  Prévost  des  marchans  et  eschevins  de  nostreditte  ville  de 
Paris  que  ils  puissent  par  l'avis  des  gens  tenans  nostreditte  Police 
générale,  faire  faire  des  achapts  de  tous  grains,  par  tels  marchans 
qu'ils  aviseront  resséans  et  solvables,  et  à  tels  prix,  conditions  et 
charges  hors  notre  royaume  ou  es  provinces  lointaines  de  nostre 
ditte  ville  de  Paris,  comme  Bretagne  ou  Guyenne,  et  d'iceuœ 
gra'ms  en  faire  des  réserves  et  des  magazins  publics,  ou  les  faire 
distribuer  et  vendre  aux  choix  et  commodité  de  nostreditte  ville, 
selon  qu'il  sera  résolu  et  arresté  par  les  officiers  de  nostreditte 
police  générale...  »  Les  amendes  perçues  pour  contravention  à  cet 
édit  devaient  être  affectées  à  la  nourriture  des  pauvres. 

Conformément  à  cet  édit,  le  18  novembre  1573,  le  Parlement  de 
Paris  arrête  que  «  pourront  les  Prévost  des  marchans  et  Esche- 
vins  de  cette  ville  faire  achapts  de  tous  grains  et  en  faire  réserve 
et  magasins  publics,  pour  les  faire  vendre  et  distribuer  auxdits 
habitants  de  la  ville  et  faubourgs  de  Paris  selon  leur  nécessité  *.  » 

1  Delamarre,  op.  cit.,  II,  959-960-1008-1011. 


336  LE   PACTE   DE   FAMINE 

Une  ordonnance  de  Henri  III,  du  27  novembre  1577,  «  permet 
et  néantmoins  enjoint  aux  officiers  et  magistrats  des  corps  com- 
muns des  bonnes  villes,  mesmement  de  la  ville  de  Paris,  de  faire 
pourvoyance  et  réserve  en  greniers  publics,  de  telle  quantité  de 
grains,  que  elle  puisse  servir  de  prompt  secours  en  cas  de  nécessité 
et  suffire  pour  fournir  les  habitans  desdites  villes  l'espace  de  trois 
mois  pour  le  moins.  » 

Cet  ensemble  d'ordonnances  suffit  à  tous  les  besoins  pendant  les 
règnes  de  Henri  IV  et  de  Louis  XIII.  Nous  trouvons  simplement 
une  ordonnance  du  Châtelet,  du  13  décembre  1630,  qui  pour  faire 
face  à  la  disette  «  oblige  les  marchands  à  venir  déclarer  au  greffe 
de  la  police  la  quantité  de  grains  qu'ils  ont  acheptez,  en  faire  ma- 
gasin dans  la  ville  4...  » 

Pendant  le  règne  de  Louis  XIY,  les  ministres  et  le  Roi  déploient 
une  très  grande  activité,  soit  pour  atténuer  les  effets  de  la  disette, 
soit  pour  la  prévenir  lorsque  cela  est  possible  :  Poursuites  contre 
les  accapareurs,  mise  en  vigueur  de  l'édit  du  20  octobre  1573 
ordonnant  des  «  achapts  hors  du  royaume  ou  es  provinces  loin- 
taines ;  »  secours  directs  aux  pauvres,  rien  n'est-  épargné.  La 
nécessité  dans  laquelle  se  trouva,  à  plusieurs  reprises,  le  gouverne- 
ment, d'employer  ces  mesures,  donna  lieu  à  la  création  d'une 
espèce  de  bureau  que  l'on  appela  Y  administration  des  blés  du 
Roi*,  administration  toute  paternelle,  qui  ne  fut  nullement  ins- 
tallée pour  apporter  de  nouveaux  revenus  à  l'Etat,  mais  bien  au 
contraire  pour  soulager,  aux  frais  de  l'Etat,  les  classes  pauvres,  en 
temps  de  disette,  ainsi  qu'on  le  verra  plus  loin. 

Une  sentence  du  Châtelet,  du  20  octobre  1660,  nous  montre  à  quelle 
catégorie  d'accapareurs  la  police  avait  à  faire,  et  les  moyens  éner- 
giques qu'elle  employait  pour  atténuer  les  mauvais  effets  de  leur 
trafic.  Des  commissaires  envoyés  en  Champagne  mettent  la  main  sur 
des  magasins  de  blé  considérables,  dans  lesquels  «  on  découvre 
toutes  les  usures,  les  monopoles,  les  magasins  de  plusieurs  années,  les 
bleds  gastez  et  jettezde  nuit  dans  les  rivières,  pour  avoir  été  gardez 
trop  longtemps  ;  les  sociétés  vicieuses,  les  faux  bruits  répandus,  la 
connivence  de  quelques  officiers  et  toutes  les  autres  causes  qui 
entretenoient  la  disette  et  la  cherté  des  grains.  »  C'est  à  ces  genres 
d'associations,  toutes  locales,   toutes  temporaires,  associations  de 


*  Delamarre,  II,  705-1019. 

2  P.  Clément.  Portraits  historiques^  400. 


LE   PACTE   DE  FAMINE  337 

marchands  de  grains  corrompant  quelques  bas  officiers  pour  frauder 
les  fermes,  qu'il  faut  réduire  ces  vastes  associations  affamant  la 
France  entière,  avec  la  complicité  du  Roi  et  de  ses  ministres. 
Toutes  les  mesures  prises  contre  les  accapareurs  et  pour  abaisser 
le  cours  des  grains  nous  démontrent  au  contraire  avec  une  évi- 
dence indiscutable  que  l'Etat,  loin  de  protéger  les  monopoleurs,  les 
traquait  sans  merci. 

A  la  suite  des  disettes  de  1660  et  1661.  «  le  Roy,  dont  la  bonté  et 
la  sage  prévoyance  veillent  continuellement  aux  besoins  de  son 
peuple,  avoit  fait  acheter  une  quantité  considérable  de  blé,  à 
Dantzick  et  ailleurs,  dans  l'extrémité  de  l'Europe.  Sa  Majesté  y 
envoyajusquesà  deux  millions  de  livres.  La  fiote  qui  estoit  chargée 
de  ces  grains  arriva  dans  nos  ports  au  mois  d'avril  1662,  et 
Paris,  où  le  besoin  estoit  plus  pressant  qu'ailleurs,  s'en  trouva 
aussitôt  secouru  '.  » 

Avec  ces  blés  «  acheptez  des  deniers  de  Sa  Majesté  »  on  fit  faire 
du  pain  qui  fut  distribué  aux  pauvres  à  deux  sols  six  deniers  la 
livre  au  lieu  de  cinq  sols  que  demandaient  les  boulangers.  «  Les  fours 
pour  cuire  ce  pain  furent  bâtis  dans  les  Thuilleries  et  la  distribu- 
tion s'en  faisoit  tous  les  jours  par  plusieurs  fenestres,  qui  furent 
percées  le  long  du  mur,  depuis  la  porte  qui  est  vis-à-vis  le  Pont- 
Royal  en  tirant  vers  celle  de  la  Conférence.  »  A  l'Assemblée  tenue 
le  12  avril  1662,  en  l'hôtel  de  monseigneur  le  chancelier,  pour  la 
distribution  des  bleds  du  Roy,  il  fut  arrêté  que  ladite  distribution 
«  seroit  faite  sur  les  seuls  certificats  des  anciens  commissaires  de 
chacun  quartier  qui  seront  portez  au  grenier  dans  les  galleries  du 
Louvre  2.  39 

En  1684,  l'humidité  de  l'hiver  et  plusieurs  inondations  suivies  de 
fortes  gelées  causèrent  une  stérilité  presque  générale.  Heureuse- 
ment «  des  grains  achetés  à  temps  sur  les  côtes  de  Barbarie  et  dans 
d'autres  lieux  arrivèrent  à  Paris  en  temps  utile,  et  furent  vendus 
par  les  soins  du  gouvernement,   mais    à  Tinsu  du  public,  toujours 


1  Delamarre,  op.  cit.,  II.  1022-1032. 

«  Et  pour  commencer  par  elle  (la  capitale),  à  la  soulager  dans  cette  extrême  né- 
cessité et  empêcher  la  famine  dont  elle  étoit  menacée,  Sa  Majesté  avoit  achepté 
quantité  de  bleds  jusques  dans  les  extrémités  de  l'Europe,  ne  s'en  estant  trouvé  en 
suffisance  dans  les  provinces  de  Languedoc  et  de  Guyenne  ;  desquelles  elle  en  avoit 
fait  achepter  une  partie,  et  à  l'achapt  de  tous  ces  bleds  employé  jusques  à  deux  mil- 
lions de  livres...  »  (Extrait  des  Reg.  du  Greffe  de  la  Police  du  Chastelet  de  Paris 
Assemblée  du  21  avril  1662.) 

2  Delamarre,  op.  cit.,  II,  1032-1037. 


338  LE   PACTE  DE  FAMINE 

un  peu  au-dessous  des  cours  des  marchés.  Il  n'en  fallut  pas  davan- 
tage pour  calmer  la  panique  qui  s'était  manifestée.  Deux  ou  trois 
ceuts  muids  de  blé  provenant  des  achats  faits  par  le  Roi  avaient  été 
déposés  dans  les  greniers  du  collège  Mazarin  :  devenus  inutiles, 
ils  furent  vendus  au  peuple  à  bas  prix1  .  » 

Lors  de  la  disette  de  1692  «  la  misère  publique  fut  bien  adoucie 
par  les  charités  que  le  Roy  eut  la  bonté  de  faire  passer  par  les 
mains  du  magistrat  de  Police,  et  répandre  par  les  commissaires  des 
quartiers  dans  les  maisons  des  pauvres  honteux,  et  même  jusques 
dans  les  places  publiques  chaque  jour  de  marché,  pour  faire  avoir 
du  pain  à  ceux  qui  paroissoient  dans  une  plus  grande  nécessité  ;  et 
cela  ménagé  avec  secret  et  discrétion  pour  éviter  l'accablement  de 
la  multitude  qu'il  n'auroit  pas  esté  possible  de  satisfaire  si  tous  en 
avoienteu  connoissance...  »  L'année  suivante,  la  disette  persistant, 
«  le  Roy  fit  acheter  des  bleds,  bâtir  des  fours  dans  son  château  du 
Louvre,  et  le  pain  qu'on  y  cuisoit  fut  distribué  tous  les  jours  au 
peuple  à  un  prix  au-dessous  de  la  moitié  de  ce  qu'il  coutoit  et  de 
ce  qu'il  se  vendoit  ailleurs,  Sa  Majesté  voulant  bien  supporter 
seule  charitablement  la  perte  du  surplus.  Il  s'en  distribuait  chaque 
jour  cent  mil  livres  pesant.  L'on  marqua  en  même  temps  cinq 
endroits  dans  Paris  *  en  différens  quartiers  pour  faciliter  cette  dis- 
tribution, qu'un  trop  grand  concours  dans  un  même  lieu  auroit  pu 
troubler...  »  Mais  ce  mode  de  distribution  provoqua  de  nombreux 
abus  :  «  Les  gens  riches,  mais  avares  ou  trop  ménagez,  en  en- 
voyoient  achepter  par  leurs  gens  pour  les  provisions  de  leurs  mai- 
sons. Des  regratiers,  par  un  abus  encore  plus  grand,  en  prenoient  à 
ce  bas  prix  et  le  revendoient  le  double  3.  »  Le  Roi  en  ayant  eu 
connaissance,  y  porta  le  remède  par  son  arrêt  du  29  octobre  1693, 
en  ordonnant  de  faire  faire  à  l'avenir  cette  distribution  dans  chaque 
paroisse  par  les  curés  et  autres  personnes  charitables.  Bientôt  on 
substitua  les  secours  en  argent  aux  secours  en  nature  pour 
répondre  aux  désirs  manifestés  par  les  pauvres. 

Nous  arrivons  enfin  au  XVIIIe  siècle.  Nous  avons  vu  quels 
étaient  les  moyens  employés  pour  prévenir  les  famines  et  nous  les 


1  P.  Clément,  op.  cit.,  192,  et  Delainarre,  op.  cit.,  II,  1040. 

2  1°  Au  Louvre,  du  côté  de  la  rue  des  Poulies  ;  2°  Grande  place  des  Thuilleries  ; 
3°  Luxembourg,  entrée  de  la  cour  des  Ecuries  ;  4°  Luxembourg,  du  côté  de  la  rue 
d'Enfer;  5°  devant  la  Bastille,  grande  rue  Saint-Antoine. 

3  Delamarre,  op.  cit.,  II,  1040-47-49. 


LE  PACTE   DE  FAMINE  339 

avons  vus,  le  plus  souvent,  couronnés  de  succès.  L'institution  cha- 
ritable des  greniers  du  Roi  avait  produit  d'excellents  résultats. 
Aussi  l'abbé  Fleury  conseillait-il  à  Louis,  duc  de  Bourgogne,  puis 
Dauphin,  de  généraliser  ces  moyens  de  secours  en  établissant  dans 
toutes  les  villes  des  magasins  où  l'on  pût  serrer  les  grains  dans  les 
années  abondantes  et  les  garder  pour  la  disette.  On  installa  donc 
partout  où  le  besoin  s'en  fit  sentir  des  greniers  d'abondance  qui, 
suivant  les  cas,  furent  formés  par  l'administration  oupar  les  corps 
municipaux  ',  nous  dit  une  critique  de  l'ouvrage  de  Necker  sur  la 
législation  des  grains. 

Cette  organisation,  qui  existait  également  à  Genève,  n'était  pas 
alors  jugée  défectueuse  et  il  est  curieux  d'enregistrer  l'apprécia- 
tion d'un  économiste-agriculteur  anglais.  Après  avoir  indiqué  les 
moyens  employés  en  Angleterre  pour  éviter  la  famine,  il  ajoute  : 
«  Les  Français,  plus  sages  que  nous  à  cet  égard,  ont  construit  des 
greniers  publics  pour  la  conservation  du  bled  dans  la  plupart  de 
leurs  provinces.  Comme  ils  ont  quelquefois  d'abondantes  récoltes, 
et  souvent  des  tems  d'une  grande  disette,  ils  préviennent  les  incon- 
vénients qui  peuvent  en  résulter,  par  cette  précaution 5.  »  Le 
fonctionnement  de  ces  greniers  était  certainement  défectueux  en 
plusieurs  points  :  ainsi,  lorsque  les  années  avaient  été  bonnes, 
contre  toutes  prévisions,  dans  la  crainte  de  voir  les  grains  s'altérer 
on  les  vendait  à  bas  prix,  à  une  époque  où  il  n'était  pas  nécessaire 
de  diminuer  la  valeur    des   céréales,  comme  cela  fut  fait  en  1684  \ 


1  Analyse  de  l'ouvrage  intitulé  :  De  la  législation  et  du  commerce  des  grains, 
Amsterdam,  1775,  p.  22. 

2Ph.  Miller.  Dictionnaire  des  Jardiniers.  L'idée  de  faire  des  réserves  de  blés  pour 
les  années  mauvaises  n'était  certes  pas  nouvelle  :  «Il  serait  aisé  de  prouver,  par  vingt 
citations  différentes,  que  dans  tous  les  temps  ils  (nos  pères)  ont  caché  des  blés  sous 
terre.  Mais  était-ce  là  une  pratique,  un  usage  habituel,  ou  simplement  une  précau- 
tion passagère,  dictée  par  la  crainte  d'un  moment?  C'est  ce  qu'on  n'oserait  décider. 
Il  est  certain  au  moins  que,  depuis  la  fin  du  XVIIe  siècle,  le  hasard  a  fait  trouver,  en 
différents  endroits  du  royaume,  des  amas  de  blé  considérables,  dans  des  trous  et  des 
souterrains  dont  on  n'avait  aucune  connaissance.  Les  Mémoires  de  l'Académie  des 
sciences,  année  1708,  en  nomment  plusieurs  ;  et  ils  ajoutent  même  que  le  blé  s'y 
était  très  bien  conservé.  Cette  méthode  était  non  seulement  usitée  chez  les  Bar- 
bares, mais  encore  chez  plusieurs  peuples  anciens...  Mais  ce  qui  est  surprenant, 
ajoute  l'auteur  (0.  de  Serres),  d'après  le  témoignage  de  Pline  et  de  Verron,  c'est 
que  ces  sortes  de  magasins  sont  aussi  bons  qu'ils  paraissent  devoir  l'être  peu.  (Voyez 
Théâtre  d'agriculture,  par  Olivier  de  Serres,  I,  163,  col.  2.)  Enfin,  Duhamel  (Elé- 
ments d'agriculture),  ajoute  que  ces  sortes  de  puits  subsistent  encore  aujourd'hui 
dans  la  Gascogne  et  le  Vivarais.  (Le  Grand  d'Aussy.  Vie  privée  des  Franqais,  I, 
35,  37.  Edit.1815.) 


340  LE   PACTE   DE   FAMINE 

d'autre  part,  dès  que  les  grains  commençaient  à  s'avarier,  le  gou- 
vernement s'empressait  de  les  vendre  pour  ne  pas  subir  de  trop 
grandes  pertes,  donnant  ainsi  le  mauvais  exemple  de  la  mise  en 
vente  des  céréales  altérées.  Malgré  ces  inconvénients,  l'on  ne  peut 
nier  cependant  que  les  bleds  du  Roi  n'aient  été  d'un  grand  soula- 
gement pour  les  malheureux  1: 

Malgré  les  efforts  de  l'administration,  il  y  eut  plusieurs  disettes 
pendant  le  XVIIIe  siècle,  et  chaque  fois  la  voix  publique  accusait 
quelques  personnes  d'être  les  causes  de  la  misère,  ne  voulant  pas 
admettre  qu'il  ne  fallait  accuser  que  les  mauvaises  récoltes  :  «  Les 
ennemis  des  frères  Paris  les  accusaient  positivement  d'avoir, 
en  1722,  fait  passer  de  grandes  quantités  de  blés  à  l'étranger  et  de 
les  avoir  ensuite  fait  rentrer  en  France  pour  les  y  revendre  à  un 
prix  exorbitant.  —  Si  le  fait  est  prouvé,  dit  le  Régent,  je  les  ferai 
punir  solennellement  ;  et  il  donna  l'ordre  de  communiquer  l'accu- 
sation à  Pâris-Duverney.  Celui-ci  écrivit  au  bas  les  mots  sui- 
vants :  —  Il  est  impossible  qu'une  pareille  manœuvre  ait  pu  s'exé- 
cuter sans  que  beaucoup  de  gens  aient  été  employés  à  l'achat,  au 
double  transport  et  à  la  revente  des  blés.  S'il  se  trouve  dans  le 
royaume  un  seul  homme  qui  y  ait  coopéré,  je  porte  ma  tête  sur 
fèchafaud.  —  Il  ne  se  présenta  personne  pour  appuyer  la  dénon- 
ciation et  l'accusation  fut  abandonnée,  du  moins  pour  le  mo- 
ment. »  Lorsque,  plus  tard,  Pàris-Duverney,  tombé  en  disgrâce,  fut 
enfermé  à  la  Bastille,  on  s'était  flatté  que  sa  captivité  encourage- 
rait ses  délateurs.  «  Or  pas  une  preuve  ne  fut  apportée  qui  vînt 
en  aide  à  ses  ennemis.  Ni  ses  papiers,  ni  sa  correspondance,  ni  ses 

commis  ne   fournirent  le   moindre   indice   de  culpabilité Le 

il  mars  1528,  un  arrêt  du  Parlement  déchargea  Pàris-Duverney  de 
l'accusation...  Ses  mémoires  avaient  démontré  si  clairement  son 


1  François  Je  Xeufcbàteau  que  Ton  ne  peut  suspecter  de  tendresse  pour  l'Ancien 
Régime,  dans  une  diatribe  contre  l'ancienne  administration  des  blés,  ne  peut  nier 
que  l'idée  des  greniers  d'abondance  était  bonne,  puisqu'il  demande  leur  rétablisse- 
ment :  «  Cependant,  il  faut  convenir  que  l'essai  de  ces  magasins,  dans  quelques 
capitales  des  ci-devant  provinces  du  royaume  de  France,  a  été  loin  de  réussir  ;  et 
que  l'on  a  vu,  en  Lorraine  surtout,  d'assez  tristes  exemples.  —  Les  abus  qui  se  glis- 
sent dans  les  meilleures  cboses  avaient  corrompu  celle-là;  et  comme  il  arrive  sou- 
vent, on  a  renoncé  au  moyen,  au  lieu  d'eytirper  les  abus.  —  Leur  source  la  plus 
évidente,  et  les  plus  grands  obstacles  à  l'établissement  des  greniers  d'abondance, 
naissaient,  il  faut  en  convenir,  des  formes  alors  adoptées  dans  le  gouvernement  des 

provinces  et  des  communes.   »  Lectures    de  citoyen Premier   mémoire  sur 

rétablissement  d'un  grenier  d'abondance 13. 


LE   PACTE   DE   FÀMtNE  341 

innocence  que  ses   plus  cruels   ennemis   se  firent  une  espèce  de 
vanité  de  publier  qu'ils  étaient  détrompés  l.  » 


IV 


A  partir  de  1730,  il  est  pourvu  à  l'approvisionnement  de  Paris 
d'une  façon  nouvelle.  Le  gouvernement  lassé  d'avoir  à  s'occuper 
constamment  d'achats  de  grains,  consentit  à  affermer  à  une  compa- 
gnie particulière  le  soin  et  les  soucis  de  fournir  à  l'État,  suivant 
les  besoins,  les  grains  nécessaires  au  fonctionnement  des  greniers 
dont  nous  avons  déjà  parlé.  L'Etat  restait  toujours  le  distributeur 
de  ces  grains  et  c'était  lui  qui  les  faisait  vendre  avec  perte.  Cette 
compagnie  n'avait  absolument  rien  d'illicite  ;  des  compagnies 
analogues  existent  encore  aujourd'hui.  Nous  voyons,  en  effet,  fré- 
quemment le  gouvernement  traiter  à  l'amiable  la  fourniture  de  cer- 
taines denrées,  soit  pour  le  ministère  de  la  marine,  soit  pour  le 
ministère  de  la  guerre,  et  personne  jusqu'ici  n'a  songé  à  considérer 
comme  nécessairement  coupables  ceux  qui  avaient  passé  ces  marchés, 
ou  les  ministres  qui  les  avaient  consentis  ;  dans  tous  les  cas,  on  ne 
peut  porter  de  pareilles  accusations  à  la  légère  et  sans  fournir  des 
preuves  sérieuses.  Or  personne  jusqu'ici  n'a  pu  établir  que  les 
procédés  de  cette  compagnie  ne  furent  pas  réguliers,  les  faits  mêmes 
prouvent  constamment  le  contraire.  Nous  pouvons  citer  à  l'appui 
de  notre  affirmation  l'opinion  d'un  écrivain  aussi  consciencieux 
qu'érudit,  M.  P.  Clément,  celui  des  auteurs  de  notre  temps  qui  a 
étudié  le  Pacte  de  famine  avec  le  plus  de  soin  et  d'impartialité  et 
qui  s'est  constamment  refusé  de  croire  à  l'existence  d'un  trafic 
ayant  pour  but  de  provoquer  la  disette  dans  un  but  intéressé.  Yoici 
comment  il  s'explique  sur  la  fameuse  compagnie  :  «  En  1730,  un 
contrôleur  général,  qui  mériterait  d'être  plus  connu  pour  le  bien 
qu'il  a  fait  et  le  mal  qu'il  a  empêché,  Philibert  Orry,  crut  devoir 
autoriser  la  formation  d'une  compagnie  dont  les  spéculations  de- 
vaient avoir  pour  principal  objet  l'approvisionnement  de  la  capitale. 
Un  autre  contrôleur  général  dont  j'ai  fait  connaître  les  grandes 
vues,  la  droiture  et  l'austérité,  Machault  d'Arnouville,  renouvela 
le  bail  passé  par  Orry.  ^es  successeurs,  de   Laverdy  et  Maynon 


*  P.  Clément,  op.  cit.,  342-346. 

T.   II.  —  NOVEMBRE   1883  23 


842  LE  PACTE   DE  FAMINE 

d'Invau,  approuvèrent  ces  spéculations  ;  l'abbé  Terray  en  fit 
autant...  Enfin  Necker...  conserva  et  maintint,  pendant  toute  la 
durée  de  son  administration,  la  compagnie  sans  laquelle  le  gouver- 
nement ne  croyait  pas  alors  qu'on  pût  pourvoir  à  la  subsistance  de 
Paris  i...»  Nous  verrons  plus  loin  à  quelle  époque  fut  supprimée 
cette  compagnie,  et  le  préjudice  qui  en  résulta  pour  l'alimentation 
de  la  capitale. 

Une  déclaration,  datée  de  Versailles,  du  16  avril  1737,  et  enre- 
gistrée au  Parlement  de  Paris  le  10  mai  suivant,  nous  indique 
l'endroit  où  l'État  enfermait  les  bleds  du  Roi  :  par  cette  déclaration 
un  grenier  contenant  au  moins  dix  mille  muids2  de  blés,  pour  l'ap- 
provisionnement de  Paris,  devait  être  installé  en  la  maison  de  la 
Salpêtrière  •. 

Pendant  les  années  de  disette ,  l'État  ne  s'occupait  pas  seul 
de  soulager  les  pauvres.  C'est  encore  Voltaire  qui  vient  nous 
renseigner.  Il  nous  apprend  qu'en  1748,  «  le  fermier  général 
Bouret,  qui  mourut  depuis  insolvable,  après  avoir  mangé  quarante- 
deux  millions,  avait  fourni  du  blé  à  toute  une  province  sans  en 
tirer  aucun  profit,  et  s'était  contenté  d'une  médaille  que  cette 
province  avait  voulu  faire  frapper  en  son  honneur 4.  » 

Michelet  —  malgré  la  facilité  avec  laquelle  il  accepte  les  rensei- 
gements  les  moins  autorisés,  lorsqu'il  s'agit  de  flétrir  l'Ancien 
Régime  —  n'a  pas  pu  trouver  le  moindre  document  pour  prouver 
que  Louis  XV  ait  eu  «  l'idée,  le  plan  arrêté  d'affamer  le  peuple  et 
de  l'armer  contre  lui  ;  »  pourtant  il  ne  peut  abandonner  complè- 
tement l'accusation  de  spéculation  sur  les  grains  ;  il  nous  apprend 
«  que  ce  roi  était  marchand,  qu'il  avait  intérêt  {avec  Bouret  et 
autres)  dans  le  trafic  des  blés,  et  que,  comme  tout  marchand,  il 
aimait  à  vendre  cher s.  »  Michelet  a  bien  soin  de  ne  pas  dire  où  il 
a  puisé  ce  renseignement,  et  pour  cause,  mais  il  faut  avouer 
qu'il  a  joué  de  malheur  en  nous  donnant  le  nom  de  l'associé  de 
Louis  XV. 

Nous  arrivons  ainsi  à  l'époque  où  les  questions  d'alimentation 
publique  occupaient  tous  les  esprits  :  «  Vers  l'an  1750,  la  nation, 


*  P.  Clément,  op.  cit.,  400. 

2  Le  muid  contient  douze  septiers  ;  le  septier  douze  boisseaux  pesant  20  livres  chacun. 
Le  poids  légal  du  muid  était  de  2830  livres. 

3  Reg.  Pari.  Paris.  —  Peuchet,  165. 

*  Voltaire.  Edit.  Bouchot,  XXXIX,  109. 

*  Michelet.  Louis  XV>  352. 


LE  PACTE  DE  FAMINE  343 

rassasiée  de  vers,  de  tragédies,  de  comédies,  d'opéras,  de  romans, 
d'histoires  romanesques,  de  réflexions  morales  plus  romanesques 
encore,  et  de  disputes  théologiques  sur  la  grâce  et  sur  les  convul- 
sions, se  mit  enfin  à  raisonner  sur  les  blés.  —  On  oublia  même  les 
vignes  pour  ne  parler  que  de  froment  ou  de  seigle.  On  écrivit  des 
choses  utiles  sur  l'agriculture  :  tout  le  monde  les  lut,  excepté  les 
laboureurs.  On  supposa,  au  sortir  de  l'Opèra-comique,  que  la  France 
avait  prodigieusement  de  blé  à  vendre.  Enfin,  le  cri  de  la  nation 
obtint  du  gouvernement,  en  1764,  la  liberté  de  l'exportation...  On 
exporta  beaucoup,  on  exporta  trop.  Comme  le  remède  avait  été 
déclaré  excellent  contre  la  disette,  lorsque  la  disette  arriva,  elle 
produisit  toujours  quelques  séditions.  On  accusa  le  ministère  et  les 
monopoleurs,  plutôt  que  la  sécheresse,  la  pluie  ou  l'excès  d'expor- 
tation ;  un  revirement  se  produisit  dans  l'opinion  publique,  quelques 
plaignans  passèrent  d'une  calamité  à  l'autre.  Ils  éclatèrent  contre 
l'exportation  qu'ils  avaient  demandée  :  ce  qui  fait  voir  combien  il 
est  difficile  de  contenter  tout  le  monde  et  son  père.  Des  gens  de 
beaucoup  d'esprit  et  d'une  bonne  volonté  sans  intérêt,  avaient  écrit 
avec  autant  de  sagacité  que  de  courage  en  faveur  de  la  liberté 
illimitée  du  commerce  de  grains.  Des  gens  qui  avaient  autant  d'es- 
prit et  des  vues  aussi  pures,  écrivirent  dans  l'idée  de  limiter  cette 
liberté  ;  et  M.  l'abbé  Gagliani,  Napolitain,  réjouit  la  nation  fran- 
çaise sur  l'exportation  des  blés  ;  il  trouva  le  secret  de  faire,  même 
en  français,  des  dialogues  aussi  amusans  que  nos  meilleurs  romans, 
et  aussi  instructifs  que  nos  meilleurs  livres  sérieux.  Si  cet  ouvrage 
ne  fit  pas  diminuer  le  prix  du  pain,  il  donna  beaucoup  de  plaisir  à 
la  nation,  ce  qui  vaut  beaucoup  mieux  pour  elle.  Les  partisans  de 
l'exportation  illimitée  lui  répondirent  vertement.  Le  résultat  fut 
que  les  lecteurs  ne  surent  plus  où  ils  en  étaient  :  la  plupart  se 
mirent  à  lire  des  romans  en  attendant  trois  ou  quatre  années  abon- 
dantes de  suite  qui  les  mettraient  en  état  de  juger.  Les  dames  ne 
surent  pas  distinguer  davantage  le  froment  du  seigle.  Les  habitués 
de  paroisse  continuèrent  de  croire  que  le  grain  doit  mourir  et  pour-; 
rir  en  terre  pour  germer  *.  » 

A  force  de  parler  des  moyens  de  prévenir  la  cherté  du  pain,  on 
l'avait  provoquée,  et  d'ordonnances  en  ordonnances,  d'édits  en 
édits,  l'on  vit  la  crise  augmenter.  Les  disettes  se  renouvelaient 
plus  terribles  à  chaque  nouvelle  mesure  prise  pour  les  conjurer. 

1  Voltaire.  Edit.  de  Kehl,  XXXVIII,  317. 


344  LE   PACTE   DE   FAMINE 

Au  lieu  d'attribuer  ces  malheurs  à  leurs  véritables  causes,  on  se 
mit  à  écrire  sur  toutes  ces  questions,  et  la  plupart  des  écrivains  et 
des  pamphlétaires  qui  prirent  part  à  la  polémique  ne  firent  que 
jeter  de  l'huile  sur  le  feu  en  traitant  d'une  matière  difficile  qu'ils 
ne  connaissaient  pas  et  en  accusant  successivement  les  monopo- 
leurs, les  compagnies,  les  ministres  et  le  Roi  '. 

L'école  révolutionnaire,  à  la  tête  de  laquelle  figuraient  les  ency- 
clopédistes et  les  parlementaires,  commençait  à  se  dessiner.  Pour 
fronder  l'autorité  ministérielle,  elle  fit  de  la  question  des  subsis- 
tances son  cheval  de  bataille  ;  dans  cette  lutte,  elle  avait  tous  les 
avantages.  Le  fait,  qui  servait  de  base  à  ses  accusations,  et  qui 
était  la  disette,  était  réel  ;  le  peuple  en  souffrait.  Elle  se  gardait 
bien  de  dire  que  le  gouvernement  royal  travaillait  énergiquement 
à  y  porter  remède.  Ses  discussions  envenimaient  le  mal.  Apportait- 
elle  un  remède  ?  Lorsqu'elle  triomphera  plus  tard  nous  la  verrons 
substituer  son  système  à  celui  qu'elle  combattait  et  produire  des 
résultats  encore  plus  désastreux  :  «  On  découvre  maintenant,  écrit 
une  Anglaise  pendant  la  Terreur,  que  les  causes  naturelles  et 
l'égoïsme  des  individus  suffisent  pour  produire  une  disette  tempo- 
raire \  pourtant  quand  ce  malheur  arrivait  sous  le  Roi,  on  l'attri- 
buait toujours  aux  machinations  du  gouvernement2.  » 

On  avait  eu  des  disettes  en  1740,  1741  et  1752,  sous  le  régime 
prohibitif;  on  en  eut  en  17G7,  1768,  1769,  1775,  1776,  1778  et  1788, 
sous  le  régime  de  la  liberté  d'exportation. 

Des  récoltes  particulièrement  bonnes  en  1765  et  1766  non  seule- 
ment avaient  suffi  à  la  nourriture  des  habitants,  mais  encore 
avaient  permis  d'exporter  des  grains,  chaque  année,  pour  plus  de 
quinze  millions  de  francs  ;  bientôt  aux  bonnes  récoltes  succèdent 
les  mauvaises,  et,   en  1767,  des  troubles  graves  éclatent   dans  les 


1  H.  Taine.  Séjour  en  France,  p.  207. 

2  Le  gouvernement  employait  des  moyens  plus  pratiques  en  favorisant  les  recher- 
ches sur  les  progrès  de  l'agriculture  et  sur  les  maladies  des  grains  et  en  dégrevant 
ceux  qui  s'occupaient  de  défrichements.  Il  fit  distribuera  ses  frais,  dans  les  provinces, 
plusieurs  ouvrons  d'agriculture,  et  entre  autres,  la  Pratique  des  défrichements 
des  terres  et  l'art  de  les  fertiliser  par  l'ècobve. —  Cet  ouvrage  de  Louis-François- 
Henri  de  Menon,  marquis  de  Turbilly,  était  édité  pour  la  quatrième  fois,  en  1811.  A 
la  suite  des  expériences  faites  par  Tillet,  sous  les  yeux  du  Roi,  sur  la  maladie  des 
grains,  on  fit  imprimer  au  Louvre  le  résultat  du  travail  de  ce  savant  membre  de 
l'Académie  des  sciences,  et  le  gouvernement  l'envoya  à  tons  les  intendants  de  pro- 
vinces. L'ouvrage  dont  il  est  ici  question  est  le  Précis  de&  expériences  faites  à 
Tria/non  sur  la  cause  qui  corrompt  les  blés,  1756,  in-8°.  Voy.  Le  Grand  d'Aussy, 
op.  cit.,  I,  31,  51.  , 


LE   PACTE    DE  FAMINE  345 

provinces.  Le  peuple  crie  aux  accapareurs  et  l'administration  s'en 
émeut  :  elle  fait  distribuer  des  secours  aux  localités  les  plus  mal- 
traitées :  le  gouvernement,  le  31  octobre,  donne  des  primes  à 
l'importation  des  grains  et  exempte  les  navires  importateurs  des 
droits  de  fret.  Le  Parlement  convoque  des  députés  de  toutes  les 
cours  et  de  toutes  les  communautés  et  décide  à  l'unanimité  qu'on 
demandera  le  rapport  des  déclarations  de  17G3  et  de  1764  et  qu'on 
reviendra  au  régime  prohibitif.  Sous  la  pression  des  physiocrates, 
le  Conseil  cassa  l'arrêt. 

La  population  de  Paris  resta  assez  tranquille,  maintenue  par  la 
maréchaussée,  mais  il  n'en  fut  pas  de  même  en  Normandie  où  la 
populace  se  porta  aux  plus  graves  excès.  Elle  pilla  les  magasins  de 
blés  et  jeta  les  grains  à  la  rivière.  Le  5  mai  1708,  le  Parlement, 
dans  un  mémoire  au  Roi,  demanda,  de  nouveau,  la  suspension  de 
la  liberté  d'exportation  qu'il  avait  réclamée  quelques  années  aupa- 
ravant (3  août  1752).  Les  récoltes  venant  soulager  momentanément 
la  misère,  il  ne  fut  pas  donné  suite  à  cette  supplique,  et  dès  le 
commencement  de  l'automne  la  disette  se  fit  sentir  plus  grande 
encore  que  l'année  précédente.  Le  Parlement  étant  intervenu,  sans 
succès,  dans  un  second  mémoire  au  Roi,  il  se  plaint  «  d'achats  con- 
sidérables, faits  en  même  temps,  pour  un  même  compte,  dans  plu- 
sieurs marchés  de  l'Europe  :  des  entreprises  de  particuliers  ne 
peuvent  être  aussi  immenses,  »  ajoutait-il  ;  «  il  n'y  a  qu'une  société 
dont  les  membres  sont  puissants  en  crédit,  qui  soit  capable  d'un  tel 
effort  :  ici  on  a  reconnu  l'impression  du  pouvoir,  le  pas  de  l'auto- 
rité. Le  négociant  spéculateur  ne  s'y  est  pas  trompé  \  les  enharre- 
ments  ont  été  faits  à  l'ombre  de  l'autorité,  par  des  gens  soutenus  et 
bravant  toutes  les  défenses  ;  nous  en  avons  la  preuve  entre  nos 
mains...  Sire,  notre  devoir  est  de  vous  avertir  que  le  royaume  est 
menacé  des  plus  terribles  dangers.  L'unique  remède  à  son  état 
violent  est  de  punir  l'abus,  de  faire  régner  les  lois,  deréprimer  la 
cupidité  des  monopoleurs  ou  de  laisser  à  vos  cours  le  soin  de  les 
poursuivre  J.  » 

En  présence  d'accusations  aussi  graves,  le  ministre  Berlin   fit  la 
seule  chose  qu'il  y  eût  à  faire,  il  envoya  au  Parlement,  qui  avait 


1  A.  Floquet.  Histoire  du  Parlement  de  Normandie,  VI,  429.  Dans  sa  lettre  du 
23  octobre  1768,  Bertin  annonçait  de  «  notables  secours,  accordés  sur  le  trésor 
royal,  pour  l'approvisionnement  de  Rouen  et  des  autres  villes  de  Normandie.  » 
VI,  4-28. 


346  LE  PACTE  DE  FAMINE 

des  preuves  en  main  et  qui  demandait  la  répression  des  monopo- 
leurs, des  lettres  patentes  ordonnant  «  d'informer  et  de  procéder 
contre  ceux  qui,  de  dessein  prémédité,  auraient  causé  le  renché- 
rissement des  grains  par  quelque  manœuvre  que  ce  fût,  ainsi  que 
contre  ceux  qui,  méchamment,  auraient  semé  ou  accrédité  les 
bruits  de  ces  manœuvres  par  des  propos  ou  des  écrits.  »  Bertin 
accompagna  l'envoi  de  ces  lettres  patentes  d'une  lettre  fort  digne 
dans  laquelle  il  faisait  remarquer  au  Parlement  «  que  ses  réflexions 
n'étaient  que  des  conjectures  et  des  conjectures  peu  conformes  au 
respect  du  Roi.  »  Il  mettait,  pour  conclure,  le  Parlement  en  demeure 
de  prouver  ses  accusations.  Mis  ainsi  au  pied  du  mur,  le  Parle- 
ment qui  n'avait  pas  de  preuves  en  main  fut  contraint  d'écrire 
une  lettre  d'excuses  :  «  Quand  nous  avons  dit,  expliquait-il,  que  le 
monopole  existait  et  qu'il  était  protégé,  à  Dieu  ne  plaise,  Sire,  que 
nous  eussions  en  vue  Votre  Majesté  !  Mais  peut-être  quelques- 
uns  de  ceux  à  qui  vous  distribuez  votre  autorité  '.  «  Le  Parlement 
en  fut  quitte  pour  sa  honte  et  le  gouvernement  se  borna  à  faire 
arrêter  les  pamphlétaires  qui  essayaient  de  faire  passer  comme  cer- 
taines les  calomnies  accueillies  si  légèrement  par  le  Parlement. 

Ce  fut  dans  ces  circonstances  que  l'on  enferma  à  la  Bastille  un 
individu,  à  moitié  fou,  auteur  et  propagateur  de  ces  accusations  si 
graves  :  Le  Prévôt  de  Beaumont,  dont  nous  nous  réservons  d'en- 
tretenir longuement  le  lecteur. 

Gustave  Bord. 
(La  suite  prochainement. J 

*  A.  Floquet,  op.  cit.,  VI,  431. 


SOUVENIRS  D'UN  OFFICIER  DES  AEROSTIERS 


DE   LA  REPUBLIQUE  * 


IV 


«  Depuis  la  chute  de  Robespierre,  l'esprit  de  réaction  allait 
grand  train.  A  l'armée,  les  jeunes  gens  ne  cachaient  pas  leur  peu 
de  sympathie  pour  le  gouvernement,  et  à  Paris  on  avait  adopté 
une  mode  qui  s'appelait  la  vendéenne.  Tout  en  arrivant,  j'avais 
couru  chez  un  costumier,  voulant  avoir  un  vêtement  bourgeois,  et 
je  m'étais  mis  à  la  mode  :  redingote  verte,  collet  noir,  cadenettes. 

«  Le  18  fructidor  au  matin,  j'étais  sorti  ainsi  vêtu  pour  aller  au 
faubourg  Saint-Germain,  sans  me  douter  de  ce  qui  se  préparait. 
Au  retour,  en  arrivant  au  Pont-Neuf,  je  le  vis  garni  de  troupes  et 
de  canons.  Je  voulus  suivre  la  Seine  pour  chercher  un  autre  pont, 
mais  je  n'avais  pas  fait  trois  pas  que  j'entendis  des  voix  qui 
disaient  derrière  moi  :  «  Voilà  un  chouan,  un  conspirateur,  un 
ennemi  de  la  République.  A  l'eau  le  chouan  !  à  l'eau  l'habit  vert!» 
Il  n'y  avait  pas  à  s'y  méprendre,  c'était  à  moi  qu'on  en  voulait.  Je 
me  retournai  et  vis  trois  gaillards  en  manches  de  chemise  qui 
n'avaient  pas  la  mine  aimable.  Deux  sous-officiers  se  promenaient 
de  long  en  large  ;  je  vais  droit  à  eux  et  leur  dis  :  «  Je  suis  lieute- 
nant du  génie  ;  voilà  trois  pékins  qui  m'insultent  et  me  menacent.» 
Ils  me  disent  que  je  pouvais  traverser  le  pont  ;  l'un  d'eux  m'accom- 
pagna jusqu'à  l'extrémité,  je  le  remerciai  et  continuai  ma  route. 

*  Voir  la  livraison  d'octobre  1883. 


348  SOUVENIRS  DTN  OFFICIER  DES  AÉROSTIERS 

Mais  arrivé  à  la  place  des  Victoires,  je  trouvai  toutes  les  rues 
occupées  par  la  troupe  ;  des  sentinelles  partout  me  barraient  le 
chemin  et  me  repoussaient  très  brutalement.  Je  retournai  sur  mes 
pas,  fort  ennuyé,  quand  j'aperçus  un  officier  d'infanterie  ;  j'allai 
à  lui  et  lui  dis  :  «  Je  suis  officier  du  génie  en  congé  et  je  voudrais 
rentrer  chez  moi.  »  Il  m'emmena  au  poste  et  on  me  donna  deux 
fusiliers  d'infanterie  chargés  de  me  conduire  à  mon  hôtel  et  de 
s'assurer  si  j'avais  dit  vrai.  Chez  moi  je  montrai  mon  congé  et  je 
ne  sortis  plus. 

«  A  la  fin  de  novembre  (1797),  je  rentrai  à  Strasbourg-,  le  parc 
de  l'aérostat  venait  d'être  transporté  à  Malzeim.  Je  pris  le  com- 
mandement de  la  compagnie,  mon  capitaine  s' étant  empressé  de  se 
faire  donner  un  congé  de  six  mois,  mais  j'eus  le  regret  de  dire 
adieu  à  mon  quartier-maître.  La  politique  avait  pris  une  nouvelle 
direction  ;  les  habitants  des  campagnes  devenus  plus  libres  d'ex- 
primer leurs  sentiments  religieux,  réclamaient  des  curés.  Mon  cher 
compagnon  voulut  retourner  près  de  ses  paroissiens.  Il  demanda  sa 
libération,  l'obtint  et  revint  dans  son  village  où  il  reprit  avec  zèle 
ses  fonctions  sacerdotales. 

«  Strasbourg  est  la  ville  de  la  danse  ;  l'hiver  y  fut  gai  et  j'en 
profitai.  Les  grandes  familles  avaient  fui  devant  la  Révolution, 
mais  les  fonctionnaires  avaient  cette  passion  de  plaisirs  qui  carac- 
térise l'époque  du  Directoire.  On  dansait  deux  et  trois  fois  par 
semaine  chez  un  médecin  militaire,  père  de  deux  filles,  l'une 
veuve,  l'autre  mariée  à  un  officier  général.  On  rencontrait  là  de 
singuliers  types  ;  particulièrement  des  fournisseurs  enrichis  qu'on 
aurait  pris  dans  la  rue  pour  des  porteurs  d'eau.  Il  y  en  avait  un 
(marié  à  une  cousine  du  docteur,  mariage  d'amour,  disait-on,)  dont 
je  n'ai  jamais  pu  définir  la  profession.  Moitié  bourgeois,  moitié 
militaire,  traitant  des  marchés  de  tous  genres,  et  partout,  au  café, 
au  spectacle,  à  la  promenade,  au  bal,  cet  homme  était  le  trafic 
incarné.  Singulière  époque  qui  ne  ressemble  à  aucune  autre  et  qui 
m'apparaît  aujourd'hui  comme  un  rêve  fantastique. 

«  Le  traité  de  Campo-Formio  me  trouva  à  Strasbourg  et  j'y  restai 
commandant  toujours  une  compagnie  d'hommes  qui  n'avaient  rien 
à  faire,  et  qui  s'ennuyaient  mortellement  :  maintenir  la  discipline 
parmi  ces  oisifs  était  à  peu  près  impossible.  Que  de  fois  j'espérai 
qu'on  nous  licencierait  !  Je  me  sentais  une  envie  folle  de  donner 
ma  démission.  Bientôt  on  reparla  de  guerre  et  je  restai.  Nous  em- 
ploierait-on encore  ?   Le  général  Jourdan  attendu  à  Strasbourg 


DE  LA  RÉPUBLIQUE  349 

devait  décider  la  question.  Il  vint,  e1  son  arrivée  fut  pour  moi  la 
cause  d'un  incident  trop  particulier  pour  que  je  puisse  l'oublier 
jamais. 

«  Je  logeais  à  l'hôtel  de  France.  Un  jour,  j'apprends  qu'on  pré- 
pare tout  le  premier  étage  pour  recevoir  le  général  en  chef  et  sa 
suite.  Jourdan  était  annoncé  pour  deux  heures  de  l'après-midi.  Je 
descendis  un  peu  avant  ce  moment,  curieux  de  voir  mon  ancien 
général  de  Fleuras,  et  je  m'assis  sur  un  banc  dans  la  cour.  Je  ne 
tardai  pas  à  entendre  les  fouets  des  postillons  et  une  grande  berline 
entra.  J'en  vis  sortir  d'abord  le  général  auquel  un  valet  de  chambre 
présenta  la  main.  Il  me  parut  vieilli  et  cassé  -,  pourtant  il  se  re- 
tourna assez  vite  du  côté  de  la  portière  et  offrit  la  main  à  un  aide 
de  camp.  Ceci  me  parut  très  étrange.  Je  regardai  attentivement  ce 
jeune  militaire  vêtu  d'une  redingote  bleue  boutonnée,  coiffé  d'un 
chapeau  galonné  orné  d'une  plume  tricolore  et  armé  d'un  grand 
sabre  de  cavalerie.  Cet  officier  commanda  d'un  ton  très  impératif 
qu'on  prît  soin  des  malles  et  qu'on  les  montât  dans  son  appartement. 
Je  m'étais  levé  et  découvert  respectueusement.  Comme  j'étais 
contre  la  porte,  le  général  passait  très  près  de  moi,  ce  n'était  pas 
lui  que  je  regardais  mais  bien  son  aide  de  camp  ;  celui-ci  me  re- 
garda à  son  tour,  fit  un  mouvement,  baissa  les  yeux,  et  passa. 
C'était  une  femme,  et  une  femme  que  j'avais  rencontrée  à  Pa- 
ris, pendant  mon  dernier  congé,  chez  un  officier  qui  n'était  pas 
général.  Je  ris  de  bon  cœur,  et  le  soir,  à  la  pension,  je  racontai 
l'aventure  à  mes  camarades.  Tous  se  promirent  d'observer  l'aide  de 
camp. 

«  Quelle  ne  fut  pas  ma  surprise  lorsqu'en  rentrant  à  l'hôtel  pour 
me  coucher,  je  trouvai  dans  l'antichambre  où  l'on  prenait  les  clefs 
un  domestique  de  Jourdan  qui  m'attendait  pour  me  dire  que  le 
premier  aide  de  camp  m'invitait  à  passer  au  bureau  le  lendemain, 
à  dix  heures  du  matin.  Je  dormis  peu,  je  l'avoue  :  j'étais  intrigué 
et  un  peu  inquiet.  S'il  avait  été  désagréable  à  l'aide  de  camp  d'être 
reconnu  par  moi,  je  pouvais  très  bien  payer  cher  cette  rencontre  et 
être  em'oyé  dans  quelque  régiment  qui  n'eût  pas  eu  les  agréments 
que  je  trouvais  dans  la  compagnie  des  aérostiers.  Sans  aucune 
ambition,  très  désireux  de  rentrer  dans  mon  petit  château  que  la 
longue  absence  de  son  propriétaire  laissait  très  délabré,  je  n'aurais 
pas  échangé  ma  position  même  pour  de  l'avancement.  J'attendis 
avec  impatience  l'heure  fixée  et  je  me  présentai  au  bureau.  Là  on 
me  dit  que  l'aide  de  camp  m'attendait  dans  son  appartement  parti- 


350  SOUVENIRS  D'UN  OFFICIER  DES  AÉROSTIERS 

culier.  On  m'annonça.  L'aide  de  camp,  enveloppé  d'une  robe  de 
chambre  qui  laissait  voir  un  pantalon  d'uniforme  et  des  bottes,  était 
nonchalamment  étendu  sur  un  sopha,  le  coude  sur  le  coussin  et  la 
tête  reposant  sur  la  main  gauche.  De  la  droite  il  m'indiqua  un  fau- 
teuil. Lorsque  le  domestique  se  fut  retiré,  il  ou  mieux  elle  me  dit 
brusquement  :  «  Vous  m'avez  reconnue;  mais  j'aime  àcroire  que  vous 
serez  discret.  »  Je  restai  là  un  peu  gêné,  car  je  me  souvenais 
d'avoir  parlé  la  veille  à  la  pension  :  j'avouai  franchement  la  vérité. 
Elle  parut  d'abord  contrariée,  mais  elle  se  calma  et  me  demanda  si 
elle  pouvait  m'être  utile.  Je  la  remerciai  de  ses  bonnes  dispositions 
tout  en  lui  exprimant  le  regret  de  ne  pouvoir  en  profiter.  Je  n'avais 
qu'un  but,  donner  ma  démission  après  la  campagne.  —  «  Une  poi- 
gnée de  main,  me  répondit-elle,  j'ai  un  quart  d'heure  à  moi, 
causons  comme  des  camarades.  »  Et  elle  me  raconta  comment  elle 
s'était  trouvée  par  hasard  sur  le  chemin  de  la  fortune. 

«  Jourdan  passa  le  Rhin  et  elle  le  suivit.  Moi  j'attendis  à  Stras- 
bourg des  ordres  de  marche  qui  n'arrivèrent  pas.  C'est  là  que 
j'appris  le  licenciement  de  la  lre  compagnie  des  aérostiers  envoyée 
en  Egypte.  Coutelle  avait  abandonné  ses  épaulettes  et,  vêtu  en 
Arabe,  était  allé  explorer  les  sources  du  Nil.  Au  ministère  on 
laissait  vivre  encore  une  compagnie,  mais  on  ne  songeait  plus  à 
l'utiliser.  On  n'était  pas  d'ailleurs  sans  inquiétudes  sur  les  opéra- 
tions militaires  de  Jourdan.  Les  officiers  blessés  ou  malades  qui 
revenaient  aux  hôpitaux  de  Strasbourg  se  plaignaient  ouvertement 
d'un  général  qui  n'était  plus,  disaient-ils,  que  le  pantin  d'une 
femme.  Le  gouvernement  s'émut  de  ces  plaintes  ;  Jourdan  fut  rap- 
pelé. J'appris  un  soir  qu'il  avait  traversé  Strasbourg  suivi  de  son 
cher  aide  de  camp.  Mais  ils  ne  s'étaient  arrêtés  que  quelques 
heures. 

;<  Tout  passe  en  ce  monde,  même  les  plus  belles  destinées.  Cinq 
ans  plus  tard,  je  fus  croisé  dans  la  rue  du  Bac  par  une  femme 
voilée  qui,  tout  à  coup,  revenant  sur  ses  pas,  m'appela  par  mon 
nom.  C'était  l'aide  de  camp  du  général  Jourdan.  Après  avoir  été 
riche,  elle  était  tombée  dans  une  situation  voisine  de  la  misère. 
Elle  a  dû  mourir  dans  quelque  hôpital. 

«  Au  découragement  qui  existait  alors  se  joignait  un  profond 
dégoût.  Beaucoup  des  officiers  qui  avaient  une  fortune  suffisante, 
donnèrent  leur  démission.  J'envoyai  la  mienne  ;  dès  qu'elle  fut 
acceptée,  je  quittai  Strasbourg  avec  la  satisfaction  qu'on  éprouve  à 
se  sentir  libre » 


DE  LA  RÉPUBLIQUE  351 


Ces  notes  laissées  par  mon  grand-père,  notes  écrites  au  courant 
de  la  plume,  montrent  ce  que  fut  dans  son  désordre  général  la  Ré- 
volution. La  monarchie  avait  laissé  une  magnifique  armée,  on  y 
jeta  la  rébellion.  On  sait  aujourd'hui  ce  que  firent  les  volontaires, 
voyons  maintenant  les  réflexions  qu'inspire  à  mon  grand-père  la 
société  du  Directoire  : 

«  Au  moment  du  18  Brumaire,  dit-il,  c'était  pour  tout  le  monde 
la  vie  au  jour  le  jour.  Des  fortunes  s'étaient  faites  si  vite,  tant 
d'autres  s'étaient  effondrées,  qu'il  n'y  avait  plus  de  passé  et  qu'on 
n'osait  pas  compter  sur  l'avenir.  On  jouissait  du  présent  et  on  en 
jouissait  d'une  manière  désordonnée.  On  se  bousculait,  on  voulait 
des  places  ;  les  solliciteurs  encombraient  les  antichambre  du  Direc- 
toire. Les  riches  étaient  devenus  pauvres,  les  pauvres  de  jadis 
roulaient  carrosse.  En  rentrant  à  Paris,  je  rencontrai,  commis  chez 
un  fournisseur,  un  ancien  colonel  de  la  monarchie,  trop  heureux 
d'avoir  sauvé  sa  tête.  Au  milieu  des  décombres  de  toutes  choses, 
l'esprit  gaulois  était  resté,  on  caricaturait,  on  chansonnait  les 
heureux  du  jour.  Le  Directoire  était  déjà  mourant  sous  le  ridicule, 
Bonaparte  eut  peu  à  faire  pour  l'achever.  La  corruption  et  le 
dévergondage  étaient  partout.  Il  faut  avoir  vu  les  promenades  de 
Paris  pour  s'en  faire  une  idée.  La  nudité  était  à  l'ordre  du  jour  et 
cette  mode  était  telle  qu'on  voyait  des  bossues  montrer  leurs 
épaules,  des  bancales  aller  nu-jambes  et  des  pieds  bots  porter  le 
cothurne.  Tandis  que  les  femmes  ne  semblaient  pas  craindre  d'ar- 
river au  simple  costume  des  négresses  de  l'Equateur,  les  hommes 
se  cachaient  le  menton  dans  des  cravates  carcans.  Et  on  dansait 
avec  force  entrechats,  et  on  chantait  en  arrondissant  les  coudes, 
la  bouche  en  cœur.  Après  les  horreurs  du  sang,  on  tombait  dans 
les  mignardises. 

«  Malheureusement  tout  ne  se  bornait  pas  au  ridicule.  Un  grand 
scandale  public  se  continuait  au  milieu  des  saturnales.  Chaque 
jour  l'ancien  Palais-Royal  servait  de  théâtre  à  l'agiotage,  c'était  le 
repaire  de  l'usure,  à  l'une  de  ses  issues  se  faisaient  et  se  défaisaient 
la  fortune  publique  et  les  fortunes  privées.  Là,  on  trafiquait  de 
tout  ;  on  y  achetait  les  emplois  ;  on  y  payait  le  quart  de  sa  valeur 
les  derniers  bijoux  des  émigrés  qui  manquaient  de  pain.  Combien 


352  SOUVENIRS  d'un  officier  des  aérostiers 

de  gens  ont  gagné  là  les  carrosses  que  je  leur  ai  vus  sous  l'Empire  !  » 

Ces  quelques  lignes  crayonnent  une  époque  dont  il  ne  reste  plus 
aujourd'hui  de  témoins.  Malheureusement  en  France,  les  plus 
tristes  expériences  ne  nous  rendent  pas  longtemps  sages.  Si 
l'amour-propre  national  ou  la  passion  politique  sont  en  jeu,  on 
revient  aux  illusions  les  plus  dangereuses.  N'est-on  pas  à  la  veille 
d'ouhlier  les  terribles  leçons  de  la  dernière  guerre  ?  Dans  l'émotion 
de  la  défaite,  il  fallait  bien  écouter  les  historiens  qui,  comme  Ca- 
mille Rousset,  détruisaient  la  légende.  On  venait  de  voir  à  l'œuvre 
des  mobilisés  conduits  par  des  chefs  aussi  inexpérimentés  qu'eux, 
et  ils  faisaient  naturellement  douter  des  grandes  choses  accom- 
plies par  les  volontaires  de  1793.  Maintenant  que  la  patrie  dispa- 
raît devant  la  politique,  on  revient  à  la  légende  du  peuple  armé, 
sans  y  croire,  car  l'expérience  de  tous  les  temps  a  prouvé  que  ce 
ne  sont  pas  les  peuples  qui  se  défendent  eux-mêmes,  mais  les  soldats 
qui  défendent  les  peuples. 

Il  est  à  remarquer,  du  reste,  que  la  Révolution  tourne  dans  un 
cercle  restreint,  qu'elle  est  condamnée  à  rééditer  sans  cesse  les 
mêmes  théories,  en  suivant  une  voie  uniforme  et  fatale  de  désor- 
ganisation. Ne  voyons-nous  pas  aujourd'hui,  après  bientôt  un 
siècle,  la  même  guerre  à  Dieu  et  à  l'ordre  social,  et  n'entendons- 
nous  pas  tous  les  jours  ces  mêmes  paroles  que  prononçait  en  1793 
le  tuteur  de  mon  grand-père  -.  Il  faut  être  de  son  temps  !  C'était 
de  bonne  foi,  nous  voulons  le  croire,  qu'il  rejetait  les  institutions 
du  passé  et  se  persuadait  que  la  Révolution  réalisait  un  progrès 
pour  l'humanité.  En  1793,  mon  grand-père  le  retrouva  presque 
pauvre,  le  caractère  aigri,  mécontent  de  tout  le  monde  et  peut-être 
de  lui-même. 

«  Mon  tuteur,  écrit-il,  avait  subi  comme  tant  d'autres  l'influence 
d'une  Révolution  qui  avait  eu  pour  premier  effet  d'individualiser. 
Lorsque  je  revins  à  Paris,  j'étais  seul,  isolé,  sans  parents,  je  ne 
connaissais  pour  ainsi  dire  que  lui.  Il  vivait  concentré  dans  son 
petit  ménage,  à  peu  près  aussi  isolé  que  je  l'étais  moi-même.  Je 
retrouvai  aussi  mon  ancien  maître  de  pension,  son  libéralisme 
s'était  singulièrement  adouci  -,  les  derniers  jours  de  la  Terreur 
l'avaient  effrayé,  et  il  était  revenu  à  Versailles.  Sous  l'Empire,  il 
obtint  une  petite  place  qu'il  conserva  jusqu'à  sa  mort. 

«  Lorsque  mon  ancien  commandant  Coutelle  revint  d'Egypte, 
j'allai  le  voir.  Il  se  fixa  à  Auteuil.  On  trouvait  chez  lui  un  véritable 
musée   de   choses  très  curieuses   rapportées   de   son  voyage    en 


DE  LA   RÉPUBLIQUE  353 

Ethiopie.  Nos  relations  se  sont  continuées  jusqu'en  1810  ;  il  s'était 
absorbé  dans  l'étude  et  évitait  de  parler  politique.  J'ai  remarqué 
que  tous  les  hommes  qui  s'étaient  jetés  dans  le  mouvement  révo- 
lutionnaire semblaient  alors  en  avoir  autant  de  honte  que  de 
regrets.  » 

Les  habitants  des  campagnes  que  l'on  s'est  plu  à  représenter 
comme  des  esclaves  heureux  d'être  délivrés  de  la  présence  des 
grands  propriétaires,  les  virent  presque  partout  revenir  avec 
plaisir.  Dans  les  villages  où  les  meneurs  des  villes  n'avaient  pas 
pénétré,  la  Révolution  n'était  qu'un  mauvais  rêve  dont  on  était 
heureux  d'être  sorti.  Je  finirai  ces  citations  par  le  récit  que  laisse 
mon  grand-père  de  son  arrivée  au  village  de  Monthiers,  en 
Picardie. 

«  Je  veux,  écrit-il,  témoigner  tous  mes  remercîments  reconnais- 
sants à  ce  village  de  Monthiers  où  j'étais  complètement  inconnu, 
puisque,  mon  oncle  étant  mort  depuis  que  j'étais  au  régiment,  je 
m'étais  trouvé  tout  à  coup  héritier  de  cette  terre.  La  réception 
qu'on  me  fit  m'enchanta.  C'était  le  20  octobre  1798  ;  hommes  et 
femmes  entourèrent  ma  voiture,  tous  les  fusils  à  pierre  mis 
en  réquisition  tirèrent  en  mon  honneur.  Il  y  avait  là  un  vieux 
garde  nommé  Cadet,  qui,  prévoyant  mon  inexpérience  pour  ce 
genre  de  réception,  avait  eu  soin  de  faire  monter  et  de  cacher 
derrière  un  bosquet  un  tonneau  de  cidre  qui  fit  tout  à  coup  son 
apparition  dans  la  cour.  Il  fut  vidé  à  ma  santé  et  j'en  bus  ma  bonne 
part.  La  bonne  qui  m'avait  élevé  était  venue  aussi  là  pour  m'at- 
tendre  ;  elle  éleva  depuis  mes  enfants,  et  mourut  chez  moi.  C'était 
le  type  de  ces  serviteurs  du  temps  passé  pour  lesquels  la  maison  du 
maître  était  la  famille.  Nous  l'appelions  la  bonne  Disier.  Cachée 
à  Paris  pendant  la  Terreur,  elle  avait  failli  être  guillotinée.  Avec 
quel  sentiment  d'exécration  pour  les  coquins  elle  racontait  sa  ter- 
rible aventure  ! 

«  Elle  avait  pris  l'habitude  de  ne  sortir  que  le  matin  dans  la  peur 
de  rencontrer  quelques  charrettes  sanguinaires.  Un  jour  pourtant 
où  elle  avait  cru  pouvoir  aller  dans  l'après-midi  chez  un  mar- 
chand, elle  se  trouva  tout  à  coup  prise  dans  une  foule  hurlante  et 
entraînée  jusqu'auprès  de  l'échafaud  ;  à  la  première  victime  dont 
la  tête  tomba,  elle  essaya  de  faire  bonne  contenance,  mais  ses 
dents  se  mirent  à  claquer  et  tout  son  corps  tremblait  :  «  En  voilà 
une  qui  n'a  pas  le  cœur  patriote,  dit  un  voisin.  C'est  une  domes- 
tique   d'aristocrate,  »  dit  un   autre.  Un  groupe  l'entoure,   et   le 


354  SOUVENIRS  d'un  officier  des  aérostiers 

terrible  cri  :  A  la  guillotine  !  se  fit  entendre.  Elle  se  sentait 
défaillir,  car  sans  autre  forme  de  procès,  on  la  tramait  jusqu'aux 
marches  de  l'affreuse  machine...  Heureusement  des  femmes  prirent 
son  parti  :  «  Ne  touchez  pas  à  l&p'tiote/  criaient-elles  ;  c'est  pas 
sa  faute  si  elle  a  peur.  »  Et  les  femmes  lui  firent  un  chemin  jusqu'à 
la  boutique  d'un  marchand  ce  vin  qui  la  cacha  et  la  fit  s'évader.  » 
Je  terminerai  sur  cet  épisode  les  extraits  des  souvenirs  de  mon 
grand-père.  Quand  on  songe  à  l'horreur  que  la  Révolution  inspirait 
en  1798  aux  honnêtes  gens  de  toutes  les  classes  sociales,  on  com- 
prend quel  art  il  a  fallu  aux  historiens  intéressés  qui  ont  cherché 
et  cherchent  encore  à  la  réhabiliter,  pour  que  notre  génération 
souffre  qu'on  la  glorifie  lorsqu'il  ne  devrait  pas  même  être  possible 
de  l'excuser. 

Alfred  de  Besancenet. 


LA    DIPLOMATIE   RÉVOLUTIONNAIRE 


APERÇUS   TIRES  DE   PLUSIEURS  PUBLICATIONS  RECENTES 


Le  descendant  de  celui  à  qui  Henri  IV  écrivait  :  «  Pends-toi,  brave 
Crillon,,  nous  avons  combattu  à  Arques,  et  tu  n'y  étais  pas,  »  a  pris 
la  couleur  d'un  hidalgo  au  service  d'Espagne.  Il  a  la  magnanimité 
de  son  ancêtre  et  Pèrignon,  qui  avait  servi  sous  l'Ancien  Régime, 
en  fut  touché.  Crillon  avait  raison  d'ailleurs.  Pendant  un  siècle,  il 
n'y  avait  plus  eu  de  Pyrénées,  conformément  au  désir  exprimé  par 
Louis  XIV  au  départ  du  duc  d'Anjou  allant  prendre  possession  du 
trône  jadis  occupé  par  Philippe  II.  L'Espagne  et  la  France  avaient 
combattu  l'Angleterre  ensemble.  Crillon  s'en  souvenait,  et  l'intérêt 
actuel  du  comité  de  Salut  public  était  que  la  France  et  l'Espagne 
continuassent  de  combattre  l'Angleterre  ensemble.  La  guerre  pré- 
sente était  un  funeste  malentendu.  Pèrignon  transmit  aux  repré- 
sentants Delbrel  et  Vidal  la  lettre  de  Crillon,  en  même  temps  que 
celle  d'Urrutia. 

Les  représentants  qui  étaient  toujours  des  conventionnels , 
mais  des  conventionnels  d'après  le  9  thermidor,  c'est-à-dire 
déjà  revenus  de  loin,  communiquèrent  les  deux  lettres  au  co- 
mité de  Salut  public.  Celui-ci  voulait  faire  la  paix  dans  Barcelone. 
Si  le  désir  de  l'Espagne  était  vraiment  de  traiter,  qu'elle  s'en  ex- 
pliquât ouvertement.  Les  fantômes  évoqués  par  Crillon  ne  l'au- 
raient sans  doute  pas  ému.  Cependant,  il  avait  envie  de  concentrer 
son  action  contre  l'Autriche  et  l'Angleterre  qui  le  gênaient  infini- 
ment plus  que  l'Espagne.  Il  fit  de  nouveau,  par  l'entremise  de  Grou- 
velle,  son  envoyé  à  Copenhague,  sonder  le  ministre  espagnol  en 
Danemark  **..  «  Tout  le  monde  est  convaincu,  écrivait-il  à 
Grouvelle  (19  janvier  1795),  que  la  guerre  contre  l'Espagne  est 


*  Voir  la  livraison  d'octobre  1883. 

1  Albert  Sorel.  Revue  historique,  avril-mai  1880. 


356  LA   DIPLOMATIE   RÉVOLUTIONNAIRE 

contraire  aux  intérêts  des  deux  nations.  Il  est  impossible  que  le 
ministre  de  ce  pays  puisse  se  méprendre  sur  cette  vérité.  »  Que 
Grouvelle  insinue  à  Musquiz  la  pensée  de  conseiller  au  gouverne- 
ment espagnol  de  proposer  la  paix,  voilà  précisément  où  l'Espagne 
hésitait.  Elle  avait  besoin  de  la  paix,  elle  n'ignorait  pas  que  le 
comité  de  Salut  public  en  avait  un  besoin  égal  au  sien.  Elle  crai- 
gnait de  s'aventurer  ;  demander  la  paix,  c'était  aller  au-devant  de 
sacrifices  plus  pénibles.  Elle  aurait  préféré  se  la  faire  demander. 

Le  comité  de  Salut  public  prit  un  moyen  terme  ;  il  chargea  Boissy 
d'Anglas  de  demander  la  paix  à  l'Espagne  du  haut  de  la  tribune  de 
la  Convention  (30  janvier  1795)  :  «  Qu'attendez-vous,  Espagnols 
incertains?  s'écria  Boissy  d'Anglas.  Si  le  sort  trompait  notre  cou- 
rage, si,  persistant  dans  votre  inconcevable  coalition,  vous  paralysiez 
nos  efforts  contre  votre  ennemie  implacable,  et  que,  s' affermissant 
dans  nos  colonies,  elle  détruisît  l'aliment  de  notre  marine,  ne  la 
voyez-vous  pas  déjà  s'emparant  de  vos  galions,  exploitant  vos 
mines,  vous  arrachant  l'empire  du  Mexique,  celui  du  Pérou,  Porto- 
Rico,  Cuba,  vous  chassant  de  toutes  les  mers,  et,  du  haut  des  murs 
de  Gibraltar,  insultant  à  votre  malheur  et  jouissant  de  votre  mi- 
sère ?  Que  l'Espagne  s'éveille,  qu'elle  songe  à  ses  vrais  intérêts, 
qu'elle  fasse  un  pas,  la  France  en  fera  deux.  » 

Le  moyen  trouvé  par  le  comité  de  Salut  public  et  Boissy 
d'Anglas  était  à  la  fois  habile  et  patriotique.  Tout  à  l'heure,  des 
fanatiques  insultaient  l'univers,  au  mépris  des  intérêts  vitaux  du 
pays.  L'expérience  est  venue  avec  les  catastrophes.  L'amour  de  la 
patrie  domine  désormais  les  passions  factieuses.  On  ne  répugne 
plus  à  traiter  avec  les  États  monarchiques  à  qui,  la  veille,  on 
déclarait  la  guerre,  par  cela  seul  qu'ils  étaient  des  Etats  monar- 
chiques. On  ira  même  jusqu'à  accepter  leur  alliance.  Sur  l'ordre 
du  comité  de  Salut  public,  on  députe  le  jeune  Grillon  aux 
représentants  Delbrel  et  Yidal  qui  de  leur  côté  ont  reçu  des 
instructions  (3  février  1795).  On  n'a  plus  la  fierté  de  jadis.  On 
avoue  qu'on  est  en  péril.  Les  instructions  données  aux  repré- 
sentants sont  significatives  :  la  paix  avec  l'Espagne  est  nécessaire. 
La  famine  menace  les  départements  du  midi,  tout  l'intérieur  de 
la  France  est  agité.  Il  y  a  l'ouest  à  pacifier  ;  les  dépenses  sont 
hors  de  proportion  avec  les  ressources.  Tout  à  l'heure,  on  ne 
pourra  plus  aller.  La  commission  diplomatique  du  comité  de  Salut 
public  était  maintenant  composée  d'hommes  compétents  et  modérés, 
comme  Merlin  de  Douai  qui  en  était  le  président. 


LA   DIPLOMATIE   REVOLUTIONNAIRE  357 

Pourtant  l'Espagne  restait  immobile  et  muette.  On  l'attendait 
venir  avec  anxiété  ;  à  Venise  et  en  plusieurs  autres  contrées,  les 
envoyés  français  s'abouchaient  secrètement  avec  ceux  de  l'Espagne. 
Le  G  février  1795,  on  a  recours  à  Barthélémy  qui  négociait,  à  Bàle, 
un  arrangement  avec  la  Prusse.  Il  était,  lui  disait-on,  inconcevable 
que  l'Espagne  demeurât  ainsi  dans  l'ignorance  de  ses  intérêts, 
quand  elle  pourrait  avoir  du  jour  au  lendemain  non  seulement  la 
paix,  mais  une  alliance  offensive  et  défensive  avec  la  France.  On 
réédite  à  Barthélémy  le  discours  de  Boissy  d'Anglas  et  les  instruc- 
tions envoyées  aux  représentants  à  la  frontière  :  «  Dans  ces  cir- 
constances, —  la  ruine  du  gouvernement  espagnol,  —  il  est  digne 
de  la  grandeur  du  peuple  que  nous  représentons,  de  faire  connaître 
à  l'Espagne  que,  loin  de  chercher  à  la  détruire,  nous  voulons  affer- 
mir son  existence  ;  que  si  elle  veut  traiter  de  bonne  foi  avec  la 
République,  nous  sommes  tout  prêts,  et  que  pourvu  qu'elle  ne  nous 
représente  pas  les  ridicules  propositions  qui  nous  ont  été  faites  pour 
son  compte,  quoique  sans  son  aveu  formel,  nous  serons  vraisembla- 
blement bientôt  d'accord.  C'est  ce  que  Barthélémy  doit  insinuer 
discrètement  au  ministre  d'Espagne  en  Suisse.  Si  ce  ministre  vient 
à  lui,  ou  lui  envoie  un  tiers1.»  Barthélémy  est  même  invité  à 
indiquer  un  endroit  où  l'on  pourrait  réunir  une  conférence,  et  à 
agréer  tel  endroit  qu'il  plairait  à  l'Espagne  d'indiquer  elle-même. 

Depuis  son  retour  de  Madrid,  Bourgoing  était  retiré  à  Nevers, 
où  il  était  maire.  Il  était  au  fait  des  choses  de  l'Espagne,  il  avait 
conservé  des  relations  dans  ce  pays.  On  le  pria  d'écrire  à  Ocaritz 
et  à  Yriarte  qu'il  avait  connus  de  près,  sous  un  prétexte  quel- 
conque ;  on  essaya  de  faire  intervenir  Monroë,  ministre  des  Etats- 
Unis  à  Paris.  Enfin  l'Espagne  ayant  ouvert  l'oreille,  on  achemina 
Bourgoing  vers  la  frontière,  afin  qu'il  y  pût  prendre  part  aux 
négociations. 

Une  dépêche  du  7  mars  1795,  adressée  à  Goupilleau-Fontenay, 
nouveau  représentant  en  mission  à  l'armée  des  Pyrénées,  résume  les 
projets  du  comité  de  Salut  public  vis-à-vis  de  l'Espagne  et  les 
motifs  de  l'empressement  qu'on  apporte  à  conclure  la  paix  avec 
elle.  Ce  comité,  renouvelé  depuis  deux  jours,  se  composait  en  ce 
moment  de  Merlin  de  Douai,  Bréard,  Fourcroy,  Boissy  d'Anglas, 
Dubois,  Dumont,   Maret,    Chazal,   Lacombe ,  La  Porte ,   Sieyès , 


1  Albert  Sorel  :  loc.  cit. 

T.   II.   —  NOVEMBRE    1883  24 


358  LA  DIPLOMATIE  REVOLUTIONNAIRE 

Rewbell.  La  dépêche  du  7  mars  est  une  sorte  d'exposé  de  la 
situation  ;  les  circonstances  sont  solennelles  -,  il  est  cligne  du  peuple 
français  de  faire  quelques  avances  à  l'Espagne.  Elle  désire  la 
paix,  mais  elle  est  retenue  par  une  fausse  honte.  «  Nous  de- 
vons commencer,  dit  Merlin  de  Douai  à  G-oupilleau-Fontenay, 
au  nom  du  comité  de  Salut  public,  par  te  confier  une  grande 
et  triste  vérité.  C'est  que  si,  dans  le  plus  bref  délai,  il  n'y  a  pas 
une  paix  conclue  avec  quelques-unes  des  puissances  mar- 
quantes de  la  coalition,  la  République  pourrait  courir  les  dangers 
les  plus  effrayants,  peut-être  même  se  perdre  sans  retour.  Rien  de 
plus  critique  que  notre  position.  Les  subsistances  manquent  sur 
une  infinité  de  points  de  la  République,  et  la  famine  menace  de 
toute's  ses  horreurs  les  communes  les  plus  peuplées.  Paris  même, 
l'objet  de  nos  principales  sollicitudes  en  ce  genre,  n'est  pas  à  l'abri 
du  péril,  et  son  état  à  cet  égard  devient  d'autant  plus  inquiétant 
que  déjà  des  révoltes  ouvertes  ont  éclaté  dans  plusieurs  communes 
pour  arrêter  et  enlever  les  grains  destinés  à  son  approvisionnement. 
Pour  remédier  autant  que  possible  à  ces  maux  qu'ont  accumulés 
sur  nous  les  actes  ineptes  ou  perfides  du  gouvernement  de  l'année 
dernière,  —  celui  d'avant  le  9  thermidor,  —  rien  n'a  été  négligé 
de  notre  part  et  diverses  mesures  ont  été  prises,  des  marchés  ont 
été  faits  en  pays  étranger,  et  des  quantités  considérables  de  grains 
sont  attendues  dans  nos  ports.  Nous  sommes  d'ailleurs  convaincus 
que  si  la  méfiance  répandue  dans  les  campagnes  n'y  tenait  pas  les 
grains  dans  des  dépôts  secrets,  nous  en  tirerions  des  ressources  à 
peu  près  suffisantes  pour  arriver  à  l'époque  de  la  moisson.  Ainsi 
faciliter  la  navigation  pour  nos  approvisionnements,  principale- 
ment pour  ceux  que  nous  envoient  l'Italie  et  le  Levant,  diminuer 
nos  consommations,  réduire  nos  dépenses,  ramener  le  crédit  par  la 
confiance  des  citoyens  dans  la  stabilité  de  la  République,  prévenir 
la  lassitude  et  le  désespoir  du  peuple,  voilà  ce  que  nous  devons 
chercher,  voilà  ce  qui  fait  l'objet  continuel  de  nos  méditations, 
voilà  ce  que  nous  pouvons  obtenir  par  quelques  traités  de  paix 
honorables  et  avantageux.  » 

G-oupilleau  est  chargé  d'une  mission  délicate.  Il  voit  combien  il 
importe  d'avoir  la  paix  avec  l'Espagne,  une  paix  prompte,  que  la 
détresse  du  gouvernement  de  Madrid  autorise  à  espérer.  Si  on  pouvait 
soumettre  dans  le  délai  de  quinze  jours  un  traité  de  ce  genre  à  la 
ratification  de  la  Convention  nationale,  ce  serait  à  la  fois  la  gloire  et 
le  salut.  Il  ne   doit  pas  perdre  de  vue   cet   objet.  Cette  pensée 


LA   DIPLOMATIE  RÉVOLUTIONNAIRE  359 

réchauffera  son  zèle,  encouragera  ses  travaux.  Il  aura  pour  colla- 
borateurs deux  hommes  éprouvés,  sur  lesquels  il  peut  compter. 
L'un  est  Bourgoing,  ex-ambassadeur  à  Madrid,  qui  a  si  bien  servi 
la  République  dans  cette  fonction,  et  y  a  acquis  de  l'autorité. 
L'autre  est  l'adjudant  général  Roquesantes,  qui  lui  aussi  a  vu 
Madrid,  et  y  connaît  le  meilleur  monde.  Quoique  Bourgoing  qui  est 
diplomate,  tandis  que  Goupilleau-Fontenay  ne  l'est  pas,  ait  à 
diriger  les  négociations,  ce  sera  Goupilleau-Fontenay  qui  aura  le 
pouvoir  effectif.  Les  deux  autres  négociateurs  lui  sont  subordonnés. 
«  Ils  sont  tous  deux,  dit  la  dépêche  du  sept  mars  minutée  pour 
Merlin  de  Douai,  à  même  de  te  fournir  les  renseignements  dont  tu 
pourras  avoir  besoin.  Peut-être  jugeras-tu  à  propos,  dans  les  pre- 
miers moments  surtout,  de  les  consulter  et  de  les  entendre  chacun 
séparément,  afin  que  l'un  soit  pour  l'autre  une  sorte  de  contrôleur. 
Nous  ne  pouvons  sur  cela  comme  sur  les  moyens  à  employer,  pour 
qu'au  besoin  ils  se  surveillent  mutuellement,  que  nous  en  rapporter 
à  ta  prudence  et  à  ta  dextérité.  Ce  n'est  pas  que  nous  ayons  sujet 
de  nous  défier  d'eux.  Nous  ne  te  les  enverrions  point,  si  nous  en 
étions  réduits  là,  mais  dans  une  matière  aussi  grave  et  aussi  déli- 
cate, il  n'est  point  de  précaution  mutile.  » 

On  voit  cela  d'ici.  Le  soupçon  et  la  délation  étaient  depuis  des 
années  des  institutions.  Le  péril,  le  désordre,  l'instabilité,  la  diffé- 
rence d'opinions,  l'hostilité  et  la  lutte  des  partis  avaient  engendré 
ces  deux  maladies  qui  avaient  été  les  ressorts  de  la  Terreur.  Pro- 
chainement la  grandeur  de  Fouché  et  de  Talleyrand  consistera  dans 
l'art  de  manier  ces  deux  instruments.  Le  comité  de  Salut  public 
suit  les  errements  accoutumés.  Il  fait  surveiller  ceux  qu'il 
emploie  les  uns  par  les  autres.  Il  n'a  pas  une  confiance  entière 
même  dans  les  agents  les  plus  élevés  de  sa  politique.  Mais  désor- 
mais il  a  une  politique  ;  il  n'est  plus  à  la  merci  des  incidents  de 
tribune  ou  de  club  et  il  possède  l'art  de  manier  les  affaires  de 
l'État. 

Dans  la  dépêche  de  Merlin,  l'habileté  le  dispute  d'ailleurs  à 
l'amour-propre.  Goupilleau,  membre  de  la  Convention,  est  son 
homme.  C'est  lui  qu'il  délègue,  qui  pourra  conclure.  On  lui  envoie 
les  pouvoirs  de  Bourgoing  avec  la  date  en  blanc.  Il  les  produira 
seulement  le  jour  où  il  sera  venu  des  plénipotentiaires  de  Madrid. 
Le  comité  de  Salut  public  ne  veut  pas  avoir  l'air  d'en  envoyer  le 
premier.  Il  insiste  sur  l'autorité  qu'il  accorde  seulement  à  Goupil- 
leau. Bourgoing  dirigera  les  négociations  et  signera  le  traité,  si  un 


360  LA   DIPLOMATIE   REVOLUTIONNAIRE 

traité  intervient  ;  Roquesantes  s'occupera  des  petites  besognes,  par 
exemple  du  côté  militaire  des  conventions.  Il  ira  au  quartier 
général  de  l'ennemi  ;  on  pourra  même  l'envoyer  à  Madrid,  sous 
prétexte  d'un  échange  de  prisonniers,  qu'on  ne  veut  pas  faire.  Son 
grade  militaire  lui  donnera  du  crédit.  Qu'on  ne  s'avise  pas  de 
conclure  un  armistice  ;  le  comité  de  Salut  public  n'en  veut  pas  -,  il 
n'a  pas  le  temps  d'attendre.  Au  contraire,  il  ne  sera  pas  inutile  de 
poursuivre  vivement  les  opérations  de  guerre.  C'est  le  seul  moyen 
de  piquer  la  lenteur  espagnole.  Il  faut  que  l'Espagne  ait  peur,  ou 
elle  continuera  de  dormir.  On  lui  fera  entendre,  au  surplus,  que  des 
victoires  nouvelles  n'entraveraient  pas  les  négociations,  et  n'ac- 
croîtraient pas  nos  exigences.  Il  ne  s'agit  que  d'en  finir  vite. 

Quant  aux  propositions,  il  convient  de   laisser  venir  celles  du 
gouvernement  espagnol  -,  lorsqu'on  les  aura,  on  lui  fera  connaître 
celles  du  Comité  de  salut  public,  qui  ne  sont  pas  dures  en  appa- 
rence.  Elles   se  réduisent   à  quatre  points  :  1°   paix,  amitié,   et 
bonne   intelligence     entre     la    République    française    et    le   roi 
d'Espagne;   2°  promesse  par  le  roi  d'Espagne  de   ne  faire  désor- 
mais   aucun  acte   contraire,    ou   ce  qui  vaudrait   mieux,    révo- 
cation par  le  roi  d'Espagne    de    tous    actes   d'adhésion,    consen- 
tement  ou   occasion    à  la  coalition   armée  contre  la  République 
française  ;  3°   offre    de    notre    part    d'une    alliance   offensive   et 
défensive    contre    l'Angleterre  ;  4°   obligation    par   l'Espagne    de 
fournir  à  la  République  française  pour  continuer  la  guerre  contre 
l'Angleterre,  vingt  vaisseaux  de  ligne  et  vingt  frégates,  qui  seront 
commandés  par  des  Français  et  dont  les  équipages  seront  mi-partis  ; 
5°  restitution  par  la  République  française  de  toutes  les  conquêtes 
qu'elle  a  faites  sur  l'Espagne,  à  l'exception  du  port  du  Passage,  de 
Saint-Sébastien,   de  Fontarabie    et  de  leurs  dépendances  (tout  le 
Cuipuscoa)  ;    6°   abandon  par   l'Espagne    de  tout   le  terrain   qui 
avant  la  guerre  actuelle   était  devenu   litigieux    entre  les   deux 
nations,  d'après   les  diverses   interprétations   données  de  part  et 
d'autre  au  traité  des  Pyrénées  ;  7°  restitution  par  l'Espagne  de  tout 
ce  qui  a  été    confisqué   par   le   gouvernement  espagnol  sur  des 
citoyens  français-,  faculté  à  tous  négociants  français  de  reprendre 
en  Espagne  leurs  établissements   de  commerce  et  d'en  former  de 
nouveaux,   à  leur    convenance  ;  8°   obligation   par   l'Espagne    de 
fournir  dans  le  délai  d'un  an,  à  la  République  française,  une  quan- 
tité à  déterminer  de  juments,  de  brebis  et  de  béliers  mérinos  espa- 
gnols, si  mieux  elle  n'aime  en  permettre  l'exportation  libre  pendant 


LA  DIPLOMATIE    RÉVOLUTIONNAIRE  361 

cinq  ans;  9°  promesse  réciproque  do  réviser  los  traités  do  com- 
merce qui  existaient  à  l'époque  de  la  guerre  entre  les  deux  nations  ; 
10°  cession  par  l'Espagne  à  la  France  de  la  partie  espagnole  de  l'île 
de  Saint-Domingue. 

Goupilleau  a  l'ordre  d'insister  sur  le  dernier  article.  C'est  une 
condition  sine  qua  non.  On  serait  plus  rigoureux  si  la  paix  était 
moins  urgente.  Gomme  compensation,  on  aidera  l'Espagne  à 
prendre  le  Portugal,  si  elle  en  a  envie.  Elle  trouvera  là  un  dédom- 
magement et  l'Angleterre  perdra  une  province,  car  le  Portugal 
n'est  plus  qu'une  province  anglaise.  On  pourra  aussi  laisser  entre- 
voir à  l'Espagne  qu'on  lui  rendra  Gibraltar,  mais  sans  le  promettre 
formellement  puisqu'on  ne  l'a  pas.  En  résumé  la  République 
désire  dominer  sur  la  Méditerranée  et  augmenter  ses  forces  sur 
l'Océan. 

Ce  sont  des  propositions  pratiques,  on  le  reconnaîtra.  Les  doc- 
trines idéales  des  premières  années  de  la  Révolution  avaient  fait 
leur  temps. 

Les  choses  n'allèrent  pas  toutes  seules.  En  définitive,  on  propo- 
sait à  l'Espagne  de  continuer  la  guerre  et  c'était  la  paix  qu'elle 
voulait.  Que  lui  importait,  s'il  fallait  faire  la  guerre,  d'avoir  à  la 
faire  à  l'Angleterre  plutôt  qu'à  la  France  ?  Elle  hésita  donc. 
D'autre  part,  elle  était  l'alliée  du  Portugal.  Enfin  elle  ne  consentait 
pas  à  céder  le  Guipuscoa.  Les  délégués  du  comité  de  Salut  public 
lui  suggèrent  de  substituer  la  Louisiane  au  Guipuscoa,  ce  qui,  en 
effet,  était  moins  douloureux  et  serait  mieux  accueilli  en  France. 
La  perte  de  la  Louisiane  y  était  un  remords  national.  Mais  ce  n'é- 
tait pas  ce  dont  le  comité  de  Salut  public  avait  cure.  Il  songeait  à 
faire  de  la  Louisiane  un  lieu  de  déportation  qui  aurait  remplacé  la 
Guyane,  dont  le  climat  était  insalubre  ;  c'était  la  mort  à  terme  ;  la 
Louisiane,  ce  n'aurait  été  que  la  déportation,  d'où  on  aurait  pu,  il 
est  vrai,  se  réfugier  aux  Etats-Unis.  Pourtant  cette  idée  d'avoir  la 
Louisiane  afin  d'y  déporter  ceux  qui  gêneraient  le  pouvoir,  n'est  pas 
une  fantaisie  momentanée;  Merlin  de  Douai  y  revient  dans  une  lettre  à 
Goupilleau-Fontenay,  du  4  floréal  (24  avril  1795).  Après  avoir  renou- 
velé le  désir  d'obtenir  la  Louisiane,  il  continue  :  «  Il  faut  vous  dire 
notre  dernière  pensée  ;  la  voici  :  la  restitution  de  la  Louisiane  est  de 
toutes  les  conditions  que  nous  avons  proposées,  celle  à  laquelle  nous 
attachons  le  plus  de  prix  et  sur  laquelle  l'Espagne  doit  naturellement 
céder  avec  le  moins  de  répugnance  :  1°  II  nous  importe  plus  même 
qu'on  ne  peut  le  dire  dans  une  lettre  d'avoir  une  colonie  conti- 


362  LA  DIPLOMATIE  RÉVOLUTIONNAIRE 

nentale  à  la  fin  d'une  Révolution  ;  2°  la  Louisiane  nous  serait  de 
la  plus  grande  importance,  soit  pour  l'approvisionnement  de  nos 
îles,  soit  pour  notre  contact  politique  avec  les  Etats-Unis  ; 
3°  quant  à  l'Espagne,  elle  croira  son  honneur  moins  compromis  à 
faire  une  restitution  qu'à  céder  une  partie  quelconque  de  son  ter- 
ritoire ;  4°  elle  doit  sentir  d'ailleurs  qu'il  est  de  son  intérêt  d'avoir 
une  barrière  entre  elle  et  les  Etats-Unis  *.  » 

Bien  que  les  négociations  n'eussent  pu  aboutir  aussi  rapidement 
que  le  comité  de  Salut  public  l'avait  rêvé,  la  paix  fut  conclue  à 
Bâle,  le  22  juillet.  Elle  ne  donnait  pas  la  Louisiane  à  la  France, 
qui  néanmoins  ne  devait  pas  tarder  à  l'acquérir  pour  la  céder 
ensuite  aux  États-Unis.  La  paix  de  Bâle  prévoit  un  traité 
d'alliance  offensive  et  défensive,  dont  les  conditions  sont  à 
débattre,  et  un  traité  de  commerce  qui  offrait  des  difficultés  peu 
susceptibles  d'être  surmontées.  Le  traité  de  commerce  fut  ajourné, 
mais  le  traité  d'alliance  offensive  et  défensive,  qui  fit  de  Charles  IV" 
le  grand  amiral  du  Directoire,  fut  signé  le  19  août  1796  (2  fructidor 
an  IV),  à  Saint-Ildefonse,  et  ratifié  le  15  octobre  de  la  même 
année.  On  le  prétendait  un  renouvellement  du  pacte  de  famille 
approprié  à  un  état  de  choses  auquel  l'ancien  traité  n'aurait  pas 
pourvu.  Il  était  doublé  d'une  sorte  d'union  douanière  contre 
l'Angleterre.  L'alliance  offensive  et  défensive  la  visait  aussi 
du  reste.  Cette  parodie,  de  l'œuvre  de  Louis  XIV  devait  être 
achevée  par  Napoléon,  le  jour  où  il  plaça  son  frère  Joseph  sur  le 
trône  du  duc  d'Anjou. 

Ce  ne  fut  peut-être  pas  l'entreprise  accomplie  par  Louis  XIV 
qui  précipita  la  décadence  de  la  monarchie  espagnole,  mais  ce 
fut  à  coup  sûr  l'œuvre  du  Directoire,  poursuivie  et  menée  à  terme 
par  Napoléon,  qui  fit  perdre  à  l'Espagne  son  rang  de  grande 
puissance.  «  Le  traité  de  Saint-Ildefonse,  dit  M.  Albert  Sorel 2, 
donnait  à  la  France,  dans  l'alliance,  un  rôle  dominateur.  Il  dépen- 
dit surtout  de  la  France  que  le  pacte  politique  devînt  un  pacte 
national,  et  que  l'on  revînt  par  ce  détour  à  la  conception  de 
1790.  »  Soit.  Le  Directoire  avait  d'autres  projets  en  vue.  Le  traité 
de  Saint-Ildefonse  n'était  point,  dans  sa  pensée,  un  traité  à  longue 
échéance.  C'était  un  expédient.  Il  avait  besoin  de  la  flotte  espagnole 


i  Albert  Sorel  :  Revue  historique,  n°  de  janvier-avril  1880,  p.  311. 
2  Revue  historique  (janvier-avril  1880),  p.  276. 


LA  DIPLOMATIE   RÉVOLUTIONNAIRE  363 

et  il  en  avait  besoin  immédiatement.  Il  ne  regardait  pas  au  delà  de 
ee  besoin.  Quant  à  la  chute  de  l'Espagne  au  rang  de  puissance  de 
second  ordre,  la  faute  n'en  est  pas  au  Directoire,  mais  à  Napoléon. 
Encore  Napoléon  n'en  fut-il  que  l'occasion.  Ce  n'est  pas  lui  qui  a 
donné  à  1" Amérique  espagnole  l'idée  d'échapper  au  joug  de  la 
métropole.  Ce  fut  plutôt  l'exemple  des  Etats-Unis  et  l'état  général 
de  l'opinion  au  XIXe  siècle. 


II 


BASSVILLE   A   ROME. 

Les  liens  qui  unissaient  le  Saint-Siège  à  la  France  de  l'Ancien 
Régime  étaient  d'une  autre  nature  que  le  pacte  de  famille,  sans 
avoir  moins  d'importance.  On  en  fit  le  même  cas  sans  pouvoir 
invoquer  les  mêmes  prétextes. .  Le  traité  de  Bàle  reconnaissait  à 
l'Espagne  un  droit  de  «  médiation  »  à  Naples  «  et  autres  Etats  de 
l'Italie.  »  Charles  IV  avait  des  intérêts  de  famille  en  souffrance  en 
Italie.  Il  aspirait  aussi  à  venir  en  aide  au  Saint-Siège.  Ces  autres 
Etats  de  l'Italie  mentionnés  dans  le  traité  de  Bâle,  étaient  en  par- 
ticulier les  Etats  de  l'Eglise.  Le  désir  de  signer  la  paix  et  les 
avantages  qu'il  se  promettait  d'en  retirer  avaient  engagé  le  comité 
de  Salut  public  à  souscrire  à  la  demande  de  l'Espagne.  Il  espérait 
bien  pouvoir  éluder  ses  engagements.  La  paix  acquise,  il  écrit 
(19  septembre  1795)  à  Barthélémy,  ministre  de  la  République  en 
Suisse  et  l'un  des  signataires  du  traité  de  Bàle  :  «  Notre  intention 
était  d'empêcher  qu'on  ne  parlât  de  ce  pontife  dont  il  nous  est  im- 
possible d'oublier  sitôt  la  perfidie  et  les  intrigues.  »  On  ne  l'avait 
pas  nommé.  On  connaissait  pourtant  les  intentions  de  Charles  IV, 
et  on  savait  à  quoi  l'on  s'était  engagé.  Mais  le  comité  de  Salut 
public  entend  se  dérober  aux  promesses  virtuelles  qu'il  a  faites.  Il 
énumère  ses  griefs  contre  le  Saint-Siège,  parle  des  «  satellites 
sanguinaires  »  qu'il  entretient  en  Europe,  des  écrits  qu'il  ne  cesse 
de  «  vomir  sur  le  territoire  français.  »  Le  pape  est  l'ennemi  de  la 
République  -,  il  n'est  pas  redoutable,  par  contre  il  est  actif.  Il  n'a  ni 
troupes  ni  escadres  à  fournir  à  la  coalition.  Il  n'y  a  pas  à  lui 
savoir  gré  de  son  impuissance  matérielle.  S'il  n'a  pu  employer 
contre  la  République  que  «  des  poignards  »,  ce  n'est  pas  un  mérite  à 
son  avoir. 


364  LA  DIPLOMATIE    RÉVOLUTIONNAIRE 

Il  est  bon  de  reprendre  les  choses  de  plus  haut.  Le  meurtre  de 
Bassville  (13  janvier  1793)  est  un  des  plus  gros  incidents  diplomatiques 
de  la  période  révolutionnaire.  M.  Frédéric  Masson  l'a  mis  en  pleine 
lumière1.  On  ne  pouvait  guère  en  juger  auparavant,  malgré  le 
récit  inséré  au  Moniteur.  C'est  là  que  les  historiens  ont  pris,  sans 
en  chercher  le  sens  ni  les  antécédents,  sans  y  voir  non  plus 
autre  chose  qu'un  événement  fortuit  et  sans  portée.  M.  Thiers 
accorde  deux  lignes  à  Bassville  2  ;  M.  de  Barante  3  se  contente 
d'analyser  sans  réflexions  la  version  du  Moniteur  ;  M.  Mortimer- 
Ternaux  *  ajoute  à  ce  que  dit  le  Moniteur  une  phrase  prise  dans 
les  Débais  et  Décrets.  MM.  Tissot,  Louis  Blanc  et  Michelet 
délaient  des  lieux  communs  dont  les  feuilles  publiques  leur  ont  fourni 
le  canevas.  M.  Frédéric  Masson  constate  que  les  versions  contem- 
poraines sont  au  nombre  de  trois  :  1°  celle  de  Digne,  consul  de 
France  à  Borne  :  c'est  celle  qu'on  trouve    dans   le  Moniteur  du 

février  1793  ;  2°  celle  de  Yaron,  homme  de  lettres  réfugié  à  Flo- 
rence, également  reproduite  au  Moniteur  du  13  février  suivant  ; 
3°  celle  de  Dorat-Gubières,  faite  à  Paris,  d'après  des  lettres  de 
Girodet,  pensionnaire  de  l'Académie  française  de  peinture.  Il  en 
existe  en  outre  un  récit  publié  en  brochure  :  Relation  fidèle  des 
événements  qui  se  sont  passés  à  Rome,  le  1 S  janvier  179S  s,  et  un 
Italien  du  nom  de  Ticenzo  Monti,  sous  le  titre  de  Bassvilliana ,  a 
composé  un  poème  en  quatre  chants  où  Bassville  ne  figure  que 
dans  une  note  6.  Il  n'y  a  là  que  la  description  matérielle  de  l'évé- 
nement, exacte  ou  non.  Les  documents  variés  découverts  par 
M.  Frédéric  Masson  au  ministère  des  affaires  étrangères,  permet- 
tent, pour  la  première  fois,  de  rendre  à  cet  événement  sa  physionomie 
véritable,  sans  l'intelligence  de  laquelle  on  ne  peut  voir  en  lui 
qu'un  accident.  Ce  n'est  pas  Bassville  qui  est  intéressant,  ce  sont 
les  circonstances,  c'est  la  condition  des  résidents  et  des  établisse- 
ments français  à  Borne  qui  est  extraordinaire. 

Au   10   Août   179.2,   les  relations    diplomatiques    étaient  inter- 


1  Les  diplomates  de  la  Révolution  :    Hugon  de  Bassville,  à  Roim  ;  Bernadotte, 
à  Vienne.  1  vol.  in-8°,  Paris,  1882.  (Charavay.) 

2  Histoire  de  la  Révolution,  t.  VI,  p.  45  de  l'édition  de  1836. 

3  Histoire  de  la  Convention  nationale,  t.  II,  p.  342. 

4  Histoire  de  la  Terreur,  t.  VI,  p.  73. 

5  In-8°,  Paris,  Girouard,  sans  date;  c'est  une  brochure  royaliste. 

6  Le  Bassvilliana  a  été  réimprimé  et  ti'aduit  en  français,  Paris  1817,  1  vol.  in-8» 
sous  le  nom  de  :  Le  21  janvier  1793. 


LA   DIPLOMATIE  REVOLUTIONNAIRE  365 

rompues  entre  la  France  et  la  cour  romaine.  Celle-ci  n'était 
entrée  dans  aucune  entreprise  hostile  à  la  Révolution.  Elle  n'avait 
souci  que  d'elle-même  et  de  ce  qui  se  passait  chez  nous.  Elle 
vivait  dans  l'expectative  ;  elle  attendait  la  fin  de  l'orage,  sans 
colère,  sinon  sans  trouble.  Il  y  avait  un  an  que  le  nonce  avait 
quitté  Paris.  Le  4  mai  1791,  on  avait  brûlé,  dans  la  cour  du  palais 
royal,  un  mannequin  à  l'effigie  de  Pie  VI.  Le  nonce  Dugnani  ayant 
sollicité  en  vain  un  semblant  de  satisfaction,  avait  éprouvé  le 
besoin  de  prendre  les  eaux  d'Aix  en  Savoie.  On  lui  avait  octroyé 
des  passeports  et  il  y  était  allé,  laissant  à  la  nonciature  un  chargé 
d'affaires  qui  était  parti  à  son  tour,  au  mois  de  juillet.  Le  cardinal 
de  Bernis,  ambassadeur  de  France  à  Rome  depuis  1769,  n'avait 
plus  de  caractère  officiel.  Il  était  resté  à  Rome  où  il  se  trouvait 
mieux  qu'il  n'aurait  été  ailleurs,  car  il  n'aurait  pu  qu'émigrer  et 
puisqu'il  fallait  émigrer,  il  valait  autant  demeurer  où  il  était.  La 
considération  dont  il  jouissait  à  Rome  était  au  moins  une  atténua- 
tion de  l'exil.  Depuis  plus  de  vingt  ans  qu'il  occupait  son  poste,  ce 
poste  semblait  lui  appartenir.  Dans  plusieurs  occasions  graves,  il 
avait  donné  à  la  cour  romaine  des  conseils  qu'elle  avait  suivis.  Elle 
le  consultait  volontiers.  Il  avait  une  autorité  fondée  sur  le  temps 
et  de  longs  services...  Le  cardinal,  dit  M.  Frédéric  Masson  1,  exer- 
çait une  sorte  de  papauté  française.  Il  éclipsait  par  son  luxe  et  sa 
représentation,  aussi  bien  les  ambassadeurs,  ses  collègues,  que  les 
cardinaux,  ses  confrères.  Il  dépensait  noblement  son  traitement  de 
ministre,  les  arrérages  de  ses  pensions,  les  revenus  de  ses  abbayes 
et  les  fruits  de  son  archevêché.  Vingt  ans  avaient  passé  pour  lui  de 
cette  façon  ;  Louis  XVI  avait  succédé  à  Louis  XV  ;  le  cardinal  de 
Bernis  était  resté  à  Rome,  et  nul,  même  dans  le  public,  n'eût 
songé  qu'il  pût  être  déplacé,  sauf  pour  un  premier  ministère  en 
France.  La  Révolution  avait  commencé;  le  cardinal  n'y  avait  pas 
cru.  Il  avait  plus  d'excuses  que  d'autres,  étant  éloigné  «  de  sa  patrie 
depuis  vingt  ans.  »  La  plupart  de  ceux  qui  étaient  sur  les  lieux 
n'y  croyaient  pas  non  plus  ;  ceux  qui  la  faisaient  n'y  croyaient  pas 
davantage.  Si  l'on  avait  vu  d'avance  où  l'on  allait,  tout  le  monde 
aurait  reculé  quand  il  en  était  encore  temps.  Ils  ont  fait  comme 
ceux  qui  entreprennent  un  voyage  en  pays  inconnu,  qui  rencon- 
trent des  abîmes  à  chaque  pas  et  finissent  par  dire  comme  Lamen- 


*  Ouvrage  cité,  p.  17. 


366  LA  DIPLOMATIE  RÉVOLUTIONNAIRE 

nais  :  Puisque  le  vin  est  tiré,  il  faut  le  boire.  Le  cardinal  de  Bernis 
avait  refusé  de  prêter  le  serment  civique  dans  les  termes  convenus. 
Il  avait  réservé  ce  qu'il  devait  à  Dieu  et  à  la  religion.  L'Assemblée 
nationale  avait  repoussé  le  serment  conditionnel  du  cardinal.  Sur 
quoi  il  avait  envoyé  sa  démission  au  Roi.  M.  de  Ségur  avait  été 
désigné  à  sa  place,  mais  le  Saint-Siège  n'avait  pas  voulu  l'agréer. 
Bernis  n'en  avait  pas  moins  remis  ses  lettres  de  rappel  (le  16  mars 
1791).  Gomme  il  n'avait  pas  de  successeur,  un  chargé  d'affaires  par 
intérim  eut  la  gérance  de  l'ambassade.  C'était  Bernard,  attaché 
pendant  quarante  ans  à  l'ambassade  française  de  Rome.  Ber- 
nard avait  prêté  le  serment  civique  pur  et  simple.  Il  était  difficile 
de  l'inquiéter  du  côté  de  la  France.  A  Rome,  on  était  d'autre  part 
habitué  à  lui.  On  le  reçut  poliment,  sans  admettre  qu'il  eût  des 
pouvoirs  réguliers,  et,  en  effet,  il  n'avait  pas  de  lettres  de  créance. 
La  première  fois  qu'il  essaya  de  traiter  une  affaire  officiellement, 
on  lui  expliqua  qu'il  n'avait  point  de  qualité.  Il  reçut  bientôt  de 
Paris  l'ordre  d'ôter  de  dessus  sa  porte  les  armes  du  Roi,  ce  qu'il  fit 
le  25  septembre  1791.  Néanmoins,  il  continua  ses  fonctions  à  titre 
officieux. 

Ce  n'était  pas  le  seul  embarras  qu'il  y  eût.  Il  existait  à  Rome  un 
grand  nombre  d'établissements  français,  par  exemple,  un  bureau 
de  poste,  une  agence  de  commerce  placée  sous  la  direction  du  ban- 
quier Moutte,  l'Académie  de  peinture,  outre  les  établissements 
religieux,  de  beaucoup  les  plus  importants.  C'étaient  des  couvents, 
des  œuvres  pies,  la  protection  des  églises  françaises,  Saint-Louis 
des  Français,  des  charges  d'avocat  de  la  nation  française,  d'audi- 
teur de  rote,  de  clerc  national  auprès  du  Sacré-Collège.  Tout  cela 
marchait  à  peu  près  comme  auparavant.  La  pierre  d'achoppement 
était  l'Académie  de  peinture;  le  directeur  Ménageot  était  royaliste, 
les  élèves,  par  contre,  étaient,  en  gros,  favorables  aux  idées  nou- 
velles. Le  palais  Mancini,  où  l'Académie  de  peinture  était  installée 
depuis  1722,  était  en  outre  le  rendez- vous  des  artistes  de  passage, 
des  résidents  acquis  à  la  cause  de  la  Révolution,  comme  le  palais 
de  l'ambassade  où  Bernis  était  toujours  avec  Mesdames  tantes  du 
Roi,  était  le  rendez-vous  des  émigrés  et  des  Français  hostiles  à  la 
Révolution.  Dès  l'année  1792,  il  n'y  avait  presque  plus  d'émigrés  à 
Rome.  Ils  y  étaient  venus  en  touristes,  bien  pourvus  d'argent, 
persuadés  qu'ils  faisaient  un  simple  voyage  d'agrément  et  ne  tarde- 
raient pas  à  pouvoir  rentrer  dans  leurs  foyers.  Puis  leurs  res- 
sources s'étaient  épuisées,  l'heure  de  rentrer  ne  semblait  pas  devoir 


LA  DIPLOMATIE   RÉVOLUTIONNAIRE  367 

sonner  de  sitôt.  Les  trois  quarts  avaient  dû  quitter  la  ville. 
Quelques-uns  étaient  allés  rejoindre  l'armée  des  princes.  Ceux  qui 
étaient  restés  étaient  assez  mal  vus  du  gouvernement  pontifical 
qu'ils  compromettaient  par  leur  attitude  et  même  par  le  seul  fait 
de  leur  présence.  Le  gouvernement  romain  était  faible,  obligé  à  des 
ménagements  de  toute  sorte.  Les  artistes,  et  il  y  en  avait  en  foule, 
étaient  l'objet  d'une  complaisance  plus  apparente  que  réelle,  com- 
plaisance effective  pourtant.  Rome  était  la  capitale  des  arts  ;  ils 
étaient  censés  y  être  chez  eux  et  avoir  le  droit  de  se  conduire  à 
leur  guise.  On  ne  les  aimait  pas  trop,  à  cause  de  leurs  opinions 
politiques,  mais  on  les  protégeait  officiellement,  tandis  que  les 
émigrés  étaient  une  menace  continuelle  et  une  source  d'ennuis 
continuels. 

Au  printemps  de  1792,  quelques  sujets  français  trop  irrespectueux 
de  l'autorité  pontificale  avaient  été  arrêtés.  On  les  relâcha  au  mois 
de  juillet.  Il  est  vrai  que  cette  rigueur  avait  occasionné  des  allées 
et  venues  et  une  sourde  colère  entre  les  habitués  du  palais  Mancin 
et  ceux  de  l'ambassade  qui  s'était  tenue  coi. 

On  en  était  là  lorsque  arrivèrent  les  nouvelles  du  10  Août. 
Aussitôt  Bernard  envoie  sa  démission.  «  Comme  je  vois  clairement, 
écrit-il,  le  29  août,  au  ministre  des  affaires  étrangères  à  Paris, 
qu'on  ne  me  reconnaîtra  jamais  à  Rome  sous  aucun  titre  diploma- 
tique, et  que  je  ne  saurais  effacer  l'impression  produite  sur  tous  les 
esprits  par  les  exécutions  sanglantes  de  Paris  et  de  plusieurs  villes 
du  royaume,  qu'aimé  et  estimé  autrefois  ici  de  tout  le  monde,  on 
me  fuit  aujourd'hui,  que  le  peuple  lui-même  commence  à  me  re- 
garder de  mauvais  œil,  et  que  je  m'expose,  ainsi  que  mes  enfants, 
sans  pouvoir  réaliser  les  vues  salutaires  que  je  me  proposais  de 
remplir,  je  me  démets  entre  vos  mains  de  l'espèce  de  commission 
dont  j'étais  chargé,  et  si  mes  longs  services,  que  j'ai  si  souvent 
exposés,  n'obtiennent  aucune  récompense,  je  demanderai  l'aumône 
en  honnête  homme,  et  je  vivrai  et  je  mourrai  tranquille  l.  »  Le 
126  septembre,  c'est-à-dire  avant  que  Bernard  eût  une  réponse  à  sa 
ettre  de  démission,  deux  artistes  français,  Chinard  et  Ratter, 
furent  incarcérés  au  château  Saint- Ange.  On  les  accusait  de  propos 
révolutionnaires,  de  port  d'emblèmes  interdits.  Une  perquisition 
opérée  chez  eux  avait  aggravée  les  torts  qu'on  leur  reprochait.  On 
avait  découvert  dans  l'atelier   de  Chinard  un  groupe  représentant 

1  Fréd.  Masson,  Les  Diplomates  de  la  Révolution,  p.  24. 


368  LA  DIPLOMATIE  RÉVOLUTIONNAIRE 

le  Fanatisme  —  la  Religion  —  terrassé  par  la  Raison  ;  sa  garde-robe 
contenait  des  chapeaux  ornés  de  cocardes  tricolores.  An  château 
Saint-Ange,  les  deux  artistes  furent  bien  traités.  Mais  les  autres 
artistes  menaient  grand  bruit  de  l'incident  ;  les  familles  intervinrent 
avec  l'exagération  de  langage  et  de  démarches  qu'on  pouvait 
attendre  dans  une  occurrence  de  ce  genre.  La  femme  de  Chinard 
s'adressa  aux  autorités  révolutionnaires  de  Lyon,  d'où  Chinard 
était  originaire.  Elle  mit  en  campagne  Fillieux,  secrétaire  de  la 
société  des  Jacobins  lyonnais,  puis  Billiemerz,  commissaire  exécutif 
au  tribunal  de  cette  ville.  Elle  écrivit  à  Pache,  ministre  de  la 
guerre,  puis  à  Mrae  Lebrun,  femme  du  ministre  des  affaires  étran- 
gères issu  du  10  Août,  enfin  à  Mme  Roland 4.  Des  réfugiés  écrivent 
de  Florence,  la  presse  envenime  le  débat,  la  poésie  s'en  mêle.  Un 
Homère  lyonnais  en  appelle  aux  muses  dans  une  Epître  au  citoyen 
Chinard,  célèbre  sculpteur  de  Lyon,  jeté  dans  les  fers  pour  avoir 
modelé  d'après  V antique  la  statue  de  la  liberté.  Bernard  ne  s'était 
occupé  de  rien  ;  il  était  démissionnaire.  Il  y  a  lieu  de  supposer 
qu'on  ne  jugea  pas  à  propos  d'agréer  sa  démission,  car  sur  un  ordre 
de  Lebrun,  à  la  date  du  23  octobre,  il  fait  recommander  les  détenus 
par  le  cardinal  de  Bernis,  et  le  8  novembre  écrit  à  Lebrun  qu'il  a 
l'espoir  de  les  voir  mettre  en  liberté.  Ce  même  jour  (8  novembre), 
il  reçoit  de  Mackau,  ministre  de  la  République  à  Naples,  une  mis- 
sion destinée  au  cardinal  Zelada,  secrétaire  d'Etat  de  Sa  Sainteté, 
dans  l'intérêt  de  Chinard  et  Ratter.  De  plus,  Mackau  invite 
Bernard  «  à  solliciter  les  bons  offices  d'une  personne  respectable 
que  M.  de  Mackau  connaissait  et  qui  honorait  Bernard  de  sa  bien- 
veillance. »  Cette  personne  respectable  était  le  cardinal  de  Bernis. 
Si  Danton  l'avait  eu  à  Paris,  il  l'aurait  recommandé  aux  septem- 
briseurs. Bernis  était  à  Rome.  On  fait  appel  à  sa  bienveillance. 
Bernis  fit  ce  qu'on  lui  demandait,  et  remit  la  lettre  de  Mackau  au 
cardinal  Zelada.  Le  secrétaire  d'Etat  de  Pie  VI  répondit  le  lende- 
main que  Sa  Sainteté  avait  examiné  elle-même  les  faits  reprochés 
aux  deux  détenus,  qu'ils  avaient  donné  lieu  à  des  plaintes  légi- 
times, mais  que  l'on  se  contenterait  d'expulser  Chinard  et  Ratter 
des  Etats  pontificaux. 
Les  avances  faites  au  cardinal  de  Bernis  par  Mackau  sont  à  con- 


*  M.  Prosper  Faugère  a  publié  les  deux  lettres  à  Mme  Lebrun  et  à  Mme  Roland, 
dans  l'édition  qu'il  a  donnée  des  Mémoires  de  Mme  Roland,  t.  II,  p.  99  et  suivantes. 


LA  DIPLOMATIE  RÉVOLUTIONNAIRE  366 

sidérer.  Mackau  était  un  diplomate  qui  avait  servi  l'Ancien  Régime. 
Dumouriez  en  avait  fait  une  de  ses  créatures.  A  son  passage  au 
ministère  des  affaires  étrangères,  il  avait  confié  à  Mackau  le  soin 
de  représenter  la  France  à  Naples.  On  était  alors  sous  l'empire  de 
la  Constitution  de  1791.  Mackau  était  modéré,  rallié  aux  opinions 
de  la  Gironde.  Lorsqu'il  avait  traversé  Rome  pour  aller  à  son  poste, 
il  avait  évité  d'aller  saluer  Mesdames  de  France.  Il  craignait  sans 
doute  que  ce  lui  fût  une  mauvaise  note,  bien  que  sa  situation  per- 
sonnelle vis-à-vis  de  Mesdames  lui  fît  un  devoir  d'aller  leur  pré- 
senter ses  hommages.  Le  1er  septembre  1792,  ayant  à  juger  l'in- 
surrection du  10  Août,  il  écrit  :  «  Tous  les  avis  se  réunissent  sur 
l'acte  de  trahison  des  Suisses  à  l'égard  des  citoyens.  Elle  tempère 
nécessairement  l'horreur  du  sang  qui  vient  de  couler.  »  Il  est 
contre  les  vaincus.  Plus  tard,  il  réclamera  une  pension  comme 
victime  des  terroristes.  La  famille  de  Mackau,  originaire  du 
comté  de  Galway,  en  Irlande,  avait  émigré  sous  le  règne  d'Eli- 
sabeth, d'abord  dans  l'évêchè  de  Liège,  puis  à  Strasbourg  (1680). 
Les  Mackau  furent  qualifiés  de  barons  de  l'Empire  en  1698. 
Louis  XIV  confirma  leur  titre  en  1701.  Celui-ci  était  né  en  1759. 
Il  était  fils  d'Angélique  de  Fitte  de  Soucy,  sous-gouvernante  en 
premier  lieu  de  Mesdames,  puis  des  Enfants  de  France.  Il  avait  été 
employé  aux  affaires  étrangères  ;  en  1784,  M.  de  Yergennes  l'avait 
nommé  ministre  plénipotentiaire  auprès  du  duc  de  Wurtemberg, 
poste  qu'il  avait  gardé  jusqu'à  la  Révolution.  Sa  nomination  à 
Naples  est  du  30  avril  1792.  Il'  fut  expulsé  de  Naples  le  1er  septem- 
bre 1793.  Son  voyage  de  retour  entravé  parles  croisières  anglaises, 
coûta  111,625  livres  à  l'État.  En  sa  qualité  de  noble,  puis  de  giron- 
din, ce  qui  était  une  circonstance  aggravante,  après  le  31  Mai,  il 
n'eut  plus  d'emploi,  et  en  sollicita  inutilement  un  sous  le  premier 
consul1. 

*** 

(La  suite  prochainement.) 

1  Voir  sur  Mackau  les  Diplomates  de  la  Révolution,  p.  26-27. 


L'E&LISE  CONSTITUTIONNELLE 

DANS  LA  LOIRE-INFÉRIEURE 


MINÉE  ET  SON  ÉPISCOPAT 


XIV 


Le  spectacle  des  difficultés  causées  par  le  personnel  avait  réveillé 
le  zèle  de  Piel-Latour,  vicaire  supérieur  du  Séminaire.  Se  rappe- 
lant que,  sous  l'Ancien  Régime,  il  existait  un  certain  nombre  de 
fondations  de  bourses  en  faveur  des  pauvres  ordinands,  il  demanda 
s'il  ne  serait  pas  possible  de  les  attribuer  à  des  jeunes  gens  qui, 
pour  être  nourris  et  instruits  gratuitement,  consentiraient  peut-être 
à  venir  peupler  son  séminaire.  Il  en  écrivit  à  Minée  ;  le  Départe- 
ment fut  saisi  de  l'affaire1,  mais  on  ne  put  y  donner  suite,  l'Assem- 
blée nationale  ayant  prononcé  la  confiscation  de  ces  fondations,  en 
même  temps  que  celle  des  autres  biens  du  clergé.  Une  lettre  du 
même  Piel-Latour  et  de  son  frère  l'économe,  adressée  au  Départe- 
ment, à  la  fin  de  novembre  1792,  à  l'effet  d'obtenir  le  versement  de 
leur  traitement,  lettre  dans  laquelle  il  est  parlé  des  dépenses  occa- 
sionnées par  des  prêtres  réfractaires  emprisonnés  au  Séminaire,  ne 
fait  pas  la  moindre  allusion  à  la  présence  d'étudiants  ecclésiastiques 
dans  la  maison  2. 

Les  événements  du  10  Août  ne  pouvaient  manquer  d'exercer  sur 
la  conduite  de  Minée  une  influence  considérable  ;  les  opinions  dé- 
magogiques avaient,  en  quelques  jours,  fait  d'énormes  progrès,  et 
Minée  n'était  pas  homme  à  résister  au  courant.  Il  est  facile  de  cons- 
tater qu'à  partir  de  ce  moment,  il  fait  assez  bon  marché  de  son 
caractère  religieux  et  qu'il  réserve  son  encens  pour  le  peuple  sou- 
verain. Appelé  à  présider,  le  26  août  1792,  la  cérémonie  de  la  plan- 


*  Voir  la  livraison  de  septembre  1883. 

»  Lettre  de  Piel-Latour  du  18  juillet  1792.  —  Pr.-verb.  Dép.  Q.  1«  août  1792. 
District  de  Nantes,  7  août  1792. 
a  Lettre  de  Piel-Latour  du  28  nov.  1792. 


MINÉE   ET  SON   ÉPISCOPAT  371 

tation  d'un  arbre  de  la  liberté,  sur  le  Champ-de-1'Egalité,  ci-devant 
place  Louis  XVI,  il  prononce  un  discours  où  l'on  chercherait  vaine- 
ment un  seul  mot  de  religion,  et  dans  lequel  il  exhale  son  enthou- 
siasme pour  le  récent  décret  qui,  en  ordonnant  la  convocation  d'une 
Convention  nationale,  a  supprimé  le  léger  cens  exigé  auparavant 
des  électeurs  primaires.  Une  seule  phrase  permettra  de  juger  de 
l'éloquence  de  l'orateur  ;  elle  s'adresse  à  l'arbre  de  la  liberté  : 
«  Hàte-toi,  lui  dit-il,  de  parcourir  les  profondeurs  de  cette  terre 
arrachée  de  ce  jour  à  la  prostitution...  Que  des  hommages  renou- 
velés sans  cesse  soient  rendus  sur  cette  terre  à  l'Egalité  sacrée, 
idole  chérie  d'une  nation  vraiment  libre,  et  dont,  pénétrés  de  sa 
dignité  sublime,  nous  jurons  par  toi  de  défendre  le  culte  jusqu'à  la 
mort  '.  » 

Ce  jour-là  même,  l'Assemblée  législative  votait  la  loi  qui  pronon- 
çait la  déportation  hors  du  territoire  français  de  tous  les  prêtres 
insermentés.  Une  centaine  de  prêtres  furent  embarqués  par  les 
soins  du  Département  à  la  destination  de  l'Espagne  -,  une  soixan- 
taine environ  s'expatrièrent  isolément  ;  quatre-vingts  et  quelques 
restèrent  emprisonnés  ;  les  autres,  c'est-à-dire  la  très  grande  majo- 
rité, continuèrent  d'exercer  clandestinement  leur  ministère 2. 

Les  élections  de  la  Convention  appelèrent  Minée  à  Ancenis,  le  2  sep- 
tembre 1792,  et  tandis  qu'on  massacrait  à  Paris  les  prêtres  emprison- 
nés auxCarmes,  il  célébrait  la  messe  du  Saint-Esprit  pour  l'ouverture 
des  séances  du  Corps  électoral.  La  présidence  de  l'Assemblée  fut 
déférée  à  Giraud,  maire  de  Nantes,  et  Minée  ne  fut  élu  secrétaire 
qu'à  la  pluralité  relative,  par  140  voix  sur  plus  de  470  votants. 

Dans  les  premiers  jours  d'octobre,  il  prononça  un  discours  patrio- 
tique, à  la  cérémonie  funèbre  célébrée  en  l'honneur  de  Beaurepaire, 
chef  de  bataillon  des  volontaires  de  Maine-et-Loire,  qu'on  disait  s'être 
suicidé  à  Verdun  pour  ne  pas  tomber  au  pouvoir  de  l'ennemi.  Le 
culte  des  saints  du  paradis  avait  fait  son  temps,  et  Minée  inaugu- 
rait celui  des  saints  de  la  République3. 

La  loi  qui  enlevait  au  clergé  la  tenue  des  registres  de  l'état  civil 4 


1  Discours  imprimé  par  ordre  du  Conseil  de  la  Commune,  in-4°  de  4  p.    Nantes, 
A.-J.  Malassis. 

2  Voir,  pour  les  détails  de  la  persécution,  Les  Noyades  de  Nantes,  par  A.  Lallié, 
2e  édit.,  p.  120. 

3  Discours  de  Minée,  Journ.  de  la  Corresp.,  n°  du  5  octobre  1792,  p.  204. 
*  Sur  l'état  civil,  voir  District  de  Machecoul,  par  A.  Lallié,  p.  185. 


372  MINÉE   ET   SON  ÉPISCOPAT 

lui  fournit  une  occasion  de  rappeler  qu'il  était  encore  évêque.  On 
distribua  au  clergé  une  note  ainsi  conçue,  qui,  à  raison  de  son 
extrême  rareté,  me  paraît  mériter  d'être  reproduite  : 

«  Délibération  du  Conseil  épiscopal  du  lundi  5  novembre  1792, 
l'an  Ier  de  la  République,  séance  où  présidait  Julien  Minée,  évêque 
du  département,  où  assistaient  les  membres  du  Conseil,  et  les  curés 
de  la  ville  de  Nantes,  présents  par  invitation. 

«  Le  Révérend  Évêque,  ayant  représenté  que  la  loi  sur  le  mode  de 
constater  l'état  civil  des  citoyens  a  séparé  du  ministère  de  la  reli- 
gion des  fonctions  essentiellement  distinctes  par  leur  nature,  mais 
qu'il  est  à  souhaiter  de  voir  constamment  rapprochées  dans  leur 
exercice  ; 

«  Considérant  que  l'Assemblée  nationale,  dans  sa  loi  du  20  sep- 
tembre dernier,  déclare  formellement  qu'elle  n'entend  innover  en 
rien,  ni  nuire  à  la  liberté  qu'ont  les  citoyens  de  consacrer  les  nais- 
sances, mariages  et  décès  par  l'intervention  du  culte  religieux  ; 

«  Considérant  que  cet  heureux  accord  de  l'Empire  et  du  Sacerdoce 
exige  également  des  ministres  des  autels  une  obéissance  exacte  aux 
lois  de  la  République,  et  une  observance  uniforme  dans  la  pratique 
du  culte  catholique  ; 

«  Pour  en  faciliter  l'exercice,  tranquilliser  les  consciences  et 
répondre  à  la  confiance  de  ses  dignes  coopérateurs  dans  le  Saint 
Ministère  ; 

«  Le  Révérend  Évêque  déclare,  en  vertu  de  son  pouA*oir,  et  de  l'avis 
de  son  Conseil,  qu'il  supprime  les  Fiançailles  ecclésiastiques  -,  qu'il 
donne  le  pouvoir  de  dispenser  des  empêchements  occultes,  des 
empêchements  de  consanguinité  et  de  parenté  spirituelle,  de  donner 
la  bénédiction  nuptiale  le  soir,  et  dans  les  temps  et  jours  prohibés, 
selon  que  la  prudence  le  jugera  nécessaire  -, 

ce  Déclare  en  outre  que,  jusqu'à  la  nouvelle  circonscription  des 
paroisses,  les  curés  limitrophes  de  celles  qui  sont  dépourvues  de 
prêtres,  sont  desservants  de  ces  paroisses  :  qu'ils  sont  invités  à  y 
exercer  le  saint  ministère,  et  qu'ils  sont  autorisés,  en  conséquence 
de  cette  déclaration,  à  administrer  dans  leur  église  les  Sacrements 
aux  habitants  de  ces  paroisses  dépourvues. 

ce  Le  mode  d'uniformité  dans  la  pratique  du  ministère  ayant  été  mis 
en  délibération,  il  a  été  arrêté  ce  qui  suit  : 

ce  1°  Il  ne  sera  plus  fait  de  publications  de  bans  à  l'église;  mais,  à 
la  demande  des  parties,  leur  mariage  pourra  être  annoncé,  pour 
attirer  sur  cette  union  la  bénédiction  du  ciel. 


MINÉE    ET   SON   ÉPISCOPAT  373 

«  2°  Il  sera  fait  note  des  baptêmes,  mariages  et  sépultures  en  la 
manière  qui  suit  : 

(Suivent  les  formules ) 

«  3°  Ces  notes  seront  inscrites  sur  un  livre  de  papier  simple,  et 
signées  simplement  de  celui  qui  aura  fait  la  cérémonie. 

«  4°  Dans  l'exhortation  qui  précède  l'administration  du  sacrement 
de  mariage,  il  sera  fait  mention  de  la  soumission  à  la  loi  en  ces 
termes  : 

«  Après  avoir  satisfait  «  la  loi  civile,  il  vous  reste,  pour  rece- 
uoir  le  Sacrement  de  mariage,  à  renouveler  devant  Dieu  votre 
consente  nient  :  Prenez-vous,  etc. 

«  N.  B.  —  Il  est  supposé,  pour  l'usage  de  ces  formules,  qu'aux 
termes  de  la  loi,  les  registres  sont  remis  entre  les  mains  de  la  muni- 
cipalité. 

«  Arrêté  qu'un  extrait  de  la  présente  délibération  sera  envoyé,  etc. 

«  Signé  :  -f-  J.  Minée,  êvêque;  Soulastre,  Binot,  Darbefeuille,  La 
Forcade,  Habille,  Andrieux,  Bonnemant,  Gremion,  Coudroy,  Pierre 
Pont  ». 

Les  préoccupations  de  ménage  semblent  avoir  eu  dans  la  vie  de 
Minée  une  importance  au  moins  égale  à  celle  de  son  ministère 
pastoral.  Nous  l'avons  déjà  vu  fort  inquiet  de  son  mobilier  de  Saint- 
Denis,  à  la  fin  de  l'année  1792.  Il  se  trouva  de  nouveau  exposé  à 
des  tribulations  du  même  ordre. 

Il  avait  prévu  le  décret  du  19  mai  1791,  qui  mit  le  logement  des 
èvêques  à  la  charge  ,de  la  nation,  lorsqu  en  arrivant  à  Xantes,  il 
était  allé  tout  droit  s'installer  au  Palais  de  l'èvêché.  Mais  ce  que  la 
nation  avait  donné,  elle  se  croyait  en  droit  de  l'ôter,  et,  le  19  juil- 
let 1792,  un  décret  avait  décidé  -  que  «  les  ci-devant  Palais 
èpiscopaux  étaient,  par  leur  étendue,  un  logement  superflu  aux 
èvêques  actuels  ;  que  leur  somptuosité  était  peu  convenable  à  la 
simplicité  de  leur  état,  l'entretien  trop  disproportionné  à  leurs 
revenus-,  »  que,  par  conséquent,  ces  palais  seraient  mis  en  vente, 
et  qu'on  accorderait  à  chaque  évêque,  pour  indemnité  de  logement, 
un  dixième  en  sus  de  son  traitement. 

Minée  s'était  soumis  à  regret  à  ce  décret,  et,  quelques  semaines 
après  le  1er  octobre  1792,  terme  fixé  pour  quitter  «  la  maison  épis- 
copale,  »  il  avait  cherché  un  appartement  et  n'avait  pu  en  trouver 


1  In-4°  de  4  p.  Nantes,  Despilly,  imprimeur. 

2  Duvergier,  Coll.  de  lois,  IV,  253. 

T.    II.   —  NOVEMBRE    1883  25 


374  MINÉE  ET  SON  ÉPISCOPAT 

un  que  dans  une  maison  inachevée.  Il  avait  écrit  à  ce  moment  au 
Département,  pour  lui  demander  l'autorisation  de  ne  pas  déménager 
jusqu'au  moment  de  la  mise  en  vente,  mais  le  Département  n'avait 
pas  daigné  lui  répondre  ;  ce  qui  tendrait  à  prouver  que  cette  admi- 
nistration n'avait  plus  pour  lui  la  haute  considération  qu'il  lui  avait 
témoignée  dans  le  principe.  Il  ne  se  découragea  pas,  et,  dans  une 
lettre  qui  n'est  qu'un  long  gémissement  sur  les  inconvénients  des 
murs  neufs  et  des  peintures  fraîches,  il  réclama  l'indemnité  de 
logement  qui  lui  était  due  depuis  le  1er  octobre,  et  que  le  receveur 
du  District  assurait  n'avoir  point  reçu  l'ordre  de  lui  payer. 


XV 


Au  moment  où  nous  sommes  arrivés,  c'est-à-dire  à  la  fin  de  1792, 
il  serait  désirable  de  pouvoir  déterminer  avec  précision  l'extension 
qu'avait  prise  dans  le  département  le  culte  constitutionnel,  car 
ce  moment  fut  celui  où,  la  persécution  et  la  déportation  ayant 
dispersé  les  anciens  curés  et  les  anciens  vicaires,  le  culte  constitu- 
tionnel, imposé  par  la  force,  dut  vraisemblablement  atteindre  le 
point  culminant  de  son  succès.  La  fin  de  1792  est  en  même  temps 
la  veille  de  son  déclin,  puisqu'un  des  résultats  de  l'insurrection 
qui  éclatera  quelques  mois  plus  tard,  sera  d'en  purger  la  grande 
majorité  des  paroisses  rurales.  Si  l'on  trouve  encore,  en  1793,  deux 
ou  trois  mentions  d'élections  de  curés,  ces  élections  furent  plutôt 
des  mutations  que  des  nominations  à  de  nouvelles  cures. 

En  l'absence  de  documents  officiels,  contenant  la  liste  des  curés  en 
exercice  à  la  fin -de  1791  et  à  la  fin  de  1792,  j'ai  dû  me  reporter  aux 
deux  Almanachs,  l'un  imprimé  par  Brun  et  l'autre  par  Malassis,  à 
la  fin  de  ces  deux  années,  où  l'on  trouve,  paroisse  par  paroisse, 
l'indication  du  prêtre  qui  la  dessert.  Les  Almanachs  de  l'an  II, 
imprimés  à  la  fin  de  1793,  ne  mentionnent  aucun  prêtre,  parce  que 
l'on  considérait  alors  que  le  culte  constitutionnel  avait  été  aboli  en 
fait  par  l'adhésion  solennelle  que  la  Convention  avait  donnée  à  celui 
de  la  Raison,  dans  sa  séance  du  20  brumaire  an  II,  10  novem- 
bre 1793  l.  Ce  qui  diminue  singulièrement  l'autorité  de  ces  listes, 

*  Rèimpress.  du  Moniteur)  XVIII,  299.  La  Convention  proclama,  à  diverses 
reprises,  le  principe  de  la  liberté  des  cultes  :  Constitution  de  1793,  art.  7  ;  décrets 
du  5  brumaire  et  du  7  frimaire  an  II,  proclamations  cruellement  dérisoires  à  l'égard 
de  la  religion  catbolique.  Ce  fut  seulement  le  18  sept.  1794,  2e  sans-culottide  de 
l'an  II,  qu'elle  déclara  que  la  République  ne  salariait  aucun  culte. 


MINÉE    ET  SON   ÉPISCOPAT  375 

que  Ton  peut  regarder  comme  amplifiées,  c'est  que,  ainsi  qu'on  l'a 
vu,  le  euro  ne  prenait  pas  toujours  possession  de  sa  paroisse,  ou 
l'abandonnait  après  un  court  séjour.  Des  exemples  de  es  change- 
ments, pris  dans  diverses  paroisses,  montreront  la  valeur  de  cette 
observation  : 

Paroisse  de  Bouaye  :  Les  électeurs  désignèrent  successivement 
pour  curés  de  cette  paroisse  :  M.  Duchemin,  le  20  février  1791  \ 
M.  Pumaine,  prêtre  de  chœur  à  Saint-Similien,  le  15  mai  1791  ; 
M.  Audio,  ancien  bénédictin,  le  10  juillet  1791  \  M.  Broust,  le  4  dé- 
cembre 1791  ;  M.  Yenant-Brunel,  le  29  novembre  1792. 

Paroisse  de  Bouguenais  :  M.  Letourneux,  vicaire  de  Saint-Simi- 
lien, le  20  février  ;  M.  Laroche,  vicaire  de  Saint-Jean-de-Monts,  le 
15  mai  1791;  M.Rousseau,  ancien  curé  de  Marillé,  le  10  juil- 
let 1791  ;  M.  Dauphin,  le  4  décembre  1791  ;  M.  Houdart,  le  30 
novembre  1792.  Malgré  toutes  ces  élections,  il  fallut,  à  deux  reprises 
différentes,  avoir  recours  au  ministère  de  M.  Bercegeay,  et  d'un 
minime  nommé  Goeffeteau,  dans  le  cours  de  l'année  1792. 

Paroisse  de  Chauve  :  M.  Tournois,  ancien  capucin,  le  25  fé- 
vrier 1791  -,  M.  Dupont,  vicaire  au  Feillet,  près  Ancenis,  le  15 
mai  1791  :  M.  Radu,  prêtre  de  cbœur  à  Sainte-Croix,  le  12  juin 
1791  ;  M.  Miller,  vicaire  de  Saint-Sauveur  de  Brest,  le  25  septembre 
1791  ;  M.  Tassy,  le  4  mars  1792.  Dans  l'intervalle,  la  paroisse  de 
Chauve  eut  pour  desservants  :  M.  Abeline,  curé  du  Clion,  et  un 
moine  bernardin,  nommé  Jarno. 

Paroisse  de  Basse-Goulaine  :  M.  Tiret,  aumônier  de  la  chapelle 
de  Toussaint  en  Sainte-Croix,  le  20  février  1791  ;  M.  Pavets,  le  15 
mai  1791  ;M.  Gressier,  ancien  bénédictin,  le  10  juillet  1791  ;  M.  Bou- 
rot,  ancien  minime,  le  29  novembre  1792,  lequel  avait  été  élu  curé 
de  Mauves,  le  15  mai  1791. 

Paroisse  de  Hèric  :  M.  Cotte,  le  20  février  1791  ;  M.  Terrien, 
vicaire  de  la  Boissière,  le  15  mai  1791  ;  M.  Guillot,  le  4  décem- 
bre 1791. 

Paroisse  d'Issé  :  M.  Chapelain,  le  4  avril  1791  ;  M.  Urvoy,  le  29  mai 
1791  ;  en  1792,  la  paroisse  fut  desservie  par  un  récollet  nommé  Allory , 
ancien  vicaire  de  la  Chapelle-Glain,  ancien  curé  constitutionnel  de 
Saint-Léger  et  de  Moisdon,  et  par  un  autre  récollet  nommé  Nolet, 
ancien  curé  constitutionnel  de  Saint-Aignan,  qui  signait,  le  17 
avril  1793,  «  le  vrai  républicain  Nolet,  curé  d'Issé.  » 

Je  pourrais  constater  la  même  succession  de  curés  à  Jouè-sur- 
Erdre,  à  Mauves,  à  Moisdon,  à  Montrelais,  à  Noyal-sur-Bruz,  à 


376  MINÉE   ET    SON   EPISCOPAT 

Paimbœuf,  à  Port-Saint-Père,  à  Pouillé,  à  Prigny,  à  Rezé,  à  Rouans, 
à  Rougè,  à  Sautron,  à  Sucé,  à  Saint-Herblon,  à  Saint- Julien-de- 
Vouvantes,  à  Saint-Mars-du-Désert,  à  Sainte-Pazanne,  à  Treil- 
lières,  et  je  n'ai  pas  eu  entre  les  mains  les  procès-verbaux  d'élec- 
tions ecclésiastiques  de  la  moitié  des  Districts. 

Quoi  qu'il  en  soit,  voici,  selon  les  almanacbs,  et  après  rectification 
d'erreurs  certaines,  la  situation  du  clergé  constitutionnel,  par  Dis- 
trict, à  la  fin  des  années  1791  et  1792  : 

District  d'Ancenis,  28  paroisses;  — fin  de  1791  :  11  pourvues, 
oarmi  les  curés  constitutionnels,  deux  religieux  du  diocèse  et  un 
prêtre  étranger;  —  fin  de  1792  :  14  pourvues  ;  parmi  les  nouveaux 
curés,  un  religieux  du  diocèse  et  un  prêtre  étranger. 

District  de  Blain,  16  paroisses  ;  —  fin  de  1791  :  6  pourvues  ;  un 
prêtre  et  un  religieux  étrangers  ;  —  même  situation  à  la  fin  de  1792. 

District  de  Châteaubriant,  28  paroisses  ;  —  fin  de  1791  :  12  pour- 
vues, six  prêtres  étrangers,  dont  deux  religieux;  — fin  de  1792  : 
même  nombre  et  mêmes  proportions  dans  le  personnel,  malgré 
plusieurs  mutations. 

District  de  Ciisson,  25  paroisses;  —  fin  de  1791  :  11  pourvues;  un 
prêtre  étranger,  un  religieux  du  diocèse,  un  religieux  étranger  ; 
—  fin  de  1792  :  15  pourvues  ;  les  quatre  nouveaux  curés  sont  des 
étrangers,  et  l'un  d'eux  est  un  religieux. 

District  de  Guèrande,  20  paroisses  ;  —  fin  de  1791  :  10  pour- 
vues ;  parmi  les  curés  constitutionnels,  trois  prêtres  étrangers  ;  — 
même  situation  à  la  fin  de  1792,  les  démissionnaires  ayant  été  rem- 
placés. 

District  de  Macliecoul,  23  paroisses  ;  —  fin  de  1791  :  10  pour- 
vues ;  trois  prêtres  et  un  religieux  étrangers  ;  —  fin  de  1792,  11 
pourvues. 

District  de  Nantes,  37  paroisses,  en  y  comprenant  les  8  paroisses 
de  la  ville  ;  —  fin  de  1791  ••  34  paroisses  pourvues  ;  parmi  les 
34  curés,  5  prêtres  étrangers,  6  religieux  du  diocèse,  4  religieux 
étrangers  ;  —  fin  de  1792,  même  situation,  après  plusieurs  muta- 
tions dans  ce  personnel. 

District  de  Paimbœuf,  21  paroisses;  —  fin  de  1791,  16  paroisses 
pourvues  ;  4  religieux  du  diocèse  ;  —  fin  de  1792,  18  paroisses 
pourvues  ;  3  religieux,  dont  2  du  diocèse,  nouveau-venus,  l'un 
d'eux  ayant  remplacé  un  démissionnaire. 

District  de  Savenay,  18  paroisses;  —  fin  de  1791  :  11  paroisses 
pourvues  ;  —  fin  de  1792   :  10  paroisses  pourvues,   2  curés  ayant 


MINÉE   ET   SON  ÉPISCOPAT  377 

abandonné  Leurs  fon<  fcions,  el  l'un  d'eux  seulement  ayanl  été  rem- 
placé par  un  religieux. 

En  résumé,  il  y  avait  234  paroisses  conservées  qui  étaient  à 
pourvoir  ;  à  la  lin  do  1791,  on  avait  trouvé  122  curés,  et  130  à  la 
lin  de  1792,  ce  qui  n'était  pas  un  progrès  bien  sensible,  surtout  si 
Ton  considère  que  plusieurs  vicaires  èpiscopaux  étaient  devenus 
curés.  Il  y  avait  donc,  dans  le  département,  plus  de  cent  paroisses 
dans  lesquelles  le  culte  constitutionnel  n'avait  pas  de  représentants 
permanents.  On  suppléait  tant  bien  que  mal  au  défaut  de  curés  par 
l'envoi  de  prêtres  auxquels  on  donnait  le  titre  de  vice-gérants, 
mais  le  nombre  de  ces  vice-gérants,  de  même  que  celui  des  vicaires, 
était  fort  limité,  et  leurs  services  précaires,  subordonnés  qu'ils 
étaient  le  plus  souvent  à  la  fantaisie  d'étrangers,  qui  traversaient 
le  département  et  qui  se  dégoûtaient  vite  de  la  paroisse  dont  ils 
avaient  fait  l'essai.  Les  paroisses  de  Nantes  avaient  toutes  des 
vicaires  ;  ce  qui  prouve  néanmoins  que  les  vicaires  étaient  rares, 
c'est  qu'un  chef-lieu  de  district,  la  ville  de  Clisson,  ne  put  réussir 
à  en  avoir  un  seul.  Les  vicaires  étant  choisis  par  les  curés,  leur 
entrée  en  fonctions  n'est  consignée  sur  aucun  registre.  Quant  aux 
étrangers  assermentés  dont  j'ai  relevé  environ  soixante-dix  noms, 
ceux-là  seulement  peuvent  être  considérés  comme  ayant  exercé 
le  ministère  qui  ont  signalé  leur  présence  par  l'acceptation  de 
cures  ou  par  la  demande  de  payement  pour  des  dessertes  de  paroisse 
plus  ou  moins  courtes.  Les  autres  figurent  sur  les  registres  à  des 
titres  divers  :  déclarations  de  résidence  dans  le  département,  ser- 
ments de  bénéficiers  prêtés  en  vue  de  la  conservation  d'avantages 
t-miporels,  déclarations  d'abdication  de  la  prêtrise,  etc. 

En  évaluant  à  cent  soixante-dix  le  nombre  total  des  prêtres 
constitutionnels  exerçant  le  ministère  d'une  manière  à  peu  près 
constante,  je  ne  crois  pas  m' écarter  beaucoup  de  la  vérité.  Ce 
nombre  paraîtra  petit  quand  on  saura  que  197  prêtres  ou  religieux 
du  diocèse  avaient,  à  des  époques  diverses,  prêté  le  serment.  La 
comparaison  de  ces  chiffres  montre  combien  les  rétractations 
furent  nombreuses,  en  même  temps  qu'elle  témoigne  du  peu  d'at- 
traits que  le  culte  constitutionnel  avait  pour  ceux-là  mêmes  qui  lui 
avaient  donné  leur  adhésion. 

Au  commencement  de  1793,  le  procès  du  Roi,  son  exécution, 
n'étaient  pas  pour  accroître  le  crédit  d'ecclésiastiques  que  l'opinion 
accusait,  avec  raison,  de  faire  cause  commune  avec  la  Convention, 
lors  même  qu'ils  gardaient  le   silence.   Minée  ne  fut  pas  de  ceux 


378  MINÉE   ET   SON  ÉPISCOPAT 

auxquels  il  en  coûta  de  se  prononcer  sur  ce  point  ;  il  saisit  avec 
empressement  l'occasion  de  montrer  la  pitié  et  l'admiration  qu'il 
éprouvait,  non  pour  la  victime,  mais  pour  ses  meurtriers.  Le 
3  mars,  on  célébrait  à  Nantes  une  grande  fête  en  l'honneur  de 
Michel  Lepelletier,  et  le  discours  que  Minée  prononça  en  son  hon- 
neur sur  la  place  du  Département,  au  pied  de  l'arbre  de  la  liberté, 
n'est  qu'un  tissu  de  basses  adulations,  à  l'adresse  des  tueurs  de 
roi l. 

Huit  jours  après,  éclatait  la  formidable  insurrection  vendéenne  ; 
le  10  mars,  la  plupart  des  communes  du  département  étaient,  selon 
la  diversité  des  lieux,  le  théâtre  de  tumultes,  d'émeutes,  de  sédi- 
tions ou  de  révoltes  armées.  La  nouvelle  du  meurtre  de  Letort, 
curé  de  Machecoul,  de  Bossis,  curé  de  Legé,  de  Monlien,  curé  de 
Savenay2,  tombés  sous  les  coups  des  rebelles,  devait  naturellement 
contribuer  à  attiédir  encore  le  zèle  de  prêtres  qui  n'avaient  point 
attendu  ces  événements  pour  affirmer  leurs  répugnances  à  l'endroit 
du  martyre. 

Aussi  vit-on  aussitôt  accourir  à  Nantes  tous  les  curés  des  pa- 
roisses insurgées,  et,  durant  l'année  1793,  ils  fatigueront  le  Dépar- 
tement de  leurs  incessantes  réclamations  d'indemnités  pour  les 
dommages  causés,  par  les  insurgés,  à  leur  mobilier,  à  leurs  livres, 
à  leurs  caves.  N'étaient  ces  réclamations,  c'est  à  peine  si,  à  par- 
courir les  registres  des  Administrations,  on  se  douterait  qu'il  y 
avait  encore  des  prêtres  constitutionnels.  Le  mouvement  des  armées 
vendéennes  absorbe  toute  l'attention  du  Département  et  des  Dis- 
tricts, et  les  inquiétudes  causées  par  la  crainte  de  l'invasion  étaient 
à  peine  calmées  que  l'accusation  de  fédéralisme,  lancée  contre  les 
administrateurs  de  la  Loire-Inférieure,  ne  leur  laissa  plus  guère 
jusqu'à  l'arrivée  de  Carrier  à  Nantes,  au  milieu  d'octobre  1793, 
d'autres  soucis  que  celui  de  se  justifier,  en  reniant  lâchement  leurs 
actes,  leurs  paroles  et  leurs  écrits.  La  procession  de  la  Fête-Dieu 
avait  cependant  parcouru  les  rues  de  Nantes  comme  à  l'ordinaire, 
le  jeudi  30  mai  1793,  et  l'invitation  d'y  assister  en  corps  avait  été 
adressée  à  tous  les  fonctionnaires  et  membres  de  l'Administration  3. 


•  Le  Conseil  de  Département,  qui  avait,  dans  sa  séance  du  15  février,  arrêté  le  pro- 
gramme de  la  fête,  en  a  consigné  le  récit,  ainsi  que  le  discours  de  Minée,  dans  son 
procès-verbal  du  3  mars  1793. 

2  Sur  la  mort  de  Monlien,  v.  Histoire  de  Savenay.  Ledoux,  Savenay  1875,  p.  152. 

3  Registre  du  Conseil  de  la  Commune  de  Nantes,  28  mai  1793,  f°  187. 


MINEE   ET   SON  ÊPISCOPAT  379 

Le  culte  constitutionnel  n'avait  jamais  guère  eu  pour  soutiens 
que  des  libres-penseurs  ;  je  crois  avoir  déjà  «lit  qu'ils  l'avaient 
adopté  et  prôné  seulement  comme  un  moyen  de  faire  tourner  au 
profit  des  idées  révolutionnaires  le  sentiment  religieux  qu'ils 
savaient  être  trop  énergique  dans  les  âmes  pour  pouvoir  songer  à 
le  détruire  ;  au  milieu  de  l'année  1793,  il  apparaissait  aux  moins 
clairvoyants  que  les  résultats  obtenus  étaient  bien  différents  de 
ceux  qu'ils  avaient  espérés.  Le  culte  nouveau  n'avait  converti  per- 
sonne ;  ceux-là  seulement  l'avaient  ostensiblement  adopté  qui  se 
souciaient  le  moins  d'une  forme  religieuse  quelconque  ;  les  autres, 
blessés  et  irrités  par  cette  entreprise  contre  leur  conscience,  n'y 
avaient  vu  qu'une  raison  nouvelle,  et  la  plus  forte  de  toutes,  de 
haïr  et  de  combattre  la  révolution.  Sauf  de  très  rares  exceptions, 
car  on  pourrait  citer  quelques  paroisses  dont  les  anciens  curés, 
ayant  prêté  serment,  abusaient  de  la  bonne  foi  de  leur  troupeau, 
le  nouveau  culte,  honni  par  les  catholiques  fidèles,  se  mourait  au 
milieu  de  l'indifférence  de  ses  adeptes.  Le  moment  était  passé  d'op- 
poser des  prêtres  constitutionnels  aux  prêtres  réfractaires  ;  depuis 
que  les  paysans,  devenus  redoutables,  avaient  fait  à  ceux-ci  un 
rempart  de  leurs  corps,  on  s'apercevait  qu'il  fallait  des  moyens  plus 
énergiques  pour  combattre  leur  influence.  D'ailleurs  l'esprit  public, 
ou  ce  qu'on  appelait  ainsi,  marchait  à  grands  pas  vers  la  négation 
universelle  de  toute  religion  ;  quelques  semaines  encore,  et  le  culte 
de  Minée  lui-même  ne  sera  plus  que  du  fanatisme  et  de  la  super- 
stition. 


XVI 


Un  arrêté  des  représentants  Philippeaux  et  Méaulle  avait  fixé  au 
19e  jour  du  lfir  mois,  10  octobre  1793,  la  réunion  de  la  Commission 
départementale  choisie  par  eux  pour  remplacer  le  Conseil  de  Dépar- 
tement, à  la  présidence  de  laquelle  ils  avaient  appelé  Minée.  Les 
membres  élus  du  Conseil  de  département  étaient  destitués  purement 
et  simplement,  et,  au  nom  de  la  souveraineté  du  peuple,  la  désigna- 
tion de  deux  représentants  se  substituait  à  celle  du  corps  électoral. 
Minée  fit  la  sourde  oreille,  le  premier  et  le  second  jour  de  la  ses- 
sion -,  mais,  sur  l'injonction  sévère  des  représentants  Gillet  et 
Ruelle,  il  se  décida,  le  troisième  jour  (21e  du  1er  mois,  12  octobre) 
à  prendre  la  présidence.  Le  petit  discours  qu'il  crut  devoir  pronon- 


380  MINÉE   ET  SON  ÉPISCOPAT 

cer,  pour  excuser  son  absence  des  précédentes  séances,  est  assez 
confus;  la  phrase  la  plus  claire  est  celle  où  il  dit  que  «  ce  qui  l'a 
fait  accepter,  c'est  la  crainte,  accablante  pour  un  bon  citoyen,  de 
passer  pour  suspect,  quand  on  est  dévoué  au  salut  de  la  patrie  l.  » 
L'aveu,  je  n'en  doute  pas,  était  sincère,  mais,  pour  être  sincère,  il 
n'en  était  que  plus  triste  ;  sauf  quelques  misérables  qui  faisaient  le 
mal  par  goût,  par  convoitise  ou  par  haine,  la  plupart  de  ceux  qui 
aidaient  ces  misérables  à  le  faire  ne  cédaient,  eux  aussi,  qu'à  la 
«  crainte  accablante  de  passer  pour  suspects.  » 

Minée,  en  effet,  n'était  point  méchant,  et  il  avait  donné,  dans  les 
mêmes  jours,  une  preuve  de  son  humanité  ;  il  ne  faut  pas  négliger 
cette  occasion  de  le  louer,  la  seule  que  j'aie  encore  rencontrée. 

Il  y  avait  alors  à  Nantes  une  centaine  de  prêtres  sexagénaires  ou 
infirmes  qui  s'étaient  prévalu  de  leur  âge  ou  de  leur  mauvaise 
santé  pour  demeurer  en  France,  ainsi  que  les  y  autorisait  la  loi 
sur  la  déportation.  Ils  s'étaient  fiés  aux  promesses  qu'on  leur  avait 
faites  de  leur  assurer  un  sort  convenable  dans  une  maison  com- 
mune. Privés  arbitrairement  de  leur  liberté,  dès  avant  le  vote  delà 
loi  sur  la  déportation,  on  les  avait  depuis  traînés  de  prison  en 
prison  ;  on  leur  avait  refusé  le  nécessaire,  et,  pendant  les  grandes 
chaleurs,  on  les  avait  entassés  dans  un  navire  sur  la  Loire,  où  le 
défaut  d'espace  les  avait  fait  cruellement  souffrir.  Sur  la  demande 
de  Soulastre,  vicaire  épiscopal,  devenu  officier  de  la  Municipalité, 
on  les  avait  enfermés  dans  un  petit  couvent,  où  ils  souffraient  un 
peu  moins  que  sur  le  navire.  A  la  nouvelle  que  le  Département 
songeait  à  les  remettre  sur  un  navire,  ils  lui  firent  parvenir  une 
lettre  déchirante,  quoique  empreinte  de  la  plus  noble  résignation, 
dans  laquelle  ils  demandaient  qu'on  les  laissât  là  où  ils  étaient. 
Minée  renvoya  cette  lettre  à  la  Municipalité,  avec  une  annotation 
timidement  favorable  a. 

Les  Administrations  se  souciaient  si  peu  de  former  des  prêtres 
constitutionnels  qu'elles  supprimaient  le  Séminaire.  «  Le  Conseil  de 
Département,  considérant  que  le  Séminaire  est  sans  élèves,  qu'il 
n'y  a  que  des  professeurs  et  quelques  réfugiés,  qui  peuvent  facile- 
ment être  placés  ailleurs,  »  arrêtait,  le  25  septembre  1793,  que  la 
maison  qu'il  occupait  serait  mise  à  la  disposition  du  directeur  des 


1  Reg.  de  la  Commiss.  dép.,  f<>  82. 

2  Voir  Les  Noyades  de  Nantes,  p.  140  et  148. 


MINÉE   ET   SON  KPISCOPAT  381 

hôpitaux  militaires.  Le  District,  le  28  septembre,  arrêtait  de  son 
côté  que  le  Séminaire  «  devant  être  considéré  comme  supprimé,  » 
les  vases  sacrés,  qui  étaient  à  l'usage  dos  directeurs  et  qui  avaient 
été  déposés  à  L'église  Saint-Pierre,  devaient  être  envoyés  à  la 
Monnaie  *. 

Carrier  venait  de  s'établir  à  Nantes  (19  octobre),  qu'il  n'avait 
fait  que  traverser  auparavant,  et  les  représentants  qui  l'avaient 
précédé  dans  cette  ville  y  avaient  organisé  tous  les  instruments  de 
la  Terreur,  en  même  temps  qu'ils  avaient  réduit  à  l'impuissance 
tous  les  nommes  de  quelque  valeur,  soupçonnés  de  pouvoir  exercer, 
dans  le  sens  de  la  résistance,  une  action  sur  l'opinion  de  leurs 
concitoyens.  Le  Comité  révolutionnaire  était  entré  en  fonctions, 
et  le  club  girondin  de  la  Halle  avait  été  fermé. 

Pour  montrer  son  mépris  de  tous  les  cultes,  le  Comité  révolu- 
tionnaire faisait  mettre  en  jugement  le  curé  constitutionnel  de 
Sâint-Similien,  Lebreton  de  Gaubert,  coupable  de  s'être  présenté 
dans  la  salle  de  ses  séances  «  revêtu  de  quelques  débris  de  la 
livrée  sacerdotale2.» 

Minée  continuait  néanmoins  de  toucher  son  traitement  d'évêque s, 
mais  il  est  vraisemblable  que,  dans  le  monde  où  il  vivait,  cette 
dignité  commençait  à  lui  peser.  Le  25  brumaire  an  II,  —  15  nov. 
1793,  le  Conseil  de  Département  tient  une  séance  solennelle,  à 
laquelle  assistent  les  représentants  et  les  délégués  de  tous  les  corps 
constitués  :  «  Citoyens,  —  dit-il  à  l'Assemblée,  —  l'évêque  de  Paris 
a  donné  un  grand  exemple,  en  abdiquant,  avec  tout  son  clergé,  les 
fonctions  ecclésiastiques  dans  le  sein  de  la  Convention  nationale.  Il 
y  a  longtemps  que  je  professe  les  mêmes  principes  qui  ont  porté  cet 
évêque  à  faire  cette  démarche  civique.  Les  circonstances  seules  et 
l'amour  du  bien  public  m'ont  empêché  d'agir  en  conformité,  et 
même  de  le  devancer,  malgré  l'ardent  désir  que  j'en  avais,  mais  la 
raison,  la  philosophie  et  la  vérité  doivent  avoir  leur  tour,  et  je 
déclare  formellement  abdiquer  le  sacerdoce  et  l'épiscopat,  et 
renoncer  pour  toujours  aux  titres  et  fonctions  que  je  tenais  d'eux 
et  que  je  remplissais.  »  A  l'appui  de  son  abdication,  il  dépose  un 
dossier  volumineux,  dont  les   pièces  sont   énumérées   au  procès - 


1  Conseil  deDép.,  f»  56. —  Distr.de  Nantes,  Domaines  nationaux,  21  octobre  1793. 

2  Registre  du  Comité  révolut.  de  Nantes,  15  brumaire  an  II,  5   nov.  1793.  (Arcb. 
du  greffe.) 

3  Règlement  du  traitement  de  Minée.  Dép.  L,  5  floréal  an  II,  fa  163. 


382  MINÉE   ET   SON   ÉPISCOPAT 

verbal,  et  qui  comprend  même  son  acte  de  baptême,  en  date  du 
4  septembre  1738,  et  ses  lettres  de  clerc  tonsuré,  en  date  du  24  dé- 
cembre 1768. 

Les  membres  du  Conseil  et  les  représentants  du  peuple,  présents 
à  la  séance,  applaudirent  «  au  généreux  dévouement  du  prési- 
dent l.  » 

Le  lendemain,  26  brumaire,  les  sans-culottes  de  Nantes  étaient  en 
liesse.  La  Société  Vincent-la-Montagne,  grossie  d'un  grand  nombre 
de  girondins  du  club  de  la  Halle  empressés  de  se  ranger  du  côté 
du  plus  fort,  était  devenue  trop  nombreuse  pour  siéger  commodé- 
ment dans  la  petite  église  Saint-Vincent,  et,  ayant  obtenu  que  l'on 
mît  à  sa  disposition  l'église  Sainte-Croix,  elle  devait  ce  soir-là 
inaugurer  solennellement  son  nouveau  local. 

Le  procès-verbal  de  cette  séance,  où  l'on  enterra,  on  peut  le 
dire,  le  culte  constitutionnel,  a  été  imprimé  en  une  brochure  in-4°, 
contenant  huit  grandes  pages  de  petit  texte  2.  Bien  que  je  l'aie  sous 
les  yeux,  j'ai  besoin,  pour  croire  à  son  authenticité,  de  me  rap- 
peler qu'il  a  été  donné  aux  Jacobins  de  franchir  les  limites  con- 
nues de  la  sottise,  de  la  perversité  et  de  la  mauvaise  foi.  Chaque 
ligne  contient  un  blasphème  ou  un  outrage,  et  comme,  d'après  ce 
procès-verbal,  les  assistants  «  avaient  manifesté  le  désir  de  voir 
exterminer  le  dernier  des  prêtres,  »  il  est  permis  de  ne  pas  regarder 
comme  l'effet  d'une  coïncidence  fortuite  la  première  noyade,  qui 
eut  lieu  la  nuit  suivante,  et  dans  laquelle  périrent  les  quatre-vingt- 
dix  malheureux  prêtres  âgés  et  infirmes,  auxquels  Minée  lui-même 
s'était  intéressé. 

«  Accompagnée  de  tous  les  corps  administratifs,  et  de  ses  frères 
d'armes,  de  tous  les  bons  sans-culottes  de  Nantes,  elle  (la  Société 
de  Yincent-la-Montagne)  fit,  au  son  d'une  musique  guerrière  et 
patriotique,  une  entrée  solennelle  dans  un  local  qu'on  appelait 
église  -,  le  jour  où  elle  purifia,  par  sa  présence,  le  temple  de  la 
folie  et  la  chaire  du  mensonge,  ce  jour  sera  à  jamais  une  époque 
mémorable  de  l'hommage  que  le  peuple  nantais  rendit  à  la  raison 
et  à  la  vérité.  » 
«  La  séance  a  été  ouverte  par  le  président  Orhont 3  qui  renonce 


1  Commis,  dép  ,  25  brum.  an  II,  f°  125  et  suiv. 

N  antes,  de  l'imprim.  constitut.   du    citoyen  P. -F.  Hérault,  vis-à-vis  la  Bourse, 
n°  11.  (Collection  de  M.  H.  Lemeignen.) 

3  Ancien  vicaire  de  Saint-Fiacre,  qui  était  devenu  curé  constitutionnel  de  la  même 
paroisse. 


MINÉE   ET   SON  ÉPISCOPAT  383 

au  métier  de  prêtre  (Mi  présence  de  tous  les  corps  administratifs; 
l'Assemblée  croit  entrevoir  peu  de  franchise  et  de  sincérité  dans  la 
confession  d'Orhont,  et  témoigne  son  improbation  par  des  mur- 
mures. Le  représentant  Carrier  monte  à  la  tribune,  il  s'élève  avec 
le  sujet  qu'il  traite.  Il  démontre  que  tous  les  maux  qui  infectent  la 
race  humaine  sont  sortis  du  trône  et  de  l'autel.  Son  indignation  ne 
peut  se  contenir...  Il  ne  voit  dans  le  fond  et  dans  la  forme  des  céré- 
monies des  cultes  que  des  mômeries  absurdes,  faites  pour  acha- 
lander  leur  boutique  et  faire  valoir  le  métier.  Cependant  il  dis- 
tingue dans  le  nombre  des  prêtres  quelques  philosophes  qui  ne  se 
sont  associés  aux  prêtres  que  pour  étudier  à  fond  leurs  crimes,  et 
les  révéler  au  peuple  ;  ceux-là,  dit-il,  ne  sont  plus  prêtres,  ils 
sont  devenus  citoyens.  Il  fait  l'éloge  du  brave  Minée,  ci-devant 
évèque  constitutionnel,  qui  vient  d'abjurer,  au  sein  du  Départe- 
ment qu'il  préside,  les  erreurs  et  les  impostures  sacerdotales.  Car- 
rier est  souvent  interrompu  par  des  applaudissements  réitérés  ;  il 
descend  de  la  tribune,  et  va  se  placer  auprès  du  président,  sur  son 
invitation,  au  son  des  cantiques  patriotiques  qui  se  font  entendre 
de  toutes  parts  :  la  musique  ajoute  à  l'enthousiasme  et  chacun 
manifeste  son  désir  de  voir  exterminer  le  dernier  des  prêtres. 

«  Minée,  jusque-là  évèque  de  Nantes,  fait  une  abdication  de  son 
épiscopat  ;  il  rougit  d'avoir  manié  si  longtemps  les  hochets  frivoles 
de  la  superstition  et  du  mensonge...  La  Société  couvre  d'applaudis- 
sements ce  citoyen  régénéré,  et  arrête  l'impression  de  son  dis- 
cours. » 

Plusieurs  prêtres  viennent  ensuite  à  la  file  déposer  leurs  lettres 
de  prêtrise.  Quelques  citoyens  enchérissent  encore  sur  les  violences 
proférées,  et,  parmi  ces  derniers,  se  distingue  l'un  de  ces  nom- 
breux commissaires  dont  les  comités  de  la  Convention  inondaient 
la  province.  Ce  commissaire,  nommé  Bouquet *,  est  entraîné,  dans 
son  délire,  à  mettre  sur  le  compte  du  clergé  catholique  les  horreurs 
du  siège  de  Jérusalem  (!).  Enfin,  «  sur  sa  motion,  par  un  mouve- 
ment spontané,  »  (sic)  la  Société  jure  de  ne  reconnaître  d'autre 
culte  que  celui  de  la  liberté  et  de  l'égalité,  et  approuve  le  procès- 
verbal  rédigé  par  Bouquet,  dont  lecture  a  été  donnée  avant  de  se 
séparer. 


1  Ce  Bouquet  est  l'auteur  d'une  lettre  abominable,  sur  la  noyade  des  90  prêtres, 
adressée  à  la  Société  populaire  de  Reims.  V.  La  Justice  révolutionnaire,  Berriat 
Sai ut-Prix.  Paris,  Lévy,  1870,  p.  64. 


384  MINÉE   ET    SON   ÉPISCOPAT 

Le  discours  de  Minée,  imprimé  en  appendice,  est  assez  long-,  il  y 
développe  cette  idée  que  depuis  longtemps  il  pratiquait  la  morale 
montagnarde,  mais  qu'  «  il  a  dû  ménager  les  organes  affaiblis  d'un 
peuple  enveloppé,  depuis  tant  de  siècles,  des  plus  épaisses  ténèbres, 
le  préparer  de  loin  à  soutenir  l'éclat  du  rayon  étincelant  que,  pour 
l'illuminer  à  jamais,  frères,  votre  Société  renommée  a  fait  jaillir 
sur  lui,  du  sommet  de  la  Sainte  Montagne.  » 

Tel  était  l'empire  que  la  Terreur  exerçait  alors,  qu'elle  amenait 
les  gens  à  cette  extrémité,  vraiment  invraisemblable,  de  reconnaître 
publiquement  qu'ils  avaient  été  des  bypocrites  ! 


L'épiscopat  de  Minée  avait  pris  fin,  et  probablement  aussi  la  car- 
rière ecclésiastique  de  la  plupart  de  ses  collaborateurs,  car  on  ne 
trouve  plus  dans  les  documents  contemporains  d'autres  mentions 
les  concernant  que  celles  du  paiement  plus  ou  moins  régulier  de 
leurs  pensions  en  qualité  d'anciens  curés  ou  de  prêtres  abdicataires, 
cette  nouvelle  apostasie  ayant  été  jugée  digne  par  la  Convention 
de  procurer  des  avantages  particuliers  * .  Le  nombre  de  ces  abdica- 
tions fut,  relativement  à  celui  des  prestations  de  serment,  extrême- 
ment restreint  ;  il  est  toutefois  assez  difficile  de  s'en  rendre  un 
compte  exact,  parce  que  toutes  les  autorités  constituées,  jusqu'aux 
moindres  municipalités  rurales,  avaient  reçu  mission  de  les  enre- 
gistrer2. 

Minée  continua  de  présider  le  conseil  de  Département  jusqu'au 
jour  où  Carrier  appela  au  Directoire  de  la  même  administration  ce 
membre  «  connu  par  son  civisme  et  son  zèle  brûlant  pour  la  chose 
publique  3.  » 

C'était  le  moment  des  grandes  noyades  et  des  fusillades  en  masse. 
Ces  horreurs  n'avaient  pu  faire  perdre  à  Minée  le  souci  des 
intérêts  de  sa  petite  fortune  :  le  28  frimaire,  il  s'était  fait  délivrer 
par  le  conseil  de  Département  une  concession  de  mines  de  houille, 
dans  la  commune  de  Bouvron,  spéculation  absolument  chimérique, 


i  Décret  du  2  frimaire  an  II.  Duverg.,  Coll.  de  lois,  VI,  292. 

2  Décret  du  23  brumaire  an  II.  Eod.,  VI,  283. 

3  6  nivôse  an  II.  26  décembre  1793. 


MINÉE   ET   SON  ÉPISCOPAT  385 

du  reste  \  mais  dont  la  préoccupation  en  un  pareil  moment  est  un 
trait  de  ce  caractère  piteux  et  misérable. 

Pendant  que  Carrier  et  le  comité  révolutionnaire  ensanglantaient 
et  pillaient  la  ville  de  Nantes,  Minée  expédiait  au  Département  les 
petites  affaires  courantes,  et  dans  tous  les  procès-verbaux  des 
séances  auxquelles  il  assista,  on  ne  trouverait  pas  une  ligne  d'où 
l'on  pût  inférer  que  la  ville  ne  jouissait  pas  du  calme  et  de  la  pros- 
périté. 

Lors  du  procès  de  Carrier,  Minée  se  fit  son  accusateur,  mais  son 
défaut  de  mémoire,  ses  contradictions  enlevèrent  toute  autorité  à 
son  accusation.  J'ai  eu  entre  les  mains  plusieurs  des  lettres  qu'il 
écrivit  à  ses  collègues  du  Département  pendant  le  procès  ;  aucune 
ne  présente  le  moindre  intérêt  :  le  seul  sentiment  qu'il  exprime  est 
celui  de  la  peur  de  se  voir  incriminé  comme  complice. 

Le  mot  d'Erasme  sur  la  Réforme  :  «  Cela  finira  par  des  mariages,» 
s'appliqua  dans  une  certaine  mesure  au  schisme  constitutionnel. 
Plusieurs  des  ecclésiastiques  qui  avaient  abdiqué  la  prêtrise  se 
marièrent,  et  le  premier  qui  donna  ce  scandale  fut  Darbefeuille, 
l'un  des  vicaires  épiscopaux.  Il  avait,  en  abdiquant  devant  le  con- 
seil de  Département,  annoncé  son  prochain  mariage,  et,  peu  de 
jours  après,  il  présentait  à  Carrier  sa  jeune  épouse,  ci-devant 
noble  2.  Le  nombre  de  ceux  qui  l'imitèrent  fut  en  définitive  assez 
restreint. 

Les  prêtres  constitutionnels  eurent  les  fortunes  les  plus  diverses. 
Plusieurs  devinrent  instituteurs,  quelques-uns  entrèrent  dans  les 
bureaux  des  administrations.  On  en  retrouve  un  occupant  les  fonc- 
tions de  concierge  de  la  prison  de  Blain.  D'autres  furent  mis  en  arres- 
tation et  moururent  en  prison  à  Nantes  :  parmi  ceux-là,  les  plus  connus 
sont  Soulastre  et  Lebreton  de  Gaubert.  Soulastre  avait  abdiqué  la 
prêtrise,  et  bien  qu'il  eût  rappelé  dans  une  pétition  qu'il  était  fils 
du  portier  de  l'évêque  de  Rennes,  et  nullement  noble,  qu'il  avait 
été  juge  de  paix  et  membre  du  district  et  d'une  municipalité,  il  n'en 
mourut  pas  moins  auSanitat3.  Trois  anciens  religieux,  devenus 
curés  assermentés,  furent  compris  au  nombre  des  cent  trente-deux 


1  V.  Reg.  du   Conseil  de  Dép.    28  frimaire  an  II,  f°  166.  Dép.   27  ventôse  an  II, 
f<>104. 

2  Reg.  Cons.  de  Dép.  29  brumaire  et  4  frimaire  an  II,  f°s  130  et  138. 

3  Sa  requête  du  27  germinal  an  II.  — Mort  au  Sanitat  le  20  prairial  an  II.  Émigrés, 
vol.  6,  21  prairial  an  II. 


386  MINÉE   ET   SON  ÉPISGOPAT 

Nantais,  et  deux  de  ceux-là  moururent  de  misère  avant  d'arriver 
à  Paris.  Il  y  en  eut  beaucoup  qui  n'attendirent  pas  le  rétablissement 
du  culte  pour  rétracter  leur  serment  ;  et  s'ètant  joints  à  leurs  anciens 
confrères  pour  évangèliser  secrètement  les  campagnes,  ils  furent 
atteints  par  la  législation  de  fructidor  an  V.  Ces  lois  rallumè- 
rent la  persécution  religieuse  dans  notre  région,  d'une  manière 
d'autant  plus  sensible  que  le  culte  catholique,  ouvertement  toléré 
s'était,  autant  que  le  permettait  la  rareté  des  prêtres,  spontanément 
rétabli  dans  la  plupart  des  paroisses  du  diocèse.  Sans  parler  des 
arrêtés  bien  connus  que  la  Convention  approuva  le  8  floréal  an  III, 
—  27  avril  1795  *,  les  représentants  Guezno  et  Guermeur  en  avaient 
publié  un,  le  6  germinal  an  III,  —  23  mars  1795,  dont  les  articles 
1er  et  4  étaient  ainsi  conçus  :  Art.  1er.  «  Tous  les  ministres  détenus, 
pour  la  seule  cause  du  refus  de  serment,  ou  de  l'omission  du  ser- 
ment que  prescrivait  la  ci-devant  Constitution  civile,  seront  sur  le- 
champ  mis  en  liberté,  à  la  diligence  des  agents  nationaux.  »  Art.  4. 
«  Ceux  qui  seront  remis  en  liberté,  de  même  que  ceux  qui,  s'étant 
tenus  cachés,  se  représenteront,  seront  tenus  d'indiquer  les  lieux 
où  ils  voudront  se  retirer  pour  y  vivre  paisibles 2.  » 

Une  lettre  du  commissaire  du  directoire  prés  l'administration  du 
département  de  la  Loire  à  un  prêtre  assermenté  qui,  tombé  dans  le 
besoin,  demandait  une  place  de  vicaire  dans  l'une  des  paroisses  de 
Nantes,  montre  bien  quelle  était,  avant  le  coup  d'Etat  de  fructidor, 
l'attitude  des  autorités  à  l'égard  du  clergé  :  «  Yous  me  permettrez 
de  vous  observer  que,  dans  les  principes  de  notre  Constitution,  qui 
sont  ceux  de  l'éternelle  raison,  on  ne  parle  plus  ce  langage.  La  loi 
ne  reconnaît  plus  ni  curé  ni  vicaire  ;  il  n'y  a  plus  de  culte  domi- 
nant et  salarié  ;  s'il  vous  convient  de  venir  à  Nantes  exercer  le 
culte  catholique,  en  vous  conformant  aux  lois  sur  la  matière,  je 
n'ai  ni  à  vous  le  défendre  ni  à  vous  le  permettre  3.  » 

Au  milieu  de  la  renaissance  du  culte  proscrit,  il  n'y  avait  pas 
de  place  pour  les  rares  ecclésiastiques  qui  essayèrent  de  persévérer 
dans  le  schisme,  en  se  ralliant  autour  de  Lecoz,  ancien  évêque 
constitutionnel  d'Ille-et-Yilaine.  L'action  de  ces  prêtres  se  mani- 
festa, surtout  après  fructidor,  par  des  dénonciations  contre  leurs 
rivaux  retombés  sous  l'application  de  lois  persécutrices. 


1  Duverg.  Coll.  de  lois,  VIII,  97. 

2  Reg.  du  Départ.  5  prairial  an  III,  f°  72. 

3  Corresp.  du  Commissaire  du  Dir.  exécut.  2e  complémentaire  an  IV,  18  septem- 
bre 1796. 


MINÉE   ET   SON   ÉPISCOPAT  387 

Au  lendemain  du  Concordat,  parmi  les  pasteurs  légitimement 
investis  de  paroisses,  on  \it  figurer,  pour  un  contingent  très  nota- 
Lie,  les  anciens  prêtres  assermentés  qui  s'étaient  rétractés.  Napo- 
léon  exigea  même  qu'un  ancien  moine,  qui  avait  poussé  l'apostasie 
jusqu'à  l'abdication,  devînt  chanoine  delà  cathédrale  de  Nantes, 
lors  de  la  reconstitution  des  chapitres. 

.Minée  ne  revint  pas  à  Nantes  après  le  procès  de  Carrier.  Dans 
une  lettre  à  ses  anciens  collègues  du  Département,  postérieure  de 
quelques  mois  à  la  fin  du  procès,  il  fait  connaître  qu'il  possède  une 
petite  maison  à  Saint-Denis,  et  qu'il  compte  s'y  fixer.  La  date  de 
son  mariage  est  inconnue,  mais  le  fait  n'est  pas  douteux.  Il  alla 
plus  tard  s'établir  à  Paris  ;  son  acte  de  décès,  inscrit  sur  les 
registres  du  XIIe  arrondissement,  le  26  février  1808,  le  qualifie  pro- 
priétaire et  pensionnaire  ecclésiastique  ' . 

Alfred  L allié. 


1  Biographie  bretonne,  t.  II,  p.  180.   —  Tresvaux,   La  persécution  relig.  en  Bre- 
tagne, t   II,  p.  273. 


CORRESPONDANCE  COMMERCIALE 

DE  ION  COUSIN  SAINT-AMOUR,  BOULONNOIS 

(1766-1792)* 


Ce  qui  précède  est  imprimé.  J.  Quonet  voulait  couper  lestement 
l'herbe  sous  le  pied  à  la  femme  de  son  bien-aimè  bienfaiteur,  et  il 
ne  voyait  aucun  inconvénient  à  vanter  à  tous  les  anciens  clients  sa 
propre,  son  extrême  délicatesse.  Mais  ce  qui  va  suivre  est  un  peu 
plus  aventureux  :  Enlever  les  clients  de  la  maison  à  l'épouse  d'un 
ami  dont  on  pleure  la  perte  avec  la  douleur  la  plus  amère,  cela  se 
fait  gaillardement  ;  mais  acheter  ses  courtiers  et  commissionnaires, 
cela  n'était  pas  usité.  Aussi  Quonet  ne  le  dit-il  qu'avec  précaution 
aux  gens  auxquels  il  tient  particulièrement,  et  il  l'écrit  de  sa 
main,  de  cette  belle  et  banale  écriture  anglaise,  qui  indique  géné- 
ralement, dit-on,  un  homme  capable  d'aller  aisément...  au  delà  des 
préjugés.  J'ai  cherché  à  savoir  ce  que  ce  J.  Quonet  était  devenu 
pendant  la  Révolution.  On  n'a  pas  pu  m'affirmer  qu'il  avait  été  le 
premier  à  crier,  à  La  Rochelle  :  Vive  la  République  !  mais  je  suis 
sûr  qu'il  n'a  pas  été  guillotiné,  au  contraire. 

Voici  donc  le  dernier  trait  qu'il  donna,  de  sa  main  candide,  à 
cette  lettre  admirable. 


P.-S.  J'ai  été  dans  l'obligation  de  me  servir  de  l'imprimerie  pour  vous 
faire  part  de  cet  avis,  étant  intéressant  pour  moi  de  le  faire  avec  toute  la 
célérité  possible. 

Nos  eaudevie  sont  tombée  à  100  it  les  32  veltes.  mes  liaisons  particu- 
lière avec   les  Courtiers  de   navires,    et  notamment  avec  ceux    à   qui 


*  Voir  la  livraison  d'octobre  1883. 


CORRESPONDANCE   DE   MON  COUSIN  SAINT-AMOUR  389 

sadressent  les  Capitaines  hollandais  m'assurent  de  la  préférence  dans  les 
aiïretemens  de  navires  qui  sont  ici  très  rares,  il  est  aussi  bon  de  vous 
observer  que  pour  les  achats  de  vin  je  m'adresserai  au  Courtier  dont 
M.  Despouy  ce  servait  ;  son  attachement  pour  moi,  me  procurera  la  préfe- 
rance  dans  ses  achats,  et  pour  y  pouvoir  mieux  compter  je  viens  de  m'en 
assurer  par  une  gratification  que  je  lui  alourai,  il  est  important  que  ce  cy 
reste  sous  le  secret  ce  qui  fait  que  je  comte  sur  votre  discrétion. 

Obligés  moi  de  presanter  mes  civilités  aux  denomés  cy  après  en  leur 
lésant  part  du  prix  de  l'eaudevie,  ainsi  que  de  mon  accord  avec  le  cour- 
tier de  vin,  mais  auparavant  assurés  vous  bien  je  vous  prie  qu'il  n'en 
feront  pas  m'ention  par  leur  correspondance  : 

A  Messieurs 
Lafoirez  St-Amour 
L.  Leporcq  de  Belvalle 
Au"".  Brûlé. 


Cette  année  1778  n'est  pas  fructueuse  pour  du  Riez  Lafoirez  ; 
ses  correspondants  de  la  province  Boulonnoise,  et  notamment  un 
M.  Laurent  Isaac,  de  Calais,  lui  écrivent  qu'on  n'a  jamais  bu 
aussi  peu  d'eau-de-vie  qu'en  ce  temps-ci  ;  il  n'en  sait  pas  la 
cause...  ni  moi  non  plus. 

Avec  l'année  1779  commencent  les  grandes  années,  celles  où  le 
commerce  du  cousin  prend  une  notable  extension.  C'est  un  amas 
de  lettres.  Le  commerce  de  vin  et  de  liqueur  devait  alors  être  très 
prospère,  et  je  trouve  dans  ces  lettres  le  nom  de  beaucoup  de  négo- 
ciants qui  s'occupent  de  cette  partie-là,  à  Boulogne  :  Lonquety,  Mala- 
hieude,  Allan,  Gucheval,  et  Laurent  Isaac  qui  lui  envoie  souvent  de 
l'argent  par  le  conducteur  d'une  voiture  publique  nommé 
Garabat.  Là-dessus,  nous  pouvons  remarquer  que  l'usage  des 
lettres  de  change  n'est  pas  général  et  que  quand  les  correspondants 
ne  demeurent  pas  dans  des  villes  trop  éloignées,  on  leur  envoie  de 
gros  sacs  d'argent  ou  d'or. 

Mais  c'est  Dom.  Deurbroucq  et  fils  qui  est  le  plus  fréquent  cor- 
respondant, et  c'est  sur  le  thé  que  se  porte  le  grand  commerce  :  thé 
vert  supérieur  qui  vaut  environ  4  livres  12  sols,  la  livre  ;  thé  vert 
bénéficié  coûtant  un  sol  ou  deux  moins  cher  ;  thé  Hayssen-Skin, 
environ  5  livres  ;  thé  Camphou,  environ  50  sols,  et  thé  Bouy,  à  peu 
près  40  sols. 

Ce  prix  est  celui  d'achat  en  gros  à  Lorient,  qui  est,  avec  Ams- 
terdam et  Copenhague,  le  grand  marché  du  thé  ;  il  faut  y  ajouter 
beaucoup  de   frais  accessoires,   10   livres   par  ballot  pour  peser, 

T.   II.   —  NOVEMBRE    1883  26 


390  CORRESPONDANCE   COMMERCIALE 

corder,  emballer,  plomber,  6  1/2  pour  droits  fiscaux  et  8  sols  par 
livre  pour  acquit,  plus  2  °/0  de  commission  à  Dom.  Deurbroucq,  et 
1  %  pour  le  droit  des  pauvres. 

Ce  droit  n'est  oublié  dans  aucune  des  factures,  c'est  le  vieil  usage 
chrétien.  Le  négociant  breton  y  est  fidèle  et,  aussi,  toutes  ses  fac- 
tures commencent  par  ces  mots,  qui  sentent  l'homme  fier  de  sa  pro- 
bité :  Laus  Deo.  C'est  également  l'antique  usage. 

Il  y  a  souvent  de  grands  débats  sur  le  taux  de  l'escompte  fait  par 
le  vendeur  :  il  varie  de  5  à  10  %,  à  deux  usances. 

L'achat  fait,  la  grosse  difficulté  commence.  Il  s'agit  de  trouver 
une  charrette  qui  conduise  les  caisses  de  thé  de  L  orient  à  Bou- 
logne. On  n'en  rencontre  pas  aisément.  Les  charretiers  ne  veulent 
pas  aller  jusque-là,  parce  qu'on  ne  trouve  pas  de  chargement  pour 
le  retour  et  parce  qu'ils  ont  l'habitude  de  ne  pousser  que  jusqu'à 
Versailles.  A  la  longue,  il  s'en  présente.  Je  pourrais  essayer  de  faire 
passer  à  la  postérité  le  nom  de  ces  hardis  Bretons.  Je  me  contente 
de  dire  qu'ils  demandent  de  12  à  17  francs  pour  chaque  centaine  de 
livres  pesant,  chargées  sur  leur  charrette,  et  de  30  à  38  jours  pour 
faire  le  chemin  de  Nantes  à  Boulogne. 

Les  lettres  de  Dom.  Deurbroucq  ne  sont  pleines  que  des  inquié- 
tudes causées  par  le  retard  des  navires  de  la  Compagnie  des  Indes, 
qui  ont  été  en  Chine  chercher  leur  chargement.  En  1779,  le  Fitz- 
James  est  arrivé  sans  encombre.  Le  Pondiclièry  est  attendu  en  mars  ; 
il  n'arrive  pas.  On  expédie,  de  Brest,  deux  vaisseaux  et  deux  fré- 
gates à  la  découverte.  Il  arrive  le  24  avril.  On  attend  encore  quatre 
autres  vaisseaux  de  Chine.  Le  Duguesclin  est  au  Cap  de  Bonne- 
Espérance,  avec  250  milliers  de  thé,  et  on  espère  qu'il  pourra  navi- 
guer sous  la  protection  des  frégates  espagnoles  venant  de  Manille.  Le 
Triton  est  à  l'Ile-de-France,  bloqué  jusqu'au  printemps  prochain, 
époque  à  laquelle  il  a  chance  de  rencontrer  un  convoi  français. 
Des  deux  autres  on  n'a  pas  de  nouvelles  et  l'on  suppose  qu'on 
n'aura  pas  d'arrivage   de  thé  en  1780  ;  fructus  belli! 

L'année  1780  ne  présente  qu'un  incident,  non  pas  romanesque, 
car,  encore  une  fois,  il  n'y  a  rien  de  romanesque  ici  :  je  suis  pas  à 
pas  la  vie  commerciale  d'un  négociant  de  la  fin  de  l'Ancien  Régime. 
M.  La  Foirez  avait  hésité  entre  quelques-uns  des  40  banquiers  de 
Paris  (car  ils  étaient  40,  et  quelques-uns  d'entre  eux  ont  laissé 
leurs  noms  dans  l'histoire  de  la  Révolution,  dans  l'histoire  de 
Paris,  Gallet  de  Santerre,  —  qu'on  ne  confonde  pas  avec  le  bras- 
seiiri  _  Le  Couteulx,  Perregaux,  de  Boistandry,  Rougemont,  Mallet, 


DE    MON   COrSIN   SAINT-AMOUR  391 

de  Lessert,  Bocher,  Van  den  Yver).  Il  avait  fixé  définitivement  ses 
relations  avec  Perrouteau  et  Sellonf.  Le  1er  juillet  Jean-Pierre  Per- 
routeau  lui  annonce,  par  lettre  moulée,  que  la  société  qu'il  avait 
fondée  avec  Sellonf  est  «  dissolue,  »  et  lui  demande  la  continua- 
tion de  son  estime  et  amitié,  pour  la  nouvelle  société  qu'il  va 
former  avec  Jacques  Delon,  «  demeurant  rue  Montmartre,  près  de 
l'Egout.  »  Celui-ci  fait  la  même  demande.  Sellonf  ne  reste  pas  en 
arrière.  Il  lui  offre,  en  plus,  le  témoignage  de  sa  reconnaissance  -,  et 
tous  trois  assurent  qu'ils  continueront,  comme  par  le  passé,  à 
s'occuper  de  la  besogne  des  banquiers  :  commissions,  ventes  et 
achats  des  effets  royaux,  contrats,  recettes  de  rentes,  matières  d*or 
et  d'argent,  diamants,  safran,  etc.  Sellonf  l'emporte.  Toutefois, 
en  1781,  je  vois  que  du  Riez  lui  fait  quelques  infidélités  en  faveur 
de  Gallet  de  Santerre  et  de  veuve  Tassin  et  fils. 

En  cette  même  année,  J.  Quonet  reparaît  pour  uninstant.il 
est  convaincu  que  son  éloquence  est  égale  à  son  extrême  délicatesse. 
Il  a,  si  j'en  juge  d'après  son  style  et  son  écriture,  cette  suffisance 
à  la  fois  courtisan esque  et  hardie,  cette  faconde  intarissable, 
menteuse,  affirmative,  étourdissante  et  effrontée,  qu'il  croit  irré- 
sistible. Il  est  venu  faire  un  voyage  d'affaires  dans  le  Nord 
de  la  France,  ne  doutant  pas  qu'il  n'éblouisse  aisément  ces 
Flamands  endormis,  ces  Artésiens  méfiants,  ces  Picards  présomp- 
tueux. 

Il  a  vu  M.  du  Riez  et  les  autres  gros  négociants  de  Boulogne. 
Aussitôt  de  retour  à  Bordeaux,  il  écrit  une  longue  lettre,  où  il 
assure  Joseph-Antoine  de  son  inviolable  attachement,  de  son  embi- 
tion  à  le  servir,  et  où  il  lui  donne  les  plus  amples  renseignements 
sur  la  situation  vinicole  :  L'année  80  a  été  mauvaise,  l'année  81  sera 
bonne.  Iljure  qu'il  sait  ce  qui  convient  aux  négociants  de  Boulogne, 
mieux  qu'eux-mêmes.  Ce  qu'il  leur  faut,  ce  sont  des  vins  blancs  de 
Langoiran,  Tourne,  Tabanac,  Beaurech,  Paillet,  Rions  et  Cadillac. 
«  Ils  auront  du  corps,  peu  de  douceur,  mais  cependant  un  peu 
d'agrément.  »  L'eau-de-vie  vaut  70  tt  les  32  veltes. 

Après  cette  lettre,  Jovite  Quonet  retombe  dans  les  abîmes  de 
l'oubli. 

La  guerre  fait  le  plus  grand  tort  au  commerce  de  thé.  Cette 
«  feuille  »  devient  rare.  Les  provisions  n'ont  pas  été  renouvelées. 
A  Gothembourg,  à  Copenhague,  en  Suède,  elle  a  été  poussée  vive- 
ment. Le  thé  Bouy  y  a  valu  33  sols  la  livre.  Il  vaut  toujours,  en 
France,  le  double  du  prix  de  Hollande.  En  effet,  la  livre  qui  valait 


392  CORRESPONDANCE   COMMERCIALE 

40  sols  les  années  précédentes,  et  45  sols  encore  au  commencement 
de  cette  année,  vaut,  en  novembre,  60  sols  sans  escompte,  ce  qui  la 
met  à  67  sols.  Dom.  Deurbroucq  et  fils  a  même  appris,  avec  effroi, 
qu'on  en  a  acheté  pour  l'Amérique  à  77  s.  Là-dessus,  notre  cousin 
s'enflamme.  Il  donne  ordre  d'acheter  à  67  ;  puis,  le  marché  fait,  il 
veut  qu'on  revende  immédiatement  à  70.  Ici,  Dom.  Deurbroucq  et 
filssemontredanssamajeste.il  y  a  là  puelque  chose  qui  sent 
l'agiotage  et  qui  n'est  pas  d'un  commerçant  antique.  11  répond, 
d'un  ton  glacial,  qu'il  n'a  pas  trouvé  à  effectuer  cette  revente.  Il 
y  a,  en  effet,  un  diable  de  marin  anglais  qui  paraît  être  le  croque- 
mitaine  de  ces  gens  austères,  et  qu'ils  nomment  Johnstone.—  Il  est 
peut-être  célèbre,  j'avoue  paisiblement  mon  ignorance.  —  Ce 
terrible  homme  a  donné  la  chasse  à  quatre  navires  hollandais 
chargés  de  «  cette  feuille,  »  et  il  les  a  capturés.  Mais  les  malicieux 
compères  étaient  vides.  Ils  avaient  déchargés  leur  cargaison,  sibieu 
que  cette  feuille  abonde  de  nouveau. 

Cette  année-là,  La  Foirez  commence  des  affaires  avec  un  com- 
merçant d'un  type  nouveau,  qui  tient  le  milieu  entre  le  mielleux 
Quonet  et  l'augurai  Dom.  Deurbroucq.  C'est  le  négociant  moderne, 
pressé,  net,  précis,  se  restreignant  aux  simples  formules  de  poli- 
tesse. Il  vend  de  l'eau-de-vie.  Il  est  de  La  Rochelle.  Il  se  nomme 
E.  Joly.il  a  pour  ami  un  Boulonnois  dont  je  cite  le  nom  avec  plaisir, 
le  capitaine  Friocourt,  un  bon  et  digne  nom  de  vaillant  marin. 
L'eau-de-vie  vaut  alors  58  tt  les  27  veltes. 

Mon  cousin  pousse  ses  relations  du  côté  de  la  Belgique,  et  ajoute 
le  genièvre  à  toutes  les  branches  de  son  commerce.  Il  pelote,  en 
attendant  partie,  avec  J.-B.  Meyns,  d'Ostende. 

Mais  la  correspondance  se  développe  de  ce  côté,  en  1782.  La  guerre 
entre  la  France  et  l'Angleterre  et  la  neutralité  de  S.  M.  Impériale  et 
Royale  donnent  aux  Belges  une  situation  particulière  dont  ils  cher- 
chent à  profiter,  avec  l'intelligence  commerciale  qui  les  distingue. 
Ils  travaillent  donc  à  devenir  les  entrepreneurs  de  tout  le  cabotage 
français.  Moyennant  1  %,  ils  garantissent  le  transport  de  toutes 
marchandises  neutres  et  se  chargent  de  toute  réclamation  en  cas 
de  prise.  Ce  Meyns  est  un  ancien  commis  des  Devinck  qui  ont  une 
maison  à  Ostende  et  à  Dunkerque. 

Le  grand  événement  de  cette  année,  c'est  l'édit  du  Roy,  enre- 
gistré au  Parlement,  portant  création  d'un  nouvel  emprunt  en 
rentes  viagères,  «  à  des  conditions  les  plus  avantageuses  qu'il  y  ait 
eu  jusqu'à  présent.  »  Sellonf  en  écrivant  à  du  Riez  pour  l'engager 


DE   MON   COUSIN  SAINT-AMOUR  393 

a  prendre  de  ces  rentes,  lui  reproche  courtoisemenl  La  discrétion 
qu'il  mot  à  user  de  sou  crédit  chez  lui. 

C'est  àpartir  de  cette  invitation,  fort  à  l'honneur  de  ce  crédit,  que  du 
Riez  paraît  songer  davantage  à  un  projet  assez  audacieux  pour  un 
bourgeois  de  ce  temps-là  et  de  cette  condition':  Il  s'agit  d'un  voyage 
à  Paris  que  l'ancien  soldat  de  Gondé-Dragons  n'a  pas  encore  vu. 
Mais  c'est  un  projet  si  original  qu'il  va  falloir  le  nourrir  pendant 
plusieurs  années  encore  avant  que  de  le  mettre  à  exécution. 

Le  17  août,  notre  cousin  reçoit  de  Nantes  une  lettre  imprimée  : 
«  C'est  avec  la  plus  vive  douleur  que  nous  avons  l'honneur  de 
«  vous  faire  part  qu'il  a  plu  au  Tout-Puissant  de  retirer  de  ce 
«  monde  notre  cher  et  respectable  Père,  après  avoir  langui  depuis 
«  plus  de  deux  ans.  Nous  osons  nous  flatter  que,  par  l'amitié  que 
«  vous  nous  avez  toujours  témoignée,  vous  voudrez  prendre  part  à 
«  nos  justes  regrets.  » 

Dom.  Deurbroucq  fils  ne  pouvait  employer  un  autre  langage-,  une 
formule  aussi  digne  convenait  seule  pour  annoncer  la  mort  de 
Dom.  Deurbroucq  père.  Mais,  comme  les  plus  justes  regrets  ne 
sauraient  faire  mauvais  ménage  avec  Barème,  Dom.  Deurbroucq  fils, 
qui  devient,  du  coup,  Dom.  Deurbroucq  père,  prend  la  plume  pour 
annoncer  que  le  dernier  compte  porte  une  erreur  préjudiciable  à  la 
maison,  une  erreur  de  140  tt  sur  un  calcul  d'intérêt,  et  il  prie  qu'on 
joigne  aux  justes  regrets  une  «  note  de  conformité.  »  Bientôt  il 
annonce  qu'il  a  associé  à  sa  maison  ses  deux  enfants,  Dom.  Deur- 
broucq fils  aîné  et  Pierre-Jean,  qui  a  une  écriture  admirable.  On 
reprend  les  duos  sur  le  thé.  «  Cette  feuille  est  extrêmement  calme.  » 
Joseph- Antoine  a  toujours  ses  dix  caisses  de  Bouy,  et  voudrait 
bien  les  vendre  65  sols,  parce  qu'il  a  su  que  les  Anglo-Américains 
en  donnaient  ce  prix-là.  Mais  il  n'y  a  rien  de  fugace  comme  les 
Amëriquains:  On  raconte  qu'ils  adorent  cette  feuille  et  qu'ils  font 
des  folies  pour  elle,  et  quand  on  la  leur  offre,  il  n'y  a  plus 
d'hommes. 

E.  Joly,  de  La  Rochelle,  un  moderne,  envoie  toujours  ses 
comptes  secs  et  clairs,  de  son  écriture  ferme  et  pressée.  Il  parle  tou- 
jours de  traînage,  d'arrimage,  de  cabotage,  d'agréage,  de  débon- 
dage,  d'ouillage,  et  de  vingt  autres  causes  de  frais  accessoires,  de 
telle  sorte  que  1240  veltes  à  64  sols  les  27  veltes  qui  font,  assure-t-il, 
—  je  m'en  fie  bien  à  lui,  —  2939  tt,  5S,  2d,  coûtent,  quand  ils  sont 
remis  au  capitaine  Friocourt  (Jean-François),  3,310 *,  9S. 

L'année  finit,  non  sans  gaîté.  J.  Quonet,  qu'on  croyait  dans  les 


394  CORRESPONDANCE  COMMERCIALE 

abîmes  de  l'oubli,  reparaît.  On  croyait  la  porte  bien  fermée,  il  est  à 
la  fenêtre,  agitant  une  lettre  de  faire  part.  Il  s'est  marié.  Occasion 
propice.  Il  annonce  cela  d'une  façon  vraiment  à  ne  pas  oublier. 
J.  Quonet  persiste  à  écrire  des  chefs-d'œuvre  de  style  : 

«  En  vertu  de  l'attachement  dont,  je  présume,  vous  m'honores, 
«  je  ne  vous  laisserai  point  ignorer  que  je  suis  entré  dans  la  respec- 
«  table  famille  de  la  maison  Lab...,  de  cette  ville,  en  ayant 
«  épousé  la  fille.  Cet  établissement  ne  me  laissant  rien  à  désirer,  j'oze 
«  présumer  que  vous  voudrés  bien  y  prendre  part,  et  que  j'en  trou- 
«  verai  la  preuve  dans  la  confiance  que  je  vous  prie  de  m'accorder, 
«  etc.  «  N'est-ce  point  parfait  !  Il  y  a  une  provision  de  gaîté,  pour 
plusieurs  mois,  dans  une  analyse  psychologique  de  cette  phrase. 

Le  vin  ne  lui  laisse  pas  plus  à  désirer  que  la  respectable  famille  de 
la  maison  Lab...  Les  rouges  sont  couverts  et  corsés,  les  blancs 
sont  moelleux  et  droits  au  goût.  Les  bons  Langoiran  valent  de 
45  à  50*.  Les  munitionnaires  du  Roy  font  de  gros  achats  dans  le 
Blayais  et  à  Bourg,  etc. 

Les  10  caisses  de  thé  Bouy  pèsent  péniblement  sur  la  correspon- 
dance de  Dom.  Deurbroucq  et  fils  pendant  toute  l'année  1783. 
Personne  n'en  veut.  Cette  triste  feuille  est  offerte  à  Lorient  dans 
toutes  les  ventes.  Elle  est  universellement  méprisée.  Enfin  Dom. 
Deurbroucq  perd  patience,  poliment,  cela  va  sans  dire,  et  il  insinue 
à  Joseph- Antoine  qu'il  ferait  bien  de  la  retirer  de  la  prison  où  elle 
gisait  depuis  tant  de  mois  et  de  lui  ouvrir  les  bras.  Mais,  et  c'est  le 
comble  de  l'infortune,  du  Riez  lui-même  n'en  veut  pas.  L'année  se 
termine  sur  cet  incident. 

Toutefois  mon  cousin  est  actif  et  si  le  thé  lui  est  cruel,  il  se 
retourne  d'un  autre  côté.  Il  se  livre  au  genièvre,  et  Jean  Ozy  et 
fils,  de  Rotterdam,  entrent  en  scène  pour  ne  plus  la  quitter.  On 
nous  apprend,  entre  autres  choses  intéressantes,  que  le  genièvre 
hollandais  se  fait  avec  le  seigle  de  la  Baltique,  qui  arrive  régu- 
lièrement chaque  année  à  la  fin  de  mai. 

Jean  Osy  est  du  reste  poli,  comme  un  Français,  et  à  la  fin  de 
l'année  83  il  ne  manque  pas  de  dire,  selon  l'antique  formule,  en 
parlant  de  l'année  nouvelle  :  «  Nous  avons  l'honneur  de  vous  la 
souhaiter  très  heureuse,  suivie  d'un  grand  nombre  d'autres,  dans 
lesquelles  vous  puissiez  jouir,  ainsi  que  tout  ce  qui  vous  appartient, 
de  toutes  les  bénédictions  célestes  et  terrestres.  » 

Cette  aimable  familiarité  s'étend  à  tout,  et  si  les  correspondants 
de  l'étranger  souhaitent  à  du  Riez  la  bonne  année,  ses  clients  de  la  pro- 


DE  MON  COUSIN  SAINT-AMOUR  395 

vince  n'oublient  pas  de  le  charger  des  commissions  les  plus  inat- 
tendues ;  et  si  mon  oncle,  l'abbé  de  Ricault,  le  prie  de  lui  fournir 
sa  provision  de  Carême  en  harengs  saurs  de  Hollande,  un  autre 
client,  le  curé  de  Longueville,  en  lui  demandant  une  demi  ancre  * 
de  vin  blanc,  lui  confie  qu'il  a  appris  que  les  soufflets  sont  fort 
bons  en  Angleterre,  et  le  prie  de  lui  en  faire  venir  un. 

En  1784,  la  correspondance  est  surabondante.  Jean  Osy  et  fils,  de 
Rotterdam,  est  fluent  et  majestueux  en  même  temps.  Il  a  conservé 
avec  soin  les  vieilles  formules  :  «  Nous  avons  reçu  l'honneur  de  la 
chère  vôtre  du  25  passé,  expiré  ou  écoulé.  »  «  Nous  avons  l'hon- 
neur de  vous  réitérer  que  personne  ne  vous  est  plus  sincèrement 
dévoués  que  ceux  qui  ont  le  plaisir  de  se  dire.  »  «  Il  est  bien  et 
nous  en  sommes  charmés,  que  le  navire  soit  arrivé  à  bon  port.  » 
«  Vous  en  sçaurés  le  bien  être  (ce  qui  est  réellement  »  «  à  gou- 
verne »  (pour  votre  gouverne),  et  dans  le  même  sens  «  que  vous 
serve.  «  «  Il  est  bon  que  vous  ayez  noté  de  conformité,  »  etc.  Non 
seulement  Jean  Osy  est  expansif  et  solennel,  mais  il  est  tenace.  Il 
vend  du  genièvre,  mon  cousin  lui  en  achète  des  bommes  de  30  ou 
■32 pièces  à  la  fois;  —  homme,  à  ce  que  je  vois,  est  une  sorte  de 
navire  qui  faisait  le  cabotage  entre  les  ports  de  Hollande  et  ceux  de 
France,—  outre  cela,  il  est  assureur.  Il  assure  le  vin  et  l'eau-de-vie 
que  La  Foirez  continue  d'acheter  en  quantité  notable  et  qu'il 
fait  venir  de  Cette.  Il  assure  également  le  sel,  à  la  douce  prime 
de  1  %. 

On  a  donc  bien  des  occasions  d'écrire.  On  y  met  de  la  bonhomie, 
on  parle  avec  amertume  de  la  gelée  qui  interrompt  la  navigation  de 
décembre  à  la  fin  de  mars,  et  du  soleil  qui  vient  donner  de  fausses 
espérances.  On  s'entretient  (pour  en  neutraliser,  à  force  de  ruse, 
les  effets)  de  l'arrêt  qui  interdit  l'entrée  du  genièvre  en  France,  à 
partir  du  9  octobre  1784.  On  s'étonne,  on  est  même  «  surpris  du 
calme  que  vous  dites  régner  dans  le  genièvre,  cette  liqueur,  »  etc. 
Mais  il  y  a  parfois  du  tiraillement,  certaines  avaries  ;  les  capi- 
taines hollandais  les  attribuent  «  à  la  mauvaise  position  du  port  de 
Boulogne,»  et  le  patriotisme  de  ynon  cousin  n'est  pas  satisfait. 

Il  y  a  surtout  un  compte  de  barriques  vides  qui  est  homérique. 
11  n'en  finit  pas  et  l'obstination,  l'esprit  méthodique  du  Hollandais 
s'y  montrent  dans  leur  grâce  originale. 


1  Uancre   avait  la  valeur   de   la  double  arrobe  espagnole,    environ  32  litres.    La 
demi-ancre  représentait  donc  à  peu  près  deux  veltes. 


39R  CORRESPONDANCE   COMMERCIALE 

Les  capitaines  Swart,  Vincq,  Vandeyvenboode  rapportent  vides  à 
Rotterdam  les  pièces  qu'ils  ont  fournies  pleines  à  Boulogne.  On  les 
achète  là,  —  je  dis  à  Rotterdam  —  8  francs.  Mais  il  y  a  des  frais  de 
rabattage.  Jean  Osy  et  fils  assure  que  ses  amis  de  Guernesey  lui 
paient  2  sols  par  cercle,  20  sols  par  douve,  30  sols  par  fond  qu'il 
faut  refaire.  Il  y  a  du  trouble  sur  ce  rabattage.  Bien  plus,  deux  de 
ces  pièces  qui  ont  contenu  du  brandevin  ou  du  rhum,  ce  ne  sont 
pas  les  mêmes  pièces   que  Jean  Osy  a  envoyées  à  du  Riez  ! 

On  n'en  finit  pas  avec  les  futailles  vides.  Jean  Osy  tient  comme 
une  teigne,  mais  comme  une  teigne  solennelle.  Il  se  redresse  de 
temps  en  temps  pour  lancer  ces  mots  austères  :  «  Vous  êtes  trop 
équitable  pour  vouloir  que  «  nous  vous  donnions  une  indemni- 
sation, »  etc. 

La  Foirez  ne  trouve  pas  toujours  que  les  primes  sont  aussi 
douces  que  veut  bien  le  dire  Jean  Osy  :  on  lui  demande  pour 
venir  de  Rotterdam  à  Boulogne  6  fr.  par  pièce,  plus  10  %  d'avance 
et  6  ducats  chapeau.  Ces  six  ducats  chapeau  le  troublent...  et  moi 
aussi,  du  moins  ce  chapeau.  Je  n'ai  pu  découvrir  ce  que  cachait  ce 
mystérieux  chapeau,  et  je  gémis  de  mon  ignorance  qui  me  fait  peut-' 
être  prendre  le  Pirée  pour  un  homme.  J'ai  appris,  à  grand'peine, 
que  le  ducat  d'or  de  Hollande  vaut  5,  5  sols,  les  ducatons  3,  3  sols.  Le 

chapeau  se  trouve-t -il  sur  le  ducat   d'or,   sur  le   ducaton,  ou 

ailleurs ou   même  n'indique-t-il  pas  autre  chose  qu'une  mon- 
naie? On  voit  que  nous  sommes  exactement  renseigné. 

Une  autre  fois,  du  Riez  se  plaint  qu'on  lui  ait  envoyé  une  quan- 
tité insuffisante  de  pièces  de  genièvre.  Jean  Osy  et  fils  lui  répond 
dans  le  mode  majeur.  «  Nous  n'aurions  pu  répondre  à  vos 
désirs,  dans  cette  occasion,  sans  faire  un  tort  manifeste  à  vos 
autres  amis,  en  quoy  votre  équité  nous  eût  certainement  blâmés.  » 
Je  n'en  suis  pas  bien  convaincu.  En  d'autres  circonstances,  Jean 
Osy  est  svelte  :  «  Vous  ne  nous  avez  pas  avertis  en  tems,  sans  quoi 
nous  vous  en  aurions  envoyé  cent  pièces.  »  Il  trouve  même  cette 
idée  originale,  très  neuve  et  le  mot  des  plus  plaisants.  Il  le  répète. 
Il  n'est  pas  d'ailleurs  l'ennemi  d'un  fin  sourire  et  quand  il  apprend 
que  La  Paix,  capitaine  Tresbaol,  de  Landerneau,  est  arrivé  à  bon 
port,  il  écrit  :  «  Nous  vous  en  félicitons,  ainsi  que  vos  assureurs.  » 
C'est  lui  qui  est  l'assureur.  C'est  extrêmement  fin. 

Dom.  Deurbroucq  est  mélancolique.  «  Cette  feuille  »  ne  va  plus. 
Elle  est  bien  plus  calme  que  le  genièvre.  Les  Amériquains  sont 
assez  dépravés  pour  prendre  leur  thé,  eux-mêmes,  à  l'île  de  France, 


DE   MON  COUSIN   PAINT-AMOUR  397 

au  lieu  do  le  venir  chercher  à  L'Orient.  Toutefois  on  attend  plu- 
sieurs vaisseaux  particuliers  et  les  vaisseaux  du  Roi,  venant  de 
Chine.  Car  à  la  vente,  qui  a  lieu  selon  l'usage,  en  septembre,  on 
vend  le  thé  des  particuliers  et  le  thé  du  Roi.  Celui-ci  est  meilleur 
et  toujours  coté  un  sol  ou  deux  plus  cher.  Le  thé  Bouy  est  tombé 
dans  le  mépris  public,  le  supérieur  ne  vaut  plus  que  23  sols  et  7  de- 
niers, le  vert  supérieur  37s8d,  le  Tonkay  41s  4d,  etc. 

Vers  la  fin  de  Tannée,  un  aimable  sourire  plane  sur  la  correspon- 
dance de  Dom.  Deurbroucq  et  fils  :  il  annonce  qu'il  va  aller  visiter 
ses  amis  du  Boulonnois.  Mon  cousin  prépare  la  belle  faïence  de 
Wedgwood  que  les  contrebandiers  anglais  lui  ont  fournie  ;  et  l'on 
va  festiner. 

Burnett  n'est  pas  mort.  On  se  le  rappelle,  le  Burnett  de  la  jeu- 
nesse, le  malin  Burnett.  Il  reparaît.  Seulement,  il  a  perdu  Rous- 
son.  Il  s'était  associé  avec  notre  sieur  Falconnet,  dont  il  annonce 
la  mort  «  avec  beaucoup  de  chagrin,  »  et  avec  Jean-Marie  Dela- 
marche,  qui  a  une  écriture  de  soudard.  Burnett  annonce  également 
que  la  société  se  reforme  et  que  le  regretté  Falconnet  est  rem- 
placé par  Jacques  Durand,  fils  de  notre  ami  F.  Durand  de  Perpi- 
gnan ;  et  Jacques  Durand  signe.,  et  sa  petite  écriture  adolescente 
entre  ces  deux  gaillardes  signatures  Burnett  et  Delamarche  fait 
penser  à  un  collégien  qu'on  mène  à  l'école  entre  deux  gendarmes. 

On  pense  bien  que  Burnett  profite  de  cette  lettre  funèbre  pour 
parler  du  vin,  de  la  récolte  qui  est  parfaite,  des  ventes  qui  se  sont 
faites  à  Saint-Gilles  fin  septembre  et  du  muscat  de  Frontignan  qui 
vaut  270*  le  muids.  Jamais  une  lettre  de  mort  n'arrive  sans  escorte 
d'une  note  commerciale.  Mon  cousin  se  serait  fâché  :  le  prix  du 
port  d'une  lettre  de  Cette  est  de  18  sols,  et  c'est  lui  qui  le  paie  ;  il 
il  en  veut  pour  son  argent.  Et  18  sols  pour  apprendre  la  mort  de 
Falconnet  ou  le  mariage  de  Jovite,  ce  serait  cher  si  l'on  n'y  parlait 
un  peu  deLangoiran. 

Joly,  de  La  Rochelle,  nous  montre  toujours  son  petit  griffonnage 
sec  avec  ses  lettres  grimaçantes  qui  font  la  cabriole.  Il  nous 
apprend  que,  au  9  novembre,  il  n'y  a  pas  d'eau  dans  les  campagnes 
saintongeaises,  tellement  qu'on  ne  peut  faire  chauffer  le  vin,  et  que 
cela  tient  les  eaux-de-vie  de  La  Rochelle  à  88tt  les  27  veltes.  Il  est 
vrai  qu'elles  sont  à  65tt  à  Oléron. 

1785.  Encore  ces  futailles  vides  !  J'en  rougis  pour  la  majesté  de 
l'histoire.  Mais  ce  n'est  plus  seulement  mon  cousin,  il  y  a  encore 
cinq  autres  notables  commerçants  boulonnois  que  ces  barriques 


398  CORRESPONDANCE  COMMERCIALE 

tracassent  et  qui  estramaconnent  contre  ce  Hollandais.  Je  nomme 
les  trois  plus  riches  parmi  ceux  qui  soutiennent  mon  cousin  dans 
cette  campagne  mémorable.  MM.  Ducarnoy,  Wallet  et  Gary.  Un 
écrivain  étourdi  se  moquerait  d'eux;  moi  j'admire  leur  magnanimité 
et  je  suis  ravi  des  perspectives  qu'ils  m'ouvrent  sur  le  génie  com- 
mercial du  temps. 

On  se  rappelle  cette  grosse  affaire.  Il  s'agit  de  142  futailles,  s'il 
vous  plaît,  et  même  c'est  le  capitaine  J.  Vlieland  qui  les  a  portées. 
Les  futailles  sont  vides,  sans  doute,  mais  il  faut  songer  aux  prin- 
cipes. Chacune  de  ces  futailles  vaut,  dans  les  meilleures  conditions, 
8  livres  tournois,  (et  comme  il  faut  que  je  ne  néglige  aucune  circons- 
tance pour  instruire  mes  contemporains,  je  dirai  que  la  livre  tour- 
nois vaut  en  général  10  sols  hollandais,  mais  que,  en  banque,  à  deux 
usances,  elle  perd  de  54  à  57  %.)  La  futaille,  en  bon  état,  vaut  donc 
8  livres  tournois  ou  quatre-vingts  sols  de  Hollande.  Il  faut  retran- 
cher une  livre  tournois  par  rabattage  que  Jean  Osy  se  garde  bien 
d'oublier  et  7  sols  également  tournois  de  droits  d'entrée.  Voilà 
donc  une  barrique  qui,  dans  les  meilleures  conditions,  vaut  de  65 
à  67  sols.  Ce  qu'elle  peut  valoir  en  de  mauvaises  conditions,  je 
n'ose  y  penser. 

Les  commerçants  légers  d'aujourd'hui,  habitués  à  faire  fi  de  la 
méthode,  des  mûres  réflexions,  de  l'inflexible  logique  par  où  tout 
s'enchaîne,  ne  se  disent  pas  que  le  droit  de  propriété  sur  un  sol 
même  tournois,  est  aussi  vénérable  que  sur  des  milliers  de  livres 
hollandaises-,  ces  commerçants-là,  surtout  s'ils  se  trouvaient  réunis 
au  nombre  de  six,  se  diraient  au  contraire  :  —  Jean  Osy  est  un 
filou. — Us  commenceraient  nécessairement  par  ce  jugement  sagace 
et  calomnieux.  —  Mais  il  s'agit  après  tout  de  21  francs,  un  peu 
plus  d'un  petit  écu  pour  chacun  de  nous  ;  que  le  diable  emporte  ce 
Hollandais  obstiné  ;  finissons-en. 

Jean  Osy  et  fils,  s'il  eût  été  un  Jean  Osy  et  fils  du  XIXe  siècle,  se 
serait  dit  :  —  Voilà  six  Français  fort  étourdis.  Mais  je  fais  avec 
eux  pour  100,000  livres  d'affaires  par  an.  —  Car  je  vois  mon  cousin 
lui  envoyer  plusieurs  fois  en  l'année  des  traites  de  6,000  livres  et 
les  trois  autres  négociants  que  j'ai  nommés  font,  en  genièvre,  un 
plus  grand  commerce  que  lui.  —  Je  puis  donc,  continuerait  de 
penser  un  Jean  Osy  de  maintenant,  leur  abandonner  cette  petite 
somme  qu'ils  ne  me  doivent  peut-être  pas,  et  je  les  rattraperai. 
Mais  non.  Le  vrai  Jean  Osy  et  fils  est  plus  fort  que  cela  :  il  ne 
cède  rien  à  ces  Français  légers,  mais  il  les  rattrape  néanmoins... 


DE  MON   COUSIN  SAINT-AMOUR  399 

Nous  n'en  sommes  pas  encore  là  et  je  continue  le  récit  de  ce 
drame.  Jean  Osy  et  fils  —  l'ancien  —  quand  il  est  serré  de  trop 
près,  ouvre  donc  de  temps  en  temps  le  Parfait  Secrétaire  de  la 
cour  et  de  la  ville  qui  lui  fournit  ces  belles  phrases  :  «  Monsieur, 
je  connois  trop  les  sentimens  d'équité  qui  vous  animent  pour  croire 
que  votre  droiture  naturelle  ne  se  révolte  pas  à  la  pensée  de  ces 
sept  futailles...  » 

Après  un  an  de  discussion,  un  bien  excellent  homme,  M.  Botte, 
assommé  par  ces  barriques  et  d'ailleurs  doué  d'une  âme 
généreuse,  se  sacrifie  et  consent  à  ce  que  l'on  mette  à  son  compte 
les  sept  pièces  aussi  agaçantes  que  maltraitées  par  Neptuue  et  le 
capitaine  Vlieland.  —  Fort  bien,  dit  Jean  Osy  avec  gravité.  Mais 
j'en  ai  retrouvé  encore  deux  mauvaises  qui  ont  été  envoyées,  je  ne 
sais  par  qui.  Je  connais  trop  les  sentimens  d'équité  qui  vous 
animent  pour  n'être  pas  persuadé  que  vous  allez  vous  hâter  de 
partager  entre  vous  six  la  perte  qui  résulte  pour  moi. 

Nouveau  combat.  Les  Français  cèdent  encore. 

Est-ce  tout?  Non.  Jean  Osy  découvre,  comme  je  l'ai  dit,  que  trois 
de  ces  futailles  ont  contenu  du  rhum  et  du  brandevin.  Gela  est 
irrémissible.  Jean  Osy  est  jaloux  du  rhum,  le  brandevin  est  son 
ennemi.  Ce  sont  des  liqueurs  rivales  de  sa  liqueur.  Il  est  majestueux 
et  indigné. 

Gomment  se  termina  cette  grave  affaire  ?  C'est  ici  que  se  montre 
dans  sa  beauté  le  génie  commercial  de  la  Hollande,  ce  mélange  de 
bonhomie  patiente  et  de  'lextérité  paisiblement  rusée  qui  rend  ces 
gens-là  presque  capable  ;  ce  lutter  avec  des  Juifs  ou  des  Chinois.  Nos 
Boulonnois  payèrent  au  Rotterdammois  les  futailles  et  beaucoup 
d'autres  choses  encore  :  otre  Hollandais  devina  que  ces  braves  gens, 
las  d'avoir  lutté,  assourdis,  désarmés,  énervés,  étaient  en  un  moment 
de  fort  bonne  composition.  Il  leur  demanda  un  demi  pour  cent 
d'escompte  en  plus,  sur  toutes  les  affaires  qu'ils  faisaient  avec  lui. 
Ils  le  lui  accordèrent.  Là-dessus,  Jean  Osy  devient  écrasant  :  «  Il 
est  bien  et  nous  sommes  charmés  que  vous  nous  ayez  accordé 
un  demi  %  de  commission  supplémentaire.  C'est  pour  compenser 
les  pertes  que  nous  éprouvons  avec  ces  futailles  vides  !!!  » 

Du  reste,  Jean  Osy  est  toujours  le  même,  il  n'abuse  pas  inso- 
lemment de  la  victoire.  Il  conserve  cette  politesse  qui  fait  son 
charme,  avec  cette  petite  pointe  de  gaîté  malicieuse  dont  il  est 
fier. 

«  C'est  du  meilleur  de  notre  cœur  que  nous  renouvelions  dans 


400  CORRESPONDANCE    COMMERCIALE 

cette  circonstance  de  la  nouvelle  année,  les  vœux  que  nous  ne 
cessons  de  former  pour  la  conservation  de  vos  jours  et  pour  votre 
constante  prospérité,  heureux  si  pendant  le  cours  de  cette  année 
vous  daignerés  nous  fournir  de  fréquentes  occasions  de  vous  prou- 
ver le  sincère  atachement,  etc.  » 

Cette  année  1786  est  encore  une  année  de  grand  commerce. 
Jean  Osy  assure  toujours  beaucoup  de  pièces  de  vin  venant  de 
Cette.  Joly  envoie  beaucoup  de  pièces  d'eaux-de-vie  de  La 
Rochelle,  1900  veltes  en  mars,  de  80  à  83"  les  27  veltes  ;  586  ou 
même  plus  en  avril,  et  620  à  65".  Ce  sont  des  eaux-de-vie  d'Oleron. 

Sellonf  est  infatigable  dans  ses  grâces.  Je  vois  le  nom  de  nou- 
veaux correspondants,  parmi  lesquels  Germain  Nayral,  de  Mont- 
pellier. Du  Riez  paraît  vouloir  développer  son  commerce  de  café. 
On  vend  18  sols  la  livre,  le  Bourbon,  19  à  20  sols,  le  Saint-Domin- 
gue, 21  à  22,  le  Martinique. 

Toutefois,  cette  année  est  douloureuse  pour  mon  cousin,  et  la 
correspondance  avec  Dom.  Deurbroucq  révèle  deux  tristes  choses. 
Il  a  été  puni  par  où  il  a  péché  jadis.  Il  n'a  pu  empêcher  son  fils  de 
s'engager,  et  D.  Deurbroucq  constate  le  15  mars  qu'il  a  donné  à 
celui-ci  63  livres,  et  qu'il  est  caporal  au  régiment  de  Rohan- 
Soubise,  alors  en  garnison  à  Lorient. 

Il  y  a  plus  triste  encore  -.  Un  des  parents  de  du  Riez,  un  homme 
de  son  nom,  fait  de  médiocres  affaires.  Bref,  il  doit  une  vingtaine  de 
mille  francs  à  la  succession  du  sieur  Deurbroucq.  Les  lettres  du 
fils  de  celui-ci  ne  sont  pas  sans  un  caractère  touchant.  «  Le  res- 
pect que  nous  avons  pour  vous,  Monsieur,  et  toute  votre  famille 
nous  ont  empêché  d'agir  contre  lui  par  les  voyes  de  justice.  » 
«  C'est  avec  chagrin  que  nous  devons  vous  prévenir  que  nous  ne 
pouvons  plus  retarder  la  volonté  de  nos  cohéritiers.  »  «  Nous 
sommes  bien  embarrassés,  veuillez  nous  conseiller  dans  cette 
affair    et  nous  dire  quel  parti  nous  devons  prendre.  » 

C'est  ici  que  le  bon  vieux  temps  dévoile  un  peu  de  sa  vénérable 
physionomie.  Mon  cousin  et  un  autre  parent  du  nom  s'engagent  à 
payer  2,500  livres  par  mois,  jusqu'à  concurrence  de  15,000  liv., 
Dom.  Deurbroucq  abandonne  le  reste  ;  et  il  ajoute  avec  une  déli- 
catesse égale  à  la  dignité  commerciale  de  son  correspondant  : 
«  Vous  verres  avec  plaisir  que  nous  donnerons  une  quittance  gèné- 
ralle,  par  ce  moyen,  l'honneur  de  toute  votre  famille  sera  à  l'abry 
même  de  soupçons.  » 

Je  voudrais  terminer  l'année  sur   cet    échange  de  nobles  pro- 


DE  MON   COUSIN   SAINT-AMOUR  401 

cédés.  Mais  Dom.  Deurbroucq  ne  me  permet  pas  d'omettre  que  le 
thé  Bouy,  cette  feuille  si  méprisée,  remonte  dans  l'opinion.  Après 
être  descendu  de  3  1.  10  suis  à  17  sols,  le  voici  à  27.  Le  Soatchen 
est  rare.  Le  Haysnen-Skin  est  à  58  s.  et  le  Tonkay  à  50. 

Ai-jedéjà  nommé,  parmi  les  marins  qui  apportent  de  La  Rochelle 
des  eaux-de-vie  à  mon  cousin,  le  capitaine  Thurot  ?  C'est  encore  un 
nom  destiné  à  honorer  la  marine  boulonnoise. 

L'année  1786  commence  par  une  nouvelle  querelle  avec  Jean 
Osy  et  fils,  le  plus  entêté  de  tous  les  Bataves  difficultueux.  Ce 
sont,  je  l'ai  dit,  les  Hollandais  qui  paraissent  avoir  alors  le  mo- 
nopole des  assurances  maritimes.  Du  Riez  avait  prié  son  «  ami  » 
Jean  Osy  de  lui  procurer  des  assureurs,  ce  que  celui-ci  avait  fait. 
Mais  ces  personnages  paraissent  appartenir  plus  à  la  haute  comédie 
qu'au  commerce  :  ils  sont  convaincus  que  la  profession  d'assu- 
reur consiste  à  recevoir  des  primes  et  à  ne  jamais  payer  de  rem- 
boursement. 

Un  premier  chargement  de  genièvre  arrive,  porté  à  Boulogne 
par  le  Henrietta-Jacoljci,  un  navire  de  cocagne!  L'équipage  a  établi 
une  buvette  à  fond  de  cale  aux  frais  de  ces  coquins  de  Français  ; 
c'est-à-dire  qu'ils  buvaient  le  chargement.  Le  capitaine  Jansse 
Poppe  de  Vriès  avait  mis  à  terre  quelques-uns  de  ces  joyeux 
Bataves.  Les  autres  l'avaient  remercié  de  leur  avoir  enlevé  des 
concurrents  et  s'étaient  mis  à  boire  comme  quatre,  à  la  santé  des 
absents.     . 

On  devine  que  les  pipes  sonnaient  creux  en  sautant  sur  le  quai 
de  Boulogne.  Jean  Osy  et  fils  ne  le  nia  pas  ;  il  voulut  bien  ne  pas  le 
nier.  Mais  il  pria  son  «  ami  »  M.  du  Riez  de  ne  pas  faire  de  peine 
aux  assureurs,  que  cette  indécente  conduite  des  matelots  hollan- 
dais plongeait  dans  un  désespoir  patriotique,  et  de  traiter  douce- 
ment Poppe  Jan  de  Vriès,  sous  le  prétexte  que  c'était  «  un  bien 
honnête  homme,  »  plus  désespéré  encore  patriotiquement  que  les 
assureurs.  Joseph-Antoine  qui  était  lui-même  un  honnête  homme 
traita,  en  effet,  doucement  son  congénère  hollandais.  Jean  Osy  l'en 
remercia,  en  se  frottant  les  mains. 

Mais  le  même  creux  se  découvrit  sur  un  chargement  de  vin  et 
d'eaux-de-vie,  venant  de  La  Rochelle.  Il  était  assuré  parles  assureurs 
de  Jean  Osy,  qui  était  ou  paraissait  être  uniquement  un  intermé- 
diaire. Cette  fois,  il  n'y  avait  en  question  ni  matelots  hollandais, 
ni  l'honnête  Jan  Poppe.  Le  capitaine  Friocourt  était  homme  à  tenir 
son  équipage  en  bonne  discipline.  Jean  Osy   se  garda  bien  de  nier 


402  CORRESPONDANCE  DE  MON  COUSIN   SAINT-AMOUR 

les  vides,  constatés,  selon  l'usage,  par  les  deux  maîtres  tonneliers- 
jaugeurs  de  la  ville.  Il  répondit  lestement  que  cela  ne  l'éton- 
nait  pas,  les  barriques  de  Rochefort  étant  reconnues  pour  les 
plus  mauvaises  de  l'univers  .entier.  Cet  argument  parut  faible  à 
mon  cousin.  Jean  Osy  se  mit  alors  derrière  ses  assureurs.  Ils  assu- 
raient —  et  eussent  voulu  assurer  bien  autre  chose  —  que  pour 
avoir  droit  à  indemnité,  il  fallait  qu'il  y  eût  une  perte  de  10  °/0  ;  puis 
il  fallait  que  cette  perte  provînt  du  gros  temps  ;  il  fallait  même  que 
le  navire  eût  touché.  Ce  ne  fut  pas  tout.  Il  fallait  que  le  capitaine 
jurât  qu'il  avait,  en  effet,  été  mis  en  péril.  Etait-ce  tout?  Poussés 
à  bout,  les  assureurs  exigeaient  que  l'équipage  certifiât  que  le  capi- 
taine avait  dit  la  vérité. 

Cette  fois  du  Riez  s'entêta  aussi.  Il  exigea  que  Jean  Osy  et  fils 
intentât  un  procès  aux  assureurs.  Celui-ci  lui  jura  sur  tous  les 
tons  qu'il  le  perdrait.  Joseph-Antoine  insista.  Jean  Osy  devint 
alors  solennel  et  grognon  :  Nous  aimons  mieux  désormais  que  vous 
choisissiez  vos  assureurs  vous-même.  Du  moment  qu'il  s'agit  de 
payer  les  avaries  ce  n'est  plus  un  métier  faisable.  Si  vous  aviez  fait 
naufrage,  très  bien.  Mais  être  chicané  pour  quelques  malheureux 
tonneaux,  des  tonneaux  de  La  Rochelle  !  !  Ils  concluent  en  ces 
termes  :  «  Du  moment,  Monsieur,  que  vous  vous  adressez  à  nous, 
c'est  évidemment  que  vous  consentez  à  subir  les  usages  du  pays.  » 
Alors  intervint  la  fameuse  phrase  :  «  Nous  connaissons  trop  vos  sen- 
timens  d'équité  et  votre  raison  !...  »  Joseph- Antoine  jura  qu'il  était 
absolument  déraisonnable.  Il  était  convaincu  que  du  moment  qu'on 
s'assurait,  ce  n'était  pas  uniquement  pour  la  charitable  satisfaction 
d'envoyer  à  Rotterdam  de  l'argent  qui,  justement  à  ce  moment 
(23  mars,  j'ai  promis  de  préciser),  perd  55  1/8,  sans  compter  2  % 
d'agio.  Il  insista  donc  pour  plaider. 

Je  ne  sais  s'il  faut  l'attribuer  aux  rats,  aux  coqs,  ou  aux  cerfs- 
volants,  mais  je  n'ai  pas  la  fin  de  cette  affaire. 

Foin  des  affaires,  d'ailleurs  !  Le  jour,  le  grand  jour  est  arrivé. 
Voilà  cinq  ans  que  l'on  y  songe.  Tout  vient  à  point  à  qui  sait 
attendre. 

Ch.  d'Héricault. 
ÇLa  suite  prochainement.) 


ANECDOTES  ET  NOTIONS 


Le  travail  du  commissaire  Ioron,  sur  la  population  de  la  ville  et 
fauxbourgs  de  Paris,  pendant  l'année  1789,  présente  le  Tableau  qui 
suit  :  19,383  baptêmes,  4781  mariages,  20,391  morts,  5,719  enfans 
trouvés  et  61  professions  religieuses. 

Par  la  comparaison  de  ce  Tableau  avec  celui  de  1788,  il  paroît 
qu'il  y  a  eu,  en  l'année  1789,  1325  baptêmes,  594  mariages,  103 
enfans  trouvés,  61  professions  religieuses  de  moins  et  432  morts 
de  plus  qu'en  1788. 

(Gazette  de  France,  du  Mardi,  2  février  1790.) 


Les  jacobins.  —  Un  des  soirs  de  la  fin  de  l'année  1792,  je  passais 
rue  Saint-Honoré,  en  face  de  la  société-mère,  à  huit  heures, 
à  l'heure  où  l'on  sonne  la  cloche  pour  annoncer  que  la  séance  du 
club  des  Jacobins  va  s'ouvrir.  J'entendis  une  fillette  qui  disait  à  sa 
mère  : 

—  Qu'est-ce  donc  que  cette  cloche  qui  fait,  comme  ça,  gredin, 
gredin,  gredin? 

—  Ma  fille,  répond  tranquillement  la  mère,  c'est  l'appel  nominal. 


Charade. 

Mon  premier  du  beau  sexe  est  une  des  parures  ; 
L'on  fait  de  mon  second  des  palais,  des  masures  ; 
Mon  tout,  qui  fut  un  dieu  pour  de  certains  Français, 
A  l'exécration  est  voué  pour  jamais. 

Par  le  cit.  Duc***. 

Journal  de  Paris,  n°  124.  Sextidi,  6  pluviôse  an  IV, 
—  26  janvier  1796).—  Le  mot  est  Robespierre. 


404  ANECDOTES  ET   NOTIONS 

Ce  n'est  pas  une  des  choses  les  moins  plaisantes  de  la  Révolution 
que  ce  que  l'on  mande  de  Nîmes,  sur  M.  Dumouchel,  ancien  recteur 
de  l'Université  de  Paris,  révolutionnaire  qui  a  abjuré  tous  ses 
serments  pour  devenir  évêque  du  département  du  Gard. 

«  M.  Dumouchel  et  ses  vicaires,  est-il  dit  dans  cette  lettre,  mon- 
tent fort  joliment  la  garde.  Ils  sont  du  7e  bataillon,  dans  la  com- 
pagnie de  Gazeing  l'aîné,  protestant.  Ainsi  il  était  réservé  à  notre 
sublime  Révolution  de  nous  faire  voir  des  prêtres  et  un  prélat, 
ci-devant  docteur  de  Sorbonne,  aller  à  droite,  à  gauche,  en  arrière, 
en  avant,  d'après  les  ordres  d'un  protestant  !  » 

{Mercure  Français,  juillet  1792,  p.  208.) 


A  la  séance  du  26  juin  1792,  on  soutint  qu'il  ne  fallait  donner  aux 
enfants  «  ni  des  noms,  autrefois  dits  de  baptême,  ni  le  nom  de  leur 
père.  » 

Le  soir  de  la  fête  que  le  ministre  des  relations  extérieures  donnait 
à  Bonaparte,  un  très  jeune  enfant  parvint  à  percer  la  foule  de 
curieux  et  d'admirateurs  qui  entourait  le  héros.  11  s'avance  tout 
près  de  lui,  le  considère  avidement,  puis  courant  se  jeter  dans  les 
bras  de  son  père  :  Papa,  s"ècrie-t-il,  c'est  un  homme! 

(La  Décade  philosophique,  10  ventôse  an  VI, 
—  28  février  1798.) 


Le  Muséum  central  des  Arts  est  aujourd'hui  métamorphosé  en 
une  salle  de  festins.  Le  Corps  législatif  s'en  est  emparé,  et  y  donne 
un  grand  repas  au  héros  de  l'Italie.  C'était  fort  bien  fait  de  rece- 
voir avec  solennité  Bonaparte,  dans  un  lieu  qu'il  a  enrichi  de  chefs- 
d'œuvre  ;  mais  changer  les  salles  basses  en  cuisines  !  mais  obliger 
l'administration  du  Muséum  à  déblayer  dans  quelques  jours  une 
galerie  pleine  d'objets  que  l'on  ne  doit  remuer  que  dans  le  cas  de 
la  plus  urgente  nécessité,  que  l'on  ne  peut  presque  toucher  sans  les 
endommager! 0  barbarie  ! 

{La  Décade  philosophique,  30  frimaire  an  VI, 
—  20  décembre  1797.) 


LES    ÉMIGRÉS    EN     ALLEMAGNE 


Collection  du  M*»  de  Sureeres. 


MOLIÈRE  PENDANT  LA  REVOLUTION 


HISTOIRE   DES  RESTES    MORTELS   DE   MOLIÈRE,   DE  1702  A  1799 


I 

EXHUMATION 

MOLIÈRE    DANS  LA   CAVE   DE    LA   CHAPELLE    SAINT-JOSEPH 

En  1792,  la  section  armée,  dénommée  d'abord  de  la  Fontaine 
Montmorency,  puis  de  la  Fontaine  Montmartre,  avait  son  siège  à 
la  chapelle  Saint-Joseph,  à  l'endroit  où  fut  établi,  jusqu'en  ces  der- 
nières années  (1880),  le  marché  du  même  nom,  au  coin  formé  par 
la  rue  du  Sentier  et  la  rue  Montmartre.  Autour  de  cette  chapelle 
enlevée  au  culte,  existait  encore  en  partie  le  cimetière  où  Molière 
avait  été  enterré  et  dans  lequel  La  Fontaine  passait  aussi  pour 
avoir  reçu  la  sépulture.  La  section  changea  une  troisième  fois  de 
nom  en  l'honneur  de  ces  grands  hommes. 

«  D'autres,  dit  M.  Taschereau  presque  avec  attendrissement 4  , 
d'autres  se  décoraient  des  noms  de  Brutus  et  de  Scévola  ;  celle-ci, 
par  un  patriotisme  mieux  entendu,  préféra  choisir  ses  patrons  dans 
les  fastes  de  notre  gloire  littéraire.  »  Il  est  vrai  ;  mais  cela  dura  peu 
de  temps  ;  on  traversa  vite  cet  âge  littéraire  de  la  Révolution, 
tellement  que  vers  la  fin  de  cette  même  année,  la  section  armée  de 
Molière  et  de  La  Fontaine  se  para  d'un  nouveau  nom,  de  ce  même 
nom  de  Brutus  que  M.  Taschereau  la  loue  de  n'avoir  pas  pris.  Le 
beau  zèle  des  sectionnaires  pour  les  illustres  représentants  de  notre 
poésie  avait  si  peu  duré  que,  dans  l'almanach  de  1792,  la  section 
est  encore  la  section  de  La  Fontaine  Montmartre,  et  dans  l'alma- 
nach de    1793  ou  de  l'an  II,  elle  est  déjà  la  section  de  Brutus. 

1.  Histoire  de  Molièn  , 

T.  II.  —  DÉCEMBRE    1883  27 


406  MOLIÈRE   PENDANT  LA  RÉVOLUTION 

La  section  armée  de  Molière  et  de  La  Fontaine  venait  donc  de 
s'attribuer  ce  nouveau  nom,  lorsque  tous  les  citoyens  qui  en  fai- 
saient partie  furent  convoqués  et  assemblés  pour  entendre  une 
motion  que  devait  faire  l'un  d'eux.  Ledit  membre  prit  la  parole  et 
exposa  que  :  «  Ce  n'était  pas  assez  que  la  section,  pour  rendre 
hommage  à  Molière  et  à  La  Fontaine,  se  fît  gloire  de  porter  leurs 
noms  ;  il  fallait  encore  qu'elle  leur  érigeât  des  monuments  qui 
attestassent  son  respect  pour  eux,  et  qui  les  vengeassent  en  quelque 
sorte  de  l'injustice  de  leur  siècle  qui  avait  balancé  à  leur  donner 
la  sépulture  *.  » 

L'orateur  appliquait  aux  deux  poètes  ce  qui  n'était  vrai  que  d'un 
seul;  mais  en  pareille  circonstance,  on  n'y  regarde  pas  de  si  près. 
Je  ne  puis  m'empêcber  de  remarquer  qu'André  Gbénier,  habitant 
alors  rue  de  Clèry,  n°  97,  était  de  la  section  de  Molière  et  de  La 
Fontaine,  et  je  me  demande  si  ce  n'est  pas  lui,  grand  admirateur 
des  deux  poètes,  qui  a  fait  cette  motion. 

La  proposition  fut  adoptée  à  l'unanimité.  Il  fut  voté  que  l'on 
procéderait  dans  le  plus  bref'  délai  à  la  recherche  des  corps  des 
deux  grands  hommes;  que  le  citoyen  Moreau,  architecte  de  la  sec- 
tion, serait  chargé  de  cette  opération,  et  l'Assemblée  lui  adjoignit, 
en  qualité  de  commissaire,  le  citoyen  Fleury,  dernier  chapelain  et 
desservant  de  la  chapelle,  à  l'effet  de  donner  et  prendre  tous  les 
renseignements  nécessaires. 

Ge  Fleury  était  alors  vicaire  de  Saint-Eustache.  Il  dressa  et 
signa  seul,  en  prenant  la  qualité  de  commissaire  civil,  le  procès- 
verbal  de  l'exhumation  de  Molière,  qui  eut  lieu  le  6  juillet,  à  quatre 
heures  de  l'après-midi. 

L'exhumation  de  La  Fontaine  eut  lieu  quatre  mois  et  demi  plus 
tard,  le  21  novembre  1792,  à  trois  heures  après  midi. 

Il  est  indispensable  de  reproduire  ici  le  procès-verbal  de  la 
double  opération.  Il  a  été  imprimé  deux  fois  :  une  première  fois  dans 
le  Musée  des  monuments  français,  par  Alexandre  Lenoir  2  -,  une 
deuxième  fois  par  V Amateur  d'autographes  (janvier  1874),  d'après 
une  grosse  ou  copie  du  temps.  Dans  les  deux  textes,  mais  dans  le 
dernier  surtout,  la  rédaction  en  est  fort  grossière,  et  il  est  à  sup- 
poser que  la  minute  était  moins  incorrecte.   Toutefois,  ne  sachant 


1 .  Extrait  de  l'exposé  des   faits  qui    précède  le  procès-verbal  d'exhumation.  Alex. 
Lenoir,  Musée  des  Monuments  français,  t.  VIII,  1821,  p.  161. 

2.  T.  VIII,  1821,  p.  161  et  suiv. 


MOLIÈRE  PENDANT  LA  RÉVOLUTION  407 

pas  si  Alexandre  Lenoir  a  eu  celle-ci  sous  les  yeux,  ou  s'il  n'a  pas 
tout  simplement  corrigé  la  copie  qu'a  donnée  plus  tard  Y  Amateur 
d'autographes,  il  nous  semble  préférable  de  transcrire  fidèlement 
celle-ci,  en  signalant  les  plus  graves  altérations. 

Procès-verbal  de  l'exhumation  des  corps  de  Molière 
et  de  La  Fontaine  *■. 

«  La  section  de  la  fontaine  Montmorency,  ensuite  fontaine  Mont- 
martre, en  prenant  possession  de  la  nouvelle  caserne  et  du  chef- 
lieu  de  ces  assemblées  général  et  de  comité  en  laditte  rue  Mont- 
martre, près  l'église  Saint-Joseph,  pris  les  noms  de  Molière  et 
La  Fontaine.  A  raison  de  ce  que  les  cendres  de  ces  deux  grands 
hommes  reposoient  dans  le  cimetière  de  laditte  chapelle  de  Saint- 
Joseph  et  désirant  rendre  aux  mannes  de  ses  deux  hommes  dont  les 
rares  talents  ont  illustrée  leurs  siècles  les  honeurs  que  dicte  une 
juste  reconnoissance.  En  conséquence,  laditte  section  a  chargé  le 
citoyen  Moreau,  architecte  chargé  des  travaux  du  comité  dans  sa 
nouvelle  demeure,  de  faire  les  plus  scrupuleuses  recherches  pour 
l'exhumation  de  ses  deux  corps  ;  et,  après  avoir  consultés  les 
registres  de  la  paroisse  de  Saint-Eustache  qui  porte  : 

«  1°  Que  Y  an  mil  six  cent  soixante-treize,  le  mardi  vingt  neu- 
vième 2  février,  deffunt  Jean-Baptiste  Poquelin  de  Molière,  tapis- 
sier, valet  de  chambre  ordinaire  du  Roi,  demeurant  rue  Richelieu, 
proche  l'arcade  3  des  peintres  -,  décédé  le  dix-septième  du  présent 
mois,  a  été  inhumée  dans  le  cimetierre  de  Saint- Joseph. 

«  2°  Les  historiens  contemporains  et  la  tradition  non  suspect  qui 
désigne  l'inhumation  de  feu  Molière  dans  ledit  lieu,  près  les  murs 
d'une  petite  maison  situé  à  l'extrémité  du  cimetierre. 

3°  Consulté  les  mêmes  registres  qui  porte  que  Y  an  mil  sept  cent 
quatre-vingt-quinze,  le  jeudi  quatorze  avril,  défunt  Jean  de  La 
Fontaine,  un  des  quarantes  de  l'accadémie  françoise,  âgé  de 
soixanle-seize  ans,  demeurant  rue  Platrière,  à  l'hôtel  du  Val  \ 
décédé  du  présent  mois,  a  été  inhumée  au  cimetierre  des  Saints- 
Innocents.  Signé  Chaudeles  5. 

1.  V Amateur  d'autographes,  janvier  1874. 

2.  Au  lieu  de  vingt-unième. 

3.  Au  lieu  «le  l'académie. 

4.  Au  lieu  d'Hervart. 

5.  Au  lieu  deChandelet. 


40S  MOLIÈRE    PENDANT    LA  RÉVOLUTION 

«  Ce  mot  des  Saints-Innocents  est  une  erreur  non  certifiée  sur 
l'acte  motivé  : 

«  1°  Sur  ce  que  les  amis  de  monsieur  de  La  Fontaine  demendent 
qu'il  fut  enterè  au  cimetierre  de  Saint- Joseph,  ce  qui  leur  l'ut 
accordée  :  en  une  fosse  particulière  au  pied  du  crucifix,  fait  atestè 
par  tous  les  historiens  et  même  les  contemporains  l. 

«  2°  Sur  les  témoignages  de  feue  madame  de  Neuilli  sa  nièce  2,  et 
de  toutes  la  famille  de  M.  de  La  Fontaine,  fait  atesté  de  plus  par 
madame  Du  val  3  chez  laquel  il  est  décédé,  enfin  par  la  tradition  la 
plus  constante  et  la  plus  avérée. 

«  En  conséquence,  le  citoyen  Moreau,  architecte,  empressé  de 
répondre  au  désire  du  comité  de  la  section  de  Molière  et  de  La 
Fontaine  procéda  au  recouvrements,  de  ses  dépens  4  fit  creuser 
la  terre  au  lieu  indiqué  en  présence  du  citoyen  Fleury,  vicaire  de 
Saint-Eustache,  deservant  la  chapelle  Saint- Joseph. 

«  Le  vendredi/  6  juillet  1792,  4  heures  après  midy,  l'on  décou- 
vrit en  ce  même  endroit  près  du  murs,  ledit  corps  seul  qui  nous  a 
aparu  et  aux  dit  témoins,  avoir  été  mis  dans  un  cercueil  de  chêne 
d'un  pouce  d'épaisseur,  ainsi  qu'il  a  paru  par  les  fragement  déposé 
avec  les  ossemens  telle  qu'il  en  étoit  entouré  dans  une  veine  de 
terre  sablonneuse,  à  trois  pieds  de  profondeurs  :  ledit  corps  ainsi 
découvert  fut  en  présence  des  susdits  témoins,  relevée  avec  soins 
et  déposée  dans  un  coffre  fermée  à  la  clef,  et  depuis  en  présence 
des  témoins  transféré  en  une  caisse  de  sapin  de  deux  pieds  de  long 
sur  un  pied  et  demi  de  large  et  d'un  demi  pied  de  haut. 

«  Depuis  cette  époque,  il  a  été  déposé  dans  la  cave  de  l'église  de 
Saint-Joseph,  sous  la  garde  du  citoyen  Fleury,  ledit  exposé  re- 
connue conforme  à  la  vérité  et  ont  signé  : 

«  Moreau,  Fleury.  » 
«  'La  section  armée  de  Molière  et  La  Fontaine  n'eut  pas  moins 


1.  Il  n'y  a  pas  un  mot  de  cela  clans  les  contemporains. 

2.  Femme  de  son  pitit-iils  Charles- Louis  de  La  Fontaine,  ayant  épousé  en 
secondes  noces  M.  de  Neuilly. 

3.  Il  s'agit  toujours  de  M'»c  d'Hervart,  la  dernière  protectrice  et  hôtesse  de  La 
Fontaine,  morte  au  commencement  du  XVIIIc  siècle,  sans  avoir  laissé  aucune  attes- 
tation connue. 

4.  Au  recouvrement  de  ces  dépôts  (texte  d'Alexandre  Lenoir)  et  bonne  leçon  pro- 
bable. 


MOLIÈRE   PENDANT   LA  RÉVOLUTION  409 

d'empressemenl  a  recouvré  les  mânes  «lu  respectable  Jean  de  La 
Fontaine,  dont  lo  génie  profond  rendit  la  mémoire  célèbre. 

«  En  conséquence,  rassemblée  général  de  laditte  section  a  pris  un 
arrêté  et  nommé  pour  commissaires  les  citoyens  Moreau,  prési- 
dent, Chardin,  commandant  la  force  armée,  Fleury,  vicaire,  deser- 
vaot  la  chapelle  de  Saint-Joseph,  et  Brélut  de  la  Grange,  notaire,  à 
l'effet  d'être  présent  à  la  fouille  des  terres  du  cimetierre  et  à  la 
recherche  du  corps  de  Jean  de  La  Fontaine.  En  conséquence,  le 
mercredi  21  novembre  1792,  l'an  Ier  de  la  République  françoise, 
sur  les  trois  heures  après-midi,  lesdits  citoyens  Moreau,  Chardin, 
Fleury  et  La  Grange  s'ètant  transporté  audit  lieu,  et  en  vertu  de 
l'arrêté  de  l'assemblée  général  de  la  section,  on  fait  fouillés  les  terres 
et  ont  trouvées  au  pied  du  crucifix,  à  cinq  pieds  de  profondeur,  un 
corps  seul  qui  a  paru  avoir  été  renfermée  dans  un  cercueil  de  chêne 
dont  les  ossements  aussi  paroissoient  annoncer  l'époque  indiqué 
par  lesdits  extraits,  et  en  présence  desdits  commissaires,  le  corps 
fut  levée  de  terre  et  déposé  en  la  cave  de  la  chapelle  de  Saint- 
Joseph,  dans  une  caisse  de  sapin  de  deux  pieds  de  long  sur  un  pied 
et  demi  de  large  et  un  demi  pied  de  haut,  et  mis  sous  la  garde  du 
citoyen  Fleury. 

«  Ledit  exposé  reconnue  conforme  à  la  vérité  par  lesdits  com- 
missaires et  ont  signé  à  l'original.  Depuis  le  travail  ordonné  par 
l'assemblée  général  pour  la  décoration  du  chef-lieu  de  la  section  et 
la  suppression  de  la  cave  (de  la  chapelle),  lesdites  caisses  renfer- 
mant les  ossemens  de  Molière  et  de  La  Fontaine  ont  été  déposées, 
en  présence  du  citoyen  Fleury,  dans  une  chambre  au-dessus  du 
corps  de  garde  du  chef-lieu  de  la  section.  La  minute  du  présent 
procès-verbal  est  entre  les  mains  du  citoyen  Chery,  garde  des 
archives,  procès  verbaux  et  seaux  de  laditte  section,  demeurant  rue 
Saint- Joseph,  n°  22.  » 

Ainsi  la  chapelle  de  Saint-Jos°ph  ayant  été  démolie  pour  faire 
place  à  un  corps  de  garde,  les  deux  caisses  furent  retirées  de  la 
cave  où  elles  avaient  été  primitivement  déposées  et  mises  dans 
une  chambre  ou  grenier  au-dessus  du  nouveau  corps  de  garde.  On 
ne  dit  pas  où  elles  avaient  été  consignées  pendant  l'espace  de  temps 
qui  s'écoula  entre  la  démolition  de  la  chapelle  et  la  construction  du 
corps  de  garde  sur  le  même  emplacement. 


410  MOLIÈRE   PENDANT   LA  RÉVOLUTION 

II 
MOLIÈRE  AU   CORPS   DE    GARDE   DE   LA   SECTION   ARMÉE    DE   RRUTUS. 


Ces  ossements  tirés  du  sol,  «  ces  augustes  débris,  »  comme  on 
disait,  furent-ils  traités  avec  tout  le  respect  auquel  ils  auraient  eu 
droit?  Il  y  a  plus  d'une  preuve  de  l'indifférence  et  de  la  négligence 
des  sectionnaires  qui  avaient  abandonné  si  promptement  les  noms 
des  deux  grands  poètes  pour  celui  de  Brutus.  Il  est  même  difficile  de 
dire  jusqu'où  la  négligence  a  été  poussée.  Mentionnons  d'abord  l'in- 
discrétion d'un  enthousiaste.  L'auteur  comique  Cailhava  qui,  dès 
avant  l'exhumation,  se  prétendait  possesseur  d'une  dent  de  Molière1, 
Cailhava,  parlant  de  l'exhumation  de  1792,  raconte  les  impressions 
qu'il  éprouva  en  voyant  les  squelettes  que  l'on  avait  mis  au  jour  : 
«  J'ai  pressé  sur  mon  sein,  dit-il,  les  têtes  de  ces  deux  hommes  de 
génie  ;  je  les  ai  baisées  religieusement  :  celle  du  fabuliste  inimi- 
table m'a  fait  verser  des  larmes  d'attendrissement.  Je  me  suis  pros- 
terné devant  celle  du  premier  des  comiques,  et  j'ai  sollicité,  j'ai 
obtenu  la  permission  de  la  ceindre  d'un  bandeau  sur  lequel,  me 
défiant  de  moi-même,  je  me  suis  borné  à  écrire  un  seul  vers  em- 
prunté à  l'un  de  ses  chefs-d'œuvre  : 

C'est  un  homme  qui...  Ah  !...  un  homme  !...  un  homme  enfin  a. 

Et  il  ajoute  dans  une  note  :  «  La  tête  de  Molière  a  plus  de  lar- 
geur d'une  tempe  à  l'autre,  et  celle  de  La  Fontaine  du  front  à 
l'occiput  3.  » 

Une  pensée  vient  aussitôt  à  l'esprit  en  lisant  ces  mots  -,  quand 
La  Fontaine  fut  exhumé,  Molière  l'avait  été  déjà  depuis  quatre 
mois  et  demi.  Pour  que  Cailhava  ait  pu  avoir  en  même  temps  sous 
les  yeux  et  comparer  les  crânes  de  l'un  et  de  l'autre,  il  faut  donc 
que  la  caisse  où,  selon  le  procès-verbal,  les  dépouilles  de  Molière 


1.  D'où  cette  dent  serait-elle  venue  à  Cailhava  ?  Il  n'y  a  pas  lieu  de  s'en  préoccuper, 
cet  auteur  crédule  ne  s'en  étant  sans  doute  préoccupé  jamais  lui-même.  «  C'était  une 
dent  que  Molière  avait  contre  lui,  »  disait  La  Harpe  dans  sa  Correspondance  litté- 
raire (1774-1791). 

2.  Tartufe,  act.  I,  se.  VII. 

3.  Etudes  sur  Molière.  Paris,  Debray,  an  X,  in-8°. 


MOLIÈRE   PENDANT  LA  RÉVOLUTION  411 

avaient  été  enfermées,  ait  été  rouverte  pour  satisfaire  la  curiosité 
de  l'auteur  de  Y  Art  de  la  Comédie,  et  sans  doute  d'autres  amateurs. 
Cette  première  information  ne  donne  pas  une  haute  idée  de  la  vigi- 
lance avec  laquelle  étaient  gardées  ces  reliques,  ni  de  la  discrétion 
observée  à  leur  égard. 

La  révélation  involontaire  de  Cailhava  ne  fait  pas  seule  naître 
de  fortes  appréhensions.  Des  fragments  des  ossements  de  Molière 
et  de  La  Fontaine,  se  répandirent  en  quelques  mains.  Ces  fragments 
auraient  été,  de  l'aveu  de  leurs  possesseurs,  soustraits  aux  corps 
exhumés  en  1792.  A  quelle  époque  ?  On  ne  saurait  le  dire  exacte- 
ment. Mais,  dès  ce  premier  moment,  il  est  constant  que  des  sous- 
tractions sont  devenues  possibles. 

M.  Ulrich  Richard  Desaix  a  publié  en  1880  une  brochure  inti- 
tulée la  Relique  de  Molière  du  cabinet  du  ~baron  Vivant  Denon. 
Il  y  expose  que  le  baron  Vivant  Denon,  longtemps  directeur  des 
musées  impériaux  et  royaux,  mort  en  1825,  avait  rassemblé  dans 
un  ancien  reliquaire  du  XVe  ou  du  XVIe  siècle,  un  certain  nombre 
d'objets  de  haute  curiosité,  parmi  lesquels  des  fragments  d'os  de 
Molière  et  de  La  Fontaine.  Ce  reliquaire  fut,  à  la  mort  du  baron 
Vivant  Denon,  en  1826,  acquis,  avec  tout  ce  qu'il  contenait,  par  le 
comte  de  Pourtalès-Gorgier. 

A  la  vente  de  la  galerie  Pourtalès,  en  1865,  il  passa  aux  mains 
de  M.  le  comte  Arthur  Desaix.  M.  Ulric  Richard  Desaix,  dans  sa 
brochure,  cherche  à  démontrer  que  les  reliques  diverses  que  le 
reliquaire  contient  sont  authentiques  ;  il  invoque,  à  cet  effet, 
l'érudition,  la  situation  exceptionnelle  de  Vivant  Denon  qui,  ardent 
collectionneur,  dut  profiter  des  occasions  nombreuses  qui,  pendant 
la  Révolution,  s'offrirent  de  recueillir  de  pareils  trésors.  Tout  ce 
que  nous  voulons  constater  ici,  c'est  que  voilà  des  fragments  d'os 
de  Molière  et  de  La  Fontaine  qui  à  un  moment  qu'on  ne  saurait  pré- 
ciser, se  sont  échappés  des  caisses  où  furent  enfermées  les  dé- 
pouilles de  l'ancien  cimetière  Saint-Joseph.  Ce  ne  sont  pas  les 
seuls  fragments  que  ces  caisses  infidèles  laissèrent  emporter.  Mais 
pour  les  autres,  le  moment  de  la  soustraction  est  plu  s  facile  à  déter- 
miner. 


412  MOLIÈRE   PENDANT   LA  RÉVOLUTION 

III 
MOLIÈRE   AU   LABORATOIRE   DE   LA  MONNAIE. 

Au  musée  de  Cluny,  dans  la  salle  dite  des  Couronnes,  sur  le 
bureau  du  duc  de  Gréquy,  on  voit  sous  un  globe  un  fragment  de 
l'os  maxillaire  inférieur  de  Molière,  inscrit  sous  le  n°  3674  du 
catalogue,  et  donné  le  4  avril  1860  par  M.  le  docteur  Jules  Cloquet 
avec  le  certificat  suivant  :  «  Sous  la  Convention  nationale,  on  avait 
exhumé  et  transporté  à  l'hôtel  des  Monnaies  *  les  os  des  hommes 
illustres  de  la  France,  afin  de  les  convertir  en  verre  phosphate, 
acide  de  chaux,  et  d'en  faire  des  coupes  consacrées  à  la  reconnais- 
sance publique.  Quelque  temps  après,  la  décision  qui  avait  motivé 
cette  translation  fut  révoquée  et  les  corps  rendus  aux  cimetières. 
M.  d'Arcet  (Jean),  qui  devait  faire  l'opération  chimique,  retint 
comme  une  relique  ce  fragment  de  la  mâchoire  inférieure  de 
Molière,  qui  m'a  été  donné  par  son  fils,  essayeur  en  chef  de  la 
Monnaie  et  membre  de  l'Institut.  —  Signé  :  Jules  Cloquet,  membre 
de  l'Institut 2.  « 

Le  souvenir  de  l'étrange  entreprise  dont  les  ossements  des 
hommes  illustres  du  passé  auraient  été  l'objet  à  l'époque  de  la 
Convention  s'est  conservé,  sans  qu'il  soit  facile  d'indiquer  rien  de 
précis  à  ce  sujet.  Le  journal  X Intermédiaire  des  chercheurs  et  des 
curieux  avait  provoqué  jadis  une  enquête  qui  ne  donna  pas  de  ré- 
sultats positifs.  On  y  lit  (année  1864,  p.  109)  : 

«  A  l'époque  de  la  Convention,  sur  un  ordre  du  Comité  de  salut 
public,  le  chimiste  Darcet  fut  mis  en  possession  d'une  partie  des 
ossements  de  Molière  et  de  quelques  autres  morts  illustres,  entre 
autres  d'Héloïse  et  d'Abailard,  à  l'effet  d'en  tirer  du  phosphate  de 
chaux  qui  devait  être  employé  à  la  fabrication  d'une  belle  coupe  en 
porcelaine  de  Sèvres  où  l'on  aurait  bu  patriotiquement  à  la  «  Répu- 
blique. »  J'ignore  si  ce  vase  a  été  fabriqué.  Darcet  avait  gardé  des 
échantillons  de  cette  collection  d'ossements  qu'il  avait  reçue.  Le 
fragment  de  mâchoire  qui  se  voit  aujourd'hui  au  musée  de  Cluny 


1.  A  V hôtel  des  Monnaies,  parce  que  le  chimiste  Darcet  y  demeurait. 

2.  Ce  certificat  a  été  longtemps  posé  contre  le  socle,  à  la  vue  du  public  ;   on  l'a 
retiré  de  là  depuis  quelques  années. 


MOLIÈRE   TENDANT   LA  RÉVOLUTION  413 

avec  cette  étiquette  :  «  Mâchoire  de  Molière,  donnée  par  M.  le  pro- 
fesseur Jules  Cloquet,  »   en  provient.   M.  Cloquet,    qui  le   tenait 
de  Darcet  le  fils,    ne  sait   pas  ce  que  tout  le  reste  est  devenu. 
Y.  D.  » 
Même  année,  page  246,  nous  lisons  encore  : 

«  J'ai  vu  entre  les  mains  de  M.  Albert  Lenoir,  fils  d'Alexandre 
Lenoir,  aujourd'hui  secrétaire  de  l'Ecole  des  Beaux-Arts,  quelques 
lentilles  d'une  substance  vitrifiée  qu'il  m'a  dit  avoir  été  composée 
chimiquement  avec  des  fragments  d'ossements  provenant  des  tombes 
de  Molière  et  de  La  Fontaine.  Il  tenait  ces  objets  de  son  père,  le 
créateur  du  Musée  des  monuments  français.  Peut-être  est-ce  là 
un  des  résultats  de  la  mission  confiée  à  Darcet.  A  ce  propos, 
M.  Y.  D.  pourrait-il  citer  le  texte  de  l'ordre  donné  par  le  Comité  de 
salut  public,  ou  du  moins  indiquer  dans  quel  ouvrage  on  retrouve- 
rait soit  le  texte,  soit  la  mention  authentique  de  cet  ordre  ?  On  a 
prêté  aux  hommes  du  Comité  de  salut  public  et  en  général  aux 
autorités  révolutionnaires  tant  d'excentricités  apocryphes  !  F.  L.  » 

On  ne  prête  qu'aux  riches,  comme  dit  le  proverbe.  Jusqu'ici  on 
n'a  pu  découvrir,  il  est  vrai,  aucun  texte  public,  aucun  document 
officiel  relatif  à  la  mission  étrange  confiée  au  chimisteDarcet.il 
est  pourtant  bien  certain,  d'autre  part,  que  le  docteur  J.  Cloquet 
n'a  pas  inventé  ce  qu'il  raconte  avec  une  entière  bonne  foi  et  sans 
aucune  intention  de  critique  ni  de  blâme  ;  il  le  tenait  de  Darcet  le 
fils,  qui  avait  vingt-quatre  ans  quand  son  père  mourut  en  1801,  et 
qui  vécut  jusqu'en  1844.  Le  docteur  Jules  Cloquet,  mort  tout 
récemment,  était  né  en  1790.  Darcet  le  fils  et  lui  furent  donc  con- 
temporains. Il  n'est  guère  possible  de  rencontrer  un  témoignage 
offrant  de  plus  sérieuses  garanties  et,  en  aucun  point  de  sa  trans- 
mission, paraissant  moins  contestable.  Mais  un  détail  singulier 
vient  appuyer,  confirmer  le  témoignage  du  docteur  J.  Cloquet. 
Dans  le  procès-verbal  du  18  floréal  an  YII  (7  mai  1799)  *,  procès- 
verbal  contenant  la  description  des  deux  squelettes  portant  les 
noms  de  Molière  et  de  La  Fontaine,  on  remarque  ce  curieux  détail: 
«  Dans  la  caisse  portant  le  nom  de  Molière,  nous  remarquâmes 
tous  les  ossements  d'un  corps  humain  entassés  (les  commissaires 
ne  signalent  l'absence  d'aucun  de  ces  ossements  ;  si  l'on  en  avait 
dérobé,  c'étaient  sans  doute  de  trop  petites  parcelles  pour  qu'on 

1.  Nous  le  donnons  ci-après. 


414  MOLIÈRE   PENDANT  LA  RÉVOLUTION 

jugeât  utile  de  les  mentionner).  Dans  la  caisse  portant  le  nom  de 
La  Fontaine,  nous  vîmes  aussi  tous  les  ossements  d'un  corps  hu- 
main, à  l'exception  de  la  mâclioire  inférieure.  » 

Ainsi  ce  procès-verbal  de  1799,  extrait  des  minutes  d'une  étude 
de  notaire  et  publié  en  ces  dernières  années,  constate  que  la  mâ- 
choire inférieure  manque  à  l'un  des  deux  squelettes,  ce  qui  vient 
confirmer  de  la  manière  la  plus  irréfragable  l'attestation  du  doc- 
teur Jules  Cloquet.  Ce  ne  peut  être  que  le  chimiste  Darcet  qui  a 
soustrait  cette  mâchoire  inférieure,  car  une  coïncidence  fortuite 
entre  son  témoignage  et  le  procès-verbal  de  1799  serait  par  trop 
extraordinaire  ;  il  l'avait  soustraite  avant  la  translation  des  caisses 
funéraires  au  Musée  des  monuments  français,  et  plus  d'un  an  aupa- 
ravant, puisque  les  membres  de  l'administration  municipale  du 
IIIe  arrondissement  déclarèrent  à  Lenoir  et  à  ses  collègues  avoir 
reçu  les  caisses  du  comité  de  la  division  de  Brutus  depuis  plus 
d'un  an  et  les  avoir  gardées  religieusement  sans  les  ouvrir.  C'était 
donc  à  une  époque  antérieure  que  la  soustraction  avait  pu  avoir 
lieu. 

Mais  ce  qu'il  y  a  de  surprenant,  c'est  que  la  mâchoire  que  le 
chimiste  déclarait  avoir  dérobée  à  Molière,  qu'il  légua  à  son  fils 
comme  la  mâchoire  de  Molière,  manque,  d'après  le  procès-verbal 
de  1799,  non  pas  à  Molière,  mais  à  La  Fontaine.  Comment  ce  qui- 
proquo a-t-il  pu  se  produire?  Il  ne  suffit  pas  évidemment,  pour 
expliquer  cette  méprise,  de  supposer  une  simple  visite  du  chimiste 
aux  caisses  de  la  section  de  Brutus.  L'étourderie  en  pareil  cas  eût 
été  trop  forte.  Il  faut  pour  cela  que  les  squelettes  aient  été  en  même 
temps  mis  hors  de  leurs  caisses  et  qu'on  les  y  ait  replacés  un  peu  à 
la  hâte,  avec  plus  ou  moins  de  confusion. 

Comment,  dès  lors,  repousserait-on  l'anecdote  que  le  fils  du  chi- 
miste tenait  de  son  père  et  dont  il  fit  part  à  son  ami  Jules  Cloquet? 
quelle  hypothèse  plus  vraisemblable  pourrait-on  lui  substituer  ?  Il 
faudra  seulement,  en  présence  des  affirmations  précises  du  procès- 
verbal  de  1799,  ajouter  au  certificat  du  musée  de  Cluny  une  cir- 
constance dont  ni  le  docteur,  ni  les  chimistes  de  la  Monnaie  ne  se 
sont  doutés.  Il  est  à  croire,  en  effet,  que  lorsque  les  restes  mortels 
des  grands  hommes  furent  redemandés  à  Darcet,  les  deux  sque- 
lettes furent  replacés  dans  leurs  caisses  avec  quelque  précipitation. 
Peut-être  ceux  qui  furent  employés  à  cette  opération  mirent-ils  les 
ossements  de  Molière  dans  la  caisse  de  La  Fontaine  et  vice  versa. 
En  ce  cas  l'interversion  existerait  encore  aujourd'hui,  et  quand 


MOLIÈRE   TENDANT   LA  RÉVOLUTION  415 

vous  allez  porter  une  couronne  à  la  tombe  soit  de  l'un,  soit  de 
l'autre,  il  conviendrait,  pour  bien  vous  adresser  à  celui  des  deux 
que  vous  voulez  honorer,  de  prendre  le  contre-pied  des  inscriptions 
tunmlaires. 

Qu'une  entreprise  comme  celle  dont  nous  parlons  ait  eu  lieu  sur 
les  restes  des  grands  hommes,  c'est,  d'ailleurs,  ce  qui  résulte  aussi 
de  ce  que  l'on  sait  des  destinées  de  la  dépouille  mortelle  de 
Turenne.  Le  21  brumaire  an  VII  (11  novembre  1798),  Beaumar- 
chais écrit  une  lettre-requête,  adressée  au  ministre  de  l'intérieur 
François  de  Neufchâteau,  et  publiée  dans  le  journal  la  Clef  du 
cabinet  des  souverains.  Beaumarchais,  visitant  les  collections  du 
Muséum  d'histoire  naturelle,  y  a  retrouvé,  «  au  coin  d'un  labora- 
toire de  chimie,  dans  la  poussière  des  fourneaux,  des  matras,  et 
des  matériaux  servant  à  des  distillations,  le  corps  exhumé  de 
Turenne  l.  «  L'auteur  du  Mariage  de  Figaro  exprime  son  indigna- 
tion d'une  telle  incurie  et  demande  au  ministre  que  ce  corps  soit 
transporté  dans  son  tombeau  qui  a  été,  lui,  reconstruit  dans  l'Elysée 
des  Petits- Augustins. 

Gomment  le  corps  de  Turenne,  extrait  de  son  tombeau,  était-il 
arrivé  des  caveaux  de  Saint-Denis  dans  ce  laboratoire  de  chimie 
du  Jardin  des  Plantes  ?  Une  explication  se  présente  à  nous  tout 
naturellement  :  c'est  que  le  chimiste  de  la  Monnaie  n'avait  pas  été 
seul  appelé  au  travail  de  vitrification,  et  que  d'autres  ossements  de 
grands  hommes  avaient  été  portés,  dans  le  même  but,  à  d'autres 
laboratoires  où  ils  étaient  demeurés  plus  oubliés  encore  que  les 
restes  de  Molière  et  de  La  Fontaine. 

On  devine  assez,  par  ce  qu'on  vient  de  lire,  quelles  aventures 
ont  couru  les  restes  mortels  de  Molière  depuis  qu'ils  ont  été  arra- 
chés du  cimetière  de  Saint-Joseph.  On  peut  considérer  comme  avéré 
et  constant  qu'ils  furent  transférés,  avec  d'autres  exhumés  à  la 
même  époque,  au  laboratoire  du  chimiste  Darcet,  dans  le  but  de 
donner  satisfaction,  par  la  fabrication  de  coupes  républicaines  ou 
de  verres  patriotiques,  à  la  haute  fantaisie  de  quelque  puissant  du 
jour.  Quel  ordre  fut  gardé  dans  cette  translation  ?  Quelles  précau- 
tions furent  prises  ?  A  ces  questions  il  n'est  aucune  réponse.  Il  n'est 
pas  douteux  non  plus  que  les  caisses  furent  ouvertes,  que  les  osse- 


i.  Voyez  la   curieuse  lettre  de  Beaumarchais  dans  les   Œuvres  complètes  de  cet 
auteur.  Tous  les  récents  éditeurs  l'ont  recueillie  dans  la  correspondance. 


416  MOLIÈRE   PENDANT   LA   RÉVOLUTION 

ments  en  furent  extraits,  qu'ils  purent  être,  dans  une  certaine 
mesure,  mêlés  ou  confondus.  Où  en  était  la  vitrification,  lorsqu'elle 
fut  contremandée  ?  M.  Hillemacher  a  de  la  poudre  blanche  qu'il 
assure  provenir  des  os  du  poète  comique  l.  M.  Albert  Lenoir  pos- 
sède des  lentilles  d'une  substance  vitrifiée  qu'il  prétend  avoir  la 
même  origine2.  Tout  cela  est  bien  propre  à  nous  jeter  dans  une 
grande  perplexité.  «  Un  peuple  libre  doit  respecter  et  honorer  les. 
restes  de  ses  grands  hommes,  »  disaient  les  orateurs  révolution- 
naires. On  voit  comment  ce  devoir  si  hautement  proclamé  était 
rempli  dans  la  réalité.  Continuons  le  récit  des  pérégrinations  de 
ces  «  augustes  débris,  »  car  il  se  passera  du  temps  encore  avant  qu'ils 
rentrent  dans  la  paix  et  le  repos. 

Les  caisses  furent  reportées  où  on  les  avait  prises.  Où  ?  Proba- 
blement dans  la  chambre  ou  grenier  au  dessus  du  corps  de  garde  de 
la  section  de  Brutus.  On  ne  saurait  dire  exactement  à  quel  moment 
de  la  Révolution  eut  lieu  cette  restitution.  C'était  quelque  temps 
sans  doute  après  le  9  thermidor.  Car,  selon  toute  apparence,  ce  fut 
le  9  thermidor  qui  arrêta  les  projets  des  amateurs  de  coupes  mor- 
tuaires faites  avec  les  ossements  des  grands  hommes.  Pendant 
quelque  temps,  on  oublia  les  exhumés.  L'an  V,  c'est-à-dire  en  1797, 
Millin  les  rappela  à  la  mémoire  des  patriotes  dans  un  article  du 
Magasin  encyclopédique  3.  Après  un  court  résumé  de  ce  qui  s'était 
passé  en  1792,  Millin  concluait  ainsi  :  »  Quoique  la  section  ait 
abjuré,  dans  les  temps  révolutionnaires,  les  noms  de  Molière  et  de 
La  Fontaine  pour  celui  de  Brutus,  le  dépôt  y  existe  toujours  (à  la 
section).  Il  serait  digne  du  gouvernement  de  donner  à  ces  deux 
hommes  célèbres  une  sépulture  digne  d'eux.  » 

Cet  article  ne  paraît  pas  avoir  eu  de  résultat  immédiat.  L'appel  du 
savant  conservateur  delà  Bibliothèque  nationale  ne  fut  pas  entendu. 
N'est-ce  pas  toutefois  à  la  suite  de  cette  modeste  réclamation  que 
les  deux  caisses  mortuaires  changèrent  d'asile  et  furent  déposées  à 
la  municipalité  du  IIIe  arrondissement,  où  nous  les  retrouvons 
deux  ans  plus  tard  ? 


1.  Cette  poudre  blanche  a  été  exposée  au  Musée  Molière,  lors  de  la  célébration  du 
deuxième  centenaire  de  la  mort  du  poète,  en  1873. 

2.  Voyez  ci-dessus  le  deuxième  extrait  de  Y  Intermédiaire  des  chercheurs  et  des 
curieux. 

3.  Troisième  année,  t.  II,  p.  548. 


MOLIERE   PENDANT   LA   RÉVOLUTION  417 

IV 

MOLIÈRE    A   LA   MUNICIPALITÉ   DU   III''   ARRONDISSEMENT. 
(aux  ci-devant  petits-pères,  PLACE  des  victoires.) 

Le  24  vendémiaire  an  VII,  sous  le  Directoire,  l'administration 
centrale  du  département  de  la  Seine  prit  un  arrêté  ordonnant 
d'exhumer  tous  les  hommes  célèbres  à  divers  titres  reposant  dans 
les  églises,  édifices  nationaux  ou  cimetières  dont  la  destination 
avait  été  changée.  «  Le  respect  pour  les  grands  hommes,  est-il  dit 
dans  les  considérants  de  l'arrêté,  est  une  des  vertus  d'un  peuple 
libre  et  éclairé,  et  les  honneurs  qu'on  leur  rend  après  leur  mort 
sont  le  plus  sûr  moyen  d'exciter  une  noble  émulation.  »  L'ar- 
ticle lRr  de  cet  arrêté  dispose  en  conséquence  que  «  les  cendres  de 
Molière  seront  transférées  à  l'école  centrale  du  Panthéon,  celles  de 
La  Fontaine  à  l'école  centrale  des  Quatre-Nations,  et  celles  de 
Santeuil  à  l'école  centrale  de  la  rue  Antoine.  » 

Cet  arrêté  fut  bien  près  de  son  exécution,  si  l'on  en  juge  par  la 
pièce  suivante  : 

bureau   de  police   administrative  Paris,  le  29  vendémiaire, 

CIVILE  ET  MILITAIRE.  an  ?  fc  fa  République. 

LE    2    BRUMAIRE. 

l'administation  centrale  du  département 
A  l'administration  municipale  du  3c  arrondissement. 

«  Citoyens,  nous  vous  prévenons  que  nous  avons  arrêté  que  les 
cendres  de  Molière  et  de  La  Fontaine,  qui  sont  en  dépôt  dans  l'une 
des  salles  de  la  maison  occupée  par  votre  administration,  seront 
transportées  dans  les  écoles  centrales  du  Panthéon  et  des  Quatre- 
Nations.  Nous  avons  chargé  le  baron  Molinor,  notre  architecte, 
d'effectuer  ce  transport.  Nous  vous  invitons  à  lui  donner  toute  faci- 
lité pour  cette  opération  aussitôt  qu'il  se  présentera  auprès  de 
vous. 

«  Salut  et  fraternité, 

«    A.    SAUZAN.  TREVILLIER  *.    » 

Toutefois,  il  résulte   de  ce  qui  va  suivre  que  le  baron  Molinor 
1.  V Amateur  d'autographes,  janvier  187-i. 


418  MOLIÈRE   PENDANT  LA  RÉVOLUTION 

n'accomplit  point  sa  mission  et  que  les  restes  de  Molière  et  de  La 
Fontaine  ne  firent  pas  le  nouveau  voyage  dont  ils  étaient  menacés. 
On  lit  dans  le  Moniteur  du  30  germinal  de  la  même  année  :  «  Le 
Directoire  exécutif  a  arrêté  le  27  germinal  (16  avril  1799)  que  les 
corps  de  Turenne,  de  Molière  et  de  La  Fontaine  seraient  déposés 
sur-le-champ  dans  des  cénotaphes  préparés  dans  le  jardin  du  Musée 
des  monuments  français.  On  doit  à  l'estimable  artiste  qui  a  créé  ce 
musée  (Alexandre  Lenoir),  d'avoir  déjà  recueilli  lui-même  les 
restes  de  Descartes,  et  de  les  avoir  déposés  clans  le  monument  funé- 
raire qu'il  lui  a  élevé.  » 

Le  ministre  de  l'intérieur,  François  de  Neufchàteau,  écrivit,  à  la 
date  du  15  floréal  an  VII,  au  citoyen  Alexandre  Lenoir,  une  lettre 
lui  conférant  une  mission  spéciale  à  ce  sujet  '. 

En  vertu  de  l'arrêté  du  27  germinal  et  de  la  lettre  du  ministre, 
Alexandre  Lenoir,  administrateur  du  Muséum  des  monuments 
français,  sis  aux  ci-devant  Petits-Augustins  (Ecole  des  Beaux- 
Arts  actuelle),  et  Pierre -Claude  Binard,  sous-conservateur  dudit 
musée,  aidés  des  citoyens  Ambroise-Robert  Lesieur  et  Augustin- 
Jean  Lesieur,  se  transportèrent  à  l'administration  municipale  du 
IIIe  arrondissement,  le  18  floréal  an  YII  (7  mai  1799).  Introduits 
dans  le  lieu  des  séances  de  l'administration,  par  le  commissaire  du 
Directoire  exécutif  de  l'arrondissement,  le  président  leur  dit  que 
depuis  plus  d'un  an,  l'administration  avait  le  bonheur  de  posséder 
dans  son  enceinte  les  cendres  de  ces  deux  poètes  célèbres,  qui  leur 
avaient  été  remises  par  les  anciens  membres  du  comité  de  la  divi- 
sion de  Brutus.  Le  procès-verbal  de  ce  qui  se  passa  en  cette  circons- 
tance est  trop  important  pour  que  nous  ne  le  donnions  pas  in 
extenso.  Ce  procès-verbal  et  ceux  qui  suivront  ont  été  passés 
devant  Me  Potier,  notaire  à  Paris.  Le  procès-verbal  du  18  floréal 
an  YII  a  été  publié  dans  le  journal  la  Liberté  du  2  mars  1875, 
sous  la  signature  abrégée  E.  Dr.  (Edouard  Drumond)  ;  il  est  ainsi 
conçu  : 

«  Le  dix-huit  floréal,  an  septième  de  la  République,  une  et  indivi- 
sible 2. 

«  îsous,  Alexandre  Lenoir,  administrateur  du  Muséum  des  mo- 
numents français  sis  aux  ci-devant   Petits-Augustins,  division  de 


1.  Mxsée  des  Mojiuments  français,  t.  VIII,  p.  165. 

2.  (7  mai  1799). 


MOLIÈRE  'PENDANT  LA  RÉVOLUTION  419 

l'Unité,  et  Pierre-Claude  Binard,  sous-conservateur  duclit  musée, 
chargés  par  le  ministre  de  l'intérieur  de  l'exécution  de  l'arrêté  du 
Directoire  exécutif,  du  vingt-sept  germinal  dernier,  qui  ordonne  la 
translation,  dans  le  jardin  du  musée  confié  à  nos  soins,  des  corps  de 
Molière  et  de  La  Fontaine,  désirant  à  cet  égard  remplir,  autant 
qu'il  est  en  notre  pouvoir,  les  intentions  de  l'autorité  executive, 
avons  appelé  amicalement  auprès  de  nous  les  citoyens  Ambroise- 
Robert  Lesieur  et  Augustin-Jean  Lesieur,  domiciliés  rue  de  la 
Colombe,  division  de  la  Cité,  afin  de  nous  concerter  sur  les  moyens 
à  prendre  pour  parvenir  à  notre  but. 

«  Ces  citoyens,  pénétrés,  ainsi  que  nous,  du  plus  profond  respect 
pour  la  mémoire  du  fabuliste  inimitable  et  du  père  de  la  Comédie- 
Française,  se  sont  empressés  de  répondre  à  notre  invitation. 

«  Nous  étant  réunis,  notre  premier  soin  fut  d'abord  de  nous 
occuper  du  lieu  où  reposaient  ces  cendres  vénérables  que  la  tradi- 
tion et  les  historiens  du  temps  nous  attestaient  être  dans  le  cime- 
tière dans  la  chapelle  dite  de  Saint- Joseph,  rue  Montmartre.  Mais 
nous  étant  rappelés  que,  dès  le  commencement  de  la  Révolution,  le 
quartier  précité  avait  pris  le  nom  de  district  de  Molière  et  de  La 
Fontaine,  nous  présumâmes  que  l'exhumation  des  corps  de  ces 
illustres  Français  avait  eu  lieu  par  les  soins  des  citoyens  de  ce 
ci-devant  district,  attendu  les  travaux  qu'avait  nécessités  la  cons- 
truction d'un  corps  de  garde  sur  une  grande  partie  du  cimetière. 

«  N'ayant  cependant  qu'une  idée  très  confuse  sur  ces  opérations, 
et  ignorant  même  le  lieu  où  pouvaient  avoir  été  déposés  les  restes 
de  Molière  et  de  La  Fontaine  après  leur  exhumation,  nous  jugeâmes 
que  l'administration  municipale  du  troisième  arrondissement,  où 
se  trouve  la  division  de  Brutus,  nous  donnerait  sur  cet  objet  les 
plus  grands  éclaircissements. 

«  Nous  résolûmes  sur-le-champ  de  nous  rendre  à  cette  administra- 
tion et  de  nous  adresser  d'abord  au  commissaire  du  Directoire 
exécutif  près  elle. 

«  Nous  étant,  en  conséquence,  transportés,  vers  midi,  auprès  de  ce 
fonctionnaire,  domicilié  au  local  des  ci-devant  Petits-Pères,  place 
des  Victoires  nationales,  division  du  Mail,  nous  lui  demandâmes 
s'il  pouvait  nous  aider  dans  l'objet  de  recherches  relativement  à 
Molière  et  à  La  Fontaine.  Il  nous  parut,  à  sa  réponse,  qu'il  avait 
pleine  connaissance  du  lieu  où  leurs  cendres  existaient,  et  il  nous 
fit  aussitôt  introduire  dans  le  lieu  des  séances  de  l'administration 
municipale,  que  nous  trouvâmes  assemblée. 


420  MOLIÈRE   PENDANT   LA   RÉVOLUTION 

«  Après  avoir  remis  au  président  la  lettre  d'autorisation  du  ministre 
de  l'intérieur,  et  qu'il  en  eut  donné  lecture,  ce  magistrat  nous  dit 
que,  depuis  plus  d'un  an,  l'administration  avait  le  bonheur  de  pos- 
séder dans  son  enceinte  les  cendres  de  ces  deux  poètes  célèbres, 
qui  leur  avaient  été  remises  par  les  anciens  membres  du  comité  de 
la  division  de  Brutus  -,  et,  en  effet,  il  nous  montra  sur  une  planche 
à  droite,  vers  la  fenêtre,  deux  caisses  de  bois  de  sapin,  de  même 
grandeur  et  dimension.  Nous  nous  levâmes  aussitôt,  et  nous  nous 
approchâmes  de  ces  caisses,  que  nous  prîmes  avec  empressement 
dans  nos  mains  et  portâmes  sur  le  poêle,  qui  se  trouvait  à  côté 
de  ce  lieu,  pour  les  examiner  avec  plus  de  soin  :  sur  la  première, 
toute  couverte  de  poussière,  nous  remarquâmes  ces  mots  :  C.  de 
Molière,  et  sur  l'autre,  aussi  couverte  de  poussière  :  C.  de  La 
Fontaine. 

«  Les  membres  de  l'administration  municipale,  après  avoir  témoi- 
gné toute  la  satisfaction  qu'ils  ressentaient  de  voir  toutes  ces  pré- 
cieuses dépouilles  déposées  dans  un  lieu  honorable  et  plus  digne 
de  leur  renommée,  nous  montrèrent  le  désir  de  contempler  les 
ossements,  ayant  cru  devoir  toujours  les  garder  religieusement  sans 
faire  l'ouverture  des  caisses. 

«  Nous  nous  empressâmes  de  répondre  aux  vœux  de  ces  magistrats, 
et  nous  fîmes  d'abord  ouvrir  la  première  portant  ces  mots  :  C.  de 
Molière.  Nous  remarquâmes  tous  les  ossements  d'un  corps  humain 
entassés,  qui  nous  parurent  être  ceux  d'un  homme  d'une  stature 
médiocre,  faible,  cacochyme,  et  de  l'âge  de  cinquante  ans.  Ouverture 
faite  de  la  seconde,  nous  vîmes  aussi  tous  les  ossements  d'un  corps 
humain,  à  l'exception  de  la  mâchoire  inférieure,  de  même  entas- 
sés, qui  nous  parurent  être  ceux  d'un  homme  d'une  stature  avanta- 
geuse, et  que  nous  jugeâmes,  d'après  l'aspect  de  ces  mêmes  osse- 
ments, être  septuagén.  ire. 

«  Après  avoir  quelque  temps  considéré  avec  attendrissement  les 
augustes  débris  des  deux  plus  illustres  philosophes  dont  la  France 
ait  à  s'honorer,  nous  fîmes  refermer  les  caisses,  et  le  citoyen 
Lenoir,  l'un  de  nous,  en  ayant  donné  un  reçu  à  l'administration 
municipale l,  nous    voulûmes  nous    charger  nous-mêmes    de  ce 


1.  Alexandre  Lenoir  a  publié  ce  reçu  dans  le  Musée  des  Monuments  français, 
t.  VIII  p.  167  :  Copie  du  reçu  des  corps  de  Molière  et  de  La  Fontaine  donné  au 
citoyen  Chartier,  secrétaire  en  chef  de  l'administration  municipale  du  III"  arrondis- 
sement. 


MOLIÈRE   PENDANT   LA  RÉVOLUTION  421 

fardeau  respectable,  et  nous  le  portâmes  alternativement  jusqu'au 
Muséum  des  monuments  français,  où  nous  le  déposâmes,  vers  les 
trois  heures  après  midi,  dans  le  cabinet  de  l'administrateur,  en 
attendant  que  les  deux  sarcophages  qu'on  leur  prépare  soient  ter- 
minés. 

«  De  tout  ce  que  dessus  nous  avons  dressé  le  présent  procès-verbal 
que  nous  avons  signé  lesdits  jour  et  an. 

«  Signé  ••  Lenoir,  Binart,  A.-R.  Lesieur,  A.-J.  Lesieur.  » 

La  description  des  deux  squelettes  est  faite  évidemment  d'après 
des  idées  préconçues  qui  même  n'étaient  pas  très  exactes,  Molière 
n'ayant  pas  été  faible  et  cacochyme,  quoiqu'il  soit  mort  à  cin- 
quante-un ans. 

Malheureusement,  chaque  fois  que  les  caisses  mortuaires  sont 
ouvertes  pour  donner  satisfaction  aux  sentiments  d'attendrissement 
et  de  piété  qui  se  manifestent  à  leur  aspect,  quelque  souvenir  de 
pillage  se  rattache  à  la  circonstance.  On  lit,  dans  un  manuscrit  de 
Beffara1,  qu'un  ancien  régisseur  de  l'Odéon  prétendait  avoir  une 
dent  de  Molière  qu'il  s'était  procurée  lors  de  la  translation  des 
cercueils  ait  Musée  des  Petits- Augustins.  Beffara  ajoute,  au  même 
endroit,  «  qu'un  membre  de  l'Institut  (qu'il  ne  désigne  pas)  avait 
eu  aussi  un  os  de  Molière  et  l'avait  fait  vitrifier  pour  une  bague.  » 
Vitrifier  pour  une  bague,  voilà  qui  ne  parait  pas  fort  ingénieux, 
une  bague  en  verre  étant  chose  fragile.  Il  est  bien  probable  que, 
dans  cette  vague  indication  de  Beffara,  il  n'y  a  qu'un  souvenir 
confus  et  altéré  de  ce  qui  s'était  passé  autrefois  à  la  Monnaie. 

Quoi  qu'il  en  soit,  sept  ans  après  avoir  été  exhumées  du 
cimetière  Saint-Joseph,  les  dépouilles  mortelles  des  deux  grands 
poètes  trouvaient  un  asile  dans  l'ancien  couvent  des  Petits - 
Augustins. 


MOLIERE    AU    MUSEE    DES   MONUMENTS   FRANÇAIS. 

Dans  le  jardin  de   cet  ancien  couvent,   Alexandre  Lenoir  avait 
fait  arranger  au  goût  de  l'époque,  pour  les  cendres  errantes  des 


1.  Bibliothèque   nationale,   n°  12,528,  p.  411.   C'est  M.  Loiseleur  qui  donne  cette 
indication. 

T.  II.  —  DÉCEMBRE    1883  28 


422  MOLIÈRE   PENDANT  LA  RÉVOLUTION 

hommes  célèbres,  ce  qu'il  appelait  l'Elysée.  Il  y  fit  construire  deux 
tombeaux  pour  Molière  et  La  Fontaine. 

Le  tombeau  de  Molière,  portant  le  n°  508  du  catalogue  du  Musée 
des  monuments  français,  est  ainsi  décrit  dans  ce  catalogue 
(édit.  1806)  : 

«  508.  Urne  sépulcrale  de  Molière. 

«  Sarcophage  en  pierre  dure  et  creusée  dans  son  intérieur,  con- 
tenant le  corps  de  Jean-Baptiste  Poquelin  de  Molière  mort  en  1673, 
porté  sur  quatre  pilastres  aussi  en  pierre  dure.  Le  tout  orné  de 
masques  comiques  et  des  attributs  de  Thalie.  On  y  lit  l'inscription 
suivante  :  «  Molière  est  dans  ce  tombeau.  »  On  avait  proposé  celle 
qui  suit  ;  elle  n'a  point  été  exécutée  :  «  Molière  et  Thalie  reposent 
dans  ce  tombeau.  »  Le  tout  entouré  de  myrtes,  de  roses  et  de 
cyprès.  Une  coupe  de  marbre  surmonte  ce  monument,  le  premier 
qui  fut  élevé  au  père  de  la  philosophie,  et  l'on  remarque  avec 
plaisir  que  les  oiseaux  viennent  souvent  se  jouer  dans  cette  coupe 
et  s'y  désaltérer.  » 

Le  tombeau  de  La  Fontaine  portait  sur  un  côté  : 

Jean  s'en  alla  comme  il  était  venu. 

Sur  l'autre  côté  :  «  Jean  de  La  Fontaine.  »  On  voit  un  renard 
qui  tourne  la  tête  vers  le  buste  du  philosophe.   (Même  catalogue.) 

Les  monuments  préparés,  il  fallut  procéder  à  la  translation  des 
cendres  du  cabinet  de  l'administrateur  dans  les  urnes.  De  cette 
cérémonie,  le  procès-verbal  rend  compte  en  ces  termes  : 

«  Le  dix-sept  thermidor  de  l'an  sept,  sur  les  onze  heures  du 
matin. 

«  Nous,  administrateur  et  sous-conservateur  susdits  et  soussi- 
gnés, ayant  fait  préparer  le  sarcophage  qui  doit  renfermer  les 
restes  de  La  Fontaine  et  y  avoir  fait  pratiquer  une  concavité 
d'environ  un  mètre  et  demi,  avons  d'abord  retiré  ces  vénérables 
dépouilles  de  la  caisse  en  bois  de  sapin  où  elles  avaient  été  dépo- 
sées, pour  les  placer  dans  un  cercueil  de  bois  de  chêne  que  nous 
avons  fait  construire  à  cet  effet,  et  dans  l'intérieur  duquel  nous 
fîmes  placer  une  inscription  gravée  sur  une  plaque  de  cuivre  con- 
tenant ce  qui  suit  :  «  Les  restes  de  Jean  de  La  Fontaine,  mort 
en  1695,  ont  été  enlevés  du  cimetière  de  Saint-Joseph,  par  arrêté 
du  Directoire  exécutif  et  par  les  soins  d'Alexandre  Lenoir,  fonda- 


MOLIÈRE   PENDANT   LA   RÉVOLUTION  423 

leur  et  conservateur  du  Musée  des  monuments  français,  qui  les  a 
déposés  dans  ce  monument  religieux  qu'il  a  érigé  à  la  Reconnais- 
sance et  fait  exécuter  sur  ses  dessins,  l'an  VII  de  la  République 
française.  » 

«  Ayant  fait  ensuite  couvrir  et  sceller  ledit  cercueil,  nous  le 
fîmes  à  l'instant  transporter  au  lieu  où  était  érigé  ledit  monument 
par  lesdits  citoyens  Lesieur  dénommés  au  procès-verbal  précédent, 
qui  nous  avaient  témoigné  le  désir  de  se  charger  de  cet  honorable 
fardeau,  où  nous,  susdit  administrateur  et  citoyens  Lesieur,  le 
remîmes  entre  les  mains  des  citoyens  Sauvé  frères,  employés  audit 
Musée  des  monuments  français,  qui  le  placèrent  en  notre  présence 
dans  ledit  monument  auprès  duquel  nous  trouvâmes  le  citoyen 
Jean-Baptiste-Maximilien  de  La  Fontaine,  fondeur,  administrateur 
municipal  du  quatrième  arrondissement  de  Paris,  y  demeurant  rue 
de  la  Monnaie,  lequel  pour  témoignage  du  respect  qu'il  porte  à  la 
mémoire  dudit  Jean  de  La  Fontaine,  son  parent,  s'est  engagé  et  a 
offert  au  Musée  national  des  monuments  français  de  faire  placer  à 
ses  frais  les  inscriptions  qui  doivent  être  posées  sur  le  sarcophage 
et  qui  seront  jetées  en  lettres  de  bronze,  ce  que  nous,  administra- 
teur, avons  accepté  avec  reconnaissance  pour  ledit  Musée  national. 
Et  de  suite,  nous  avons  fait  placer  et  sceller  le  couronnement  qui 
termine  ledit  monument  par  les  citoyens  Sauvé  frères,  et  auquel 
assistait  aussi  Jean  Pachè,  employé  audit  Musée. 

«  De  tout  ce  que  dessus  avons  dressé  procès-verbal  lesdits  jour 
et  an  que  dessus  pour  constater  l'exécution  de  l'arrêté  du  Direc- 
toire exécutif  et  laisser  un  monument  de  notre  vénération  pour 
la  mémoire  de  La  Fontaine. 

«  Signé  :  Lenoir,  Binart,  A.-R.  Lesieur,  A.-J.  Lesieur,  Sauvé,  de 
La  Fontaine  et  Pachè  jeune. 

«  En  marge  est  écrit  : 

«  Enregistré  à  Paris,  bureau  des  Thermes,  le  vingt-sept  vendé- 
miaire an  huit  de  la  République  française  ;  reçu  un  franc  un 
décime,  compris  la  subvention. 

«  Pour  le  receveur  Delacourtie, 

«  Signe  :  Brune  l.  » 

«  Et  le  dix-sept  vendémiaire  an  huit  de  la  République  française, 
sur  les  midi,  nous  susdit  administrateur  et  sous-conservateur,  nous 
étant  transportés  au  heu  où,  conformément  à  l'arrêté  du  Directoire 
exécutif  précité,  nous  avions  ordonné  d'élever  un  tombeau  à  Jean- 


424  MOLIÈRE    PENDANT   LA    RÉVOLUTION 

Baptiste  Poquelin  Molière,  les  citoyens  Sauvé  frères  susnommés 
nous  dirent  que  le  monument  était  prêt  à  recevoir  le  corps  dudit 
Molière,  au  moyen  d'une  concavité  que  nous  avions  ordonné  de 
pratiquer  dans  l'intérieur. 

«  En  conséquence,  sur  cet  avis,  étant  retournés  à  notre  logis, 
nous  retirâmes,  ainsi  que  nous  en  avions  usé  pour  La  Fontaine,  les 
ossements  de  la  caisse  en  bois  de  sapin  et  les  plaçâmes  dans  un  cer- 
cueil de  bois  de  chêne,  de  la  longueur  d'un  mètre  et  demi  environ, 
dans  l'intérieur  duquel  nous  fîmes  mettre  l'inscription  suivante 
gravée  sur  une  lame  de  cuivre  :  «  Les  restes  de  Jean-Baptiste 
Poquelin  Molière,  mort  en  1673,  ont  été  enlevés  du  cimetière  de 
Saint-Joseph  par  arrêté  du  Directoire  exécutif  et  par  les  soins 
d'Alexandre  Lenoir,  fondateur  et  conservateur  du  Musée  des  monu- 
ments français,  qui  les  a  déposés  dans  ce  monument  religieux  qu'il 
a  érigé  à  la  Reconnaissance  et  fait  exécuter  sur  ses  dessins,  l'an  VII 
de  la  République  française.  » 

«  Ayant  fait  ensuite  couvrir  et  sceller  ledit  cercueil,  les  citoyens 
Ambroise-Robert  Lesieur  et  Augustin-Jean  Lesieur,  déjà  nommés 
aux  procès-verbaux,  Antoine-François  Poret,  demeurant  rue  Thomas 
du  Louvre,  division  des  Tuileries,  et  plusieurs  autres  citoyens  qui 
assistaient  à  cette  opération  par  respect  pour  la  mémoire  d'un 
poète,  aussi  recommandable,  pleins  du  souvenir  affligeant  (de  l'in- 
gratitude) de  ses  contemporains  à  son  égard,  nous  manifestèrent  le 
désir  de  porter  eux-mêmes  ces  précieuses  dépouilles  et  de  les 
placer  de  leurs  mains  dans  le  tombeau.  Ce  que  nous  leur  accor- 
dâmes avec  satisfaction,  et  nous  nous  fîmes  même  un  devoir  de 
les  accompagner. 

«  Arrivés  au  lieu  où  est  érigé  le  monument,  les  citoyens  dénom- 
més, en  notre  présence  et  en  celle  des  citoyens  Sauvé  frères,  pla- 
cèrent religieusement  ce  cercueil  dans  la  concavité  que  nous 
avions  à  cet  effet  fait  jjratiquer. 

«  Après  quoi,  nous  ordonnâmes  de  placer  et  sceller  le  chapiteau 
qui  termine  le  monument. 

«  De  tout  ce  que  dessus  avons  dressé  le  présent  pour  constater 
l'exécution  de  l'arrêté  du  Directoire  exécutif  et  laisser  à  la  posté- 
rité une  preuve  de  notre  vénération  pour  la  mémoire  de  Molière, 
dont  les  cendres  avaient  à  peine  pu  recevoir  les  honneurs  de  la 
sépulture  et  dont  le  nom  glorieux  avait  aussi  à  peine  reçu  une 
place  sur  les  registres  publics,  par  l'ingratitude  de  ses  contempo- 
rains. 


MOLIÈRE   PENDANT   LA   RÉVOLUTION  425 

«  Signé  :  Lenoir,  Binart,  A.-R.  Lésieur,  A.-J.  Lesieur,  Sauvé 
aîné,  P.  Sauvé,  Porel,  Potier  et  Roulant. 

«  Fn  marge  est  écrit  : 

«  Enregistré  à  Paris,  bureau  des  Thermes,  le  27  vendémiaire 
an  VIII  de  la  République  française.  Reçu  un  franc  un  décime, 
compris  la  subvention  —  Pour  le  receveur  Delacourtie,  signé  : 
Brunel. 

«  Lesdits  procès-verbaux  déposés  au  rang  des  minutes  d'un 
notaire  de  Paris,  par  M.  Lenoir,  le  28vendémaire  an  VIII.  » 
g;On  a  remarqué  que  la  déclaration  contenue  dans  la  double  ins- 
cription placée  dans  les  tombeaux  n'est]  pas  véridique.  Les  restes 
de  La  Fontaine  et  de  Molière  n'avaient  pas  été  enlevés  du  cime- 
tière de  Saint-Joseph  par  arrêté  du  Directoire  et  par  les  soins  de 
Lenoir,  en  l'an  VII,  autrement  en  1799  ;  ils  en  avaient  été  extraits 
en  1792,  et  Lenoir  n'avait  fait  que  lesjlretrouver  à  la  municipalité 
du  IIIe  arrondissement.  Il  s'était  écoulé  entre  les  deux  actes  sept 
années  pendant  lesquelles  règne  sur  les  destinées  de  ces  restes  une 
bscurité  sera  ée  de  quelques  clartés  peu  rassurantes. 

Le  moment  le  plus  dangereux  était  passé  pour  les  restes  de 
Molière  et  des  autres  grands  hommes  expulsés  de  leurs  tombeaux. 
Ils  n'étaient  pourtant  pas  à  la  fin  de  leurs  pérégrinations.  Plus 
tard,  en  1817,  ils  devaient  être  transportés  de  nouveau  du  Musée 
des  Petits-Augustins  au  cimetière  du  Père-Lachaise.  Mais  la  trans- 
lation se  fit  alors  dans  les  conditions  d'une  administration  régu- 
lière. Nous  sommes  sortis  de  la  période  révolutionnaire  proprement 
dite.  Pendant  cette  période,  les  restes  de-  Molière,  comme  ceux  de 
La  Fontaine,  avaient  été,  après  tout,  relativement  bien  traités  : 
combien  d'ossements  illustres,  ceux  d'Henri  IV  et  de  Richelieu,  par 
exemple,  coururent  de  pires  aventures  !  Les  morts  furent,  dans  cette 
tourmente,  aussi  agités  que  les  vivants. 

Louis  Moland. 


KARAMZINE 

VOYAGE    EN     FRANCE    (1789-1790) 


Le  célèbre  historien  russe  Karamzine  n'est  guère  connu  en 
France  comme  touriste  et  peintre  de  mœurs.  Il  nous  a  pourtant 
laissé  dans  ses  Lettres  d'un  voyageur  russe  (Pisma  rousUago 
poutéchestvenniha ,  Moscou,  1797)  un  tableau  fort  intéressant 
de  l'Europe  telle  qu'il  l'avait  parcourue  en  1789  et  1790.  La  Revue 
de  la  Révolution  a  cherché  quelques  renseignements  utiles  dans 
ces  pages  d'un  témoin  de  visu,  qui  était  arrivé  chez  nous  avec 
toutes  les  illusions  d'un  disciple  de  Rousseau,  et  qui  ne  repassa  pas 
le  Rhin  sans  que  son  enthousiasme  eût  eu  à  subir  plus  d'un  mé- 
compte. Nous  reproduirons  mot  pour  mot  ces  impressions  au  jour 
le  jour,  dût  le  lecteur  les  trouver  parfois  quelque  peu  candides. 
Nous  ne  supprimerons  que  certains  élans  de  cœur,  de  longues  pro- 
testations d'inaltérable  attachement  que  l'excellent  Karamzine 
prodiguait  à  ses  amis  de  Moscou.  M.  de  Porochine  qui,  en  1867,  a 
traduit  ces  lettres,  en  a  malheureusement  omis,  non  seulement 
toute  la  première  partie,  mais  aussi  quantité  de  détails,  dont  beau- 
coup ont  leur  valeur.  Karamzine  ne  fit  réellement  son  entrée  en 
France  qu'au  mois  de  mars  1790,  en  passant  de  Genève  à  Lyon. 
Mais,  au  commencement  d'août  1789,  il  avait,  en  descendant  le 
Rhin  pour  gagner  la  Suisse,  traversé  l'Alsace,  presque  en  même 
temps  que  l'économiste  anglais  Arthur  Young.  C'est  cette  sorte  d'in- 
troduction à  son  séjour  en  France  qu'on  va  lire  d'abord.  Nous 
retrouverons  plus  tard  Karamzine  à  Lyon  et  surtout  à  Paris. 

Strasbourg,  6  août  1789. 

A  travers  de  larges  et  vertes  plaines,  —  où  l'opulente  Nature 
épanche  dans  les  vergers  et  dans  les  champs  toute  l'exubérance  de 
sa  fécondité,  et  dans  une  coupe  écumeuse  présente  au  mortel  le 
breuvage  de  l'enthousiasme  et  d'une  douce  joie,  —  j'arrivai  de 
Manheim  à  Strasbourg,  hier,  à  sept  heures  du  soir. 


KARAMZINE  427 

A  la  frontière,  notre  postillon  s'arrêta.  Vous  êtes  déjà  en  France, 
^^cssicllrsi,  nous  dit  un  homme  mal  vêtu,  après  s'être  approché  de 
notre  voiture,  et  je  vous  en  félicite.  C'était  un  douanier  qui,  pour 
son  compliment,  voulait  nous  soutirer  quelques  piécettes  d'argent 
français. 

Partout  en  Alsace,  il  y  a  de  l'agitation.  Des  villages  entiers 
prennent  les  armes,  et  les  paysans  cousent  des  cocardes  à  leurs 
chapeaux.  Les  maîtres  de  poste,  les  postillons,  les  femmes  du  peuple 
parlent  de  la  révolution. 

A  Strasbourg  commence  une  nouvelle  insurrection2.  La  garnison 
tout  entière  de  la  ville  se  mutine.  Les  soldats,  qui  n'obéissent  plus 
aux  officiers,  boivent  sans  payer  dans  les  auberges,  vont  et  viennent 
dans  les  rues  en  faisant  du  tapage,  insultent  leurs  chefs,  etc.  Sous 
mes  yeux,  une  troupe  de  soldats  ivres  a  arrêté  un  prélat  allant  en 
voiture,  et  l'a  forcé  à  boire  de  la  bière,  dans  la  même  cruche  que 
son  cocher,  à  la  santé  de  la  nation.  Le  prélat  pâlit  un  peu  de  peur, 
et  d'une  voix  tremblante  répéta  :  Mes  amis,  mes  amis  !  —  Oui, 
nous  sommes  vos  amis,  crièrent  les  soldats  ;  bois  donc  avec  nous  I 
Les  cris  dans  les  rues  ne  cessent  pas,  pour  ainsi  dire.  Mais  les 
habitants  se  bouchent  les  oreilles  et  vaquent  tranquillement  à  leurs 
affaires.  Les  officiers  sont  assis  à  la  fenêtre,  et  sourient  en  regar- 
dant les  mutins.  —  Je  viens  d'aller  au  théâtre  et  je  n'ai  rien  remar- 
qué chez  les  spectateurs  que  de  la  joie.  Les  jeunes  officiers  passaient 
d'une  loge  à  l'autre,  et  applaudissaient  de  tout  cœur  avec  leurs 
mains  pour  tâcher  d'étouffer  le  vacarme  des  séditieux  ivres,  qui, 
trois  fois,  a  jeté  le  trouble  parmi  les  acteurs  en  scène. 

Cependant  dans  les  environs  mêmes  de  Strasbourg  des  bandes 
de  brigands  pillent  les  monastères.  On  raconte  que  dans  les  villages 
il  est  venu  un  individu  qui  s'est  donné  pour  le  comte  d'Artois,  et 
qui  a  excité  les  paysans  au  désordre  en  prétendant  que  le  Roi  donne 
au  peuple  pleine  liberté  jusqu'au  15  août,  et  quejusqu'à  cette  date, 
chacun  peut  faire  ce  qu'il  veut.  Ce  bruit  a  obligé  le  gouverneur  à 
publier  que,  seule,  une  méchanceté  infernale,  digne  d'un  châtiment 
inouï,  avait  pu  répandre  un  pareil  bruit. 

L'église  cathédrale  de  la  ville  est  une  majestueuse  construction 


1.  Les  mots  soulignés  sont  en  français  clans  le  texte  russe. 

2.  La  première  avait  eu  lieu  le  lundi  21  juillet  et  s'était  terminée  par  le  pillage  de 
l'hôtel  de  ville  auquel  assista  et  qu'a  raconté  Arthur  Young.  Karamzine  n'arriva  que 
pour  l'émeute  militaire  q\ji  suivit. 


428  KARAMZINE 

gothique,  et  sa  tour  est  réputée  la  pyramide  la  plus  élevée  de 
l'Europe.  Quand  on  est  entré  dans  l'intérieur  de  ce  vaste  temple, 
dans  lequel  il  n'y  a  jamais  de  jour  bien  clair,  il  n'est  pas  possible 
de  ne  pas  ressentir  de  la  vénération.  Mais,  si  l'on  veut  alimenter 
en  soi  ce  noble  sentiment,  qu'on  ne  regarde  pas  les  bas-reliefs  des 
corniches  et  des  colonnes,  où  l'on  voit  des  figures  allégoriques 
d'une  bizarrerie  qui  prête  à  rire.  Par  exemple,  des  ânes,  des  singes 
et  d'autres  animaux  ont  été  sculptés  sous  le  costume  monacal  de 
différents  ordres  ;  les  uns,  avec  un  air  important,  font  la  procession  -, 
d'autres  font  des  cabrioles,  etc.  Sur  un  bas-relief  on  a  représenté 
un  moine  avec  une  nonne  dans  une  position  très  inconvenante.  — 
Les  vêtements  liturgiques  des  prêtres  et  l'ornementation  des  autels 
tiennent  du  prodige.  Imaginez-vous  qu'un  seul  crucifix  d'argent, 
donné  à  l'église  par  Louis  XIV,  vaut  600  mille  thalers  !  —  Par  un 
escalier  tournant,  composé  de  725  marches,  je  suis  monté  presque 
au  faîte  de  la  tour,  d'où  l'on  ne  peut  rien  regarder  en  bas  sans  un 
certain  effroi.  Les  gens  dans  les  rues  font  l'effet  d'insectes  rampants 
et  la  ville  entière,  à  ce  qu'il  semble,  pourrait  être  mesurée  en  un 
instant  avec  une  aune  *.  Les  villages  autour  de  Strasbourg  étaient  à 
peine  visibles.  A  plus  de  dix  milles  bleuissaient  les  montagnes.  On 
dit  que  par  un  temps  très  clair  il  est  possible  d'apercevoir  jus- 
qu'aux cimes  neigeuses  des  Alpes  ;  mais  je  ne  les  ai  pas  aperçues, 
malgré  toute  la  tension  que  j'ai  donnée  à  mon  regard.  —  L'horloge 
de  cette  tour,  à  cause  de  la  variété  de  ses  mouvements,  passait 
autrefois  pour  une  merveille  de  mécanique  ;  mais  il  est  probable 
que  les  fiers  artistes  de  notre  temps  ne  pensent  pas  de  même.  — 
Parmi  les  cloches,  dont  la  plus  grande  pèse  204  quintaux,  on  m'a 
montré  celle  qui  s'appelle  «  d'Argent,  »  laquelle  pèse  48  quintaux 
et  ne  sonne,  à  ce  qu'on  m'a  dit,  que  le  jour  de  la  Saint-Jean.  On  y 
conserve  aussi  une  grande  corne  de  chasse.  On  raconte  qu'il 
y  a  quatre  cents  ans  les  juifs  de  la  ville  voulurent  en  ouvrir 
les  portes  à  l'ennemi,  et  convinrent  de  lui  donner  le  signal  avec 
cette  corne.  Le  complot  fut  découvert  ;  beaucoup  de  juifs  furent 
brûlés,  beaucoup  ruinés,  et  les  autres,  chassés  de  la  ville.  En  sou- 
venir de  ce  complot  heureusement  déjoué,  on  sonne  dans  cette 
trompe  deux  fois  chaque  nuit.  —  Sur  les  murs  du  clocher,  les 
voyageurs  écrivent  leurs  noms,  ou  bien  des  vers,  ou  bien  ce  qui 


1 .  Le  texte  ar chine. 


KARAMZINE  429 

vient  à  l'esprit  de  chacun.  Je  trouvai  même  des  inscriptions  russes 
que  voici  :  «  Nous  sommes  venus  ici.  et  nous  avons  été  horrible- 
ment fatigués.  —  C'est  haut  !  —  Bonjour,  cher  compatriote  !  — 
Quelle  vue  !  « 

Dans  l'église  luthérienne  de  Saint-Thomas,  j'ai  vu  le  monument 
en  marbre  du  maréchal  comte  de  Saxe,  œuvre  célèbre  du  sculpteur 
Pigalle.  Le  maréchal,  avec  son  bâton,  descend  les  degrés  d'un  tom- 
beau et  regarde  avec  mépris  la  Mort  qui  lui  ouvre  un  cercueil.  A 
droite,  deux  lions  et  un  aigle,  dans  le  trouble  et  l'effroi,  figurent 
les  armées  alliées  vaincues  par  le  comte,  en  Flandre.  Du  côté 
gauche,  on  a  représenté  la  France  sous  la  forme  d'une  très  belle 
femme  qui,  avec  tous  les  signes  d'une  vive  douleur,  cherche  d'une 
main  à  le  préserver  et,  de  l'autre,  écarte  la  Mort.  Attristé,  le 
Génie  de  la  vie  tourne  sa  torche  vers  la  terre.  De  ce  même  côté, 
flottent  les  étendards  victorieux  de  la  France.  —  L'artiste  a  voulu 
qu'on  admirât  son  talent  ;  de  l'avis  des  connaisseurs,  il  a  atteint 
son  but.  Moi,  qui  ne  suis  pas  connaisseur,  j'ai  regardé  les  figures, 
une  première,  une  seconde,  une  troisième  fois,  mais  mon  cœur  est 
resté  aussi  froid  que  le  marbre  dont  elles  sont  faites.  La  Mort,  sous 
la  forme  d'un  squelette,  habillé  d'un  manteau,  m'a  répugné.  Ce  n'est 
pas  ainsi  que  les  anciens  la  représentaient,  et  tan  pis  pour  les 
artistes  modernes  qui  nous  effrayent  avec  de  pareilles  images  !  Sur 
le  visage  du  héros,  je  voudrais  voir  une  autre  expression.  J'aurais 
souhaité  qu'il  prêtât  plus  d'attention  à  la  douleur  de  la  France  qu'à 
cet  affreux  squelette.  En  résumé,  Pigalle,  d'après  moi,  est  un 
artiste  de  talent,  mais  un  mauvais  poète.  —  Au-dessous  de  ce  mo- 
nument, dans  un  caveau  sombre,  on  a  placé  le  cercueil  où  gît  le 
corps  embaumé  du  maréchal.  Son  cœur  est  enfermé  dans  une  urne 
posée  sur  le  cercueil.  Ses  entrailles  ont  été  ensevelies  dans  la  terre. 
Louis  XV,  soit  par  sensibilité,  soit  par  toute  autre  raison,  ne  voulut 
pas  réaliser  le  dernier  souhait  du  maréchal  mourant,  qui  tendait  à 
ce  que  son  corps  fût  brûlé.  Qu'il  ne  reste  rien  de  moi  clans  le 
monde,  dit-il,  que  ma  mémoire  parmi  mes  amis  ! 

L'Université  de  la  ville  est  presque  aussi  célèbre  que  celle  de 
Leipzig  ou  de  Gottingen.  Beaucoup  d'Allemands  et  d'Anglais  vien- 
nent s'y  instruire.  Seulement,  parmi  les  professeurs  strasbourgeois, 
il  y  en  a  très  peu  qui  soient  connus  dans  le  monde  savant  comme 
auteurs  *.  On  les  appelle  paresseux  en  comparaison  de  leurs  collègues. 

1.  Karamzine  n'était  pas  très  au  courant  sur  ce  point 


430  KARAMZINE 

Il  se  peut  qu'ils  soient  plus  riches  que  les  autres.  En  Allemagne 
c'est  la  pauvreté  qui  en  pousse  beaucoup  à  se  faire  auteurs. 

Pour  en  finir  avec  la  ville,  je  vous  dirai  qu'elle  est  très  peuplée, 
mais  que  les  rues  sont  très  étroites  et  qu'on  ne  peut  louer  l'archi- 
tecture des  maisons. 

La  parure  que  les  femmes  portent  ici  sur  la  tête  est  tout  à  fait 
étrange.  Après  les  avoir  fortement  peignés  et  pommadés,  elles 
assemblent  leurs  cheveux  de  devant  et  de  derrière  sur  le  milieu  de 
leur  tête,  et  attachent  au  sommet  une  petite  couronne.  Rien  ne 
saurait  être  plus  laid  que  cette  parure. 

En  ce  qui  concerne  l'allemand  qu'on  parle  ici,  il  est  fort  cor- 
rompu. Dans  les  meilleures  sociétés,  c'est  toujours  du  français 
qu'on  se  sert. 

Adieu,  mes  amis.  Demain  matin  je  porterai  moi-même  ma 

lettre  à  la  poste.  Adieu,  jusqu'à  Bâle. 

P. -S.  —  On  m'a  dit  que  Lavater,  il  y  a  quelques  jours,  était  à 
Bâle  pour  y  voir  Necker.  Ici  j'ai  fait  la  connaissance  d'un  magister, 
homme  très  aimable,  qui  m'a  conduit  à  l'Université,  à  l'amphi- 
théâtre d'anatomie,  au  jardin  botanique,  et  qui  vient,  à  dîner  ainsi 
qu'à  souper,  de  boire  à  la  santé  des  amis  que  j'ai  laissés  dans  mon 
pays.  Au  souper,  nous  avons  assisté  à  une  dispute  très  vive  entre 
officiers,  sur  le  point  de  savoir  ce  que  doit  faire,  dans  les  conjonctures 
actuelles,  un  honnête  homme,  Français  et  officier.  Mettre  la  main 
sur  le  fourreau  de  son  épée,  disaient  les  uns,  et  se  tenir  prêt  à 
défendre  la  bonne  cause.  Prendre  sa  retraite,  disaient  les  autres. 
Boire  et  se  rire  de  tout,  murmura  un  vieux  capitaine,  après  avoir 
vidé  sa  bouteille. 

Bâle. 

«  Prenez  bien  garde,  Messieurs  !  »  nous  dit,  à  Strasbourg,  un 
officier,  lorsqu'avec  les  autres  voyageurs  j'eus  pris  mon  siège  dans 
la  diligence.  «  La  route  n'est  pas  sans  danger;  il  y  a  en  Alsace 
beaucoup  de  brigands.  »  Nous  nous  regardâmes  les  uns  les  autres. 
—  «  Quand  on  n'a  pas  beaucoup  d'argent,  on  n'a  pas  peur  des  bri- 
gands, »  dit  un  jeune  Genevois,  qui  était  venu  avec  moi  de  Franc- 
fort. «  Moi,  j'ai  un  coutelas  et  un  chien,  »  dit  un  jeune  homme  en 
camisole  rouge.  »  —  «  Qu'y  a-t-il  à  craindre  ?  »  nous  écriâmes- 
nous  tous.  Nous  partîmes  et  nous  arrivâmes  heureusement  à  Bâle. 

L'Alsace  est  une  très  belle  province.  Les  villes  et  les  villages  que 


KARAMZINE  431 

nous  avons  traversés  sont  tous  bien  bâtis.  Des  deux  côtés  de  la 
route  s'étendent  des  champs  fertiles.  Les  montagnes  de  la  Lor- 
raine, avec  les  ruines  de  leurs  châteaux  où  chevaliers  et  brigands 
se  sont  succédé,  présentent  au  regard  je  ne  sais  quoi  de  roman- 
tique, et  donnent  de  la  variété  à  l'aspect  des  larges  plaines,  fati- 
gantes pour  la  vue.  Ces  montagnes  s'éloignent  de  plus  en  plus  et 
s'assombrissent  de  telle  façon  qu'on  finit  par  ne  plus  rien  voir 
d'elles,  si  ce  n'est  une  ligne  obscure.  De  l'autre  côté,  vers  le  Rhin, 
s'élèvent  les  crêtes  noires  des  montagnes  du  ScJiwarzwalcl  qui,  à 
une  distance  incommensurable,  limitent  l'horizon.  Auprès  de  la 
route,  de  temps  en  temps,  on  aperçoit  des  villages  et  de  petits 
bois. 

La  poste  française  va  beaucoup  plus  vite  que  la  poste  allemande. 
Le  postillon  (en  veste  bleue  avec  un  collet  rouge,  et  enfoncé  dans 
des  bottes  qui  auraient  convenu  à  un  géant  atteint  d'hydropisie) 
agite  continuellement  son  fouet  et  oblige  ses  chevaux  à  aller  au  trot. 
Après  six,  neuf  et  douze  verstes,  on  change  d'attelage,  et  à  chaque 
station  il  faut  payer  d'avance  la  taxe  pour  la  poste,  soit,  en  monnaie 
russe,  une  vingtaine  de  kopièkes  par  mille  (lieue).  Nous  étions 
partis  de  Strasbourg  à  six  heures  du  matin,  et  à  huit  heures  du  soir 
nous  n'étions  plus  déjà  qu'à  trois  verstes  de  Bâle,  c'est-à-dire  que 
nous  avions  parcouru  en  un  jour  29  milles  de  France,  soit  87 
verstes.  Il  nous  fallut  passer  la  nuit  en  cet  endroit,  parce  qu'à 
huit  heures  juste  les  portes  de  Bâle  se  ferment  et  ne  se  rouvrent, 
jusqu'au  matin,  pour  qui  que  ce  puisse  être  *. 

Village  dans  les  montagnes  du  pays  de  Gex, 
4  mars  1790,  à  minuit. 

Nous  sommes  partis  aujourd'hui  de  Genève  après  dîner,  dans  une 
voiture  anglaise  à  deux  places,  que  j'ai  louée  jusqu'à  Lyon  pour 
quatre  louis  d'or,  plus  un  écu,  et,  par  une  route  unie,  très  belle,  nous 
nous  sommes  rapprochés  du  Jura.  Tout  mon  chagrin  s'est  dissipé. 
Une  gaieté  calme,  indéfinissable,  une  douce  satisfaction  l'a  rem- 
placé dans  mon  cœur.  Jamais,  jusqu'ici,  je  n'ai  voyagé  d'une  façon 
aussi  agréable,  avec  autant  de  confortable.  Mon  excellent  compa- 
gnon, la  voiture  commode,  le  conducteur  obligeant,  le  changement 
de  lieux,  la  pensée  de  ce  que  je  vais  bientôt  voir,   tout  cela  m'a 


1.  C'est  ici  que  se  place  le  séjour  de  Karamzine   en   Suisse.    Nous    reprenons  son 
récit  au  moment  où  il  la  quitte  pour  rentrer  en  France. 


432  KARAMZINE 

mis  dans  la  plus  heureuse  disposition,  et  chaque  nouvel  objet  a 
avivé  ma  joie.  Becker  était  aussi  gai  que  moi.  Notre  cocher  lui- 
même  était  aussi  heureux  que  nous.  Quel  beau  départ  ! 

A  l'endroit  où  la  chaîne  du  Jura,  il  y  a  quelques  milliers  d'an- 
nées, s'ouvrit  sur  ses  hases  avec  un  craquement  tel  que  peut-être 
les  Alpes,  l'Apennin  et  les  Pyrénées  en  tremblèrent,  nous  entrâmes 
en  France  avec  un  horrible  vent  du  nord  et  nous  fûmes  abordés 
par  les  douaniers  qui,  avec  la  plus  grande  politesse,  nous  dirent 
qu'ils  étaient  obligés  de  visiter  nos  effets.  Je  donnai  à  Becker  la 
clef  de  ma  malle,  et  allai  au  cabaret.  Là,  devant  la  cheminée, 
étaient  assis  des  «  montagnards.  »  Ils  me  regardèrent  avec  fierté,  et 
se  retournèrent  vers  le  feu  ;  mais,  lorsqu'ils  eurent  entendu  mon 
compliment  :  Bonjour,  mes  amis,  ils  soulevèrent  leurs  chapeaux, 
s'écartèrent  et  me  firent  place  auprès  du  feu.  Leur  air  sérieux 
m'amena  à  penser  que  des  gens  qui  vivent  au  milieu  des  rochers, 
des  précipices  déserts,  sous  le  tumulte  des  vents,  ne  peuvent  avoir 
un  caractère  gai  ;  une  sombre  tristesse  sera  toujours  le  fond  de 
leur  personnalité,  car  l'âme  de  l'homme  est  le  miroir  des  objets  qui 
l'entourent. 

Ce  cabaret  de  frontière  est  une  vivante  image  de  la  pauvreté. 
Deux  pierres  brutes,  placées  l'une  sur  l'autre,  tiennent  lieu  de 
perron,  et  il  faut  les  gravir  comme  une  montagne  des  Alpes.  A  l'in- 
térieur, rien  absolument  que  des  murailles  nues,  une  très  grande 
tabteet  dix  ou  douze  lourdes  souches  ou  billots  qualifiés  de  chaises  ; 
le  sol  est  bri quêté,  mais  défoncé  presque  partout.  —  Au  bout  de 
quelques  minutes,  Becker  arriva  et  se  mit  à  parler  avec  moi  en  alle- 
mand. Un  vieillard,  qui  était  assis  derrière  la  table  et  mangeait  du 
pain  avec  du  fromage,  tendit  les  oreilles,  sourit  et  dit  :  Deutscli, 
deutsch  !  nous  donnant  à  entendre  qu'il  savait  dans  quelle  langue  nous 
causions  entre  nous.  «  Ne  vous  étonnez  pas,  »  continua  le  vieillard, 
«  j'ai  servi  plusieurs  campagnes  en  Allemagne  et  dans  les  Pays- 
Bas,  sous  le  commandement  du  vaillant  maréchal  de  Saxe.  Vous 
avez  certainement  entendu  parler  de  la  bataille  de  Fontenoy  ;  c'est 
là  que  j'ai  été  blessé  au  bras  gauche.  Voyez,  je  ne  peux  pas  le  sou- 
lever plus  haut  que  cela.  »  —  Brave  soldat  !  dis-je,  après  m'être 
approché  de  lui  et  avoir  saisi  sa  main  droite,  laisse-moi  te  regar- 
der. »  —  L'invalide  sourit.  «  Y  a-t-il  longtemps  que  tu  es  en 
retraite,  bon  vieillard?  demanda  Becker.  —  H  y  a  trente  ans, 
répondit-il  ;  c'est  long,  n'est-ce  pas,  seigneur  ?  Il  y  a  bien  du 
temps  que   mon  général  en   chef  repose  sous  la  terre.  —  Nous 


KARAMZINE  433 

avons  vu  son  tombeau.  —  Vous  avez  vu  son  tombeau?  Où  ?  — 
A  Strasbourg,  mon  ami.  —  A  Strasbourg  !  C'est  loin  d'ici  ;  je 
n'irai  jamais  jusque-là,  mais  j'aurais  bien  voulu  rendre  hommage 
à  sa  cendre.  C'était  un  héros,  Messieurs,  —  un  général  comme  il 
n'y  en  a  plus  à  présent,  comme  il  ne  peut  plus  y  en  avoir.  Les  sol- 
dats l'aimaient  comme  un  père.  Il  me  semble  que  je  le  vois  encore 
maintenant.  Quel  regard  !  Quelle  voix  !  Le  jour  de  notre  victoire,  on 
le  traînait  dans  une  charrette.  Une  cruelle  maladie  ne  lui  permet- 
tait pas  de  se  tenir  à  cheval.  Cependant  il  donnait  des  ordres,  des 
encouragements,  et  nous  nous  battîmes  comme  des  lions,  comme 
des  désespérés.  J'oubliai  ma  blessure  et  ne  me  laissai  choir  à  terre 
que  lorsque  toute  notre  armée,  d'une  voix  unanime,  proclama  sa 
victoire  et  lorsque  les  ennemis  s'enfuirent  loin  de  nous  comme  des 
lièvres  effrayés  !  Quelle  journée  !  Quelle  journée  !  »  Le  vieillard 
releva  bien  haut  la  tête,  et  parut  en  une  minute  rajeuni  de  plus 
de  vingt  années.  Le  nombre  des  rides  sur  son  visage  usé  avait 
diminué,  ses  yeux  ternes  étaient  devenus  plus  brillants,  et  le  guer- 
rier octogénaire,  avec  sa  lourde  béquille,  était  tout  prêt  à  marcher 
contre  les  armées  coalisées  de  l'Europe  entière.  Je  demandai  du 
vin,  lui  en  versai  un  verre,  et  dis  :  «  A  la  santé  des  braves  vété- 
rans qui  ont  bien  mérité  de  la  patrie  !  —  Et  des  jeunes  voya- 
geurs !  «  ajouta  le  vieillard  avec  un  sourire,  et  il  vida  son  verre 
jusqu'au  fond.  Nous  apprîmes  de  lui  qu'il  vivait  chez  un  petit-fils, 
dans  un  des  villages  de  la  montagne,  qu'il  allait  faire  visite  à  un 
autre,  et  qu'il  était  entré  au  cabaret  pour  prendre  un  peu  de  repos. 
Sur  ces  entrefaites,  il  nous  fallut  partir.  J'aurais  eu  bien  envie  de 
lui  donner  un  écu,  mais  je  craignis  de  blesser  la  noble  fierté  de  ce 
vieux  héros.  Il  nous  conduisit  jusqu'au  seuil  et  cria  aux  doua- 
niers :  «  J'espère,  Messieurs,  que  vous  avez  été  polis  avec  ces  sei- 
gneurs étrangers  !  —  Certainement  !  »  répondirent-ils  en  riant, 
et  ils  nous  souhaitèrent  un  heureux  voyage,  sans  nous  demander  la 
moindre  menue  monnaie. 

Nous  cheminâmes  longtemps  au  milieu  des  éboulements  du  Jura 
qui,  des  deux  côtés  de  la  route,  s'élevait  comme  une  muraille  de 
granit,  et,  sur  ces  rochers  effrayants,  au-dessus  de  nos  têtes,  le 
long  d'étroits  sentiers,  allaient  et  venaient  des  gens,  courbés  sous 
de  lourds  fardeaux,  ou  poussant  devant  eux  des  bêtes  de  somme.  On 
ne  saurait  sans  effroi  lever  les  yeux  jusqu'à  eux  ;  il  semble  qu'à 
tout  moment  ils  sont  prêts  à  tomber.  On  nous  arrêta  à  la  première 
forteresse  française,  le  Fort-de-1'Ecluse,  qu'on  peut  appeler  inac- 


434  KARAMZINE 

cessible,  parce  que  de  tous  côtés  il  est  entouré  d'abîmes  et  de  talus 
abrupts.  Cent  hommes  peuvent  défendre  ce  fort  contre  dix  mille 
ennemis.  La  garnison  locale  se  compose  de  cent  cinquante  inva- 
lides, sous  le  commandement  d'un  vieux  major,  qui  devait  inscrire 
son  visa  sur  notre  passeport.  J'ai  oublié  de  vous  dire  qu'on  m'en  a 
donné   un  à  Genève,  ainsi  conçu  : 

Nous,  syndics  et  Conseil  de  la  ville  et  République  de  Genève, 
certifions  à  tous  ceux  qu'il  appartiendra  que  Monsieur  Karam- 
zine,  âgé  de  vingt-quatre  ans,  gentilhomme  russe,  lequel  allant 
voyager  en  France,  afin  qu'en  son  voyage  il  ne  lui  soit  fait 
aucun  déplaisir  ni  moleste,  Nous  prions  et  affectueusement  requé- 
rons, etc. 

De  cette  façon,  si  quelqu'un  en  France  m'offense,  j'ai  le  droit 
d'en  porter  plainte  à  la  République  de  Genève,  et  elle  est  obligée  de 
prendre  ma  défense  !  Mais  ne  vous  imaginez  pas  que  les  «  magni- 
fiques syndics  »  m'aient  donné  cette  pièce  par  une  faveur  particu- 
lière. N'importe  qui  peut  obtenir  un  pareil  passeport. 

A  la  nuit,  nous  arrivâmes  à  l'endroit  qu'on  appelle  la  «  Perte  du 
Rhône.  »  Nous  sortîmes  de  la  voiture  et  nous  voulûmes  descendre 
au  bord  du  fleuve  ;  mais  notre  excellent  cocher  ne  nous  le  permit 
pas,  nous  assurant   qu'un   seul  pas   malencontreux  pouvait  nous 
coûter  la  vie.  Pas  bien  loin  de  la  route  brillait  un  feu.  Nous  trou- 
vâmes là  une  toute  petite  maison,  à  la  porte  de  laquelle  nous  frap- 
pâmes. En  moins  d'une  minute,  parurent  six  ou  sept  hommes  qui, 
après  avoir  appris  ce  que  nous  voulions,  se  munirent  de  lanternes 
et  nous  conduisirent,  ou,  pour  mieux  parler,  nous  entraînèrent  en 
bas,  à  travers  pierres  et  rochers.  A  la  faible  lueur  des  lanternes,  nous 
aperçûmes  un  lieu  d'une  sauvagerie  horrible.  Le  vent  mugissait, 
le  fleuve  mugissait,  et  tout  cela  réuni  composait  je  ne   sais  quel 
spectacle  dans  le  goût  d'Ossian.  Des  deux  côtés,  des  rangées  d'é- 
normes blocs  de  pierre  resserrent  le  Rhône  qui  coule  avec  une  rapidité 
et  un  vacarme  épouvantables.  Enfin  ces  murailles  en  saillie  se  ren- 
contrent, et  le  fleuve  disparaît  entièrement  sous  elles  ;  on  n'entend 
plus  que  le  bruit  de  son  cours   souterrain.  On  peut  aller  et  venir, 
sans  aucune  espèce   de  danger,    sur  les  rochers  qui  forment  au- 
dessus  de  lui  une  voûte  élevée.  A  quelques   sagènes  *  plus  loin,  il 
s'échappe  d'un  tourbillon  d'écume,  s'élargit  peu  à  peu,  poursuit  sa 


1.  La   sagène    correspond   à    sept   pieds    environ,    soit    à   un  peu  plus  de  deux 
mètres. 


KARAMZINE  435 

course  avec  un  peu  moins  d'impétuosité,  et  devient  plus  clair  entre 
ses  rives.  —  Nous  restâmes  là  environ  quarante  minutes,  puis 
nous  retournâmes  à  la  voiture,  non  sans  avoir  fait  cadeau  de 
quelque  monnaie  à  nos  six  guides  '. 

Après  avoir  parcouru  encore  quatre  verstes,  nous  nous  arrêtâmes 
dans  un  pauvre  petit  village  pour  y  passer  la  nuit.  A  l'auberge,  on 
nous  donna  une  chambre  très  bonne  et  très  proprement  arrangée  ;  on 
apporta  du  feu  dans  la  cheminée,  et,  en  moins  d'une  heure,  on  nous 
apprêta  un  souper  consistant  en  six  ou  sept  plats  avec  dessert.  En 
bas,  les  habitants  de  la  montagne  se  divertissaient  et  chantaient 
leurs  chansons  rustiques,  qui,  jointes  au  bruit  du  vent,  jetèrent 
mon  âme  dans  la  tristesse.  Je  prêtai  l'oreille  aux  mélodies,  et  j'y 
trouvai  quelque  chose  d'analogue  à  nos  chansons  populaires,  si 
touchantes  pour  moi.  Chantez,  montagnards,  mes  amis,  chantez,  et 
par  le  charme  de  l'harmonie,  adoucissez  les  douleurs  de  l'existence  ! 
car  vous  aussi  vous  avez  des  chagrins,  auxquels  l'homme  pauvre  ne 
peut  se  dérober  derrière  aucune  montagne,  derrière  aucun  abîme  ! 
Dans  votre  sauvage  contrée  aussi  l'ami  pleure  son  ami,  le  fiancé  sa 
fiancée.  —  La  maîtresse  de  l'auberge  nous  a  raconté  l'anecdote 
suivante  : 

Toutes  les  jeunes  filles  de  ce  village-ci  jetaient  leurs  regards  sur 
l'aimable  Jean  ;  tous  les  jeunes  garçons  n'avaient  d'yeux  que  pour 
la  gracieuse  Lisette.  Jean,  depuis  sa  première  enfance,  avait  aimé 
uniquement  Lisette.  Lisette  aimait  uniquement  Jean.  Leurs  parents 
encourageaient  cette  tendre  inclination  mutuelle,  et  les  heureux 
amants  espéraient  être  bientôt  unis  à  jamais.  Un  jour,  en  se  pro- 
menant ensemble  dans  les  montagnes  avec  d'autres  jeunes  gens, 
ils  arrivèrent  au  bord  d'un  effroyable  abîme.  Jean  saisit  Lisette  par 
le  bras  et  lui  dit  :  «  Eloignons-nous  !  Gela  fait  peur  !  —  Poltron  ! 
lui  répondit-elle  en  souriant.  N'es-tu  pas  honteux  d'avoir  peur  ? 
La  terre  est  solide  sous  nos  pas.  Je  veux  jeter  là  un  coup  d'œil,  » 
dit-elle,  et,  s'échappant  de  ses  mains,  elle  s'approcha  de  l'abîme. 
A  l'instant  même  des  pierres  roulèrent  sous  ses  pieds.  Elle  poussa 
un  grand  cri,  voulut  se  rattraper,  mais  n'y  parvint  pas.  La  mon- 
tagne craqua,  tout  s'écroula,  l'infortunée  fut  entraînée  dans  le 
gouffre  et  périt  !  Jean  voulait  se  jeter  après  elle,  ses  jambes  flé- 
chirent sous  lui,  il  tomba  à  terre  privé  de  sentiment.  Ses  camarades 


1.  En  souvenir    de    cette    scène    nocturne,  je    garde  plusieurs  pierres  brillantes, 
trouvées  auprès  de  l'endroit  où  disparaît  le  Rhône.  Note  de  Kara/mzine. 


436  KARAMZINE 

pâlirent  d'effroi.  Ils  crièrent  :  Jean  !  Jean  !  Mais  Jean  ne  répondit 
pas.  Ils  le  poussèrent,  mais  il  resta  silencieux.  Ils  approchèrent  la 
main  de  son  cœur,  il  ne  battait  pas.  Jean  était  mort  !  On  retira 
Lisette  du  précipice,  son  crâne  était  fracassé,  son  visage...  Mais 
mon  cœur  frissonne.  —  Le  père  de  Jean  entra  dans  un  couvent.  La 
mère  de  Lisette  mourut  de  chagrin.  Je  ne  puis  en  écrire  davantage. 
Adieu. 

6  mars  1790. 

A  cinq  heures  du  matin,  nous  partîmes  hier  de  notre  village  dans 
les  montagnes.  Un  vent  épouvantable  menaçait  à  tout  moment  de 
renverser  notre  voiture.  De  tous  les  côtés  nous  étions  environnés 
de  précipices  dont  chacun  me  rappelait  Lisette  et  Jean,  —  préci- 
pices dans  lesquels  on  ne  peut  regarder  sans  terreur.  Et  cependant 
j'y  regardai,  et,  dans  cette  terreur,  trouvai  je  ne  sais  quel  inexpli- 
cable plaisir,  qu'il  faut  attribuer  à  une  disposition  personnelle  de 
mon  âme.  Le  bord  de  chaque  abîme  est  entouré  de  rocs  aigus,  mais 
dans  la  profondeur  ou  en  bas  on  voit  un  très  beau  gazon  arrosé  par 
des  cascades.  Des  boucs  téméraires  descendent  jusque-là  et  broutent 
la  verdure.  Dans  d'autres  endroits,  au  faîte  de  rochers,  l'herbe 
couvre  les  tristes  restes  de  vieux  châteaux  du  temps  de  la  chevalerie, 
jadis  inabordables.  Là,  la  déesse  de  la  Mélancolie,  dans  son  man- 
teau de  mousse,  est  assise  silencieusement  sur  les  ruines,  et  de  ses 
yeux  immobiles  contemple  le  cours  des  siècles  qui,  l'un  après 
l'autre,  ne  font  que  passer  dans  l'éternité,  laissant  à  peine  une 
ombre  distincte  sur  le  globe  terrestre.  —  Ces  pensées,  ces  images 
se  présentaient  à  mon  âme,  et  pendant  des  heures  entières  je  de- 
meurai assis  tout  rêveur,  sans  même  dire  un  seul  mot  à  mon  cher 
Becker. 

La  route  dans  ces  lieux  sauvages  est  assez  large  pour  que  deux 
voitures  puissent  aisément  passer  de  front.  Il  a  fallu  percer  des 
montagnes  entières  de  rochers  afin  de  la  continuer.  Jugez  un  peu 
des  terreurs,  du  travail  et  des  millions  qu'elle  a  coûtés  !  C'est  de 
cette  manière  que  la  civilisation  d'une  nation  laborieuse  et 
politique  consacre,  pour  ainsi  dire,  son  triomphe  sur  la  Nature,  et 
que  des  barrières  de  granit  s'émiettent  comme  de  la  poussière  sous 
la  hache  de  l'homme  tout  puissant,  qui,  derrière  les  abîmes  et  les 
montagnes,  cherche  des  êtres  moraux  semblables  à  lui  pour  leur 
dire  avec  un  sourire  fier  :  Et  moi  aussi  je  vis  dans  le  monde  ! 

Enfin  j'étouffai  dans  la  voiture,  j'en  sortis  et  allai  à  pied  bien 


KARAMZIXE  437 

loin,  bien  loin  en  avant.  Dans  un  bois  je  rencontrai  quatre  jeunes 
femmes,  toutes  habillées  en  amazones,  avec  une  robe  verte  et  un 
chapeau  noir,  toutes  blondes  et  très  jolies  défigure.  Je  m'arrêtai 
et  les  regardai  avec  ètonnement.  Elles  aussi  me  regardèrent,  et 
l'une  d'elles  me  dit  avec  un  sourire  malicieux  :  «  Prenez  garde  à 
votre  chapeau,  monsieur.  Le  vent  pourrait  l'emporter.  »  Alors  je 
me  rappelai  que  je  devais  ôter  mon  chapeau  et  saluer  ces  jeunes 
beautés.  Elles  se  mirent  à  rire  et  passèrent.  —  C'étaient  des 
Anglaises  qui  voyageaient  ;  une  voiture  à  quatre  places  les  suivait. 
Du  reste,  nous  ne  rencontrâmes  que  fort  peu  de  passants. 

Hier  soir,  nous  descendîmes  dans  de  vastes  plaines.  J'en  ressentis 
une  certaine  joie.  Pendant  longtemps  il  ne  s'était  présenté  à  mes 
regards  que  dïmmenses  chaînes  de  hautes  montagnes,  et  la  vue  de 
la  terre  plate  avait  quelque  chose  de  nouveau  pour  moi.  Je  me 
rappelai  la  Russie,  ma  chère  patrie,  et  il  me  sembla  qu'elle  n'était 
plus  si  loin.  C'est  ainsi  qu'apparaissent  nos  champs,  me  disais-je, 
en  m'abandonnant  à  cette  rêverie  sentimentale,  c'est  ainsi  qu'appa- 
raissent nos  champs,  lorsque  le  soleil  printanier  fait  fondre  leur 
vêtement  de  neige  et  germer  les  semailles  d'automne,  espoir  de 
l'année  courante  !  —  La  soirée  était  très  belle  ;  les  vents  de  la 
montagne  s'étaient  tus  ;  une  agréable  chaleur  s'échappait  des 
rayons  de  l'astre  en  train  de  se  coucher.  Mais  tout  à  coup  il  me 
vint  à  la  pensée  que  mes  amis  pouvaient  n'être  plus  de  ce  monde... 
Adieu  toutes  mes  agréables  impressions  !  J"aurais  voulu  retourner 
dans  les  montagnes  et  entendre  le  bruit  du  vent. 

Dans  les  lieux  les  plus  sauvages,  dans  les  plus  misérables  vil- 
lages, nous  avons  trouvé  d'excellentes  auberges,  une  table  copieuse 
et  une  chambre  propre  avec  une  cheminée.  Pour  le  dîner,  habituel- 
lement on  nous  prenait,  à  nous  deux,  soixante-dix  sous  (environ  un 
rouble  vingt  kopièkes)  -,  pour  le  souper  et  le  coucher,  quatre-vingts 
ou  quatre-vingt-cinq  sous,  ce  qui  fait,  dans  notre  monnaie,  un  rouble 
et  demi.  Deux  choses  principalement  m'ont  frappé  dans  les  auberges 
françaises  -,  la  première,  c'est  qu'au  souper  on  ne  donne  pas  de 
soupe,  par  conséquent  on  soupe  sans  soupe  ;  la  seconde,  c'est  que 
l'on  met  seulement  sur  la  table  des  cuillers  avec  des  fourchettes 
dans  la  supposition  que  chaque  voyageur  a  son  couteau. —  Nulle  part 
je  n'ai  vu  d'inscriptions  aussi  malpropres  que  dans  ces  auberges. 
«  Pourquoi  ne  les  effacez-vous  pas  ?  demandai-je  un  jour  àl'hôtesse. 
—  Il  ne  m'est  jamais  arrivé  d'y  jeter  les  yeux,  répondit-elle.  Qui 
se  mettrait  à  lire  de  pareilles  sottises  ?  » 

T.  II.  —  DÉCEMBRE  1883  29 


438  KARAMZINE 

Dans  un  petit  hameau,  nous  avons  trouvé  une  grande  affluence 
dépeuple.  «  Que  vous  arrive-t-il?  demandai-je.  —  Notre  voisin 
André,  me  répondit  une  jeune  femme,  qui  tient  l'hôtel  à  l'en- 
seigne de  la  Croix,  a  dit  hier,  dans  un  moment  d'ivresse,  devant 
tout  le  monde,  qu'il  se  moquait  *  de  la  nation.  Tous  les  patriotes  se 
sont  ameutés  et  voulaient  le  pendre.  Néanmoins  ils  se  sont  enfin 
apaisés,  lui  ont  permis  de  dormir  en  paix,  et  aujourd'hui,  en  public, 
dans  l'église,  l'ont  obligé  de  demander  pardon,  après  s'être  age- 
nouillé, au  Dieu  de  miséricorde.  »  J'ai  pitié  du  pauvre  André  ! 

A.  Legrelle. 

(La  suite  prochainement.) 


i.  Mot  à  mot  :  cracher  sur  la  nation.  C'est  le  signe  habituel  du  mépris  chez  les 
gens  du  peuple  en  Russie. 


LE  PACTE  DE  FAMINE 

LES    SUBSISTANCES   SOUS  L'ANCIEN  RÉGIME   JUSQU'A   LA   CHUTE 
DE  NECKER*. 


V 


Pendant  trois  ans,  la  situation  fut  à  peu  près  la  même  ;  si  la 
disette  diminua,  les  esprits  restèrent  toujours  très  échauffés. 

C'est  au  milieu  de  ces  luttes  ardentes  qui  mettaient  de  si  fortes 
entraves  à  la  marche  du  gouvernement,  que  rabbé  Terray  arriva  au 
ministère.  Il  comprit,  nous  dit  un  écrivain  révolutionnaire,  «  qu'on 
ne  pouvait  prévenir  la  disette  que  par  des  sacrifices  faits  sur  la 
denrée  même  l.  » 

Les  embarras  financiers  venaient  s'ajouter  à  l'inquiétude  sur  les 
subsistances,  et  aux  vives  attaques  que  leur  législation  provoquait 
contre  le  gouvernement.  Jamais  ministre  n'eut  à  faire  tête  à  plus 
d'adversaires.  Terray  s'en  tira  comme  il  put,  et  les  opinions  sont 
très  partagées  sur  son  compte.  Mais  ce  qu'il  est  curieux  de  cons- 
tater, c'est  que  ce  ministre  tant  décrié  par  la  plupart  des  histo- 
riens, qui  ont  peut-être  porté  sur  lui  un  jugement  trop  précipité, 
ce  ministre  trouva  dans  le  parti  de  la  Révolution  de  fervents 
apologistes  ;  il  n'est  pas  inutile  d'insister  sur  ce  point. 

François  Le  Brun  qui,  après  avoir  été  secrétaire  du  chancelier 
Maupeou,  «  a  rempli,  pendant  les  quinze  premières  années  de  ce 
siècle,  les  fonctions  les  plus  élevées,  quinze  ans  après  la  chute 
de  l'abbé  Terray,  et  en  pleine  Assemblée  constituante,  c'est-à-dire 
en  face   des  hommes  qui  l'avaient  vu  à  l'œuvre 2,  »  a  déclaré,  sans 

*  Voir  la  livraison  de  novembre  1883. 

i  Linguet.  Annales  politiques,  civiles  et  littéraires,  1779,  VI,  p.  285. 

a  P.  Clément,  op.  cit.,  371. 


440  LE    PACTE  DE  FAMINE 

provoquer  la  moindre  protestation,  que  cet  ancien  contrôleur, 
qu'il  compare  à  Sully  et  à  Colbert,  avait  cru  que  la  base  de  toute 
finance  était  l'ordre  dans  la  recette  et  dans  la  dépense.  L'apo- 
logie de  Terray,  par  Le  Brun,  n'est  rien  en  comparaison  des  éloges 
que  MM.  Armand  Marrast  et  Dupont  crurent  devoir  lui  prodi- 
guer i. 

Lorsque  l'abbé  Terray  arriva  au  pouvoir  «  un  règlement,  peut- 
être  bon  en  lui-même,  mais  imprudent  par  la  circonstance,  avoit 
occasionné  un  haussement  effectif  dans  la  valeur  des  blés  :  M.  de 
Laverdy  avoit  négligé  de  remédier  à  ce  désastre,  dont  peut-être  il 
ne  devinoit  pas  la  cause.  L'abbé  Terray  sentit  le  mal  et  crut  voir  le 
remède  :  —  Il  imagina  que  des  achats  prudens  et  des  ventes  faites 
avec  discrétion,  pourroient  opérer  sur  les  marchés  Teffet  qu'on 
avoit  mal  à  propos  attendu  d'une  loi  -,  il  se  flatta  d'établir  par  ce 
moyen  un  équilibre  inaltérable,  puisqu'il  auroit  toujours  dans  la 
main  un  poids  suffisant  pour  prévenir  les  oscillations  de  la 
balance...  —  Certainement  l'abbé  Terray,  en  cela  comme  dans  le 
reste,  avoit  touché  au  but  :  peut-être  se  trompa-t-il  dans  les 
moyens  qu'il  prit  pour  assurer  l'exécution  de  son  projet  ;  je  le  crois 
même.  Peut-être  quelques-uns  de  ses  agens  ne  furent-ils  pas 
assez  discrets,  ou  d'autres  assez  intègres  ;  ce  qui  n'est  pas  prouvé 
à  beaucoup  près  ;  mais  cependant  il  résulta  de  leurs  opérations, 
ou,  si  l'on  veut,  de  leurs  manœuvres,  que  le  prix  du  pain,  quoique 
augmenté,  fut  contenu  ;  il  n'y  eut  pas,  dans  les  dernières  années 
du  feu  Roi,  de  disette  aussi  cruelle  qu'on  auroit  pu  l'appréhender, 
d'après  les  inconséquences  d'une  partie  du  ministère,  devenue 
élève  et  prosélyte  du  fanatisme  farinier  dont  j'ai  parlé.  Ce  préser- 
vatif efficace  ne  coûta  pas  dans  toute  la  régie  de  l'abbé  Terray 
CINQ  millions  2.  » 

Linguet  nous  semble  dans  la  circonstance  avoir  été  particulière- 
ment bien  informé,  ses  renseignements  puisés  à  bonne  source  se 
trouvent  du  reste  constatés  par  d'autres  ouvrages,  dont  l'autorité 
est  indiscutée.  Les  historiens  qui  ont  étudié  le  Pacte  de  Famine 
n  'ont  pas  tenu  assez  de  compte  de  ces  explications  de  Linguet.  Elles 
méritent  au  moins  qu'on  les  examine  et  qu'on  les  réfute.  Ils  ont 
fait  trop  de  cas  du  travail   de   cet   écrivain  sur  la  Bastille,  pour 


Fastes  de  la  Révolution  française,  Introduction,  p.  159. 
Linguet,  op.  cit.,  p.  302  et  suiv. 


LE   PACTE   DE   FAMINE  441 

ne  pas    l'écouter  lorsqu'il  traite  une   question  aussi   grave  que 
le  Pacte  de  Famine. 

Après  avoir  fait  l'éloge  de  l'abbé  Terray,  Linguet  ajoute  :  «  Que 
reste-t-il  donc  à  vérifier  de  sa  vie  publique  et  de  sa  gestion  minis- 
térielle ?  La  vente  secrète,  mais  autorisée  des  grains  ;  vente  sur 
laquelle  l'état  perdoit,  et  donton  a  prétendu  que  les  agens 
savoient  s'assurer  d'immenses  bénéfices  *.  —  Cet  article  est  un  de 
ceux  sur  lesquels  la  conviction  semble  le  mieux  acquise.  D'abord 
il  est  avoué,  même  dans  le  compte  ci-dessus,  du  moins  quant  aux 
pertes  volontaires  qui  en  résultoient  ;  et  il  semble  ensuite  dé- 
montré, par  une  infinité  d'anecdotes  authentiques.  —  Par  exemple, 
on  se  rappelle  une  adresse,  insérée,  je  ne  me  souviens  plus  en 
quelle  année,  mais  sous  l'administration  de  l'abbé  Terray,  dans 
YAlmanach  royal2,  on  y  lisoit  :  M.  Mirlavaud,  trésorier  des 
grains  pour  le  compte  du  Roi.  —  Il  s'éleva  des  cris  affreux  :  il 
étoit  clair  que  le  Roi  négocioit  en  grains  ;  il  étoit  clair  que  Y  âme 
damnée  de  la  finance  étoit  aussi  l'agent  de  ce  commerce  infernal, 
et  que  celui  qui  prenoit  de  force,  avec  des  arrêts,  l'argent  des 
bourgeois  agioteurs  dans  leurs  poches,  se  servoit  du  trafic  des 
bleds  pour  épuiser  avec  adresse  ce  qui  restoit  au  peuple  de  ce 
métal.  —  L'imprimeur  fut  suspendu  de  son  privilège  pendant  six 
mois.  Le  censeur  Marin,  approbateur  de  la  liste  qui  contenoit 
cette  adresse  scandaleuse,  perdit  ses  places  et  ses  protections.  Le 
contre-coup  d'une  affaire  où  il  n'avoit  aucun  intérêt  l'avoit  déjà  voué 
au  ridicule  ;  cette  surprise,  dont  assurément  il  étoit  fort  innocent, 
acheva  de  le  perdre,  et  cette  rigueur  de  persuader  que  l'objet 
qui  la  causoit  avoit  quelque  chose  de  bien  grave.  A  quoi  cepen- 
dant, au  fond,  se  réduisoit  tout  ce  fracas  ?  A  un  fait  bien  simple,  mais 
absolument  dénaturé,  grâce  aux  clameurs  de  la  secte  discréditée 
aujourd'hui,  alors  très  florissante.  » 

Lorsque  l'abbé  Terray  quitta  le  pouvoir,  le  24  août  1774,  il  lais- 
sait au  Trésor  royal,  en  blés  payés  pour  contenir  le  prix  des  mar- 
chés, mais  olès  dont  la  valeur  est   également  rentrée   sous  le 

MINISTÈRE    SUIVANT  :  6,400,000  rt  3. 


1  Linguet  fait  ici  allusion  à  Sorin,  Doumerc  et  Roland.  Nous  verrons  plus  loin  ce 
qu'il  faut  penser  de  ces  accusations. 

2  Dans  VAlmanach  royal  de  1774,  on  lit,  p.  553  :  Mirlavaud,  trésorier  des  grains 
au  compte  du  Roi,  rue  Saint-Martin,  vis-à-vis  la  fontaine  Maubué. 

3  Les    chiffres  cités  par   Linguet   se    trouvent  corroborés  par  la   déposition  d'un 
employé  de  Turgot  cité  par  Gharpantier.  —  Lorsque  Roland  fut  se  constituer  prison- 


442  LE   PACTE   DE  FAMINE 

Les  minutes  de  la  correspondance  administrative  de  l'intendant 
de  la  Généralité  de  Paris,  Bertier,  nous  montrent  quel  usage 
l'État  faisait  des  blés  du  Roi  et  quelles  mesures  paternelles  il  pre- 
nait pour  soulager  les  pauvres,  sous  le  ministère  de  l'abbé  Terray. 

Cette  correspondance,  qui  nous  a  été  obligeamment  communiquée 
par  M.  le  comte  Charles  de  Bertier,  que  nous  tenons  à  remercier 
ici,  nous  donne  mille  preuves  de  cette  immixtion  salutaire  de  l'Etat 
dans  la  distribution  des  secours  en  grains  ou  en  riz.  Nous  pren- 
drons pour  exemple  la  subdélégation  d'Auxerre,  de  1770  à  1774. 
M.  de  Bertier  ordonne  fréquemment  à  Baudot,  son  régisseur  a 
Sauvigny-le-Bois,  de  distribuer  gratuitement  aux  habitants  pau- 
vres de  ses  domaines  en  Bourgogne  du  riz  tout  cuit,  de  faire  porter 
tous  les  grains  récoltés  chez  lui,  sur  les  marchés  de  Cussy-les- 
Forges  et  de  Lisle-sous-Montréal  et  de  les  vendre  à  2  sols  au- 
dessous  du  cours  du  marché  d'Avallon.  En  outre,  il  fait  arriver  des 
grains,  dont  il  paie  le  prix  par  avance,  par  l'intermédiaire  du 
négociant  Doumerc  et  de  Malisset,  son  associé  *.  Tantôt  apprenant, 
par  le  maire  d'Avallon,  que  les  habitants  de  cette  ville  ont  besoin 
des  mêmes  secours,  il  donne  l'ordre  à  Doumerc  d'augmenter  en 
conséquence  la  quantité  de  grains  destinée  à  Gussya  -,  tantôt  c'est 
le  comte  de  Bourbon-Busset  qui  lui  écrit  de  Yesigneux,  pour  lui 
demander  des  secours  pour  la  ville  de  Lorme  et  auquel  il  fait  livrer 
300  boisseaux  de  grains  3,  etc.  Nous  nous  bornons  à  ces  citations 
que  nous  pourrions  multiplier  à  l'infini.  Il  faut  avouer  que  de  tels 
actes  de  générosité  faits  par  l'intendant,  tant  en  son  nom  personnel 
qu'au  nom  de  l'État  \  constituent  une  singulière  façon  de  spéculer 
sur  les  grains  ! 


nier  à  la  Bastille,  le  15  octobre  1779,  il  dit  au  gouverneur  :  «  ...  Quoique  ce  que  je 
pouvois  devoir  à  Sa  Majesté  fût  peu  conséquent,  venant  de  lui  rendre  un  compte 
partant  quitte,  d'environ  six  millions  provenant  de  la  vente  des  grains  qui  apparte- 
noient    au   gouvernement  sous  le  règne  précédent.  »  Bastille  dévoilée,  VI,  140. 

1  Lettre  de  Terray  à  Doumerc  (4  mai  1771).  —  Lettre  de  Bilieton,  subdélégué  à 
Auxerre  (27  juillet  1771),  etc. 

s  Lettre  de  Bertier  à  Cbampion,  maire  d'Avallon  (9  novembre  1770).  —  Lettre  de 
remerciements  de  Champion  à  Bertier  (13  novembre  1770). 

3  Lettre  du  comte  de  Bourbon-Busset  à  Bertier  (2  juin  1271)  et  note  de  Bertier. 

4  Sous  le  ministère  de  Turgot,  Bertier  continua  ses  secours  :  le  15  avril  1775,  il 
ordonna  à  Rives,  son  secrétaire  général,  de  distribuer  2,000  liv.  de  riz  tout  cuit  aux 
pauvres  de  Presles  et  de  Cussy,  et  de  procéder  à  une  opération  semblable  dans  les 
paroisses  de  Provancy,  Lisle-sous-Montréal,  Dissangy,  Massangy,Tormancy,  Givry,  de 
manière  que  le  peuple  soit  satisfait. —  Le  24  avril,  il  ordonne  de  vendre  le  blé  2  s. 
au-dessous  du  cours.  —  Le  26,  il  annonce  à  Baudot  l'envoi  de  10,000  liv.  de  riz  pour 


LE   PACTE   DE   FAMINE  443 


VI 


Voyons  maintenant  ce  qui  advint  lorsqu'à  la  suite  de  la  destitution 
de  l'abbé  Terray,  arrivèrent  au  pouvoir  les  Économistes,  qui  de- 
vaient faire  cesser  tous  les  maux.  Pour  faire  voir  l'inutilité  de 
leurs  tentatives,  qui  furent  aussi  malheureuses,  malgré  leur  honnê- 
teté, que  celles  de  l'abbé  Terray,  malgré  son  habileté,  nous  citerons 
encore  Linguet. 

L'abbé  Terray  renvoyé,  on  prend  d'autres  mesures  :  «  on  mit  en 
principe  que  c'étoit  un  bien  que  le  pain  fût  cher,  et,  ensuite,  par 
une  modification  toute  philosophique,  qu'il  ne  fût  pas  bon  marché. 
On  affirma  que  la  police  n'avoit  pas  de  secret  plus  efficace  pour 
n'en  jamais  manquer  ;  et  afin  d'atteindre  sûrement  au  but,  on 
rendit  des  lois  expresses  pour  rendre  les  marchés  déserts  ;  on 
ferma  toutes  les  issues  par  lesquelles  jusque-là  on  s'étoit  flatté 
d'assurer  l'abondance  et  de  remédier  aux  disettes.  On  métamor- 
phosa les  édits  en  sermons  philosophiques  ;  on  les  infecta  de  je  ne 
sais  quelle  verbosité  ridicule  qui  sembloit  inviter  à  la  discussion 
bien  plus  qu'à  l'obéissance...  On  avoit  blâmé,  dans  tous  les  bavar- 
dages emphatiques,  honorés  du  nom  de  préambules,  l'intervention 
des  agens  royaux  dans  un  commerce  dont  la  liberté  la  plus  absolue 
étoit,  disoit-on,  l'aliment  unique  et  le  soutien  :  il  fallut  acheter 
chèrement  au  compte  du  Roi,  vendre  à  bon  marché  au  compte  du 
Roi,  fermer  les  sorties  de  par  le  Roi...  Il  est  vrai  que,  quelque 
temps  après,  dans  l'embarras,  dans  la  fureur  peut-être  d'avoir  pris 
un  engagement  aussi  éclatant,  on  a  essayé  de  diriger  les  soupçons 
publics  et  la  sévérité  royale  sur  deux  hommes  employés  par  l'abbé 
Terray  à  son  administration  pacificatrice  des  marchés.  Ils  ont  été 
mis  à  la  Bastille  avec  éclat  ;  on  leur  a  fait  leur  procès  ;  la  commis- 
sion chargée  de  les  juger  a  eu  pour  procureur  général  un  magistrat 
qui  devoit  être  malintentionné  pour  leur  protecteur  ;  et  cependant 
leur  innocence  étoit  si  évidente,  l'intégrité  des  juges  s'est  trouvée 
si  parfaite,  qu'ils  ont  été  honorablement  déchargés  de  toute  accu- 


les pauvres,  avec  autorisation  d'en  vendre  aux  gens  aisés,  à  raison  de  5  s.  la  livre.— 
Le  même  jour,  il  fait  envoyer  3,000  liv.  de  riz  à  Briesnon-l'Archevêque,  subdéléga- 
tion d'Auxerre,  et  l ,000  liv.  à  Compiègne. 


444  LE   PACTE   DE    FAMINE 

sation  ;  il  n'est  resté  de  cette  dénonciation  terrible  que  le  monu- 
ment hasardé  qui  la  contenoit1.  » 

Linguet  fait  ici  une  nouvelle  allusion  à  Daniel  Doumerc  et  à 
Jean-Louis  Sorin  de  Bonne,  dont  nous  avons  déjà  parlé,  employés 
chargés  de  l'approvisionnement  des  grains  pour  le  compte  de  Sa 
Majesté.  Ils  furent  arrêtés,  le  premier  le  5  mai  1775,  le  second  le 
lendemain,  par  ordre  de  Turgot.  On  les  enferma  à  la  Bastille. 
Voici  quelle  avait  été  la  cause  de  leur  détention.  Quelques  jours 
avant  leur  arrestation,  «  on  avoit  trouvé  dans  la  rivière  un  sac  de 
papiers  relatifs  au  commerce  des  grains.  Ils  furent  sur-le-champ 
portés  chez  le  lieutenant  de  police,  M.  Albert.  On  crut  alors  qu'ils 
y  avoient  été  jetés  par  ordre  des  sieurs  Sorin  et  Doumerc.  C'eût  été  q 
trop  maladroit  pour  être  vraisemblable  ;  mais  il  a  été  constaté 
depuis  que  ces  papiers  avoient  été  jetés  dans  la  rivière,  du  bureau 
de  M.  Albert  lui-même,  dont  quelques  commis  furent  chassés  à 
cette  occasion 2.  »  Le  12  juin  suivant,  Albert  vint  à  la  Bastille  et 
demanda  à  Doumerc  de  lui  rendre  un  compte  général  des  sommes 
perçues  et  employées  par  lui  depuis  qu'il  avait  été  chargé  de  l'ap- 
provisionnement des  blés  pour  le  compte  du  Roi  :  «  On  ne  trouva 
rien  qui  pût  prolonger  et  même  justifier  la  détention  des  sieurs 
Doumerc  et  Sorin  ;  ils  furent  mis  en  liberté  3.  On  nomma  une 
commission  pour  juger  leurs  comptes  ;  et,  à  la  honte  de  M.  Turgot 
qui  les  avoit  fait  arrêter,  les  commissaires  du  Conseil  rendirent,  le 
7  juin  1776,  en  faveur  des  deux  accusés  et  pendant  le  ministère  du 
même  M.  Turgot,  un  jugement  qui  portoit  :  que  les  comptes  des 
sieurs  Sorin  et  Doumerc  préalablement  arrêtés,  ils  les  déclaroient 
en  avance  envers  Sa  Majesté  de  la  somme  de  396.065*  19s  7d.  Au 
surplus,  dit  le  même  jugement,  pourront  lesdits  sieurs  Sorin  et 
Doumerc  se  retirer  par  devers  Sa  Majesté  pour  obtenir  les  marques 
de  satisfaction  qu'elle  croira  devoir  leur  accorder  en  considération 
du  bon  ordre  et  de  la  fidélité  de  leur  régie4.  « 


1  Linguet,  op.  cit.,  288.301,305. 

2  Gharpantier.  Bastille  dévoilée,  IV,  51.  «  Je  trouve  ce  fait  dans  un  mémoire  ma- 
nuscrit, présenté  au  Roi  par  les  sieurs  Sorin  et  Doumerc  pour  leur  justification,  » 
ajoute  Charpantier. 

3  Le  20  juin  1775. 

*  «  En  effet,  le  sieur  Doumerc  fut  alors  chargé  du  service  des  vivres  de  la  guerre  ; 
il  l'a  été  depuis,  et  il  l'est  encore  de  celui  de  la  marine.  On  sait  que  c'est  par  les 
secours  qu'il  donna  l'hiver  dernier  (1788-89)  que  Paris  fut  approvisionné.  Depuis  le 
mois  de  juillet,  il  a  cessé  ce  dernier  service.»  Charpantier,  op  cit.,  IV,  43. 


LE   PACTE   DE   FAMINE  445 

En  réalité,  Turgot  était  très  irrité  des  violences  qu'il  avait  eu  à 
réprimer  ;  les  émeutes  connues  sous  le  nom  de  guerre  des  farines, 
lui  avaient  fait  perdre  quelque  peu  le  sang-froid  indispensable  en 
pareilles  occurrences.  Cette  guerre  des  farines  qu'on  a  entourée  à 
plaisir  d'un  certain  mystère  nous  semble  avoir  été  provoquée  par 
la  maladresse  de  ce  ministre,  qui  avait  agi  avec  une  grande  précipi- 
tation. Voici  ce  qui  était  arrivé  :  pour  suivre  les  conseils  de  Turgot, 
«  le  Roi  voulant  détruire  des  idées  aussi  injustes  que  dangereuses 
de  monopole  autorisé,  et  rendre  au  commerce  sa  liberté,  son  acti- 
vité bienfaisante,  annonça  que  personne  ne  se  mêlerait  plus  en  son 
nom  du  commerce  des  grains.  Alors,  comme  s'il  fallait  toujours  à 
l'opinion  un  fantôme  de  monopole  contre  lequel  elle  se  bat,  on  se 
persuada,  ou  plutôt  on  dit,  sans  en  être  persuadé,  que  la  liberté, 
cette  même  liberté  dont  le  défaut  avait  donné  l'existence  au  pré- 
tendu monopole  de  l'administration,  avait  créé  un  autre  monopole, 
c'est-à-dire  celui  de  plusieurs  milliers  de  marchands1.  »  Après  les 
ordonnances  royales,  on  vit  donc  une  quantité  considérable  d'in- 
dividus se  mêler  du  commerce  des  grains  dont  ils  espéraient  tirer  de 
grands  profits  ;  leur  déception  fut  profonde  lorsque  Turgot  vint  jeter 
brusquement  sur  le  marché  pour  plus  de  six  millions  de  grains. 
Ce  furent  eux,  à  notre  avis,  qui  provoquèrent  cette  fameuse  guerre 
des  farines  qui  fit  de  nombreuses  victimes.  Notre  opinion  est 
appuyée  sur  les  causes  de  l'emprisonnement  de  l'employé  Roland 
dont  nous  avons  déjà  parlé,  et  dont  l'histoire  est  longuement  déve- 
loppée dans  la  Bastille  dévoilée. 

Le  sieur  Charles-Nicolas  Roland,  dont  il  est  cas,  était  né  à  Paris 
le  29  décembre  1729.  Il  avait  été  successivement  ou  simultanément 
receveur  des  tailles  de  l'élection  de  Chartres,  caissier  du  sieur 
Watelet,  receveur  général  des  finances  de  la  généralité  d'Orléans , 
caissier  du  receveur  général  des  domaines  et  bois  de  la  généralité 
de  Flandre.  «  Le  samedi  15  octobre  (1774),  M.  Albert,  maître  des 
requêtes,  manda  le  sieur  Roland,  de  la  part  de  M.  Turgot,  contrô- 
leur général  des  finances,  et  lui  annonça  que  ce  ministre  avoit  jeté 
les  yeux  sur  lui  pour  lui  confier  la  caisse  où  seroit  versé  le  pro- 
duit de  la  vente  qu'il  alloit  faire  faire  de  tous  les  grains  appar- 
tenant au  gouvernement  (sous  le  règne  de  Louis  XV),  ainsi  que  la 
caisse  et  régie  du  droit  de  la  sortie  sur  les  grains  passant  à  l'étran- 


1  Analyse  de  l'ouvrage  intitulé  :  De  la  législation  et  du  commerce  des  grains. 
Amsterdam,  1775,  p.  10. 


446  LE   PACTE    DE   FAMINE 

ger  ;  et  que  M.  le  contrôleur  général,  auquel  il  falloit  qu'il  rendît 
sa  réponse  le  lendemain,  à  Fontainebleau,  avoit  attaché  à  ces  places 
six  raille  livres  d'appointements1.  »  Le  sieur  Roland  avait  accepté 
ces  fonctions  et  «  des  fonds  de  la  caisse  des  grains  paya  beaucoup 
de  dédommagements  accordés  à  des  personnes  qui  avoient  essuyé 
des  pertes  lors  de  l'émeute  de  1775,  ainsi  que  des  sommes  allouées 
à  des  officiers  de  police  qui  avoient  été  employés  à  cette  occasion.» 
Il  avait  été  maintenu  dans  ces  fonctions  par  Necker  en  1777,  lorsque, 
soupçonné  de  concussion,  il  fut  arrêté  et  enfermé  à  la  Bastille,  le 
15  octobre  1779  ;  il  en  sortit  le  18  mars  1780,  pour  être  transféré 
au  Ghâtelet  et  le  30  novembre  suivant  à  la  Conciergerie.  Élargi  le 
20  février  1781 2,  nous  n'avons  pas  pu  établir  s'il  fut  déclaré  cou- 
pable ou  innocent,  mais  cela  importe  peu  dans  la  circonstance, 
l'histoire  de  son  incarcération  n'ayant  servi  qu'à  nous  montrer  les 
mesures  prises  par  Turgot  lors  de  son  arrivée  au  pouvoir. 

Cette  suppression  momentanée  des  greniers  du  Roi  suffit  à  expli- 
quer la  suppression  qui  fut  faite  dans  l'almanach  de  1775  de  la 
mention  du  trésorier  des  grains  du  compte  du  Roi. 


YII 


Lorsque  Turgot  quitta  le  pouvoir,  les  greniers  du  Roi  furent 
rétablis,  et  la  concession  de  leur  approvisionnement  confiée  à  une 
compagnie,  comme  par  le  passé.  A  la  tête  de  cette  compagnie  se  trou- 
vaient Doumerc  et  Malisset,  puis  Doumerc  et  les  frères  Leleu  ;  elle 
rendit  de  très  grands  services  pendant  le  cruel  hiver  de  1788-1789. 
La  correspondance  inédite  de  Bertier  va  encore  nous  montrer  ce 
que  l'État  faisait  dans  ces  circonstances,  l'activité  et  le  dévouement 
que  ses  agents  devaient  déployer  pour  atténuer  autant  que  possible 
les  conséquences  funestes  de  la  disette.  Pendant  ce  rigoureux  hiver, 
Bertier  se  transporta  chez  la  plupart  des  fermiers  et  laboureurs  de 
la  généralité  ;  il  les  questionna  sur  la  quantité  de  grains  qu'ils 
pouvaient  avoir  en  réserve,  en  leur  demandant  combien  ils  pen- 
saient en  consommer  jusqu'à  la  récolte  ;  d'après  leurs  aveux,  il 
leur  proposa  de  porter  aux  marchés  qu'il  leur  indiquerait  l'excé- 


i  Charpantier,  op.  cit.,  VI,  123. 
2  Charpantier,  op.  cit.,  VI,  129-132 


LE   PACTE   DE   FAMINE  447 

dent  de  leur  consommation  ;  ils  acceptèrent  cette  proposition  et 
s'engagèrent  à  la  remplir  par  une  soumission.  Alors,  Bertier,  de 
retour  à  Paris,  ayant  avis  que  la  disette  de  cette  denrée  se  faisait 
sentir  dans  différents  marchés,  donna  des  ordres  pour  qu'ils  fussent 
réapprovisionnés,  mais  les  laboureurs  et  blattiers  voulant  profiter 
de  la  circonstance  vendirent  leurs  grains  excessivement  cher. 
Lorsque  Bertier  en  fut  informé,  il  résolut  aussitôt  d'y  mettre  un 
terme  ;  en  effet,  dès  que  les  grains  que  le  gouvernement  avait  fait 
acheter  à  l'étranger  furent  arrivés,  il  en  fit  passer  dans  ces  mêmes 
marchés  et  les  fit  vendre  à  un  prix  au-dessous  du  cours,  afin 
d'obliger  les  laboureurs  et  blattiers  de  baisser  le  leur.  Ces  derniers, 
obligés  de  les  donner  au  même  prix  ou  de  les  remporter  chez  eux, 
jurèrent  contre  les  vendeurs  des  grains  du  gouvernement,  lors- 
qu'ils virent  que  c'étaient  les  subdélégués  qui  en  opéraient  les  ren- 
trées en  argent  *  ;  ils  inventèrent  les  plus  noires  calomnies  contre 
Bertier,  qu'ils  regardèrent  dès  ce  moment  comme  le  plus  grand 
accapareur  ! 

Cette  intervention,  ces  secours  du  gouvernement  étaient  de- 
mandés de  toutes  parts  par  les  membres  du  bureau  intermédiaire, 
par  les  municipalités,  par  les  particuliers2.  A  défaut  de  blé,  le  gou- 
vernement faisait  distribuer  gratuitement  ou  à  très  bas  jjrix,  du 
riz  3  et  des  pommes  de  terre.  Le  10  décembre  1788,  Necker  écrivait 
à  Bertier  la  lettre  suivante  :  «  J'approuve,  Monsieur,  les  secours 
en  pommes  de  terre  que  vous  voudriez  distribuer  ;  concertez-vous, 


i  Les  subdélégués  faisaient  passer  les  fonds  provenant  de  la  vente  des  grains,  à 
Joly,  caissier  autorisé  par  le  gouvernement,  qui  les  versait  ensuite  au  trésor  royal. 
(Note  manuscrite  de  Bertier.) 

2  Lettre  du  comte  de  Lancroy,  membre  du  bureau  intermédiaire  de  l'Assemblée  île 
département  de  Montereau,  à  M.  le  duc  du  Ghàtelet,  du  23  novembre  1788.       M 

3  Le  1er  juillet  1789,  on  avait  reçu  en  secours  venant  de  l'étranger  pour-  le  compte 
du  Roi  : 

Farines 91,343  quintaux. 

Blés 673,154         — 

Seigles 154,113         — 

Orges 53,247        — 

Riz 5,513        — 

Pour  utiliser  tous  ces  grains,  le  roi  dut  faire  construire  des  moulins  à  bras,  «  les 
moulins  à  eau  ne  pouvant  fonctionner  à  cause  de  la  gelée,  et  les  moulins  à  vent,  à 
cause  du  défaut  de  mouvement  dans  l'air.  » 

(Mémoire  ministériel  remis  de  la  part  du  Roi  au  Comité  des  subsis- 
tances des  États  généraux,  par  le  directeur  général  des  finances. 
—  Juillet  1789.) 


448  LE   PACTE   DE   FAMINE 

je  vous  prie,  avec  la  commission  intermédiaire,  si  cela  se  peut  sans 
retarder  les  secours  nécessaires  ;  vous  ne  me  dites  pas  quelle  dé- 
pense sera  l'effet  de  cette  disposition,  mais  elle  ne  peut  être  digne 
d'attention.  Je  m'en  rapporte  à  vos  soins  et  je  vous  prie  de  les 
redoubler,  s'il  est  possible,  dans  ces  temps  critiques.  »  Il  ajoutait  en 
post-scriptum  :  «  M.  de  Lessart  m'écrit  que  vous  désireriez  un 
arrêt  qui  enjoignît  à  MM.  les  commissaires  députés  de  tenir  la  main 
à  l'exécution  de  l'arrêt  des  grains.  Je  ferai  là-dessus  tout  ce  que 
vous  voudrez,  mais  dans  une  circonstance  où  la  marche  devient  si 
nécessaire  et  par  conséquent  si  simple,  vous  n'éprouverez  aucune 
difficulté  que  vous  ne  puissiez  lever  très  facilement  *.  » 

Le  même  jour,  Bertier  répondait  :  «  D'après  ce  que  vous  me  faites 
l'honneur  de  me  marquer,  que  vous  approuvez  que  je  fasse  distri- 
buer des  secours  en  pommes  de  terre,  je  vais  prendre  les  mesures 
nécessaires  pour  l'exécution  de  cette  disposition  et  j'aurai  celui  de 
vous  rendre  compte  de  l'objet  de  cette  dépense,  qui,  comme  vous 
l'observerez  avec  raison,  ne  peut  être  bien  considérable.  J'y  appor- 
terai d'ailleurs  toute  l'économie  possible.  —  Permettez,  je  vous 
supplie,  qu'à  l'occasion  du  post-scriptum  de  la  lettre  que  vous 
m'avez  fait  l'honneur  de  m'écrire  au  sujet  de  ce  secours,  je  prenne, 
Monsieur,  la  liberté  de  vous  présenter  ici  les  mêmes  observations 
que  je  viens  de  mettre  sous  les  yeux  de  M.  de  Yilledeuil  sur  le  dé- 
faut d'attribution  du  commissaire  député  pour  l'exécution  de  l'arrêt 
du  conseil  du  23  novembre  dernier.  Je  conviens  que  l'objet  des 
opérations  auxquelles  je  me  livre  sous  votre  autorisation  est  tel 
que  je  ne  dois  pas  même  croire  qu'on  puisse  concevoir  l'idée 
d'élever  à  ce  sujet  des  difficultés,  moins  encore  de  le  permettre.  Si 
cependant  il  arrivait  contre  toute  vraisemblance  que  l'exercice  de 
l'espèce  de  pouvoirs  que  vous  avez  la  bonté  de  me  confier,  relati- 
vement à  l'exécution  de  cet  arrêt,  excitât  quelque  réclamation, 
vous  sentez,  Monsieur,  qu'il  serait  extrêmement  important  pour 
moi  d'être  appuyé  sur  une  autorisation  en  forme  qui  justifiât  ma 
conduite.  Je  ne  puis  me  livrer  à  cette  opération  sans  le  concours 
d'un  grand  nombre  de  personnes,  qui  sont  avouées  de  moi  par  une 
correspondance  suivie  et  multipliée,  par  des  instructions  écrites, 
que  je  suis  obligé  de  leur  donner  pour  les  diriger  et  fixer  les  bornes 
de  l'espèce  d'action  que  je  leur  remets,  action  de  pure  surveillance 
et  de  simple    excitation,  à  la  vérité,  mais  on  peut   prendre  de 

1  Archives  de  M.  le  comte  Charles  de  Bertier. 


LE   PACTE   DE   FAMINE  449 

l'ombrage  et  des  alarmes.  Je  conçois  parfaitement  la  sagesse  des 
raisons  qui  peuvent  faire  craindre  la  publicité  de  cette  attribution, 
mais  '  j'observe  à  M.  de  Yilledeuil  que  tant  que  la  loi  qu'il  ordonnera 
restera  entre  mes  mains,  et  certainement  elle  y  restera  fidèlement, 
cette  crainte  est  nulle.  Je  ne  puis  donc  me  dispenser,  Monsieur, 
d'insister  pour  obtenir  cette  loi  qui  m'est  de  la  plus  grande  impor- 
tance, et  j'ose  espérer  que  sous  cette  condition,  qu'il  est  même  de 
mon  intérêt  d'observer  pour  ne  pas  voir  contrarier  un  arrêté  aussi 
essentiel  et  aussi  urgent,  elle  me  soit  accordée2.  Je  ne  me  relâche- 
rai pas,  Monsieur,  du  zèle  et  de  l'activité  que  je  m'efforce  de 
mettre  dans  ces  opérations,  trop  heureux  de  pouvoir  obtenir  votre 
suffrage  et  votre  approbation.  Je  suis3...» 

Pour  bien  comprendre  le  véritable  sens  de  cette  lettre,  il  faut  se 
rappeler  qu'à  cette  époque  les  assemblées  provinciales  et  leurs  com- 
missions intermédiaires  étaient  en  discussions  constantes  avec  les 
intendants  et  leurs  subdélégués  dont  elles  auraient  voulu  détruire 
ou  diminuer  la  prépondérance  ;  mais  les  populations  n'en  conti- 
nuaient pas  moins  à  s'adresser  aux  anciennes  administrations  dans 
les  jours  d'infortune  4. 

La  situation,  il  faut  l'avouer,  était  très  tendue  pendant  cet  hiver 
de  1788.  Les  récoltes  avaient  été  détruites  sur  une  grande  surface 
de  la  généralité  de  Paris,  au  mois  de  juillet  précédent,  par  un  orage 
de  grêle  dont  on  n'avait  pas  vu  d'exemple  ;  jamais  l'hiver  n'avait 
été  plus  froid  -,  les  semences  gelaient  en  terre  !  La  disette  aurait 
sévi  avec  une  rigueur  excessive  sans  les  sages  précautions  de 
l'administration.  L'intendant  se  multiplie,  il  est  partout  à  la  fois. 
Arrive  la  réunion  des  Etats  généraux  ;  la  fermentation  augmente 
et,  en  même  temps,  il  faut  pour  Paris  et  Versailles  des  approvision- 
nements plus  considérables.  Bertier,  en  contact  direct  avec  les 
populations  se  rend  un  compte  très  exact  du  danger,  il  a  senti 
l'orage  gronder  autour  de  lui,  le  consommateur  qu'il  a  secouru  ne 


1  Le  gouvernement  ne  voulait  pas  s'attirer  la  haine  du  producteur  auquel  il  était 
obligé  de  faire  tort  au  profit  du  consommateur. 

2  L'arrêt,  dont  s'agit,  avait  ordonné  des  mesures  contre  les  accapareurs,  et  tout 
fait  supposer  que  ces  pouvoirs  en  forme  ont  été  donnés  par  Necker. 

3  Archives  de  M;  le  comte  Charles  de  Bertier. 

4  Pour  se  rendre  un  compte  bien  exact  des  attributions  des  intendants  et  des 
subdélégués  et  de  leur  rôle  pendant  l'hiver  de  1788,  nous  engageons  les  lecteurs  à 
consulter  un  excellent  travail,  plein  de  faits  présentés  avec  la  plus  grande  impar- 
tialité :  Trois  catastrophes  à  Pontoise  en  1788-89.  —  La  grêle,  le  grand  hiver,  la 
disette,  par  E.  Seré-Dupin.  1  vol.  in-8°.  Pontoise,  A.  Seyès. 


450  LE  PACTE  DE   FAMINE 

lui  sait  aucun  gré  de  son  dévouement,  le  producteur  ne  lui  par- 
donne pas  d'avoir  fait  baisser  le  prix  des  grains  à  un  moment  où, 
les  récoltes  ayant  été  mauvaises,  ils  avaient  besoin  de  vendre 
cher.  Les  colères,  excitées  du  reste  par  les  révolutionnaires,  s'accu- 
mulèrent sur  sa  tête  et  nous  savons  comment  il  fut  lâchement 
assassiné  sur  la  place  de  Grève  le  22  juillet  *. 

Malgré  sa  longueur,  nous  n'hésitons  pas  à  citer  en  entier  la  lettre 
qu'il  adressa  à  Necker  le  18  mai  1789,  lettre  dans  laquelle  il  a  en 
quelque  sorte  le  pressentiment  des  malheurs  qui  l'attendent  : 

«  A  mon  retour  de  la  tournée  dont  j'ai  eu  l'honneur  de  vous 
rendre  compte,  mon  premier  secrétaire  m'a  montré  une  lettre  que 
vous  lui  avez  fait  l'honneur  de  lui  écrire  pour  lui  ordonner  de  mander 
aux  maréchaussées  de  ne  mettre  aucun  obstacle  à  l'expédition  des 
bleds  et  des  farines  pour  Paris. 

«  Les  ordres  dont  il  s'agit  avaient  déjà  été  donnés  avant  mon 
départ,  et  mon  premier  secrétaire  les  a  renouvelés,  suivant  vos 
intentions.  Mais,  Monsieur,  je  ne  puis  vous  cacher  que  ce  change- 
ment dérange  absolument  le  plan  que  vous  aviez  adopté  pour  la 
sûreté  des  subsistances  de  la  ville  et  de  la  généralité  de  Paris,  con- 
formément à  l'arrêt  du  Conseil  du  23  avril. 

«  Il  me  paroit  d'ailleurs  impossible  que  le  régime  prohibitif  puisse 
s'allier  avec  la  liberté  et  qu'on  puisse  suivre  pour  certains  lieux 
le  système  réglementaire,  tandis  que  dans  d'autres  on  admettra  la 
liberté. 

«  D'après  les  dispositions  de  l'arrêt  du  23  avril  j'avais  supposé 
que  les  propriétaires,  fermiers,  marchands  et  autres  dépositaires  de 
grains  devaient  être  contraints  à  garnir  les  marchés  dans  l'arron- 
dissement duquel  ils  se  trouveraient,  et  qu'ils  ne  pouvaient  disposer 
pour  le  commerce  que  de  l'excédant  de  la  quantité  nécessaire  pour 
l'approvisionnement  du  marché,  auquel  ils  ont  l'usage  de  porter. 
J'avais  soin  de  ne  faire  fournir  les  bleds  étrangers  que  dans  les 
marchés  où  les  quantités  de  grains  n'étaient  pas  suffisantes  pour 
son  approvisionnement. 

«  Pour  parvenir  à  l'exécution  de  cette  mesure,  chaque  brigade 
de  maréchaussée  avoit  reçu  des  ordres,  pour  se  transporter  dans 
toutes  les  paroisses  de  son  département,  à  l'effet  de  visiter,  assistée 


1  Nous  reviendrons  dans  un  travail  spécial  sur  l'intendant  de  Paris  et  sur  Foullon 
de  Doué,  son  beau-père,  deux  administrateurs  aussi  intègres  qu'éclairés,  sur  lesquels 
on  a  accumulé  de  mauvaise  foi  des  calomnies  ridicules. 


LE   PACTE   DE   FAMINE  451 

du  syndic,  tous  les  greniers,  granges  et  meules,  de  s'assurer  de  la 
quantité  de  grains  qu'ils  pouvaient  contenir,  d'évaluer  ce  qui  pou- 
vait être  nécessaire  pour  la  consommation  du  propriétaire  des 
grains  et  de  sa  maison,  et  de  prendre  sa  soumission,  de  porter  le 
surplus  au  marché  qui  lui  serait  désigné. 

«  D'après  les  relevés  des  procès-verbaux  des  maréchaussées,  je 
me  suis  assuré  que  certains  cantons  avaient  besoin  de  secours  et 
j'en  ai  fait  porter.  Dans  d'autres,  je  me  suis  contenté  d'y  maintenir 
la  police  et  la  tranquillité  pour  ne  pas  laisser  perdre  les  subsis- 
tances qu'ils  possédaient  et  qui  avaient  été  reconnues  suffisantes  ; 
enfin,  dans  les  plus  heureux,  j'ai  abandonné  au  commerce  les  excé- 
dants qui  pouvaient  y  exister  au  delà  des  besoins  du  pays. 

«  A  l'égard  de  Paris,  connaissant  les  ressources  que  votre 
sagesse  lui  avait  déjà  acquises,  je  n'ai  arrêté  aucune  des  sources 
qui  lui  fournissent  des  farines.  Mais  pour  les  bleds,  j'ai  pensé  qu'il 
suffirait  de  lui  conserver  les  magasins  qui  lui  étaient  ordinaires,  et 
j'ai  cru  qu'il  n'était  pas  nécessaire  de  lui  en  procurer  de  nouveaux 
au  détriment  de  la  province. 

«  Au  surplus,  rien  n'empêcherait  de  faire  pour  Paris  ce  que  j'ai 
fait  pour  la  province.  Connaissant  ses  besoins,  connaissant  ce  qui 
existe  de  matières  chez  les  boulangers,  on  pourrait  prendre  des 
soumissions  de  la  part  des  meuniers,  fariniers,  laboureurs  et  mar- 
chands du  dehors,  des  fournitures  qu'ils  peuvent  faire  jusqu'à  la 
récolte,  et  le  gouvernement  n'aurait  qu'à  suppléer  à  ce  qui  man- 
querait aux  soumissions  pour  assurer  l'approvisionnement  complet 
de  la  capitale  jusqu'à  la  moisson.  Sans  ces  précautions,  sans  ces 
mesures,  je  ne  conçois  pas  comment  on  peut  vous  laisser  dans  la 
tranquillité  sur  les  subsistances  de  la  capitale.  Par  l'effet,  au  con- 
traire, de  la  liberté  que  vous  accordez  à  tout  ce  qui  peut  arriver  à 
Paris,  il  résulte  que  tout  ce  que  j'ai  cherché  à  assurer  pour  l'appro- 
visionnement des  marchés  des  environs,  sera  apporté  à  Paris,  non 
peut-être  pour  y  être  vendu  à  la  halle,  ce  qui,  alors,  serait  d'un 
médiocre  inconvénient,  mais  pour  y  être  resserré  chez  les  boulan- 
gers ou  dans  d'autres  greniers,  et  y  attendre  un  renchérissement 
plus  fort  de  la  denrée. 

«  Alors  les  marchés  des  environs  se  trouveront  vides  ;  le  peuple 
de  la  campagne,  au  désespoir,  pillera  les  fermiers,  les  meuniers, 
les  châteaux.  On  arrivera  en  foule  à  Paris  pour  y  demander  du 
pain  ;  les  moulins  destinés  à  l'approvisionnement  de  Paris,  pillés 
ou  près  de  l'être,  s'arrêteront  ;  les  arrivages  de  Paris  cessant,  et  le 


452  LE   PACTE   DE   FAMINE 

peuple  de  la  campagne  y  affluant  de  tous  les  côtés,  l'effroi  mon- 
tera au  comble  et  je  doute  qu'aucune  force  quelconque  puisse 
arrêter  les  désordres. 

«  Pardon,  Monsieur,  de  vous  présenter  des  idées  aussi  sinistres, 
mais  j'ai  déjà  prévu  et  malheureusement  mes  idées  noires  se  sont 
réalisées.  Déjà  on  n'apporte  plus  au  marché  de  Ghoisy  ;  j'y  envoie 
de  Paris  des  grains  ;  le  marché  de  Montlhéri  ne  conserve  un  peu 
de  tranquillité  qu'au  moyen  de  100  cavaliers  qui  contiennent  le 
peuple,  et  d'une  grande  quantité  de  grains  que  j'y  envoie  chaque 
semaine.  Depuis  la  semaine  dernière  je  suis  obligé  d'en  faire 
autant  pour  Arpajon  et  Palaiseau.  Le  marché  de  Gonesse,  le  plus 
considérable  des  environs  de  Paris,  est  prêt  à  manquer.  M.  de 
Machault,  en  me  priant  d'y  envoyer  des  grains,  m'annonce  tous  les 
malheurs  que  je  vous  expose.  Le  marché  de  Lagny  a  été  pillé  deux 
fois  malgré  la  maréchaussée  et  les  troupes  qui  y  sont.  Les  officiers 
de  police  sont  dans  la  crainte  et  n'osent  se  présenter  aux  marchés. 
La  maréchaussée  ne  sait  plus  que  faire  ;  les  troupes  mollissent. 
•  «  Je  viens  de  vous  exposer,  Monsieur,  avec  toute  vérité  la  triste 
position  où  nous  sommes.  Le  zèle  ne  manque  pas  -,  je  suis  prêt  à 
tout  de  ma  personne  ;  mais  je  n'ai  plus  de  moyens.  C'est  à  vous  de 
m'en  fournir;  commandez,  éclairez-moi  et  j'exécuterai  avec  l'ar- 
deur que  doit  m'inspirer  l'importance  de  l'objet  et  le  désir  de 
seconder  vos  bonnes  intentions.  » 

Le  lendemain,  19  mai,  Necker  répondait  à  Bertier  :  «  Je  reçois, 
Monsieur,  la  lettre  que  vous  m'avez  écrite  le  18  mai,  en  suite  d'une 
conversation  que  nous  avons  eue  ensemble  le  16.  C'était  d'après 
les  représentations  très  fortes  de  M.  le  lieutenant  de  police  de 
Crosne,  que  je  vous  avais  fait  connaître  les  dangers  d'une  arres- 
tation, par  la  maréchaussée,  des  bleds  qui  se  trouveraient  en  route 
pour  Paris;  et  sans  déranger  votre  plan,  je  vous  avais  seulement 
engagé  à  faire  en  sorte  qu'il  n'y  eût  pas  de  démarches  faites  dans 
les  chemins,  propres  à  occasionner  par  leur  exagération  une  effer- 
vescence dans  Paris.  Votre  lettre,  Monsieur,  me  fait  un  tableau  des 
suites  qui  pourraient  être  l'effet  d'un  changement  quelconque  dans 
votre  plan.  Vous  me  mettez  ainsi  entre  deux  craintes,  les  unes  et  les 
autres  fort  graves.  Ainsi,  je  m'en  rapporte  absolument  à  votre  juge- 
ment. Je  ne  doute  pas  que  vous  ne  preniez  en  considération  les 
observations  de  M.  de  Crosne  et  que  vous  ne  tâchiez  d'écarter  tous 
les  moyens  propres  à  réaliser  ses  alarmes,  et  il  me  semble  que 
cela  se  peut  en  évitant  les  arrestations  trop  publiques  et  en  mettant 


LE   PACTE   DE  FAMINE  453 

dans  ce  genre  d'administration  la  sagesse  dont  vous  avez  l'habi- 
tude. Nous  en  causerons  plus  particulièrement,  car  il  faut  avant 
tout  que  vos  soins  ne  soient  pas  contrariés  et  que  vous  alliez  à 
votre  but  selon  vos  lumières  '.  »  On  comprend  facilement  la  cause 
du  mystère  dont  le  gouvernement  entourait  ces  opérations  -,  il  n'a 
rien  de  blâmable  et  lorsque,  plus  tard,  Necker  y  fit  allusion  devant 
la  Commission  des  subsistances  formée  par  l'Assemblée  nationale,  il 
ne  souleva  pas  de  protestation  :  «  Il  est  une  méthode  de  précautions 
et  d'informations  prises  par  l'administration,  dont  on  n'a  jamais  eu 
connaissance,  dit-il  dans  son  mémoire,  parce  que  les  ménagements 
nécessaires  pour  éloigner  les  inquiétudes  exigent  à  garder  le  secret 
de  ses  propres  peines  ;  et  le  Roi  ne  permet  la  publicité  de  ces  mé- 
moires que  parce  que  chacun  est  instruit  maintenant  de  la  situa- 
tion des  choses.  » 

Gustave  Bord. 
(La  suite procJicdnement.J 


1  La  lettre  de  Bertier,  extraite  des  minutes  de  sa  correspondance,  ainsi  que  la 
réponse  authographe  de  Necker,  font  partie  des  Archives  de  M.  le  comte  C.  de 
Bertier. 


T.   II.  —  DÉCEMBRE    1883  30 


LA   DIPLOMATIE   RÉVOLUTIONNAIRE 

APERÇUS  TIRÉS  DE  PLUSIEURS  PUBLICATIONS  RÉCENTES  * 


Mackau,  à  Limage  de  quelques  variétés  d'ambitieux,  était  une 
espèce  d'halluciné,  sans  opinion,  vivant  au  milieu  de  la  tempête 
révolutionnaire,  sans  soupçonner,  croirait-on,  qu'elle  existât.  Pour- 
vu qu'il  avançât,  tout  allait  bien.  Quand  il  écrit  à  Bernard,  en 
faveur  de  Ghinard  et  de  Ratter,  il  n'a  pas  reçu  d'instructions,  car 
il  est  suspendu  de  ses  fonctions  à  la  suite  du  10  Août.  Il  agit  de 
son  chef  et  veut  sans  doute  rentrer  en  faveur.  Il  n'hésite  pas  à 
évoquer  auprès  du  cardinal  de  Bernis  les  souvenirs  d'autrefois. 
La  suspension  qui  pesait  sur  lui  fut  levée.  Il  ne  comprend  pas 
où  l'on  en  est.  Sa  feinte  naïveté  tient  du  vertige.  Après  l'exécution 
de  Louis  XVI,  lui  Mackau,  ministre  de  la  République  à  Naples, 
demande  avec  simplicité  à  Lebrun,  son  ministre,  s'il  doit  prendre 
le  deuil.  Gela  aurait  été  d'un  bon  effet  sur  la  cour  de  Naples.  Il 
rêvait,  à  l'automne  de  1792,  d'être  le  chef  de  la  diplomatie  fran- 
çaise en  Italie.  C'est  dans  ce  but  que,  le  22  septembre,  il  écrit  à 
Lebrun  qu'il  serait  bon  d'envoyer  à  Rome  un  secrétaire  de  la 
légation.  Il  avait  peut-être  eu  vent  de  la  démission  de  Bernard.  Il 
lui  conviendrait  à  merveille  de  s'emparer  de  la  direction  des  rap- 
ports entre  la  France  et  le  Saint-Siège.  La  tâche  était  lourde,  mais 
Mackau  avait  confiance  dans  son  habileté  et  dans  son  étoile.  Le 
Saint-Siège  ne  lui  inspire  pas  à  la  rigueur  plus  d'aversion  que  le 
10  Août.  Il  ne  lui  déplairait  pas  de  servir  de  trait  d'union  entre  lui 
et  les  vainqueurs  du  10  Août.  Lebrun  ne  découvre  aucune  malice 
dans  la  demande  de  Mackau  et  lui  accorde  l'autorisation  qu'il  solli- 
cite d'envoyer  à  Rome,  voir  ce  qui  se  passe,  un  secrétaire  de  la 
légation  de  Naples.  Ce  qui  lui  plaît  dans  la  proposition,  c'est  qu'il 
a  dans  les  Etats  de  l'Église  une  besogne  à  accomplir  qu'il  ne  pour- 
rait pas  confier  à  Bernard.  Il  médite  une  invasion  des  Etats 
romains.    Mackau  est   homme   à   lui  fournir  des  renseignements 

*  Voir  la  livraison  de  novembre  1883. 


LA   DIPLOMATIE    RÉVOLUTIONNAIRE  455 

précieux  de  nature  à  procurer  le  succès  de  l'entreprise.  Qu'il  tâche 
de  pénétrer  les  intentions  du  pape,  de  savoir  quelle  est  la  disposi- 
tion des  esprits  à  Rome,  l'état  du  château  Saint- Ange.  Pourquoi 
n'irait-il  pas,  de  sa  personne,  à  Givita-Yecchia,  inspecter  les  fortifi- 
cations, compter  dans  le  port  les  navires  de  l'Église  ?  Mackau 
reçoit  les  instructions  de  Lebrun,  le  9  novembre,  jour  de  la  mise  en 
liberté  ou  plutôt  de  l'expulsion  de  Ghinard  et  de  Ratter.  Il  s'empresse 
de  confier  une  mission,  à  Rome,  à  son  secrétaire  de  la  légation,  Hugon 
de  Rassville,  qu'il  charge  de  remercier  le  cardinal  Zelada.  Il  ne  se 
fait  pas  d'illusion  :  Hugon  de  Rassville  «  sera  très  espionné,  »  écrit-il 
à  Lebrun  ;  mais  au  fait,  il  n'est  pas  impossible  qu'on  lui  fasse 
bon  accueil  :  on  verra  en  lui  un  futur  négociateur. 

La  personnalité  d'Hugon  de  Rassville  est  encore  plus  originale 
que  celle  de  Mackau.  Dans  les  troubles  sociaux,  apparaissent 
volontiers  ces  physionomies  étranges,  qui  n'auraient  point  eu,  dans 
un  milieu  différent,  l'occasion  de  se  produire.  Nicolas-Jean  Hugon 
était  un  écrivain  fort  médiocre  qui,  à  l'instar  de  beaucoup  de  gens 
de  lettres  du  XVIIIe  siècle,  s'était  adjugé  une  particule  et  qualifié 
de  Rassville.  Il  était  fils  d'un  teinturier  d'Abbeville,  avait  fait 
d'assez  bonnes  études,  on  ne  sait  où  au  juste.  Il  était  sorti  abbé  de 
quelque  collège  ecclésiastique.  Il  avait  obtenu  une  chaire  de  philo- 
sophie qu'il  avait  quittée  afin  de  se  rendre  à  Paris.  Là  il  s'était 
livré  à  l'enseignement  et  avait  produit,  en  1784,  des  Eléments 
de  mythologie  *.  Ensuite,  il  s'était  élevé  jusqu'à  la  poésie;  on  a  de 
lui  un  recueil,  assez  misérable,  mais  dont  le  titre  est  piquant  : 
Mélanges  erotiques  et  historiques,  ou  les  œuvres  posthumes  tVun 
inconnu,  publiées  par  un  chapelain  de  Paphos.  Ge  recueil  ne  le 
mena  pas  à  l'Académie  française  ;  il  lui  valut  en  revanche  la  pro- 
tection du  prince  de  Gondé  qui  fit  d'Hugon  son  bibliothécaire  ou 
plutôt  son  homme  de  lettres.  Les  grands  avaient  un  homme  de 
lettres  chargé  de  leur  orner  l'imagination  et  de  les  distraire.  En 
1785,  Hugon  brigue  la  gloire  d'historien  ;  il  dédie  au  prince  de 
Gondé  un  Récit  historique  sur  la  vie  et  les  exploits  de  François 
Lefort,  qui  est  une  diatribe  contre  la  cour  de  Russie.  L'année  sui- 
vante, il  accompagne  deux  voyageurs  yankees  en  Allemagne  et  se  lie, 
à  Berlin,  avec  Mirabeau.  Mais,  en   1788,  il  rompt  avec  le  prince  de 


1  Les  cléments  de  la  mythologie,  avec  l'analyse  des  poèmes  d'Homère  et  de 
Virgile,  suivie  de  l'explication  allégorique  à  l'usage  des  jeunes  personnes  de  l'un  et 
l'autre  sexe,  par  M.  de  Bassville,  Genève,  1784.  1  vol.  in-8°  orné  de  gravures. 


456  LA  DIPLOMATIE  RÉVOLUTIONNAIRE 

Condé,  pour  collaborer  au  Mercure  politique,  feuille  vouée  à  la 
polémique  et  rédigée  par  Mlle  de  Kéralio,  Masclet  et  Carra.  Lors  de 
la  convocation  des  Etats  généraux,  le  Mercure  politique  se  trans- 
forma en  Mercure  national,  sous  la  direction  de  Lebrun,  qui,  à 
partir  du  6  juillet  1791 ,  en  fut  le  propriétaire.  Ce  fut  là  que  Dumou- 
riez  alla  chercher  Hugon  pour  en  faire  un  secrétaire  de  légation. 
Lebrun  ne  fut  sans  doute  pas  étranger  à  cette  aventure.  Hugon, 
d'autre  part,  était  en  vue  ;  il  avait  péroré  dans  les  clubs,  mis  au 
jour  des  Mémoires  historiques,  critiques  et  politiques  sur  la  Révo- 
lution de  France  (1790),  qui  avaient  eu  l'honneur  d'une  traduction 
anglaise,  en  tête  de  laquelle  Hugon  se  vante  d'être  membre  de  plu- 
sieurs Académies.  Ces  académies  étaient  sans  doute  des  cafés. 
Les  amateurs  achètent  encore  l'ouvrage,  grâce  aux  eaux-fortes  de 
Moreau  le  jeune,  qui  le  décorent. 

En  partant  pour  Naples,  Hugon  emmenait  avec  lui  une  femme, 
Elisabeth  Colson,  dont  il  avait  un  enfant,  et  qu'il  disait  avoir 
épousée,  assertion  contredite,  en  1797,  par  sa  famille.  Elisabeth 
Colson  était  simplement  sa  maîtresse,  et  cette  qualité  ne  jure  pas 
avec  le  caractère  diplomatique  du  personnage.  Hugon  arriva  à 
Naples  le  12  août  (1792).  Il  envisage  la  situation  d'un  coup  d'œil, 
et  trois  semaines  n'étaient  pas  écoulées  qu'il  écrivait  (30  août)  à 
Lebrun,  son  copain,  devenu  ministre  des  affaires  étrangères  :  «  Ce 
que  j'ai  vu  à  Naples  me  prouve  que  ça  ira.  »  Il  lui  faut  déjà  de 
l'avancement  :  «  J'espère,  mon  cher  camarade,  dit-il,  que  vous  ne 
me  laisserez  pas  longtemps  secrétaire  de  légation  et  qu'à  mérite 
égal  avec  un  concurrent,  mon  expérience,  mon  âge,  et  j'ose  dire 
mes  services,  me  vaudront  la  préférence  pour  une  place  qui  me 
mettrait  à  même  d'être  utile  et  d'élever  ma  famille.  »  Le  moins 
qu'on  puisse  lui  offrir  est  la  légation  de  Venise  ou  celle  de  Flo- 
rence. Il  connaît  ces  deux  postes  :  il  les  a  vus  en  venant  à  Naples. 
Le  6  octobre,  il  se  déclare  ancien  du  corps  diplomatique  régénéré  ; 
le  9,  il  redemande  de  l'avancement,  propose  de  réorganiser  la  diplo- 
matie •.  on  donnerait  le  même  uniforme  à  tous  ses  membres.  Il 
travaille,  du  reste.  Le  3  novembre,  il  annonce  à  Lebrun  une  grande 
nouvelle  :  «  Dans  le  moment  où  je  vous  écris,  dit-il,  un  peintre,  à 
mes  côtés,  peint  sur  le  tableau  où  ci-devant  brillaient  trois  fleurs  de 
lys,  la  belle  Minerve  avec  sa  pique  et  le  bonnet  sacré  de  la  liberté, 
que  j'ai  trouvé  sur  le  cachet  de  votre  dernière  dépêche,  que  nos 
argus  n'ont  ni  brisé  ni  regardé.  Demain  elle  sera  pendue,  et  je  sais 
d'avance  que  ce  sera  une  fête   pour  bien  des   gens  qui  viendront 


LA  DIPLOMATIE  RÉVOLUTIONNAIRE  457 

exprès  se  promener  dans  notre  quartier,  et  je  compte  aussi  faire 
voir  mon  uniforme  de  garde  national  au  théâtre  Saint-Charles.  Ce 
sera  la  première  l'ois  qu'il  aura  été  vu  à  I\aples  et  peut-être  dans 
l'Italie.  Envoyez-nous,  je  vous  en  conjure,  l'hymne  des  Marseil- 
lais, avec  la  musique.  Tout  le  monde  nous  le  demande.  »  Ces  dispo- 
sitions à  provoquer  les  indigènes  sont  caractéristiques.  Il  n'y  a  pas 
trop  d'inconvénient  à  Naplès.  Il  y  a  là  une  population  molle  et  indif- 
férente, qui  ne  se  soucie  ni  du  bonnet  sacré  de  la  liberté,  ni  même 
d'un  uniforme  de  garde  national.  Le  gouvernement  est  d'ailleurs  en 
état  de  faire  la  police,  s'il  y  avait  quelque  démonstration  hostile  à 
comprimer.  Tout  à  l'heure,  à  Rome,  Bassville  sera,  sur  un  autre 
terrain,  en  présence  d'une  race  violente,  et  au  sein  de  la  colonie 
française  partagée  en  deux  camps  hostiles  ;  dans  une  ville  où,  d'ail- 
leurs, divers  incidents,  et  en  particulier  celai  de  Ghinard  et  Ratter, 
ont  déjà  provoqué  les  passions  dans  la  rue.  Hugon  y  fit  son  entrée  le 
13  novembre  sans  être  inquiété.  Il  n'avait  pas  de  passeport,  on  ne 
lui  en  demanda  pas.  Le  gouvernement  romain  était  intimidé.  Une 
flotte  française  venait  d'appareiller  à  Toulon.  On  la  disait  destinée 
à  opérer  une  descente  dans  les  Etats  pontificaux.  Aussitôt  arrivé, 
Hugon  se  vante  d'avoir  été  à  Naples,  «  avec  son  uniforme  bleu,  nar- 
guer la  Reine  à  San-Carlo.  »  Il  amenait  comme  secrétaire  particu- 
lier Amaury  Duval.  Amaury  -Pineux  Du  val,  né  à  Rennes  en  1760, 
d'abord  inscrit  au  barreau  de  sa  ville  natale,  avait  été  ensuite 
secrétaire  particulier  de  M.  de  Talleyrand,  ambassadeur  de  France 
à  tapies,  avant  d'être  celui  de  Bassvilie  *. 

Bassville  était  descendu  chez  Moutte,  agent  du  commerce  fran- 
çais, dans  une  rue  voisine  du  Corso.  Le  cardinal  Zelada  lui  accorde 
immédiatement  une  audience.  Bassville  lui  conte  qu'il  est  venu  à 
Rome,  en  simple  particulier,  admirer  les  chefs-d'œuvre  des  arts. 
On  n'a  pas  le  détail  de  son  entrevue.  Toujours  est-il  que  le 
cardinal  l'a  à  moitié  subjugué.  Bassville  n'est  pas  farouche. 
C'est  un  girondin,  ambitieux,  verbeux,  vaniteux,  flatté  d'être 
en  rapport  avec  les  puissances.  Il  n'a  qu'un  objet  en  perspec- 
tive :  se  faire  une  carrière.  S'il  pouvait  se  créer  à  Rome  une 
situation  politique  !  Il  mande  a  Lebrun  qu'il  est  inutile  d'envoyer 
la  flotte  et  qu'on  devrait  bien  l'accréditer  auprès  du  Saint-Siège. 
Sa  qualité  secrète,  dont  le  gouvernement  romain  est  instruit,  la 
supériorité  qu'il  se  croit,  l'importance  qu'il  s'attribue  et  qui  tient  à 


*  Il  a  laissé  une  Relation  de   l'insurrection  de  Rome,  en  1793,  et  de  la  mort  de 
Bassville.  Naples,  1793. 


458  LA   DIPLOMATIE    REVOLUTIONNAIRE 

l'inexpérience  d'un  bohème  de  lettres  en  contact  pour  la  première 
fois  avec  les  pouvoirs  établis,  lui  donnent  immédiatement  un 
aplomb  qu'il  communique  autour  de  lui,  que  les  patriotes  réunis 
à  l'Académie  de  peinture  partagent.  La  mode  révolutionnaire  était 
de  vouloir  en  imposer  partout.  On  sortait  du  néant,  on  avait  été 
mis  en  évidence  par  une  émeute  ou  par  un  discours  de  tribune, 
on  était,  en  Europe,  au  ban  de  l'opinion,  excommunié.  Il  fallait 
payer  d'audace,  c'était  le  mot  d'ordre,  et  il  avait  réussi  aux  jaco- 
bins. Le  mal  était  que,  si  cela  avait  réussi  à  l'intérieur,  au  dehors 
on  n'y  était  pas  encore  habitué.  On  s'y  habituera.  Les  victoires  du 
comité  de  Salut  public  et  de  Bonaparte  ne  tarderont  pas  à  imposer 
du  respect  aux  vieilles  aristocraties  du  continent.  On  en  était 
encore  à  la  période  du  scandale. 

«  Ce  plat  poète,  dit  M.  Frédéric  Masson1  à  propos  de  Bassville, 
ce  précepteur  incolore,  ce  journaliste  médiocre,  ce  diplomate 
inepte,  est  empli  de  ce  gigantesque  orgueil  que  la  Révolution  fran- 
çaise, alors  à  ses  débuts,  a  soufflé  à  tous  ses  agents.  Ils  n'hésitent 
point  :  ils  ne  doutent  point  ;  ils  ne  calculent  point  ;  ils  ne  regardent 
ni  devant  eux  ni  derrière,  ni  à  droite  ni  à  gauche  ;  ils  vont  trai- 
tant en  sujets  tous  les  souverains  dans  un  superbe  enivrement  de 
leur  grandeur  et  de  la  grandeur  de  la  nation.  »  Cette  attitude  leur 
a  servi.  C'était  au  début  la  leçon  de  la  sottise  ;  ce  fut  bientôt  celle 
du  succès,  l'effet  de  la  mise  en  œuvre  de  l'axiome  de  Danton  :  De 
l'audace,  et  puis  de  l'audace,  et  encore  de  l'audace.  Hugon  n'en 
manquait  pas.  Il  négocie  avec  le  cardinal  Zelada  comme  s'il  avait 
les  pouvoirs  d'un  ambassadeur  extraordinaire,  avec  cette  morgue 
théâtrale  qu'il  a  empruntée  aux  clubs  de  Paris.  Peut-être  le  secré- 
taire d'État  de  Pie  VI,  par  trop  de  condescendance,  avait-il  encou- 
ragé Hugon.  Donnez  un  pied  aux  gens,  ils  en  prennent  bientôt 
quatre.  Hugon,  tout  en  prétendant  venir  à  Rome  en  simple  particu- 
lier, affectait  des  sous-entendus  qui  en  signifiaient  long.  Il  agissait 
comme  un  homme  chargé  d'une  mission  officielle.  Un  sieur  Vincent 
Patel,  de  Lyon,  ayant  été  arrêté,  Hugon  écrit  au  cardinal  Zelada, 
d'un  ton  impératif  :  «  Monsieur  le  cardinal,  ma  seule  qualité  de 
Français  m'impose  la  loi  de  demander  justice  pour  un  de  mes  com- 
patriotes qui  se  trouvent  dans  les  États  de  Sa  Sainteté,  où  la  Répu- 
blique française  n'est  pas  représentée.  »  —  Que  le  cardinal  prenne 
garde  aux  crimes  des  subalternes  «  qui  amplifient  ou  exécutent 


*  Les  diplomates  de  la  Révolution,  p.  42. 


LA   DIPLOMATIE  RÉVOLUTIONNAIRE  459 

d'une  manière  indécente  les  ordres  qu'ils  reçoivent  !  »  Ce  ton  est 
celui  qui  règne  dans  la  correspondance  diplomatique  de  Hugon.  Sa 
conversation,  à  l'en  croire,  et  il  est  probable  qu'il  n'exagère  pas,  est 
encore  plus  haute  en  couleur.  Dans  un  entretien  qu*il  a  avec  le 
cardinal  Zelada,  il  lui  fait  «  sans  ménagement  l'historique  des  four- 
beries d'Acton.  »  Acton  est  le  premier  ministre  du  roi  de  Xaples  et 
il  en  parle  comme  on  parlerait  d'un  acteur  des  Funambules.  A 
Rome,  il  surveille  ceux  qui  arrivent  et  ceux  qui  s'en  vont.  Il  ne 
«  cache  pas  »  au  cardinal  Zelada  que  la  prochaine  arrivée  de 
Mra«  de  Calonne  et  du  baron  de  Talleyrand,  ancien  ambassadeur  de 
France  à  Naples,  ne  lui  convient  pas.  11  avertit  Lebrun  ;  il  est  saisi 
d'indignation  :  «  la  présence  des  mauvais  citoyens  ne  doit  pas 
souiller  la  vue  des  fonctionnaires  publics.  » 

Son  outrecuidance  de  langage  n'est  rien  si  on  la  compare  à  sa 
conduite.  Moutte  est  le  chef  des  patriotes...  «qui  professent  ici  notre 
religion  in  occulto,  »  écrit-il.  C'est  chez  Moutte  que  Hugon  réunit 
et  harangue  ces  patriotes.  Chinard  et  Ratter,  expulsés  des  Etats  du 
pape,  s'étaient  arrêtés  à  la  distance  de  deux  postes.  Là,  ils  avaient 
offert  un  banquet  solennel  aux  patriotes  français  en  résidence  à 
Rome.  Ceux-ci  étaient  venus.  On  avait  toasté,  chanté  la  Marseil- 
laise ;  Hugon  applaudit.  Ce  n'est  rien  :  à  l'intérieur  de  la  ville,  il 
agit  comme  un  préfet  de  police,  tance  celui-ci,  dénonce  celui-là, 
persécute  les  gens  de  «  Mesdemoiselles  Capet.  »  Il  envoie  des  rap- 
ports semi-officiels  sur  les  Etats  de  l'Eglise.  Un  gouvernement 
autre  que  le  gouvernement  pontifical  l'aurait  jeté  dix  fois  dans  un 
cul  de  basse  fosse  comme  agent  provocateur  et  comme  mouchard. 
Ses  rapports  sont  empreints  de  cette  espièglerie  qui  lui  est  propre  : 
les  soldats  pontificaux  sont  des  crispins  en  uniforme  ;  le  général 
Caprara  désigné  pour  les  commander  est  affligé  d'une  hernie,  «  et 
l'argent  qui  sort  du  trésor  pontifical,  pour  l'armement  des  troupes, 
met  Ruffo  à  même  d'entretenir  la  plus  jolie  maîtresse  de  l'Italie.  « 

Ce  tour  est  celui  qui  a  cours  dans  la  nouvelle  diplomatie,  celui 
qu'emploie  Manon  Phlipon,  Mme  Roland,  dans  une  lettre  au  Sou- 
verain Pontife,  lue  à  la  tribune  de  la  Convention  %  avant  qu'on 
apprît  que  Chinard  et  Ratter  avaient  été  relâchés.  On  ne  lira  pas  sans 
être  stupéfait  quelques  fragments  de  ce  chef-d'œuvre.  Mme  Roland 
écrit  au  nom  du  pouvoir  exécutif.  L'intitulé  de  son  épître  porte  : 
Le  Conseil  exécutif  provisoire  au  prince  êvéque  de  Rome  :  «  Des 
Français  libres,  des  enfants  des  arts  dont  le  séjour  à  Rome  y  sou- 

1  Séance  du  21  novembre  1792. 


460  LA  DIPLOMATIE   RÉVOLUTIONNAIRE 

tient  et  développe  des  goûts  et  des  talents,  dont  elle  s'honore, 
subissent,  par  votre  ordre,  une  injuste  persécution.  Enlevés  à  leurs 
travaux  d'une  manière  arbitraire,  enfermés  dans  une  prison  rigou- 
reuse, indiqués  au  public  et  traités  comme  des  coupables,  sans 
qu'aucun  tribunal  ait  annoncé  leur  crime,  ou  plutôt  lorsqu'on  ne 
peut  leur  en  reprocher  d'autres  que  d'avoir  laissé  connaître  leur 
respect  pour  les  droits  de  l'humanité,  leur  amour  pour  une  patrie 
qui  les  reconnaît,  ils  sont  désignés  comme  des  victimes  que  doivent 
immoler  le  despotisme  et  la  superstition  réunis.  Sans  doute,  s'il 
était  permis  d'acheter  jamais,  aux  dépens  de  l'innocence,  le  succès 
d'une  bonne  cause,  il  faudrait  laisser  commettre  cet  excès.  Le 
règne  éhonté  de  l'Inquisition  finit  le  jour  où  elle  ose  exercer  encore 
sa  furie,  et  le  successeur  de  saint  Pierre  ne  sera  plus  un  prince, 
du  jour  où  il  l'aura  souffert.  La  raison  a  fait  entendre  partout  sa 
voix  puissante.  Elle  a  ranimé  dans  le  cœur  de  l'homme  opprimé  la 
conscience    de   ses  devoirs   avec  le    sentiment  de  sa  force.  Elle  a 

brisé  le  sceptre  de  la  tyrannie,  le  talisman  de  la  royauté Pontife 

de  l'Eglise    romaine,    souverain  encore    d'un   Etat   prêt   à   vous 

échapper les  siècles   de   l'ignorance    sont  passés.   Les  hommes 

ne  peuvent  plus  être  soumis  que  par  la  conviction,  conduits  que 
par  la  vérité,  attachés  que  par  leur  propre  bonheur.  L'art  de  la 
politique  et  le  secret  du  gouvernement  sont  réduits  à  la  reconnais- 
sance de  leurs  droits  et  au  soin  de  leur  en  faciliter  l'exercice,  pour 
le  plus  grand  bien  de  tous,  avec  le  moins  de  dommage  possible 
pour  chacun.  »  Telles  sont  les  doctrines  de  la  Gironde  et  en  parti- 
culier de  Manon  Phlipon  :  «  Trop  juste  pour  avoir  rien  à  taire 
même  en  diplomatie,  trop  puissante  pour  avoir  recours  aux  menaces, 
mais  trop  fière  pour  dissimuler  un  outrage,  elle  (la  République) 
est  prête  à  le  punir  si  les  réclamations  paisibles  demeuraient  sans 
effet  ».  >> 

Roland,  Monge,  Glavière,  Lebrun,  Pache  et  Garât  apposèrent 
leur  nom  à  ce  factura  de  cette  Jeanne  d'Arc  du  régicide.  On  l'im- 
prima, on  le  répandit.  C'était  un  manifeste  plutôt  qu'une  pièce 
diplomatique.  Il  n'y  eut  pas  à  l'envoyer  puisque  ceux  qui  en  étaient 
l'objet  étaient  hors  de  cause.  Mais  on  ne  pouvait  se  résoudre  à 
perdre  un  si  beau  morceau  d'éloquence. 

L'héroïne  est  fière  de  cette  lettre  qu'elle  rappelle  dans  ses 
Mémoires  :  «  Une  fois  seulement  je  m'amusai  de  la  singularité  des 
rapprochements.  C'était  en   écrivant   au   pape  pour  réclamer  les 

i  Voir  Les  diplomates  de  la  Révolution,  pp.  45-46. 


LA  DIPLOMATIE   RÉVOLUTIONNAIRE  461 

artistes  français  emprisonnés  à  Rome.  Une  lettre  au  pape,  au  nom 
du  Conseil  exécutif  de  France,  tracée  secrètement  par  une  femme 
dans  l'austère  cabinet  qu'il  plaisait  à  Marat  d'appeler  un  boudoir, 
me  parut  chose  si  plaisante,  que  je  ris  beaucoup  après  l'avoir  faite.  » 
Il  y  avait  de  quoi.  Le  bas-bleu  est  enchanté.  Du  reste,  Lebrun  se 
préparait  à  accompagner  Fépître  de  Mme  Roland  d'une  pièce 
encore  plus  diplomatique.  «  Je  conçois,  écrivait-il  au  cardinal 
Zelada  —  la  lettre  ne  fut  pas  envoyée  —  que,  tourmenté  par  la 
crainte  que  les  peuples  que  vous  tenez  asservis  sous  le  joug  de 
la  superstition,  de  l'ignorance  et  du  fanatisme,  soient  tentés  de  faire 
Y  essai  des  douceurs  de  la  liberté;  il  entre  dans  vos  principes 
d'anéantir  tous  ceux  qui  ont  le  courage  de  détester  les  despotes  et 
le  despotisme,  mais  cette  morale  des  tyrans  ne  peut  jamais  être 
celle  d'un  peuple  libre.  »  Les  deux  clowns  de  la  Gironde  firent 
eux-mêmes  l'essai  des  douceurs  de  la  liberté  :  ils  montèrent  sur 
l'échafaud  quelques  mois  après  avoir  accompli  leur  exploit. 

Bassville,  qui  se  conduisait  à  Rome  comme  ils  faisaient  à  Paris, 
devait  recevoir  la  même  récompense.  La  flotte  française  de  Toulon 
si  souvent  annoncée  sur  la  côte  des  Etats  de  l'Eglise,  après  une 
courte  apparition  à  Naples,  avait  été  dispersée  par  un  orage.  La 
frayeur  qu'on  avait  eue  dans  les  régions  populaires,  comme,  du 
reste,  au  sein  du  gouvernement  pontifical,  fit  place  à  la  confiance. 
Justement,  un  courrier  arrivait  de  Naples,  enjoignant  à  Digne,  consul 
de  France,  au  nom  de  Monge,  ministre  de  la  marine,  dont  il  dépen- 
dait, de  substituer  à  l'écusson  fleurdelisé  du  consulat  un  tableau 
figuratif  de  la  République  française.  Digne  n'était  pas  dépourvu  de 
quelque  prudence.  Il  connaissait  les  mœurs  et  la  violence  des 
Transtévérins.  Il  n'osait  trop  s'aventurer  à  exécuter  un  ordre  qu'il 
considérait  comme  dangereux.  Bassville  n'avait  pas  tant  de  scru- 
pules. Il  prit  sa  bonne  plume  jacobine  et  écrivit  au  cardinal 
Zelada  d'avoir  à  prendre  les  précautions  nécessaires  pour  que  la 
canaille  sacerdotale  fît  respecter  le  signe  sacré  de  notre  régénéra- 
tion. «  A  cette  proposition,  Zelada  m'a  paru  rajeunir  comme  le  vieux 
prélat  du  Lutrin.  Il  a  dit  amen  tout  bas,  et  les  fleurs  de  lis  sont 
dépendues  ;  nos  jeunes  artistes  travaillent  à  l'envi  aux  nouveaux 
écussons.  Je  crois  que  le  jour  de  leur  exaltation  sera,  pour  les 
Romains,  ce  qu'il  a  été  pour  les  Napolitains,  un  jour  de  fête.  » 
Oui ,  ce  sera  la  fête  de  Bassville. 

Une  brochure  royaliste  de  1793  *  assure  que  Bassville  avait  fait 

i  Relation  fidèle  des  événements  qui  se  sont  passés  à  Rome  le  dimanche  13  jan- 


462  LA  DIPLOMATIE  RÉVOLUTIONNAIRE 

enlever  nuitamment  les  armes  du  Roi  de  la  porte  de  l'Académie  de 
peinture.  On  n'avait  pas  touché  à  celles  qui  étaient  à  la  porte  de 
l'ambassade  où  résidait  toujours  le  cardinal  de  Bernis,  ni  à  celles 
de  la  maison  où  résidait  J'abbé  de  Bayane,  auditeur  de  rote.  On 
n'avait  pas  remarqué  d'émotion  dans  le  public.  Flotte,  officier  de 
marine,  courrier  de  la  légation  de  Naples,  qu'il  importe  de  ne  pas 
confondre  avec  l'auteur  de  la  brochure  mentionnée  plus  haut,  se 
promena  dès  le  matin  par  la  ville,  ayant  Bassville  à  son  bras,  et 
une  cocarde  tricolore  à  son  chapeau.  Ils  allèrent  au  Corso,  au 
Vatican,  à  la  Ghapelle-Sixtine.  Flotte,  sans  qu'il  en  eût  reçu  l'in- 
jonction, avait  fait  disparaître  les  statues  royales  qui  décoraient  les 
salles  de  l'Académie  de  peinture.  On  avait  descendu  dans  une  cave 
à  charbon  celle  de  Louis  XIV,  fondateur  de  l'Académie,  et  qui  était 
élevée  dans  la  cour.  Flotte  avait  fait  placer  le  buste  de  Brutus  dans 
la  salle  à  manger  de  l'Académie,  en  face  de  la  Déclaration  des  droits 
de  l'homme,  affichée  à  un  mur.  Bassville,  de  son  côté,  avait  fait 
quitter  la  livrée  du  Roi  aux  domestiques.  C'était  durant  le  procès 
de  Louis  XVI,  circonstance  à  signaler.  Ménageot,  directeur  de 
l'Académie,  destitué  par  un  décret  de  la  Convention,  était  malade 
et  s'apprêtait  à  quitteï  Rome.  La  nouvelle  de  la  dispersion  de  la 
flotte  française  était  arrivée  sur  ces  entrefaites.  On  annonçait  aussi 
l'entrée  d'une  flotte  anglaise  dans  la  Méditerranée.  Les  Romains 
respiraient.  Pasquin  et  Marforio  parlèrent,  non  sans  hardiesse.  Il 
circulait  des  sonnets.  La  fin  d'un  de  ces  sonnets  est  relative  à 
Bassville.  On  nous  permettra  de  la  citer  malgré  sa  grossièreté  : 
«  Bassville  a  distribué  huit  cocardes  à  Torlonia,  à  Moutte  .et  à 
quatre  sottes  femelles.  Il  espère  qu'elles  seront  un  germe  de 
discorde  et  produiront  un  affreux  incendie...  Puis  il  mande 
à  sa  république  de  fous  que  pour  sectateurs  il  a  trouvé  quatre 
puantes  p.  et  quatre  castrats.  »  La  colère  de  Bassville  se  com- 
prend. Il  avait  expédié  les  sonnets  à  Paris  et  proposé  une  expé- 
dition qu'on  aurait  concertée  avec  la  cour  de  Naples.  Il  avait  la 
bonhomie  d'imaginer  que  la  cour  de  Naples  s'empresserait  de  l'aider 
à  se  venger.  Il  faisait  des  projets  :  «  On  mènerait  le  bienheureux 
martyr  (Pie  VI)  à  Paris,  pour  le  jour  des  Rameaux,  ce  qui  ferait 
sans  doute  rire  l'ami  Prudhomme.  »  Il  continuait  de  pourchasser 
Mesdemoiselles  Capet.  Il  avait  organisé  un  club  à  l'Académie  de 
peinture,  enrôlait  des  adhérents  parmi  les  indigènes.  Le  gouverne- 


vier  1793,  en  réponse  au  compte  rendu  à  l'Assemblée  nationale,  par  le  sieur  de  Flotte. 
Paris,  Girouard,  in-8<>. 


LA   DIPLOMATIE  RÉVOLUTIONNAIRE  463 

ment  pontifical  ne  remuait  pas.  Le  peuple  était  agité  ;  on  entendait 
des  rumeurs  vagues.  Bassville  n'en  était  pas  tout  à  l'ait  à  le  deviner. 
Il  avait  engagé  les  élèves  de  l'Académie  de  peinture  et  les  artistes 
à  gagner  Naples,  ce  qu'ils  avaient  fait.  Pourtant,  dans  une  note 
remise  le  8  janvier  au  chevalier  Azara,  ministre  d'Espagne  à  Rome, 
et  destinée  à  Bassville,  le  cardinal  Zelada  déplorait  la  substitution 
aux  armes  du  roi  des  insignes  de  la  soi-disant  (cosi  detta)  Répu- 
blique française.  L'expression  cosi  detta  n'était  pas  dénigrante. 
Elle  était  de  style  diplomatique  et  indiquait  tout  uniment  que  la 
République  française  n'était  pas  reconnue  par  le  Saint-Siège,  ce 
qui  n'était  pas  un  fait  singulier,  puisqu'elle  ne  l'était  par  aucun 
Etat  de  l'Europe.  Le  cardinal,  dans  sa  note,  énumérait  ensuite  les 
injures  subies  par  le  Saint-Siège  depuis  quatre  ans.  Les  principales 
étaient  le  mannequin  à  l'effigie  du  pape  Pie  VI,  brûlé  en  grande 
cérémonie  dans  la  cour  du  Palais-Royal,  la  constitution  civile  du 
clergé,  le  schisme  qui  avait  suivi,  les  persécutions  religieuses,  l'in- 
vasion d'Avignon  et  du  Gomtat  Yenaissin,  les  armes  pontificales 
traînées  dans  la  boue  à  Marseille.  Le  pro  memoria  terminait  par 
la  défense  d'exhiber  les  insignes  de  la  République  française  dans  la 
ville,  puisqu'on  avait  proscrit  les  armes  du  Saint-Siège  à  Paris.  Le 
pape  est  un  souverain  comme  un  autre  ;  il  a  le  droit  d'être  respecté. 
Mackau,  avisé  de  la  note,  envoie  à  Digne  l'ordre  de  faire  placer  les 
emblèmes  de  la  République  sur  la  porte  du  consulat,  dans  le  délai 
de  vingt-quatre  heures,  et  fait  communiquer  l'ordre  au  cardinal 
Zelada  avec  des  menaces  de  vengeance  s'il  est  mis  obstacle  à  l'ap- 
position des  emblèmes.  Mackau  en  réfère,  du  reste,  à  Lebrun. 
Flotte,  courrier  de  Mackau,  arrive  à  Rome,  le  12  janvier,  porteur 
des  instructions  de  son  maître.  Bassville  se  met  en  mesure  d'obéir, 
et  charge  quatre  peintres  qu'il  a  sous  la  main  d'achever  l'ouvrage 
le  jour  même.  Ces  quatre  peintres  étaient  Girodet,  Lafitte,  Péqui- 
gnot  et  Mérimée,  le  père  de  Prosper  Mérimée. 

Le  13  au  matin,  on  délibère.  Posera-t-on  les  emblèmes  tout  de 
suite  ou  attendra-t-on  le  soir  ?  Bassville  sollicite  une  audience  du 
cardinal  Zelada.  Le  cardinal  accorde  l'audience  et  le  reçoit  à  onze 
heures.  Bassville  lui  signifie  qu'il  exécutera  les  instructions  qu'il  a 
reçues  et  que  s'il  tombe  un  cheveu  de  là  tète  d'un  patriote,  Rome 
sera  anéantie.  Le  cardinal  répond  que  Rome  est  sous  la  protection 
de  Dieu  et  ajourne  Bassville  au  lendemain,  afin  de  pouvoir  s'en 
entretenir  avec  Sa  Sainteté.  Au  sortir  de  l'audience  du  cardinal, 
Bassville  entre  en  discussion  avec  Digne,  Flotte  et  Mérimée.  Digne 
est  d'avis  que  Mackau  n'a  pas  d'autorité  à  Rome  puisqu'il  est  accré- 


464  LA  DIPLOMATIE   RÉVOLUTIONNAIRE 

dite  à  Naples.  Les  consuls,  d'autre  part,  dépendent  du  ministère  de 
la  marine,  non  de  celui  des  affaires  étrangères.  Or  Monge,  ministre 
de  la  marine,  prescrivait  seulement  de  protester  si  l'on  s'opposait 
à  l'apposition  des  emblèmes.  Digne  soutint  son  dire,  et  Bassville, 
intimidé,  résolut  de  convoquer  le  soir  une  réunion  de  patriotes,  en 
vue  de  prendre  une  détermination. 

Maintenant,  le    gouvernement    romain    essaya-t-il   d'intimider 
Bassville  en  provoquant  une  émeute  ?  C'est  ce  que  Las  Casas,  peu 
suspect  de  vouloir  défendre  la  mémoire  de  Bassville,  écrit  à  d'En- 
traigues,  le  26  janvier.  On  aurait,  il  est  vrai,  dissuadé  le  Souverain 
Pontife  d'agir  ainsi.  Il  aurait  contremandé  l'émeute.  Mais,  dit  Las 
Casas,  «  ce  fut  tard  ;  le  branle  était  déjà  donné  et  la  machine  avait 
agi  avant  le  temps.  »  Quoi  qu'il  en  puisse  être,  un  peu  avant  trois 
heures,  raconte   Digne,   des   bandes  populaires  défilaient  devant 
l'Académie  de  France,  où  on  ne  se  doutait  de  rien.  Girodet,  Lafitte, 
Péquignot  et  Mérimée  étaient  à  leur  besogne.  Vers  quatre  heures, 
un  des  peintres  étant  sorti  revint  précipitamment  annoncer  que  la 
foule  brisait  les  fenêtres,  les  portes  et  les  statues  de  la  cour.  Les 
soldats  pontificaux  étaient  accourus,  tandis  que  les  habitants  de 
l'Académie  s'esquivaient  comme  ils  pouvaient.  On  ne  les  inquiéta 
point  ;  on  n'en  voulait  pas   à  leur  personne.    A  la   même  heure, 
Bassville,   accompagné    de  sa  femme,  de  son  fils,    de    Flotte    et 
d'Amaury  Duval,   sortait  de  chez  Moutte  en  voiture  découverte. 
On  portait    des  cocardes  tricolores  naturellement  ;   on  allait  les 
montrer  sur  le  Corso.  On  ne  savait  rien   de  ce  qui  se  passait  à 
l'Académie  de  peinture  :  mais  l'émeute  faisait  rage  sur  le  Corso 
comme  à  l'Académie.  Bassville,  à  son  apparition,  est  hué  par  la 
populace.   La  voiture  aussitôt  se  sauve  chez  Moutte.  La  populace 
suit,  envahit  la  maison.  Que  se  passa-t-il  à  l'intérieur  ?  On  en  est 
réduit  aux  conjectures.  Il  y  a  quatre  ou  cinq  versions  différentes. 
Une  chose  est  sûre  :  c'est  que  Bassville   fut  blessé   à  mort.   «  Le 
citoyen  Bassville  —  récit  de  Digne—  reçut  dans  le  bas-ventre,  par 
un  homme  du  peuple,  un  grand  coup  de  rasoir  qui  lui  fit  sortir  les 
boyaux.  »  Il  en  mourut  le  lendemain  (14  janvier),  à  sept  heures  dn 
soir,  après  avoir  reçu  les  sacrements.  Mackau  affirme  que  Bassville, 
avant  de  mourir,  n'a  pas  rétracté  le  serment  qu'il  avait  prêté  à  la 
constitution  civile  du  clergé.  C'est  invraisemblable  ;  s'il  n'avait  pas 
rétracté  son  serment  à  la  constitution  civile  du  clergé,  il  n'aurait 
pas  obtenu  les  sacrements,  répondent  les  contradicteurs  de  l'asser- 
tion de  Mackau. 
Le  23  janvier,  avant  qu'on  eût  connaissance  à  Paris  de  la  mor  t 


LA  DIPLOMATIE   RÉVOLUTIONNAIRE  465 

tragique  de  Bassville,  les  dépêches  du  8  janvier  et  celles  du  consul 
Digne  étaient  arrivées  à  Monge  et  à  Lebrun.  Monge  approuva  Digne 
de  sa  résistance  aux  exigences  de  Bassville  ;  Lebrun  le  révoqua  ou, 
si  l'on  veut,  lui  ordonna  de  retourner  à  Naples,  et  nomma  Cacault 
à  Rome.  C'était  une  condamnation  formelle  de  la  conduite  de 
Bassville.  Les  termes  employés  par  Lebrun  pour  justifier  les  sus- 
ceptibilités du  Saint-Siège,  sont  d'ailleurs  à  retenir.  «  L'événement, 
écrit  Lebrun,  qui  a  donné  lieu  à  l'envoi  de  ce  courrier,  —  le  pro 
memoria  du  cardinal  Zelada,  —  était  facile  à  prévoir.  Le  pape 
n'ayant  pas  reconnu  la  République  française,  il  a  dû  lui  paraître 
extraordinaire  qu'on  substituât  brusquement  aux  anciennes  armes 
de  France  les  signes  caractéristiques  de  la  République.  Avant  de 
prendre  ce  parti,  on  aurait  peut-être  dû  pressentir  l'opinion  du 
cardinal  secrétaire  d'Etat.  —  On  l'avait  fait  et  on  n'avait  pas  tenu 
compte  de  cette  opinion,  mais  Lebrun  n'en  savait  rien.  —  Cette 
démarche,  que  les  convenances  et  la  prudence  commandaient,  était 
nécessaire  pour  ne  pas  compromettre  la  dignité  et  la  sûreté  des 
Français  établis  à  Rome.  »  La  légèreté  de  Bassville,  légèreté  qu'il 
avait  payée  de  sa  vie,  ne  lui  avait  pas  permis  de  prendre  tant  de 
précautions. 

Du  reste,  la  modération  relative  de  Monge  et  de  Lebrun  ne  fut  pas  de 
longue  durée.  Lorsqu'on  apprit  le  sort  de  Bassville,  il  n'y  eut  qu'un 
cri  à  la  Convention  et  aux  jacobins  :  Il  faut  brûler  le  Vatican  !  La 
Convention  vota  une  pension  de  quinze  cents  livres  à  la  maîtresse 
de  Bassville,  qu'on  croyait  sa  veuve,  sur  la  proposition  de  Doulcet 
de  Pontécoulant.  Le  lendemain,  on  ne  songea  plus  à  brûler  le 
Vatican.  Quant  à  Bassville,  qui  était  un  brouillon  et  un  aventurier 
égaré  par  hasard  dans  la  diplomatie,  on  ne  le  regretta  pas.  C'était 
une  créature  des  girondins,  et  les  girondins  étaient  à  leur  déclin. 
Prudhomme  résume  assez  bien  dans  son  journal  l'impression  laissée 
par  cette  fin  inattendue.  Ce  n'était  pas  un  patriote  ;  ce  qui  lui 
est  arrivé  ne  mérite  pas  qu'on  verse  des  larmes  :  «  C'était  un  de  ces 
hommes  qui  aiment  à  nager  entre  deux  eaux.  »  Et  puis,  Prudhomme 
a  peut-être  sur  le  cœur  que  Bassville,  avant  de  mourir,  ait  reçu 
les  sacrements. 


{La  suite  prochainement.} 


REVUE  DES  TRAVAUX  CONCERNANT  LA  RÉVOLUTION 


JOURNAUX    ET   RECUEILS    PERIODIQUES 


Académie  d'Arras  (Mémoires,  XIII).  —  Ce  volume  renferme  deux 
intéressantes  études,  que  nous  voulons  à  tout  le  moins  indiquer  .-  l'une, 
de  M.  G.  de  Hauteclocque,  sur  l'état  de  l'enseignement  primaire  dans 
le  Pas-de-Calais,  avant  1789  ;  l'autre,  de  M.  A.-J.  Paris,  sur  un  avocat 
au  Conseil  d'Artois,  J.-B.  Dauchez  (1751-1823),  qui  devint  membre  du 
directoire  du  district  d'Arras,  puis  député  au  Conseil  des  Cinq-Cents. 

Association  française  pour  l'avancement  des  sciences.  XI«  ses- 
sion. Paris,  1883.  —  P.  1005.  Joseph  Lair.  L'Economie  politique  dans 
les  cahiers  de  1789,  à  Saint- Jean-d'Angély. 

Travail  clair,  sérieux  et  consciencieux,  qui  envisage  sous  un  aspect 
nouveau  les  cahiers  d'une  ville  de  province. 

Astrologue  de  la  Beauce  et  du  Perche,  almanachpour  1883. — 
Une  étude  sur  la  fameuse  bande  d'Orgères,  qui  désola  pendant  deux 
années  les  plaines  de  la  Beauce  et  de  l'Orléanais. 

Bulletin  d'Histoire  et  d'Archéologie  religieuses  des  diocèses 
de  Die,  Gap,  Valence  et  Viviers  (Romans,  juillet-août  1883).  — 
P.  296.  Abbé  Blain.  Situation  faite  aux  religieuses  cloîtrées  par  la  loi  du 
13  février  1790,  qui  déclarait  supprimés  et  dissous  les  ordres  religieux  de 
l'un  et  l'autre  sexe. 

Document  curieux  du  18  août  1792,  relatif  au  diocèse  de  Valence,  et 
publié  d'après  une  copie  conservée  aux  archives  de  l'évêché. 

Bulletin  de  l'Ixstitut  national  genevois  (Genève,  XXIV,  1883.) 
—  J,   Vuy.  De  l'origine   des  idées  politiques  de  Rousseau. 

Etude  approfondie,  qui  fait  suite  aux  travaux  déjà  considérables  du 
même  écrivain.  Malheureusement,  M.  Vuy  aime  trop  les  critiques  per- 
sonnelles. Le  présent  travail  est  plutôt  la  réfutation,  assez  âpre  parfois, 
d'une  opinion  allemande  qu'une  étude  originale.  Il  perd  ainsi  de  son  in- 
térêt, et  appelle  plus  vivement  la  controverse. 

Bulletin   de   la  Société   de  Borda    (Dax),  1882.    —   P.    i.   Vabbé 
Départ.  Procès -verbaux   de  l'Assemblée  des   Trois-Ordres  de  la  séné 
chaussée  d'Albret,  au  siège  de  Tartas,  en  1789. 

Documents  inédits  extraits  des  archives  de  la  ville  de  Tartas. 


REVUE  DES  TRAVAUX  CONCERNANT  LA  RÉVOLUTION    467 

Courrier  de  l'Art  (Paris),  20  septembre  1883.  —  La  chronique  nous 
apprend  que  le  Musée  de  la  ville  de  Paris  (hôtel  Carnavalet)  vient  d'ac- 
quérir une  esquisse,  due  au  pinceau  de  Prud'hon,  et  représentant  les 
scènes  très  mouvementées  qui  suivirent  la  prise  de  la  Bastille.  Le  centre 
de  la  composition  est  l'orme  par  un  groupe  d'hommes  armés  qui  se  prépa- 
rent à  mettre  à  mort  le  gouverneur,  M.  de  Launay,  à  genoux  au  milieu 
des  bâtiments  intérieurs. 

Documents  rares  ou  inédits  de  l'histoire  des  Vosges  (VII.  Epinal, 
1882.)  —  P.  432.  Documents  révolutionnaires. 

1°  Cession  par  le  département  de  la  Meurthe  à  celui  des  Vosges  du  vil- 
lage d'Aroffe,  le  26  février  1790  (d'après  les  Archives  départementales  de 
Nancy). 

2°  Lettre  sur  les  reliques  de  sainte  Libaire  rendues  à  la  paroisse  de 
Grand,  le  22  juillet  1790  (mêmes  archives). 

3°  Neufchâteau  échange  son  nom  contre  celui  de  Mouzon-Meuze,  le 
26  juillet  1793. 

4<>  Eloge  du  général  Victor  Perrin,  à  l'armée  d'Italie,  par  François  de 
Neufchâteau,  le  16  floréal  an  V. 

5°  Registre  des  délibérations  de  la  Société  populaire  de  Rambervillers 
(Vosges),  et  liste  des  membres  de  la  Société  populaire,  du  22  brumaire 
an  II  au  2  germinal,  publié  d'après  l'original,  par  le  Dr  a.  Fournier. 

L'Illustration  (juillet-août  1883).  —  R.  Chantelauze.  Louis  XVII  et 
le  cordonnier  Simon,  d'après  des  documents  inédits  des  Archives  nation- 
nales. 

Les  lecteurs  de  la  Revue  ont  pu  apprécier  dernièrement  quel  vif  intérêt 
de  lecture  l'auteur  sait  produire,  sans  rien  enlever  à  l'érudition  de  sa  gra- 
vité et  de  sa  pénétration. 

Le  Livre  (Paris,  Quantin),  juillet  1883.  —  P.  233.  Exposition  iconogra- 
phique de  Jean-Jacques  Rousseau  :  on  a  eu  l'idée  de  réunir  au  pavillon 
de  la  ville  de  Paris  (Champs-Elysées),  et  d'exposer  pendant  plusieurs  mois 
tous  les  documents  relatifs  à  Jean-Jacques.  Cette  exposition  brillant  peu 
par  la  variété,  le  public  ne  s'est  pas  empressé  d'aller  y  perdre  son  temps 
et  son  argent.  On  a  eu  beau  y  entasser  papiers  manuscrits  et  impri- 
més, livres,  dessins,  sculptures,  gravures,  médailles,  on  n'a  pas  réussi  à 
faire  admirer  le  misérable  mobilier,  la  couchette  et  le  baromètre  (?)  qui 
ont  servi  à  Rousseau.  La  ville  de  Genève  qui  avait  payé  les  frais  de 
l'exposition,  avait  fait  parvenir,  entre  autres  choses,  le  texte  de  la  première 
rédaction  du  Contrat  social,  et  la  copie  qui  servit  à  l'impression  de  la  pre- 
mière édition  d'Emile.  Au  point  de  vue  artistique,  on  a  pu  remarquer  des 
productions  de  Latour,  de  Houdon,  de  Dévéria  et  de  Hédouin  ;  mais  comme 
chaque  amateur  avait  tenu  à  montrer  ses  curiosités,  on  pouvait  voir  dix, 
quinze,  vingt  fois  la  même  figure  reproduite  par  le  même  pinceau  ou  par 
le  même  burin.  Cette  monotonie  fatigante  a  nui  beaucoup  à  l'intérêt  de 
l'exposition.  —  Le  Livre  a  cru  devoir  reproduire,  à  ce  propos,  le  procès- 
verbal  de  visite  du  cadavre  de  Rousseau  (extrait  des  minutes  du  greffe 
du  bailliage  d'Ermenonville),  ainsi  que  le  procès-verbal  d'inhumation  de 
son  corps. 


468  REVUE   DES   TRAVAUX 

Septembre  1883.  —  P.  298.  Em.  Colombey.  L'Apostrophe  de  Mira- 
beau. 

Interrogeant  tous  les  historiens  pour  en  connaître  le  texte  exact,  suc- 
cessivement défiguré  par  Thiers,  Michelet,  Martin  et  Louis  Blanc,  l'auteur 
de  cet  article  s'efforce  de  démontrer  que  la  version  originale  était  celle- 
ci  :  «  Allez  dire  à  ceux  qui  vous  envoient  que  nous  sommes  ici  par  la 
volonté  du  peuple  et  que  nous  ne  quitterons  nos  places  que  par  la  puis- 
sance des  baïonnettes.  »  M.  de  Dreux-Brézé  a  prouvé  d'une  façon  irréfu- 
table que  cette  fameuse  phrase  est  apocryphe  et  qu'elle  fait  partie  du 
riche  trésor  de  la  légende  révolutionnaire. 

Octobre  1883.  —  P.  335.  Gust .  Brunet.  Mirabeau  bibliophile. 

Le  grand  orateur  n'a  pas  encore  été  envisagé  à  ce  point  de  vue,  curieux 
d'ailleurs,  et  que  M.  Brunet  se  contente  d'indiquer.  La  vente  des  livres  de 
Mirabeau  comprit  2.854  articles  et  fut  faite  le  9  janvier  1792  et  jours 
suivants.  Il  possédait  une  admirable  collection  d'estampes.  Il  mettait 
dans  son  goût  pour  les  livres  la  même  impétuosité  que  dans  le  reste  de 
sa  conduite.  Il  avait  des  projets  étendus,  paraît-il,  pour  la  formation  et 
l'agrandissement  de  sa  bibliothèque. 

Nouvelle  Revue  (Paris,  septembre  1883).—    P.  5  et  239.  M.  Tour- 
neuse. La  Politique  de  Diderot,  feuillets  inédits  extraits  d'un  manuscrit  de  , 
la  bibliothèque  particulière  des  czars. 

Habile  à  manœuvrer  la  louange,  confident  de  l'impératrice,  Diderot  usa 
parfois  de  franchise  avec  elle.  Cynique  à  ses  heures,  il  avoue  tout  et  ne 
dévoile  rien.  Ces  pages  inédites  roulent  sur  toutes  sortes  de  sujets,  sur  le 
luxe,  la  tolérance,  sur  la  morale  des  rois,  sur  sa  manière  de  travailler,  et 
aussi  sur  des  sujets  qui  aujourd'hui  plus  que  jamais  sont  à  l'ordre  du 
jour,  sur  le  divorce  et  sur  l'éducation  des  jeunes  filles.  M.  Tourneux 
avoue  d'ailleurs  que  parfois  Diderot  n'a  pas  vu  juste.  Lu  effet,  Diderot 
préconise  la  nécessité  d'une  littérature  et  d'un  art  dramatique  d'Etat  (ce 
qui  devait  être  plus  tard  la  marotte  de  Napoléon)  ;  ailleurs,  il  prétend 
que  Pascal  n'a  rien  laissé  d'instructif  pour  la  postérité.  Ces  feuillets 
inédits  renferment  des  appréciations  neuves  et  nous  font  connaître,  nous 
ne  disons  pas  admirer,  un  Diderot  homme  d'Etat. 

Programme  du  Congrès  des  Sociétés  savantes  a  la  Sorbonne 
pour  1884.  —  Parmi  les  sujets  qui  peuvent  intéresser  nos  lecteurs,  nous 
remarquons  :  1°  État  de  l'instruction  primaire  et  secondaire  avant  1789  ; 
2o  division  de  la  propriété  en  France,  avant  et  après  1789  ;  3«  mouvements 
de  la  population  sur  un  point  déterminé  de  la  France  rurale,  soit  avant, 
soit  après  la  Révolution. 

La  Révolution  française  (Paris,  septembre  1883).  —  Nous  signale- 
rons dans  cette  Revue,  entre  autres  documents,  la  publication  intégrale 
du  prétendu  Pacte  de  famine,  du  12  juillet  1767.  Nos  lecteurs  peuvent 
aujourd'hui  apprécier  à  sa  valeur  —  nous  parlons  du  Pacte  —  cette 
invention  de  la  badauderie  révolutionnaire. 

Revue  alsacienne.  96  livraison  de  1883.  —  P.  428.  La  Bastille  un  mois 
après  le  14  juillet  1789. 


CONCERNANT   LA   RÉVOLUTION  4G9 

Traduction  do  quelques  lettres  extraites  d'un  volume  allemand  paru 
en  1790.  Elles  ont  pour  auteur  J.-H.  Campe,  qui  vint  à  Paris  dans  l'au- 
tomne de  1789  et  qui  lit  part  à  un  de  ses  amis  des  impressions  qu'il  éprou- 
vait. Sans  être  à  la  hauteur  du  livre  de  Burke,  ce  recueil,  inspiré  d'ail- 
leurs par  un  esprit  opposé,  devrait  être  publié  tout  entier  en  français. 
C'est  un  document  contemporain  bien  curieux  à  consulter. 

Revue  de  Bretagne  et  de  Vendée  (Nantes).  Livraison  de  mai  1883  et 
suivantes.  —  P.  364.  Alf.  Lalliê.  Les  prisons  de  Nantes  pendant  la  Révo- 
lution. 

Les  troubles  de  l'époque,  l'incurie  et  l'incapacité  des  administrateurs 
ont  rendu  les  documents  d'une  excessive  rareté.  Néanmoins,  l'auteur  a 
su  en  rencontrer  assez  pour  rendre  intéressant  ce  sujet  très  neuf.  Il 
expose  l'état  de  chacune  des  trois  prisons  qui  existaient  à  Nantes  au  com- 
mencement de  l'année  1793  :  le  Bouffay  pour  les  criminels  de  droit 
commun  ;  le  Château  pour  les  suspects  ;  les  Carmélites  pour  les  prêtres 
et  vieillards.  Puis  il  s'occupe  des  autres  prisons,  les  Saintes-Claires,  par 
exemple,  et  le  Bon-Pasteur,  qui  n'eurent  qu'une  existence  éphémère. 

Août.  —  P.  132  et  185.  S.  de  la  Nicollière-Teijeiro.  Une  croisière  en 
Tan  VI  (1797)  ;  petit  corsaire  et  gros  procès. 

Episode  écrit  (avec  le  dossier  de  YActéon)  pour  faire  partie  d'une  his- 
toire de  la  marine  nantaise,  que  l'auteur  prépare  depuis  de  longues  années. 
Cet  épisode  n'en  sera  pas  un  des  moins  intéressants.  L'auteur  est  du 
nombre  de  ceux  qui  veulent  détruire  des  erreurs  longtemps  accréditées, 
en  s'appuyant  sur  des  pièces  précises  et  authentiques,  et  nous  croyons 
devoir  l'en  féliciter. 

Revue  de  Champagne  et  de  Brie  (Arcis-sur-Aube),  mai  1883.  — 
P.  409.  P.  Laurent.  Inventaire  des  revenus  et  biens  meubles  du  monas- 
tère de  Signy,  dressé  le  8  mai  1790  par  la  municipalité  (d'après  les 
archives  de  la  commune  de  Signy-l'Abbaye,  dans  les  Ardennes). 

Cet  inventaire  comprend  le  mobilier  et  l'argenterie.  Il  offre  sans  doute 
un  certain  intérêt  ;  mais  il  en  offrirait  un  bien  plus  grand  s'il  comprenait  la 
bibliothèque  et  les  archives,  que  l'on  n'a  malheureusement  pas  pris  la 
peine  d'inventorier  en  détail. 

Juin  et  juillet  1883.  —  P.  454.  A.  Barbât  de  Bignicourt.  Les  conven- 
tionnels de  la  Marne  :  Battellier  de  Vitry. 

La  suite  de  ce  travail,  dont  nous  avons  déjà  parlé,  est  remplie  de  docu- 
ments puisés  aux  meilleures  sources.  Terminée,  Cette  étude  sera  une 
excellente  monographie. 

Juillet  1883.  —  Cte  Ed.  de  Barthélémy .  Le  retour  de  Varennes  à  tra- 
vers la  Champagne. 

A  Epernay,  paraît-il,  la  population  était  violente  et  exaltée.  La  Reine 
et  Mme  de  Tourzel  ne  durent  leur  salut  qu'à  l'intervention  de  Cazotte, 
alors  habitant  de  Pierry  (Marne). 

P.  81.  Cinquante  ans  de  souvenirs  d'un  ancien  préfet. 

La  première   partie  de  ces  souvenirs,  qui  sont  des  souvenirs  do  jeu- 

T.  II.  —  DÉCEMBRE    1883  31 

■ 


470  REVUE  DES   TRAVAUX 

nesse,   apportent  quelques  éléments  nouveaux  à  l'étude    de  la  période 
révolutionnaire. 

Revue  critique  (Paris).  No  du  8  octobre  1883.  —  P.  273.  Jean 
Destrem.  Document  sur  le  mouvement  populaire  du  14  juillet  4789  et 
sur  le  meurtre  de  Foullon  et  de  Bertier. 

Lettre  anonyme  d'un  comédien,  datée  du  26  juillet  1789,  et  adressée  à 
M.  Metgé,  avocat  en  Parlement,  à  Gastelnaudary.  Il  lui  raconte  les  hor- 
reurs dont  il  a  été  témoin. 

No  du  22  octobre.  —  P.  322.  A.  Chuquet.  Le  suicide  d'un  soldat  fran- 
çais après  la  capitulation  de  Verdun. 

Ce  soldat  fut  un  chasseur  à  cheval,  et  non  un  grenadier,  comme 
l'affirme  Goethe.  Il  avait  violé  la  capitulation,  et  se  tua  le  2  septembre  1792. 
Bien  loin  de  l'admirer,  il  faut  le  flétrir  et  le  condamner. 

Revue  des  Deux  Mondes,  livraison  du  15  août  1883.  —  Ag.  Bardoux. 
Pauline  de  Montmorin,  comtesse  de  Beaumont. 

Dans  l'étude  consacrée  à  cette  singulière  figure  du  XVIIIe  siècle,  l'au- 
teur a  indiqué  la  situation  de  la  famille  de  Beaumont   pendant  la  Terreur. 

Revue  lyonnaise  (août  1883).  —  P.  153.  R.  de  Cazenove.  Le  salon 
des  Arts,  à  Lyon,  en  1786. 

«  Presque  à  la  veille  de  la  Révolution,  au  milieu  des  projets  efferves- 
cents que  faisait  naître  son  aurore,  alors  pleine  de  promesses,  s'ouvrit  à 
Lyon  la  première  exposition  publique  d'objets  d'art,  grâce  à  l'initiative 
de  quelques  amateurs.  Il  est  douloureux  d'avoir  à  ajouter  qu'en  récom- 
pense de  leur  dévouement,  plusieurs  d'entre  eux  périrent  sur  l'échafaud 
révolutionnaire.  » 

Société  académique  de  l'Aube,  à  Troyes.  (Mémoires,  XL VI.)  —  Ce 
volume,  récemment  paru,  renferme  un  fragment  des  Mémoires  inédits 
de  la  vicomtesse  de  Loménie.  Pour  l'histoire  politique  de  la  fin  du 
XVIIIe  siècle,  ces  Mémoires  paraissent  avoir  un  vif  intérêt,  et  le  trop 
court  fragment  que  nous  avons  sous  les  yeux  nous  fait  ardemment  désirer- 
la  continuation  de  la  publication.- 

Société  académique  de  Nantes.  Mémoires,  1882.  —  Nous  remarquons 
dans  ce  volume  la  suite  des  études  de  L.  Maître,  le  savant  archiviste 
nantais,  sur  l'état  de  l'instruction  publique  dans  le  comté  nantais  avant 
la  Révolution  (écoles  de  chirurgie,  d'hydrographie  et  de  dessin),  et  une 
petite  étude  de  M.  Ph.  Morel,  consacrée  à  l'Ecole  Centrale  de  Nantes.  Ces 
travaux  font  honneur  à  leurs  auteurs. 

Société  archéologique  du  département  de  la  Loire-Inférieure 
(Nantes,  tome  XX).  —  Uaàbé  P.  Grégoire.  Monasticon  nantais.  Statis- 
tique des  communautés  religieuses  établies  dans  le  diocèse  de  Nantes,  en 
1790. 

Simple  travail  de  compilation  qui  rendra  de  véritables  services  et  qui 
devrait  être  fait  pour  les  autres  diocèses. 

Société   d'Archéologie   lorraine,  à    Nancy.    (Mémoires,    1883.)  — 


CONCERNANT  LA  REVOLUTION  471 

J  Favier.  Coup  d'œil  sur  les  bibliothèques  des  couvents  de  Nancy  pen- 
dant la  Révolution. 

Très  important  travail,  qui  mérite  de  servir  de  modèle  pour  toutes 
recherches  du  même  genre.  L'histoire  des  bibliothèques  et  musées  pen- 
dant la  tourmente  révolutionnaire  n'est  pas  assez  connue. 

Société  des  Archives  historiques  de  la  Saintonge  et  de  l'Aunis 
(octobre  1883).  —  P.  235.  J.  Pellisson.  Les  origines  de  l'imprimerie  à 
Cognac. 

La  première  feuille  imprimée  à  Cognac  est  due  aux  nommés  Dupouy  et 
Josserand,  en  l'an  II  de  la  République.  Mais  le  savant  bibliothécaire  vient 
de  découvrir  une  affiche,  seul  produit  typographique  d'un  nommé  Lecoq, 
paru  entre  le  6  et  le  19  pluviôse  an  IL  —  P.  239  et  243.  Quelques  rensei- 
gnements à  glaner  sur  la  déportation  à  l'île  d'Oléron,  après  fructidor  (à 
propos  des  travaux  de  M.  Victor  Pierre,  dans  la  Revue  des  questions  his- 
toriques, dont  il  a  été  fait  mention  ici),  et  sur  le  voyage  d'Arthur  Young 
en  Saintonge  et  en  Guyenne. 

Société  d'émulation  d'Abbeville.  (Bulletin  des  procès-verbaux, 
1883.)  -  H.  36.  Liste  des  détenus  d'Abbeville,  dans  la  citadelle  de  Doul- 
lens,  en  1793,  publiée  par  M.  le  comte  de  Brandt  de  Galametz. 

Société  d'études  des  Hautes-Alpes.  (Gap)  4e  livraison  de  1883.  — 
P.  541.  Lettre  des  députés  des  Hautes-Alpes  à  leurs  électeurs,  pour  leur 
expliquer  leur  conduite  sur  l'affaire  du  cy-devant  Roy.  (Paris,  le  16  jan- 
vier 1793.) 

Cette  lettre,  extraite  des  manuscrits  de  M.  Chérias,  est  véritablement 
intéressante.  Elle  a  pour  signataires  Borel,  Baréty,  Auguste  Izoard,  Serre, 
Ig.  Cazeneuve, 

S'OCIÉTÉ      HISTORIQUE      ET       ARCHÉOLOGIQUE      DE       CHATEAU-THIERRY. 

(Annales,  1881.)  —  Ce  volume  contient  la  collection  complète  des  Pro- 
cès- Verbaux  de  la  Société  populaire  de  Château-Thierry  pendant 
la  Révolution.  Elle  est  publiée  avec  soin  par  M.  Rollet. 

Société  historique  et  archéologique  de  l'arrondissement  de 
Pontoise  et  du  Vexin  (tome  V).  Pontoise,  1883.  —  Ce  volume  renferme 
une  excellente  bibliographie  pontoisienne,  où  l'on  trouvera  des  renseigne- 
ments précis  sur  l'histoire  de  la  Révolution  à  Pontoise  et  sur  les  person- 
nages qui  y  prirent  part. 

Société  des  Sciences  morales,  des  Lettres  et  des  Arts  de  Seine- 
et-Oise  (Versailles),  tome  XII.-  P.  325.  A.  Taphanel.  L'Ecole  de  Mars. 

L'auteur  fait,  par  chapitres  détachés,  une  histoire  complète  de  l'Ecole 
militaire  de  Saint-Cyr.  Dans  ce  fragment,  on  lit  d'intéressants  détails  sur 
une  création  éphémère  de  la  Révolution,  l'Ecole  de  Mars,  établie  dans  la 
plaine  des  Sablons,  en  1794,  et  où  trois  mille  jeunes  gens,  pris  parmi  les 
sans-culottes,  devaient  recevoir  des  leçons  de  frugalité.  Le  camp  des 
Sablons  fut  licencié  aussitôt  après  la  chute  de  Robespierre. 

En  réponse  à  une  question  que  l'on  m'a  fait  l'honneur  de  m'adresser,  je 
signalerai  parmi  les  publications  les  plus  récentes  relatives  à  l'histoire  de 
la  Révolution  dans  les  différentes  provinces  de  la  France  .- 


472     REVUE  DES  TRAVAUX  CONCERNANT  LA  RÉVOLUTION 

Les  travaux  de  M.  Babeau  sur  le  département  de  l'Aube  ;  de 
M.  Sauzay  sur  le  département  du  Doubs  ;  de  M.  Philibert  Le  Duc  sur 
le  département  de  l'Ain;  de  M.  Metzger  sur  Lyon;  de  M.  Lecesne  sur 
Arras;  de  M.  Bussiêre  sur  Périgueux  ;  de  MM.  Bord  et  Lalliê  sur  le 
département  de  la  Loire-Inférieure  ;  et  de  M.  le  Vte  de  Seilliac  sur  le 
Bas-Limousin.  Il  importe  en  outre  de  signaler  un  remarquable  volume 
paru  récemment  en  Allemagne  (Leipzig,  Hirzel,  1883),  sous  le  titre  de 
Preussenund  Frankreich  von  1795  bis  1807;  Diplomatisclie  corres- 
pondenzen  ;  publiées  par  les  soins  de  M.  Bailleu. 

Cet  énorme  travail,  qui  est  le  premier  d'une  collection,  renferme  une 
série  de  correspondances  diplomatiques  des  années  1795  à  1800.  Les 
pièces,  presque  toutes  en  français,  ont  été  copiées  avec  grand  soin  dans 
différents  dépôts,  mais  plus  particulièrement  aux  Archives  du  ministère 
des  affaires  étrangères  de  France.  Ce  sont  des  descriptions  des  témoins 
oculaires,  des  informations  sûres,  que  tout  historien  de  la  diplomatie 
révolutionnaire  devra  consulter.  Talleyrand  et  Sieyès  y  sont  dépeints 
sous  des  couleurs  nouvelles. 

Les  Annales  de  Reims,  de  1189  à  1802,  publiées  par  M.  le  chanoine 
Cerf  (Reims,  1883),  n'ont  pas  la  prétention  de  constituer  une  histoire 
complète  et  détaillée  de  la  Révolution  à  Reims,  mais  elles  expliquent  à 
merveille  les  progrès  et  les  excès  des  idées  révolutionnaires  ;  les  notes  de 
l'éditeur,  puisées  aux  registres  des  délibérations  des  conseils  de  fabrique 
rémois,  en  font  un  livre  attachant  et  instructif.  Les  événements  s'y  dé- 
roulent pour  ainsi  dire  jour  par  jour  et  sont  expliqués  avec  le  charme  de 
la  simplicité  ;  la  plupart  des  détails  sont  tirés  de  la  Correspondance 
générale  de  l'Europe,  rédigée  à  l'époque  même  par  Beaucourt,  dit 
Coupet,  procureur  de  la  commune  de  Reims. 

Henri  Stein. 


LE  DIVORCE  PENDANT  LA  REVOLUTION 


Le  décret  de  thermidor  n'a  point  arrêté  les  désordres.  On  voit 
partout  des  «  époux  qui  oublient  leur  devoir,  leur  honneur,  foulent 
aux  pieds  toutes  les  bienséances,  violent  les  lois  et  les  obligations 
les  plus  saintes,  abandonnant  sans  remords  leur  famille  pour  satis- 
faire des  passions  honteuses.  Ici  une  jeune  personne  est  épousée 
par  un  libertin  qui  la  quitte  lorsque  sa  passion  est  assouvie.  Plus 
loin,  c'est  la  cupidité  qui  rompt  ce  lien,  presque  toujours  la  légè- 
reté. Une  jeune  citoyenne  se  marie  avec  l'assurance  de  recueillir 
les  biens  d'une  grand'tante  ;  arrive  la  loi  du  17  nivôse  qui  la 
prive  de  cet  espoir-,  les  deux  époux  conviennent  de  faire  divorce. 
Le  projet  exécuté,  le  mari  épouse  la  grand'tante,  âgée  de  82  ans, 
qui  lui  donne  tous  ses  biens  par  contrat  de  mariage,  ainsi  que  la  loi 
le  lui  permettait.  La  vieille  tante  ne  tarde  pas  à  mourir  et  le  jeune 
veuf  se  remarie  avec  sa  première  femme  *.  »  —  Mais  la  France 
commence  à  être  prise  de  dégoût.  En  1792,  des  pétitionnaires  ont 
demandé  le  divorce  ;  en  1796,  d'autres  pétitionnaires  réclament  sa 
suppression.  Le  conseil  des  Cinq-Cents  est  constamment  saisi  de 
leurs  demandes.  Un  jour  c'est  «  la  citoyenne  Bresse,  d'Avallon,  » 
exposant  «  qu'elle  est  poursuivie  en  divorce  sous  le  prétexte  frivole 
d'incomptabilité  d'humeur  ;  elle  sollicite,  jusqu'à  l'émission  du 
Code  civil,  une  loi  qui  suspende  la  faculté  du  divorce  pour  cette 
cause  -.  Une  autre  fois,  c'est  «  un  militaire  prêt  à  partir  pour 
l'armée  d'Italie  qui  «  réclame  contre  la  loi  du  divorce.  Sa  femme, 
dont  il  est  séparé  depuis  cinq  mois,  vient  de  lui  faire  signifier  sa 


*  Voir  la  livraison  d'octobre  1883. 

1  Favart  au  Conseil  des  Cinq-Cents,  20  nivôse  an  V. 

2  Journal  des  Débats.  Conseil  des  Cinq-Cents.  27  brumaire  an  V 


474  LE   DIVORCE   PENDANT   LA  REVOLUTION 

demande  en  divorce  pour  incompatibilité  d'humeur.  L'intérêt  de 
ses  enfants  réclame  contre  l'exécution  de  cette  demande  \  Un  autre 
militaire  qui  sert  à  la  même  armée  vient  se  plaindre  à  l'Assemblée 
«  de  ce  que  sa  femme,  qui,  depuis  six  mois,  n'a  pas  vécu  avec  lui, 
vient  cependant  de  demander  le  divorce  pour  cause  d'incompatibi- 
lité :  il  réclame  la  suspension  des  demandes  formées  contre  les 
défenseurs  de  la  patrie.  »  On  le  voit,  ce  ne  sont  pas  seulement  les 
législateurs,  mais  «  l'impatience  publique  2  »  qui  s'indigne  contre 
une  loi  organisatrice  du  concubinage  et  de  tous  les  désordres. 

Devant  ces  réclamations  incessantes,  le  pouvoir  législatif  dut 
céder.  On  agita  la  question  de  suspendre  jusqu'à  la  discussion  du 
Code  civil  toute  demande  en  divorce  fondée  sur  la  simple  incompa- 
tibilité d'humeur  ou  de  caractère.  Le  rapporteur  de  la  commission, 
Favart,  dit  aux  Cinq-Cents  :  «  Tous  les  hommes  de  bonne  foi  sont 
d'accord  sur  un  point  :  c'est  que  si  le  divorce  doit  être  maintenu, 
s'il  est  possible  qu'on  laisse  subsister  le  mode  fondé  sur  la  simple 
incompatibilité  d'humeur,  au  moins  est-il  bien  reconnu  que  ce 
mode  de  divorce,  souvent  plus  imaginaire  que  réel,  exige  de 
grandes  modifications,  puisqu'il  n'a  opéré  jusqu'ici  que  de  très 
mauvais  effets3.  »  Aussi  la  commission  est-elle  d'avis  de  suspendre 
l'effet  de  toute  demande  en  divorce  qui  pourrait  être  formée  par  la 
seule  cause  d'incompatibilité  d'humeur  ou  de  caractère.  Le  Conseil 
décida  l'impression  du   rapport  et  l'ajournement  du  projet. 

Huit  jours  plus  tard,  la  question  revient  de  nouveau  sur  le  tapis. 
Ludot  et  Golzart  démontrent  une  fois  de  plus  les  funestes  effets  de 
la  loi  de  1792,  et  dans  le  discours  du  premier  nous  trouvons  un 
aveu  précieux  :  «  Il  ne  serait  peut-être  pas  indiscret  de  dire  qu'il 
fut  un  temps  où  des  opinions  religieuses  pouvaient  empêcher  une 
femme  de  se  livrer  à  la  première  impulsion  de  son  cœur,  et  de 
chercher  à  s'affranchir  sans  réflexion  du  lien  conjugal.  »  —  Le  5  plu- 
viôse an  V,  un  député,  Duprat,  fait  remarquer  à  ses  collègues  que 
«  depuis  qu'il  a  été  question  d'abolir  la  cause  de  divorce  pour  incom- 
patibilité d'humeur,  les  demandes  de  divorce  pour  cette  cause  se  sont 
multipliées  à  un  point  inconcevable,  et  tel  qu'il  en  a  été  plus  formé 
dans  l'espace  de  six  mois  que  pendant  les  trois  années  qui  s'étaient 
écoulées  depuis  la  publication  de  la  loi  du  20  septembre  92,  »  et 


1  Id.,  id.  5  nivôse  an  V. 

2  Cambacérès  aux  Cinq-Cents.  2  frimaire  an  V. 

3  Conseil  des  Cinq-Cents.  20  nivôse  an  V. 


LE   DIVORCE  PENDANT   LA  RÉVOLUTION  475 

demande  qu'on  supprime  cette  cause  «  de  misère  et  de  désespoir 
pour  des  milliers  de  citoyens.  »  —  De  semblables  réclamations 
s'élèvent,  de  jour  en  jour  plus  pressantes,  dans  le  sein  de  l'Assem- 
blée par  l'organe  des  représentants  Dumolard,  Bancal,  Béraud, 
Félix  Faulcon,  Delleville,  Bonnière,  Thibaudeau,  Emery,  Parisot1. 
Le  28  prairial,  sur  l'avis  du  rapporteur,  on  adopte  la  résolution 
suivante  :  Dans  toutes  les  demandes  en  divorce  qui  ont  été  ou 
seront  formées  sur  simple  allégation  d'incompatibilité  d'humeur  et 
de  caractère,  l'officier  public  ne  pourra  prononcer  le  divorce  que 
six  mois  après  la  date  du  dernier  des  trois  actes  de  non-conciliation 
exigés  par  les  articles  8,  10  et  11  de  la  loi  du  20  septembre  1792. 
—  Cette  résolution  portée  aux  Anciens  où  Portalis  lui  prête  l'appui 
de  sa  grande  autorité,  est  approuvée  par  ce  Conseil 2. 

Mais  tous  ces  correctifs  ne  servirent  qu'à  diminuer  dans  une 
certaine  mesure  les  abus  révoltants  qui  s'étaient  produits.  Il  ne 
fallait  pas  demander  autre  chose  à  des  hommes  imbus  de  l'esprit  de 
la  Bévolution.  Le  Code  civil  conserva  le  divorce,  se  bornant  à  en 
rendre  l'obtention  plus  difficile,  jusqu'au  8  mai  1816,  jour  où  il  fut 
enfin  radicalement  supprimé  par  la  Chambre  des  députés. 

Le  mariage  redevint  indissoluble,  et  ni  les  trois  votes  de  la 
Chambre  des  députés,  en  1830-31-32,  constamment  repoussés  par 
la  Chambre  des  pairs,  ni  les  diverses  tentatives  plus  récentes  faites 
dans  ce  but,  n'ont  pu  réussir  à  lui  faire  enlever  ce  caractère  d'in- 
dissolubilité. 

On  n'a  pas  encore  oublié  les  leçons  de  l'histoire,  et  elles  disent 
qu'en  vain  voudrait-on  donner  des  règles  au  divorce,  toujours  les 
maux  immenses  qu'il  apportera  seront  supérieurs  aux  inconvé- 
nients qu'il  pourra  supprimer.  Que  l'on  mette  toutes  les  réserves 
possibles  et  les  correctifs  les  plus  puissants,  jamais  il  ne  sera  autre 
chose  que  la  ruine  de  la  famille,  et,  selon  le  mot  si  vrai,  que  «  le 
sacrement  de  l'adultère.  » 

Quelles  femmes  pendant  la  Révolution  réclament  le  droit  de  divorcer? 
Celles  dont  la  légèreté  s'accommode  mal  de  la  paix  tranquille  du  foyer 
et  dont  l'inconstance  supporte  avec  ennui  les  devoirs  de  l'épouse  ;  qui, 
le  divorce  accompli,  veulent  se  «  donner  tous  les  airs  d'une  per- 
sonne libre  et  indépendante,  »  ne  songent  «  pas  beaucoup  »  à  leurs* 
enfants,  encore  moins  à  l'époux  qu'elles  viennent  de  quitter  ;  dont 


1  Conseil  des  Cinq-Cents.  12  pluviôse,  10  et  18  prairial  an  V. 
s  27  thermidor  an  V. 


476  LE   DIVORCE   PENDANT   LA  RÉVOLUTION 

la  dureté  insensible  se  moque  des  efforts  discrets  du  mari  pour 
les  ramener  au  devoir.  Leur  divorce,  du  reste,  n'est  approuvé  que 
par  «  quelques  femmes  d'une  réputation  équivoque.  »  C'est  ainsi  que 
nous  parle  un  contemporain,  le  citoyen  Delacroix,  qui,  dans  son 
Spectateur  français,  cite  la  Lettre  d'une  femme  qui  a  usé  de  la 
loi  du  divorce.  On  y  lit  ces  mots  typiques  :  «  On  m'avait  dit  que 
cet  homme  qui  ne  m'étoit  plus  rien  croyoit  pourtant  encore  que  je 
lui  étois  quelque  chose  ;  et  que  tant  que  je  ne  m'engagerais  pas 
dans  un  nouvel  hymen,  il  avoit  arrêté  de  ne  pas  choisir  une  autre 
épouse  ;  c'ètoit  -une  raison  de  plus  pour  ne  pas  lui  procurer  de 
si  tôt  ce  plaisir.  » 

Toutes  les  femmes,  il  est  vrai,  ne  le  prenaient  pas  sur  ce  ton 
leste.  Richer-Serizy,  dans  Y  Accusateur  public,  reçoit  des  plaintes 
d'un  autre  style.  En  voici  un  exemple  : 


Lettre  de  Henriette  H...,  femme  divorcée,  à  l'auteur. 

«  Mon  enfant  repose,  profitons  de  ce  moment  ;  écrivons  à 
l'homme  consolateur  qui  n'osera  dédaigner  mes  larmes  :  je  suis  si 
malheureuse,  qu'il  n'y  a  que  lui  et  le  ciel  que  mes  plaintes  n'im- 
portuneront pas.  —  Je  n'ai  point  encore  vingt-un  ans,  Monsieur, 
et  je  vais  mourir.  J'avais  de  la  beauté  :  je  n'en  ai  plus  ;  une  famille 
qui  me  chèrissoit  -.  tout  me  délaisse  ;  une  fortune  brillante  :  je 
manque  de  pain  ;  quelques  qualités,  dons  du  ciel  et  d'une  heureuse 
éducation  :  elles  me  restent  pour  ajouter  à  mon  désespoir.  Ah  !  qui 
m'a  ravi  tout  mon  bonheur  ;  écoutez  : 

«  Il  y  a  bientôt  deux  ans  qu'un  artiste  célèbre  (c'étoit  un  musi- 
cien) se  présenta  chez  mon  père  ••  il  avoit  quarante  ans,  moi  dix- 
neuf  ;  il  n'ètoit  pas  beau  :  le  chagrin  n'avoit  pas  encore  flétri  mes 
traits.  Il  demanda  ma  main.  Ses  talens,  sa  fortune  aisée,  sa  bonne 
réputation,  la  tendresse  qui  l'animoit  pour  moi,  la  persuasion  où 
j'étois  que  l'amitié  et  l'estime  suppléroient  dans  mon  cœur  à 
l'amour,  me  détermine  :  je  l'épouse. 

«  Une  année  s'écoula  au  sein  des  affections  les  plus  douces  :  je 
devins  mère.  Cet  heureux  gage  sembloit  devoir  resserrer  notre 
union  ;  que  de  raisons  pour  accroître  ma  crédule  confiance  !  un 
enfant  charmant,  une  femme  jeune  et  sensible,  une  douce  aisance, 
un  intérieur  où  les  talens  chassoient  l'ennui  et  rivalisoient  entre 


LE   DIVORCE  PENDANT    LA  RÉVOLUTION  477 

eux.  Pouvait-il,  le  barbare,  ne  point  aimer  cette  profusion  de  féli- 
cités !  j'étais  heureuse  à  jamais  ;  je  devois  l'être. 

«  Bientôt  à  sa  prière  je  vais  à  la  campagne  respirer  un  air  plus 
pur  ;  ma  santé,  me  disoit-il  affectueusement,  ma  santé  l'exigeoit. 
Bientôt  je  hâte  par  mes  vœux  le  moment  du  retour.  J'arrive  ;  je 
vole  ;  j'entre  dans  ma  maison  :  quel  silence  !...  j'appelle  -,  personne 
ne  répond.  Les  murs  sont  dépouillés,  les  meubles  enlevés  :  une 
épouvantable  nudité,  un  misérable  grabat,  trois  chaises  ;  une 
signification  Se  la  loi  laissée  sur  la  cheminée  et  qui  m'annonce 
mon  divorce  :  voilà  tout  ce  qui  reste  de  mon  bonheur  !  J'allois 
tomber  morte  sur  la  place  quand  des  cris  me  raniment  ;  c'étoient 
les  cris  de  mon  enfant  :  il  reposoit  dans  le  cabinet  voisin,  et 
venoit  de  se  réveiller.  Le  barbare,  au  moins,  ne  lui  avoit  pas  ôté 
son  berceau  ! 

«  Mais  écoutez  ceci,  écoutez  :  dans  la  même  maison,  dans  un 
appartement  contigu  au  mien,  sur  le  même  palier,  je  crois  recon- 
noître  la  voix  de  mon  mari,  j'entends  les  accords  de  mon  clavecin, 
j'entends  la  joie  bruyante  :  c'est  lui...  Tous  frémissez  d'horreur... 
C'est  lui,  vous  dis-je  :  oppressée,  palpitante,  je  m'élance  vers  ce 
lieu  :  une  femme  ouvre,  s'oppose  à  mon  passage,  m'apprend  qu'elle 
est  son  épouse...  La  porte  se  referme...  je  me  meurs... 

«  Depuis  ce  moment,  et  déjà  il  s'est  écoulé  trois  mois,  me  traînant 
dans  cet  appartement  solitaire  et  qui  me  vit  autrefois  si  heureuse, 
pressant  mon  pauvre  enfant  contre  mon  sein  aride,  ne  pouvant  ni 
respirer,  ni  gémir,  j'appelle  à  longs  sanglots  la  mort  sur  sa  tête  et 
la  mienne...  Mais  j'entends  leur  joie,  leur  ivresse  :  les  féroces 
créatures  semblent,  à  travers  les  lambris,  vouloir  railler  mes 
misères.  Quelquefois  les  cris  de  son  fils,  qui  demande  mon  sein, 
viennent,  par  un  horrible  mélange,  contraster  avec  les  accords  de 

sa  musique...  Mais  mon  fils  se  réveille j'entends   les    cris  de 

mon   fils adieu,  Monsieur  *.  » 

Il  n'y  a  rien  à  ajouter  à  ces  plaintes  déchirantes  du  cœur  d'une 
mère. 

Consultons  maintenant  la  statistique  ;  les  renseignements  qu'elle 
nous  fournit  sur  l'histoire  du  divorce  en  France  sont  précieux  et 
instructifs.  Voici,  d'après  les  documents  authentiques  de  l'état 
civil  de  Paris,  le  nombre  des  divorces  qui  furent  prononcés  dans 

1  L'Accusateur  public,  no  xxi,  p.  29,  note  de  Richer-Serisy.  «  Cette  lettre  n'est 
point  figurée,  je  l'ai  reçue  le  3  de  ce  mois  ;  j'ai  seulement  changé  quelques  mots 
inexacts  et  donné  plus  de  rapidité  au  style.  » 


478  LE   DIVORCE   PENDANT   LA  RÉVOLUTION 

cette  ville,  du  1er  janvier  1793  au  29  prairial  an  III  (17  juin  1795), 
c'est-à-dire  en  l'espace  de  trente  mois,  et  l'énoncé  de  leurs  divers 
motifs  : 

Motifs  des  divorces. 

Incompatibilité  d'humeur . 

Consentement  mutuel 

Absence  pendant  cinq  ans 
sans  nouvelles 

Abandon  

Démence,  folie 

Sévices,  mauvais  traite- 
ments, injures  graves.. 

Dérèglement  de  mœurs  . . . 

Jugements,  infamies 

Emigration 

Séparation  de  corps  jugée. 

Six  mois  d'absence  (loi  du 
4  floréal) 

*  2.119  3.868  5.987  * 

Ces  chiffres  nous  montrent  que  les  divorces  furent  dus  en  très 
grande  partie  au  désir  de  satisfaire  un  caprice  plutôt  qu'à  une 
raison  sérieuse,  car  les  séparations  causées  par  les  deux  premiers 
motifs  et  le  dernier  donnent  un  total  de  3,436,  tandis  que  tous  les 
autres  réunis  n'en  fournissent  que  2,551. 

Un  journal  de  l'époque,  le  Courrier  de  V Égalité,  dit,  à  propos 
des  chiffres  ci-dessus,  que  de  «  tous  les  divorces  qu'offre  ce  tableau, 
il  n'en  est  peut-être  pas  six  qui  ne  soient  le  fruit  de  la  déprava- 
tion et  du  crime.  « 

Nous  pouvons  nous  en  tenir  à  cette  conclusion  d'un  homme  qui 

avait  vu  les  effets  du  divorce  en  France,   conclusion  conforme  au 

jugement  de  la  plupart  des  gens  intelligents  d'alors,  qui,  en  qualité 

de  révolutionnaires,  n'osaient  parler,  tant  le  mal  était  évident,  et  ne 

le  voulaient  pas,  tant  il  était  répandu. 

Maurice  d'Alteville. 

i  Notes  inédites  de  Villenave.  Archives  de  M.  Gustave  Bord.  —  La  Décade  donne 
à  peu  près  les  mêmes  chiffres,  n°  du  28  juin  1796. 

Voir  aussi  d'intéressants  détails  dans  l'ouvrage  de  M.  Ch.  d'Héricault  :  La 
Révolution,  et  consulter  un  travail  instructif  publié  dans  le  Correspondant  par 
M.  le  baron  Ernouf. 


Divorces 
demandés  par 
les  hommes. 

Divorces 

demandés  par 

les  femmes. 

Total. 

253 

619 

872 

548 

11 

559 

178 

584 

752 

241 

571 

812 

9 

3 

12 

74 

447 

521 

95 

67 

162 

6 

40 

46 

3 

102 

105 

39 

92 

131 

673 

1.332 

2.005 

ANECDOTES  ET  NOTIONS 


LA  PIE   DE   MAITRE   ANDRE 

Il  s'agit  d'une  pie  qui  a  joué  un  rôle  véritablement  impor- 
tant pendant  nos  guerres  civiles  de  l'Ouest.  L'histoire  de  la  pie  de 
Maître  André  est  authentique  ;  indépendamment  du  témoignage 
du  remarquable  ouvrage  de  M.  Duchemin-Descepeaux,  intitulé  : 
Lettres  sur  l'origine  de  la  Chouannerie,  il  existe  encore  dans  le 
pays  où  se  sont  passés  les  faits  que  je  raconte,  bon  nombre  de 
témoins  qui  pourraient  en  certifier  l'exactitude. 

«  Maître  André  était  garde  et  avait  une  pie.  » 

L'histoire  de  l'homme  et  de  l'oiseau  est  presque  un  roman  ;  c'est,  en 
tout  cas,  un  petit  drame  bien  intime,  que  je  retrace  ici  tel  qu'il  m'a 
été  raconté. 

...  La  chouannerie  commençait  à  s'organiser  dans  le  département 
de  la  Mayenne,  et  la  bande  de  Jean  Chouan,  retirée  dans  le  bois 
de  Misdon,  avait  déjà  livré  plusieurs  combats  aux  patriotes.  Cette 
contrée,  arrosée  par  la  Mayenne  qui  la  traverse  du  nord  au  midi, 
coulant  entre  deux  rives  rocheuses  et  escarpées,  est  en  outre  sil- 
lonnée de  tous  côtés  par  de  petit  cours  d'eau  et  coupée  d'étangs  qui 
forment  sur  les  prairies  avoisinantes  d'immenses  et  dangereux  ma- 
récages. 

Les  chemins,  étroits  et  bordés  de  haies,  sont  tantôt  rocailleux  et 
escarpés,  tantôt  remplis  de  boue  et  troués  de  fondrières. 

Pendant  les  grandes  pluies,  l'eau  y  coule  à  torrent  et  les  ravine 
si  profondément,  que  souvent  le  fond  du  chemin  est  à  plusieurs 
mètres  au-dessous  du  niveau  des  champs  voisins.  Les  clôtures  de 
ces  champs,  formées  d'un  fossé  profond  et  d'un  talus  en  terre,  se 
couvrent  de  buissons  et  de  ronces,  et  deviennent  impénétrables. 
Puis,  de  vastes  étendues  boisées,  des  sapinières,  de  hauts  joncs, 
demeures  des  sangliers,  des  loups  et  des  renards,  s'étendent  à  mi- 
côte  de  la  chaîne  de  collines  qui  traverse  la  Mayenne. 

C'est  à  travers  ce  pays  que  Maître  André  menait  désormais  sa 


480  ANECDOTES  ET  NOTIONS 

vie  errante  de  chaque  jour;  mais  depuis  quelques  mois,  outre  son 
fidèle  ami  Ronfleur,  il  s'était  adjoint  une  autre  compagne. 

Cette  compagne,  c'était  Margot,  qui,  glorieusement  perchée  sur 
l'épaule  du  garde,  caquetait  et  voletait  gaiement,  tantôt  s'élançait 
sur  une  branche  flexible  où  elle  se  balançait,  tantôt,  traçant  de 
longs  circuits  dans  les  airs,  ou  bien  se  laissant  emporter  par  la 
brise  et  revenant  prendre,  en  louvoyant  contre  le  vent,  son  poste 
accoutumé. 

L'orage  révolutionnaire  était  alors  dans  toute  sa  force  et  la 

guerre  civile  désolait  les  champs  de  la  Mayenne. 

Maître  André  s'était  joint  à  la  bande  de  Jean  Chouan  et  avait 
pris  part  à  divers  combats.  Sa  famille  s'était  réfugiée  à  Mayenne  ; 
la  masure  était  abandonnée.  Quant  à  Margot,  toujours  perchée  sur 
l'épaule  de  son  maître,  elle  partageait  courageusement  sa  boune 
et  sa  mauvaise  fortune  ;  mais  il  ne  s'agissait  plus  de  loups  et  de 
renards.  La  bête  intelligente  et  maligne  avait  assisté  à  de  san- 
glantes rencontres  et  semblait  comprendre  tous  les  dangers  qui 
environnaient  le  protecteur  qu'elle  affectionnait.  Cette  vie,  toute  de 
craintes,  d'alarmes,  de  périls,  avait  fait  de  la  pie  la  sentinelle  la 
plus  vigilante  que  l'on  ait  pu  imaginer. 

Lorsque,  à  l'abri  d'une  haie.  Maître  André  prenait  quelque  repos, 
Margot,  cachée  dans  les  hautes  branches  ou  perchée  sur  un  arbre 
voisin,  veillait  en  faisant  entendre  son  caquetage,  dès  qu'elle  aper- 
cevait au  loin  se  mouvoir  un  être  humain,  quel  qu'il  fût  ;  le  maître, 
réveillé  et  prévenu,  s'armait  de  sa  carabine. 

Parfois  alors,  dans  le  champ  voisin,  ou  suivant  un  sentier,  pas- 
sait silencieusement  un  détachement  de  soldats. 

Tout  à  coup,  un  coup  de  feu  retentissait  au  milieu  de  ces  soli- 
tudes et  un  homme  tombait.  Si  ses  compagnons,  brûlant  de  le 
venger,  cherchaient  à  découvrir  l'auteur  de  ce  guet-apens  ;  ils 
n'apercevaient  qu'une  pie  sautillant  de  branche  en  branche,  et 
descendant  jusqu'à  terre.  Ils  ne  songeaient  guère  alors  qu'un 
homme  pût  être  caché  dans  le  voisinage  de  cet  oiseau,  d'ordinaire 
si  farouche,  et  ils  dirigeaient  leurs  recherches  d'un  autre  côté. 
Pendant  ce  temps,  Maître  André  et  sa  pie  se  glissaient  dans  les 
fourrés,  rampaient  dans  les  fossés  et  se  dérobaient  à  leurs  pour- 
suites. D'autres  fois,  lorsque,  réunis  en  bande,  les  chouans  tenaient 
la  campagne  et  parcouraient  le  pays,  Margot  était  lancée  en  éclai- 
reur  et  jamais  elle  ne  faillit  à  la  tâche  pleine  de  dangers  qui  lui 
était  confiée. 


ANECDOTES  ET   NOTIONS  481 

La  Convention  venait  de  décréter  de  nouvelles  levées  d'hommes; 
presque  tous  les  jeunes  gens  du  pays,  décidés  à  ne  pas  rejoindre  le 
drapeau,  avaient  fait  savoir  à  Jean  Chouan  qu'ils  résisteraient, 
même  par  les  armes,  aux  ordres  de  la  République.  Cet  homme 
énergique  conçut  aussitôt  le  projet  d'organiser  militairement  tous 
ces  jeunes  gens  qui  venaient  s'offrir  à  lui  et  il  leur  fit  assigner  pour 
rendez- vous,  la  nuit  suivante,  la  lande  de  la  Brossinière. 

Douze  hommes  arrivèrent  successivement  au  rendez-vous, 

chacun  d'eux  apportant  l'adhésion  d'un  grand  nombre  de  cama- 
rades. 

On  se  réunit  autour  du  vieux  châtaignier  et  on  y  tint  conseil  à 
voix  basse.  Tous  écoutaient  avec  respect  les  paroles  du  vieux 
garde,  tandis  que  l'oiseau,  fièrement  perché  sur  la  casaque  de  peau 
de  bique  de  son  maître,  semblait  présider  à  la  sombre  réunion. 

A  la  clarté  de  la  lune,  éclairant  tous  ces  rudes  et  fiers  visages, 
on  eût  pu  lire  une  résolution  invincible,  une  énergie  à  toute 
épreuve. 

La  discussion  fut  longue  ;  on  convint  enfin  de  passer  le  mot 
pour  le  lendemain  à  tous  ceux  qu'on  jugeait  disposés  à  prendre  les 
armes.  Le  même  rendez-vous  fut  fixé  pour  la  nuit  suivante,  pen- 
dant laquelle  une  centaine  d'hommes  se  trouvèrent  réunis  autour 
du  vieux  châtaignier. 

Jean  Chouan  passa  l'inspection  des  armes  et  exigea  le  partage 
égal  de  toutes  les  munitions. 

Mais  si  Margot  était,  pendant  le  jour,  une  gardienne  infatigable, 
sa  vigilance  était  en  défaut  pendant  la  nuit  ;  elle  n'avait  pu  aper- 
cevoir un  braconnier  qui,  vêtu  d'habits  sombres,  parcourait  la 
lande,  afin  de  visiter  ses  collets. 

Cet  homme  avait  reconnu  le  rassemblement  de  la  nuit  précé- 
dente ;  le  matin  venu,  il  était  allé  vendre  son  gibier  aux  soldats  du 
poste  voisin  et  avait  raconté  la  scène  dont  il  avait  été  le  témoin 
involontaire.  Aussitôt  une  battue  fut  ordonnée  par  le  chef  et  la 
lande  de  la  Brossinière  fut  indiquée  comme  point  de  réunion. 

Le  lendemain,  les  premières  lueurs  du  jour  montrèrent  la  vaste 
lande  couverte  de  givre,  et  bientôt,  les  bruyères,  toutes  chargées  de 
cristaux  prismatiques,  étincelèrent  sous  les  rayons  d'un  soleil 
radieux. 

Margot,  perchée  au  sommet  d'un  hêtre,  faisait,  depuis  quelques 
instants,  retentir  la  campagne  de  ses  cris  prolongés,  et  Maître 
André,  les  deux  mains  placées  à  la  hauteur  de  ses  yeux,  afin 


482  ANECDOTES   ET   NOTIONS 

d'éviter  l'éblouissement  d'une  lumière  trop  vive,  cherchait  à  décou- 
vrir la  cause  de  cette  alerte.  Tout  à  coup,  il  reconnut  au  loin  dans 
la  plaine  plusieurs  détachements  républicains  disposés  autour  de  la 
lande,  de  manière  à  la  cerner  de  toutes  parts.  Ils  devaient  être  au 
moins  trois  cents  hommes. 
Jean  Chouan  était  déjà  sur  ses  gardes. 

—  Attention,  enfants  !  cria-t-il  à  ses  hommes  -,  voilà  les  bleus  qui 
viennent  à  nous,  à  droite  et  à  gauche.  Pas  de  faiblesse  !  mais  aussi, 
ne  nous  laissons  pas  bloquer.  Ceux-ci,  qui  ont  le  soleil  dans  les 
yeux,  ne  tiendront  pas  devant  nous.  En  avant,  et  au  pas  de  course  ! 

Aussitôt,  armés  ou  sans  armes,  se  munissant  de  bâtons  noueux 
coupés  à  la  hâte,  les  chouans  s'élancèrent  avec  de  grands  cris  sur 
ceux  qui  leur  faisaient  face,  et  qui,  aveuglés  par  le  soleil,  ainsi 
qu'étourdis  par  cette  brusque  attaque,  furent  saisis  d'épouvante  et 
ne  tardèrent  pas  à  se  débander. 

C'étaient  des  gardes  nationaux  ;  ils  eurent  un  homme  tué  et 
quelques  blessés.  Quant  aux  assaillants,  ils  ramassèrent  deux  fusils 
et  six  cartouches. 

—  Laissez  courir  ces  fuyards  !  cria  Jean  Chouan,  et  voyons  venir 
les  autres. 

Ces  derniers  s'avançaient  prudemment  sans  précipitation,  et  mar- 
chaient en  ordre  au  son  du  tambour.  Ils  semblaient  être  environ 
cent  cinquante.  Dès  qu'ils  reconnurent  que  les  chouans  se  diri- 
geaient sur  eux,  ils  s'arrêtèrent  derrière  un  fossé  en  talus  qui  cou- 
pait la  lande  et  ils  y  prirent  position,  mettant  un  genou  en  terre, 
de  sorte  que  Jean  et  les  siens,  arrivés  à  deux  portées  de  fusil,  ne 
distinguaient  plus  que  l'acier  étincelant  des  baïonnettes. 

—  Cette  fois,  dit  Jean,  ce  ne  sont  plus  des  gardes  nationaux , 
ceux-là  savent  leur  métier  ;  mais  nous  leur  montrerons  que  nous 
savons  aussi  le  nôtre. 

Quelques  buissons  de  houx  et  des  plis  de  terrains  empêchaient  les 
bleus  de  bien  juger  le  nombre  de  leurs  adversaires.  Jean  dispersa 
son  monde  sur  une  ligne  étendue,  puis  il  choisit  quinze  hommes 
des  plus  agiles,  parmi  ceux  qui  n'avaient  pas  de  fusils,  et  donna 
l'ordre  à  cette  petite  bande  de  se  porter  sur  la  droite,  en  faisant 
mine  de  se  dérober. 

Quant  à  lui,  à  la  tête  du  reste  de  son  monde,  il  avança  à  décou- 
vert, se  dirigeant  sur  la  gauche  de  la  lande,  ne  laissant  sur  place 
que  son  frère  et  deux  de  ses  gens. 

Ces  derniers  devaient   s'abaisser  .  et  se    relever  continuellement 


ANECDOTES   ET   NOTIONS  483 

derrière  les  broussailles,  et  faire  ainsi  illusion  sur  leur  petit 
nombre. 

Les  quinze  hommes  envoyés  vers  la  droite,  s' étant  arrêtés  der- 
rière une  baie  sur  la  lisière,  poussèrent  un  grand  cri  qui  fut 
immédiatement  suivi  d'un  coup  de  feu  sur  la  gauche  et  d'un  autre 
parti  du  centre.  Ces  manœuvres  firent  supposer  aux  bleus  que  les 
chouans  étaient  en  grand  nombre  et  qu'ils  manœuvraient  pour  les 
envelopper.  Aussitôt  ils  opérèrent  leur  retraite  en  bon  ordre. 

Jusque-là,  toutes  les  dispositions  prises  par  Jean  avaient  parfai- 
tement réussi  ;  mais  dès  que  sa  troupe  eut  vu  l'ennemi  se  retirer, 
elle  se  porta  brusquement  en  avant,  n'écoutant  plus  aucun  ordre, 
tirant  même  hors  de  portée,  s'imaginant  tout  renverser  du  premier 
choc  ;  mais  il  fut  loin  d'en  être  ainsi.  Les  bleus  continuèrent  leur 
retraite  en  faisant  un  feu  bien  nourri,  quoique  avec  un  grand  désa- 
vantage, puisque  leurs  balles  n'atteignaient  que  bien  rarement  les 
chouans,  disséminés  sur  une  longue  ligne,  tandis  que  ceux-ci,  tous 
habiles  tireurs,  dirigeaient  leur  feu  sur  une  troupe  marchant  en 
rangs  serrés.  L'ennemi  fut  donc  repoussé  avec  de  grandes  pertes  -, 
mais  les  paysans  eurent  un  homme  tué  et  cinq  blessés. 

—  A  moi  !  gars  Montoux  !  criait  l'un  de  ces  derniers,  tombant 
frappé  d'une  balle  à  la  jambe  ;  j'ai  fait  mon  devoir  en  te  suivant,  à 
toi  de  faire  le  tien  en  me  tirant  de  peine. 

—  Prends  patience,  lui  répondit  Jean  Chouan,  accourant  vers 
le  blessé;  tu  sais  bien  que  je  n'abandonne  jamais  un  des  nôtres, 
tant  qu'il  y  a  espoir  de  le  sauver  ;  mais  ne  crie  pas  si  fort,  il  y  a 
ici  quelqu'un  de  plus  malade  que  toi... 

Une  petite  troupe  escortant  un  brancard  formé  de  quelques  bran- 
chages recouverts  de  bruyères,  cheminait  tristement  sur  un  petit 
sentier  conduisant  au  bois  de  Misdon.  Sur  ce  brancard,  un  corps 
était  étendu  sans  vie,  la  face  sanglante,  les  bras  pendants.  Un  chien, 
l'œil  morne,  la  tête  basse,  effleurait  de  temps  en  temps  de  sa 
langue  l'une  des  mains  crispées  qui  tenait  encore  une  touffe  de 
genêt  vert  qu'elle  avait  saisie  dans  l'étreinte  convulsive  de  l'agonie; 
près  de  la  tête  du  mort,  une  pie  se  tenait  perchée  et  semblait  con- 
templer avec  surprise  le  lugubre  tableau. 

Parvenue  au  centre  d'un  des  fourrés  les  plus  épais  du  bois  de 
Misdon,  la  troupe  s'arrêta;  une  fosse  fut  creusée,  les  hommes 
y  déposèrent  le  cadavre  qu'ils  recouvrirent  de  terre,  placèrent  une 
croix  de  bois  sur  la  petite  éminence,  puis  se  retirèrent,  après  une 
courte  prière  pour  l'âme  du  trépassé  :  le  chien  et  l'oiseau  avaient 


484  ANECDOTES  ET   NOTIONS 

refusé  de  les  suivre.  Le  chien,  couché  sur  la  tombe,  poussait  de 
temps  à  autre  de  longs  hurlements  de  mort  ;  la  pie,  perchée  sur  la 
petite  croix,  tenait  sa  tête  cachée  sous  l'aile. 

Quelques  mois  plus  tard,  un  rôdeur  trouva  les  restes  du  pauvre 
Ronfleur  à  moitié  dévoré  par  les  loups;  quant  à  Margot,  elle 
aimait  à  revenir  à  la  masure  abandonnée  où  la  famille  de  son 
maître  avait  vécu  heureuse  ;  elle  se  posait  au  sommet  de  la  petite 
cheminée  de  briques  et  y  demeurait  longtemps,  comme  rêvant  aux 
beaux  jours  perdus,  puis  elle  reprenait  son  vol  dans  la  direction 
du  bois  de  Misdon. 

Un  soir  de  septembre,  Margot  était  venue,  comme  d'habitude, 
rendre  sa  visite  à  la  maisonnette  ;  elle  avait  gagné  son  poste  favori 
et  semblait  attendre,  pour  le  quitter,  que  le  soleil  eût  disparu  der- 
rière les  hautes  futaies  du  voisinage.  Tout  à  coup,  un  coup  de  feu 
retentit,  et  le  corps  de  la  pauvre  Margot,  mutilé,  bondissant  de 
tuile  en  tuile,  vint  se  briser  au  seuil  de  la  masure,  teignant  de  son 
sang  le  vieux  cep  de  vigne  qui  l'avait  longtemps  abritée. 

C'était  l'exploit  tardif  d'un  chasseur  de  Mayenne  qui  rentrait 
bredouille  et  se  vengeait  de  sa  maladresse. 

—  Tiens,  dit-il  en  la  ramassant,  c'est  une  pie  !  Je  croyais  que 
c'était  un  pigeon  ! 

—  C'est  un  beau  coup  que  vous  avez  fait  là,  monsieur  !  lui  dit  un 
vieux  berger  qui  passait  en  ce  moment  -,  si  c'était  méchamment,  il 
y  a  encore  dans  le  pays  plus  d'un  gars  qui  vous  le  ferait  payer 
cher  ;  croyez-moi,  ne  dites  à  personne  que  c'est  vous  qui  avez  tué 
la  pie  de  Maître  André. 

Et  le  vieux  paysan,  lui  tournant  le  dos,  s'éloigna  en  faisant  le 
signe  de  la  croix. 

(Paul  Caillard.  —  Les  Chasses  en  Finance  et  en  Angleterre.) 


REVUE  DE  LA  RÉVOLUTION 


Premit'i'e    «imée.  —  Oeuxïème  semestre 


TABLE     IDES     AETICLES 

Maurice  d'Auteyille.  —  Le  Divorce  pendant  la  Révo- 
lution   206-311-473 

Eug.  de  Beaurepaire. —  La  Justice  populaire  à  Caen. 
—  Exécution  des  époux  Delorme  (21  novembre 
1792) 34-98 

Alfred  de  Besaxcenet.—  Souvenirs  d'un  officier  des 
aérostiers  de  la  République 81-214-302-347 

Alfred  Biré. —  La  Révolution  et  le  droit  de  pro- 
priété    146-165  277 

Gustave  Bord.—  La  Proclamation  de  la  République, 

22  septembre  1792 67-152 

Le  Pacte  de  Famine 325-439 

H.  Castonnet-Desfosses.   —   La    Révolution  et    les 

Clubs  dans  l'Inde  française  {suite) 91 

R.  Chantelauze.  —  Louis  XVII,  sa  mort  au  Temple, 
d'après  des  documents  inconnus  jusqu'à  ce  jour.       5-129-191-283 

Baron  Ernouf.  —  Souvenirs  de  la  Terreur  en  pro- 
vince    114 

Gh.  d'Héricault. —  Pensées  contre-révolutionnaires.  78-120 

Correspondance    commerciale    de     mon    cousin 
Saint-Amour,  Boulonnois  (17^0-1702) 171-317 

Chronique  littéraire 235 

A.  Ingold,  prêtre  de  l'Oratoire.  —  I, 'Oratoire  et 
la  Révolution  {suite) 45-183 

Alfred  Lallié.  —  L'Eglise  constitutionnelle  dans  la 

Loire -Inférieure  :  Minée  et  son  cpiscopaA  {suite)..     20-107-223-370 

A.  Legrelle.  —  Karamzine  .-   Voyage   en    France 

(1789-1190) 426 

L.  Maggiolo.   —  L'Instruction  publique    avant    cl 

après    17S9 293 


4S6  TABLE   DES   ARTICLES 

Louis  Moland.  —  Molière  pendant  la  Révolution: 
Histoire  des  restes  mortels  de  Molière,  de  1792  a 
1799 405 

Victor  Pierre.  —  Mgr  Maillé,  évêque  de  Saint- 
Papoul,  déporté  de  fructidor 260 

Jules  Roussy.  — Souvenirs  d'un  contemporain  de  la 
Révolution  dans  le  Midi  {suite) 58-122-267 

H.  Stein.  —  Revue  des  travaux  concernant  la  Révo- 
lution :  Journaux  et  Recueils  périodiques 233-466 

Chronique  littéraire 235 

***  La  Diplomatie  révolutionnaire 245-356-454 

ANECDOTES  ET  NOTIONS. 80-162-240-324-403-479 


Planch.es. 


1  Louis  XVI,  d'après  Nicollet  (coll.  Gustave  Bord) .  : 3 

2  L'Avenir  de  la  République  (coll.  du  marquis  de  Surgères) 44 

3-4  Les  dix  plaies  de  la  France  révolutionnaire  (coll.  du  marquis  de 

Biencourt) 98 

5  Supplice  de  Foullon  à  la  place  de  Grève  . .' 182 

6  Le  Clergé  constitutionnel 223 

7  Les  Fêtes  républicaines  (coll.  du  marquis  de  Biencourt) 277 

8  Charette 324 

9  Lettre  de  Louis  XVIII  à  Charette,  fac-similé  (coll.  Gustave  Bord)  325 

10  L'Enterrement  des  Jacobins  (coll.  du  marquis  de  Biencourt) 388 

11  Les  Émigrés  en  Allemagne  (coll.  du  marquis  de  Surgères) 405 

12  Paris  gardés  par  le  peuple,  la  nuit  du  12  au  13  juillet  17R9 439 


Nantes.  —  Imp.  Vincent  Forest  et  Emile  Grimaud.  place  du  Commerce,  4. 


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DOCUMENTS  INÉDITS 


Correspondance  dfnn  dépnté  de  la 
noblesse  de  la  Sénécliaxi.ssée  de  ]\£ar- 
seille  '  avec  la  marquise  de  Oréqixy, 
a  Blaincoui^t,  par  Briemie,  Cham- 
pagne (13  mai-8  août  1789). 

Paris,  13  mai  1789. 

Les  États  généraux  ne  débutent  pas  de  manière  à  inspirer  de  la  confiance  ;  il  y 
a  eu  du  train  à  l'occasion  de  la  vérification  des  pouvoirs.  Le  Tiers  État  veut 
qu'ils  soient  vérifiés  par  des  commissaires  des  trois  ordres,  et  jusque  dans  les 
États,  par  opinion,  par  tête.  Ils  ont  envoyé  des  députés  aux  deux  premiers  ordres 
pour  les  engager  à  inviter  des  commissaires  à  la  Chambre  nationale  qui  est,  selon 
eux,  celle  du  Tiers,  qui  ne  regarde  ces  ordres  que  comme  de  leur  évocation  ;  la 
noblesse  ne  le  veut  pas  ;  le  clergé  est  partagé,  mais  il  ne  veut  pas  reconnaître 
la  Chambre  nationale  ;  le  Tiers  tient  bon  et  déclare  qu'il  ne  fera  rien  que  par 
tête  ;  le  ministère  est  pour  lui,  il  est  bien  fort.  Il  y  a  déjà  bien  du  bruit.  M.  de 
Mirabeau  fait  des  siennes;  il  avait  fait  un  journal,  il  a  été  supprimé  aussitôt  par 
arrêté  du  Conseil,  parce  qu'il  s'y  était  permis  des  phrases  vives  contre 
.M.  Necker.  Je  ne  suis  pas  la  dupe;  ce  sont  deux  gueux  qui  se  chamaillent 
tout  haut  et  s'entendent  tout  bas.  On  dit  que  le  Roi  a  signifié  au  comte  de 
Mirabeau  de  ne  parler  qu'à  son  tour,  parce  qu'il  mettait  le  désordre.  Il  avait  dix 
à  douze  mille  abonnés  pour  son  journal,  à  neuf  livres  pour  trois  mois.  Il  n'a 
paru  que  deux  feuilles,  il  n'a  vendu  que  sept  livr&s  dix  sols.  Les  deux  feuilles 
valaient  tout  au  plus  cinq  sols  pièce  ;  il  a  donc  volé  vingt  sols  à  chacun  des 
abonnés  ;  c'est  un  coup  de  filet  de  dix  à  douze  mille  livres. 

Marseille  est  en  rébellion  ouverte,  il  y  a  dix  mille  hommes  sous  les  armes 
avec  des  chefs,  ils  ont  établi  des  batteries  avec  les  canons  des  vaisseaux  mar- 
chands ;  à  la  ville,  il  y  a  des  postes  avancés  pour  arrêter  ce  qui  s'y  passe.  On 
fouille  tous  ceux  qui  arrivent  ou  qui  sortent,  pour  voir  s'il  n'y  a  pas  de  lettre 
d'avis  ;  ils  ont  annoncé  qu'ils  se  porteraient  à  tous  les  excès,  plutôt  que  de 
céder.  Ils  menacent  de  brûler  les  vaisseaux,  de  jeter  tout -le  blé  à  la  mer,  d'ou- 
vrir le  Lazareth  pour  donner  la  peste  ;  ils  ont  fait  une  tentative  pour  s'emparer 
du  fort  de  i\otre-Dame-de-la-Garde  ;  mais  le  commandant  du  fort  Saint-Nicolas, 
qui  en  eut  vent,  y  a  fait  passer  un  détachement  du  Vexin,  qui  en  a  imposé.  Les 

1  Nous  n'avons  pas  encore  pu  établir,  d'une  façon  certaine,  le  nom  du  député  dont  il  est 
ici  question.  La  noblesse  de  Marseille  était  représentée  aux  Etats  généraux  par  le  marquis 
Bruno  de  Cipierre,  chevalier  de  Saint-Louis,  capitaine  d'une  galère  du  Roi,  ancien  maire  de 
Marseille,  et  M.  de  Sinety. 

t.  il  —  Juillet  1883.  1 


2  CORRESPONDANCE   D'UN   CONSTITUANT 

Marseillais  ont  des  recruteurs  dans  la  Provence,  ils  prétendent  avoir  trente  mille 
hommes  prêts  à  marcher,  si  on  attaque  la  ville  à  force  ouverte.  Ils  ne  veulent  ni 
Parlement,  ni  commandant,  ni  troupes,  ni  intendant,  ni  impôts  ;  ils  ont  envoyé 
la  délibération  par  un  courrier  extraordinaire.  M.  Necker  trouve  cela  superbe 
et  l'appelle  de  la  tranquillité  ;  les  gens  de  bon  sens  en  frémissent,  mais  il  ne 
veut  pas  se  démentir  ;  il  faut  que  le  comble  des  excès  nécessite  l'impunité  qu'il 
a  promise.  Les  familles  honnêtes  déguerpissent  de  Marseille.  Plusieurs  ont 
passé  à  Nice,  à  Gênes,  et  l'intérieur  de  la  Provence  était  aussi  en  mouvement, 
mais  les  troupes  qui  arrivent  de  partout  ont  contenu  l'insurrection  qui  allait 
devenir  générale. 

26  mai  1789. 

Mon  projet,  madame,  ma  très  chère  cousine,  avait  été  de  vous  écrire  samedi, 
selon  mon  usage  ;  à  6  heures  du  matin,  je  reçus  avis  de  mes  codéputés  qu'il 
fallait  se  rendre  tout  de  suite  à  Versailles,  à  cause  des  nouvelles  reçues  par  un 
courrier  extraordinaire.  Je  suis  forcé  d'y  retourner  aujourd'hui  et  je  n'ai  pas  le 
temps  de  vous  donner  les  détails.  Je  vous  dirai  seulement  que  le  Parlement  de 
Provence  a  envoyé  des  commissaires  avec  de  fortescescortes  dans  la  Provence, 
qu'il  y  a  même  eu  des  troubles  ;  que  lorsque  M.  de  Caraman  a  eu  assez  de 
troupes  pour  se  présenter  à  Marseille,  il  a  refusé  au  Parlement  de  l'y  escorter, 
sur  le  fondement  que  tout  était  pacifié.  Il  est  vrai  que,  le  16,  les  révoltés  ont 
mis  bas  les  armes;  mais  le  17,  les  femmes,  au  nombre  de  deux  mille,  ont  pris  la 
cocarde,  les  plumets  et  le  sabre,  ont  forcé  les  Consuls  et  le  Gouverneur  de 
donner  ordre  aux  mutins  de  se  réarmer.  L'instant  d'après,  six  mille  hommes  ont 
été  réarmés,  avec  projet  de  repousser  la  force  par  la  force.  Sur  l'avis  reçu  à 
Aix,  M.  de  Caraman  a  fait  ses  dispositions  d'attaque  ;  les  troupes,  au  nombre  de 
six  mille  hommes,  étaient  en  marche  ;  M.  de  Miveau  chargé  d'attaquer  par  la 
porte  de  Rome  et  M.  de  Caraman  par  la  porte  d'Aix.  A  onze  heures  du  soir,  il 
v  a  eu  contre-ordre  ;  on  écrit  qu'il  est  arrivé  des  courriers  qui  l'ont  occasionné. 
Le  lendemain  matin,  les  quatre  chefs  des  révoltés  sont  venus  en  ambassade, 
sous  un  sauf-conduit  militaire,  et  ont  été  reçus  à  l'audience  publique  de  M.  de 
Caraman.  Cette  conduite  a  fait  assembler  le  Parlement,  où  plusieurs  voulaient 
absolument  faire  arrêter  les  quatre  ambassadeurs.  Heureusement  l'avis  de  la 
prudence  a  prévalu  ;  je  dis  heureusement,  parce  que  l'arrestation  eût  fait  un  incendie. 
Vu  les  ordres  de  la  Cour,  le  Parlement  envoya  les  commissaires  au  commandant, 
qui,  lui  parlant  de  se  concilier,  lui  ont  demandé  la  raison  de  sa  conduite  adsurde  ; 
il  a  montré  ses  ordres,  qui  sont  de  pacifier  Marseille  à  tout  prix,  de  promettre 
amnistie,  liberté,  et  surtout  point  d'information  pour  la  découverte  des  coupables. 
La  seule  chose  que  le  Roi  exige  pour  la  forme,  c'est  que  les  cinq  ou  six  chefs 
s'absentent  pour  quelque  temps  de  Marseille. 

Le  Parlement,  outré,  n'a  pas  pu  croire  que  tandis  que  le  Roi,  par  une  décla- 
ration, par  des  ordres  publics,  par  des  lettres  ministérielles,  lui  ordonnait  d'in- 
former et  de  punir,  il  donnât  au  commandant  des  instructions  si  bizarres  et  si 
peu  analogues  à  sa  dignité  et  à  son  autorité;  il  nous  a  sur-le-champ  expédié  un 
courrier  extraordinaire  pour  tirer  cette  affaire  au  clair  et  prier  le  Roi  de  s'ex- 
pliquer, etc.  ;  les  ministres  nous  ont  battu  la  campagne,  l'un  d'eux  a  eu  la  bonne 
foi  d'avouer  les  ordres  montrés  par  M.  de  Caraman,  en  nous  témoignant  sa 


AVEC   LA   MARQUISE    DE   CRBQ1  5  8 

surprise  sur  ce  que  le  secret  de  Sa  Majesté  avait  été  si  mal  gardé.  Ils  paraissent 
avoir  craint  qu'on  incendiât  Je  port,  qu'on  jetât  le  blé  à  la  mer,  qu'on  lâchât  les 
pestiférés  du  Lazareth  ;  la  bonne  raison  est  que  l'on  sait  la  cause  de  l'émeute  à 
Marseille  et  que  l'on  a  craint  d'en  faire  connaître  les  moteurs  que  le  Parlement 
n'aurait  pas  ménagés.  Voilà  pourquoi  M.  Necker  a  fait  mander  ces  ordres  bien- 
veillants, il  a  de  plus  le  projet  de  rendre  le  Parlement  toujours  plus  odieux  à 
Marseille,  en  mêlant  la  conduite  qui  lui  est  prescrite  par  le  Roi  et  par  le 
droit  avec  celle  du  Roi  que  l'on  fait  reculer,'  sous  prétexte  d'user  de  clémence. 

Le  Parlement  observe  dans  son  mémoire  que  le  foyer  de  toute  la  révolte 
est  à  Marseille,  que  c'est  de  là  que  sont  partis  les  émissaires,  qu'il  n'est  pas 
juste  de  punir  les  villes  et  les  villages  dont  tout  le  crime,  en  se  révoltant,,  est 
de  n'avoir  pas  été  assez  forts  pour  dicter  des  lois.  D'un  autre  côté,  le  pardon 
de  Marseille  entraînant  celui  de  toute  la  contrée,  c'est  dire  à  ceux  qui  ont  été 
tranquilles  qu'ils  ne  sont  que  des  sots;  c'est  le  moyen  que,  sans  doute,  M.  Necker 
a  imaginé  pour  exterminer  le  clergé  et  la  noblesse.  En  vérité,  on  ne  sait  que 
croire. 

Je  ne  sais  si  vous  pourrez  me  lire,  on  m'attend  pour  partir...  Mirabeau  perd 
dans  l'Assemblée  ;  ses  actions  baissent  tous  les  jours. 

31  mai  1789. 

Je  vous  écrivis  hier  à  la  hâte,  Madame,  ma  bien  chère  cousine,  j'étais  sur  le 
point  de  me  rendre  à  Versailles,  où  les  affaires  de  Provence  me  font  faire, 
comme  vous  voyez,  de  très  fréquents  voyages  ;  nous  y  fûmes  encore  hier  et 
nous  y  retournons  lundi... 

Voici  les  nouvelles  :  Avant-hier,  les  trois  Ordres  étant  assemblés  en  leurs 
chambres,  le  Roi  leur  fit  porter,  par  le  maître  des  cérémonies,  une  lettre  dans 
laquelle  il  paraît  désirer  que  la  question  préliminaire  soit  incessamment  décidée, 
il  invite  les  commissaires  conciliateurs  à  s'assembler  et  à  travailler  sous  les  yeux 
du  garde  des  sceaux.  Cette  lettre  a  été  bien  diversement  accueillie:  M.  de  .Mirabeau 
et  le  Tiers  ne  voulaient  pas  de  cette  opération.  J'imagine  qu'ils  ont  eu,  comme 
d'autres  Ordres  l'ont  observé,  le  motif  que  les  Etats  généraux  n'ont  point  d'ordre 
à  recevoir  et  ne  peuvent  pas  être  astreints  à  travailler  sous  un  commissaire  du 
Roi,  dont  la  présence  peut  gêner  les  suffrages;  mais  il  paraissait  bien,  à  cinq 
heures  et  demie  du  soir,  lorsque  je  suis  parti  de  Versailles,  que  la  pluralité 
était  de  céder  à  l'invitation  du  Roi  ;  il  y  avait  encore  cent  cinquante  voix  à 
prendre,  et  cela  n'a  dû  finir  que  très  tard.  L'Ordre  du  clergé  a  cédé  sans 
examen,  il  a  autorisé  ses  commissaires  conciliateurs  à  traiter,  discuter  et  même 
consentir  tous  les  objets  qui  seraient  accordés  par  les  deux  autres  Ordres,  sauf 
la  ratification  de  la  Chambre,  de  sorte  que  ces  commissaires  ne  portent  aucune 
opinion  déterminée. 

L'Ordre  de  la  noblesse  a  cru  devoir  référer  à  l'invitation,  faire  tout  de  suite 
un  arrêté-procès,  pour  déclarer  qu'il  ne  se  départait  point  de  la  Constitution  et 
de  l'opinion  par  ordre,  qu'il  pouvait  porter  le  vœu  puisque  le  Roi,  par  sa 
lettre,  le  regardait  comme  légalement  constitué  par  la  vérification  des  pouvoirs 
dans  le  lieu  même  de  l'Ordre,  et  a  délibéré  une  députation  au  Roi,  pour  lui 
faire  part  de  cet  arrêté  et  le  remercier  de  ce  qu'il  avait  reconnu  qu'ils  sont  suffi- 


4  CORRESPONDANCE   D  UN    CONSTITUANT 

samment  constitués.  Cet  arrêté  fut  porté  hier,  à  une  heure  et  demie,  par  vingt 
députés.  Monsieur  de  Montboissier,  doyen  et  président,  portait  la  parole.  Le 
Roi  a  approuvé  formellement  l'arrêté  et  a  répondu  que  son  désir  était  que  les 
commissaires  travaillassent  sous  les  yeux  du  garde  des  sceaux.  Le  Tiers  était 
donc  sans  doute  furieux.  M.  Necker  a  été  fort  agité  dans  le  moment  de  cette 
députation  ;  nous  étions  chez  lui,  il  nous  a  quittés  deux  fois  pour  monter  chez  le 
Roi.  La  délibération  de  la  noblesse  a  passé  à  la  pluralité  de  deux  cent  quatorze 
voix  contre  trente  protestants  et  six  qui  n'ont  pas  voulu  opiner.  Quelqu'un  m'a 
assuré  que  M.  le  comte  de  C.  s'y  distingue  par  son  dévouement  au  Tiers 

Etat.  On  lui  reproche  de  dévalonner.  J'en  suis  bien  étonné.  Je  le  croyais  aux 
bons  principes  :  cela  explique  bien  des  intrigues.  Je  ne  m'attendais  pas  à  le 
voir  ainsi  iSeckoifîé  :  ceux  de  cette  caste  s'attendaient  à  une  grande  scission. 
On  avait  compté  sur  cent  dissidents,  parmi  lesquels  le  projet  était  de  se  rendre 
et  se  réunir  à  la  chambre  du  Tiers,  pour  se  déclarer  la  nation  ;  mais  avec  un  si 
petit  nombre,  je  doute  qu'on  songe  sérieusement  à  faire  naître  ce  désaccord  ; 
l'opinion  par  ordre  en  fait  assez  sans  cela  sur  cette  prétendue  Chambre  natio- 
nale. Je  projette  pour  le  pays  que,  dans  un  mois,  il  n'y  auraplus  d'États  généraux, 
et  que  les  ministres,  après  avoir  préparé  ces  mouvements  par  la  violation  des 
règles,  des  traités,-  des  usages  antiques,  accuseront  les  Français  de  n'avoir  pas 
voulu  de  ces  États  et  d'en  avoir  provoqué  eux-mêmes  la  séparation  ;  c'est  le 
30  mai  que  je  vous  écris  cela. 

Les  nouvelles  de  province  sont  si  extraordinaires  qu'elles  sont  incroyables. 
Je  vous  ai  mandé  que  M.  de  Caraman  a  reçu  en  audience  publique  quatre 
députés  ou  ambassadeurs  des  rebelles  à  Marseille  ;  qu'il  avait  annoncé  qu'il  leur 
rendrait  leur  visite  le  lendemain.  Je  vous  ai  parlé  des  ordres  qu'il  prétend,  peut- 
être  avec  vérité,  avoir  reçus  du  gouvernement,  pour  s'opposer  à  ce  que  le  Parle- 
ment informe,  à  ce  qu'il  aille  à  Marseille,  et  pour  traiter  de  gré  à  gré  avec  ces 
forcenés. 

Voici  le  texte  de  cette  négociation  :  En  arrivant  à  Marseille,  les  quatre 
ambassadeurs  ont  imprimé  le  procès-verbal  de  leur  conversation  avec  M.  de 
Caraman,  c'est  une  pièce  vraiment  curieuse,  ils  s'y  intitulent  députés  de  la 
jeunesse  patriote,  ils  rappellent  les  sept  ou  huit  chefs  d'accusation  dont  M.  de 
Caraman  leur  a  parlé  sans  aigreur,  ils  y  attestent  leur  justification.  M.  de  Cara- 
man leur  a  demandé  s'ils  étaient  fidèles  sujets  du  Roi  ;  ils  ont  répondu  que  les 
Marseillais  ont  toujours  été  fidèles  ;  et  comme  ils  ont  consenti  à  prêter  serment 
de  fidélité,  le  commandant  leur  a  permis  d'établir  leurs  troupes  bourgeoises  sur 
un  pied  stable  et  immuable,  et  d'en  donner  le  commandement  aux  chefs  actuels, 
à  condition  que  les  compagnies  ne  seraient  que  de  deux  cents  hommes,  com- 
posés de  Marseillais  ou  domiciliés,  âgés  de  vingt  ans  et  de  bonnes  mœurs  ;  a 
.-iccordé  qu'ils  porteraient  des  cocardes.  Nous  avons  oublié,  dit-il,  de  parler 
des  grâces  (?)  mais  nous  n'avons  qu'à  les  demander  pour  les  obtenir;  a  promis 
qu'il  ne  viendrait  à  Marseille  ni  commission  du  Parlement,  ni  troupes  ;  qu'il  ne 
rétablirait  aucun  impôt  ;  le  commandant  leur  a  fait  confidence  que  plusieurs 
lettres  lui  ont  annoncé  que,  s'il  paraissait  à  Marseille,  sa  vie  était  en  danger  ; 
qu'il  a  méprisé  cet  avis  :  ils  lui  ont  répliqué  qu'il  avait  grand'raison,  qu'eux- 
mêmes  avaient  tant  de  confiance  en  son  honnêteté,  qu'ils  seraient  venus  sans 


AVEC   LA    MARQUISE  DE   CREQL'Y  5 

sauf-conduit  de  Marseille  à  Aix,  si  leurs  concitoyens  n'avaient  été  effrayés  du 
bruit  affreux  qui  se  répandait  d'Aix  à  Marseille.  M.  de  Caraman  leur  a  répondu 
avec  bonté  :  «  Mais  vous  veniez  chez  moi,  et  s'il  y  avait  eu  du  mouvement,  nous 
aurions  appelé  les  troupes  à  notre  secours.  »  M.  de  Caraman  les  a  chargés  d'un 
pli  pour  le  commandant  du  fort  Saint-Jean.  Celui-ci  leur  a  l'ait  des  reproches  de 
ce  qu'il  y  avait,  des  amas  d'armes  chez  un  nommé  Rebecquy.  Tout  de  suite  on  a 
fait  la  visite,  il  ne  s'y  est  rien  trouvé  ;  leur  relation  finit  par  une  diatribe  contre 
la  députation  du  Parlement.  Le  lendemain,  M.  de  Caraman  a  fait  annoncer  son 
arrivée  à  Marseille  par  une  proclamation,  non  pas  au  nom  du  Roi,  mais  en 
son  nom,  dont  le  but  est  qu'il  ne  va  à  Marseille  que  pour  protéger  les  Marseillais 
fidèles  au  Roi,  pour  rétablir  l'ordre  dans  les  environs  (il  suppose  donc  qu'il 
existe  à  Marseille),  qu'il  ne  vient  point  pour  rétablir  l'imposition  ou  l'établisse- 
ment d'aucun  droit  ;  l'instant  d'après,  une  proclamation  aussi  imprimée  a  été 
affichée  au  nom  des  chefs  de  la  brave  jeunesse,  sous  l'autorisation  des  consuls, 
pour  enjoindre  à  tous  ces  jeunes  gens  d'être,  le  lendemain,  à  6  heures  du  matin, 
à  leur  poste,  pour  recevoir  M.  de  Caraman.  Cela  a  été  ponctuellement  exécuté  ; 
M.  de  Caraman  s'est  mis  en  marche  dans  la  nuit,  avec  quatre  bataillons  et  quatre 
escadrons  de  cavalerie,  pour  arriver  par  la  porte  d'Aix.  M.  de  Miron  avait  eu 
ordre  d'arriver  par  la  porte  de  Rome  avec  deux  bataillons  et  deux  escadrons,  et 
d'attendre  les  ordres  à  un  quart  de  lieue  de  la  ville. 

M.  de  Caraman  est  arrivé  à  dix  heures  du  matin,  il  a  trouvé  à  la  porte  les 
consuls  et  tous  les  chefs  de  la  jeunesse,  les  consuls  sans  aucune  marque  de  leur 
dignité,  qu'apparemment  ils  n'ont  pas  pu  prendre  devant  les  jeunes  gens.  Les  chefs 
de  la  jeunesse  lui  ont  présenté  une  cocarde  dont  il  a  décoré  son  chapeau  avec 
empressement,  dit  la  relation  ;  les  consuls  lui  ont  présenté  les  clefs  de  la  ville, 
qu'il  a  acceptées  et  qu'il  a  mises  en  bandières.  Ils  l'ont  harangué.  L'orateur 
s'étant  trouvé  mal,  son  collègue  a  lu  un  discours  sans  doute  très  pathétique, 
puisque  M.  de  Caraman  en  a  pleuré  ;  il  a  ensuite  embrassé  les  quatre  consuls  ;  il 
est  entré  dans  la  ville  seul  et  sans  troupes,  accompagné  seulement  des  consuls 
et  des  chefs  des  jeunes  gens  qui  bordaient  la  haie,  depuis  la  porte  d'Aix  jusque 
chez  M.  de  Pilles  où  il  s'est  rendu,  n'ayant  d'autres  armes  que  leurs  épées, 
mais  qu'ils  baissaient  à  mesure  que  le  commandant  passait;  il  a  trouvé  un  arc 
de  triomphe  avec  l'inscription  :  Au  libérateur  de  Marseille,  des  acclamations. 
Chez  M.  Pilles,  il  a  écouté  avec  plaisir  les  harangues  d'un  des  chefs  ;  il  a  eu  ce 
jour  trois  ou  quatre  conférences  avec  les  consuls  ou  avec  les  chefs  ;  on  n'en 
connaît  ni  les  motifs  ni  les  résultats.  Il  a  oublié,  à  travers  les  lauriers  qu'on  lui 
présente  et  la  fumée  de  l'encens  qu'on  lui  prodigue,  que  M.  de  Miron  attendait 
ses  ordres.  Ce  général,  après  six  heures  d'expectation,  a  envoyé  un  courrier  ; 
on  proclame  que  la  réponse  était  de  venir  dîner  et  se  reposer  chez  M.  de 
Pilles.  Les  chefs  de  la  jeunesse,  un  détachement  nombreux  et  un  consul 
se  sont  rendus  auprès  de  M.  de  Miron  :  les  jeunes  gens  lui  ont  proposé  la 
cocarde,  il  a  répondu  que  quand  on  porte  la  cocarde  du  Roi,  on  n'en  accepte  pas 
d'autre.  Le  Consul  lui  a  offert  les  clefs  de  la  ville,  il  a  répondu  que  Marseille 
est  au  Roi,  que,  par  conséquent,  les  portes  doivent  toujours  lui  être  ouvertes  ; 
que  si  elles  ne  l'étaient  pas,  il  avait  des  troupes  et  saurait  bien  les  faire 
ouvrir.  Les  jeunes  gens  lui  ont  proposé   une  escorte  pour  l'accompagner  à  Mar- 


(3  CORRESPONDANCE   D'UN   CONSTITUANT 

seille,  il  a  répondu  que,  quand  on  est  à  la  tête  des  troupes  du  Roi,  on  n'a  pas 
besoin  d'autre  escorte;  qu'il  désirait  seulement  que  les  Marseillais  ne  le  missent 
pas  dans  le  cas  de  s'en  servir.  Il  n'a  point  voulu  se  rendre  à  Marseille,  il  est 
resté  à  la  Capelette,  chez  M.  de  Jarente  ;  les  troupes  sont  parties  sans  qu'il  y 
eût  aucun  ordre  pour  les  étaper,  aucun  logement  n'était  marqué.  Arrivées  à  huit 
heures  du  matin,  elles  n'ont  été  logées  que  le  lendemain,  à  trois  heures.  Sans 
l'humanité  des  habitants  du  faubourg,  elles  fussent  mortes  de  faim.  M.  de  Ca- 
raman  avait  annoncé  qu'elles  ne  seraient  là  que  vingt-quatre  heures,  elles  y 
étaient  depuis  trois  jours  quand  on  nous  a  écrit.  Les  officiers  partaient,  parce  qu'ils 
n'ont  rien  porté.  On  dit  qu'ils  partent  avec  le  diable.  M.  de  Caraman  n'a  rien 
résolu,  on  ignore  son  plan,  ou,  pour  mieux  dire,  il  n'en  a  point.  Tl  a  dit  qu'il 
envoyait  un  courrier  extraordinaire,  apparemment  pour  justifier  son  lambinage, 
par  le  prétexte  d'attendre  la  réponse  ;  il  l'a  annoncée  le  20,  nous  avons  des 
lettres  du  22  par  le  courrier  ordinaire  ;  les  ministres  nous  ont  affirmé 
n'avoir  rien  reçu  et  apprendre  de  nous  les  détails  que  je  viens  de  vous  marquer. 
Il  a  été  invité  par  des  citoyens  honnêtes  à  prendre  un  parti  décisif,  il  n'a  tenu 
aucun  compte  de  leur  avis,  et  le  résultat  est  que  l'on  a  mis  à  prix  la  tète  démon 
oncle  de  Mayarquer,  d'un  M.  La  Flèche,  échevin,qui  tient  au  retour  de  l'ordre, 
et  qui  est  échevin  de  M.  Ravelly,  si  connu  par  le  bien  qu'il  fait  ;  le  commerce  de 
Marseille  est  absolument  à  bas,  aucune  place  ne  correspond  plus  avec  cette 
ville,  à  cause  des  désordres.  Tous  les  citoyens  émigrent,  la  ville  n'a  plus  de 
crédit  et  est  à  la  veille  de  faire  banqueroute.  Voici  un  crime  qui  peut  donner 
idée  de  ceux  que  peut  commettre  cette  horde  de  forcenés.  Un  du  parti  rouge 
(c'est  ainsi  qu'on  distingue  la  division)  a  été  chez  une  fille  hupée,  elle  a  été 
obligée  de  traiter  avec  lui  et  de  l'admettre  chez  elle...  il  a  essayé  ensuite  de  l'as- 
sassiner, après  avoir  volé  sa  montre  et  ses  bijoux. 

Voilà  un  crime  d'un  genre  bien  atroce  par  le  moment  que  le  meurtrier  a  choisi 
pour  le  consommer.  Voilà  les  gens  que  le  gouvernement  amnistie...  Au  reste,  la 
jeunesse  fermente  encore  ;  elle  accuse  M.  de  Caraman  d'avoir  manqué  à  son 
traité  en  faisant  venir  des  troupes,  et  elle  a  déjà  notifié  qu'elle  ne  mettrait  les 
armes  bas  que  lorsqu'on  aurait  établi  une  imposition  qui  ne  porte  point  sur  la 
consommation.  Je  ne  sais,  en  vérité,  ce  que  cela  deviendra.  Les  ministres  nous 
ont  paru  fort  étonnés  de  la  conduite  de  M.  de  Caraman,  et  nous  ont  ditfranche- 
ment  qu'elle  est  absolument  contraire  à  leurs  ordres,  qui  étaient  de  se  présenter 
à  Marseille  avec  les  troupes,  d'exiger  sur-le-champ  le  désarmement,  la  sortie 
des  chefs  du  royaume,  et  de  promettre  la  clémence  du  Roi  à  ce  prix.  Voilà  ce 
qu'ils  disent,  en  ajoutant  cependant  que,  vu  les  deux  cents  lieues  de  distance, 
on  ne  peut  pas  donner  des  ordres  si  précis  qu'il  n'y  ait  des  modifications  qu'on 
ne  puisse  autoriser.  M.  Necker  a  fait  beaucoup  d'acclamations  sur  l'irrégularité 
de  cette  conduite  :  après  avoir  défendu  l'ordre  absurde  et  illégal  de  l'amnistie, 
il  nous  a  dit  qu'il  nous  dirait  la  manière  dont  on  l'a  exécuté  ;  il  a  avoué  que  cet 
ordre  était  exactement  de  son  avis,  à  cause  des  malheurs  dont  Marseille  était 
menacé,  et  qu'il  fallait  prévenir  par  l'exercice  de  la  clémence  du  Roi  ;  que  son 
avis  était  étayé  sur  de  bonnes  raisons  ;  que  nous  avions  pour  nous  les 
événements.  Quoi  qu'il  en  soit,  le  Parlement  de  Provence  est  fort  embarrassé  ; 
il  a  raison  de  l'être,  puisque  les  ministres  nous   refusent   toute   explication,  et 


AVEC   LA  MARQUISE   DE    CREQI'Y  ( 

qu'il  est  sûr  que  tout  cela  n'est  qu'une  intrigue  pour  se  ménager  le  prétexte  de 
le  dénier. 

Nous  leur  avons  parlé  trois  heures,  nous  leur  avons  dit  que  nous  voyions 
L'intrigue  et  les  motifs  de  tous  ces  procédés,  que,  puisque  cela  allait  ainsi,  le 
Parlement  n'écouterait  que  la  voix  vigoureuse  de  son  devoir,  qu'il  informerait 
à  Aix  si  on  ne  le  soutient  pas  pour  aller  à  Marseille,  qu'il  décréterait  les  Mira- 
beau, les  Pavoli,  les  Caraman,  s'il  se  présente  des  charges,  puisque  ce  n'est 
que  pour  eux  que  l'on  manque  à  toutes  les  lois.  Nous  leur  avons  cité  l'exemple 
du  chancelier  de  Lamoignon,  dont  nous  avons  eu  lieu  d'exalter  les  vertus, 
quoiqu'ayant  abusé  de  la  place.  Dans  une  affaire  où  il  voulait  faire  pièce 
au  Parlement  de  Provence,  le  Parlement  vint  le  dénoncer  au  Roi  lui-même, 
il  en  obtint  justice,  puisqu'il  fut  défendu  à  ce  chancelier  de  se  mêler  de 
cette  affaire.  Nous  leur  avons  dit  que  nous  avons  à  défendre  l'autorité 
du  Roi  qui  est  horriblement  compromise  et  notre  honneur  qui  est  horrible- 
ment outragé,  que  nous  viendrons  tous  périr  au  pied  du  trône  plutôt  que  de 
nous  relâcher  de  nos  principes,  plutôt  que  de  céder  à  des  amnisties  illégalement 
accordées,  encore  plus  illégalement  exécutées,  qui  compromettent  la  tranquillité 
de  tout  le  royaume;  nous  avons  déclaré  que  nous  voulions  informer  et  condamner, 
mais  que,  en  même  temps,  nous  sollicitions  grâce  et  clémence  pour  la  multitude 
qui  a  été  séduite  par  des  insinuations  d'autant  plus  dangereuses  qu'on  a  osé 
les  revêtir  des  intentions  mêmes  du  Roi  et  que  la  conduite  des  ministres  semble 
favoriser  cette  erreur.  Je  ne  sais  ce  que  cela  va  devenir,  mais  nous  voilà  enga- 
gés dans  une  grande  querelle.  J'ai  eu  une  conversation  particulière  avec 
M.  Necker,  à  raison  d'un  mémoire  abominable  que  quelques-uns  de  mes 
compatriotes  lui  ont  adressé  contre  moi,  et  dont  on  attend  le  résultat  pour  agir. 
Je  lui  ai  déclaré  que  je  ne  voulais  point  connaître  les  auteurs  ni  les  faits  qu'ils 
m'imputent,  que  je  n'étais  point  surpris  qu'on  s'adressât  à  lui  quand  il  s'agissait 
d'insurrection,  que  je  ne  voulais  point  me  venger,  mais  que  je  voulais  mettre 
en  sûreté  mes  propriétés  et  ma  famille ,  que  j'espérais  qu'il  écrirait  de 
manière  que  ni  les  uns  ni  les  autres  ne  fussent  compromis.  Il  a  été  un  peu 
étonné  de  mes  phrases;  j'ai  insisté,  il  n'a  point  nié  l'exislence  du  mémoire  et 
s'est  borné  à  dire  que  des  mémoires  comme  ceux-là  sont  envoyés  à  l'intendant. 

6  juin  1789. 

Les  affaires  des  États  se  brouillent  toujours  plus.  Le  Tiers  avait  délibéré 
de  députer  au  Roi  ;  cette  députation  a  été  refusée.  Ces  Messieurs,  avec  qui  je 
dînais  avant  hier  à  Versailles,  nous  disent  que  l'état  du  dauphin  en  avait  été 
cause  ;  des  gens  se  disant  plus  instruits  avaient  cependant  deux  versions,  les 
uns  veulent  que  le  Roi  ait  refusé  la  députation,  parce  que  le  Tiers  n'est  pas 
constitué,  d'autres  que  le  Tiers  a  refusé,  parce  que  le  garde  des  sceaux  les  avait 
prévenus  qu'il  fallait  parler  à  genoux.  Ce  qui  est  certain,  c'est  qu'ils  avaient 
préparé  un  discours  si  vif  que  M.  le  garde  des  sceaux  l'ayant  improuvé,  le 
doyen  chargé  de  le  prononcer  a  cru  devoir  y  faire  des  corrections  ;  cela  a  déplu 
à  l'Ordre  qui  a  nommé  pour  son  président  M.  Bailli,  l'un  des  quarante  ;  avant- 
hier,  ils  avaient  délibéré  de  députer  au  Roi  d'arriver  à  lui  sans  intermédiaire 
parce  qu'il  ne  peut  pas  et  qu'il   ne  doit  pas  y  en  avoir  entre  la  nation  et  lui. 


8  JOURNAL   D'UN  PRÊTRE   PARISIEN. 

Voilà  un  principe  échappé  du  sérail  de  Turquie.  On  ignore  quel  sera  le  résultat. 
Ils  veulent  forcer  la   porte  de  l'appartement  du  Roi.  Les  conférences    qui   ont 
pour  objet  la  pacification  n'aboutiront  à  rien.  Les  commissaires   ignorants  ou 
de  mauvaise  foi  sont  dans  le  cas  de  s'y  faire  des  reproches  personnels,  qui 
ajouteront,  à  la  vivacité  de  la  querelle  générale,  l'aigreur  des  querelles  particu- 
lières. D'ailleurs,  ayant  dîné  avant-hier  chez  M.  Necker  avec  vingt  députés  du 
Tiers  État  de  Bretagne  des  plus  furieux  (et  certes  je  leur  ai  ouï   dire   les  plus 
insolentes  et  les  plus  barbares  extravagances),  leur  fureur  ne  leur  permit  pas  de 
reconnaître  que  nous  n'étions  pas  de  l'Assemblée  ;  ils  ne  nous  jugèrent  que  par 
notre   costume  qui   était  le  même,  que  le   leur.   Ils    dirent  à  plusieurs  de  nos 
Messieurs  que  ces  conférences  n'étaient  qu'une  foi-me,  parce  qu'ils  ne  relâche- 
raient jamais   d'un  iota  leur  vœu.   On  dit  que  le  Roi  leur  a  fait  dire  que  leurs 
longueurs  l'ennuyaient,  qu'ils  aient  à  se  constituer.  Leur  réponse  que  j'ai  prévue 
dans  le  temps   est   qu'ils   ne   veulent   opiner  que  par  tête,  parce  qu'eux  seuls 
forment  la  nation  avec  le   pouvoir  législatif;  que  la  question  est  jugée  par  cela 
seul  que  l'arrêt  du  conseil  a  augmenté  le  nombre  des  députés  ;  que  le  plus  ou  le 
moins  était  inutile,  si  on  devait  opiner  par  ordre  ;  que  si  le  Roi  veut  les  recon- 
naître comme  nation,  à  l'aide  des  gentilshommes  et  des  ecclésiastiques  dissidents 
qui    viendront    dans   leur    chambre,    ils   délibéreront   de  consolider   la   dette 
nationale,  d'imposer,  pour  l'acquitter  et  combler  le  déficit,  se  chargeant  de  faire 
payer  la  noblesse  et  le  clergé  réfractaires.  Voilà  ce  que  veut  le  Directeur  géné- 
»  rai.  D'un  autre  côté,  ils  disent  tout  hautque  si  la  force  les  obligeait  de  retourner 
dans  les  provinces,   ils  feraient  si  bien  que  le  Roi  ne  recevra  plus  le  solde,  et 
que  la   banqueroute    sera  faite.   C'est   exactement  l'histoire    des  révoltés   rie 
Marseille  qui  sont  parvenus  à  faire  la  loi.  M.  de  Caraman  a  accordé  à  tout  ; 
seulement,  il  a  fait  partir  les  six  chefs  en  leur  donnant  beaucoup  d'argent.  Nous 
tenons  ferme  auprès  du  Ministre,  mais   nous  n'aurons  pas  le  dessus  ;  les  chefs 
de  la  révolte   sont  ici  sous  les  ailes   du  comte  de  Mirabeau,   la  fermentation 
recommence  en  Provence  de  plus  belle,  on  tremble  pour  les  moissons  ;  les  pre- 
miers   du    pays   réclament    fortement   contre  l'amnistie    absurde    accordée  à 
Marseille,  parce  que  si,  comme   M.  Necker  paraît  le   vouloir,  elle  s'étend    sur 
toute  la  province,  tout  sera  absolument   perdu,    c'est    dire   à   ceux  qui  n'ont 
pas  chassé  les  seigneurs,  ne  les  ont  pas  égorgés  et  qui  continuent  à  payer  les 
droits  seigneuriaux  et  ecclésiastiques,  qu'ils  sont  des  sots  et  des  imbéciles  de 
ne  pas  se  révolter.  Ce  ministre  a  juré  la  perte  du  royaume,  il  ne  veut  pas  être 
parjure,  il  ne  le  sera  pas. 

(La  suite  prochainement  J 


Journal    cTixra   prêtre    parisien 

1789-1792  * 

Le  28,  il  visita  Louvain,  où  «  l'on  ne  voit    que   prêtres,  moines  et  étu- 
diants. »  Au  milieu  de  ses  observations  sur  les  collèges,  les  monuments 

i  Voir  la  livraison  de  mars  1883.  Documents   inédits. 


1789-1792  0 

les  tableaux,  les  horloges,  il  a  soin  de  noter  les  guérites  des  sentinelles, 
«  peintes,  lors  de  la  Révolution,  aux  couleurs  nationales,  repeintes  en 
détrempe,  a  l'arrivée  des  Autrichiens,  et  redevenues  nationales,  il  cause 
des  pluies  continuelles.  » 

«  Cette  ville,  fermée  de  8  portes,  a  une  enceinte  de  fossés  à  demi  comblés 
et  de  murs  à  demi  ruinés  d'au  moins  2  lieues  de  brabant  de  circuit.  11  est 
impossible  de  se  défendre  d'un  sentiment  de  peine  et  de  tristesse  en  en 
parcourant  les  remparts.  Les  murailles  sont,  en  plusieurs  endroits,  éloignées 
des  maisons  d'un  quart  de  lieue.  Le  premier  coup  d'ceil  ne  permet  de 
douter  que  cette  ville  n'ait  été  très  habitée;  aujourd'hui,  elle  se  perd  dans 
son  enceinte  :  les  édifices,  les  clochers  paraissent  comme  des  vues  d'optique 
qui  sortent  du  milieu  de  plaines,  de  bois,  d'étangs,  de  prairies,  de  brous- 
sailles, au  travers  desquelles  on  trouve  à  peine  un  sentier,  quoiqu'on  ren- 
contre souvent  la  trace  d'anciennes  allées  et  de  promenades  où  la  nature, 
d'abord  maîtrisée  par  l'art,  a  repris  tous  ses  droits. De  temps  en  temps,  on 
trouve  dans  ce  désert  une  abbaye,  un  pont  ruiné,  une  ferme,  une  cabane. 
Toute  cette  enceinte  étoit  cependant  autrefois  garnie  de  bâtiments,  la 
population  de  cette  ville  était  immense,  le  commerce  florissant,  les  manu- 
factures en  activité  occupoient  tant  de  monde  qu'aux  heures  de  repas 
une  cloche  avertissoit  les  parents  de  faire  rentrer  leurs  enfants,  de 
crainte  qu'ils  ne  courussent  le  risque  d'être  blessés  sous  les  pas  de  cette 
multitude  d'ouvriers  courant  çâ  et  là.  Qui  a  donc  fait  de  cette  ville  une 
solitude?  Tout  son  commerce  est  passé  à  Leyde.  En  vérité,  ce  spectacle 
est  bien  capable  de  faire  passer  le  goût  des  révolutions. 

«  Du  côté  du  canal,  la  ville  semble  avoir  fait  un  effort  pour  se  traîner 
jusqu'à  la  porte  d'Eau,  au  delà  de  laquelle  est  une  promenade  assez  sem- 
blable à  l'allée  verte  de  Bruxelles. 

«  Quitté  Louvain,  le  1er  mars,  à  sept  heures  après-midi,  avoir  bu  du 
pitreman,  la  meilleure  bière  de  Flandre,  dit-on  (j'ai  pensé  en  vomir),  puis 
un  bon  bouillon  clans  lequel  on  avait  coupé  des  tranches  de  citron.  C'est 
bon,  très  bon.  » 

Il  visite  Malines,  dont  les  maisons  sont  encore  peintes  à  l'extérieur  ; 
«<  restes  de  la  dernière  fête  séculaire,  célébrée  à  l'occasion  de  l'Invention 
des  reliques  de  saint  Rombeau,  patron  de  la  ville;  »  Anvers,  où  un  Hongrois 
les  menace  parce  qu'ils  veulent  entrer  dans  la  citadelle  ;  Gand,  à  la  porte 
duquel  l'on  enleva  à  son  compagnon  les  armes  qu'il  portait  pour  se 
défendre  ;  Bruges,  où  les  fêtes  du  carnaval  sont  interdites,  ainsi,  du 
reste,  que  par  toutes  les  Flandres.  C'est  un  des  bienfaits  de  la  dernière 
Révolution.  Malgré  la  défense,  «  le  peuple,  en  très  grand  nombre,  courait 
çà  et  là,  riant,  criant  et  cherchant  à  se  faire  rire  encore  davantage  ; 
douze  hommes  en  habit  noir  et  collier  de  fer-blanc  faisaient  la  police. 
J'étais  au  beau  milieu  de  la  place,  quand  j'entendis,  derrière  moi,  quatre 
à  cinq  coups  de  fusils  que  les  soldats  tiraient  pour  dissiper  cette  foule  qui 
prit  incontinent  la  fuite.  Alors,  les  soldats  plantèrent  piquet  au  milieu  de 
la  place  et  s'emparèrent  des  avenues  ;  les  soldats  autrichiens  n'entendent 
ou  peut-être  n'écoutent  rien*  ;  s'ils  n'ont  pas  l'éloquence  de  la  parole,  ils 


10  JOURNAL   D'UN   PRETRE   PARISIEN. 

ont  celle  du  geste,  et  mon  camarade  peut  vous  dire  qu'elle  est  véhémente.  »> 

Le  mercredi  des  cendres,  il  va  entendre  la  messe  à  l'église  Saint- 
Jacques,  et  recevoir  les  cendres.  «  On  m'y  appliqua  une  croix  sur  le  front 
avec  un  moule  de  bois  trempé  dans  la  cendre  délayée.  Toute  la  journée, 
je  n'ai  vu  que  des  gens  marqués  de  cette  croix.  »  Il  est  émerveillé  de  la 
richesse  de  cette  partie  de  la  Flandre,  de  la  fécondité  de  la  terre,  du  bien- 
être  des  habitants,  du  voyage  à  travers  les  canaux.  C'est  en  venant  de 
Gand  à  Bruges  qu'il  a  fait  le  mardi-gras  avec  ses  compagnons  de  route. 
On  a  dîné  à  11  heures,  avec  soupe  au  riz,  bouilli,  fricassée  de  veau,  riz 
de  veau,  choux,  pour  1er  service  ;  au  2e,  veau  rôti,  poulets  gras,  fromage 
de  veau,  tourtes  .aux  confitures,  huîtres  ;  au  3e,  fromage,  pommes,  beurre, 
petites  pâtisseries,  et  «  notre  dîner,  et  nos  dix  lieues  de  chemin  nous  ont 
coûté,  chacun,  trois  francs  de  France.  » 

Il  visite  Ostende  et  constate  le  changement  que  l'influence  de  Joseph  II 
et  la  Révolution  apportent  dans  les  idées  religieuses.  «  Aujourd'hui,  c'est 
indifférence  et  presque  mépris  de  toute  espèce  de  religion.  » 

Il  rentre  en  France  par  Newport,  Furnes,  et  arrive  à  Dunkerque. 
c<  Descendu  à  Y  Homme   Sauvage,  bonne  auberge,  bonne   table  d'hôte.  » 

Employé  l'après-midi  â  parcourir  la  ville,  les  bassins  et  le  port.  La  ville 
est  une  des  plus  vivantes  que  nous  ayons  encore  vues  ;  les  jetées  du  port 
avancent  fort  avant  dans  la  mer  ;  l'entrée  est  défendue  par  le  fort  Risban 
que  nous  avons  visité,  ce  fort  est  dans  un  fort  pauvre  état,  presque  aussi 
mal  dans  ses  affaires  qu'un  vaisseau  qui  était  venu  s'engraver  dans  son 
voisinage  et  qu'on  a  ouvert  avec  des  haches  et  des  scies.  Nous  avons 
assisté  à  une  partie  de  cette  lugubre  cérémonie.  De  l'autre  côté  du  port,  à 
un  quart  de  lieue,  plusieurs  maisons  de  pêcheurs  saupoudrées  et  souvent 
toutes  couvertes  des  sables  qu'il  plaît  au  vent  et  à  la  mer  d'y  envoyer. 
Fréquentes  promenades  sur  les  bords  de  la  mer,  hameçons  tendus,  pêches 
de  crevettes  par  les  femmes  ;  promené  dans  le  port  même,  à  plus  de  cent 
pieds  de  la  jetée.  Grand'messe  entendue,  le  1er  dimanche  de  Carême,  à  la 
seule  paroisse  de  la  ville,  Saint-Éloi.  Messe  en  musique,  aucun  ecclé- 
siastique dans  le  chœur,  les  musiciens  à  l'orgue  ;  au  bas  de  l'autel,  deux 
chandeliers  de  cuivre  de  12  pieds  de  haut.  Cette  église  a  été  endommagée 
par  le  feu,  elle  y  a  perdu  sa  communication  avec  la  tour  qui  a  200  pieds 
de  haut,  domine  la  ville  et  se  termine  en  plate-forme.  Nous  y  avons 
monté,  et  de  là,  nous  avons  entendu  le  carillon,  qui  ne  vaut  pas  qu'on  en 
parle.  Vu,  sur  l'esplanade,  le  régiment  Colonel-général  sous  les  armes;  il  a 
changé  son  nom  pour  celui  de  1er  régiment  d'infanterie.  Lundi,  le  Vien- 
nois a  changé  son  nom  en  celui  de  22e  régiment.  Plusieurs  places  en  cette 
ville,  beau  bassin,  belle  genevrerie  royale  ;  pas  d'autre  eau  que  l'eau  des 
citernes.  Parti  de  Dunkerque,  le  15,  à  huit  heures  du  matin,  après  avoir 
manqué  une  belle  occasion  d'aller  à  Londres.  Une  voiture  de  renvoi  nous 
a  conduits  â  Calais.  Le  chemin  est  pavé  pendant  une  demi-lieue,  puis  des 
sables,  des  mares,  des  marais  et  des  ravines.  Aucune  trace  de  route. 
Passé  par  Gravelines,  petite  ville  située  dans  un  marais,  sur  l'Aa.  Une 
demi-heure  eût  suffi  pour  parcourir  en  tous  sens  cette  solitude,  on  ne  peut 


J 789-1 792  11 

mieux  fortifiée  et  gardée  par  un  régiment.  L'église  Saint-Vilbrod  assez 
lui  le,  son  clocher  en  pierre  blanche,  dans  la  nef,  le  tombeau  de  M.  du 
Metz,  à  qui  un  boulet  de  canon  avait  emporté  le  nez,  avec  cette 
épitaphe  : 

«  Sisfe,  viator  .•  et  imaginent  Claudii  Dumetz,  hujus  urbis,  arcis- 
que  prefecti,  respice  et  intuerc.  Quod  cernis  in  vultu  ?  Vulnits 
inhonestum?  Imo  honestum  et  gloriosum.  Ictus  tormenti  bellici,  in 
obsidione  Sancti  Yenantii,  anno  1657,  sic  illum    décor  avit. 

Remonté  en  voiture,  à  midi  ;  le  chemin  défoncé  :  arrivé  à  Calais,  à 
trois  heures  et  demie  ;  descendu  au  Grand-Cerf. 

Cette  petite  ville  est  fortifiée  de  bastions  bien  revêtus,  couverts  de 
demi-lunes,  et  de  larges  fossés  qu'on  peut  remplir  à  volonté  d'eau  douce 
et  d'eau  de  mer.  En  dedans  des  fortifications  est  une  promenade  abritée 
de  la  mer  par  le  rempart,  et  bien  plantée.  J'en  ai  fait  le  tour  en  une 
demi-heure.  La  citadelle  est  grande,  sa  situation  est  si  heureuse  qu'elle 
commande  non  seulement  la  ville  et  le  port,  mais  encore  tous  les  environs. 

Au  milieu  de  la  cour,  un  buste  en  bronze  du  cardinal  de  Richelieu.  Il 
n'y  a  dans  ce  port  que  de  petits  bâtiments.  La  jetée,  en  maçonnerie  et 
charpente,  a  près  d'un  quart  de  lieue.  Vers  le  bout  de  la  jetée,  sur  la 
gauche,  un  fort  en  charpente.  Cette  ville  a  une  jolie  place,  la  tour  de 
l'Hôtel  de  ville  gothiquement  décorée  est  surmontée  d'un  dôme  en  forme 
de  lanterne  et  d'une  couronne,  le  tout  en  pierre  blanche.  L"église,  dédiée 
à  Notre-Dame,  est  assez  claire,  pleine  de  tableaux  qui  ne  valent  rien.  Eau 
de  pluie  pour  boisson  ;  promenade  sur  la  jetée  et  sur  le  bord  de  la  mer  ; 
vu  venir  le  paquebot.  La  marée  était  trop  basse,  il  n'a  pu  entrer.  On  lui 
a  député  deux  bateaux  pour  en  recueillir  les  passagers  ;  tandis  que  20  à 
30  hommes  se  déchaussaient  sur  le  bord  de  l'eau  pour  aller  au-devant 
d'eux.  Un  moment  après,  ils  nous  ont  offert  le  spectacle  le  plus  original, 
on  peut  même  dire  le  plus  grotesque;  vous  eussiez  vu  mes  malotrus, 
demi-nus,  revenir  deux  à  deux  à  travers  les  flots,  chargés  les  uns  d'un 
homme,  les  autres  d'une  femme,  dont  ils  tenaient  une  cuisse  dans  leurs 
bras,  tandis  que  les  portés  saisissaient  les  porteurs  au  collet  ou  à  la  cri- 
nière. L'équipage  a  ainsi  débarqué  en  détail,  et  pendant  ce  temps-là,  notre 
dîner  refroidissait.  Partis  de  Calais,  le  16,  à  trois  heures  du  matin,  par  la 
diligence  de  Boulogne,  où  nous  sommes  descendus,  à  sept  heures,  au  Mor- 
tier-d'Or,  bonne  auberge. 

Cette  ville  est  partagée  en  haute  et  basse.  La  première,  bien  peuplée, 
bien  bâtie,  est  fortifiée  par  fort  autant  que  par  la  nature,  et  sert  de  cita- 
delle à  la  basse  ville  qu'elle  domine.  Les  remparts  qui  la  ceignent  sont 
plantés  d'arbres  et  forment  une  magnifique  promenade,  à  laquelle  une 
grande  étendue  de  mer  et  les  côtes  d'Angleterre  servent  de  point  de  vue. 
J'y  ai  vu  le  coucher  du  soleil.  La  cathédrale  la  plus  laide  que  j'aie  encore 
vue.  Les  tableaux  méritent  d'y  être  vus  .-  un  saint  Pierre,  de  Jouvenet  ; 
un  saint  François,  une  sainte  Thérèse,  une  sainte  -Godelenne  donnant 
du  pain  aux  pauvres.  Cette  église  m'intéressait  vivement,  à  cause  du 
pasteur  qui  la  gouvernait,  M.  Asseline.  Je  ne  savais  pas  qu'elle  dût  m'inté- 


12  JOURNAL   D'UN  PRÊTRE   PARISIEN. 

resser  sous  un  autre  rapport  :  rencontre  en  icelle  de  l'abbé  Rattier,  qui 
m'a  appris  que  Tribou  en  était  chanoine. Visite  àTribou,dans  la  sacristie  : 
sa  manière  de  me  regarder,  sa  surprise.  C'était,  autrefois,  un  aimable 
original,  les  affaires  actuelles  lui  ont  un  peu  fait  perdre  sa  gaieté, 
mais  rien  de  son  amabilité.  Passé  presque  tout  notre  temps  à  nous  rap- 
peler notre  séminaire.  Promenade  avec  lui  dans  la  basse  ville,  sur  le  port, 
et  au  bord  de  la  mer,  qui  a  roulé  à  mes  pieds,  avec  un  de  ses  flots,  un 
rouget  gros  comme  une  moyenne  carpe.  Visite  à  Braure.  Dans  l'église  des 
Annonciades,  sous  l'autel,  un  squelette  vêtu  d'une  robe  d'étoffe  d'or.  Cette 
basse  ville  est  très  peuplée.  Il  paraît,  par  de  gros  anneaux  trouvés  dans 
la  cave  du  grand  séminaire,  situé  à  la  moitié  de  la  côte  rapide  que  forme 
cette  basse  ville,  que  la  mer  s'en  est  bien  éloignée.  Le  port  n'offre  rien  de 
remarquable  :  son  entrée  et  sa  sortie  sont  difficiles. 

Cette  année-ci  a  été  funeste  aux  navires,  il  en  a  péri  aux  ports  de  France, 
plus  de  deux  cents  en  deux  mois.  Etablissement  de  bains  de  mer. 

Le  18,  à  onze  heures  du  matin,  parti  de  Boulogne,  pour  retourner  à 
Calais.  A  deux  lieues  de  Boulogne,  cimetière  du  village  de  Wimille,  sur  le 
mur  duquel  tombeau  de  MM.  Pilàtre  desRoziers  et  de  Pierre-Ange  Romain 
qui  sont  tombés  près  de  là,  de  4,000  pieds  de  haut. 

Sur  leurs  tombes  ces  trois  inscriptions  : 


I 

Ardent  ami  des  arts  et  de  la  vérité, 
Au  printemps  de  ses  jours,  par  un  noble  courage 
Le  premier,  dans  les  airs,  il  s'ouvrit  un  passage, 
Et  périt  au  chemin  de  l'immortalité. 

II 

Le  matin,  dans  les  airs,  comblés  de  gloire  ; 
Le  soir,  ne  reste  d'eux  que  la  mémoire. 
Montrant  de  l'homme  au  même  instant 
Et  la  grandeur  et  le  néant. 

III 
L'estime,  la  douleur  et  l'amitié  leur  ont  élevé  ce  monument  en  1786. 


Trois  lieues  plus  loin, la  montagne  la  plus  élevée  de  la  province,  do 
on  découvre  quatre  États:  la  France,  l'Angleterre,  l'Empire  et  la  Hollande. 
Un  peu  plus  loin  nous  avons  découvert  les  côtes  d'Angleterre  et  le  château 
de  Douvres.  Rentré  à  Calais,  à  trois  heures,  et  le  lendemain,  19,  six  heures 
du  matin,  parti  pour  Saint-Omer.  A  deux  heures  et  demie  de  Calais,  pont  à 
quatre  faces,  qu'on  appelle  le  Pont- sans-Pareil.  Le  canal  de  Calais,  ceux 
d'Ardres,  de  Saint-Omer,  de  Mark  s'y  réunissent.  Quatre  routes  passent 
parallèlement  dessus.  Traversé  la  petite  ville  d'Ardres. 


1789-1792  13 

Arrivé  à  midi  à  Saint-Omer,  descendu  à  L'auberge  de  ïHùlel-de-ViUc. 
Cette  ville  bien  fortifiée  est  bien  bâtie,  bien  percée.  Les  remparts  sont 
plantés  d'arbres;  l'ait  le  tour  en  une  heure  et  demie.  La  prison  militaire 
est  sur  une  éminence.  La  cathédrale  est  belle  et  bien  claire  :  en  entrant, 
on  trouve  un  vestibule  formé  par  les  supports  d'un  beau  buffet  d'orgue  ; 
à  droite,  une  masse  informe  de  pierre  représentant  Jésus-Christ  ;  à 
gauche,  entre  le  deuxième  et  le  troisième  pilier  de  la  nef,  le  tombeau  de 
saint  Orner,  long  de  11  pieds,  élevé  de  terre  de  3  pieds  et  demi.  L'autel 
principal  est  situé  au  milieu  de  la  croisée.  Sur  cet  autel,  une  table  avec  ses 
pieds  supportant  un  grand  reliquaire,  qui  occupe  presque  toute  la  lon- 
gueur de  l'autel.  Au  dessus,  une  croix,  et  aux  deux  côtés  du  reliquaire, 
un  chandelier  à  trois  branches.  Tous  ces  objets  en  argent  massif  et  on  ne 
peut  plus  délicatement  travaillés.  Le  sanctuaire  avance  jusqu'au  deuxième 
pilier  de  la  nef;  il  est  entouré  d'une  belle  grille. 

Au-dessus  du  tambour  gauche,  une  horloge,  dont  le  cadran  marque  les 
mois,  les  jours,  les  heures,  au  nombre  de  24,  les  signes  du  Zodiaque  et  les 
phases  de  la  lune. 

Dans  la  paroisse  Saint-Denis,  en  entrant,  à  gauche,  un  tableau,  donné 
par  un  curé.  Il  représente  Jésus-Christ  en  Croix  :  le  sang  coule  de  son 
côté  et  tombe  dans  un  vase,  d'où  il  s'écoule  dans  six  autres  que  tiennent 
les  différents  ministres  des  Sacrements,  vêtus  comme  ils  doivent  être 
pour  les  administrer.  Au  bas  de  chaque  vase,  un  tableau  particulier  qui 
représente  l'administration  des  sept  Sacrements.  Ce  tableau  ancien  n'est 
pas  sans  mérite. 

Parti  de  Saint-Omer,  dimanche  20,  second  dimanche  de  carême,  à  cinq 
heures  et  demie,  pour  Tournay.  Sur  la  route,  Cassel,  petite  ville  perchée 
sur  une  haute  montagne,  qui  fournit  une  des  vues  les  plus  étendues  de 
l'Univers  :  on  voit  de  là  32  villes  et  un  long  espace  de  mer.  Temps 
brumeux  ;  messe  entendue  aux  Récollets.  Le  tableau  de  l'autel  offre  un 
saint  Ignace  consolant  un  moribond.  Celui  de  la  chapelle,  à  droite,  saint 
François,  à  genoux,  tient  dans  ses  bras  l'enfant  Jésus  qui  le  caresse, 
tandis  que  la  sainte  Vierge,  assise  sur  un  nuage,  lui  sourit,  et  qu'un 
ange  le  couronne. 

Bailleul,  autre  ville  à  mi-côte,  assez  jolie  ;  belle  place.  Armentières, 
autre  jolie  petite  ville.  Descendu  à  Lille,  où  j'ai  couché  à  Y  Hôtel-de- 
Bourbon,  sur  la  place.  Reparti  lundi,  sept  heures,  pour  Tournay,  par  la 
diligence,  pour  55  sols.  A  Baizieu,  dernier  village  de  France. 

Il  revoit  Tournay,  Bruxelles,  Anvers,  il  revient  à  Lille,  après  avoir  été 
fouillé  trois  fois,  à  Marquain,  pour  l'Empereur;  à  Baizieu,  pour  la  France  ; 
à  Lille,  pour  la  ville.  Il  y  descend  à  Y  Eu  tel-de-Bourbon ,  sur  la  place,  et 
déclare  que  les  gens  qui  tiennent  cet  hôtel  sont  des  gens  honnêtes  et 
d'honnêtes  gens. 

Lille  est  une  belle  ville,  sur  le  Deule,  et  une  des  plus  fortes  places  du 
royaume.  C'est  la  capitale  de  la  Flandre  française,  elle  est  percée  de  sept 
portes,  et  du  côté  de  la  France  est  la  plus  belle  porte  des  places  de  guerre 
du  royaume  :  la  Porte  des  Malades. 


14  JOURNAL    D*UN   PRÊTRE    PARISIEN. 

Vu,  le  30,  la  collégiale  de  Saint-Pierre  -•  belle  croisée,  toute  revêtue  en 
marbre  et  aux  deux  bouts  deux  cbapelles  ;  clans  celle  à  gauche,  le  tombeau 
de  Beaudouin  V,  comte  de  Flandres.  (Test  un  énorme  tombeau  élevé  de 
terre  de  quatre  pieds,  trois  figures  sont  couchées  dessus  et  sa  progéniture 
est  tout  à  l'entour.  Les  deux  piliers  qui  soutiennent  la  voûte  sont  d'une 
seule  pièce  de  grès,  de  dix-neuf  pieds  de  haut.  Dans  cette  ville,  un  homme 
en  sentinelle,  sur  la  tour  de  Saint-Etienne,  sonne  de  la  trompette,  le  jour, 
toutes  les  demi-heures,  et  la  nuit,  tous  les  quarts  d'heure. 

Le  31,  à  sept  heures  du  matin,  partis  à  cheval  pour  Douai.  Déjeûné  à 
Pont-à-Marque.  M.  Guérin  a  pris  la  mare  pour  un  abreuvoir  bien  clair  et 
s'y  est  baigné.  Laissé,  sur  la  droite,  à  une  portée  de  canon  de  Douai,  le 
fort  de  Scarpe  entouré  d'arbres.  C'est  un  pentagone  régulier  qui  défend  la 
ville  du  côté  du  Nord,  et  qui  est  entouré  d'un  fossé  plein  d'eau,  dans 
lequel  il  y  a  trois  demi-lunes.  Arrivé  à  Douai  à  onze  heures,  descendu  et 
dîné  à  Y  Hôtel-de-Bourbon,  sur  la  place,  près  d'un  réverbère,  en  face 
d'un  autre  qui  ont  été  les  instruments  de  la  rage  du  peuple,  il  y  a  aujour- 
d'hui quinze  jours.  Douai  est  une  grande  et  forte  ville  ;  dans  la  collégiale 
de  Saint-Amé,  autel  à  la  romaine,  en  argent.  Deux  châsses  sous  l'autel,  une 
Vierge  dessus,  et  au-dessus  de  cette  Vierge,  une  gloire  surmontée  d'un 
crucifix.  Aux  deux  côtés,  sur  deux  socles,  les  bustes  des  deux  patrons  de 
cette  église,  en  argent  ;  pour  pupitre,  un  Moïse  ;  au-dessus  de  l'autel  de 
la  Vierge,  derrière  le  chœur,  cette  inscription  .-  «  Dame  de  paix,  pour 
tout  bonheur,  paix  demandons  par  ta  faveur.  »  Arsenal  immense  ; 
grand  chantier  plein  d'affûts  de  tous  les  genres.  C'est  ici  une  des  pins 
belles  fonderies  de  France,  nous  y  avons  vu  deux  pièces  encore  enterrées 
dans  leur  moule,  une  hors  du  moule  et  une  autre  de  dessus  laquelle  on 
lavait  la  terre  que  le  feu  y  avait  calcinée. 

J'ai  vu  qu'on  fond  les  canons  de  six  pièces  plus  longs  qu'il  ne  faut,  afin 
que  le  poids  excédant  pèse  sur  la  masse  et  la  condense.  On  les  scie  ensuite 
à  leur  longueur  avec  une  grosse  scie  menée  par  quatre  hommes.  Dans  un 
autre  atelier,  vu  tourner  et  forer  les  canons  ;  ils  sont  posés  d'un  bout 
sur  une  gorge  d'acier,  et  du  côté  de  la  culasse,  sur  une  boîte  de  fer  tenue 
dans  une  lanterne  que  fait  tourner  une  roue  dentée  mue  par  trois  che- 
vaux. Le  foret,  qui  est  fort  long,  repose  de  deux  pieds  en  deux  pieds 
sur  deux  pièces  de  bois  dans  sa  longueur.  Il  est  mobile,  un  homme  le  fait 
avancer,  par  le  moyen  d'un  cric,  à  mesure  que  le  canon  se  perce. 

Vu  enfin  le  troisième  atelier  où  on  inscrit  leur  nom,  on  a  supprimé 
Yultima  ratio  regum  et  on  y  a  substitué  le  nom  de  la  convainquante, 
la  chatte,  l'aboyeuse.  Promené  sur  les  remparts  ;  repris  à  quatre  heures 
et  demie,  la  route  de  Lille,  où  nous  sommes  arrivés  à  sept  heures,  avec 
nos  chevaux  bien  suants  et  d'excellent  bœuf  à  la  mode. 

Le2avrill792,  il  va  visiter  Ypres,  revient  à  Lille  le  quatre,  pour  assister 
aux  fêtes,  par  lesquelles  on  célébra  le  rétablissement  de  la  santé  de 
Louis XVI.  Grande  illumination,  «  transparent  sur  la  place,  avec  cette 
inscription  :  «  Vive  Primat  et  nos  Curés  citoyens  !  » 

Il  repart  pour  Paris  ;  «  à  mesure  que  je  m'en  approchois,  mon  cœur  se 


1789-179?  lfc 

serroit.  J'étois  bien  éloigné  d'éprouver  ce  sentiment  de  plaisir  que  fait 
naître  l'idée  de  revoir  sa  patrie. 

Traversé  Glermont.  Les  murailles  de  cette  ville,  jadis  fortifiée,  tombent 
en  ruines  ;  du  château  qui  est  placé  sur  le  sommet  de  la  montagne,  on  jouit 
d'une  belle  vue,  à  plus  de  sept  ou  huit  lieues  à  la  ronde.  Vu  le  parc  de 
Fitz-James.  Arrêté  aux  Ursulines  pour  y  voir  ma  nièce  ;  traversé  la  forêt, 
le  parc  et  le  village  de  Chantilly.  Ces  jardins  ont  déjà  bien  souffert  de 
l'absence  du  prince  de  Condé.  Visite  à  M.  Millot;  passé  par  Ecouen.  Enfin, 
arrivé  à  Paris,  à  neuf  heures  du  soir. 

Je  trouvai  les  églises  catholiques  fermées.  J'étais  dans  un  grand 
embarras,  quand  Mme  de  Radepont  m'offrit  son  salon  pour  y  dire  la  messe. 
La  chapelle  du  Roi  étant  alors  la  seule  ouverte,  nous  ne  pouvions  y  aller 
aussi  souvent  que  nous  l'aurions  voulu,  de  crainte  de  compromettre  quel- 
qu'un. Je  fus  obligé  de  confesser  dans  les  maisons  toute  la  semaine  sainte. 
Je  dis  la  messe  chez  Mme  de  Radepont,  observant  de  changer  de  route,  et 
toujours  à  la  veille  d'être  mis  àla  lanterne  si  l'on  m'eût  surpris.  La  vigilance 
des  espions  fut  trompée,  je  fis  faire  des  Pâques  à  six  ou  huit  personnes. 
Chenaux  les  vint  faire  à  ma  chapelle,  à  Gentilly.  Pâques  tombait  cette 
année  le  24  d'avril.  Le  20  mai,  n'ayant  plus  rien  à  faire  qu'à  être  témoin 
des  profanations  les  plus  abominables  que  la  nation  se  permettait  dans  les 
églises  et  de  ses  persécutions  les  plus  barbares  et  les  plus  indécentes 
contre  les  femmes,  et  surtout  contre  ces  respectables  filles,  dont  la  religion, 
le  zèle  et  la  charité  sont  universellement  admirés,  je  repartis  pour 
Tournay. 

a  Bruxelles,  où  il  se  trouve,  le  27  juin  1791,  il  rencontre  Mme  de  Choi- 
seul-d'Aillecourt,  Mme  de  Villeroi.  Il  assiste,  le  30  juin,  à  l'inauguration 
de  la  statue  Léopold.  Le  17  juillet,  fête  du  Saint-Sacrement  des  Miracles. 
Procession  solennelle,  dont  la  description  est  curieuse.  Il  continue  de  par- 
courir les  Pays-Bas. 

14  octobre  1791. 

Rentré  à  Bruxelles  le  14  octobre  au  soir,  et  le  jeudi  27,  je  l'ai  quitté, 
avec  ma  fauvette,  à  six  heures  du  matin,  pour  retourner  à  Paris.  Arrivé  à 
huit  heures  du  soir  à  Tournay.  Soupe  chez  M.  de  Valanglard,  à  qui  j'ai 
laissé  ma  pendule. 

Le  28  octobre. 

Parti  le  28,  à  sept  heures  du  matin,  pour  Lille,  où  je  suis  arrivé  à  onze 
heures,  la  diligence  de  Paris  allait  partir.  Nous  nous  y  sommes  logés,  ma 
fauvette  et  moi,  après  avoir  dîné  au  faubourg.  Soupe  et  couché  à  Cambrai, 
à  la  poste,  chez  un  aubergiste,  à  qui  j'ai  donné  un  assignat  de  50  fr.  pour 
se  payer  de  18  fr.  Il  l'a  refusé  en  me  disant  qu'il  aimait  mieux  nous  donner 
notre  souper  et  coucher  gratis,  néanmoins,  il  s'y  est  déterminé,  à  quatre 
heures  du  matin,  voyant  que  nous  partions  sans  pouvoir  revenir  de  sa  géné- 
rosité. Diné  à  Péronne.  Visite,  à  Roye,  à  une  religieuse  de  mes.  amies. 
Soupe  à  Gournay  et  arrivé  à  Paris  à  onze  heures  moins  un  quart  du  soir,  le 
samedi  29  octobre  1791. 

Nous  étions  à  la  veille  de  la  Toussaint,  je  trouvai  les  églises  catholiques 


16  LETTRES  INÉDITES   DE   RESTIF-LABRETONE 

rouvertes  ;  on  avait  renoncé,  pour  un  temps,  aux  vexations  et  aux  atro- 
cités ouvertes.  Je  dis  la  messe  alternativement  à  1" Oratoire  et  au  Châ- 
teau ;  je  confessai  à  l'Oratoire  et  dans  les  maisons,  toujours  inquiet,  tou- 
jours guetté.  Nous  pouvions  encore  cependant  nous  risquer  quelquefois  à 
porter  notre  habit. 

Le  1er  janvier  1792. 

Le  1er  janvier  1792,  après  la  messe,  je  me  promenai  aux  Tuileries,  en 
soutane  et  manteau  long.  Je  m'y  trouvai  le  seul.  Le  même  jour,  la  Cour 
étant  en  deuil  de  l'Empereur,  des  jeunes  gens,  pour  insulter  à  la  douleur 
de  leur  maître,  se  promenaient  sous  les  croisées  du  château  un  crêpe  rose 
au  bras. 

Ch.  d'Héricault. 

(La  -fin  prochainement.) 


Lettrée  inédites  de  IFtestif-Lalbretone. 

III 

Au  citoyen  Fontaine,  garde  des  effets  des  Equipages  militaires, 

à  Grenoble. 

11  floréal  an  5. 

Citoyenne, 

Je  voudrais  bien  m" exprimer  de  manière  à  vous  persuader  que 
je  ne  cherche  pas  à  vous  faire  des  complimens  :  ce  n'est  pas  dans 
mon  caractère  :  je  dis  et  j'écris  toujours  ce  que  je  pense.  Chaqu'une 
de  vos  lettres  augmente  le  sentiment  d'estime  et  d'amitié  que  vous 
inspirez  :  c'est  qu'elles  montrent  l'âme  la  plus  belle,  la  plus 
aimante  :  et  comme  je  suis  accoutumé  à  l'amitié  des  femmes-de 
mérite,  c'est  avec  transport  que  je  les  retrouve...  Mad.  Parangon, 
que  vous  aimerez  bientôt,  aurait  écrit  cette  phrase  :  «  Peut-être  les 
vrais  amis  ne  sont-ils  aussi  rares  que  parce  qu'il  est  peu  de  per- 
sonnes qui  méritent  d'en  avoir  de  pareils.  »  Non,  je  ne  méritais 
pas  cet  ami  -,  aussi  me  fût-il  ôté...  Mais  il  vit  dans  mon  cœur;  et 
tant  que  j'existerai,  il  sera  un  Dieu  ;  car  il  aura  un  temple  et  un 
autel...  Pour  vous,  citoyenne  respectable,  qui  consolés  mon  cœur 
flétri,  je  sens  que  je  vais  vous  aimer  comme  on  aime  à  G3  ans  et  à 
130  lieues  :  mais  ni  l'âge  ni  l'espace  n'affaibliront  pas  mes  senti- 
mens  pour  ma  jeune  et  intéressante  amie.  C'est  que  je  sens  qu'avec 


LETTRES   INÉDITES  DE   RESTIF-LABRETONE  17 

sa  façon  Je  voir,  de  penser,  de  s'exprimer,  il  est  impossible  qu'elle 
n'ait  pas  toutes  les  vertus  morales...  Et  sachez  bien  que  ce  seront 
vos  vertus  qui  feront  votre  bonheur,  et  celui  de  votre  époux.  Le 
bonheur  d'une  maison  est  dans  le  cœur  de  la  femme.  L'homme  a 
un  autre  lot  ;  et  une  maison  prospère  quand  chacun  des  deux  fait 
son  devoir.  Ni  moi  ni  ma  femme  ne  l'avons  fait,  et  nous  avons  été 
misérables,  sans  honneur,  sans  bonheur,  sans  fortune.  Jugez  de  ma 
vénération  pour  vous  qui  êtes  si  différente  d'Agnès  Lebègue  !  Mais 
que  j'eus  des  torts  moi  aussi  !  vous  les  verrez.  Vous  aléz  lire  ma  con- 
fession générale,  plus  sincère  que  toutes  celles  qu'on  a  faites...  Je 
vous  avoue  que  je  n'oserais  pas  l'envoyer  à  M.  Restif  ;  ses  idées  en 
morale  m'ont  paru  sévères.  Quand  je  lui  écrirai,  je  le  ferrai  avec 
les  égards  convenables  à  ses  opinions,  qui  ont  un  excellent  côté. 
Mais  pour  vous  et  votre  vertueux  époux,  je  n'aurai  rien  de  caché. 
En  général,  les  femmes  vertueuses  sont  bien  plus  excusantes  que 
les  hommes  ;  je  le  sais  et  c'est  la  base  de  ma  confiance  en  vous. 
Je  vous  souhaite,  Madame,  la  continuation  de  votre  bonheur. 

Restif-Labretone. 

11  floréal  an  5. 

Cher  concitoyen  ! 

Je  ne  sais  comment  vous  remercier  des  peines  que  vous  vous 
êtes  données  pour  moi.  Ce  qui  m'est  très  chères,  ce  sont  vos  mo- 
tifs (?)  Rien  ne  pouvait  me  flater  davantage  que  la  lettre  de 
M.  Restif,  que  vous  vous  êtes  empressé  de  m' envoyer.  Imaginez 
qu'au  moment  où  j'ai  reçu  la  lre  lettre  de  Mme  Fontaine,  je  m'in- 
quiétais des  moyens  d'avoir  des  nouvelles  de  ce  respectable  parent  !... 
Je  suis  bien  fâché  qu'il  ait  bonne  opinion  de  Delaliarpe,  que  tous 
les  honnêtes  gens  méprisent  ici,  corne  un  hypocrite  et  un  fourbe. 
Je  n'en  parlerai  donc  pas  à  M.  Restif,  lorsque  je  lui  écrirai.  Je  ne 
sais  si  je  devrai  mettre  encore  ma  réplique  à  ce  digne  home  sous 
votre  couvert  ?  Je  m'en  rapporte  à  vous  là-dessus.  Vous  vous  aper- 
cevez que  je  suis  Républiquain,  malgré  les  torts  de  certaines  gens. 
Mais  je  ne  suis  pas  jacobin.  Salut  et  amitié, 

Restif-Labretone* 

P.-S.  Je  n*ai  encore  vu  auqu'une  des  intéressantes   persones 
dont  vous  me  parlez. 

T.  II.  —  juillet  1883.  .  2 


18  LETTRES  INÉDITES  DE  RESTIF-LABRETONE 


IV 


Au  citoyen  Fontaine,  place  de   la  Liberté  (garde-magasin  des 
effets  des  Équipages  militaires),  à  Grenoble. 

Citoyen  et  citoyenne  ! 

J'écris  ces  trois  pages  avant  d'avoir  reçu  votre  réponse  à  ma 
double  dernière  lettre.  Lorsque  j'écris,  une  foule  d'idées  s'échapent 
et  quelquefois,  ce  sont  les  plus  nécessaires.  Ainsi,  le  27  germinal, 
2e  anniversaire  de  la  cruelle  maladie  qui  m'anéantit  en  1785,  et  10 
ans  après,  en  1795,  je  me  trouve  un  moment  pour  tracer  ma 
position. 

Tout  mon  malheur  vient  d'avoir  eu  pour  compagne  de  mon  sort, 
une  incapable  de  gouverner  ;  une  femme  qui,  saisie  de  la  manie  du 
bel  esprit,  au  lieu  de  s'occuper  de  son  ménage,  employa  son  temps 
à  écrire  des  lettres,  que  des  bornes  intéressés  à  la  séduire,  avait  la 
fausseté  de  louer.  Nous  étions  sans  fortune  ;  il  falait  du  travail,  de 
l'économie  :  je  travaillais  peu  lucrativement  ;  ma  femme  dépensait 
en  papier,  encre  et  plumes,  et  ne  fesait  rien.  Nous  fûmes  misérables. 
De  là,  le  désordre  des  mœurs,  dans  une  femme  encore  jeune,  qui 
saisissait  des  ressources  fantastiques  et  trompeuses  :  De  là,  le 
dégoût  du  ménage  ;  elle  galopa,  voulut  faire  des  éducations,  et 
toujours  elle  consuma  ce  que  j'avais  gagné  :  De  là  des  reproches, 
la  séparation  ;  les  attentats  que  vous  verrez  dans  le  Cœur  humain 
dévoilé.  Je  fis  enfin  un  travail  productif.  Mais  n'ayant  à  la  maison 
personne  pour  économiser,  tout  s'eccoulait  ;  ou  j'éprouvais  des 
banqueroutes  ;  ou  l'excès  de  mes  occupations  me  faisait  négliger  la 
production,  pour  ne  m'occuper  que  de  la  composicion.  Je  n'étais  pas 
soigné,  j'avais  des  maladies,  ou  l'on  me  les  donnait  :  Des  pertes 
irréparables  s'en  ensuivaient...  Bref,  me  voilà,  sans  inconduite, 
ruiné  à  63  ans..-.  Mais  ne  croyez  pas,  chers  amis  et  concitoyens  que 
je  sois  sans  ressources  !  Il  ne  me  faudrait  qu'une  main  secourable 
pour  me  mettre  dans  un  état  d'aisance  et  de  tranquilité.  Il  y  aurait 
même  une  sorte  de  spéculation  à  faire.  Et  voici  ce  que  je  vais 
exposer  : 

Mon  imaginacion  est  un  fond  inépuisable  :  loin  de  s'être  affaiblie 


LETTRES   INÉDITES  DE   RESTIF-LABRETONE  19 

depuis  60  ans,  elle  a  plus  de  force,  d'énergie,  de  riant,  de  variété  : 
Témoin  deux  ouvrages  produits  en  1790,  si  extraordinaires,  qu'ils 
ont  excité  l'admiration.  Ils  sont  complètement  achevés  en  manus- 
crit, l'un  en  VI  volumes,  intitulé  l'Enclos  et  les  Oiseaux  ;  l'autre 
en  IV  volumes,  ayant  pour  titre  Lettres  du  Tombeau,  encore  plus 
rempli  d'imaginacion  et  plus  extraordinaire  que  le  1er.  J'ai  XXVI 
autres  plans  d'ouvrages  tout-tracés  :  une  supposicion  à  faire,  je 
suis  devenu  libre  :  si  je  trouvais  une  femme  raisonnable,  libre  aussi,- 
qui  eût  le  nécessaire,  qu'elle  consentît  à  un  mariage  de  raison  ;  je 
m'unirais  à  elle  ;  je  ferais  deux  ouvrages  par  an,  que  je  lui  donne- 
rais en  toute  propriété  :  Il  en  résulterait  qu'au  bout  de  quelques 
années,  elle  aurait  une  valeur  assez  considérable.  Mais  il  faudrait 
qu'elle  fût  dans  le  cas  de  pouvoir  attendre  pour  tirer  parti  de  ces 
manuscrits,  ou  mon  décès,  ou  du  moins  des  temps  plus  favorables  à 
la  librairie  que  le  temps  actuel  ;  car  il  n'y  a  pas  encore  eu,  et  de 
longtemps  il  n'en  existera  d'aussi  défavorable.  Peut-être  serait-il 
possible  d'imprimer  les  deux  ou  trois  ouvrages  faits  ;  car  un  3me 
intitulé  Les  Mille-et-une  Métamorphoses,  est  comencê  ;  et  l'impres- 
sion du  Cœur-liumain-dëvoilë  me  l'a  fait  abandonner. 

Vous  voyez,  d'après  cela,  que  je  ne  suis  pas  de  ces  êtres  nuls  qui 
demandent  qu'on  les  nourrisse,  sans  utilité.  Gomme  l'aveugle  :  je 
demanderais  à  être  utile  à  une  compagne  douce,  honnête,  dans 
laquelle  ma  confiance,  au  fysique,  comme  au  moral,  serait  entière  : 
Je  demanderais  à  ne  penser  qu'à  mon  ouvrage,  à  m'en  occuper 
uniquement  de  mon  travail,  et  à  procurer  par  lui  un  sort  futur, 
sinon  présent,  à  l'être  qui  aurait  adouci  mon  existance.  L'âge  n'y 
fait  rien  :  c'est  une  amie  ou  même  un  ami  que  je  chercherais  dans 
une  femme  :  je  ne  demande  que  ce  que  je  puis  donner,  de  l'estime, 
de  l'amitié,  de  la  tranquilitè  ;  l'amour  et  les  accessoires  sont  loin 
de  moi  depuis  1795  !  Avez-vous  cru  pouvoir  remettre  ma  lettre  à 
M.  Restif  ?  Sur  tout  cela,  c'est  à  votre  prudence  que  jem' en  remets. 
Je  vous  suis  tout  dévoué. 

Rëstif-Labretone. 


P.-S.  En  relisant  aujourd'hui  cette  lettre,  11  floréal,  je  ne  vous 
l'envoie  que  parce  que  vous  étant  écrite,  elle  n'est  plus  à  moi.  Car, 
au  fond,  elle  n'a  de  but  qu'un  èpanchement  de  cœur. 


20  LETTRES  INÉDITES  DE   RESTIF-LABRETONE 


V 


Au  citoyen  Fontaine,  garde-magasin  des  effets  des  Equipages 
militaires,  à  Grenoble. 

i  prairial  an  5.  19  mai  (v.  st.) 

Mes  chers  concitoyens  ! 

J'ai  des  raisons  pour  croire  que  vous  n'avez  pas  reçu  mes  vérita- 
bles lettres,  mais  des  lettres  copiées,  probablement  avec  des  chan- 
gemens.  Vous  vous  en  convaincrez  facilement  ;  l'une  est  corne 
celle-ci,  même  papier;  l'autre  est  sur  du  plus  blanc,  et  à  la  p.X°, 
derrière  la  lre  est  un  peu  d'écrit  étranger  à  la  lettre,  en  fine  écri- 
ture, de  haut  en  bas.  Je  me  félicite  fort  de  ce  que  vous  me  dispensez 
de  la  griffe  :  c'est  elle  qui  aura  été  cause  de  l'accident,  s'il  est  arrivé. 
Je  ne  détaillerai  pas  davantage  en  ce  moment,  j'attendrai  votre 
réponse.  D'où  vient  que  l'home  le  plus  paresseux  du  monde  à  écrire, 
vous  répond-il  sur-le-champ  ?  C'est  que  tombé  dans  le  malheur  le 
plus  étrange,  il  ressemble  à  l'home  qui  se  noie  ;  il  saisit  avidement 
la  main  qui  se  présente.  Je  ne  sais  aussi  quel  charme  ont  eu  les 
lettres  de  Mad.  Fontaine  :  ce  n'est  pas  la  louange  qui  m'a  touché, 
c'est  un  ton  de  candeur  et  de  vérité.  Je  n'ai  aucune  idée  d'elle  ni  de 
vous,  par  l'extérieur.  Vos  âmes  seules  ont  plu  à  la  mienne,  et  s'en 
sont  emparées.  Il  est  donc  un  beau  moral,  intellectuel,  dont  je  vou- 
lais faire  d'abord  la  base  de  l'inclinacion  entre  jeunes-gens,  dans 
mon  Nouvel- Abeillard,  et  ce  n'est  pas  une  chimère...  J'ai  le  cœur 
attendri,  en  vous  écrivant  ;  mais  c'est  par  la  douleur.  Hâ  !  qu'un 
ami  ou  une  amie,  dans  le  sein  desquels  je  verserais  la  mienne,  me 
serait  cher  et  secourable  en  ce  moment  !  Il  y  a  un  an  que  j'avais 
encore  une  amie  qui  datait  de  24  ans  -,  et  quoique  cette  amie  ne  fût 
que  l'amie  d'une  autre  amie,  celle-ci,  morte  depuis  12  ans,  atten- 
drissait nos  courts  entretiens.  Têrèse  n'est  plus,  depuis  un  an.  C'est 
ma  dernière  perte,  et  la  plus  sensible  parce  que  je  suis  plus  dénué... 
Que  deviendrai-je,  infortuné  !  Je  me  pleure  moi-même,  après  avoir 
pleuré  les  autres  !  Je  n'ai  plus  persone  ;  j'ai  tout  perdu  ;  et  tout  ce 
qui  me  reste,  tout,  tout,  ne  contribue  qu'à  mon  supplice.  Je  fuirais 
au  bout  de  la  terre,  si  j'en  avais  la  force  et  les  moyens.   Tous  les 


CORRESPONDANCE  DU  COMTE  DE  VAUDREUIL         21 

cœurs  se  ferment  pour  moi,  non  pas  toujours  d'eux-mêmes,  mais  par 
les  menées  d'une  furie  maladroitement  hypocrite,  qui  se  laisse  de- 
viner. Ne  m'abandonnez  pas  à  moi  même,  cher  et  chère  conci- 
toyens !  Consolez  moi  quelquefois. 

S'il  faut  vous  parler  vrai,  je  n'espère  rien  de  M.  Restif  :  Je  suis 
plus  conaisseur  en  cœur  qu'on  ne  croit  encore,  ici,  à  Paris.  Je  me 
contente  de  votre  amitié  :  j'écrirai  par  politesse  à  l'home,  que  je 
révère  néanmoins  :  à  vous  par  inclination.  Si  je  vous  laissais  voir 
toute  l'horrible  vérité,  vous  frémiriez.  Je  ne  vous  l'écrirai  qu'après 
que  vous  aurez  le  Cœur-Jiw>iain-dévoilê,queje  voudrais  bien  savoir 
entre  vos  mains  !  Mais  cela  fera  un  gros  paquet,  si  j'y  puis  mettre 
tout  ce  que  je  veux.  Hô  !  que  je  suis  aîse  de  ne  plus  avoir  besoin  de 
la  griffe  du  Directoire  ! 

Je  vous  montre  mon  âme  à-nu,  même  avec  mes  réticences,  qui  ne 
seront  pas  éternelles,  à  moins  que  je  ne  sois  plus.  Je  vous  salue 
avec  la  cordialité  d'un  frère  et  d'un  ami  vrai. 

Restif-Labretone. 

Rue  de  la  Bucherie,  n°  27. 
(La  suite  prochainement.) 

Pour  copie  conforme, 

Gustave  Bord. 


Correspondance  d.u.  comte  dLe  Van- 
dreixil  avec  le  comte  d.'_A.rtois  (8  sep- 
tembre 1789  -  19  avril  1792)  *. 


Ce  9  septembre  1790. 

Les  articles  importans  de  la  lettre  que  Barthelmi  nous  a  apportée,  Mon- 
seigneur, et  auxquels  vous  desirez  que  je  reponde  sont  : 

1°  Les  articles  à  ajouter,  ou  explications  à  donnera  l'instruction  que 
vous  envoyez  au  baron  de  Gastelnau. 

2°  Mon  opinion  que  vous  desirez  scavoir  relativement  au  désir  de 
Tevêque  d'Arras  de  se  transporter  à  Turin. 

»  Cette  lettre,  que  nous  donnons  aux  lecteurs  de  la  Revue  comme  un  monument  d'une 
haute  curiosité,  est  extraite  d'une  correspondance  importante  et  absolument  inédite  adressée 
au  comte  d'Artois,  par  son  ami  et  son  confident  le  plus  intime,  le  comte  de  Vaudreuil. 

Cette  correspondance  comprend  98  lettres  autographes  du  comte  de  Vaudreuil,  qui  forment 
un  ensemble  de  754  pages  in-4». 

La  première  de  ces  lettres  porte  la  date  du  8  septembre  1789  ;  la  dernière  avec  date  cer- 


22        CORRESPONDANCE  DU  COMTE  DE  VAUDREUIL 

3°  (Cet  article  est  le  plus  important  de  tous)  vous  voulez  scavoir  mon 
opinion  sur  la  place  que  vous  devez  occuper  lorsque  le  tems  d'agir  sera 
arrivé,  et  s'il  vaut  mieux  rester  avec  l'armée  combinée  de  Piémontois  et 
de  Suisses,  ou  aller  en  Flandre  rejoindre  votre  frère  (dans  la  supposition 
ou  il  se  decideroit  enfin  à  sortir  de  sa  prison). 

Je  répondrai  par  ordre  à  ces  articles,  en  Vous  renouvellant  toujours 
l'aveu  de  mon  insuffisance  pour  des  objets  aussi  importans,  et  en  vous 
donnant  moi  même  des  armes  contre  les  préventions  de  Votre  amitié 
pour  moi. 

1°  Je  commence  par  l'article  des  instructions  qui  seront  remises  par 
Armand  au  baron.  Armand  partira  samedi  onze,  et  compte  être  à  Vienne 
mardi  14.  Cela  vous  épargnera  l'argent  que  conte  un  courier,  et  l'effet 
inévitable  que  produit  toujours  un  courier.  Bombelles  qui  est  plus  au  fait 
que  moi  du  caractère  du  roy  de  Hongrie,  de  celui  de  M.  de  Kaunits  et  des 
moyens  de  négotier,  a  rédigé  les  articles  et  réflexions  a  ajouter  à  vos 
instructions,  et  les  joint  à  la  dépêche  pour  le  baron.  Il  vous  en  envoie  un 
double  et  nous  nous  flattons  que  vous  les  approuverez. 

2o  Je  passe  a  l'article  de  l'évêque  d'Arras.  Si  M.  de  Galonné  vous  rejoint 
et  peut  rester  a  Turin,  il  me  parait  inutile  et  même  nuisible  d'y  rassem- 
bler deux  hommes  qui  voudront  diriger,  et  qui  rivaliseront  en  même  tems 
si  Galonné  ne  peut  pas  y  rester  à  poste  fixe,  il  peut  être  très  avantageux, 
nécessaire  même  d'avoir  un  homme  aussi  éclairé  que  l'évêque  d'Arras,  et 
d'ailleurs  assez  tranchant  pour  en  imposer  un  peu  aux  ardents,  et  assez 
fort  pour  presser  et  encourager  les  gens  timides  par  excès  de  prudence, 
mais  sur  ce  point  n'est  ce  pas  Calonne  lui  même  que  vous  devez  consulter? 
Il  faut  puisque  nous  en  sommes  à  cet  article  discuter  aussi  les  avantages 
et  les  inconvénients  du  caractère  et  des  liaisons  de  l'évêque  d'Arras.  Il  a 
été  un  fanatique  de  M.  Necker  et  il  est  toujours  dans  l'intimité  de  M.  le  Mal 
de  Gastries  et  du  duc  de  Guines  ;    il  a  une  prodigieuse  ambition,  il  a  eu 

taine  est  du  19  avril  1792  ;  quelques-unes  ne  sont  pas  datées  ;  elles  sont  en  petit  nombre. 

Cette  correspondance,  du  plus  vif  intérêt  historique,  révèle  dans  celui  qui  en  est  l'auteur 
un  homme  sage  et  prudent,  d'un  conseil  excellent,  qui  n'hésita  pas  à  sacrifier  ses  intérêts 
personnels  au  service  de  la  cause  royale,  et  surtout  du  comte  d'Artois,  pour  lequel  il  profes- 
sait un  véritable  culte.  * 

Le  comte  de  Vaudreuil  comprenait  bien  l'importance  que  pourrait  avoir  un  jour  cette 
volumineuse  correspondance,  car,  dans  plusieurs  de  ses  lettres,  il  recommande  particulière- 
ment à  son  royal  ami  de  les  lui  conserver  précieusement,  et  même  de  les  lui  renvoyer  pour 
en  faire  prendre  copie. 

Il  serait  à  désirer  que  ces  lettres  devinssent  la  propriété  d'un  amateur  ou  d'un  éditeur 
intelligent,  car  leur  publication  serait  une  véritable  révélation  pour  l'histoire  de  l'émigration. 
Il  nous  a  été  donné  de  la  parcourir,  et  nous  désirons  vivement  voir  imprimé  «  ce  monument 
historique,  t^imme  le  dit  naïvement  mais  sincèrement  le  comte  de  Vaudreuil,  dans  une  de 
ses  lettres. 

Cette  correspondance  est  aujourd'hui  la  propriété  de  M.  Voisin,  libraire  à  Paris.  C'est  à 
son  obligeance,  bien  connue,  que  nous  avons  déjà  mise  à  contribution,  que  nous  devons  la 
bonne  fortune  de  communiquer  aux  lecteurs  de  In  Bévue  la  reproduction  d'un  fragment  de 
cette  correspondance  unique. 

Nous  donnerons,  dans  un  prochain  numéro,  copie  d'une  lettre  du  comte  d'Artois  adressée  à 
son  fidèle  Vaudreuil.  Cette  pièce  complétera  l'intérêt  de  celle  que  nous  publions  aujourd'hui. 


AVEC   LE   COMTE   D'ARTOIS  23 

beaucoup  de  liaisons  avec  le  cardinal  de  Loménie.  En  même  tems  nous 
avons  été  témoins  qu'à  l'assemblée  des  notables  son  avis  a  été  très  pro- 
noncé contre  la  double  représentation  du  tiers,  et  que  ses  principes  pour 
la  conservation  de  la  Monarchie  dans  toute  sa  pureté  ont  été  bien  et  fran- 
chement mis  en  évidence  ;  il  est  certain  encore  qu'il  jouissoit,  avant  la 
subversion  actuelle,  dune  grande  réputation  et  d'un  grand  crédit  dans  sa 
province  ;  que  j'en  ai  été  le  témoin  oculaire  et  auriculaire  quand  j'ai  été 
il  y  a  plusieurs  années  faire  mes  inspections  dans  cette  province.  Voulant 
scavoir  a  quoi  m'en  tenir  sur  le  compte  de  cet  évoque  administrateur 
dont  la  réputation  étoit  double,  j'ai  frappé  a  toutes  les  portes  pour  avoir 
des  données  sûres,  et  le  résultat  de  mes  recherches  fut  que  c'étoit  un 
homme  très  tranchant,  un  peu  brutal,  mais  éclairé,  actif,  et  juste. 

Je  vous  avoue  qu'il  me  parait  de  toute  nécessité  que  Vous  ayez  a  la 
tête  de  votre  comité  un  homme  habitué  aux  grandes  affaires,  capable  de 
bien  monter  une  machine  politique  et  ministérielle,  de  diriger  sous  vos 
ordres  les  grandes  opérations  et  qui  puisse  contenir  M.  le  prince  de  Condé 
sans  allarmer  son  caractère  inquiet  ;  Galonné  auroit  ces  avantages,  et  je 
ne  vois  pas  pour  quoi  Vous  ne  le  garderiez  pas  avec  vous  si  le  roi  de 
Sardaigne  désire  a  présent  son  arrivée.  Mais  en  même  tems  si  vous  jugez 
qu'il  ne  doit  pas,  qu'il  ne  peut  pas  rester  avec  vous  tant  à  cause  des  pré- 
ventions contraires  du  roy  et  de  la  reine,  que  parceque  vous  pensez  qu'il 
peut  Vous  être  plus  utile  ailleurs,  alors  j'approuverois  l'arrivée  de  l'évêque 
-d'Arras  qui,  je  le  crois,  ne  déplairoit  pas  à  la  reine.    ' 

3°  J'arrive  a  l'article  le  plus  important  et  je  commencerai  par  vous 
dire  combien  il  est  difflcille  de  donner  un  Conseil  d'après  des  lévénements 
éventuels  qui  peut-être,  qui  vraisemblablement  n'auront  pas  lieu.  J'ai  de 
la  peine  à  croire  qu'on  puisse  décider  le  roy  à  sortir  de  Paris  à  moins 
qu'on  ne  l'enlève  par  force  mais  enfin  s'il  y  consent  est-ce  en  Flandres 
qu'il  ira  ?  Sera-ce  en  Normandie?  Cette  dernière  province  est  encore 
plus  près  de  Paris,  me  parait  bien  disposée,  peut  facilement  communi- 
quer à  la  Flandre,  ou  seront  les  forces  deD.  D.1,  par  la  Picardie  qui  estbien 
intentionnée,  et  je  crois  que  ce  parti  seroit  le  meilleur  de  tous.  Sera-ce  en 
Franche-Comté  ?  la  traverse  du  royaume  est  bien  longue  pour  y  arriver, 
et  si  Besançon  paraît  bien  disposée  (ce  qui  est  encore  incertain)  Dole  est 
la  ville  du  royaume  le  plus  gangrenée,  ainsi  ce  parti  me  parait  très  dan- 
gereux. Mais  enfin  pour  partir  d'une  base  fixe,  supposons  que  le  roy  aille 
en  Flandres,  l'état  de  la  question  est  de  scavoir  si  vous  devez  le  rejoindre  ou 
rester  avec  l'armée  combinée  de  Piedmont,  des  Suisses  et  des  Français  qui 
se  réuniront  à  vous.  Je  ne  scais  si  les  résultats  de  votre  lettre,  où  cet 
article  est  fort  bien  discuté,  m'ont  décidé,  ou  si  c'est  d'après  mes  propres 

*  Dans  le  cours  de  la  correspondance  il  se  trouve  des  lettres  qui  désignent  certains  person" 
nages  politiques  :  ainsi  D.  D.  signifie  l'Angleterre  ou  le  roi  d'Angleterre;  M.  M.  indique  le 
ministre  anglais  Pitt.  Quant  aux  lettres  b.  h.,  qui  veulent  dire  le  bonhomme,  elles  s'appli- 
quent à  un  personnage  politique  d'une  cour  étrangère  dont  il  est  bien  souvent  question  dans 
la  correspondance,  mais  auquel,  malgré  de  nombreuses  recherches,  on  n'a  pu  encore 
donner  un  nom. 


24         CORRESPONDANCE  DU  COMTE  DE  VAUDREOL 

calculs;  mais  je  pense  que  la  diversion  de  l'Armée  Piémontaise  ne  sera 
puissante  qu'autant  que  vous  y  serez  en  personne  ;  que  la  noblesse  de  la 
Franche-Comté,  du  Dauphiné,  et  du  midi  de  la  France  se  rangeront  sous 
vos  drapeaux  et  non  sous  ceux  de  M.  le  prince  de  Gondé  ;  qu'en  votre 
qualité  de  frère  du  roy  et  de  Colonel  général  des  Suisses  vous  aurez  une 
prépondérance  que  M.  le  prince  de  Condé  ne  peut  avoir  ;  que  l'amitié  que 
le  roy  de  Sardaigne  a  pour  vous  sera  électrisée  par  votre  présence  réelle, 
et  que  les  bonnes  intentions  pourront  se  refroidir  par  la  présence  de  M.  le 
prince  de  Condé  que  le  roy  votre  beau-père  n'aime  pas.  Je  pense  encore 
que  vous  aurez  plus  d'influence  sur  les  partis  que  prendront  le  roy  et  la 
reine,  de  loin  que  de  près;  qu'une  fois  réuni  avotre  famille,  l'intrigue  sera 
en  activité  pour  empêcher  Votre  influence  ;  et  qu'à  la  tête  d'une  armée  et 
entouré  d'une  nombreuse  noblesse  qui  aura  repris  courage,  vous  serez  plus 
écouté,  plus  ménagé  ;  que  les  intérêts  de  la  Monarchie,  de  la  noblesse  et  du 
clergé  qui  en  sont  les  vrais  soutiens,  seront  plus  respectés  ;  et  qu'enfin  il  ne 
s'agit  pas  seulement  icy  de  sauver  le  monarque,  mais  bien  de  conserver  la 
monarchie  dans  toute  sa  pureté.  Bombelles  pense  d'une  manière  con- 
traire, et  croit  que  vous  ne  devez  pas  balancer  a  rejoindre  Votre  frère 
partout  où  il  sera  ;  que  c'est  votre  premier  devoir,  et  le  parti  le  plus  avan- 
tageux à  prendre  non  seulement  pour  le  bien  de  la  chose  en  général, 
mais  aussi  pour  votre  intérêt  particulier  ;  il  croit  que  quelque  soit  pour 
vous  le  juste  dévouement  de  la  noblesse,  que  du  moment  ou  le  roy  sera 
dans  un  lieu  quelconque,  dans  une  Ville  ou  dans  un  camp,  c'est  là  où 
toute  la  noblesse  arrivera  d'un  bout  à  l'autre  du  royaume,  que  c'est  tou- 
jours sous  les  étendards  du  maître  que  les  nobles  doivent  marcher,  et 
qu'entouré  là  de  toute  cette  noblesse  qui  vous  chérit,  vous  honore  et  vous 
devra  son  existence,  Vous  jouerez  le  plus  beau  et  le  plus  utile  de  tous  les 
rôles  ;  que  votre  présence  auprès  du  roy  sera  nécessaire  pour  le  fortifier, 
arrêter  les  intrigues  et  lui  faire  jouer  dignement  le  personnage  d'un  grand 
roy  qui  punit  les  coupables,  les  auteurs  des  crimes,  et  pardonne  à  un 
peuple  égaré  dès  qu'il  rentre  dans  son  devoir  ;  il  pense  encore  qu'à  la  tête 
d'une  autre  armée  que  celle  du  roy  vous  serez  accusé,  soupçonné  d'ambi- 
tion, au  lieu  qu'en  vous  rendant  auprès  du  roy,  en  donnant  le  premier 
l'exemple  de  la  soumission  à  son  pouvoir  légitime  vous  consacrerez  votre 
loyauté  et  vous  acquérerez  des  droits  éternels  à  sa  confiance,  à  sa  recon- 
naissance et  à  celle  de  la  reine;  il  calcule  encore  que  le  voisinage  de  la 
Picardie,  delà  Normandie,  et  par  communication  de  la  Bretagne,  rendent 
la  position  de  la  Flandres  la  plus  essentielle,  et  que  les  forces  de  l'armée  de 
D.  D.  soutenues  et  en  même  tems  surveillées  par  tous  les  Français  qui  se 
réuniront  à  vous  en  Flandres,  y  nécessitent  Votre  présence.  Mes  amis, 
malgré  la  force  de  ces  raisons,  pensent  comme  moi,  mais  Vous  voiez  que 
je  vous  dis  avec  franchise  le  pour  et  le  contre.  Vous  allez  avoir  un  comité 
fortifié  par  l'arrivée  de  Galonné  ou  celle  de  l'évêque  d'Arras  et  vous  vous 
déciderez  d'après  les  circonstances  qui  peuvent  varier,  d'après  les  lumières 
de  votre  Comité  et  les  vôtres  que  les  evenemens  agrandissent  chaque 
jour,  et  surtout  d'après  la  voix  intérieure   de  votre  conscience  qui  vous 


AVEC   LE    COMTE   D'ARTOIS  25 

dictera  toujours  ce  qu'il  y  a  de  mieux  à  faire.  Je  crois  avoir  plaidé  les 
deux  causes  avec  la  bonne  foy  qui  est  mon  caractère  distinctif. 

Je  reviens  à  l'évèque  d'Arras,  c'est  lui  qui  est  désigné  par  le  N»  84  et  je 
l'ignorois  jusqu'à  ce  moment.  Votre  ami  en  m'apprenant  que  c'est  lui  que 
ce  No  désigne  m'a  éclairé  sur  un  point  important.  C'est  Galonné  lui  même 
qui  vous  annonce  l'arrivée  de  84,  pour  le  10  ou  le  15  ;  donc  il  approuve 
et  conseille  même  que  vous  le  receviez,  ainsi  cela  ne  souffre  plus  de  diffi- 
culté, et  d'ailleurs  il  sera  à  Turin  aussitôt  que  ma  lettre. 

Votre  amie  vient  aussi  de  me  parler  du  désir  que  vous  témoigne 
l'évèque  d'Alais  (Beausset)  de  vous  rejoindre,  et 'que  vous  la  chargez  de  me 
consulter  sur  cela.  Je  ne  connois  pas  personnellement  l'évèque  d'Alais, 
mais  je  scais  que  c'est  un  homme  de  beaucoup  d'esprit,  dans  les  meilleurs 
principes,  très  fiable  dans  tous  les  points,  et  il  ajoute  à  ces  qualités,  le 
talent  de  bien  écrire.  Il  joint  à  l'intérêt  général,  a  celui  du  clergé,  le  res- 
sentiment de  ce  qu'a  éprouvé  son  digne  oncle  mort  victime  de  ses  devoirs 
et  de  son  fldelle  attachement  à  la  monarchie.  C'est,  je  le  crois,  sous  tous 
les  rapports,  un  homme  excellent  à  admettre  dans  votre  comité,  et  je  crois 
qu'il  conviendra  à  O. 

Je  viens  de  recevoir  une  très  longue  lettre  du  b.  h.  en  réponse  à  celle 
que  je  lui  avois  écrite.  Tout  en  désaprouvant  le  silence  et  la  réticence 
de  M  M,  il  l'excuse  par  les  embaras  de  tous  genres  personels  et  ministé- 
riels qu'il  a  éprouvés  ;  il  m'ajoute,  le  preux  ne  doit  plus  se  jetter  à 
sa  tête,  mais  il  fer  oit  mal  et  très  mal  de  s'en  plaindre.  Notre  petit 
Comité  romain  tâchera  défaire  le  reste  quand  l'incendie  de  Madrid 
ne  fumera  plus.  Les  lettres  de  Gênes  disent  que  l'incendie  de  Madrid 
étoit  annoncé  ainsi  que  celui  de  plusieures  Villes  d'Espagne.  On  en  accuse 
et  non  sans  raisons  la  propagande  de  Paris.  Cette  incendie  a  été  épouvan- 
table :  toutes  les  maisons  de  la  grande  place,  celles  du  commerce  et  les 
boutiques  qui  l'environnent  ont  été  réduites  en  cendre.  Cette  perte  est 
évaluée  à  des  sommes  immenses. 

Où  Calonne  prend-il  que  la  guerre  aura  lieu  entre  l'Espagne  et  l'Angle- 
terre ;  les  opinions  de  Rome  et  de  Venise  sont  bien  différentes.  Je  scais 
même  par  M.  de  las  Cases  que  l'Espagne  fait  préparer  et  armer  une  prodi- 
gieuse quantité  de  chaloupes  canonières  qu'il  ne  croit  pas  offensives 
contre  V Angleterre  et  cet  ambassadeur  croit  l'Espagne  très  occupée  de 
nous.  Ah  qu'il  seroit  avantageux  que  M.  de  las  Cases  fut  nommé  ambas- 
sadeur à  Turin  !  Je  vous  avois  mandé  de  vous  en  occuper,  et  vous  ne 
m'avez  jamais  répondu  à  cet  article. 

Mais  où  est  donc  Calonne...  qui  l'empêche  d'arriver?  Vous  ne  nousdonnez 
aucune  explication  sur  cela. 

Le  b.  h.  me  mande  dans  un  autre  article  de  sa  lettre,  Je  connois  par- 
faitement bien  l'esprit  de  nos  provinces  et  l'esprit  national  actuel, 
totalement  dégénéré,  mais  qui  commence  à  s'éclairer  et  qui  s'éclai- 
rera toujours  davantage  par  les  injustices,  les  atrocités,  et  la  dé- 
raison totale  de  l'auguste  aréopage.  Rien  n'est  sans  doute  plus 
urgent  que  l'état  actuel,  et  cependant  il  ne  peut  changer  que  par 


26        CORRESPONDANCE  DU  COMTE  DE  VAUDREUIL 

le  progrès  des  lumières,  et  l'action  progressive  de  la  vérité  et  dît 
bon  sens.  Il  me  paroit  qu'il  a  été  plus  content  de  votre  lettre  au  Pape, 
que  du  mémoire;  les  moyens  proposés  étoient  inadmissibles,  et  Pie  VI 
n'est  pas  un  Sixte-Quint,  a  beaucoup  près.  Le  négociateur  quoique  fort 
raisonnable  est  bien  jeune,  et  bien  peu  versé  dans  les  affaires  pour  une 
cour  astucieuse  et  sévère.  Tout  ceci  pour  vous  seul,  je  vous  en  conjure. 
D'autres  lettres  de  Rome  me  mandent  que  le  peuple  romain  est  si  irrité 
contre  les  français,  et  qu'ils  y  sont  tellement  en  horreur,  que  sans  le 
crédit  dont  le  cardinal  jouit  dans  cette  ville  et  sa  considération  person- 
nelle qui  en  impose,  on  y  verroit  une  nouvelle  représentation  des  Vêpres 
sicilienes.  Voila  cependant  ce  qu'a  produit  notre  infâme  révolution,  le 
mépris  pour  les  français,  autrefois  enviés,  mais  estimés  !  Cette  honte  est 
d'un  poids  insupportable.  Ah  !  puissions-nous  bientôt  effacer  la  tache  que 
des  monstres  ont  répandue  sur  la  nation  entière,  puisse  mon  prince  en 
avoir  tout  le  mérite  et  toute  la  gloire.  La  lettre  du  b.  h.  est,  malgré  quel- 
ques réflexions  que  ses  lumières  et  son  expérience  pour  les  affaires  lui 
inspirent,  pleine  d'admiration  pour  vos  qualités  aimables  et  essentielles, 
pour  votre  suite  et  votre  courage.  Après  le  premier  moment  passé  c'est 
un  homme  de  ce  poids  et  de  telle  considération  qu'il  faudroit  en  chef  ; 
l'évêque  d'Arras  pour  les  sceaux,  Galonné  pour  les  finances  et  M.  de  la 
Vauguion  pour  les  affaires  étrangères.  Avec  un  tel  ministère,  la  France 
reprendroit  bientôt  tout  son  éclat.  N'oubliez  pas  M.  de  Narbonne  dans  le 
nombre  des  officiers  généraux  à  emploier.  Ah  que  j'ai  d'impatience  de 
scavoir  ce  qu'aura  opéré  le  baron  de  Vioménil  et  de  le  scavoir  arrivé  sain 
et  sauf,  ainsi  que  vos  dépêches  ! 

Il  y  a  une  association  de  loyalistes  citée  dans  les  bulletins  de  Barthes 
qui  paroit  donner  du  tintoin  à  notre  Sénat  :  mais  je  n'aime  pas  qu'ils  se 
nomment  les  loyalistes  au  lieu  de  s'appeller  les  royalistes  ;  nous  ne  scavons 
plus  parler  bon  français  ! 

A  propos,  je  vous  envoie  une  chanson  qui  me  paraît  bonne  pour  les  cir- 
constances, et  propre  à  être  répandue  dans  les  régiments.  N'en  devinez 
pas  les  auteurs,  mais  faites  en  usage  si  cela  vous  paraît  utile,  même  avec 
les  notes. 

La  noce  s'est  fort  bien  passée,  mais  il  y  manquoit  l'âme  de  notre  bonheur, 
notre  cher  prince. 

Armand  est  comme  Tantale  au  milieu  des  eaux,  dévoré  par  la  soif  ; 
aussi  le  fait-on  partir  pour  abréger  son  supplice.  Sa  jeune  épouse  est  la 
réunion  de  toutes  les  grâces  et  de  tous  les  talens.  Il  faut  qu'il  soit  bien 
honnête  homme  pour  tenir  la  parole  qu'il  a  donnée. 

Je  me  mets  aux  pieds  de  mon  cher  prince  et  je  suis  bien  sur  d'être 
dans  son  cœur  comme  il  est  dans  le  mien.  Toute  la  colonie  lui  en  dit 
autant. 

Je  prends  la  liberté  de  mettre  dans  votre  paquet  ma  réponse  â  Sérent. 


Lettre  du  chef  de  brigade  Boudet. 
(3    frimaire  an    8) 

On  sait  qu'il  est  de  mode  aujourd'hui,  parmi  les  écrivains  de  l'école 
révolutionnaire,  de  dire  que  tout  allait  bien  en  France,  à  l'armée  surtout,  lors 
de  la  révolution  de  Brumaire.  La  lettre  de  Boudet,  écrite  peu  de  jours  après 
cet  événement,  dont  l'influence  n'avait  pu  encore  se  faire  sentir,  est  une 
accablante  réfutation  de  ces  sophismes.  Elle  montre  à  quel  point  les  mili- 
taires les  plus  dévoués,  les  plus  résolus,  étaient  découragés,  démoralisés 
par  la  persistance  de  l'anarchie  révolutionnaire  et  le  pitoyable  état  des 
armées. 

Boudet,  chef  de  brigade  du  14éme  régiment  de  chasseztrs  à  cheval 
(armée  d'Italie,  division  de  Nice) ,  au  général  de  division  Ernouf, 
inspecteur  général  de  l'infanterie,  et  commandant  de  la  division 
de  Nice. 

%  A  Fréjus,  le  3  frimaire, 

8ème  année  de  République  française. 
Citoyen  général, 

D'après  vos  ordres,  me  voici  depuis  hier  au  soir  dans  cette  commune. 
L'administration  municipale  m'a  déclaré  qu'elle  alloit  épuiser  son  arron- 
dissement pour  pouvoir  nous  procurer  du  foin,  sans  avoine,  pour  trois 
jours  seulement.  Veuillez,  général,  nous  assigner  un  autre  lieu  où  nos 
chevaux  puissent  être  mieux  nourris.  Je  vous  observe  que  le  régiment  est 
entièrement  délabré,  et  que  si  d'heureuses  circonstances  exigeoient  qu'il 
revienne  à  l'armée  J,  il  ne  pourroit  fournir  qu'un  foible  détachement.  Je 
désirerois,  s'il  était  possible,  que  nous  fussions  à  portée  du  Rhône,  afin 
d'avoir  la  facilité  de  recevoir  du  dépôt  que  nous  avons  à  Lyon  les  effets 
dont  nous  avons  besoin. 

J'ai  aussi,  général,  à  vous  demander  que  la  solde  nous  soit  bien 
payée.  Tous  les  officiers  qui  ont  eu  le  bonheur  de  s'échapper  des  mains  de 
l'ennemi,  ainsi  que  moi,  sont  dans  la  plus  grande  pénurie.  Et  pour  mieux 
m'expliquer,  la  misère  nous  accable,  sans  linge  et  sans  le  sou,  ne  sachant 
comment  faire  pour  pourvoir  à  notre  nourriture.  Ceux  qui  pourroient 
avoir  quelques  ressources  de  chez  eux,  se  trouvent  trop  éloignés  de  leurs 
familles  pour  les  recevoir.  J'aime  à  me  persuader  que  notre  malheureuse 
position  vous  peinera,  et  que  vous  ne  tarderez  pas  à  nous  indiquer  la 
marche  que  nous  avons  à  tenir  pour  recevoir  le  plus  tôt  possible  ce  qui 
nous  est  dû.  Nos  malheureux  soldats  réclament  aussi  leur  solde  arriérée  ; 
nous  ne  cessons  de  les  exhorter  à  la  patience,  et  s'ils  veulent  nous  écou- 


1  Par  suite  des  derniers  revers,  l'armée  ayant  été  refoulée  dans  les  montagnes  où  la  cava- 
lerie ne  pouvait  servir  ni  subsister,  il  avait  fallu  la  renvoyer  en  arrière  jusqu'à  nouvel  ordre; 
et,  comme  on  voit,  elle  ne  s'en  trouvait  pas  mieux. 


28  LA  PERSÉCUTION  RELIGIEUSE   EN   ALSACE 

ter,  ils  continueront  de  souffrir.  Ils  n'ignorent  point  que  nous  avons  notre 
bonne  part  des  privations  qu'ils  éprouvent.  Ce  qui  augmente  leur  mécon- 
tentement, c'est  la  ration  de  viande  qu'ils  n'ont  pas.  J'aurois  cru  que, 
comme  faisant  partie  de  l'armée  d'Italie,  elle  (leur)  étoit  due,  d'autant 
plus  qu'ils  n'ont  aucun  moyen  de  s'en  procurer.  Mes  peines  pour  maintenir 
la  discipline  sont  bien  grandes,  et  si  notre  malheureuse  position  dure  encore, 
elles  seront  plus  fortes.  Je  vous  déclare,  général,  que  j'emploie  tous  mes 
faibles  moyens  pour  remplir  ma  tâche.  On  n'aura  rien  à  me  reprocher  ; 
j'aime  la  République  et  je  la  sers  par  devoir  ;  mais  si,  avec  tous  les  maux 
que  j'éprouve,  je  ne  peux  pas  réussir  à  faire  le  bien  au  régiment  que  j'ai 
l'honneur  de  commander,  je  me  verrai  forcé,  avec  grand  regret, 
a" abandonner  mon  état. 

Soyez  assuré,  général,  que  je  rends  trop  de  justice  au  brave  Gham- 
pionnet  pour  l'accuser  de  nos  maux.  L'armée  n'ignore  point  que  le  Direc- 
toire l'avait  abandonnée,  ne  lui  fournissant  pas  de  moyens  pour  la  subsis- 
tance, l'habillement  et  la  solde  de  nos  braves  soldats. 

Salut  respectueux, 
Boudet; 


La  Persécution   religieuse  en  Alsace 
pendant  la  Terreur 

Pendant  la  terreur  le  département  du  Bas-Rhin  eut  à  subir  la  persécution 
d'un  général  républicain,  qui  fut  surtout  terrible  pour  les  gens  sans 
défense,  en  général,  et  pour  les    prêtres   en  particulier. 

Antoine-Claude  Dièche,  né  en  1753,  à  Rhodez,  avait  d'abord  servi  dans 
les  gendarmes,  puis  au  régiment  du  Piémont,  jusqu'au  18  août  1792.  Révo- 
lutionnaire exalté,  à  la  nouvelle  de  la  prise  de  la  Bastille,  il  avait  quitté 
son  régiment  pour  aller  organiser  la  garde  nationale  de  Metz.  Général  de 
brigade,  commandant  la  place  de  Strasbourg,  le  14  août  1793,  et  quatre 
jours  après  général  de  division,  Dièche  fut.  l'un  des  agents  les  plus  actifs 
et  les  plus  sanguinaires  de  la  Révolution.  Ardent  jacobin,  il  poursuivait 
les  prêtres  avec  un  archarnement  inouï,  inventant  des  délits  pour  ali- 
menter la  guillotine,  qui  était  en  permanence,  à  Strasbourg,  pour  y 
«  raréfier  l'air  aristocratique.  »  Malgré  ces  cruautés,  Dièche,  qui  était 
la  terreur  des  honnêtes  gens,  fut  maintenu  à  son  poste,  après  le  9  ther- 
midor. Remplacé,  le  19  décembre  1794  seulement,  par  Lajolais,  il  fut,  peu 
après,  suspendu  et  autorisé  à  faire  valoir  ses  droits  à  la  retraite.  Il  dispa- 
rut de  la  scène  politique  et  mourut  quelques  années  plus  tard,  dans  la  plus 
profonde  obscurité. 

Les  lettres  que  nous  publions  ci-dessous,  écrites  pendant  le  séjour  de 
Dièche  à  Strasbourg,  nous  montrent  le  révolutionnaire  à  nu,  attribuant 
gratuitement  les  délits  du  droit   commun  au   fanatisme  des  prêtres,  pour 


PENDANT  LA   TERREUR  29 

justifier  ses  cruautés  et  ses  actes  arbitraires.  Nous  les  reproduisons  in 
extenso,  nous  bornant  à  remplacer  par  des  périphrases  quelques 
expressions  obscènes. 


Altkirch,  le  10  messidor,  l'an  2me  de  la  République  française, 
une,  indivisible  et  démocratique.  (28  juin  1794.) 

LIBERTÉ,  EGALITE, 

FRATERNITÉ.  OU  LA  MORT. 

Diëche,  général  de  division,  commandant  en  chef  à  Strasbourg, 
chargé  par  arrettédes  Représentants  du  peuple  de  l'enlèvement  des 
prêtres. 

A  ses  frères  de  la  Société  populaire  de  Strasbourg. 

Frères  amis, 

Chargé  parles  Représentants  du  peuple  d'une  mission  importante,  j'ai 
quitté  Strasbourg  pour  me  rendre  à  Golmar  où  j'ai  commencé  mes  opéra- 
tions relatives  à  l'enlèvement  des  prêtres.  L'arestation  de  cent  prêtres 
dans  peu  de  jours  et  dans  peu  d'étendue  du  pays  fait  présumer  qu'il  y  en 
aura  au  moins  un  bataillon  au  grand  complet  que  j'enverrai  avant  peu  à 
la  citadelle  de  Besançon. 

Ce  département  eût  été  une  Vendée,  les  prêtres  y  prêchoient hautement, 
officiellement  et  clans  les  églises,  le  fanatisme,  le  crime,  la  contre-révolu- 
tion ;  ils  aidoient  cet  esprit  par  des  processions  continuelles  ;  le  crime 
étoit  au  point  que  les  prêtres  ont  inspiré  à  un  malheureux  fanatisé  que  s'il 
égorgeoit  sa  femeetmangeoit  une  partie  du  corps  d'un  enfant,  Dieu  le  ren- 
drait invisible  et  qu'alors,  favorisé  de  ce  don,  ilpourroit  faire  tout  ce  qu'il 
voudroit  ;  eh  bien,  frères  et  amis,  ce  fanatisé  a  voulu  égorger  sa  feme  qui 
étoit  enceinte  et  qu'on  a  eu  toute  la  peine  à  arracher  à  sa  fureur  inspirée 
par  les  prêtres  ;  une  partie  du  corps  d'un  enfant  a  été  mangée,  nous  avons 
trouvé  le  coupable  chargé  de  fers  dans  la  prison  de  la  commune 
d'Hirsingue. 

Une  trame  contre  la  Révolution  avoit  été  ourdie  dans  la  commune 
d'Hirsingue,  plusieurs  prêtres  s'étoient  assemblés  dans  la  maison  du  ci- 
devant  curé  le  jour  de  Saint-Fortuné  qui  étoit  le  patron  de  la  paroisse  ; 
après  une  orgie  scandaleuse,  ces  monstres,  aidés  de  plusieurs  fanatiques,  ont 
été  arracher  l'arbre  de  la  liberté,  en  vomissant  mille  imprécations  contre 
la  Révolution. 

Par  arretté  des  Représentants  du  peuple,  les  maire  et  officiers  munici- 
paux d'Hirsingue  ont  été  mis  en  état  d'arestation,  la  maison  du  ci-devant 
curé,  où  a  eu  lieu  l'infernale  conjuration  contre  la  République  a  été  rasée 
en  trois  heures  de  temps  aux  cris  de  :  Vive  la  République  !  et  en  même 
temps  le  clocher  a  été  abatu  et  l'église  sera  consacrée  à  des  objets  d'utilité 
publique. 

Cet  arretté  salutaire  éteindra  dans  cette  contrée  l'esprit  de  contre- 
révolution,  il  a  apporté  un  baume    bienfaisant   au  peuple  qui  est  bon 


30  LA  PERSÉCUTION  RELIGIEUSE   EN   ALSACE 

partout,  quand  il  n'est  ni  égaré,  ni  fanatisé  ;  oui  le  peuple  de  la  commune 
d'Hirsingue,  qui  étoit  plongé  dans  le  délire  du  fanatisme,  a  frémi  d'horreur, 
lorsque  nous  lui  avons  appris  les  crimes  de  ces  prêtres  ;  ses  cris  multi- 
pliés de  :  Vive  la  République  !  son  ardeur  incroyable  à  démolir  la 
maison  infernale  et  le  clocher,  le  zèle  des  républicaines  à  nous  apporter 
des  vivres  en  abondance  qu'elles  ont  partagés  avec  avec  tous  les  citoyens 
de  la  commune,  et  un  détachement  de  cavalerie,  prouvent  que  les  prêtres 
seuls  fomentoient  ici  la  contre-révolution. 

J'ai  choisi  un  ci-devant  dimanche  pour  cette  opération,  j'ai  ramassé  les 
muscadins  et  les  endimanchés  d'Altkirch,  qui,  armés  de  pioches  et  autres 
instruments,  nous  ont  aidé  dans  la  démolition. 

Tout  s'est  passé  avec  calme  ettranquilité,  la  journée  s'est  terminée  par 
la  plantation  de  l'arbre  de  la  liberté  au  local  même  où  les  monstres,  les 
scélérats  de  prêtres  l'avoient  arraché,  tous  les  citoyens,  citoyennes  et 
enfants  de  tout  sexe  y  ont  assisté,  nous  les  avons  décorés  de  cocardes 
nationales  pour  lesquelles  les  prêtres  leur  avoient  inspiré  le  plus  grand 
mépris  ;  quantité  d'hymnes  patriotiques  ont  été  chantés  autour  de  l'arbre 
de  la  liberté.  Nous  allons  continuer.  • 

Salut  et  fraternité. 

Dièche. 


ARMEE    DU  RHIN 

LIBERTÉ,   FRATERNITÉ,    ÉGALITÉ. 

Guerre  aux  tyrans.  La  liberté  ou  la  mort. 

Division  Au  quartier  général  de  Strasbourg,  le  3  fructidor,  l'an  2°  de 

de  Strasbourg.  la  République  une  et  indivisible.  (20  août  1794). 

Dièche,  général  de  division,  commandant  celle  de  Strasbourg, 
au  représentant  du  peuple  Goujon. 

J'ai  écrit  une  lettre  adressée  à  toi  et  au  représentant  du  peuple  Hentz, 
j'y  ai  rapporté  un  fait  qui  fait  frémir  l'humanité.  Le  voici  : 

Etant  arrivé  à  la  commune  d'Hirsingue,  en  vertu  de  votre  arrêté,  la 
commission  et  moi  étant  dans  la  maison  commune,  avons  vu  dans  la  prison 
un  bomme  enchaîné  par  le  milieu  du  corps.  Nous  avons  demandé  quel 
crime  il  avoit  commis.  On  nous  répondit  qu'il  avoit  été  fanatisé  par  les 
prêtres  au  point  qu'on  lui  avoit  inspiré  de  manger  une  partie  du  corps 
d'un  enfant  et  d'égorger  sa  femme,  et  que  s'il  accomplissoit  ce  crime,  Dieu 
lui  donneroit  la  vertu  d'être  invisible,  et  que,  par  ce  moyen,  il  feroit  ce 
qu'il  jugeroit  à  propos.  Hé  bien  !  citoyen  représentant,  tout  ce  crime  a  été 
en  partie  consommé  puisqu'on  a  eu  toute  la  peine  à  arracher  la  femme  à  la 
fureur  de  ce  forcené  et  à  son  poignard.  Une  partie  du  corps  d'un  enfant 
de  8  ans  a  été  coupée  avec  les  dents;  la  commission,  le  détachement  avec 
lequel  nous  étions,  tiennent  tous  ces  faits  des  gendarmes  de  résidence 
d'Altkirch. 

Il  te  sera  aisé  de  recueillir  les  faits  relatifs  à  ce  crime  puisque  la  procé- 


LES  PRISONNIERS  ENFERMÉS   A  LA  BASTILLE  31 

dure  est  en  instance  et  que  la  confrontation  a  et  édéjà  faite.  L'agent 
national    d'Altkirch  en  connoît  les  détails. 

Je  te  marquai  dans  la  même  lettre  que  les  prêtres  fanatisoient  les 
citoyens,  qu'ils  convenoient  eux-mêmes  qu'ils  disoient  deux  messes  par 
jour.  Les  processions  s'y  faisoient  publiquement  quelques  jours  avant 
notre  arrivée.  Le  ci-devant  dimanche  y  étoit  célébré  avec  pompe.  Les 
prêtres  disoient  publiquement  en  chaire  que  Dieu  avoit  fait  le  dimanche, 
et  les  hommes  la  décade.  Les  faits  sont  publics  et  il  te  sera  aisé  d'en 
avoir  les  preuves  matérielles  sur  le  local,  quand  tu  le  jugeras  à  propos. 

Votre  arrêté  avoit  fait  le  plus  grand  bien,  puisque  les  cultivateurs  ont 

amené  eux-mêmes  dans  des  voitures    des   prêtres  à  Belfort,  puisqu'ils 

disoient  eux-mêmes  que  les  prêtres  les  fanatisoient  au  point  d'opérer  une 

contre-révolution  ;  ce  que  je  te  dis,  ainsi  que  bien  d'autres  détails  de  ce 

genre,  te  sera  prouvé  par  le  témoignage  de  différents  patriotes  que  nous 

avons  trouvés  dans  ce  département. 

Salut  et  fraternité. 

Dièche. 

Pour  copie  conforme, 

Vte  B.  d'Agours. 


Les  prisonniers  enfermés  à  la  Bastille 

sous  Louis  XVI 

(Suite) 

Législation    moderne. 

1 .  Le  crime  de  viol  commis  sur  la  personne  d'un  enfant  au-dessous  de 
l'âge  de  15  ans,  entraîne,  pour  le  coupable,  le  maximum  de  la  peine  des 
travaux  forcés  à  temps. 

2.  Quiconque  aura  commis  un  attentat  à  la  pudeur,  consommé  ou 
tenté,  avec  violence  contre  un  individu  de  l'un  ou  l'autre  sexe,  sera  puni 
de  la  réclusion  ;  si  c'est  sur  un  enfant  au-dessous  de  l'âge  de  15  ans,  le 
coupable  subira  la  peine  des  travaux  forcés  à  temps  (art.  332,  P.). 

3.  Le  complice  de  la  femme  adultère  sera  puni  de  l'emprisonnement 
de  trois  mois  au  moins  et  deux  ans  au  plus,  et,  en  outre,  d'une  amende  de 
100  à  2,000  fr. 

VIII.   —   Hommes    de    lettres 

1        DES  RUELLES,  Augustin-Thêophile-Joseph-Marie,  Ans-  Mois- 3mat- 
Religieux  de  Saint -Vaast,  à  Arras. 

(ler  mars-24  mai)  1775. 
Libelles  et  propos  calomnieux  contre  l'évêque  d' Arras. 
Exilé  à  Beurrière,  en  Artois.  »      2    24 


32  LES  PRISONNIERS  ENFERMÉS  A  LA  BASTILLE 

2  LE  BEAU-DUBIGNON,   Eouis-Clair,   vicaire-général  Ans-  Mois-  Jours' 

à  Bordeaux. 
(2  mars-24  mai)  1775. 
Complice  de  Des  Ruelles  ;   exilé  deux  ans  au  Prieuré 
de  Vitré.  »      2    23 

3  SAURY,  Jean, 

Prêtre,  ex-professeur  de  philosophie  à  l'Université  de 
Montpellier.  Docteur  en  médecine,  correspondant  de 
l'Académie  de  Montpellier. 

(29  mai-26  juin)  1775. 

Avait  fait  imprimer  des  passages,  supprimés  par  la  cen- 
sure de  Turgot,  d'un  ouvrage  dangereux  dans  les  cir- 
constances. Il  était  relatif  aux  affaires  des  grains  : 
Réflexions  d'un  citoyen  sur  le  commerce  des  grains. 
Paris,  Ruault,  1775.  »      »    28 

4  HURELLE,   Emmanuel-Sylvestre, 

(30  mai-2  septembre)  1775. 
Complice  de  Saury.  »      3      3 

5  BOURDON  DES  PLANCHES,    Louis- Joseph,  ex-pre- 
mier commis  des  finances. 

(2-19  septembre)  1776. 
Publication,  malgré  la  censure,  d'un  ouvrage  critique 
de    l'Administration  à  laquelle  il  était  attaché.   Projet 
pour  la  réunion  des  postes  aux  chevaux  aux  mes- 
sageries (m-8o).  »      » 

6  PELISSERY  (DE),  Roch-Antoine, 
Homme  de  lettres. 

3  juin  1777-24  juillet  1788. 
Tenait  les  propos  les  plus  alarmants  et  répandait  des 
nouvelles  pouvant  troubler  l'ordre.  Auteur  des  libelles  : 
Le  Café  politique  d'Amsterdam.  Eloge  politique  de 
Colbert.  Erreur  et  désavantage  des  emprunts  des  7 
janvier  et  9  février  1777  (injures  contre  Necker).  En 
sortant  de  la  Bastille,  il  fut  transféré  à  Charenton,  où  il 
resta  jusqu'à  la  fin  de  1789.  Pendant  le  cours  de  sa  dé- 
tention, il  écrivit  dix  lettres  injurieuses  au  lieutenant  de 
police.  11      1     21 

Gustave  Bord. 
{La  suite  prochainement.) 

L'un  des  directeurs,  gérant,  Gustave  Bord. 


NANTES,   IMP.    VINCENT    FOREST  ET    EMILE    GRIMAUD,     IMPRIMEURS   BREVETÉS. 


Correspondance  d?nn  dépnté  de  la 
nolblesse  dLe  la  Sénéchaussée  de  IVlar- 
seille  avec  la  marquise  de  Créquy, 
à  Blainconrt.,  par  Brienne,  Cham- 
pagne (13  mai-8  août  1789). 

(Suite.) 

13  juin  1789. 

Les  Etats  n'avancent  pas  la  besogne,  on  ne  peut  guère  savoir  ce  qui  s'y 
passe  ;  les  papiers  publics  rédigent  bien  les  vues  du  ministère,  ceux  qui  ne  sont 
point  de  cet  avis  rédigent  d'après  leurs  passions  :  en  somme,  il  paraît  que  cela 
va  fort  mal.  J'ai  assisté  aux  délibérations  du  Tiers,  c'est  un  vrai  scandale,  leur 
séance  est  publique,  il  y  a  toujours  dix  mille  assistants.  Cette  affectation  fait 
grand  mal  ;  les  gens  de  bon  sens,  et  c'est  ce  que  m'a  dit  un  député  du  lieu 
même,  le  laissent  pour  n'être  pas  exposés  à  cette  multitude  qui  soutient  l'exal- 
tation des  trente  ou  quarante  têtes  chaudes  qui  sont  là  et  qui,  par  leurs  discours, 
échauffent  la  multitude.  Ils  veulent  bien  être  la  nation,  ils  n'appellent  plus  les 
deux  autres  ordres  que  classes  privilégiées.  Ils  ont  adopté  l'anglomanie  partout. 
Il  ne  s'agit  entre  eux  que  d'adresse,  amendement,  bill,  mention  honorable, 
membre,  commune  ;  ils  l'ont  aussi  adoptée  pour  les  choses  :  ils  se  huent,  se 
querellent,  s'applaudissent  ;  bientôt  ils  en  viendront  au  coup  de  poings,  et  comme 
il  faut,  dit-on,  une  constitution,  on  observe  qu'il  en  a  coûté  cinquante  mille 
hommes  aux  Anglais  pour  en  avoir  une  ;  il  serait  affreux  que  l'anglomanie 
gagnât  à  ce  point.  Il  y  a  dans  les  esprits  une  fermentation  sourde  qui  peut  légi- 
timer toutes  les  craintes.  Le  Roi  va  s'établir  à  Marly,  je  ne  sais  ce  qui  se 
passera  en  son  absence  ;  pour  moi,  j'en  ai  assez  vu  pour  être  dégoûté  à  jamais 
des  États  généraux  et  perds  absolument  toute  confiance  de  ceux  qui  s'y  tiennent. 
J'ai  vu  huer  un  membre  du  Tiers  pour  avoir  dit  que  l'on  mettait  trop  peu  de 
gravité,  trop  peu  de  décence,  trop  peu  de  liberté  dans  la  discussion  des 
intérêts  les  plus  importants  d'une  grande  nation.  C'est  comme  cela  que  l'on 
éloigne  la  raison  et  la  sagesse.  Sur  un  article  qui  était  fort  débattu,  les  fols 
qui  ont  voulu  que  leur  avis  passât,  ont  fait  proposer  leur  avis  par  le  doyen  qiq 
a  dit  avec  beaucoup  d'audace  que  ceux  qui  n'étaient  pas  de  cet  avis  eussent  à 
se  lever.  A  peine  vit-on  lever  cinq  à  six  personnes,  lorsque,  par  le  calcul  des 
voix  fait  le  matin,  il  y  en  avait  eu  246  contre  l'opinion  qui  passait  ;  voilà  l'effet 
que  produit  la  galerie.  Je  ne  le  croirais  pas,  si  je  n'avais  pas  été  présent. 

Les  affaires  de  Provence   vont  toujours   à    la   diable  ;    trois  cents  citoyens 

notables    de    Marseille  ont    obligé   M.   de    Caraman   à  rétablir  le    maire   et 

l'assesseur  qui  ont  été  pleinement  hués  par  la  populace  ;  c'est  comme  cela  que 

l'on  dit  que  tout  est  tranquille.  On  vote,  on  fait  des  taxes  pour  tous  ceux  qui 

T.  II.  —  août  1883.  3 


34  CORRESPONDANCE   D'UN   CONSTITUANT 

auront  du  bien  à  Marseille.  En  qualité  de  propriétaire  de  la  Verardi,  il  vous  en 
aurait  coûté  au  moins  1,200  livres. 

Paris,  ce  18  juin  1789. 

Les  nouvelles  de  Provence  n'ont  rien  d'intéressant,  mais  tout  est  toujours 
en  stagnation.  Les  chefs  des  révoltés  de  Marseille  sont  ici,  vont  chez  le  mi- 
nistre ;  c'est  une  horreur.  M.  de  Caraman  y  continue  le  système  de  ces  chefs,  car 
il  assemble  et  préside  les  conseils,  pour  y  faire  passer  les  projets  des  révoltés; 
il  essuyé  des  difficultés,  mais  il  menace  les  honnêtes  gens  des  armes  dont  il  n'a 
pas  osé  faire  usage  vis-à-vis  des  séditieux.  Nos  réclamations  près  du  ministre 
sont  inutiles,  le  parti  est  pris  de  tout  confondre  et  d'enlever  aux  provinces 
réunies  les  prérogatives  et  leurs  droits.  La  Verardi  va  peut-être  payer  la  moitié 
du  revenu  en  impositions,  si  on  suit  les  plans  annoncés  par  les  gens  de  Marseille, 
qui,  ne  possédant  rien,  veulent  rejeter  tout  l'impôt  sur  les  propriétaires  qui  ne 
sont  pas  même  consultés  sur  la  manière  de  payer.  Voilà  un  singulier  commen- 
cement de  liberté  ;  c'est  du  Necker  tout  pur,  je  l'ai  toujours  prévu. 

Les  Etats  généraux  vont  à  la  diable  ;  je  n'entre  pas  dans  des  détails,  parce 
que  vous  recevez  le  journal  de  Paris  qui,  à  la  vérité,  est  l'écho  de  la  sincérité  du 
ministère,  c'est-à-dire  qu'il  ne  faut  pas  s'y  fier. 

Cette  assemblée  du  Tiers  dégénère  en  extravagances.  Hier  j'ai  suivi  les  déli- 
bérations prises  en  présence  d'une  galerie  de  dix  mille  personnes  au  moins  qui 
font  les  décrets  plutôt  que  les  députés  ;  les  gens  sensés  n'osent  rien  dire  ; 
quiconque  ose  être  juste,  docile  et  reconnaître  l'autorité  du  roi  est  b&foué  ; 
j'ai  vu  des  gens  appelés  dire  non  lors  des  propositions,  tancés  pour  l'avoir  dit 
trop  bas,  interpellés  indirectement,  et  qui  n'ont  pas  osé  dire  haut  ce  non  dont 
on  ne  voulait  pas.  Voilà  les  espèces  à  qui  l'on  a  confié  le  sort  du  plus  beau 
royaume  du  monde  ;  c'est  d'un  bruit,  d'une  indécence,  d'une  effervescence  dont 
on  ne  peut  se  faire  d'idée.  Hier  ils  se  sont  constitués  en  Assemblée  nationale, 
cette  assemblée  a  ordonné  que  tous  les  impôts  établis  jusqu'à  ce  jour  sont  nuls, 
illégalement  ordonnés,  et  elle  les  a  abrogés  ;  elle  a  ordonné  que,  provisoirement 
ils  seront  perçus  pendant  la  session  des  Etats  généraux,  et  qu'ils  cesseraient 
du  moment  qu'ils  seraient  séparés  ;  elle  a  ordonné  que  ce  décret  serait  rendu 
public  par  l'impression  et  envoyé  dans  les  provinces.  Jusqu'à  présent,  on  avait 
bien  voulu  laisser  au  Roi  au  moins  le  pouvoir  exécutif,  vous  voyez  que  par 
là  on  ne  lui  laisse  pas  même  la  satisfaction  de  rien  ordonner.  J'ai  frémi  quand 
j'ai  entendu  prononcer  cette  délibération  ;  je  ne  sais  comment  le  Roi  la  prendra 
si  on  la  lui  rend  telle  que  je  l'ai  entendue. 

La  noblesse  est  dans  une  fermentation  incroyable,  elle  s'attend  à  tirer  l'épée, 
pensant  que  l'on  a  le  projet  de  la  faire  égorger  par  le  peuple.  C'est  par  ce 
moyen  que  l'on  intimide  et  que  l'on  gagnera  les  membres  ;  le  clergé  n'a  encore 
rien  fait.  Hier,  le  duc  d'Orléans  a  proposé  de  se  mettre  à  la  tête  de  toute  la 
noblesse,  de  descendre  dans  la  chambre  du  Tiers,  prendre  la  place  qui  lui 
est  destinée  pour  y  opérer  par  ordre  et  se  former  en  bureau  :  il  s'est  trouvé 
mal  en  faisant  cette  motion  qui  n'a  pas  réussi.  A  trois  heures,  l'Ordre  de  la 
noblesse  a  reçu  une  lettre  fort  belle  et  fort  courte  de  la  part  du  Roi  qui  se 
plaint  de  ce  que  le  peu  de  défenseurs  de  cet  ordre  a  mis  obstacle  à  la  conciliation 


AVEC   LA  MARQUISE   DE    CRÉQTJY  35 

qu'il  désirait  ;  c'est  une  injustice,  puisque  la  noblesse,  en  faisant  ses  réserves, 
avait  déclaré  prendre  le  Roi  pour  arbitre  ;  mais  M.  Necker  veut  la  sacrifier.  La 
noblesse  a  été  d'autant  plus  affectée  de  cette  lettre  qu'elle  suppose  une  résis- 
tance qu'elle  n'a  point  à  se  reprocher.  Ce  désagrément  a  été  compensé  par  une 
lettre  au  Tiers  beaucoup  plus  longue  et  non  moins  importante.  Vous  savez  que 
le  Tiers  voulait  avoir  des  petites  entrées.  Le  Roi  a  répondu  sur  cela  qu'il  était 
toujours  disposé  à  recevoir  les  présidents  des  trois  ordres  quand  on  aurait 
demandé,  par  l'organe  de  son  garde  des  sceaux,  le  moment  qu'il  voulait  donner. 
Il  a  formellement  improuvé  les  expressions  répétées  des  classes  privilégiées, 
de  commencer  en  se  plaignant  des  obstacles  qu'il  reproche  à  la  noblesse  d'avoir 
apportés  à  la  conciliation  ;  il  ajoute  que  l'exemple  du  clergé  suivi  de  celui  du 
Tiers  État  aurait  pu  parvenir  plus  facilement  à  la  réunion  et  à  coopérer  au  bien 
commun  qui  ne  peut  se  faire  que  par  le  concours  des  trois  ordres,  soit  qu'ils 
opinent  par  ordre  ou  en  commun.  Cette  lettre  a  un  peu  étonné  le  Tiers  Etat 
qui  ne  veut  pas  moins  aller  son  train.  A  savoir  à  présent  comment  leurs  réso- 
lutions d'hier  seront  accueillies  par  le  Roi  qui,  dans  le  fait,  est  dans  ce  moment 
moins  que  vous  et  moi  dans  son  royaume. 

23  juin  1789. 

Je  ne  vous  parle  pas  des  Etats  généraux.  Tout  est  dans  le  journal,  excepté 
les  détails  odieux  qui  prouvent  que  c'est  un  repaire  où  l'on  veut  égorger 
l'autorité  royale  et  détruire  la  monarchie.  Le  Tiers  décide,  ni  plus  ni  moins, 
qu'il  était  despote  ;  il  devait,  samedi,  casser  aux  gages  tous  les  Parlements 
et  ne  leur  laisser  qu'une  existence  provisoire.  Ils  se  sont  emparés  de  la  légis- 
lation et  du  pouvoir  exécutif.  Le  Roi  devait  tenir  une  séance  royale,  elle  est 
renvoyée  à  aujourd'hui  ;  il  augmentera  le  mal  au  lieu  d'y  remédier.  Le  minis- 
tère est  inepte,  il  partage  la  faiblesse  des  uns  et  donne,  sans  le  vouloir,  dans 
les  mauvaises  intentions  des  autres.  La  fermentation  est  affreuse.  L'Assemblée 
nationale  a  accueilli  la  motion  de  doubler  la  paye  des  soldats,  afin  qu'ils 
désobéissent  au  Roi,  si  on  voulait  les  employer  pour  faire  respecter  son  autorité 
et  ses  droits.  Nous  sommes  à  la  veille  de  quelques  grands  événements,  si  le 
Roi  ne  se  hâte  pas  d'y  mettre  de  la  fermeté. 

26  juin  1789. 

Les  Etats  généraux  vont  de  mal  en  pis.  Comme  vous  recevez  le  journal  de 
Paris,  je  ne  vous  mande  'pas  les  délibérations  qui  se  prennent,  quoique  le 
journal  ne  dise  que  ce  que  M.  Necker  veut  bien  que  l'on  sache  ;  la  fermentation 
est  incroyable,  je  ne  serais  point  étonné  de  voir  une  Saint-Barthélémy  de  la 
noblesse  et  du  clergé.  Le  Tiers  État  ne  s'en  cache  plus,  il  l'affiche  ;  j'ai  entendu 
de  mes  propres  oreilles  un  orateur  le  conseiller  dans  le  Palais-Royal  ;  on  y 
maltraite  horriblement  les  abbés  qui  ont  l'imprudence  d'y  paraître  et  tous  ceux 
qui  oseraient  (illisible).  Il  parait  qu'il  y  aura  une  révolution,  le  maître  du  Palais- 
Royal  est  à  la  tète,  on  le  dit  tout  haut.  Déjà  l'on  s'est  assuré  de  la  défection 
des  troupes  ;  les  gardes  françaises  ont  déclaré  qu'elles  étaient  Tiers  État  et 
qu'elles  ne  tireraient  jamais  que  sur  les  nobles  et  les  ecclésiastiques.  Les  officiers 


36  CORRESPONDANCE   D'UN   CONSTITUANT 

ne  sont  pas  maîtres,  l'un  d'eux  a  reçu  un  soufflet  d'un  soldat.  Consignés  dans 
les  casernes,  ils  quittent,  vont  se  régaler  aux  dépens  du  public.  Au  Palais  royal 
on  les  applaudit  à  tout  rompre,  on  les  régale  de  glaces,  de  liqueurs.  On  y  fait 
encore  venir  les  invalides  que  l'on  régale  aussi.  J'ai  entendu  un  de  ces  invalides, 
encore  bien  vert,  rassurer  le  peuple  en  lui  disant  qu'il  n'avait  rien  à  craindre 
des  soldats  ;  que  les  troupes  sont  à  la  nation  qui  les  paie  et  non  au  Roi  qui 
viendrait  les  commander.  On  ne  jure  que  par  le  ministre  Necker.  Les  Suisses 
ont  formellement  fait  déclarer  par  M.  le  comte  d'Assi,  leur  colonel,  qu'ils  ne 
marcheraient  pas.  On  leur  a  fait  arriver,  fort  à  propos,  pour  cela,  une  lettre  du 
corps  helvétique.  Le  régiment  de  Royal  Cravate  s'est  aussi  expliqué.  On  sait 
que  des  grands  seigneurs  travaillent  les  gardes  du  corps;  on  assure  qu'il  n'y  a 
que  la  compagnie  de  Villeroy  qui  reste  fidèle.  Je  ne  sais  si  vous  savez  qu'il  y  a 
eu  une  motion  dans  les  États  de  déposer  le  Roi,  sauf  de  le  remettre  sur  le 
trône,  à  cause  de  ses  vertus  ;  elle  a  eu  vingt-cinq  ou  trente  suffrages  ;  mais 
elle  n'est  point  abandonnée.  La  majorité  du  clergé  est  avec  le  Tiers,  quarante- 
huit  gentilshommes  y  sont  passés  et  ont  nommé  pour  président  M.  de  Clermont 
Tonnerre.  Le  reste  de  la  noblesse  s'est  constitué.  Il  a  député  au  Roi  pour 
lui  rendre  compte  de  son  arrêté  et  lui  a  demandé  ses  intentions.  Le  Roi  a 
approuvé,  dit-on,  et  désire  qu'elle  tienne  ferme.  Le  haut  clergé,  quoique  en 
minorité,  s'est  aussi  constitué.  En  avait-il  le  droit  ?  On  m'a  assuré  qu'au  sortir 
de  la  séance  royale,  la  noblesse  fut  en  corps  chez  la  Reine.  Elle  vint  au  devant 
d'elle,  les  larmes  aux  yeux,  le  Dauphin  dans  les  bras,  le  leur  recommanda 
avec  des  paroles  et  un  attendrissement  qu'elle  communiqua  à  tout  le  monde. 
On  remarque  que  la  noblesse  de  province  est  celle  qui  reste  le  plus  fidèle.  11 
est  impossible  de  prévoir  ce  que  tout  ceci  deviendra.  M.  Necker  a  fait  la 
loi  ;  il  a  donné  sa  démission  ;  il  a  bien  prévu  la  sensation  que  cela  faisait  ;  le 
peuple  s'est  presque  soulevé  et  il  a  fallu  que  le  Roi  lui  sût  gré  de  ce  qu'il 
voulait  bien  le  laisser  continuer  comme  ministre;  les  désordres  qu'il  avait  pro- 
voqués auraient  éclaté  avec  plus  de  fureur  s'il  avait  cessé  de  l'être.  Hier,  il  a  fait 
assembler  le  Tiers  État  ou  ses  créatures  du  Tiers  État  de  Paris.  Le  projet  est 
de  retirer  les  pouvoirs  de  MM.  Treilhard,  Malouët  et  autres,  que  l'on  regarde 
comme  traîtres  à  la  patrie,  parce  qu'ils  osent  avoir  un  avis  modéré  et  le  dire. 
Voilà  une  manière  assez  nouvelle  d'assurer  la  liberté  des  suffrages.  Il  faut  s'at- 
tendre chaque  jour  à  quelque  triste  événement.  Il  n*y  a  plus  de  sûreté  au 
Palais-Royal,  pour  les  gens  qui  ne  sont  pas  hautement  du  parti  des  communes. 
On  illumine,  on  tire.  Dès  hier,  au  loin,  il  a  dû  y  avoir  un  grand  feu  d'artifice. 
J'ai  voulu  faire  le  curieux  :  les  préludes  ont  été  des  fusées,  des  serpentaux, 
dont  un  m'a  assez  grièvement  blessé  à  la  jambe  gauche.  J'ai  grand'peine  à 
marcher.  Je  n'ai  pas  demandé  mon  reste.  On  rencontre  des  bandes  de  Sa- 
voyards et  des  figures  de  toutes  espèces  qui  crient  :  Vive  les  Tiers  État  !  On 
n'entend  que  cela  dans  la  rue.  Us  tendent  le  chapeau  et  ils  font  donner  pour  le 
Tiers  État.  J'ai  vu  un  de  ces  groupes,  soutenu  par  quarante  ou  cinquante 
gardes  françaises,  qui  disait,  en  passant,  aux  boutiquiers  :  î\e  craignez  rien, 
vous  êtes  Tiers  État  ,  vous  ;  mais  (  illisible  )  si  quelque  noble  voulait 
s'aviser  de  raisonner.  Il  est  vrai  qu'ils  étaient  saouls  comme  des  vilains. 
L'Archevêque  de  Paris  n'ose  point  se  montrer  ;  si  ce  que  l'on  dit  de  lui  est 


AVEC  LA  MARQUISE  DE  CRÉQUY  37 

vrai, il  faut  avouer  qu'il  a  l'ait  une  sortie  bien  puérile.  On  prétend  qu'il  est  allé  à 
Marly,  ayant  le  crucifix  à  la  main,  pour  le  prendre  à  témoin  de  ce  qu'il  disait, 
il  a  pris  les  malheurs  de  la  France  du  côté  de  la  religion,  les  a  attribués  à  un 
ministre  étranger  et  irréligieux.  Le  Roi  s'est  excusé  sur  cette  entrevue  de  la 
fureur  qu'il  a  t'ait  éclater  contre  le  ministre.  L'archevêque  a  été  honni,  lapidé, 
etc.  On  assure  que  le  cardinal  de  Rohan  arrive,  qu'il  vient,  à  la  tête  du  Tiers, 
tout  disposé  à  favoriser  les  projets  de  vengeances.  Cette  nouvelle  paraît  sûre. 
On  avait  dit  M.  de  Barentin  et  M.  de  Montmorin  renvoyés  ;  cela  n'est  pas 
encore,  mais  cela  sera  sans  doute,  parce  que  dans  cette  occasion  ils  se  sont 
conduits  en  braves  et  loyaux  Français,  et  qu'ils  ont  dit  au  Roi  des  vérités  qu'ils 
eussent  dit,  il  y  a  six  mois,  d'une  manière  plus  utile.  Le  garde  des  sceaux  a 
eu  le  courage  de  reprocher  au  Roi  de  n'avoir  pas  voulu  suivre  son  avis.  Dans 
le  fait,  tout  le  mal  vient  d'avoir  sacrifié  l'avis  des  notables  et  d'avoir  convoqué 
dans  une  forme  irrégulière  et  non  usitée.  M.  Xecker  a  fait  la  loi,  il  a  déclaré 
que  si  on  ne  lui  laissait  pas  exécuter  ses  plans,  tout  était  perdu  ;  et  malgré  cela, 
la  Reine  s'est  presque  mise  à  ses  genoux  pour  le  prier  de  voter.  Voilà  les 
détails  que  j'ai  pu  attraper  à  travers  le  fatras  de  contes  qui  se  débitent  ;  et  ce 
que  j'y  trouve  de  très  vrai,  c'est  que,  au  lieu  d'un  roi  honnête  homme  et  voulant 
le  bien,  nous  avons  cinquante  tyrans  qui  ne  savent  encore  ce  qu'ils  veulent 
ni  pourquoi  ils  le  veulent,  dont  la  plupart  seront  un  jour  bien  étonnés  du  mal 
qu'on  leur  a  fait  faire  en  exaltant  leurs  idées,  et  de  voir  que  tout  cela  n'a  eu 
pour  objet  que  de  favoriser  les  vues  d'une  trentaine  d'ambitieux  qui  faisaient 
adopter  les  arrangements  qui  procuraient  de  bonnes  places  à  exercer.  Le  Roi 
ne  doit  point  du  tout  être  tranquille,  les  États  de  Troyes,  ces  États  où  l'on  a 
opiné  par  tête,  ont  placé  le  roi  d'Angleterre  sur  le  trône  des  Français  ;  pareille 
opinion  a  fait  couler  sur  l'échafaud  le  sang  du  roi  d'Angleterre  et  placé 
Cronnvell  sur  leur  trône.  Les  prétendues  lumières  et  la  philosophie  du  siècle 
rendent  la  fermentation  plus  dangereuse,  puisqu'elles  tendent  à  justifier  tous  les 
attentats,  tous  les  excès  ;  cela  fait  frémir  et  est  fait  pour  nous  rendre  notre 
existence  à  charge. 

4  juillet  1789. 
Je  ne  vous  donne  pas  des  détails  des  États,  tous  les  papiers  publics 
en  rendent  compte,  quoiqu'avec  une  partialité  et  une  méchanceté  toujours 
atroces,  pour  entretenir  le  besoin  d'exécration  que  l'on  a  inspiré  au  public  sur 
le  clergé  et  la  noblesse.  Ceux  qui  ont  le  projet  d'exterminer  ces  deux  ordres  sont 
désolés  de  la  réunion.  Ils  n'ont  pas  perdu  de  vue  leur  plan  sanguinaire,  peu 
s'en  est  fallu  qu'il  n'ait  été  exécuté  ces  jours  derniers.  Le  Palais  royal  est 
toujours  plein  de  vingt  mille  séditieux,  parmi  lesquels  on  a  reconnu  les  chefs 
de  l'émeute  de  Marseille  ;  il  y  a  toute  la  journée  des  harangueurs  qui  indisposent 
contre  le  clergé  et  la  noblesse  et  conseillent  le  courage  de  les  exterminer.  On  a 
imprimé  outre  cela  des  discours  abominables.  J'ai  lu  et  entendu,  je  crois  vous 
l'avoir  marqué  dans  ma  précédente  lettre,  la  défection  des  troupes.  Une  main 
inconnue  a  payé  largement  cette  défection,  il  y  avait  ordre  dans  les  cabarets  de 
donner  aux  soldats  tout  ce  qu'ils  demanderaient,  et  la  plupart  qui  allaient  là  se 
griser,  ont  été  fort  étonnés  de  se  trouver  des  louis  dans  la  poche,  des  billets  de 


38  CORRESPONDANCE   D'UN   CONSTITUANT 

caisse.  J'ai  entendu  des  bandes  de  quarante,  cinquante  soldats,  dire  au  peuple  : 
«  Soyez  tranquilles,  nous  sommes  Tiers  Etat,  nous  exécrons  la  noblesse  ;  faites 
ce  qu'il  vous  plaira.  Ne  craignez  pas  que  nous  vous  tirions  dessus  ;  si  nos  officiers 
s'avisaient  de  venir  l'ordonner,  nous  les  égorgerions  devant  vous.  Nous  sommes 
citoyens;  nous  appartenons   à  la  nation  qui  nous  paye,   nous  ne  devons  donc 
pas  obéissance  au  Roi.  «Vous  savez  que,  pour  préparer  et  favoriser  cette  inter- 
vention, les  députés  du  Tiers,  se  disant  l'Assemblée  nationale,  avaient  proposé 
de   doubler  la  paye  des  troupes.   Ces  beaux  projets   étaient  en  grande  partie 
l'objet  des  harangues  du  Palais-Royal.  Cent  cinquante  gardes  françaises  ont  quitté 
les  casernes.  Des  brigades  de  gardes   du   corps  ont  refusé  le  service,  et  cette 
défection  universelle  jointe  à  l'horrible  fermentation  que  le  parti  Necker  entre- 
tient continuellement,   a  fait  craindre  pour  la  vie  du  Roi.  C'est  à  ce  sujet  que 
le  comte  d'Artois  a  écrit  à  la  noblesse  pour  la  conjurer  de   se  réunir,  attendu 
que  la  vie  du  Roi  était  en  danger.  Pour  augmenter  cette  fermentation,  on  a,  dit- 
on,  imprimé,  on  a  publié  que  le  jour  de  la  séance  royale  on  a  ordonné  aux  gardes 
françaises  de  faire  feu  sur  le  Tiers,  mais  que  les  soldats  ont  baissé  les  armes 
en  répondant  qu'ils  ne  tireraient  pas  sur  leurs  frères.  C'est  une  calomnie  atroce, 
je  tiens  de  plusieurs  officiers  qui  étaient  de  service,  que  cet  ordre  n'a  pas  été 
donné,  qu'il  n'a  pas  pu  l'être,  puisqu'il  n'y  a  pas  eu  d'occasion  de  le  donner.  Ils 
m'ont  fait  faire  une  observation  d'après  laquelle  j'ai  jusqu'à  présent  confondu 
ceux  qui  tiennent  contre  la  noblesse  :  dans  quel  endroit,  à  quelle  heure,  à  quelle 
occasion  a-t-on  ordonné  de  tirer?  On  n'a  jamais  pu  me  répondre  à  ces  questions, 
et  j'aurais  confondu  le  mensonge.  Le   peuple  de  Versailles  ne  fut  attroupé  que 
dans  la  cour  de  marbre.  C'estlà  qu'il  criait  insolemment:  Vive  M.  Necker  !  tandis 
qu'il  ne  disait  rien  pour  le  Roi.  C'est  là  qu'il  a  prié,  non  pas  le  Roi  de  garder 
M.  Necker,  mais  qu'il  a  prié  M.  Necker   de   rester  :  or  les  gardes  françaises 
n'ont  rien  à  voir  dans  la  cour  de  marbre  qui    était   occupée  par  les  gardes  du 
corps.  Quoi  qu'il  en  soit,  le  peuple  croit  à  l'ordre  et  au  refus  des  gardes  fran- 
çaises de  l'exécuter.  Aussi  lesporte-t-il  aux  nues.  Cela  a  donné  lieu,  l'autre  jour, 
à  un  mouvement  qui  a  eu  des  suites  qu'il  me  paraît  bien  faible  et  bien  imprudent 
de   ne  pas  réprimer.  Il  y  avait,  à  l'abbaye  Saint-Germain,  des  soldats  ou  gre- 
nadiers gardes  françaises,   les  uns  pour  désertion,  d'autres  pour  vol,  d'autres 
pour  avoir  battu  un  caporal  et  divers  délits  antérieurs  à  l'époque  de  la  séance 
royale  ;  une  lettre  écrite,  ou  supposée  écrite  par  ces  gens-là,  a  annoncé  qu'ils 
étaient    en  prison   pour  avoir  refusé  de  tirer   sur   les    citoyens,  qu'ils  étaient 
les    victimes  de  leur  patriotisme  ;  aussitôt,    quatre  mille  personnes  sont  allées 
briser  les  prisons  et  en  retirer  ces  soldats  et  d'autres  prisonniers.  Les  soldats 
ont'été  ramenés  en  triomphe  au  Palais-Royal.  Ils  ont  été  reçus  dans  une  maison 
où  ils  sont  encore  sous  la  sauvegarde  du  peuple.  Le  Palais-Royal  était  plein,  les 
harangues  les  plus  séditieuses  y  étaient  prononcées  de  tous  côtés  et  ont  duré 
toute  la  nuit.  Le  peuple  s'est  constitué  la  nation,  il  a  délibéré,  etc.  J'ai  voulu 
être  témoin  de  tous  ces  mouvements,  les  détails  en  sont  effrayants:  j'ai  vu  vingt 
fois  le  signal  du  carnage  ;  ils  ont  fini  par  députer  vingt  des  principaux  factieux 
aux  États  généraux  pour  demander  la  grâce  de  ces  soldats.  Je  ne  vous  mande 
pas  les  détails  de  cette  affaire,  elle  doit  être  dans  le  journal  que  vous  recevrez, 
mais  je  suis  scandalisé,  et  de  la  lettre  insolente  de  ces  prétendus  députés,  et 


AVEC  LA  MARQUISE  DE  CRÉQUY  39 

de  l'accueil  qu'ils  ont  reçu  comme  envoyés  de  Paris,  et  du  point  où  est 
IVH'ervescence  qui  n'a  pas  permis  aux  États  (de  voir)  que  cette  députation 
elle-même  est  un  crime  contre  l'ordre  public,  que  la  fonction  des  députés  (sic) 
en  est  un  impardonnable,  etc.  Le  Roi  a  promis  grâce,  M.  Necker  la  fera  aussi 
accorder  à  ceux  qui  essayeront  de  le  détrôner,  car  c'est  à  ce  point  ;  le  peuple 
disait  tout  baut  qu'il  fallait  lui  aller  enlever  la  couronne,  qu'on  était  sûr  que  la 
troupe  ne  bougerait  pas.  J'ai  lu  de  mes  deux  yeux  des  placards  manuscrits  où 
l'on  dit  au  duc  d'Orléans  que  s'il  veut  accepter  la  couronne,  soixante  à  soixante- 
dix  mille  bommes  la  lui  offrent.  Cependant  la  réunion  des  ordres  avait  un  peu 
calmé  les  esprits,  les  plus  séditieux  même  ont  trouvé  le  bris  de  prison  trop 
violent  ;  on  commençait  à  ouvrir  les  yeux,  et  l'avis  que  les  gens  de  bonne  foi 
ont  donné  que  ce  mouvement  était  un  obstacle  aux  bonnes  opérations  des  États 
généraux  avait  calmé  l'effervescence.  Le  parti  sanguinaire  était  au  désespoir  du 
commencement  de  calme  qui  faisait  échouer  ses  projets,  il  a  fait  avant-hier 
une  tentative  dont  le  succès  a  tenu  à  rien  :  il  arriva,  le  soir,  au  Palais-Royal,  un 
homme  qui  venait  de  recevoir  une  lettre  de  Versailles,  il  monte  sur  des  planches 
pour  la  lire.  Elle  contenait  que  la  noblesse  et  le  clergé  avaient  massacré  les 
députés  du  Tiers  État,  qu'il  fallait  venger  ces  victimes  de  leur  patriotisme, 
en  égorgeant  toute  la  noblesse.  On  a  crié  aux  armes,  et  tout  le  monde  courait 
aux  Invalides  pour  y  enlever  celles  qui  s'y  trouvent.  Heureusement,  un  Monsieur 
qui  arrivait  de  Versailles  a  démenti  cette  calomnie. 

Cependant  la  fureur  était  horrible,  les  hussards,  les  dragons  ont  couru  aux 
Invalides  ;  on  a  chargé  tous  les  canons  à  mitraille  ;  hier,  on  était  encore  dans 
cet  état.  L'homme  qui  a  donné  cette  alarme  fut  d'abord  arrêté,  mais  on  a 
craint  qu'il  jasât.  Il  s'est  trouvé  des  fauteurs  de  la  révolte  qui  l'ont  fait  relâ- 
cher. Le  bourgeois  de  Paris  s'est  alarmé,  il  a  été  question  de  former  une 
milice  bourgeoise  tandis  que  les  Necker  ont  délibéré  (je  l'ai  entendu)  de  créer 
une  troupe  citoyenne  et  patriote  ;  c'est  exactement  la  marche  de  Marseille.  On 
ne  peut  pas  calculer  ce  que  cela  va  devenir.  La  moindre  différence  d'opinion 
dans  les  États  va  mettre  en  danger  toute  la  noblesse  du  royaume.  En  vérité,  il 
n'est  pas  de  plus  grand  fléau  qu'un  roi  faible  et  un  ministre  borné  et  vindicatif 
qui  n'a  de  vrai  talent  que  pour  l'intrigue  qui  doit  servir  sa  vengeance.  On 
parle  d'un  camp  de  quarante  mille  hommes  ;  il  est  aux  ordres  du  maréchal  de 
Broglie  ;  il  sera  établi  entre  Versailles  et  Paris  dans  la  plaine  de  Saint-Denis;  on  a 
laissé  carte  blanche  à  ce  général,  alors  tout  ira  mal.  Vous  devinez  que  le  Roi  a 
promis  grâce  pour  tous  ces  troubles  ;  on  la  donnerait  de  même  à  son  ministère  ; 
cela  est  scandaleux,  mais  c'est  que  les  actes  de  faiblesse  sont,  grâce  aux  liens 
de  la  noblesse,  devenus  des  actes  de  prudence  et  de  nécessité.  Voilà  l'effet  de 
la  liberté  de  la  presse  et  la  suite  du  progrès  des  lumières,  de  la  philosophie,  de 
la  raison;  on  a  appris  aux  hommes  qu'ils  sont  des  hommes,  c'est-à-dire  la 
plus  déraisonnable,  la  plus  cruelle,  la  plus  inconséquente  de  toutes  les  créa- 
tures, puisqu'il  est  impossible  de  prévoir  les  excès  auxquels  ils  sont  capables  de 
se  porter,  du  moment  qu'on  érige  la  licence  en  principe  de  droit  civil  et  poli- 
tique. Ces  états  me  font  trembler.  Le  triomphe  du  Tiers  sur  la  manière  d'opiner 
est  la  première  pierre  fondamentale  du  plus  affreux  despotisme,  puisqu'elle 
commence  par  établir  l'anarchie  ;  mais  ce  qui  finit  par  en   assurer    les  bases, 


40  CORRESPONDANCE   AVEC    LA   MARQUISE    DE    CREQUY 

c'est  l'arrêt  du  Conseil  qui  ordonne  aux  bailliages  de  se  rassembler  pour  délier 
les  pouvoirs  impératifs  des  députés,  ne  leur  en  donner  que  d'illimités  et 
livrer  la  nation  aux  caprices,  à  l'exaltation,  à  la  mauvaise  foi,  à  l'ambition 
d'une  vingtaine  de  roués  dont  tout  le  mérite  est  dans  leur  éloquence,  mais  dont 
l'influence  a  été  assez  bien  établie  pour  que  le  ministère  puisse  compter  sur 
tous  ses  succès.  On  subjuguera  la  noblesse  et  le  clergé,  en  lui  tenant  le  poi- 
gnard sous  la  gorge  ;  on  saura  lui  dire  à  propos,  pour  la  faire  céder,  que  la  vie 
du  Roi  est  en  danger.  On  continue  de  les  peindre  aux  yeux  du  public  comme 
des  aristocrates  abominables  ;  ensuite,  Machiavel  n'est  qu'un  très  mince  écolier 
auprès  de  ces  faiseurs-là. 

On  connaît  et  l'on  nomme  le  corrupteur  des  gardes  françaises  ;  c'est  un  très  bon 
gentilhomme  nommé  Yaladi,  gendre  de  M.  de  Vaudreuil,  qui  était  officier  dans 
ce  corps,  il  y  a  un  an.  C'est  lui  qui  a  été  dans  les  casernes,  qui  a  distribué  l'ar- 
gent en  trop  grande  abondance  pour  que  sa  fortune  ait  pu  y  suffire.  C'est  lui 
qui  a  été  à  la  tète  de  ceux  qui  ont  brisé  les  prisons  de  l'Abbaye.  Il  a  donné 
cent  écus  au  boucher  qui  a  donné  le  premier  coup  de  hache.  Il  a  donné  des 
soupers,  etc.  Quatre  de  ses  camarades  sont  allés  lui  demander  raison  de  cette 
conduite  ;  il  a  refusé  de  se  battre.  Ils  lui  ont  administré  des  coups  de  pieds,  lui 
ont  donné  des  croquignoles,  lui  ont  craché  au  visage  ;  il  a  répondu  qu'il  était 
citoven  et  qu'il  ne  se  battait  qu'à  la  tète  des  citoyens  ;  et  pour  le  soustraire  à 
pareille  insulte,  ses  protecteurs  lui  ont  donné  des  gardes  de  la  connétablie  qui 
ne  le  quittent  point.  On  disait,  hier  au  soir,  qu'il  était  arrêté  ;  mais,  sans  doute, 
on  ne  laissera  pas  arrêter  des  gens  dont  l'indiscrétion  pourrait  dévoiler  des 
atrocités1.  Voilà,  à  peu  près,  les  détails  qu'on  ne  retrouve  point  dans  les  nou- 
velles politiques  ;  il  faudrait  passer  sa  vie  à  écrire,  si  l'on  voulait  répéter  tout  ce 
qu'on  dit  ;  mais  cinquante  plumes  ne  suffiraient  pas. 

9  juillet  89. 

Je  n'ai  pas  appris  de  nouvelles  bien  intéressantes,  tout  paraissait  calme,  mais 
les  troubles  ont  recommencé  hier  au  Palais-Royal  et  l'esprit  d'insurrection 
semble  augmenter  à  chaque  instant.  Des  gens  malintentionnés,  c'est-à-dire 
ceux  qui  veulent  servir  le  projet  de  faire  égorger  la  noblesse,  persuadent  au 
peuple  que  les  troupes  nombreuses  dont  on  va  former  le  camp,  que  l'artillerie 
que  l'on  a  amenée  n'ont  nullement  pour  objet  la  tranquillité  des  honnêtes 
citoyens  ;  que  c'est  une  manœuvre  de  l'aristocratie  expirante,  de  la  noblesse,  qui 
va  faire  de  nouveaux  efforts  pour  empêcher  le  bien  que  l'Assemblée  nationale 
veut  faire  au  peuple  pour  le  faire  soutenir  ;  que  le  projet  de  cette  noblesse  est 
un  massacre  des  Plébéiens  ;  en  un  mot,  on  ne  peut  pas  se  faire  idée  des 
horreurs  que  l'on  imprime  pour  déterminer  une  révolte  effroyable  dont  on  ne 
manquerait  pas  d'accuser  la  noblesse.  J'ai  vu,  hier  au  soir,  maltraiter  un  galant 
homme  qui  osait  dire  que  les  troupes  ne  devaient  pas  alarmer,  et  qui  disait  des 
choses  fort  sensées.  J'ai  ouï  dire  de  mes  propres  oreilles  que  l'on  pouvait  avec 
trois  cents  mille  hommes  de  bonne  volonté  attaquer  les  quarante  mille  hommes 
de  troupes  réglées  ;  qu'en  fondant  sur  eux  avec  impétuosité,  on  perdrait  vingt  à 
vingt-cinq  mille  hommes,  mais  qu'il   faudrait  bien  que  le   nombre  l'emportât  ; 

*  Il  est  ici  question  d'Izarn  du  Valady,  qui  fut  plus  tard  membre  de  la  Convention. 


JOURNAL   d'un  PRÊTRE   PARISIEN.   —   1789-1792  41 

déjà  tous  ces  gaillards  brûlaient  du  désir  de  se  faire  tuer.  C'est  une  frénésie  ; 
mais  ce  qu'il  y  a  de  fâcheux,  c'est  que  j'ai  entendu  dire  que  l'on  prenait  di-s 
précautions  pour  se  procurer  des  armes,  et  tous  disaient  qu'il  n'y  avait  que 
M.  Necker  et  M.  du  Montmorin  d'honnêtes  à  la  Cour.  On  a  grand  soin  de  fabri- 
quer et  d'imprimer  les  nouvelles  qui  doivent  provoquer  et  favoriser  l'insurrec- 
tion. J'admire  comment  M.  Necker  avait  l'intention  de  faire  imprimer  ce  qui  se 
passait  en  Provence,  pour  nous  donner  des  démentis,  et  comment  il  permet  que 
l'on  publie  le  fatras  d'anecdotes  et  de  faits  faux  et  scandaleux  qui  montent 
l'imagination  du  peuple  ;  il  fait  enlever  avec  soin  tous  les  ouvrages  qui  ne  sont 
pas  pour  lui,  car  il  en  paraît,  et  il  laisse  répandre  les  autres  ;  c'est  incroyable. 
On  le  cite  publiquement  comme  l'auteur  de  la  disette  des  blés  et  de  la  chèreté 
du  pain.  Mirabeau  l'a  dit  en  pleins  Etats  et  a  offert  de  prouver  qu'il  a  refusé 
les  blés  que  les  Anglo-Américains  ont  proposés.  Les  boulangers  de  Paris  ont 
déclaré  aux  Etats  qu'ils  savaient  où  trouver  de  la  farine,  des  blés,  qu'ils  décou- 
vraient les  accapareurs,  et  les  ordres  qui  les  favorisent.  Au  lieu  d'aller  aux 
éclaircissements,  tous  ces  furieux  des  Etats,  le  roi  Target,  le  sultan  Chapellier, 
l'empereur  Dupont,  etc.,  etc.,  si  furieux  en  apparence  contre  les  ministres,  ont 
décidé  que  la  réclamation  des  boulangers  retombait  dans  le  pouvoir  exécutif, 
qu'il  fallait  les  renvoyer  au  procureur  général  des  finances,  et  le  peuple  ne  voit 
pas  le  venin  de  cette  conduite.  Les  Etats  s'occupent  de  projets  incohérents  pour 
pourvoir  à  la  subsistance.  Le  Comité  fait  des  phrases,  se  croit  autorisé  à  s'occu- 
per des  moyens  de  venir  au  secours  des  malheureux,  et  quand  on  leur  indique 
des  soulagements  utiles,  ils  renvoient  au  ministre  contre  qui  peuvent  parler. 
Tout  cela  me  confirme  dans  mes  idées.  En  attendant,  le  sang  coule  dans  beau- 
coup d'endroits,  l'agitation  est  affreuse  ;  on  dit  qu'il  y  a  un  monde  effroyable 
tué  à  Lyon,  à  Metz,  à  Nancy,  à  Clermont  ;  on  accuse  les  troupes  ;  je  crois 
qu'on  exagère  ces  nouvelles.  Le  peuple  de  Paris  prend  sous  sa  protection  les 
gardes  françaises  qui  se  sont  pris  de  gorge  avec  les  hussards.  On  disait  qu'hier, 
à  Versailles,  ils  ont  eu  une  affaire  assez  vive,  puisqu'on  disait  qu'il  y  avait 
quinze  ou  seize  morts  dans  chaque  parti  ;  comme  on  imagine  que  les  gardes 
françaises  favoriseraient  le  peuple,  s'il  y  avait  du  mouvement,  on  dit  que  les 
troupes  qu'on  a  fait  venir  ont  pour  objet  de  les  écraser.  On  croit  que  ces 
troupes  ne  feront  qu'affamer  la  ville  ;  c'est  un  motif  de  plus   pour  murmurer. 

(La  suite  prochainement) . 


Journal    dL'oxîi  prêtre  parisien 
1787-1792\ 

Depuis  longtemps,  pressé  par  Guinchard  de  venir  demeurer  avec  lui,  je 
me  laissai  aller  à  ses  instances.  Il  avait  acheté,  au  faubourg  Saint-Antoine, 
no  22,  rue  des  Boulets,  une  jolie  maison.  Entré  sous  la  porte  cochère,  on 

*  Voir  la  livraison  de  juillet  1SS3,  Documents  inédits. 


42  JOURNAL   D'UN  PRÊTRE   PARISIEN. 

trouvait,  à  gauche,  la  buanderie,  des  commodités  angloises  et  le  pou- 
lailler ;  à  droite,  la  salle  à  manger,  la  cuisine  et  la  cave  ;  à  l'entresol,  à 
gauche,  une  salle  de  billard,  un  cabinet  formant  notre  chapelle  ;  à  l'en- 
tresol, à  droite,  chambre  d'ami  et  chambre  des  domestiques  ;  au  1er  étage, 
un  salon,  à  droite  et  à  gauche  duquel  une  chambre  à  coucher  et  un  cabinet  ; 
au-dessus,  les  greniers  ;  en  face  de  la  maison,  sur  le  derrière,  petite  cour, 
parterre  et  jardin.  Il  me  proposa  de  me  donner  la  chambre  à  coucher  et 
le  cabinet  à  gauche  et  avec  lui  la  jouissance  de  tout  le  reste,  à  la  charge 
de  lui  payer  100  fr.  de  loyer,  de  faire  à  mes  frais  les  dépenses  que  mon 
entrée  occasionnerait  et  de  laisser  tous  les  papiers,  placards  et  alcôves 
que  je  pourrais  faire  placer  dans  toute  l'étendue  de  la  maison.  J'acceptai 
et  me  disposai  à  y  entrer  au  1er  avril.  Mon  carême  se  passa,  d'un  côté,  à 
travailler  avec  lui  à  une  allée  couverte  que  nous  fîmes,  à  un  berceau  que 
nousr  accommodâmes,  et  à  planter  le  jardin,  que  nous  partageâmes  en  deux 
parties;  de  1  autre  côté,  à  exercer  mon  ministère  sur  le  terrain  de  mon 
ancienne  paroisse,  où  j'avais  pris  un  pied-à-terre,  chez  Bruna,  rue  des 
Fossés-Saint-Germain-l'Auxerrois.  Je  disais  la  messe,  tous  les  dimanches, 
à  l'Oratoire  ou  à  la  chapelle  du  Roi. 

Le  14  mars,  nous  bénîmes  notre  chapelle  et  la  dédiâmes  à  la  sainte 
Vierge.  Quelques  jours  après,  me  promenant  aux  Tuileries,  je  rencontrai 
le  curé  intrus,  auquel  je  témoignai  ma  surprise  de  ce  qu'il  n'avait  répondu 
ni  âmes  lettres,  ni  âmes  visites.  Il  me  dit  : 

—  Je  croyais  que  vous  demeuriez  au  faubourg  Saint-Antoine. 

—  Gela  n'empêche  pas,  lui  répondis-je,  que  je  n'aie  un  pied-à-terre  sur 
la  paroisse.  Vous  pouvez  savoir  que  je  connais  assez  mon  devoir  pour  ne 
m'en  pas  éloigner  à  la  veille  des  Pâques. 

—  Je  le  sais,  me  dit-il,  et  j'ai  à  me  plaindre  de  ce  que  vous  mettez  le 
trouble  dans  ma  paroisse. 

—  Je  ne  vous  entends  pas,  lui  dis-je,  je  ne  vous  connais  pas  de  paroisse, 
je  travaille  dans  celle  de  M.  Ringard  ;  ma  mission,  je  la  tiens  de  l'Eglise, 
c'est-à-dire  de  M.  l'archevêque  et  de  lui.  Quels  sont  vos  titres  sur  sa 
paroisse  ? 

Cette  conversation,  quoique  tranquille,  ne  plut  pourtant  pas  à  G ». 

Il  saisit  le  premier  moment  que  je  regardais  d'un  autre   côté  pour  filer. 

Je  continuai  à  dire  la  messe  à  la  chapelle  et  à  y  entendre  les  vêpres, 
auxquelles  le  Roi  et  sa  famille  ne  manquaient  pas.  Je  les  vis  de  bien  près, 
le  vendredi,  et  au  tombeau  et  à  l'adoration  de  la  Croix.  Ce  jour-là,  au 
moment  où  le  Roi  sortait  de  la  chapelle,  une  banquette  qu'on  avait  relevée, 
tomba.  La  nouvelle  de  l'assassinat  du  roi  de  Suède  ayant  été  répandue  la 
veille,  la  Reine  fit  un  cri  qui  saisit  d'effroi  toute  l'assemblée.  La  banquette 
fut  retenue  et  notre  pauvre  Reine  ainsi  que  l'assemblée  en  furent  quittes 
pour  la  peur.  Je  ne  pensais  guère  que  c'était  là  la  dernière  fois  que  je 
voyais  mon  infortuné  maître. 

i  Nous  croyons  devoir  donner  seulement  l'initiale  de  ce  nom,  porté  aujourd'hui  par  d'hon- 
nêtes bourgeois  de  Paris.  {Note  de  la  Direction.) 


1789-1792  43 

Je  partageai  les  offices  de  la  semaine  sainte  entre  la  chapelle  et  le 
séminaire  de  Saint-Sulpice.  Je  leur  fis  à  l'un  et  à  l'autre  mes  adieux. 

J'allai  alors  habiter  mon  manoir  du  faubourg  Saint-Antoine.  Je  ne 
portai  plus  l'habit,  pour  ne  pas  effaroucher  les  tigres  au  milieu  desquels 
j'allais  demeurer.  Nous  cultivions  là,  très  tranquillement  et  très  patrioti- 
quement,  notre  jardin  de  300  mètres  de  long,  sur  40  de  large.  Nous  avions 
décoré  nous-mêmes  notre  chapelle,  que  nous  appelions  ordinairement  notre 
salle  de  bains. 

Nous  y  fîmes  faire  des  pâques  et  des  premières  communions;  j'y  mariai 
une  des  filles  de  M.  Lemonnier  ;  j'y  baptisai  aussi  un  fils  de  M.  Chaf- 
faugeon.  Lorsque  nos  affaires  nous  appelaient  dans  le  voisinage,  nous  y 
allions  en  veste  et  pantalon.  Dans  le  même  accoutrement,  nous  allions 
chez  mon  père,  à  Gentilly  ;  chez  Dubousset,  à  Vincennes;  et  chez  Honnoré, 
à  Nogent-sur-Marne.  Ces  deux  amis  étaient  à  peu  près  les  seuls  que  je 
visse  chez  eux  ;  les  autres  nous  venaient  voir. 

Je  passai  trois  semaines  à  Augerville-la-Rivière,  près  Fontainebleau, 
chez  Mme  la  vicomtesse  d'Allemans.  Je  lui  disais  la  messe. 

Cependant,  la  fermentation  augmentait  à  Paris,  et  commençait  à  se 
faire  sentir  dans  les  environs.  Je  revins  à  Paris,  où  je  trouvai  le  peuple 
plus  insolent  que  jamais.  Un  jour  que  la  famille  Honnoré  dînait  chez  nous, 
je  sortis  pour  visiter  les  chevaux,  qui  n'avaient  pas  approché  delà  maison 
pour  qu'on  ne  nous  accusât  pas  d'aristocratie.  Un  sans-culotte  vint  m'of- 
frïr  une  prise  de  tabac  et  me  demander  où  j'allais,  m'observant  que  j'allais 
et  venais  bien  souvent.  Le  lendemain,  lorsque  j'étais  occupé  au  jardin, 
plantant  des  fraisiers,  une  balle  de  fusil  vint  me  siffler  aux  oreilles.  Ma 
domestique  qui  était  auprès  de  moi  l'entendit  aussi. 

Le  4  ou  5  d'août,  je  lus  à  Nogent,  pour  passer  quelques  jours  chez 
M.  Honnoré.  J'y  eus  beaucoup  de  plaisir.  Nous  nous  promenâmes  tous,  un 
soir  que  la  chaleur  était  étouffante,  dans  un  des  bras  de  la  Marne. 

Le  10  d'août,  j'étais  dans  le  jardin,  causant  avec  M.  Honnoré,  vers  trois 
heures  de  l'après-midi,  quand  j'entendis  sonner  le  tocsin  et  battre  la 
générale.  On  sait  ce  qui  en  était  la  cause. Vers  les  six  heures,  arrive  Guin- 
chard,  mal  déguisé,  en  veste  et  pantalon.  Il  avait  la  mine  d'un  déterré.  Il 
nous  raconta  une  partie  de  ce  qui  s'était  passé.  La  pauvre  Mme  Honnoré 
était  plus  morte  que  vive  ;  notre  présence  augmentait  ses  alarmes.  Nous 
cherchâmes,  Guinchard  et  moi,  où  nous  passerions  la  nuit.  Impossible  de 
prendre  un  parti  quelconque.  C'était  à  qui  ne  nous  recevrait  pas.  Je  crus 
que  c'était  mon  dernier  jour.  Nous  résolûmes  enfin  de  rester  chez  elle, 
quand  on  nous  eût  dit  que  le  village  était  plein  de  gens  turbulents.  De 
fait,  en  restant,  nous  courions  le  risque  d'être  arrêtés  dans  la  maison,  et 
en  ne  restant  pas,  d'être  arrêtés  dans  le  village,  sur  la  route,  et  d'exposer 
ainsi  la  maison  qui  nous  avait  servi  d'asile.  Nous  étions  déterminés  à  nous 
présenter  si  la  foule  nous  venait  demander,  comme  nous  en  étions  me- 
nacés. Nous  passâmes  toute  une  soirée  bien  triste,  à  l'exception  des 
domestiques,  du  nombre  desquels  était  un  frère  de  lait  de  Mme  Honnoré,  qui 
ne  furent  jamais  si  gais.  Ils  passèrent  leur  temps  à  chanter.  Il  était  minuit 


44  JOURNAL   d'un  PRÊTRE   PARISIEN.   —  1789-1792 

que  nous  n'avions  pu  encore  obtenir  notre  souper.  Nous  passâmes  donc 
la  nuit  la  plus  triste  possible,  je  ne  fis  que  m'assoupir  et  me  relever  pour 
in  assurer  que  Mme  Honnoré  et  Mue  Roger  étaient  tranquilles.  Si  j'avais 
passé  des  moments  bien  agréables  en  leur  société,  mes  plaisirs  furent  bien 
compensés  par  les  transes  mortelles  de  la  nuit.  Je  croyais  à  chaque  ins- 
tant entendre  les  patriotes  enfonçant  les  portes  pour  nous  chercher.  Une 
maudite  chouette  nous  étourdit  constamment  de  ses  cris  sinistres. 

Guinchard  nous  quitta  le  lendemain.  Le  (12)  surlendemain,  je  m'en  fus, 
sans  savoir  où  diriger  mes  pas,  il  n'était  pas  sûr  de  retourner  à  la  maison. 
J'allai  chez  mes  amis  et  mes  connaissances  cherchant  un  gîte.  Cependant, 
la  nation  fit  une  descente  chez  nous,  et  après  avoir  visité  toute  la  maison, 
l'officier  qui,  à  la  vue  du  portrait  de  G...,  avait  dit  :  «  Je  le  reconnais  bien, 
je  lui  ai  raccommodé  ses  souliers,  il  y  a  quinze  jours,  »  signifia  à  nos 
domestiques  que  nous  eussions  à  comparaître  à  la  section.  J'arrivai  à  la 
maison  comme  ils  en  sortaient,  je  ne  me  fis  pas  prier  de  n'y  pas  coucher.  Je 
retournai  bien  vite  à  ma  tanière,  emportant  des  papiers  et  des  effets.  Le 
lendemain  matin,  j'arrive  à  la  maison  où  G....  avait  cherché  un  asile  ;  une 
fruitière  l'avait  vu  entrer  la  veille  et  l'avait  dénoncé.  Le  district  faisait 
la  visite  de  la  maison,  il  l'avait  commencée  heureusement  par  le  grenier  ; 
je  les  entendis  se  faire  ouvrir  toutes  les  armoires.  Je  frappe  à  la  porte  de 
l'appartement  où  il  était  caché.  On  le  cèle.  J'insiste  et  je  l'emmène,  pâle 
comme  la  mort,  par  les  grands  boulevards,  chez  un  de  ses  parens. 

Le  soir,  nous  allâmes  à  la  section,  où  on  nous  reçoit  bien  et  où  on  nous 
engage  à  nous  joindre  aux  citoyens.  Nous  y  fûmes  le  lendemain  et  les 
jours  suivants,  en  guenilles.  On  ne  pouvait  décemment  s'y  présenter  mieux 
habillé.  Il  nous  fallut  nous  faire  enregistrer  pour  monter  la  garde.  Rien 
d'extravagant  ou  d'impie  que  nous  n'ayons  entendu  dans  l'église  Sainte- 
Marguerite,  lieu  de  séances. 

Un  soir,  ils  arrêtèrent  que  les  corps  électoraux  seraient  supprimés  et 
les  élections  rendues  au  peuple,  c'était  une  atteinte  directe  donnée  à  la 
Constitution.  Nous  pensâmes  qu'on  ne  pouvait  envoyer  en  députation, 
pour  notifier  cette  résolution  aux  autres  sections,  des  gens  qui  avaient 
juré  de  maintenir  cette  Constitution.  Nous  nous  offrîmes  donc,  G....  et 
moi,  pour  être  envoyés,  avec  six  autres,  comme  commissaires  auxdites 
sections.  Je  choisis  celles  de  Henri  IV,  des  Quatre-Nations,  de  la  Croix- 
Rouge,  de  la  Fontaine-de-Grenelle,  des  Tuileries,  du  Mail,  de  l'Oratoire  et 
du  Louvre  ;  partout  bien  accueillis.  A  la  section  des  Quatre-Nations,  ren- 
contré Roussiman,  qui  me  crut  de  son  bord  et  m'embrassa.  Quand  je  me 
fus  acquitté  de  ma  mission,  le  Président  me  répondit  : 

—  Ce  que  vous  proposez,  de  la  part  de  votre  section,  était  déjà  le  vœu 
de  la  nôtre.  En  effet,  Monsieur,  le  peuple  ne  se  corrompt  pas  aisément, 
c'est  à  lui  que  nous  devons  Petion,  que  nous  devons  Marat,  que  nous 
devons  Danton. 

A  la  Fontaine-de-Grenelle,  des  Marseillais  avaient  pris  un  pauvre 
noble,  dont  ils  voulaient  la  vie  ou  celle  du  Président.  A  Saint-Germain- 
l'Auxerrois,  ils  me  prirent  pour  un  prêtre.  Arrêté,  je  leur  signifiais  notre 


SOUVENIRS  DE   LA   COMTESSE   G.  45 

mission.  On  nous  conduisit  à  l'œuvre.  Je  parlai,  puis  me  tournant  pour 
voir  qui  me  répondrait,  je  vis  G  ....,  en  redingote  grise,  faisant  les  fonc- 
tions de  président.  Il  me  parut  embarrassé.  Je  fus  bientôt  entouré  d'une 
foule  de  paroissiens,  qui  me  firent  des  questions  sans  nombre.  Cette 
démarche  était  peut-être  imprudente,  mais  j'avais  à  leur  prouver  que  je 
n'étais  pas  caché  chez  un  orfèvre,  dont  ils  désiraient  avoir  un  prétexte  de 
piller  la  maison. 

De  retour  chez  nous,  nous  vîmes  le  pauvre  Angar  qui  était  venu  s'y 
réfugier,  et  qui  fut  massacré  depuis.  La  rage  des  patriotes  contre  nous 
augmentait  cependant  tous  les  jours.  J'abandonnai  la  maison,  et  pendant 
plus  de  trois  semaines,  pendant  lesquelles  on  nous  traita,  comme  les 
Anglais  traitèrent  leurs  bêtes  fauves,  quand  ils  voulurent  s'en  débar- 
rasser, je  couchai  près  d'un  corps  de  garde,  chez  un  jacobin,  avec  Ber- 
tran,  puis  chez  le  tailleur  d'un  spectacle  de  Paris,  où  je  passai  cinq  à 
six  jours,  ne  sortant  que  la  nuit  et  plus  souvent  pas  du  tout.  Enfin 
arriva  l'heureux  décret  du  26  août  1792  '. 

Pour  copie  conforme, 

Ch.  d'Héricault. 


Souvenirs  d.e  la  comtesse  O 2. 

La  princesse  de  Tarente,  fille  du  duc  de  Chàtillon  et  petite-fille  du  duc 
de  la  Vallière,  a  laissé  à  Pétersbourg  un  souvenir  impérissable.  Pour- 
suivie par  les  haines  de  la  Révolution,  l'amie  éprouvée  de  Marie-Antoinette 
et  de  Madame  Elisabeth  rappelait  à  ceux  qui  l'approchaient  les  grandeurs 
de  Versailles  et  les  plus  mauvais  jours  de  la  Terreur.  Le  caractère  de 
l'exilée,  ses  vertus,  ses  talents  lui  eurent  bientôt  concilié  l'affection  géné- 
rale du  grand  monde  russe.  Le  comte  G.  lui  offrit  dans  sa  maison  une 
cordiale  hospitalité  et  la  princesse  devint  la  plus  intime  amie  de  la  femme 
de  son  hôte. 

L'année  1802  les  réunit  toutes  deux  pour  quelques  mois  à  Paris.  C'est 
à  cette  époque  que  la  princesse  de  Tarente  eut  l'occasion  de  voir  une 
femme  dont  le  nom  est  resté  inconnu  et  qui  s'était  dévouée  au  service  de 
l'infortunée  Marie-Antoinette  durant  sa  captivité.  Elle-même  en  a  fait  le 
touchant  récit  à  la  princesse;  la  comtesse  G.  l'a  recueilli  de  la  bouche  de 
son  illustre  amie  et  l'a  consigné  clans  ses  souvenirs.  C'est  un  récit  que 


1  Qui  condamnait  au  bannissement  les  ecclésiastiques  qui  n'avaient  pas  prêté  serment. 

2  3'  cahier,  sans  pagination,  des  mémoires  inédits  de  la  comtess^  G. 


46  SOUVENIRS  DE   LA    COMTESSE    G. 

nous  donnons  aujourd'hui  au  lecteur.  Nous  pouvons  garantir  l'authenticité 
des  écrits  de  la  comtesse  G.  qui  se  trouvent  entre  les  mains  de  ses  héri- 
tiers ;  nous  la  savons  elle-même  incapable  d"écrire  autre  chose  que  la 
plus  exacte  vérité.  Le  reste  doit  être  soumis  aux  règles  ordinaires  de  la 
critique  et  contrôlé  par  des  faits  sûrs  et  certains. 

P.  PlERLING,  S.  J. 


J'allai  un  matin  avec  Mme  de  Tarente  chez  la  princesse  de  Chimay 
qui  la  pria  de  passer  chez  elle  le  lendemain,  ayant  quelque  chose  d'assez 
intéressant  à  lui  dire.  Le  lendemain  soir  Mme  de  Tarente  vint  tard 
chez  moi,  je  lui  trouvai  l'air  troublé  et  une  pâleur  dont  je  fus  effrayée. 
Lorsque  nous  fûmes  seules  :  «  Dites-moi  ce  que  vous  avez,  lui  demandai-je, 
vous  me  rendez  toute  inquiette.  »  Mme  de  Tarente  me  répondit  : 
«  C'est  devant  vous,  hier,  que  Mme  de  Chimay  m'a  donné  rendez-vous. 
J'y  fus  :  elle  me  dit  qu'elle  connoissoit  une  personne  dont  la  piété  et  la 
charité  sont  parvenues  à  ouvrir  les  portes  de  toutes  les  prisons  où  souf- 
froient  toutes  les  victimes  que  Robespierre  condamnoit  à  l'échafaud. 
Quand  ce  tigre,  en  comblant  la  mesure  de  ses  forfaits,  eût  arraché  la  reine 
du  Temple  pour  l'enfermer  à  la  Conciergerie,  cette  prison  (sic)  l'objet  de 
la  sollicitude  de  Mue  ***  ;  elle  eut  l'adresse ,  le  courage  ,  la  force 
de  pénétrer  dans  l'horrible  cachot  qui  receloit  la  reine  de  France.  Mépri- 
sant les  dangers  qui  accompagnoient  cette  œuvre  si  touchante,  ce  n'étoit 
pas  la  reine  qu'elle  vouloit  approcher,  c'étoit  un  être  souffrant  que  son 
cœur  vouloit  soulager.  Il  faut,  continua  la  princesse  de  Chimay,  que  vous 
voyez  Mile  ***  ;  elle  sait  votre  existence  mais  elle  craint  de  se  faire 
connoître  et  s'est  toujours  refusée  à  vous  voir.  Mais  comme  il  est  possible 
que  vous  voyez  Madame  à  Mittau  \  peut-être  pourrez-vous  vous  charger 
de  quelque  commission  pour  elle  de  la  part  de  la  reine.  Je  lui  ai  dit  que 
je  lui  amènerai  une  personne  de  mes  amies  qui  verra  la  fille  de  la  Reine, 
et  elle  y  consentit.  Voulez-vous  venir  avec  moi  ?  Le  discours  de  la 
Princesse  avoit  fortement  remué  mon  âme  et  m'avoit  donné  le  plus  grand 
désir  de  voir  et  d'entendre  un  être  qui  passoit  sa  vie  à  soulager  des  dou- 
leurs et  des  maux  au-dessus  de  l'humanité.  Nous  montâmes  au  troisième 
étage  par  un  misérable  escalier,  et  nous  arrivâmes  dans  l'asile  de  la  vertu. 
J'y  trouvai  une  femme  petite,  vieille,  épaisse  avec  des  jambes  aussi 
grosses  que  le  corps,  pouvant  mal  se  mouvoir  pour  ce  qui  lui  étoit  néces- 
saire, mais  active  et  alerte  pour  le  bien  d'autrui.  Mme  de  Chimay  lui  dit 
en  me  montrant  :  «  Voici  mon  amie  que  je  vous  amène.  »  Elle  me  reçut 
bien,  par  politesse  pour  la  Princesse  qui  chercha  à  faire  tomber  la  conver- 
sation par  les  sujets  dont   mon  cœur  étoit  plein.  Elle  s'y  refusoit.  — 


1  A  l'époque  où  cette  circonstance  eut  lieu,  il  étoit  question  du  retour  de  Mme  de  Tarente 
avec  moi  en  Russie. 


SOUVENIRS  DE   LA  COMTESSE   G.  47 

«  Vous  savez,  dit-elle,  que  je  ne  puis  parler  de  la  reine...»  et  des  larmes 
inondèrent  son  visage.  La  Princesse  insista...  «  —  Vous  le  vouliez  (sic) 
Princesse!  Quand  je  parle  de  la  reine,  je  suis  malade,  je  ne  puis  ni  manger 
ni  dormir,  je  n'en  puis  plus.  L'homme  en  qui  j'ai  le  plus  de  confiance  me 
l'a  absolument  défendu  *.»  Poussée  encore  par  la  Princesse  de  Ghimay, 
continua  Mme  de  Tarente,  Mile  ***  nous  fit  un  détail  affreux  de  la  situation 
déplorable  où  elle  avait  trouvé  la  reine,  de  ses  souffrances  inouïes  et  de 
sa  patience  plus  étonnante  encore.  La  reine  étoit  privée  de  tous  secours 
et  dans  un  état  qui  auroit  demandé  les  plus  grands  soins.  Son  vêtement 
étoit  de  grosse  toile,  elle  manquoit  de  linge,  et  ses  bas  étoient  percés  de 
mille  trous.  Elle  couchoit  sur  un  vrai  grabat  et  sa  nourriture  étoit  si  dure 
et  si  mauvaise  qu'une  fourchette  s'y  tenoit  droite  d'elle-même.  La  prison 
étoit  humide.  Deux  hommes,  soi  disant  gardes,  enfermés  jours  etnuits  avec 
elle,  n'en  étoient  séparés  que  par  un  paravant  en  lambeaux.  Quelques-uns 
de  ces  hommes,  moins  féroces  que  les  autres,  lui  témoignoient  de  la  pitié  et 
sembloient  regretter  de  se  trouver  obligés  à  la  gêner  et  à  augmenter  ses 
tourmens. 

Mue  ***  pénétra  dans  cette  horrible  prison.  La  Reine  la  repoussa  long- 
temps, ne  pouvant  supposer  que  la  compassion  d'un  cœur  sensible  pût  se 
rencontrer  dans  cet  effroyable  lieu,  et  la  prenant  pour  une  de  ces  horribles 
créatures  qui  se  font  les  amies  des  prisonniers  pour  les  trahir.  Mue  ***  ne 
se  rebuta  point,  elle  insista  pour  faire  connoître  ses  motifs  et  parvint  à 
inspirer  de  la  confiance,  et  à  apporter  des  consolations  à  la  Reine.  Elle 
devint  le  soutien  de  celle  qui,  sur  le  trône,  avoit  répandu  tant  de  bien- 
faits payés  par  tant  d'ingratitude.  Pendant  plusieurs  semaines,  la  Reine 
fut  l'objet  de  ses  soins.  L'argent  ne  lui  manqua  point,  déjà  il  lui  avoit 
ouvert  la  prison,  et  Dieu  récompensera  ceux  qui  ont  eu  le  bonheur  de  le 
fournir.  Plusieurs  fois,  Mue***  parvint  à  amener  à  la  Reine  un  prêtre 
déguisé  en  garde  national,  elle  fut  présente  à  une  confession  mêlée  de 
larmes,  que  la  Reine  fit  à  quatre  pas  d'elle  ;  on  dit  même  la  messe  dans  cet 
endroit,  et  rien  ne  manqua  à  sa  célébration.  M'ie  ***  me  dit  encore  .-  «  —  La 
Reine  m'a  souvent  parlé  d'une  de  ses  dames  qu'elle  affectionnoit  particu- 
lièrement et  dont  le  sort  l'inquiétoit,  elle  revenoit  souvent  à  cette  dame, 
disant  qu'elle  l'aimoit  et  qu'elle  en  étoit  bien  aimée,  et  qu'elle  devoit  être 

bien  malheureuse Mue  ***  ne  put  d'abord  se  rappeler  le  nom  que  la 

Reine  lui  avoit  répété  plusieurs    fois,    elle  commençoit  Ta et  puis  le 

reste  ne  venoit  pas.  Mais  je  le  devinai,  j'étois  émue  au  possible,  mon 
cœur  m'avertissoitque  ce  souvenir  touchant  conservé  au  milieu  des  plus 


<  Cet  homme  étoit  un  saint  ecclésiastique  qui  étoit  parvenu  à  se  dérober  à  la  recherche  et 
aux  persécutions.  Il  étoit  demeuré  en  liberté  à  Paris  pendant  la  terreur;  il  eût  assisté  la  reine 
lui-même  à  la  Conciergerie,  s'il  n'eût  été  mourant  à  cette  époque.  Mais  il  a  dit  à  Mm0  de 
Tarente  qu'il  avoit  eu  le  bonheur  de  rendre  cet  important  service  à  Mmo  Elisabeth  dans  les 
vingt-quatre  heures  qu'elle  passa  dans  la  Conciergerie.  Il  l'aida  à  faire  le  sacrifice  d'une 
existence  qui  n'avoit  été  employée  dans  sa  courte  durée  qu'à  adorer  Dieu  qui  alloit  la  ré- 
compenser pour  toujours.  Cet  ecclésiastique  se  nommoit  M.  Charles. 


48  SOUVENIRS  DE    LA   COMTESSE    G. 

affreuses  misères  étoit  pour  moi.  Sans  plus  de  réflexions,  je  jettai  mes 
bras  autour  du  corps  de  Mile  ***,  et  je  mêlai  mes  larmes  aux  siennes.  Ce 
mouvement  si  prompt  me  fit  reconnoître  par  cette  admirable  personne. 
«  —  C'est  vous  sans  doute  dont  la  Reine  m'a  parlé,  s'écria-t-elle,  je  le  vois  à 

vos  sentiments,  vous  êtes  Mme  de  Ta »  Je  lui  dis  mon  nom  qu'elle  se 

rappela  tout  de  suite, regrettant  de  n'avoir  pas  tout  de  suite  rempli  le 
désir  que  Mme  de  Montaigu  lui  avoit  exprimé  plusieurs  fois  de  m' amener 
chez  elle. 

Mm?  de  Tarente  me  fit  ce  récit  avec  la  sensibilité  vive  que  lui  faisoit 
toujours  éprouver  le  souvenir  d'une  Reine  qu'elle  avoit  si  tendrement 
aimée,  et  à  laquelle  son  cœur  conservoit  un  attachement  si  fidèle.  Elle 
revit  M'ie  ***  plusieurs  fois,  et  la  vit  seule.  Elle  s'assura,  par  quelques 
questions,  faites  à  dessein,  du  degré  de  confiance  qu'elle  avoit  obtenu  de 
la  Reine,  et  delà  vérité  des  rapports  extraordinaires  qu'elle  avoit  eus  avec 
cette  malheureuse  Princesse.  Mlle  ***  lui  a  parlé  de  toutes  les  personnes  de 
sa  Cour,  que  la  Reine  avoit  honorées  de  ses  bontés  particulières,  elle  con- 
noissoit  ce  que  chacune  d'elles  avoit  inspiré  d'affection,  les  circons- 
tances, tout  enfin La  Reine,    dans  sa  prison,  avait  fait  vœu  de  donner 

25  louis  aux  pauvres,  dit  Mue  »**.  Elle  n'a  pu  remplir  ce  vœu,  ni  moi 
non  plus,  le  ciel  vous  destine  cette  consolation.  C'est  la  duchesse  d'An- 
goulême  qui  voulut  acquitter  cette  dette  par  les  mains  de  Mme  de  (Tarente.) 
Mue  ***  raconta  aussi,  que  la  Reine  n'ayant  pas  de  tasse,  elle  lui  en  avoit 
porté  une,  dont  Sa  Majesté  s'étoit  servie  jusqu'au  dernier  moment,  et 
qu'elle  lui  avoit  recommandé  de  faire  passer  à  sa  fille,  si  jamais  cela  étoit 
possible.  Mme  de  Tarente  s'en  chargea  et  la  remit  elle-même  à  Madame, 
en  passant  par  Mittau.  Madame  en  accusa  la  réception  par  un  mot  d'écri- 
ture. Mne  ***  fit  présent  à  Mme  de  Tarente  d'une  image  qu'elle  avoit  fait 
faire  à  la  demande  de  la  Reine.  C'est  une  pensée,  dont  le  milieu  est  une 
tête  de  mort.  Les  quatre  feuilles  jaunes  représentent  à  leurs  contours  les 
profils  du  Roi,  du  Dauphin,  de  Mme  Elisabeth  et  de  Madame.  La  tige  est 
passée  dans  un  cœur.  Au  bas,  sont  ces  mots  :  Pensée  de  la  mort. 
}ine  ***  auroit  donné  tout  ce  qu'elle  possédoit  à  Mme  de  Tarente,  dont  le 
cœur  étoit  si  bien  d'accord  avec  le  sien.  Mme  de  Tarente  me  mena  avec  elle 
dans  ses  visites,  et  je  vis,  de  mes  propres  yeux,  ce  qu'elle  m'avoit  déjà 
conté  de  cette  réunion  intéressante  et  rare  de  piété  et  de  charité.  Nous 
fîmes  cette  course  à  pied,  par  une  pluye  battante. 

J'étois  bien  aise  de  souffrir  pendant  ce  trajet,  à  l'école  de  la  patience, 
de  la  résignation  et  de  l'oubli  de  soi-même.  Mlle  ***  me  reçut  avec  un 
intérêt  que  je  devois  à  l'intercession  de  Mme  de  Montagu.  Je  lui  offris  quel- 
ques louis  pour  les  pauvres,  elle  me  pria  de  les  remettre  à  M.  Charles. 
Je  restai  avec  le  digne  ecclésiastique  pour  la  laisser  causer  librement  avec 
Mme  de  Tarente.  La  figure  de  M.  Charles  est  en  harmonie  avec  son  langage. 
Je  fus  profondément  touchée  de  ce  qu'il  me  dit,  et  j'en  conserve  un  sou- 
venir que  je  réveille  souvent  en  moi.  On  a  voulu  disputer  à  Mme  de 
Tarente  la  possibilité  d'une  partie  des  faits  racontés  par  Mue  ***,  entre 
autres  la  messe  en  prison.   Mais  comment  ne  pas  ajouter  foi  aux  paroles 


LETTRE  DU  COMTE  D' ARTOIS  AU  COMTE  DE  VAUDREUIL    49 

d'un  être  vertueux  qui  n'a  point  les  applaudissemens  du  monde  pour 
objet,  qui  méprise  les  richesses  et  les  honneurs,  qui  n'a  que  le  bien  du 
prochain  et  la  religion  en  vue,  et  qui  cache  ses  bienfaits  avec  tout  le 
scrupule  de  l'humilité.  D'ailleurs,  l'ecclésiastique  a  répété  les  mêmes  cir- 
constances à  Mme  de  Tarente,  au  moment  de  monter  à  l'autel.  Un  parjure 
semblable  sortirait-il  dans  un  tel  instant  d'une  bouche  qui  ne  s'ouvre  que 
pour  soulager  et  consoler  l'infortune?  Nous  le  savons  positivement,  la 
Reine  a  reçu  la  sainte  communion  et  ses  gardes  ont  communié  avec  elle. 
Mme  de  Tarente  prit  congé  de  Mlle  ***,  la  veille  de  son  départ,  après 
avoir  entendu  dans  son  oratoire  une  messe,  qui  fut  dite  par  M.  Charles. 
Elle  a  conservé  le  souvenir  le  plus  consolant  des  cinq  ou  six  visites  qu'elle 
a  faites  dans  ce  lieu  sanctifié.  Mile  ***  avoit  été  connue  de  Robespierre, 
à  qui  elle  a  parlé  une  fois  avec  une  liberté  étonnante.  Il  savoit  à  quoi  elle 
s'employoit  journellement  et  ne  la  gêna  jamais.  » 

R.  P.  PlERLING,  S.  J. 


Lettre  du  conite  d'Artois  axx  comte 
de  Vaudreuil  *. 

Diisseklorff,  ce  15  décembre  1792. 

Je  suis  si  pressé  par  un  courrier  auquel  je  ne  m'attendais  pas,  et  j'ai  tant 
d'affaires,  que  je  charge  le  baron  de  Rull  d'écrire  à  Jules  (de  Polignac)  les 
détails  de  notre  marche,  et  ce  qui  concerne  encore  nos  malheureux  Ré- 
giments. Nous  avons  passé  ici  quinze  jours  assez  tranquilles,  mais  nous  ne 
sommes  pas  faits  apparemment  pour  avoir  du  repos,  car  non  seulement 
nous  sommes  obligés  départir  précipitamment  pour  aller  nous  enterrer  dans 
une  petite  ville  de  la  Westphalie,  mais  nous  sommes  encore  dans  l'incerti- 
tude sur  nos  voyages,  et  nous  avons  reçu  des  nouvelles  de  Paris  plus 
effrayantes  que  jamais.  Le  malheureux  roi  doit  être  jugé  à  présent,  et  il 
est  hors  de  doute  qu'il  sera  condamné.  Notre  seul  espoir  est  donc  que  la 
Convention  mettra  un  sursis  à  son  jugement  afin  de  le  garder  pour  otage. 
Mais  il  est  encore  fort  douteux  que  la  Convention  puisse  le  soustraire  à 
la  rage  du  peuple,  quand  même  elle  le  voudrait;  je  ne  puis  te  rendre 
l'horreur  que  tout  cela  inspire.  On  ne  dit  pas  un  seul  mot  de  la  reine  ni 
de  ma  pauvre  sœur,  il  est  nécessaire  que  le  duc  de  Polignac  se  prépare  à 
pousser  fortement  pour  la  reconnaissance  de  la  Régence,  si  le  malheur 
arrive. 

Nous  avons  reçu  il  y  a  quelques  jours  un  excellent  courrier  de  Russie; 
non  seulement  l'impératrice  nous  témoigne  plus  d'intérêt  et  d'amitié  que 

*  Cette  lettre,  qui  fait  partie  d'une  importante  correspondance  du  comte  d'Artois  avec  le 
comte  de  Vaudreuil,  appartient  à  M.  Voisin. 

t.  il.  —  Août  1883.  4 


50  LETTRES  INÉDITES  DE   RESTIF-LABRETONE 

jamais;  non  seulement  elle  voit  toujours  avec  la  même  justesse  d'esprit 
et  la  même  fermeté  sur  nos  affaires.  Mais  avant  d'avoir  reçu  notre  courrier 
elle  a  prévu  notre  embarras,  et  elle  nous  a  donné  encore  250.000  roubles. 
Le  secours  est  arrivé  bien  à  propos,  il  nous  donnera  les  moyens  de  faire 
nos  voyages  et  de  secourir  la  Noblesse. 

Ne  parle  de  cela  à  personne  excepté  à  mes  amis,  mais  comme  nous  ne 
voulons  pas  encore  en  parler  au  Ministère  de  Vienne,  aie  soin  qu'il  ne  le 
sache  pas. 

Adieu,  adieu,  mon  bon  Vaudreuil,  mon  amie  (la  comtesse  de  Polastron) 
va  se  rapprocher  du  chemin  de  Vienne  et  aussitôt  que  j'aurai  la  réponse 
de  Russie,  elle  ira  nous  rejoindre.  Je  ne  te  recommande  rien  sur  cela,  je 
m'en  rapporte  à  toi. 

Embrasse  tous  mes  bons  amis  pour  moi  et  compte  plus  que  jamais  sur 
ma  vive  tendresse. 

Je  t'embrasse  de  tout  mon  cœur. 


Lettres  inédites  cle  Restif-Labretone. 

(Suite) 

VI 

A  la  citoyenne  Fontaine,  place  de  la  Liberté,  à  Grenoble. 

24  prairial,  an  V. 

Chère  concitoyenne  ! 
Vous  venez  de  me  faire  éprouver,  pour  la  millième  fois,  qu'il 
n'est  rien  tel  que  la  main  d'une  femme  pour  soigner  un  home  ma- 
lade ;  que  ses  discours,  ou  ses  lettres,  pour  remettre  son  esprit 
ahatu.  Certes,  nos  petits  filosofistes,  qui  font  les  deux  sexes  égaux, 
ont  bien  raison,  mais  non  pas  dans  le  sens  qu'ils  l'entendent  !  Ils 
veulent  que  les  femmes  soient  des  homes,  et  ils  ont  tort,  c'est  leur 
ôter  tout  leur  mérite  :  qu'elles  restent  femmes,  et  c'est  alors  qu'elles 
sont  les  égales  du  1er  sexe,  supérieures  en  quelques  choses,  infé- 
rieures en  d'autres  ;  somme  toute,  parfaitement  égales.  Les  femmes 
ont  toujours  eu,  pour  moi,  un  charme  inexprimable,  ineffable,  et 
que  je  ne  saurais  bien  faire  concevoir  à  d'autres.  J'ai  toujours 
senti,  auprès  d'elles,  une  confiance,  un  abandon,  que  je  n'ai  jamais 
éprouvé  qu'avec  un  seul  home.  J'en  ai  connu  de  si  célestes  !...  J'en  ai 
rencontré  de  fourbes  aussi  -,  mais  le  tort  en  est  resté  à  l'individu, 
non  à  leur  sexe. 


LETTRES  INÉDITES  DE   RESTIF-LABRETONE  51 

Je  suis  désolé  de  la  négligence  du  citoyen  Barnoin,  que  je  n'ai 
pas  encore  vu  :  ce  qui  m'en  console,  c'est  que  j'augmente  les 
volumes  ;  vous  pourrez  avoir  jusqu'au  XIVe,  outre  les  III  de  ftlo- 
sofie  ;  ce  qui  fera  IV,  avec  la  morale  et  la  Religion,  qui  en  font 
un  ;  et  qui  vous  dédommageront  un  peu  de  XIII  volumes  d'his- 
toires un  peu  scabreuses,  et  pour  lesquelles  je  crains  votre  sévérité 
à  tous  deux  !  et  certainement  je  ne  les  enverrois  pas  à  M.  Restif. 
Mais  je  suis  fier  des  IV,  qui  sont  un  ouvrage  d'home,  et  non  d'un 
colifichet  (titre  que  je  n'ai  pourtant  jamais  mérité).  J'y  joindrai 
Y  Année  des  Dames,  ou  les  Provinciales,  XII  volumes  ;  le  Drame 
de  la  Vie,  suite  intégrante  du  Cœur  humain  dévoilé,  5  vol.  Le 
dernier  vol.  des  Nuits  de  Paris,  que  sûrement  vous  n'avez  pas  : 
mais  vous  m'y  pardonnerez  les  cartons  forcés  ;  et  les  5  vol.  in-8° 
des  Idées  singulières,  qui  sont  encore  un  ouvrage  d'home.  Je  vou- 
drais que  tout  cela  fût  entre  vos  mains  ;  et  si  j'avais  des  relations 
de  votre  côté,  cela  y  serait  déjà. 

Ce  que  vous  me  dites,  concitoyenne  chérie,  des  malheurs  de  votre 
époux,  qui  sont  les  vôtres,  a  fait  sur  moi  une  prodigieuse  impres- 
sion !  Ce  qui  m'a  le  plus  affligé,  c'est  que  j'y  reconnais  la  marche 
générale  depuis  quelque-temps.  La  contrevolucion  marche,  marche  ! 
et  peut  être  les  gouvernans  ne  s'en  aperçoivent-ils  pas,  corne  nous. 
Donnez  moi,  je  vous  en  supplie,  sur  cet  agent  des  renseignemens, 
son  nom,  ce  que  vous  saurez  de  lui  :  cela  pourrait  servir  dans  une 
occasion  imprévue.  Quoi  !  votre  heureuse  tranquilité  serait  trou- 
blée !  Hâ  !  c'est  un  surcroî  à  mes  peines,  auquel  je  ne  me  serais  pas 
attendu  !...  Si  j'ai  l'avantage  inappréciable  devoir  à  Paris  votre 
cher  époux,  il  saura  tout  ce  que  je  ne  vous  écris  pas.  —  Vous 
paraissez,  chère  concitoyenne,  goûter  l'idée  peut-être  folle,  qui 
m'est  passée  par  la  tête,  au  sujet  d'une  sorte  de  mise  en  pension, 
plutôt  que  mariage.  J'en  ai  parlé,  depuis  votre  lettre,  à  une  demoi- 
selle Saint-Luc,  qui  l'a  fort  goûtée  aussi,  et  qui  peut  être  l'eût 
acceptée  pour  elle,  si  les  rentes  étaient  payées.  Elle  en  doit  parler 
à  une  dame  Dupré,  femme  très  active,  qu'elle  m'a  conseillé  de 
voir.  Je  ne  sais  ce  qui  résultera  de  tout  cela  :  mais  je  n'espère  rien. 

J'ai  reçu  cent  lettres  de  femmes  en  ma  vie  :  il  n'en  est  pas  qui 
m'aient  touché  comme  les  vôtres.  Gome  je  ne  vous  ai  jamais  vue, 
ce  n'est  bien  que  par  la  beauté  de  votre  âme,  que  j'ai  sentie.  Je 
n'en  ai  connu  de  parfaitement  semblable  à  la  vôtre  que  celle  de 
Thérèse,  cette  dernière  amie  que  j'ai  perdue  depuis  un  an.  Elle  parlait, 


52  LETTRES  INEDITES  DE  RESTIF-LABRETOXE 

comme  vous  écrivez  ;  c'était  la  même  tournure  ;  une  sorte  de 
franchise  enchanteresse...  Vous  la  connaîtrez  parle  Cœur  humain 
dévoilé.  Elle  est  morte  à  45  ans,  et  mon  amie,  non  mon  amante, 
depuis  24  révolus.  Il  est  un  mot  bien  senti,  dans  votre  projet  de 
voyage  à  Paris  :  Tandis  que  je  suis  faite  pour  rester  dans  le 
mien  !...  Je  l'ai  entendu  dire  à  Dijon,  par  une  Corsaire,  en  1759  ; 
et  il  me  frapa. 

Je  ne  suis  pas  encore  décidé  à  récrire  à  M.  Restif.  Sa  lettre  en 
réponse  à  ma  lre  est  très  honnête  !  Mais  je  connais  les  homes  par 
un  mot.  Je  ne  pourrais  lui  faire  parvenir  que  mes  Idées  singu- 
lières, si  j'avais  une  voie  ouverte  pour  cela. 

Recevez,  mes  chers  concitoyens,  le  témoignage  du  plus  vif  et  du 
plus  sincère  attachement. 

Restif-Labretone. 
Salut  républiquain  aux  véritables  citoyens. 

P.  S.  Je  ne  vous  dis  rien  de  ma  situation  ;  elle  est  telle  que  je 
tache  de  me  distraire,  m'abandonnant  aux  événemens,  et  peut  être 
les  précipitant. 

J'avais  des  raisons  pour  soupçonner  la  fidélité  de  la  remise  de 
mes  lettres  à  la  poste,  mes  craintes  sont  dissipées. 

VII 

Au  citoyen  Fontaine,  négociant,  place  de  la  Liberté,  à  Grenoble. 

Citoyenne  honorée  ! 

Je  n'entens  point  vous  flater,  quand  je  vous  assure  que  vos 
lettres  sont  l'unique  consolation  que  je  reçoive  depuis  longtemps  ! 
Aussi  ennemi  de  l'exagération  que  paresseux  d'écrire,  c'est  un 
besoin  impérieux  qui  me  met  la  plume  à  la  main,  dès  qu'il  s'agit  de 
vous  entretenir.  Je  ne  vous  ai  jamais  vue  ;  ainsi  les  charmes  de 
votre  personne  ne  font  aucune  impression  sur  moi,  et  je  n'ai  point 
du-tout  à  m'en  défier.  Mais  dans  chacune  de  vos  lettres,  toujours 
parfaitement  bien  pensées,  il  y  a  sans  manquer  un  endroit  déli- 
cieux, qui  en  est  l'âme,  et  je  ne  vous  ai  jamais  lue  sans  vous  aimer 
davantage.  Je  ne  connaissais  pas  le  livre  allemand  dont  vous  me 


LETTRES  INÉDITES  DE   RESTIF-LABRETONE  53 

parlez.  Il  me  rend  justice  :  l'Etranger,  seul,  sans  envie,  sans  pas- 
sions, rend  justice  aux  intentions  que  j'ai  eues,  à  mon  but  et  quel- 
quefois à  mon  exécution.  J'ai  manqué  mourir  de  ma  maladie 
ordinaire,  depuis  ma  dernière.  Cette  maladie,  effet  de  la  perfidie, 
en  1770,  a,  depuis  près  de  30  ans,  des  effets  terribles  et  inattendus. 
J'ai  écrit  à  M.  Rétif  qui  trace  son  nom  comme  toute  ma  famille, 
à  l'exception  de  moi,  qui  mets  Restif  :  c'est  depuis  que  j'ai  lu  dans 
VEistoire  d'Améric,  par  l'abbé  Lebeuf,  chanoine  de  cette  ville, 
que  Charles  Restif,  auteur  de  la  souche  commune  de  tous  les 
Restifs,  peu  nombreux,  écrivait  son  nom  Restif,  suivant  l'ortho- 
graphe du  temps.  Mais  cette  observation  faite  à  ma  famille  n'a 
gagné  persone,  et  mon  frère  aine,  âgé  de  85  ans,  écrit  encore 
Rétif,  comme  M.  Rétif  de  Grenoble,  petit-fils  de  l'Avocat  Rétif, 
cousin-germain  et  intime  ami  de  Pierre  Rétif  mon  grand  père.  Il 
s'en  faut  bien  que  rien  ait  pu  me  blesser  dans  la  lettre  du  respec- 
table M.  Rétif  votre  compatriote  :  Elle  est  honnête  autant  qu'ho- 
norable, et  contient  de  sages  avis,  dont  je  suis  très  reconnaissant. 
Je  voudrais  bien  avoir  une  occasion  de  vous  faire  parvenir  une 
petite  caisse  de  mes  ouvrages,  c'est  à  dire  de  tous-ceux  que  je 
pourrai  réunir.  Je  crains  que  la  mort  ne  me  prévienne.  Mais  le 
port  serait  bien  considérable,  à-moins  que  vous  n'eussiez  une  occa- 
sion à  Lyon,  et  que  je  ne  les  fisse  mettre  ici  pour  cette  dernière 
ville.  J'ai  XIV  vol.  du  Cœur  humain  dévoilé,  imprimés  :  le  XVe 
est  commencé  :  encore  deux  et  tout  est  fini.  Cependant  vous  en 
aurez  XXY,  XIII  àliistoriq.,  VI  de  filosofie  et  YI  du  Brame  de  la 
Vie,  qui  a  le  même  fond  que  les  XIII  d'historiq.  Ce  sera  une  grande 
satisfaction  pour  moi  que  vous  les  ayiez.  J'ai  un  seul  portrait  que 
j'y  joindrai,  la  gravure  en  est  mauvaise  :  mais  les  quatre  vers  qu'a 
mis  au  bas  un  avocat  de  Bordeaux,  M.  Marandon,  dédommagent 
bien  : 

«  Son  esprit  libre  et  fier,  sans  guide,  sans  modèle 
«  Même  alors  quil s'égare,  étonne  ses  rivaux  : 
«  Amant  de  la  nature,  il  lui  dut  ses  pinceaux, 
«  Il  fut  simple,  inégal  et  sublime  comme  elle.  » 

Cette  louange  est  outrée,  mais  les  vers  sont  bien  faits. 
Concitoyenne  chérie,  je  puis  vous  assurer  que  l'amitié  que  vous 


54  LETTRES  INEDITES  DE   RESTIF-LABRETONE 

m'avez  inspirée  est  digne  de  votre  cœur  et  du  mien.  Elle  sera  mon 
dernier  sentiment  au  dernier  souffle  de  ma  vie.  Je  vois  que  vous 
n'avez  pas  d'art,  et  vos  lettres  sont  comme  si  un  art  infini  les  avait 
dictées.  Certainement,  votre  vue  manqUe  à  mon  désir  :  Mais  c'est 
un  bonheur  auquel  je  n'ose  prétendre,  par  mon  âge,  mes  infirmités, 
et  ma  situation.  Je  croyais  avoir  l'âme  vieille  :  vous  m'avez  fait 
apercevoir  que  je  l'avais  jeune  encore.  J'aimais  bien  trois  enfans, 
mes  petites  filles  tout-à-la-fois  et  mes  nièces,  car  elles  sont  filles 
d'un  Restif,  mon  neveu,  mort  à  24  ans,  et  de  ma  fille  cadette  :  mais 
une  amitié  enfantinement  répandue,  et  semblable  à  celle  de  l'oi- 
seau,  ne  remplit  pas  le   cœur  :  il  faut   une   âme   sensible  pour 

répondre  à  une  âme  sensible Votre  réunion  à  votre  chère  sœur 

et  à  son  amie  m'a  fait  plaisir,  parce  que  je  crois  qu'elle  vous  sera 
agréable.  Tous  êtes  jeune  d'ailleurs,  et  vous  avez  de  l'espérance  ; 
l'âge  avancé  n'en  a  plus  ! Je  salue  votre  excellent  mari  persé- 
cuté, comme  tous  les  Patriotes,  depuis  quelque  temps.  Toutes  lès 
Sociétés  ou  Agences  particulières  sont  composés  de  fripons  et  de 
royalistes.  Agréez  mon  dévoûment  et  l'attachement  Je  plus 
sincère. 

Restif-Labretone. 

21  messidor  an  V  (juillet  1797),  v.  st. 


P.-S.  —  Dans  ma  lettre  à  M.  Rétif,  je  lui  expose  la  raison  pour 
laquelle  je  ne  puis  achever  le  Cœur  humain  dévoile.  Je  comptais 
sur  Mme  de  Beauharnais,  mais  un  obstacle  imprévu  me  prive  de 
cette  ressource.  J'aurais  imprimé  avec  cette  citoyenne  respectable 
mes  Lettres  du  Tombeau,  dont  le  succès,  presque  certain,  aurait 
bien  sûrement  réparé  mes  dernières  pertes.  Cet  ouvrage  des  Lettres 
du  Tombeau  est  d'une  originalité  sans  exemple,  en  même  temps 
qu'il  est  rempli  de  connaissances  profondes,  d'idées  singulières  en 
fysique,  comme  en  métafysique,  idées  que  j'ai  eu  soin  de  mettre  à 
la  portée  des  lecteurs  des  deux  sexes.  Si  j'obtenais  des  avances,  je 
les  rendrais  sur  l'ouvrage,  avec  un  avantage  tel  qu'on  pourrait 
désirer.  Mais  je  n'ai  point  parlé  de  ce  qui...  (déchire). 

Restif. 


F'ou.clio  dans  la  ISTièvr»© 

AU  NOM  DU  PEUPLE   FRANÇAIS. 

19  vendémiaire  an  2*  de  la  République. 

Le  représentant  du  peuple,  près  les  départements  du  Centre  et 
de  l'Ouest  ; 

Considérant  que  le  peuple  français  ne  peut  désormais  recon- 
naître d'autres  signes  privilégiés  que  ceux  de  la  loi,  de  la  justice 
et  de  la  liberté  ;  d'autre  culte  que  celui  de  la  morale  universelle  ; 
d'autre  dogme  que  celui  de  la  souveraineté  et  de  sa  toute-puis- 
sance ; 

Considérant  que  si,  au  moment  où  la  République  vient  de 
déclarer  solennellement  qu'elle  accorde  une  protection  égale  à 
l'exercice  des  cultes  de  toutes  les  religions,  il  était  permis  à  tous 
ses  secrétaires  d'établir  sur  les  places  publiques,  sur  les  routes, 
dans  les  rues,  les  enseignes  de  leurs  sectes  particulières,  d'y  célé- 
brer leurs  cérémonies,  il  s'ensuivrait  de  la  confusion  et  du  désordre 
dans  la  société,  arrête  ce  qui  suit  : 

Article  1er. 

Tous  les  cultes  des  diverses  religions  ne  pourront  être  exercés 
que  dans  leurs  temples  respectifs. 

Art.  2. 
La  République  ne  reconnaissant  point  de  culte  dominant  ou  pri- 
vilégié,   toutes  les  enseignes  religieuses  qui   se   trouvent  sur  les 
places  et   généralement    dans    tous    les    lieux   publics,    seront 
anéanties. 

Art.  3. 

Il  est  défendu,  sous  peine  de  réclusion,  à  tous  les  ministres,  à 
tous  les  prêtres,  de  paraître  ailleurs  que  dans  leurs  temples,  avec 
leurs  costumes  religieux. 

Art.  4. 

Dans  chaque  municipalité,  tous  les  citoyens  morts,  de  quelque 
secte  qu'ils  soient,  seront  conduits,  vingt-quatre  heures  après  le 
décès,  et  quarante-huit,    en  cas  de  mort  subite,   au   lieu  destiné 


56  FOUCHÉ   DANS  LA  NIÈVRE 

pour  la  sépulture  commune,  couverts  d'un  voile  funèbre  sur  lequel 
sera  peint  le  sommeil,  accompagnés  d'un  officier  public,  entourés 
de  leurs  amis  revêtus  de  deuil,  et  d'un  détachement  de  leurs  frères 
d'armes. 

Art.  5. 

Le  lieu  commun  où  les  cendres  reposeront  sera  isolé  de  toute 
habitation,  planté  d'arbres,  sous  l'ombre  desquels  s'élèvera  une 
statue  représentant  le  sommeil.  Tous  les  autres  signes  seront 
détruits. 

Art.  6. 

On  lira  sur  la  porte  de  ce  champ,  consacré  par  un  respect  religieux 
aux  mânes  des  morts,  cette  inscription  :  la  mort  est  un  sommeil 

ÉTERNEL. 

Art.  7. 

Tous  ceux  qui,  après  leur  mort,  seront  jugés,  par  les  citoyens 
de  leurs  communes,  avoir  bien  mérité  de  la  patrie,  auront,  sur 
leurs  tombes,  une  pierre  figurée  en  couronne  de  chesne. 

Le  présent  arrêté  sera  imprimé,  lu,  publié  et  affiché  dans  toute 
l'étendue  du  département  ;  adressé  à  tous  les  Districts,  qui  le  feront 
parvenir  à  tous  les  Conseils  généraux  des  communes,  et  aux  curés, 
qui  seront  responsables  du  défaut  d'exécution. 

Nevers,  le  19e  jour  du  premier  mois  de  l'an  second  de  la  Répu- 
blique. Signé  :  ForcHÉ. 

Département  de  la  Nièvre. 

25  vendémiaire  an  II. 

Extrait  du  procès-verbal  du  Conseil,  séance  publique,  du  5e  jour 
de  la  3e  décade  du  1er  mois  de  l'an  second  de  la  République  fran- 
çaise une  et  indivisible,  tenue  par  le  citoyen  Folché  de  Nantes, 
représentant  du  peuple  dans  les  départements  du  Centre  et  de 
l'Ouest,  où  étaient  les  citoyens  Mauhlanc,  Billarclon,  Beaufils, 
Laramëe,  Godin,  Moineau,  Cassarcl,  Brottier,  procureur-général- 
syndic,  et  Le  Blànc-Neuilly,  secrétaire  général. 

Un  membre  a  dit  que  la  loi  qui  abolit  tout  signe  de  féodalité 
n'obtiendra  jamais  son  entière  exécution,  tant  qu'il  sera  permis 
aux  différents  citoyens  de  conserver  quelque  argenterie  marquée  du 
sceau  flétri  des  préjugés  nobiliaires  ; 


POTJCHÉ    DANS  LA  NIÈVRE  57 

Que  l'oubli  des  despotes  qui  ont  avili  le  peuple  français  ne  sera 
jamais  assez  loin  de  nous,  tant  qu'on  ne  prendra  pas  les  mesures 
les  plus  efficaces  pour  anéantir,  sans  espoir  de  les  revoir  un  jour, 
toutes  les  monnoyes  qui  portent  encore  l'empreinte  et  le  nom  des 
tyrans  qui  en  ordonnaient  la  fabrication. 

Il  est  temps  que  l'idole  des  riches  et  des  avares  soit  brisée  ;  il  est 
temps  que  ces  vils  métaux,  dont  ils  faisaient  un  emploi  si  criminel, 
rentrent  enfin  dans  la  main  de  la  nation  qui  saura  les  rendre  utiles 
à  la  chose  publique. 

Sur  ce  oui,  le  procureur-gènèral-syndic  ;  et  sur  la  réquisition 
du  représentant  du  peuple, 

L'Administration  du  Département  considérant  :  1»  que  les 
richesses  ne  sont  entre  les  mains  des  individus  qu'un  dépôt,  dont  la 
nation  a  le  droit  de  disposer,  quand  ses  besoins  l'exigent  et  quand  la 
plupart  des  riches,  en  méconnaissant  cette  vérité,  se  refusent 
constamment  aux  sacrifices  qu'aurait  dû  leur  inspirer  l'exemple 
des  braves  sans-culottes,  qui  exposent  leur  vie  chaque  jour,  pour 
assurer  la  liberté  de  leur  patrie. 

2°  Considérant  que  l'argent  et  l'or  enlevés  par  les  riches  à  la 
circulation,  et  que  ces  avares  entassent  pour  avoir  sous  leurs  yeux 
longtemps  encore  l'image  des  tyrans,  ne  doivent  plus  servir  à  ali- 
menter nos  ennemis,  à  accaparer  nos  subsistances,  et  à  payer  les 
assassins  des  plus  ardents  défenseurs  de  la  liberté  et  de  l'égalité. 

3°  Considérant  que  ces  égoïstes,  en  accumulant  de  vils  métaux, 
n'ont  cherché  à  se  les  procurer  qu'en  nourrissant  l'odieux  espoir 
d'une  contre-révolution,  que  ces  esclaves  de  l'Or  l'ont  acheté  a 
si  haut  prix,  que  pour  détruire  le  crédit  d'une  monnoye  fondée  sur 
des  biens  réels,  et  plus  encore,  sur  la  royauté  d'une  grande  nation , 
et  qu'il  faut  enfin  les  convaincre  que  les  patriotes  qui  méprisent 
leur  trésor,  mais -qui  surveillent  toutes  leurs  démarches,  ne  laisse- 
ront plus  à  leur  disposition  aucuns  moyens  de  leur  nuire. 

4°  Considérant  que  la  liberté  qui  est  devenue  le  bien  unique  et  la 
seule  propriété  des  Français,  exige  que  tous  également  concourent 
à  son  établissement,  et  quïl  est  de  toute  justice,  que  les  riches,  les 
égoïstes,  qui  depuis  la  Révolution  n'ont  travaillé  que  pour  eux, 
réparent  aujourd'hui  les  maux  qu'ils  ont  causés,  et  doublent  les 
sacrifices  qu'ils  auraient  dû  faire. 

5°  Considérant,  enfin,  que  nos  ennemis  cherchent  moins  à  nous 
combattre  qu'à  nous  corrompre  -,   que  la  République  ne  peut  s'éta- 


58  FOUCHÉ   DANS  LA  NIÈVRE 

blir  qu'en  mettant  un  terme  à  la  cupidité  et  à  la  corruption  -,  arrête 
ce  qui  suit  : 

Article  1er. 

Tous  les  citoyens  qui  possèdent  de  l'or  ou  de  l'argent  monnoyé, 
ainsi  que  de  l'argenterie,  soit  en  lingot,  soit  en  vaisselle,  soit  en 
bijoux  autres  que  ceux  qui  servent  à  la  parure  des  femmes,  ou  qui 
n'ont  de  valeur  que  par  leur  forme  et  le  travail,  tels  que  les  mon- 
tres, les  pendules,  sont  obligés  de  les  porter  au  Comité  de  surveil- 
lance de  leur  District,  qui  leur  en  délivrera  un  récépissé  de  trois 
membres  au  moins,  et  payable  par  le  receveur,  ou  à  valoir  sur 
leur  imposition  révolutionnaire,  suivant  le  prix  du  marc  qui  sera 
fixé  à  la  Convention. 

Art.  2. 

Ceux  qui,  dans  15  jours,  à  dater  de  la  publication  du  présent 
arrêté,  n'auront  pas  obéi,  seront  déclarés  suspects. 

Art.  3. 

Quiconque  recèlerait  ou  cacberait,  n'importe  en  quel  endroit,  de 
l'or,  de  l'argent  ou  de  l'argenterie,  sera  regardé  et  puni  comme  un 
contre-révolutionnaire. 

Art.   4. 

Les  orfèvres  ne  pourront  recevoir  ou  acheter  de  l'or,  de  l'argent 
ou  de  l'argenterie,  sous  peine  d'être  mis  dans  la  maison  d'arrêt,  et 
jusqu'à  ce  qu'il  en  ait  été  autrement  ordonné. 

Art.  5. 

Sont  néanmoins  exceptés  de  l'art.  1er,  tous  les  instruments  de 
chirurgie  et  de  pharmacie  d'or  ou  d'argent  qui,  par  la  nature  de 
leur  service,  ne  peuvent  être  composés  d'aucune  autre  espèce  de 
métaux. 

Séance  du  7. 

Le  représentant  du  peuple,  sur  l'observation  à  lui  faite,  relative- 
ment au  payement  révolutionnaire,  a  arrêté  que  chaque  citoyen 
compris  sur  le  rôle  de  cette  imposition,  aurait,  pour  effectuer  la 
somme  totale  à  laquelle  il  est  imposé,  jusqu'au  25  décembre,  3e  jour 
de  la  lre  décade  du  4e  mois  de  la  seconde  année  de  la  République 
française,  une  et  indivisible  ;  à  condition  néanmoins  que  chaque 


FOUCHÉ   DANS  LA  NIÈVRE  59 

citoyen  sera  tenu  de  payer  le  tiers  de  son  imposition  dans  la  hui- 
taine, à  compter  de  la  publication  du  rôle. 

Le  représentant  du  peuple  qui,  dans  une  séance  précédente, 
avait  aboli  la  mendicité,  «  arrête  que  les  malheureux  seront  vêtus, 
nourris  et  couchés  au  dépens  du  superflu  des  riches;  que  les 
signes  de  la  misère  seront  anéantis  ;  que  les  municipalités  seront 
tenues  de  faire  arrêter  tous  les  gens  oisifs.  »  Il  a  autorisé  ensuite 
les  entrepreneurs  de  la  fonderie  à  requérir  la  vaisselle  en  cuivre 
pour  les  joindre  au  métal  des  cloches  et  les  transformer  en 
canons. 

Sur  l'observation  d'un  membre,  relativement  aux  volontaires 
revenus  des  armées  de  la  République  sans  congé,  le  représen- 
tant du  peuple,  après  avoir  fait  un  tableau  énergique  de  tous  les 
honneurs  qui  attendent  le  courage  et  la  valeur,  arrête  que  tous 
ceux  qui,  sans  motifs  d'infirmité  reconnue,  ne  se  trouveront  pas,  dans 
le  délai  de  huit  jours,  au  chef-lieu  du  département  pour  se  ranger 
sous  les  drapeaux  de  la  guerre,  y  seront  amenés  par  la  force  armée 
et  conduits  dans  toutes  les  rues  de  la  cité,  sur  un  chariot,  avec 
cette  inscription  :  Lâches  déserteurs  de  la  cause  de  la  liberté,  et 
qu'après  avoir  été  ainsi  exposés  à  la  risée  et  au  mépris  public,  ils 
seront  renfermés  dans  une  prison  jusqu'à  la  paix. 

Le  représentant  du  peuple  a  prononcé  la  même  peine,  avec  une 
inscription  différente,  contre  tous  les  citoyens  sans  exception  qui 
vivent  dans  une  honteuse  oisiveté,  et  contre  tous  les  ouvriers  qui 
n'obéiront  pas  aux  réquisitions  qui  leur  seront  faites  pour  le  ser- 
vice de  la  République. 

Quelques  citoyens  se  plaignent  que  le  cours  de  la  justice  éprouve 
encore  des  lenteurs  interminables  ;  que  des  formalités  inutiles 
consomment  et  leur  temps  et  leur  fortune  :  le  représentant  du 
peuple  arrête  que  les  juges  seront  tenus  de  faire  les  fonctions  d'ar- 
bitres dans  leurs  tribunaux. 

Le  représentant  du  peuple  termine  la  séance  par  des  réflexions 
philosophiques  sur  les  fêtes  de  la  Liberté  ;  et  après  avoir  fait  sentir 
d'une  manière  touchante  la  nécessité  de  consacrer  à  son  culte  cer- 
tains jours  de  chaque  mois,  il  arrête,  au  milieu  des  plus  vifs 
applaudissements,  que  les  derniers  jours  de  chaque  décade  seront 
désormais  les  seuls  jours  de  repos  et  de  fête  pour  tous  les  citoyens, 
et  que  dans  ces  jours  on  s'attachera  principalement  à  honorer 
les  vertus,  les  mœurs,  le  mariage,  le  travail,  les  arts,  les  sciences, 


60  LES  PRISONNIERS  ENFERMÉS  A  LA  BASTILLE 

la  valeur,  le  courage,  le  malheur,  la  vieillesse,  etc.  Certifié  con- 
forme. Signé  :  Le  Blanc  Neuilly,  secrétaire  général. 

Pour  copie  conforme, 

Yte  B.  d'Agours. 


Les  prisonniers  enfermés  à  la  Bastille 

sons  Louis  XVI 

(Suite) 
¥111.   —   Hommes    de    lettres 

7  PAYEN ,  femme  de  GOUPIL,  Ans.    Mois.  Jours. 

Inspecteur  de  la  librairie. 

(9  marsdG  octobre)  1778. 

Complice  de  son  mari  qui,  chargé  de  saisir  les  livres 
prohibés,  en  faisait  fabriquer,  dont  il  s'emparait  ensuite 
pour  obtenir  la  prime. 

Mouche  de  la  police,  Goupil  avait  été  interné,  dix  ans 
avant,  à  Bicêtre,  pour  escroquerie.  Lorsque  la  femme 
Goupil  fut  enfermée  à  la  Bastille,  elle  n'était  sortie  que 
depuis  trois  ans  de  la  Salpêtrière.  Elle  fut  transférée  de  la 
Bastille  au  couvent  de  la  Madeleine  de  la  Flèche.  »      7      7 

8  LINGUE T,  Simon-Nicolas-Henri, 
Avocat  au  Parlement  de  Paris. 

27  septembre  1780-19  mai  1782. 
Attaquait  et  injuriait  tout  le  monde  dans  les  Annales 
qu'il  publiait  à  Bruxelles  ;  avait  été  expulsé  deux  fois  du 
barreau  par  ses  collègues,  fut  arrêté  à  son  entrée  en 
France.  Lorsqu'il  sortit  de  la  Bastille,  il  lui  fut  ordonné 
d'aller  à  Rethel-Mazarin.  Arrêté  comme  contre-révolu- 
tionnaire, pendant  la  Terreur,  il  dut  regretter  la  clé- 
mence de  l'Ancien  Régime.  Condamné  à  mort  pour  ses 
écrits,  par  le  tribunal  révolutionnaire,  le  9  messidor 
an  II,  il  fut  exécuté  le  même  jour.  Pendant  sa  détention 
à  la  Bastille,  il  avait  trouvé  le  moyen  de  publier  le 
Procès  des  trois  rois  Louis  XVI de  France,  Bourbon, 
Charles  III  d'Espagne,  Bourbon,  et  Georges  III 
d'Hanovre,  fabricant  de  boutons,  plaidé  auoo  tribu- 
naux des  puissances  européennes,  par  appendice, 
l'appel  au  peuple,  in-12.  Traduit  de  l'anglais.  Londres, 
1781.  1      7    22 


SOUS  LOUIS  XVI  61 

9        LE  TELLIER,  Antoine-François,  Ans-  Mois-  Jours- 

Pamphlétaire. 

18  décembre  1780-20  avril  17  31. 

Auteur  d'un  libelle  injurieux  contre  la  Reine.  A  sa 
sortie  de  la  Bastille,  exilé  à  Gaen.  Il  fut  professeur  au 
collège  des  Quatre-Nations,  pendant  la  Révolution.  Il  fut 
arrêté  deux  fois  en  1793  (le  15  mai  et  le  2  juin)  et  une 
troisième  fois,  le  16  mai  1794.  Il  fut  condamné  à  mort  le 
24  juin  1794,  par  le  tribunal  révolutionnaire,  parce  qu'on 
avait  trouvé  dans  sa  poche  une  pièce  de  vers  contre 
Marat,  et  quïl  était  en  relations  avec  les  Girondins.  Il 
dut  regretter  aussi  la  clémence  de  l'Ancien  Régime.  »      4      2 

10  LMBERT  DE  BOUDEAUX,  Guillaume, 

Bénédictin  de  la  congrégation  de  Saint-Maur,  ensuite 
séculier. 

(20  janvier-2  mars)  178».. 
(7  janvier-3  mars)  1782. 

Auteur  de  libelles  calomnieux  et  obscènes,  avait  été 
déjà  renfermé  à  la  Bastille,  du  17  novembre  1772  au  11 
février  1774.  Auteur  de  la  Correspondance  secrète, 
politique  et  littéraire.  A  sa  sortie  de  la  Bastille,  il 
publia  :  la  Chronique  scandaleuse  ou  Mémoires  pour 
servir  à  l'histoire  des  mœurs  de  la  génération  pré- 
sente. A  Paris,  dans  un  coin  où  l'on  voit  tout,  1783 
in-12.  »      3      9 

11  MOUFFLE   D'ANGERYILLE,  Barthélémy-François- 

Joseph, 
Avocat  au  Parlement. 

(22  février-3  avril)  1781. 
Auteur  de  libelles  injurieux  et  diffamatoires.  Continua- 
teur de  Pidansat  de  Mairobert,  auteur  de  la  Vie  privée 
de  Louis  XV,  ou  principaux  événements,  particu- 
larités et  OAiecdotes  de  son  règne.  Londres,  Lyton, 
1781,  4  vol.  in-12.  ».       1      9 

12  RENDU, 

Domestique  et  secrétaire  de  Mouffle  d'Angerville. 

(22  février-25  mars)  1781. 
Pamphlets  injurieux,  complice  de  son  maître.  »      1      3 

13  DUVERNET,  Théophile-Imarigeon, 
Prêtre  défroqué,  demeurant  à  Paris. 

(30  octobre-G  décembre)  1781. 
19  avril  1782-8  juillet  1783. 
Auteur  de  pamphlets  injurieux. 

Lors  de  son  second  emprisonnement,  le  ministre  lui 
ayant  annoncé  sa  mise  en   liberté,  après   cinq   mois  de 


62  LES  PRISONNIERS  ENFERMES  A  LA  BASTILLE 

détention,  croyant  à  une  plaisanterie,  il  se  répandit  en  Ans-  Mois-  Jours- 
invectives  contre  lui,  et  resta  neuf  mois  de  plus  enfermé. 
L'abbé  Duvernet  avait  collaboré  à  l'ouvrage  intitulé  : 
Les  Joueurs  et  M.  Dussauloo  (1781).  Il  avait  été  1  édi- 
teur des  Lettres  de  Voltaire  cl  l'abbé  Moussinot,  son 
trésorier,  1781.  Il  était  l'auteur  de  M.  Guillaume  ou  le 
disputeur.  Amsterdam,  1781,  in-8o,  et  de  Y  Intolérance 
religieuse,  par  Guillaume  le  disputeur,  1782,  in-8°.         1      3    25 

14  LA  GOSTE  DE  MÉZIÈRES,  Antoine, 

Ancien  lieutenant  en  second  dans  le  bataillon  de  Cha- 
brillé. 

28  décembre  1781-28  juillet  1782. 

Auteur  de  libelles  injurieux  et  diffamatoires  contre  le 
Roi,  la  Reine,  la  famille  royale  et  une  grande  quantité  de 
personnages.  Fut  arrêté  à  Bruxelles.  En  1766,  il  avait 
publié  les  Connaisseurs,  comédie  en  trois  actes  et  en 
prose,  tirée  des  contes  de  Marmontel.  —  La  Haye,  Gorse 
Junior,  in-8°.  »      6      » 

15  GAHAISSE,  Henri-Alexis, 

Ancien  officier  des  maréchaux  de  France,  parent  de 
M.  de  Flesselles,  Prévôt  des  marchands. 

3  mai   1782-7  février  1783. 

Auteur  de  libelles  calomnieux  et  obscènes,  fut  arrêté  à 
Aix-la-Chapelle,  avec  la  femme  Malarmé,  sa  maîtresse. 
En  1788,  était  espion  de  la  police  ;  son  incarcération  avait 
été  provoquée  par  la  publication  du  Fripon  parvenu 
ou  Histoire  du  sieur  Delzenne.  Paris,  1782,  in-8°.  »      9      4 

16  BOURNON  (DE),  Charlotte,  femme  de  Jean-Etienne 

MAL  ARMÉ, 
Ancien  capitaine  au  régiment  Dauphin-Infanterie. 

(3  mai-28  juin)  1782. 
Auteur  d'ouvrages  obscènes  et  calomnieux  ;  maîtresse 
de  Gahaisse  :  elle  fut  arrêtée  à  Aix-la-Chapelle.  De  1780  à 
1815,  elle  ne  publia  pas  moins  de  30  ouvrages  comprenant 
plus  de  80  volumes.  »      1    25 

17  LAUNAY  (le  chevalier  DE), 

Docteur  en  médecine  de  la  Faculté  d'Avignon,  censeur 
royal. 

(4-20)  septembre  1782. 

Avait  été  arrêté  comme  auteur  de  libelles,  sur  la  dé- 
nonciation de  l'agent  Receveur.  Mourut  à  la  Bastille,  le 
20  septembre  1782,  de  mort  naturelle,  bien  qu'on  ait  fait 
courir  le  bruit  qu'il  avait  été  empoisonné.  Avait  colla- 
boré aux  «  Joueurs  et  M.  Dusaulx.  »  (1781.)  »      «     16 


SOUS  LOUIS  XVI  63 

18  DOM   DESPREZ,  Ans.   Mois.    Jours. 

Bénédictin,  en  Normandie. 

(7  aoùt-17  octobre)  1783. 
Auteur   d'un  pamphlet  contre  l'archevêque  de    Nar- 
bonne  ;  fut  sécularisé  par  la  Cour  de  Rome.  »      2    1 

19  SADE  (marquis  DE),  Donatien- Alphonse-François, 
Homme  de  lettres. 

29  février  1784-3  juillet  1789. 
Écrivain  dépravé,  auteur  des  plus  ignobles  romans  qui 
aient  été  écrits  ;  incestueux,  il  avait  tous  les  vices.  En- 
fermé, d'après  Mirabeau,  «  pour  avoir  empoisonné  et 
disséqué  une  femme.  »  On  dut  le  transférer  à  Gharenton, 
car  il  ameutait  la  population  du  faubourg  Saint-Antoine, 
par  ses  cris.  Délivré  en  1789,  il  embrassa  le  parti  révo- 
lutionnaire. Enfermé  de  nouveau,  sous  le  Consulat,  il 
mourut  à  Gharenton,  le  2  décembre  1814.  5      4      3 

20  FERRY  DE  SAINT-CONSTANT,  Jean-Louis, 
Aumônier  du  duc  de  Valentinois,    secrétaire  de  l'am- 
bassade de  France  en  Hollande. 

(19  mars-5  mai)  1784. 
Arrêté  comme  auteur  de  libelles,  il  lui  fut  ordonné 
de  retourner  immédiatement  dans  son  pays.  L'abbé 
Ferry  ne  rentra  en  France  qu'après  le  18  Brumaire. 
En  1807,  il  était  proviseur  du  Lycée  d'Angers.  Il  retourna 
dans  son  pays  en  1815,  et  y  mourut  en  1830.  »      1     16 

21  FERRY, 

Écuyer  du  duc  de  Valentinois. 

(19  mars-5  mai)  1784. 
Accusé  de  complicité   avec   son   frère  l'abbé  Ferry. 
Expulsé  comme  lui.  »      1    16 

22  LAFFITTE,  marquis  de  PELLEPORT, 
Homme  de  lettres. 

11  juillet  1784-3  octobre  1788. 
Auteur  de  libelles  injurieux  pour  un  grand  nombre  de 
personnes.  Renvoyé  de  deux  régiments  où  il  avait  servi, 
enfermé  4  ou  5  fois,  à  la  requête  de  sa  famille,  ce  mau- 
vais sujet  était  d'une  moralité  plus  que  douteuse.  Réfu- 
gié en  Angleterre,  il  fut  pris  au  moment  où  il  rentrait 
en  France.  A  sa  sortie  de  la  Bastille,  il  s'était  engagé,  par 
écrit,  à  résider  toujours  à  plus  de  30  lieues  de  Paris.  On 
doit  dire  à  sa  louange  que,  le  jour  de  la  prise  de  la 
Bastille,  il  fit  tous  ses  efforts  pour  sauver  le  major  de 
Losme-Salbray.  Il  était  l'auteur  du  Diable  dans  un 
bénitier,  1784,  et  des  Petits  soupers  et  des  nuits  de 
l'Hôtel  de  Bouillon,  1783.  4      2    23 


64  LES  PRISONNIERS  ENFERMÉS  A  LA   BASTILLE 

23  BRISSOT,  dit  WARWILLE,  Jacques-Pierre, 
Avocat  au  Parlement. 

(12  juillet-10  septembre)  1784. 
Auteur  de  divers  ouvrages,  dans  lesquels  il  engageait 
les  hommes  à  se  manger  entre  eux;  il  préconisait  l'amour 
libre,  approuvait  le  vol  ;  était  très  lié  avec  l'ignoble 
libraire  Boissière,  de  Londres,  ancien  laquais  d'escroc, 
escroc  lui-même.  Brissot  était  accusé  d'avoir  collaboré 
avecLaffittede  Pelleport,  au  «  Diable  dans  un  bénitier. » 
Il  avait  été  dénoncé.  Brissot  sortit  de  la  Bastille,  grâce  à 
la  protection  de  celui  qui  fut  Philippe-Égalité,  alors  duc 
de  Chartres. 

24  MANUEL,  Louis-Pierre, 
Homme  de  lettres. 

(3  février-7  avril)  1786. 
Auteur  de  libelles,  colporteur  de  nouvelles  à  la  main, 
dénonça  son  complice.  Fut  procureur  de  la  Commune,  à 
Paris,  pendant  la  Révolution.  Contribua  largement  à 
répandre  les  calomnies  qui  furent  alors  débitées  sur 
l'Ancien  Régime.  Fut  condamné  à  mort  par  ses  anciens 
amis  politiques,  le  15  novembre  1793.  Son  incarcération 
à  la  Bastille  avait  été  provoquée  par  la  publication  du 
Coup  cl'œil  philosophique  sur  le  règne  de  saint 
Louis.  Damiette,  1786,  in-8o  de  176  p.  «  Misérable  dia- 
tribe, où  l'auteur  n'épargne  rien  pour  rendre  ce  monarque 
odieux.  »  {Biog.  univ.) 


Ans.    Mois.  Jours. 


1     28 


Ordonnance   de    non-lieu. 

1        ARNOUX,  Edme, 

Directeur-caissier  de  la  Gazette  de  France, 
(28  juillet-10  août)  1774. 
28  décembre  1775-2  janvier  1776. 
Accusé  d'être  l'auteur  d'un  libelle. 


»      »      6 
Gustave  Bord. 


{La  suite  'prochainement.') 


L'un  des  directeurs,  gérant,  Gustave  Bord. 


NANTES,  VINCENT  FOREST  ET  EMILE  GRIMAUD,  IMPRIMEURS  BREVETÉS. 


Correspondance  d'un  député  do  la 
noblesse  de  la  Sénéchaussée  de  ]Mar- 
seille   avec   la   marquise    de  Oréquy, 

à,    Blaincourt,    par    Brienne,    Cham- 
pagne (13  mai-8  août  1789). 

(Suite.) 


13  juillet  89. 

Je  devais  aller  hier  à  Versailles,  j'avais  projeté  de  voir  M.  de  Meré  ;  ce 
voyage  a  été  interrompu  par  la  nouvelle  du  renvoi  de  M.  Necker.  Le  Roi  lui 
écrivit,  samedi,  qu'il  n'avait  plus  besoin  de  ses  services,  que  la  sûreté  de  son 
royaume  exigeait  qu'il  en  sortit  et  qu'il  fît  mystère  de  sa  retraite.  A  cinq  heures 
du  soir,  il  se  mit  en  voiture,  sous  le  prétexte  d'aller  promener  ;  quand  il  fut  à 
une  certaine  distance,  il  proposa  à  sa  femme,  qui  ignorait  le  fatal  billet,  de  coucher 
à  Saint-Ouen  ;  c'est  là  qu'il  a  fait  ses  paquets  ;  il  est  parti  dans  la  nuit,  mais 
personne  ne  sait  le  lieu  de  sa  retraite.  On  imagine  qu'il  est  allé  dans  les  terres 
qu'il  a  en  Suisse.  Il  semble  que  le  public  a  pressenti  cette  disgrâce,  car,  dans 
tous  les  imprimés,  on  dénonçait  une  intrigue  de  cour,  qui  cherchait  à  porter  de 
grands  coups.  Depuis  vendredi  au  soir,  les  attroupements  recommençaient  au 
Palais  royal  ;  le  samedi,  ils  furent  plus  forts,  et  il  y  eut  des  orateurs  qui  tra- 
vaillaient à  inspirer  de  l'horreur  contre  l'ennemi  commun.  Le  prétexte  était  la 
présence  des  troupes  ;  mais,  quand  la  nouvelle  fut  confirmée  au  Palais  royal,  la 
fureur  a  succédé  à  la  consternation  qui  a  été  le  premier  sentiment.  J'ai  entendu 
dire  qu'il  fallait  de  suite  s'armer  pour  exterminer  le  clergé  et  lanoblesse,àquion 
impute  ce  départ.  Un  monsieur,  vêtu  de  noir,  avec  une  épée,  est  monté  sur 
les  planches,  a  montré  son  pistolet,  a  invité  tout  le  monde  à  se  munir  d'autant, 
ajoutant  qu'il  avait  cent  mille  écus  à  la  disposition  de  ceux  qui  voudraient  le 
suivre.  Les  jeunes  gens  ont  été  faire  cesser  tous  les  spectacles,  ils  ont  dit  que, 
puisqu'on  les  avait  arrêtés  à  la  mort  du  dauphin,  il  fallait  bien  les  interrompre 
dans  ce  jour  de  deuil.  Sur  le  soir,  les  jeunes  gens  et  le  peuple  se  sont  réunis 
aux  Champs-Elysées;  il  y  a  été  placé  un  escadron  de  dragons  pour  empêcher  le 
désordre.  Tout  Paris,  qui  n'avait  pas  prévu  ce  qui  allait  arriver,  se  trouvait 
dans  les  Tuileries  ;  tout  à  coup,  on  a  entendu  tirer  un  coup  de  pistolet  vers  le 
Pont-Tournant.  L'abbé  de  la  Beaume,  qui  s'est  trouvé  là,  est  venu  nous  dire  que 
les  dragons  venaient  de  tuer  roide  un  garde-française.  Le  garde-française  s'était 
approché  des  dragons  pour  les  décider  à  se  ranger  dans  le  parti  du  peuple.  Le 
capitaine,  qui  l'a  entendu,  lui  a  cassé  la  tête  d'un  coup  de  pistolet.  C'est,  appa- 
remment, ce  qui  a  attiré  sur  les  dragons  une  grêle   de  pierres,  dont  plusieurs 

T.   II.   —SEPTEMBRE    1883.  5 


66  CORRESPONDANCE   D1UN   CONSTITUANT 

ont  été  grièvement  blessés.  Comme  je  passais  sur  les  boulevards,  j'en  ai  ren- 
contré deux  qu'on  emmenoit  ;  les  dragons  ont  fait  une  manœuvre  qui  a  divisé 
le  peuple  :  il  est  entré  en  foule  dans  les  Tuileries  ;  on  a  tiré  dix  à  douze  coups  de 
balle,  mais  en  l'air,  ce  qui  fait  qu'on  les  a  très  bien  entendues  siffler  ;  la  peur  a 
pris  à  tous,  mais  voyant  que  tout  le  monde  se  portait  bien,  ils  se  sont  tous 
donné  rendez-vous  au  Palais  royal,  pour  y  faire  leur  motion.  La  nuit  a  été  assez 
tranquille  ;  j'ai  entendu  tirailler  des  coups  de  fusil  dès  le  matin;  la  fermentation 
a  été  plus  forte  que  jamais.  Ils  se  sont  donné  rendez-vous  à  midi,  au  Palais 
royal.  Le  tocsin  a  sonné  dans  toutes  les  églises,  l'objet  étant  de  ramasser  du 
monde  ;  et  cependant,  on  dit  que  les  électeurs  s'y  sont  aussi  assemblés,  pour 
parer  à  ces  désordres.  J'ai  ouï  dire  que  presque  tous  les  gardes-françaises  se 
sont  rangés  du  côté  du  peuple  ;  ils  veulent  venger  leur  camarade  assassiné, 
disent-ils,  par  les  dragons,  et  un  autre  qui  a  reçu  un  coup  de  sabre  des 
hussards. 

En  effet,  ils  ont  passé,  sur  les  deux  heures,  à  la  place  Louis  XV,  venant  du 
Pont-Neuf;  ils  sont  entrés  par  la  rue  des  Champs-Elysées,  je  ne  sais  où  ils  ont 
été  de  là  ;  ils  avaient  des  tambours,  huit  à  dix  pièces  de  canon,  il  y  avait  bien 
sept  à  huit  cents  gardes-françaises,  et  beaucoup  de  soldats  et  autres  uniformes  ; 
ils  marchaient  en  bon  ordre,  accompagnés   de  beaucoup  de   peuple  armé    de 
haches,  de  fusils,  bâtons,  etc.  ;   on  dit  qu'ils  allaient  chercher  le  régirent  de 
dragons.  Je  les  ai  vus  passer  de  chez  M.  de  la  Beaume.  Le  tocsin  a  sonné 
toute  la  journée,  on  a  enfoncé  les  maisons  des  fourbisseurs  et  de  tous  ceux  chez 
qui  on  a  imaginé  pouvoir  trouver  des  armes.  L'hôtel  de  la  Force  a  été  enfoncé, 
la  ville  était  pleine  de  ces  gens  armés,  courant  les  rues  comme  des  fous,  arrê- 
tant et  faisant  marcher  tout  ce  qu'ils  rencontraient.  A  six  heures  du  soir,  comme 
j'ai  voulu  rentrer,  je  les  ai  vus  en  possession  du  garde-meuble,  où  ils  ont  trouvé 
bien  des  fusils,  des  pistolets,  lances,  etc.  Toute  la  journée,  on  a  entendu  tirer 
grand  nombre  de  coups  de  fusil,  et  cela  continue.  On  ne  sait  où  sont  les  troupes, 
il  n'en  a  pas  paru  un  détachement  ;  si  la  défection  devenait  générale,  je  ne  sais 
ce   que  nous  deviendrions  ;  ces  soldats  seraient    des  enragés.  De  bric  ou  de 
broc,  ils  se  sont  procuré  beaucoup  d'armes,  les  corps  de  garde  ont  été  désarmés; 
ils  se  sont  emparés  des  canons   de   la  Ville,  de  ceux  de  l'hôpital    des  gardes- 
françaises  ;  ils  ont  des  munitions,  et  la  Providence  a  fait   que,   par  hasard,  ils 
ont  trouvé,  dans  un  bateau  du  port  Saint-Paul,  soixante  barriques  de  poudre 
dont  ils  se  sont  emparés  prudemment.  On  ne  sait  point  où  ils  sont  déposés,  tout 
est  dans  la  consternation,  on  s'attend  à  tous  les  excès.  Plusieurs  barrières  sont 
brûlées  ;   on  dit  qu'aujourd'hui,  la  ville  s'est  occupée   d'une  garde  bourgeoise 
pour  protéger  les  propriétés  et  la  personne   des  citoyens  ;   le  chemin  de  Ver- 
sailles est  hérissé  de  canons  et  de  troupes;  LE  DRAPEAU  DE  CES  MESSIEURS 
EST  NOIR,  avec  l'effigie  de  M.  Necker  et  duduc  d'Orléans.  Onditque  laduchesse 
le  fait  chercher  partout,  c'est,  je  crois,  un  faux  bruit,  pour  ameuter  davantage  ; 
on  le  dit  à  Versailles  ;  on  a  aussi  fait  courir  le  bruit  qu'on  avait  enlevé  cinquante 
députés,  on  assure  que  cela  est  faux.  J'ai   grande   envie  de  savoir  ce  que  les 
États  auront  fait  aujourd'hui.  Le  comte  de  Mirabeau,  sans  doute,  n'y  aura  pas 
paru,  par  la  raison  que  l'on  a  dû  enterrer  son  père  ce  matin,  à  moins  que  le 
patriotisme  l'ait  emporté  sur  les  sentiments  de  la  nature  et  de  la  décence.  Le 


AVEC  LA  MARQUISE  DE  CRÉQUY  67 

peuple  croit  que  Ton  s'est  débarrassé  de  M.  Necker  et  du  duc  d'Orléans  ;  il 
demande,  dit-on,  qu'on  les  représente  mort  ou  vif  ;  au  reste,  je  ne  puis  guère 
savoir  de  détails,  il  est  imprudent  d'aller  chercher  ou  de  vouloir  colporter  les 
nouvelles.  MM.  de  Montmorin,  de  Puysêgur,  de  la  Luzernie  et  de  Saint-Priest, 
sont  remerciés.  M.  de  la  Galaisière  remplace  M.  Necker.  M.  de  la  Vauguyon 
est  aux  affaires  étrangères,  M.  de  Broglie  à  la  guerre,  et  M.  Foulon  est  son 
intendant  ou  intendant  des  finances  du  département  de  la  guerre  et  de  la 
marine  qui  passe  à  M.  de  la  Porte  ;  M.  de  Breteuil  est  ce  qu'était  M.  de  Mau- 
repas.  Il  y  a  un  comité  de  finances  où  ils  sont  trois,  on  ne  peut  me  nommer  que 
M.  Odoard  de  La  Tour  et  M.  d'Amecourt.  J'avais  fait  le  projet  de  partir  tout 
de  suite,  d'aller  vous  rejoindre,  mais  on  croit  qu'il  n'y  a  nulle  sûreté  sur  les 
chemins,  et  que,  peut-être,  il  n'y  en  aura  guère  plus  dans  les  campagnes.  Bien 
des  gens  pensent  que  l'on  sera  plus  en  sûreté  à  Paris  qu'ailleurs  ;  cependant, 
la  ville  peut  être  affamée.  Je  suis  dans  une  grande  perplexité,  et  je  crois  que  je 
finirai  par  me  déterminer  à  attendre  ici  le  sort  qu'on  nous  destine,  fût-ce  la 
Saint-Barthélémy  que  j'ai  cru  pouvoir  prédire,  il  y  a  trois  ou  quatre  mois.  Les 
Parisiens  attendent  la  jeunesse  bretonne,  qui  est  bien  armée,  et  qui  est  au 
nombre  de  soixante-dix  mille  hommes  ;  tout  nous  annonce  les  horreurs  de  la 
guerre  civile.  Le  Roi  s'est  bien  pressé,  il  faudrait  peut-être  que  le  peuple  connût 
les  raisons  pour  être  un  peu  tranquillisé.  M.  des  Planques  est  fort  embarrassé 
sur  ce  qu'il  y  a  à  faire  ;  si  on  vient  attaquer  l'hôtel,  je  crois  que  ce  qu'il  y  a  de 
mieux  à  faire,  c'est  à  mauvais  jeu  bonne  mine,  car  aussi  bien  saccageront-ils 
tout,  s'ils  en  ont  envie.  On  tâchera  d'éviter  les  vexations  pour  de  l'argent. 

Mon  laquais  qui  rentre  me  dit  que  les  bourgeois  sont  sous  les  armes.  Tout  est 
tranquille.  On  désarme  les  polissons,  on  arrête  ceux  qui  ont  des  effets  volés  ; 
mais  il  faut  avoir  une  cocarde  verte  au  chapeau  pour  n'être  pas  insulté.  On 
sonne  le  tocsin  pour  assembler  les  bourgeois  ;  on  ne  laisse  sortir  personne  pour 
aller  à  la  campagne  :  voilà  ce  que  je  viens  d'apprendre. 

Pour  bien  comprendre  le  sens  exact  des  lettres  qui  vont  suivre, 
il  ne  faut  pas  oublier  qu'à  Paris,  on  était  sans  nouvelles  de  Versailles, 
que  toutes  les  lettres  étaient  décachetées  et  qu'un  mot  pouvait 
suffire  pour  faire  suspendre  l'imprudent  à  la  fatale  lanterne.  Aussi, 
lorsque  l'auteur  de  ces  lettres  raconte  la  prise  de  la  Bastille,  il  n'a 
garde  de  rien  blâmer.  Il  en  fait  le  récit  d'après  une  des  nombreuses 
versions  populaires  qui  circulaient  alors. 

16  juillet  1789. 

Ma  dernière  lettre,  si  elle  vous  est  parvenue,  Madame,  ma  très  chère  cou- 
sine, a  dû  vous  alarmer  sur  le  sort  de  Paris,  et  doit  vous  faire  attendre  celle-ci 
avec  impatience  ;  il  s'est  passé  de  grands  événements  ;  je  ne  vous  parlerai  point 
de  beaucoup  de  détails,  il  faudrait  écrire  des  volumes.  Mardi,  la  milice  bour- 
geoise était  sur  pied  et  commençait  à  faire  la  police:  elle  désarmait  tous  les 
gueux,  pendait  sur  la  place  même  ceux  qui  étaient  pris  volant,  en  faisait  empri- 


68  CORRESPONDANCE   D'UN   CONSTITUANT 

sonner  d'autres.  On  arrêtait  ceux  qui  portaient  des  torches  pour  mettre  le  feu, 
mais  cette  police  vigoureuse  ne  laissait  point  que  la  ville  ne  fût  dans  toutes  les 
horreurs  de  la  guerre  civile  ;  le  pavé  était   couvert  de  gens  armés,  l'alarme  se 
répandait  dans  le   même   instant   dans  tous    les    quartiers   où  l'on  annonçait 
l'arrivée  de  troupes  que  le  Roi  avait  chargées  de  répandre  le  sang  des  citoyens  : 
la  fureur  avait  succédé  à  la  consternation.  Toute  la  journée  se  passa  à  fouiller 
les  maisons  et  les  couvents,    pour  se  procurer  des  armes  et  des  munitions  de 
guerre.  Je  ne  sais   si  je  vous  ai  mandé  que  la  Providence,  qui  avait  prévu  ces 
besoins,  avait  fait  arriver  tout  exprès,  depuis  quatre  jours,  au  quai  Saint-Paul, 
un  bateau  soi-disant  chargé  de   barriques  de  farine  ;  on  a  d'abord  reconnu  ce 
bateau,  et  les  gens  qui  l'ont   reconnu  ont  aussitôt   deviné  que  ces  barriques  en 
contenaient  d'autres  qui  étaient  pleines  de  poudre.  Cela  a  été  conduit  je  ne  sais 
où.  Il  y   avait  soixante  barriques    de  poudre   et  de  balles   en  proportion.  Le 
tocsin  sonnait  de  tous  côtés,  les  coups  de  fusil  se  succédaient  et   on  entendait 
siffler  les  balles  en  l'air,  pour  s'accoutumer  à  ce  bruit.   J'avais  vu  huit  cents 
gardes-françaises  marcher  avec  dix  pièces  de  canon  pour  attaquer  les  dragons. 
Une  grande  partie   des   soldats   des  autres   régiments  venait,  d'un  moment  à 
l'autre,  s'incorporer  dans  la  milice  bourgeoise  qui  était  d'environ  cent  cinquante 
mille  hommes.  Les  femmes  excitaient  au  carnage;  toute  la  journée  se  passa  presque 
en  crainte,  en  projets,  en  motions,  en  pilleries  particulières  qui  ont  produit  du 
blé    de  l'argent  pour  faire  la  guerre  ;  le  soir,  le  feu  a  été  mis  à  toutes  les  bar- 
rières ;  la  nuit  ne  fut  pas  tranquille  ;  dès  le  matin  on  fut  piller  l'école  militaire  : 
ce  succès   enhardit  à  aller  piller  les  Invalides.    Une  compagnie  de  grenadiers 
des  gardes-françaises,  soutenue  de  trois  mille  jeunes  gens,  furent  les  attaquer. 
On  fit  quelque  résistance.  M.  de  Sombreuil  laissa  entrer  les  grenadiers  et  ferma 
la  porte  sur  les  bourgeois  ;  ils  se  jetèrent  tous  pêle-mêle   dans    les   fossés    et 
furent  bientôt  arrivés.  M.  de  Sombreuil  se  rendit,  en  disant  qu'il  ne  pouvait  pas 
indiquer  le  lieu  où  étaient  les  armes  et  les  munitions  :  on  sut  bien  les  trouver  ;  il 
y  a  eu,  à  cette  occasion,  une  trentaine  de  bourgeois  qui  ont  été  étouffés  par  la 
foule  dans  les  caves,   on  a  pris  tous  les  canons  et  quarante  mille  fusils,  qui  ont 
bien  armé  tout  le  monde.  Sur  les  onze  heures,  on  fit  courir  le  bruit  qu'on  se 
battait  dans  le  faubourg  Saint-Antoine,  car  vous  n'avez  pas  d'idée  des  horreurs  et 
des  contes  qu'on  a  imaginés,  placardés,  pour  aigrir  et  corrompre  le  peuple  ;  on  s'y 
porta  en  foule,  on  délibéra  de  s'emparer  tout  premièrement  de  la  Bastille,  moins 
pour  en  rester  maître  que  pour  en  enlever  toutes  les  armes,  les  munitions,  afin 
qu'elles  soient  inutiles  aux  troupes  du  Roi.  Le  curé  de  Saint-Paul  fut  chargé 
d'aller  proposer  cette  capitulation  à  M.  de  Launey,  qui  l'accepta,   après   avoir 
longtemps  disputaillé  ;  sur  sa  parole,  plusieurs  grenadiers  des  gardes-françaises 
et  environ  trois   cents   bourgeois  étaient  entrés,  quand  tout  à  coup  il  fait  lever 
le  pont-levis;  on  lui  reprocha  son  tort  :  il  dit  que  ce  sont  les  droits  de  la  guerre. 
Il  traitait  cela  comme  une  ruse.  Un  grenadier   lui   dit  que  puisqu'il  n'accédait 
point  à  la  capitulation,  il  fallait  qu'on  les  laissât  sortir,  qu'ils  allaient  l'assiéger, 
que  le  plus  fort  ferait  la  loi.  A  un  signal  fait  avec  la  main,  la  garnison  fusilla 
ceux  qui  étaient  pris  là  et  en  a  tué  plus  de  cent  cinquante.  Les  coups  de  fusil, 
les  cris  de  ces  malheureux  ont  porté  la  rage  dans  le  cœur   de  ceux  qui  étaient 
restés  dehors  ;  les  grenadiers  sont  montés  sur  les  toits  des  maisons  voisines, 


AVEC   LA   MARQUISE   DE    CRÉQTJY  G9 

d'où  ils  fasillaienl  les  canonniers  et  la  garnison  ;  le  peuple  s*est  jeté  dans  les 
fossés  pour  saper  les  fondements.  Il  avait  déjà  l'ail  avancer  son  artillerie.  On 
apporta  une  quantité  prodigieuse  de  paille,  on  la  mouilla,  on  y  mit  le  feu 
pour  que  la  fumée  empêchât  la  garnison  de  voir  ce  qui  se  passait  sur  le  pont- 
levis.  Il  y  avait  là  un  gros  canon,  à  l'aide  duquel  ils  ont  coupé  les  chaînes  ;  le 
pont-levis  étant  tombé,  ce  même  canon  a  fait  brèche  dans  la  porte  ;  dès  qu'elle 
a  été  assez  grande  pour  qu'un  homme  pût  y  passer,  deux  grenadiers  se  sont 
élancés  malgré  les  gens  qui  la  gardaient,  et  ont  été  suivis  de  quelques  bour- 
geois ;  ils  ont  fait  carnage  de  la  garnison  qui  y  était.  Les  deux  grenadiers 
sont  montés  et  ont  arboré  le  pavillon  de  la  troupe.  M.  de  Launey  s'est  rendu 
et  a  couru  se  cacher  ;  le  même  grenadier  qui  avait  planté  le  pavillon  le  retrou- 
vait dans  une  cheminée  ;  on  s'est  emparé  de  lui  et  de  M.  de  Losme-Salbray,  son 
major,  et  le  directeur  des  poudres.  On  s'est  emparé  de  toute  la  garnison  ;  deux 
suisses  ont  été  pendus  tout  de  suite,  comme  assassins  des  citoyens.  Les  canon- 
niers encore  existants,  au  nombre  de  trois  ou  quatre,  ont  été  tramés  à  l'Hôtel  de 
ville.  On  a  trouvé  sur  M.  de  Launey  un  avis  de  la  Cour  qui  lui  ordonnait  de 
tenir  bon,  qu'à  sept  heures  du  soir  il  recevrait  de  grands  secours.  Cet  avis  avait 
été  connu  par  les  courriers  interceptés  ;  quand  il  a  été  sur  la  place  de  Grève,  il  a 
été  tué  par  un  bourgeois,  comme  traître  à  la  patrie,  ainsi  que  M.  de  Losme- 
Salbray  et  les  autres  qui  étaient  là.  Un  grenadier  leur  a  coupé  la  tête.  Ces  tètes, 
mises  au  bout  d'une  pique,  ont  été  promenées  dans  les  rues,  après  avoir  été 
présentées  dans  le  Palais  royal  ;  j'ai  vu  d'une  fenêtre  deux  tètes  posées  sur 
une  table  ;  tous  ces  gaillards  avaient  mis  des  verres  entre  les  deux,  y  faisaient 
verser  de  la  bière,  narguaient  les  têtes,  buvaient  à  leur  santé,  les  tournaient  et  les 
retournaient  comme  nous  manipulerions  un  fruit.  Je  m'en  fus,  saisi  d'horreur  ; 
la  joie  était  extrême.  Comme  j'avais  le  costume  du  Tiers  État,  on  me  conta 
que  l'on  aurait  incessamment  toutes  les  têtes  qui  déplaisent,  et  surtout  toutes 
celles  de  la  noblesse.  Vous  remarquerez  qu'on  ne  laissait  sortir  absolument 
personne,  et  que  pour  nous  mettre  tous  hors  d'état  de  défense,  on  a  fouillé  en  même 
temps  dans  presque  tous  les  hôtels  pour  en  enlever  les  armes,  savoir  qui  les 
habite,  le  monde  qu'il  y  a.  J'ai  eu  cette  visite  ;  j'ai  proposé  mon  épée,  mais 
comme  on  a  vu  que  j'étais  seul,  on  a  eu  l'honnêteté  de  me  la  laisser  pour  ma 
défense  personnelle.  Comme  je  revenais  chez  moi,  deux  personnes  que  je  ne 
connais  pas  m'arrêtèrent  pour  me  dire  que,  grâce  aux  bonnes  précautions  qu'on 
avait  prises,  on  avait  intercepté  la  correspondance  de  M.  de  Flesselles,  prévôt 
des  marchands  ;  qu'on  s'était  convaincu  qu'il  trahissait  les  citoyens,  et  qu'il 
voulait  les  livrer  la  nuit  suivante  aux  troupes  que  le  Roi  devait  envoyer  dans  la 
ville  ;  qu'on  venait  de  lui  casser  la  tête  dans  l'Hôtel  de  ville  même.  Le  fait  s'est 
trouvé  très  vrai,  et  l'on  m'a  dit  depuis  que,  comme  les  lettres  étaient  en  style 
obscur,  il  avait  d'abord  obtenu  son  pardon  ;  mais  qu'un  homme  comme  il  faut 
appela  le  chevalier  à  charge  de  commander  cinquante  hommes  de  la  patrouille 
bourgeoise,  s'adressa  à  lui  pour  avoir  un  ordre  de  lui  donner  des  armes  ;  M.  de 
Flesselles,  sur  l'annonce  du  chevalier,  le  persifla  sur  la  noblesse,  et  l'autre  prit 
de  l'humeur  et  insista  pour  avoir  un  ordre.  Le  prévôt  lui  donna  un  mandat  sur 
les  Chartreux  ;  il  y  fut,  y  trouva  deux  mille  personnes.  Les  chartreux  témoignèrent 
le  plus  grand  étonnement  de  cet  ordre  du  prévôt  des  marchands,  ils  jurèrent 


70  CORRESPONDANCE   D'UN   CONSTITUANT 

qu'ils  n'avaient  jamais  eu  d'armes,  offrirent  de  fouiller  partout  ;  le  chevalier 
exigea  d'eux  une  déclaration  signée  qu'ils  n'avaient  jamais  eu  ni  fusils,  ni 
munitions  en  dépôt  ;  il  arriva  à  l'Hôtel  de  ville  avec  cette  déclaration:  un  citoyen 
lâcha  aussitôt  un  coup  de  pistolet  au  prévôt,  en  lui  disant  :  «Traître,  voilà  toutce 
qu'il  te  faut;  »  d'autres  lepoigaardèrentau  même  instant. Toutes  ces  circonstances 
firent  craindre  pour  la  nuit  une  attaque  décidée.  On  plaça  de  l'artillerie  à  toutes 
les  avenues,  on  commença  à  dépaver  les  rues  pour  porter  les  pavés  dans  les 
maisons,  on  plaça  des  carrosses,  des  fiacres,  pour  embarrasser  les  manœuvres  de 
la  cavalerie  ;  en  un  mot,  on  fit  les  dispositions  les  plus  sages  et  les  mieux  ordon- 
nées pour  bien  recevoir  les  troupes  du  Roi.  On  s'y  attendait  d'autant  plus  qu'on 
avait  connu  la  réponse  sèche  et  négative  aux  États  généraux,  au  sujet  de  la  garde 
bourgeoise  et  de  l'éloignement  des  troupes. 

A  minuit,  j'ai  entendu  un  tapage  et  des  cris  affreux  dans  la  rue  :  on  frappait 
des  coups  terribles  à  toutes  les  portes  ;  j'eus  une  belle  peur,  je  crus  qu'on  réali- 
sait le  projet  que  j'avais  vu  former  le  jour  même  ;  je  songeai  d'abord  à  me 
sauver  par  le  jardin,  mais,  convaincu  que  je  n'étais  pas  plus  en  sûreté  pour  cela,  je 
pris  mon  épée,  bien  résolu  de  me  défendre  le  plus  possible  si  on  en  voulait  à 
ma  vie.  C'était  seulement  pour  obliger  à  mettre  des  lampions  à  tout  le  premier 
étage,  afin  d'éclairer  la  rue,  moins  pour  le  succès  de  la  Bastille,  que  pour  prévenir 
les  désordres  que  l'obscurité  aurait  entraînés,  si  les  troupes  du  Roi  attaquaient, 
comme  on  paraissait  le  craindre  hier  matin.  La  joie  brillait  sur  tous  les  visages, 
le  mouvement  était  incroyable,  les  patrouilles  se  faisaient  dans  le  meilleur 
ordre  possible  ;  les  bourgeois  de  Paris  ont  vraiment  sauvé  la  ville  par  la 
promptitude,  le  bon  ordre  de  leur  formation,  et  par  l'exactitude,  le  zèle  prudent 
et  éclairé  qu'ils  mettent  dans  l'exécution  et  dans  tout  le  service.  On  a  dit  que 
quelques  officiers  des  gardes-françaises  avaient  empoisonné  la  soupe  ;  les 
militaires  l'ont  découvert  par  hasard,  ou  s'en  sont  doutés.  Tous  les  soldats,  à 
Paris  et  à  Versailles,  ont  quitté  les  casernes,  sont  venus  offrir  leurs  services  ;  ils 
avaient  pendu,  à  midi,  trois  de  ces  officiers  et  devaient  pendre  les  autres  dans  la 
soirée.  Le  régiment  de  dragons  a  fait  demander  d'arriver  dans  la  ville  pour  la  servir; 
plusieurs  avaient  déjà  déserté  et  étaient  incorporés  dans  la  milice  bourgeoise. 
Les  suisses  sont  venus  en  foule,  le  régiment  des  gardes-suisses  s'est  offert,  le 
régiment  de  Provence  et  un  autre  qui  est  à  Saint-Denis  se  sont  offerts. 
Quelqu'enchanté  que  l'on  fût  de  cette  défection,  on  n'a  point  négligé  des  actes 
de  prudence,  on  a  prié  les  suisses  de  rester  neutres,  on  est  allé  en  très  grande 
force  recevoir  les  autres  régiments  et  on  les  a  divisés  dans  les  différents 
districts  et  en  différentes  patrouilles.  Ils  disent  tout  haut  que  l'on  a  pris  cette 
précaution  crainte  de  trahison.  La  capitulation  a  porté  qu'en  cas  d'attaque  ils 
marcheraient  au  premier  rang,  parce  qu'ils  ne  font  pas  leur  devoir;  les  premiers 
coups  des  citoyens  seront  pour  eux.  On  proposait,  à  midi,  d'aller  à  Versailles 
enlever  le  Roi,  et  de  le  déclarer  Roi  à  Paris,  comme  dans  le  temps  de  nos 
anciens  germains.  Vous  devinez  que  les  ministres  jouaient  gros  jeu  dans  ce 
projet  et  comme  les  avenues  de  Versailles  sont  hérissées  de  troupes,  on  propo- 
sait de  prendre  tous  les  nobles,  leurs  femmes,  tous  les  moines,  de  leur  donner 
des  armes,  de  les  mettre  à  la  tète  de  la  milice  bourgeoise,  afin  qu'étant  poussés 
par  celle-ci,  ils  reçussent  les  premiers  efforts  de  l'armée  du  Roi,   étant  juste 


AVEC   LA  MARQUISE    DE    CRÉQUY  71 

qu'ils  soient  punis  de  leur  conduite  passée  et  présente,  trop  heureux  encore  de 
recevoir  une  mort  honorable,  en  combattant,  contre  le  Roi,  pour  la  patrie. 

Cependant  le  bruit  se  répandait  que  les  succès  de  la  veille  avaient  jeté  la 
consternation  dans  la  cour  du  Roi  ;  qu'il  avait  interpellé  le  Bon  de  Breteuil  de 
lui  indiquer  un  parti,  que  le  ministre  lui  a  répondu  :  «  Je  n'en  vois  que  deux,  le 
premier  est  d'attaquer  tout  de,  suite,  et  dans  ce  cas  je  supplie  Votre  -Majesté 
d'accepter  ma  démission  ;  le  second  est  d'accéder  aux  demandes  du  peuple  et 
de  renvoyer  les  troupes.  »  Il  y  a  apparence  que  les  têtes  abattues  mardi  ont  fait 
grande  impression  et  que  le  Conseil  a  été  de  cet  avis.  Hier,  à  cinq  heures  du 
soir,  comme  j'étais  à  la  place  Louis  XV,  j'ai  vu  un  monde  incroyable  dans  ces 
Tuileries,  qui  battait  des  mains,  criait  :  Vivent  le  Roi  et  la  nation  !  J'ai 
couru,  j'ai  vu  quarante  députés  des  États  généraux  qui  ont  dit  qu'ils  appor- 
taient le  rameau  d'olivier.  La  France  n'aura  jamais  de  moment  plus  beau  que 
celui-là.  Tout  le  monde  pleurait  de  joie  et  je  ne  puis  l'écrire  ni  y  songer  sans 
répandre  des  larmes.  Ce  moment  délicieux  ne  peut  se  décrire,  l'enthousiasme 
étouffait  la  voix,  les  sanglots  coupaient  tout  ce  que  l'on  voulait  se  dire.  On 
courait,  on  se  pressait,  on  s'embrassait,  sans  se  connaître,  sans  se  parler.  Que 
je  plains  le  Roi  de  n'avoir  point  été  témoin  de  ce  spectacle  !  On  le  demandait  à 
cor  et  à  cri.  On  veut  qu'il  vienne  sans  gardes.  On  avait  assuré  qu'il  vien- 
drait ce  matin,  mais  je  ne  le  crois  pas.  Je  n'ai  pu  savoir  positivement  ce  que 
les  députés  ont  apporté.  On  dit  que  le  Roi  déclare  avoir  été  trompé  ;  qu'on  lui 
avait  jusqu'à  présent  laissé  ignorer  ce  qui  se  passe  ;  qu'il  accédera  au  vœu  de 
la  nation  ;  qu'il  ne  veut  avoir  que  des  ministres  qui  lui  soient  agréables  ;  qu'il 
renverra  les  troupes.  C'est  à  peu  près  la  substance.  La  joie  était  universelle 
et  sincère,  mais  elle  était  comme  empoisonnée  par  la  défiance.  On  craint 
encore  une  trahison.  Les  précautions  ont  été  redoublées  et  il  y  a  sûrement 
beaucoup  de  méchants  que  cet  accommodement  tarabuste;  on  cherchait 
encore  hier,  au  loin,  à  alarmer  le  peuple.  Ici,  l'on  disait  :  On  s'égorge  dans  le 
faubourg  Saint-Antoine  ;  là,  on  disait:  Le  feu  est  dans  le  faubourg  Saint-Honoré. 
J'ai  entendu,  à  onze  heures  du  soir,  crier,  en  courant  dans  les  rues  :  Aux  armes  ! 
aux  armes  !  ils  sont  là  les  hussards,  les  Cravattes,  etc.  Je  ne  sais  ce  que  les 
patrouilles  auront  fait  de  ces  nouvellistes  infâmes  ;  si  on  avait  pris  mon  conseil, 
on  les  aurait  arrêtés.  Il  faut  penser  du  moment  qu'ils  auraient  été  convaincus 
de  mensonge,  d'autant  que,  dans  ce  moment,  on  compte  qu'il  y  a  au  moins  douze 
mille  bourgeois  à  cheval  qui  font  des  patrouilles  dans  les  environs  de  la  ville, 
et  qui  sont  à  même  de  donner  des  avis  sûrs,  car  je  ne  peux  pas  concevoir 
comment,  dans  si  peu  de  temps  et  avec  une  fermentation  aussi  terrible  que  celle 
qui  agite  encore  les  tètes,  on  a  pu  prendre  tant  de  mesures,  tant  de  précautions, 
dont  la  sagesse  ferait  la  gloire  des  généraux  les  plus  consommés.  Voilà  une 
fîère  et  bien  utile  leçon  pour  le  ministère.  Si  les  États  généraux  ne  profitent  pas 
de  ce  moment  pour  faire  le  bien,  ils  auront  de  grands  torts.  Ils  peuvent  faire  le 
bien  du  Roi  et  de  la  nation. 

Je  ne  sais  si  vous  pourrez  me  lire,  mais  j'ai  tant  de  lettres  à  faire  que  j'écris 
tout  à  la  hâte  ;  j'ai  commencé  par  la  vôtre,  persuadé  que  vous  prenez  le  plus 
grand  intérêt  à  tout  ceci  et  que  vous  devez  être  en  peine  sur  mon  compte.  Si 
j'avais  pu  me  sauver  chez  vous,  je  l'eusse  fait  ;  mais  il  n'y  a  plus  de  possibilité. 


72  CORRESPONDANCE   D  UN   CONSTITUANT 

Je  vais  reprendre  le  fil  de  vos  affaires  ;  on  m'annonce  l'arrivée  du  Baron,  cela 
m'explique  le  retard  de  l'abbé  de  F"*.  Mes  compliments,  je  vous  prie,  à  qui  de 
droit  ;  vous  connaissez  mon  sincère  et  respectueux  dévouement.  Au  moment  où 
j'allais  cacheter  ma  lettre,  le  tocsin  sonne  ;  on  dit  que  c'est  parce  qu'il  arrive 
quarante  mille  hommes  de  troupes  du  Roi  ;  on  se  rassemble  pour  les  repousser. 
J'ai  peine  à  croire  que  ce  ne  soit  pas  une  fausse  alerte,  d'après  la  députation 
d'hier  et  les  paroles  qu'on  assure  qu'elle  a  portées. 

18  juillet  1789. 

Au  moment  où  je  cachetais  ma  dernière  lettre,  Madame,  ma  bien  chère  cou- 
sine, on  sonnait  le  tocsin,  ce  n'était  qu'une  fausse  alarme  ;  les  deux  ou  trois 
personnes  qui  avaient  répandu  la  nouvelle  de  l'arrivée  des  troupes  du  Roi 
avaient  été  arrêtées  et  furent  pendues  ou  fusillées  dans  la  journée  même.  Cette 
journée  se  passa  en  murmure  de  ce  que  le  Roi  n'avait  point  fait  éloigner  les 
troupes  ;  il  y  avait  déjà  des  motions  pour  aller  attaquer  le  corps  d'armée  de 
Saint-Denis.  La  police  était  toujours  faite  par  la  milice  bourgeoise  qui  arrêtait 
des  malfaiteurs  ;  elle  a  causé  en  même  temps  bien  des  accidents,  il  a  péri  bien 
du  monde  par  les  étourderies  et  peut-être  par  la  méchanceté  de  ces  jeunes 
gens  qui  tiraient  imprudemment  dans  la  rue.  Le  même  jour,  on  a  commencé  à 
démolir  la  Bastille  ;  le  soir,  on  annonça  que  tous  les  ministres,  sans  exception, 
étaient  renvoyés,  et  cela  paraît  vrai,  puisque  le  Roi  a  été  obligé  de  faire  seul, 
avec  un  commis  nommé  M.  d" Arranges,  le  travail  du  renvoi  des  troupes.  Il 
a  écrit  de  sa  main  une  lettre  très  pressante  à  M.  Necker  pour  le  rappeler.  Il  a 
remis  cette  lettre  aux  Etats  généraux,  en  leur  disant  qu'il  les  chargeait  du  soin 
de  la  faire  parvenir  ;  ils  ont  écrit  de  leur  côté  et  envoyé  un  courrier  qui  doit  le 
joindre  à  Bruxelles.  Le  même  jour,  on  a  dit  M.  Foulon  mort  d'apoplexie  ;  cela 
ne  s'est  point  confirmé.  On  avait  espéré  que  le  Roi  viendrait  ce  jour-là  à  Paris  ; 
on  trouvait  très  mauvais  qu'il  ne  vint  pas  ;  on  regardait  la  parole  de  paix  appor- 
tée par  les  députés  comme  un  piège  qui  fît  redoubler  les  précautions  ;  la  bour- 
geoisie avait  au  moins  quatre  mille  hommes  à  cheval  pour  être  sans  cesse  en 
découverte.  Le  Roi  est  venu  hier.  Il  s'était  annoncé  pour  onze  heures  ou  midi,  il 
n'est  arrivé  qu'à  trois  heures.  Le  mécontentement  était  général.  Déjà  tout  ce  qui 
l'attendait  avait  décidé  d'aller  le  prendre  à  Versailles.  Enfin,  on  fut  content 
quand  on  entendit  tirer  le  canon  de  la  bourgeoisie  à  la  barrière  de  la  Confé- 
rence ;  il  est  arrivé,  précédé  du  gué  à  cheval  et  des  poissardes  sautant  comme  des 
bacchantes,  portant  des  branches  d'arbres  ornées  de  rubans  ;  venaient  ensuite  la 
cavalerie  bourgeoise,  la  milice  bourgeoise,  les  gardes-françaises  et  leurs  canons. 
J'ai  observé  qu'il  n'y  avait  que  deux  gardes  du  corps.  Il  était  dans  un  carrosse 
avec  un  capitaine  des  gardes,  avec  le  comte  d'Estaing,  le  prince  de  Beauveau 
et  d'autres  seigneurs  ;  une  poissarde  est  montée  à  la  portière  et  l'a  embrassé- 
Il  allait  au  pas,  suivi  de  plus  de  vingt  mille  hommes  de  la  milice  bourgeoise  ; 
il  est  venu  dans  la  rue  Saint-Honoré  par  la  place  Louis  XV,  la  rue  Royale,  il 
a  été  de  là  à  l'Hôtel  de  ville.  Le  concours  de  monde  était  prodigieux.  Il  y  a  eu 
beaucoup  de  :  Vive  la  nation  !  Vive  la  garde  française  !  Vive  la  liberté  !  et 
presque  point  de  Vive  le  Roi,  dans  l'endroit  où  je  l'ai  vu.  On  dit  qu'à  l'Hôtel 
de  ville  on  a  crié  Vive  le  Roi  !  Il  a  été  porté  dans  la  salle  et  il  est  impossible  de 


AVEC  LA  MARQUISE  DE  CREQUY  73 

savoir  au  juste  ce  qui  s'y  est  passé.  Les  uns  disent  qu'il  a  parlé,  les  autres 
disent  qu'il  n'a  pas  ouvert  la  bouche,  et  ces  faits  opposés  sont  attestés  par  des 
gens  qui  disent  j'y  étais.  On  dit  que  M.  Bailly,  maire  de  Paris,  a  parlé  pour 
lui  ;  qu'il  a  dit  que  le  Roi,  ayant  su  L'empressement  qu'on  avait  de  le  voir, s'est 
rendu  au  vœu  de  son  peuple;  il  a  affirmé  le  départ  des  troupes,  confirmé  la  milice 
bourgeoise.  M.  de  Tollendal  qui  a  parlé  au  nom  des  Etats  généraux,  selon  les 
uns  est  blâmé  et  selon  d'autres  est  approuvé  d'avoir  porté  la  parole.  Personne  n'a 
pu  rendre  compte  de  ce  qu'il  a  dit.  Le  procureur  du  Roi  a  requis  qu'il  fut  érigé 
un  monument  à  Louis  XVI  avec  ces  mots  :  Restaurateur  de  la  liberté.  Le  Roi 
est  reparti,  et  alors,  on  dit  qu'il  a  été  accompagné  de  beaucoup  de  Vive  le  Roi  ! 
J'oubliais  de  vous  dire  qu'on  lui  a  présenté  la  cocarde  de  la  milice  bourgeoise, 
qu'il  l'a  acceptée  et  qu'on  lui  a  dit  :  «  Sire,  avec  cette  cocarde  et  le  Tiers  Etat, 
vous  conquerrez  l'Europe.  »  C'est,  dit-on,  le  comte  d'Estaing  qui  lui  a  fait  ce 
compliment;  je  ne  le  garantis  point  ;  le  fait  de  la  cocarde  est  plus  sûr  :  son 
cocher  et  ses  gens  l'avaient.  Il  a  été  accompagné  par  vingt  mille  hommes  ;  il 
les  a  fait  prier  de  s'arrêter  à  la  barrière,  parce  qu'il  était  parti  .sans  dîner; 
qu'il  était  venu  lentement,  qu'il  avait  besoin  de  s'en  retourner  vite  pour  prendre 
quelque  chose.  Voilà  le  public  satisfait  ;  je  crois  que  le  comte  de  Caraman  ne 
le  sera  pas  moins  quand  il  apprendra  ces  détails,  puisqu'il  peut  se  vanter 
d'avoir  fait,  à  Marseille,  la  répétition  de  la  grande  pièce  qui  s'est  jouée  ici.  Il 
est  impossible  de  trouver  des  circonstances  plus  égales.  J'ai  remarqué  que  l'on 
portait  des  moitiés  de  pain  enfilées  au  bout  des  hallebardes,  apparemment  pour 
prouver  au  Roi  que  cette  denrée  ne  manque  pas.  La  ville  a  ordonné  la  conti- 
nuation de  la  perception  des  droits  d'octroi  et  a  ordonné  à  la  milice  bourgeoise 
de  donner  main-forte.  On  fait  cent  millions  de  rente.  On  assure  qu'on  a 
trouvé  à  la  Bastille  des  preuves  des  menées  qui  avaient  pour  objet  de  contre- 
carrer les  opérations  de  M.  Necker,  tendant  à  l'approvisionnement  de  Paris  ; 
on  y  mêle  une  grande  dame  et  un  grand  monsieur  ;  on  les  devine  de  suite,  et 
l'on  parle  de  couper  ces  têtes  et  plusieurs  autres,  comme  celles  du  Prévôt  et  du 
Gouverneur.  Cela  a  fait  prendre  la  fuite  à  beaucoup  de  gens  :  MM.  de  Breteuil, 
du  Chàtelet,  de  Broglie,  les  Polignac  (que  l'on  dit  exilés),  le  garde  des  sceaux, 
etc.  On  va  jusqu'à  dire  que  le  comte  d'Artois  est  parti,  bien  déguisé  en  jockey, 
pour  l'Espagne  ou  la  Savoie.  On  ne  peut  se  faire  idée  de  tous  les  propos  et  de 
toutes  les  méchancetés  qui  se  débitent.  On  est  fort  occupé  du  sort  des  gardes- 
françaises  qui  ont  fait  la  Révolution  par  le  secours  dont  ils  ont  été  ;  on  les 
regarde  et  on  les  traite  comme  des  libérateurs  ;  la  ville  les  a  à  sa  solde,  les 
nourrit  et  leur  donne  quinze  sols  par  jour.  On  dit  que  le  régiment  est  abso- 
lument cassé,  que  les  officiers  eux-mêmes  ne  veulent  plus  commander  à  des 
soldats  qui  les  ont  accusés  de  les  avoir  empoisonnés,  et  qui  même  ont  tiré  sur 
eux.  On  ne  désigne  aucun  ministre.  On  parle  de  Target  pour  garde  des  sceaux, 
ou  de  l'archevêque  de  Bordeaux.  Ce  qu'il  y  a  de  réel,  c'est  que  le  Roi  n'a  pas 
un  secrétaire  d'État  pour  signer  les  expéditions  ministérielles.  On  propose  une 
souscription  pour  bâtir,  sur  les  ruines  de  la  Bastille,  un  bel  édifice  appelé  le 
temple  de  la  Liberté  et  qui  sera  destiné  à  l'Assemblée  de  la  nation.  J'oubliais 
de  vous  dire  que  le  Roi  marchait  au  milieu  de  tous  les  députés  aux  Etats  géné- 
raux qui  étaient  à  pied.  Il  est  certain  que  l'armée  s'éloigne,  et  l'on  assure  que 


74  LETTRES  D'UN  PORTIER 

toutes  les  têtes  auxquelles  on  en  veut,  même  Madame  de  Polignac,  marchent 
avec  elle.  On  dit  qu'en  Normandie,  la  révolte  a  été  affreuse.  Il  faut  s'attendre 
aux  nouvelles  les  plus  désastreuses.  Voilà  l'effet  du  résultat  du  mois  de 
décembre,  c'est  de  faire  régner  M.  Necker  sous  le  nom  de  Louis,  car  je  ne 
doute  pas  qu'il  revienne.  Le  Roi  a  comblé  et  au  delà  ses  espérances,  car  dans 
les  derniers  mouvements,  on  ne  s'occupait  plus  du  ministère  qui  les  a  préparés 
sans  doute  sans  le  savoir. 

Yte  B.  d'Agours. 


Lettres  dL'un  F*or»tior 
au  commoncemont  clo  la  Révolution. 

Nick  qui  signe  ces  lettres  était  le  suisse  de  l'hôtel  du  comte  de 
Lusace,  à  Paris.  Fort  honnête  homme,  il  avait  toute  la  confiance  de 
son  maître  qui  le  chargeait  de  le  renseigner  sur  ce  qui  se  passait 
aux  environs  de  la  porte  de  l'hôtel,  d'effectuer  certains  paiements 
et  de  surveiller  l'envoi  des  objets  que  le  prince  faisait  venir  de 
Paris. 

Nous  devons  à  M.  Germain  Bapst  la  communication  des  lettres 
envoyées  par  le  portier  à  son  maître,  et  les  renseignements  suivants 
sur  celui-ci. 

François-Xavier-Louis- Auguste-Bennon,  deuxième  fils  de  Frédé- 
ric-Auguste, électeur  de  Saxe  et  roi  de  Pologne,  était  ainsi  le  frère 
de  Marie-Josèphe  qui  épousa  le  Dauphin  Louis  de  France,  en  1747, 
et  par  conséquent  l'oncle  de  Louis  XVI. 

Après  avoir  fait  brillamment  la  guerre,  au  service  de  l'Autriche,  il 
entra  au  service  de  la  France  le  12  août  1758  ;  il  se  signala  notam- 
ment, à  la  tête  d'un  corps  saxon,  qui  protégea  la  retraite  du  maré- 
chal de  Gontades  après  la  bataille  deMinden  (1759).  De  1760  à  1768, 
il  tenta  vainement  de  se  faire  élire  roi  de  Pologne,  et  grand  maître 
de  l'ordreTeutonique.  11  vint  se  fixer,  en  1771,  en  France,  où  il 
fut  connu  sous  le  nom  de  comte  de  Lusace. 

En  1775,  il  acheta  au  prince  Ferdinand  de  Rohan,  pour  1,300,000 
livres,  ce  château  de  Pont-sur-Seine  où  Nick  lui  adresse  ses  lettres, 
et  le  9  avril  1784,  du  vicomte  d'Allemand,  l'hôtel  de  Verges,  au 
faubourg  Saint-Honoré,  pour  367,400  livres.  C'est  de  là  que  Nick 
lui  écrit. 

Il  habitait,  au  commencement  de  la  Révolution,  le  château  de 


AU   COMMENCEMENT   DE   LA   RÉVOLUTION  75 

Pont-sur-Seine  ou  Pont-le-Roi  (bourg  de  900  habitants  dans  le 
canton  de  Nogent-sur-Seine,  Aube).  Néanmoins,  il  fut  inscrit 
comme  garde  national  au  district  des  Capucins  Saint-Honoré, 
auquel  il  avait  fait,  en  1789,  un  don  patriotique  de  3,000  livres. 

Il  quitta  à  une  date  que  nous  ignorons,  mais  avant  l'automne 
de  91,  puisque  c'est  au  mois  de  novembre  de  cette  année  que 
Louis  XVI  put  le  sommer  de  rentrer  en  France,  il  quitta  Pont-sur- 
Seine,  et  alla  habiter  le  château  de  Zabelitz,  enMisnie.  Il  y  mourut 
le  21  juin  1806. 

Sur  l'honnête  Nick,  l'histoire  —  de  minimis  non  curât  —  ne 
nous  fournit  aucun  renseignement.  Si  une  orthographe  absolument 
désordonnée  doit  être  le  signe  d'une  âme  naïve,  nous  pouvons 
nous  porter  garant  d'une  candeur  de  l'âge  d'or.  Aussi  tout  en  con- 
servant fidèlement  le  style  et  la  forme  de  ces  billets,  nous  avons 
cru,  de  crainte  qu'ils  ne  fussent  incompréhensibles,  devoir  leur 
donner  l'orthographe  courante. 

Nous  nous  contentons  de  publier  littéralement ,  en  guise  de 
spécimen,  la  première  lettre. 

G.  d'H. 

18  septembre  1788. 
Monseigneur, 

Voilà  3  jour  et  trois  nuits  que  paris  est  bien  ajittée  par  une  populace 
de  jeune  jense  qui  aretois  toutes  les  voitures  sur  le  Pont  neuf  Et  qui 
faisoit  crier  Vive  Henri  4  Et  M.  Necker  et  au  diable  M.  de  la  Moignon,  il 
ont  arrêté  le  16  la  voiture  de  M.  le  Duc  d'Orléans  il  a  fallu  qu'il  fasse 
ausy  cette  seremonie,  il  non  fait  de  mal  à  Personne  mais  la  nuit  du  16 
au  17  ils  ont  voulu  brûler  M.  de  La  Moignon  devant  son  hôtel  ils  ont  étés 
empêchée  par  la  Garde  à  cheval  de  Paris,  qui  en  a  beaucoup  sabrée  il 
ont  étés  ausy  à  la  maison  de  M.  Du  Bois  pour  j  mettre  le  feu  il  ont  été 
aussy  empêchêchés  et  sabrés  il  sont  venus  a  la  grève  pour  brulér  l'effigie 
de  M.  Du  Bois  ils  ont  encore  été  sabré  L'on  dit  beaucoup  de  mortel  de 
Blessé.  La  nuit  dernier  a  été  assés  tranquille  Et  l'on  a  arrêtée  Beaucoup 
des  séditieux  dans  le  fauxbourg  Saint-Martin  il  ont  attaqué  la  Maré- 
chaussée qui  conduisoit  un  déserteur  il  l'ont  retiré  de  leur  mains  et  luy 
ont  ajettée  un  hahit  et  on  fait  une  queste  pour  luy  il  en  on  retiré  48  ou 
50  *  Et  l'on  conduit  hor  la  ville. 

Nick. 

28  avril  1789. 

Il  est  arrivé,  hier,  une  sédition  au  faubourg  Saint-Antoine.  On  dit  qu'ils 
étaient  6,000  hommes  ensemble. 


76  LETTRES  D'OT   PORTIER 

Ils  avaient  l'effigie  tVun  homme,  qu'ils  ont  brûlée  à  la  place  de  Grève. 
Cet  homme  avait  dit  qu'un  ouvrier  pouvait  vivre  avec  15  sols  par  jour; 
cela  a  été  ébruité.  Ils  ont  été  cliez  lui,  et  chez  un  autre  qui  avait  tenu  le 
même  propos.  Ils  se  sont  sauvés.  Hier,  à  9  heures  du  soir,  ils  ont  été 
chez  eux,  ont  répandu  leurs  meubles  dans  le  milieu  de  la  rue  et  les  ont 
brûlés.  Ces  deux  hommes  se  sont  sauvés  en  poste.  La  garde  a  paru,,  mais 
ils  l'ont  priée  de  se  retirer,  ce  qu'elle  a  fait. 

29  avril  1789. 
La  sédition  du  faubourg  Saint-Antoine   a  duré   toute  la  nuit  dernière. 

On  a  fait  feu  sur  les  séditieux.  L'on  compte  quatre  à  cinq  cents  personnes 
tuées  et  blessées.  L'on  a  jeté  des  pierres  par  les  fenêtres.  La  troupe  est 
encore  sous  les  armes,  avec  dix  pièces  de  canon.  Il  y  a  deux  régiments  de 
cavalerie,  ce  sont  Royal-Cravate  et  Bourgogne. 

30  avril  1689. 

La  nuit  dernière  a  été  bien  tranquille,  mais  hier  au  soir,  il  y  a  eu  deux 
séditieux  de  pendus.  Ce  soir,  il  doit  encore  y  en  avoir  dix.  J'ai  toujours 
les  deux  caisses  de  jambon.  M.  Rivière  *  a  envoyé  six  petites  pièces  de 
canon  à  l'hôtel. 

3  mai  1789. 

Paris  est  tranquille,  mais  l'on  craint  toujours,  puisque  les  gardes-fran- 
çaises et  suisses  et  la  cavalerie  fournissent  toujours  un  tiers  de  chaque 
régiment  de  garde  clans  le  faubourg  Saint- Antoine  et  aux  Halles  ;  et  dans 
les  places  et  chez  le  lieutenant  de  police,  trois  compagnies  de  grenadiers  ; 
aux  Capucins  du  faubourg  Saint-Honoré,  il  y  a  toujours  un  bataillon  des 
Suisses. 

4  mai  1789. 

Il  est  encore  arrivé  un  régiment  de  dragons  à  Paris. 

1er  juillet  1789. 

Il  est  arrivé  sur  le  soir  une  espèce  de  sédition.  Une  grande  multitude 
de  peuple  est  allée  à  la  prison  Saint-Germain,  en  a  cassé  les  portes,  en 
a  fait  sortir  onze  gardes-françaises  et  un  officier  qui  y  étaient  renfermés, 
et  les  a  menés  au  Palais  Royal.  Il  n'y  a  pas  eu  de  coups  de  donnés. 
M.  Simon  m'a  dit,  samedi,  qu'il  envoie  à  Votre  Altesse  Royale  tous  les 
édits  et  arrêts  qui  sortent  de  son  imprimerie,  excepté  tous  les  petits 
arrêts,  et  que  même  il  en  avait  fait  partir  un  paquet  vendredi. 

2  juillet  1789. 

J'envoie  aussi,  avec  ce  présent  rapport,  une  lettre  d'un  grenadier  des 
gardes-françaises  à  M.  le  duc  de  Châtelet.  Ces  sortes  d'écrits  se  vendent 
publiquement  au  Palais  Royal.  Ces  mêmes  soldats  que  l'on  a  fait  sortir  de 
la  prison  Saint-Germain  sont  encore  au  Palais  Royal.  Il  est  parti,  hier,  des 

*  C'est  un  conseiller  de  légation  qui  représentait  le  prince  à  Paris. 


Al     COMMENCEMENT   DE   LA  RÉVOLUTION  77 

députés  pour  Versailles,  pour  avoir  la  grâce  de  ces  hommes.  Si  ces  sortes 
d'imprimés  font  plaisir  à  Votre  Altesse  Royale,  je  les  achèterai  tous. 

12  juillet  1789. 

L'hôtel  de  Sabran,  qui  est  la  seconde  porte  cochère,  à  droite,  en  sortant 
de  l'hôtel,  du  côté  de  la  porte  Saint-Honoré,  est  menacé  d'être  brûlé. 
Mgr  l'évêque  de  Laon,  qui  est  son  parent,  selon  le  dire,  en  est  la  cause. 
Il  en  est  parti  hier.  Il  ne  reste  à  l'hôtel  que  le  suisse.  Il  y  a  eu  une  sédi- 
tion, M.  Rivière  vient  de  me  le  dire.  Il  m'a  dit  qu'il  avait  écrit  à  Votre 
Altesse  Royale.  J'ai  foi  qu'il  en  a  fait  mention  à  Votre  Altesse,  sans  quoi 
j'aurais  fait  le  rapport  de  ce  qu'il  m'a  dit. 

15  juillet  1789. 
J'ai  fait  partir,  hier,  trois  chevaux  pour  Versailles,  par  ordre  de  M.  le 

général.  Je  les  ai  fait  passer  par  la  plaine  de  Sablon  et  par  le  bois  de 
Boulogne,  parce  qu'on  ne  laisse  passer  ni  chevaux  ni  voiture  pour  aller 
dans  cet  endroit.  Je  voudrais  que  les  deux  qui  restent  à  l'hôtel  fussent  avec 
les  autres. 

J'ai  vu,  ce  matin,  prendre  un  cheval  de  selle  de  Mme  la  duchesse  de 
Bourbon.  A  la  vérité,  on  l'a  rendu  ;  mais  on  les  fait  bien  courir.  Ils 
servent  de  chevaux  d'ordonnance  pour  la  bourgeoisie  de  Paris. 

On  a  décapité  le  gouverneur  de  Bastille,  hier,  après  la  reddition  de 
cette  place  à  la  bourgeoisie  ;  le  prévôt  des  marchands  a  subi  le  même 
sort,  et  plusieurs  autres.  Quatre  canonniers  ont  été  pendus  pour  avoir  fait 
feu  sur  cette  bourgeoisie.  Les  gardes-françaises  ont  changé  de  maître  et 
sont  à  la  solde  de  la  Ville.  Ce  sont  des  sergents  qui  les  commandent.  Tous 
les  officiers  ont  abandonné  ce  corps.  Hier,  on  en  a  arrêté  quatre  en  bour- 
geois, qui  voulaient  sortir  de  la  ville.  On  dit  qu'ils  ont  été  pendus  sur-le- 
champ. 

On  menace  de  prendre  les  gens  de  livrée  pour  monter  la  garde  et  de 
se  servir,  pour  loger  les  Normands  qui  doivent  arriver,  des  hôtels  où  il 
n'y  a  pas  de  maître.  On  a  pris  tous  les  canons  et  fusils  des  Invalides  et 
les  canons  de  la  Ville  ;  ils  servent  à  la  bourgeoisie.  Il  y  a  eu  une  batterie 
de  14  canons  vis-à-vis  l'hôtel  de  Beauveau,  et  toutes  les  avenues  sont 
barricadées. 

Il  faut  illuminer  par  toute  la  ville  pendant  la  nuit.  Il  y  a  des  endroits 
dans  la  ville  où  l'on  dépave,  pour  monter  les  pavés  dans  les  chambres. 

16  juillet  1789. 
J'ai  reçu  les  ordres  de  Votre  Altesse  Royale,  datés  du  15,  par  le  cour- 
rier, à  1  heure  après  midi.  J'ai  envoyé  la  boîte  à  M.  Paris  .-  il  n'a  pas  pu 
dire  quand  elle  sera  finie,  parce  que  personne  ne  travaille  depuis  dimanche 
dernier. 

Le  courrier  de  Troyes  m'a  fait  avertir  qu'il  avait  laissé,  hier,  à  Greteil, 
un  paquet  à  mon  adresse,  et  qu'il  avait  craint  de  l'entrer  dans  la  ville,  où 
leurs  paquets  ou  boîtes  sont  visités.  Je  Fai  vu  par  celle  que  j'ai  reçue 
le  16  :  la  boîte  a  été  ouverte  et  la  lettre  de  M.  Paris  aussi. 


78  LETTRES  D'UN  PORTIER 

Joseph,  le  valet  de  pied,  envoyé  le  16,  a  été  arrêté  à  Ghoisy,  à  quatre 
heures  après  midi.  On  a  fait  un  procès-verbal,  et  il  a  été  conduit  à 
l'Hôtel  de  ville  de  Paris,  où  l'on  a  ouvert  sa  lettre.  Après,  il  a  été  conduit 
de  poste  en  poste  jusqu'à  l'hôtel.  Il  était  une  heure  du  matin  quand  il  est 
arrivé.  J'ai  fait  partir,  le  même  matin,  sa  lettre  à  sa  destination,  par 
Benard.  Mais  M.  le  baron  était  parti  pendant  la  nuit,  en  disant  à  ses 
domestiques  de  le  rejoindre  à  Ponts.  La  lettre  est  cachetée  aux  armes  de 
la  Ville  où  il  a  été  déshabillé  tout  nu.  Gomme  il  n'avait  pas  de  réponse,  il 
est  parti  ce  matin  avec  Charpentier,  sur  un  de  ses  chevaux,  et  il  n'aurait 
pas  pu  partir  plus  tôt  par  une  autre  occasion,  puisque  personne  ne  pou- 
vait entrer  ni  sortir,  sans  quoi  j'aurais  fait  partir  Charpentier  plus  tôt, 
comme  il  m'a  été  ordonné. 

Le  Roy  est  venu  hier  à  Paris,  et  tout  s'est  arrangé  au  gré  de  tout  le 
monde.  Il  a  été  bien  fêté. 

18  juillet  1789. 

Toutes  les  boutiques  ont  été  fermées  hier,  dans  la  ville.  J'ai  vu  passer, 
hier,  deux  fois,  devant  l'hôtel,  à  peu  près  3  à  4,000  hommes  armés  avec 
des  fusils,  des  sabres  et  des  hallebardes.  Ils  n'ont  rien  fait  de  mal,  mais 
ils  ont  brûlé  les  barrières  de  la  ville.  Les  chevaux  sont  arrivés  hier,  à 
cinq  heures  après  midi  ;  ils  ont  été  obligés  de  passer  dans  le  feu  de  la 
barrière  qui  brûlait  quand  ils  ont  passé. 

On  a  aussi  pillé  la  maison  des  Pères  Saint-Lazare.  La  nuit  s'est  passée 
assez  tranquillement. 

Les  bourgeois  de  Paris  montent  la  garde  et  font  des  patrouilles. 

22  juillet  1789. 

Il  y  a  des  bataillons  de  gardes-françaises  de  partis  avec  quatre  pièces 
de  canon,  pour  aller  au-devant  de  M.  Bertier  de  Sauvigny. 

Paris  est  bien  tranquille.  Il  faut  toujours  illuminer  toute  la  nuit,  et  je 
prends  chez  l'épicier  quatre  petites  terrines  à  5  fr. 

23  juillet  1789. 

M.  Foullon  a  été  pendu  hier,  à  la  Grève,  et  après  décollé.  Sa  tête  a  été 
portée  par  la  ville,  au  bout  d'une  pique,  et  son  corps  traîné  par  les  rues. 

Hier,  à  8  heures  du  soir,  M.  de  Sauvigny  est  arrivé  à  Paris,  et  a  été 
conduit  tout  de  suite  à  l'Hôtel  de  ville  où  il  a  subi  le  même  supplice  que 
son  beau-père.  Au  premier,  la  corde  a  cassé  deux  fois  ;  à  la  troisième, 
c'est  un  menuisier  qui  l'a  monté  et  étranglé.  A  M.  Bertier,  la  corde  a 
aussi  cassé  une  fois  ;  il  est  mort  vers  9  heures  du  soir.  L'on  cherche  à 
présent  M.  Cléry,  valet  de  chambre  du  Roi.  Paris  est  tranquille. 

24  juillet  1789. 
L'on  a  affiché,  hier,  à  la  porte  cochère  de  l'hôtel,  que  toute  personne 

sans  distinction  devait  se  trouver  ou  envoyer  à  leur  district,  aux  Capucins 
où  est  celui  de  l'hôtel,  et  dire  le  montant  de  la  capitation  que  la  maison 


AU  COMMENCEMENT  DE  LA  RÉVOLUTION  79 

paie,  y  porter  les  armes  et  déclarer  le  nombre  des  domestiques  attachés 
à  la  maison.  Je  n'y  suis  pas  allé. 

Ce  matin,  Ton  a  affiché  que  chacun  devait  payer  la  moitié  de  la  capita- 
tion  pour  l'entretien  des  troupes.  J'attendrai  qu'ils  viennent  à  l'hôtel,  pour 
voir  ce  qu'ils  diront.  11  n'est  pas  mention  dans  l'affiche  qu'ils  y  contrain- 
dront. 

2G  juillet  1789. 

Il  est  venu  de  la  ville  trois  messieurs,  hier  matin.  Ils  voulaient  savoir 
combien  Votre  Altesse  Royale  avait  d'officiers  et  de  gens  de  livrée.  Je  leur 
ai  dit  que  je  n'en  savais  rien.  Ils  m'ont  répondu  que  c'était  pour  la  garde, 
que  chaque  seigneur  devait  fournir  à  proportion  du  monde  qu'il  avait  à 
son  service.  Je  sais  qu'ils  aiment  mieux  l'argent  qu'on  leur  fournira  que 
des  hommes,  parce  que  l'argent  ils  le  gardent  et  font  monter  les  gardes 
aux  bourgeois  ». 

Faubourg  Saint-Honoré  (à  la  main). 
District  des  Gapucins-Saint-Honoré. 

M.  le  prince  Xavier  (à  la  main)   est  prié  de  se  trouver  ou  d'envoyer 
pour  sa  garde,  demain  matin,  à  sept  heures,  au  bureau  du  district. 
Paris,  ce  28  juillet  1789. 

Chéron,  commandant  du  bataillon. 
27  juillet  1789. 

Aujourd'hui  arrivera  l'intendant  de  Rouen.  On  croit  qu'il  lui  en  arri- 
vera autant  qu'à  celui  de  Paris. 

29  juillet  1789. 

J'ai  reçu  hier,  par  le  courrier,  les  boutons  venant  de  Strasbourg.  Il  était 
trop  tard  pour  les  faire  partir  tout  de  suite  ;  je  les  envoie  avec  la  présente 
boîte  ainsi  que  l'ordre  que  j'ai  reçu  hier  pour  faire  monter  la  garde,  ce 
que  j'ai  fait  faire  moyennant  3  livres.  On  a  fait  entendre  ce  matin  devant 
moi,  qu'il  y  en  avait  deux  de  commandés  de  chez  M.  le  comte  de  Durfort. 

J'ai  été  hier  chez  le  suisse  de  Mme  la  duchesse  de  Bourbon,  on  n'en  a 
pas  commandé  chez  eux,  mais  il  attend  aujourd'hui.  Nous  sommes,  du 
côté  de  l'hôtel,  du  district  des  Capucins,  et  l'autre  côté,  du  Roulle.  Je  ne 
sais  pas  si  cette  garde  viendra  souvent  ;  aujourd'hui,  ce  sont  tous  les  sei- 
gneurs qui  fournissent  sur  notre  district. 

7  août  1789. 

M.  le  marquis  de  la  Salle  a  manqué  d'être  pendu,  au  soir,  à  la  Grève  ; 
la  corde  était  déjà  mise  à  la  poulie  du  réverbère,  pour  avoir  voulu  faire 
sortir  de  la  ville  un  bateau  de  poudre  qui  a  été  arrêté  sur  le  port,  près 
l'Arsenal.  On  l'a  conduit  à  la  prison  Saint-Germain. 

1  Nota.  —  Le  billet  suivant  est  joint  à  cette  lettre. 


80  LETTRES  D'UN   PORTIER 

9  août  1789. 

J'envoie  aussi  un  imprimé  du  district  ;  ii  demande  la  dernière  quit- 
tance de  la  capitation,  parce  que  la  Ville  veut  que  l'on  paye  à  proportion, 
pour  l'entretien  de  la  garde  de  Paris.  Je  n'y  ai  pas  paru. 

On  nous  laisse  tranquilles  pour  la  garde. 

il  août  1789. 

Cette  lettre  n'offre  nul  intérêt.  Nous  nous  contenterons  de  copier 
le  certificat  de  garde  qui  y  est  joint. 
No  100,  hôtel  de  Saxe. 

District  des  Capucins  Saint-Honoré. 
M.  le  prince  de  Saxe  est  prié  de  se  trouver  ou  d'envoyer  pour  sa 
garde,  demain  matin,  à  sept  heures,  au  bureau  du  district. 
Paris,  ce  10  août  1789. 

Chopplet,  adjudant. 

12  août  1789. 

On  bouche,  avec  du  plâtre,  les  soupiraux  des  caves  qui  donnent  sur 
les  rues,  rapport  au  feu. 

On  a  arrêté  différentes  personnes  ayant  des  mèches  soufrées,  et  l'on 
pense  que  c'était  pour  jeter  dans  les  caves.  Heureusement,  il  n'y  en  a 
pas,  à  l'hôtel,  qui  donnent  sur  la  rue. 

16  août  1789. 

Le  Point  du  Jour,  on  ne  peut  pas  l'avoir  ni  au  Palais  royal  ni  dans  la 
rue  des  Mathurins  où  ils  m'ont  dit  qu'ils  avaient  vendu  jusqu'au  dernier 
exemplaire.  On  ne  pourra  trouver  cela  que  par  hasard. 

No   100. 
District  des  Capucins  Saint-Honoré. 
M.  le  prince  de  Saxe  est  prié  de  se  trouver  ou   d'envoyer  pour  sa 
garde,  demain  matin,  à  sept  heures,  au  bureau  du  district. 

Paris,  ce  17  août  1789. 

Joly,  aide-major. 

19  août  1789. 

L'Emont,  ancien  domestique  de  M.  le  vicomte  de  Monroy,  est  venu 
m'avertir  des  propos  que  Vergot  et  Palesot  ont  tenus  chez  un  marchand 
de  vins  qui  se  nomme  Rimbeau,  au  Saint-Esprit,  port  des  Miramionnes,  où 
ils  ont  dit  que  Votre  Altesse  Royale  avait  1500  fusils  et  8  pièces  de 
canon,  et  qu'il  en  voulait  faire  le  rapport  à  la  Ville.  Il  s'est  trouvé  un 
homme  dans  cet  endroit,  qui  a  pris  leur  déclaration  par  écrit  et  qui  est 
allé  à  l'Hôtel  de  ville  avec. 

Pour  copie  conforme, 

Germain  Bapst. 


Lettres  iixédLites  cle  Restif-Labretone. 

(Suite) 

VIII 

Au  citoyen  Fontaine,  négociant,  place  de  la  Liberté,  à  Grenoble. 

30  fructidor,  an  5. 

Honnête  et  chère  concitoyenne  ! 

Jugez  combien  j'ai  dû  être  affligé,  en  apprenant  que  ma  dernière 
réponse  n'avait  pas  été  mise  à  la  poste  !... 

Je  viens  de  passer  une  mer  de  peines  et  de  contradictions.  Trompé 
sur  le  compte  d'un  homme  que  je  croyais  patriote,  je  lui  avais 
donné  ma  confiance  ;  et  il  m'avait  solidement  obligé  :  et  le  voilà 
perdu  !  Par  quelle  fatalité  ne  vois-je  donc  jamais  les  vues  des  gou- 
vernans  qui  m'accueillent  ;  ou  comment  ne  voient-ils  pas  tout  d'un 
coup,  que  je  suis  attaché  à  la  Révolution  au  point  que  je  l'aime 
encor,  lorsqu'elle  me  bat. 

Les  détails  que  vous  me  donnez  sur  l'absence  de  votre  époux,  et 
sur  les  autres  choses  qui  vous  regardent,  me  firent  un  inexprimable 
plaisir  ! 

Je  désire  que  votre  santé  se  maintienne  clans  votre  situation 
intéressante  et  délicate  ;  l'Auteur  de  la  Nature  me  conservera  un 
ami  sincère  pour  me  dédommager  des  scélérats  de  l'Institut,  et  du 
perfide  Mercier  et  du  malhonnête  Bonneville  —  Je  l'espère  et  le 
crois. 

Tous  connaissez  les  événemens  du  18  fructidor?  je  ne  vous  en 
parlerai  pas.  Ils  m'ont  rendu  la  vie  ;  mais  en  affligeant  et  mon 
cœur,  et  ma  reconnaissance. 

Je  vous  demandais  par  mon  avant  dernière,  si  vous  aviez  quelque 
relation  à  Lyon  ?  J'y  connaissais  un  certain  Milran,  homme  dou- 
teux, patriote  par  crainte,  aristocrate  par  secrette  inclination.  Je 
lui  avais  écrit  pour  avoir  une  indication  de  moyens  d'envoi,  ou  de 
réception.  Mais  comme  il  est  très  peu  stable,  sans  doute  il  n'est  plus 
à  Lyon,  n'y  ayant  qu'une  place  sans  honoraires.    J'avais  espéré 

T.   II.   —  SEPTEMBRE    1883.  6 


82  LETTRES  INÉDITES  DE   RESTIF-LABRETONE 

qu'il  recevrait  le  paquet  dans  une  caisse  de  livres  d'un  Libraire  son 

ami,  mais  il  ne  m'a  pas  répondu.  Votre  citoyen  Barnoin  aurait  été 

plus  sûr  que  tout  cela  :  mais  il  ne  parait  pas. 
J'échange  mes  maladies,  et  ne  les  guérit  pas  :  c'est  à  dire  qu'en 

buvant  beaucoup,  je  détruis  mon  estomac,  pour  soulager  une  autre 

partie. 
J'aurai  achevé  le  Cœur  humain  Dévoile  sous  15  jours  —  je  ferai 

aussitôt  votre  paquet,  pour  le  tenir  prêt...  Vous  êtes  étonnée,  ma 

chère  concitoyenne  !  (Hô  i  que  je  voudrais  pouvoir  vous  nommer 
ma  fille  !)  que  je  ne  déteste  pas  les  femmes,  etc.  C'est  que  l'impres- 
sion d'adoration  faite  par  Mad.  Par.  Leflre,  Louise  et  sa  compagne, 
ma  filette,  est  bien  plus  forte  !  Je  n'ai  conservé  que  cette  impres- 
sion-là, que  vous  renouvelez.  Aussi,  je  vous  bénis  et  vous  aime. 
Vous  adoucissez  mes  tribulations  :  Elles  ont  été  telles  depuis  votre 
dernière,  que  j'avais  perdu  jusqu'à  l'espérance...  Je  vous  écris  au 
lit,  pleurant  sur  ma  filette  morte  depuis  11  mois  moins  dix  jours. 
Votre  dévoué  concitoyen. 

Restif-Labretone. 

P. -S.  J'espère  que  M.  Restif  se  porte  bien?...  Filette  était  une 
fille  et  de  Louise  dont  elle  avait  la  grâce  et  la  beauté. 


IX 


Au  citoyen  Fontaine,  négociant,  place  de  la  Liberté, 
à  Grenoble. 

Très  chers  concitoyens  ! 

Elle  est  enfin  venu  de  votre  part  la  parente  dont  vous  m'aviez 
parlé.  Je  vais  faire  le  paquet  de  livres  pour  le  lui  remettre.  Mais  je 
crains  fort  que  vous  ne  les  ayiéz  de  longtemps.  Car  la  citoyenne 
m'a  recommandé  de  le  laisser  ouvrable,  pour  lire.  Je  lui  recoman- 
derai  de  serrer  les  livres  en  les  lisant.  Mais  le  fera-t-elle?  Tous 
ceux  que  j'ai  laissé  lire  ainsi,  ont  été  abîmés.  On  quitte  la  lecture, 
et  on  pose  son  livre  ouvert  sur  une  table,  une  cheminée,  souvent 
mouillée,  et  voilà  un  livre  taché.  La  chaleur  du  feu  recoquille  la 
couverture,  et  voilà  une  brochure  toute  en  oreilles  et  détériorée. 


LETTRES  INÉDITES  DE   RESTIF-LABRETONE  83 

Mais  je  ne  puis  faire  autrement  que  de  me  conformer  à  ce  que  cette 
dame  demande.  Voici  la  liste  des  ouvrages  que  je  vous  envoie. 

Le   Paysan-Paysane  ;    vous    mettrez    les 

figures  ;  elles  sont  séparées IV  vol. 

Les  Nuits  de  Paris,  figures XVI  part. 

Le  M.  Nicolas  ou  le  Cœur  humain  dévoilé.    XIX  part. 
Les  3  de  filosofie,  de   M.  Nicolas,  sont 
séparés,  et  il  faut  en  faire  les  XIV,  XV 
et  XVI. 

Le  Brame  de  la  Vie. . .  • V  vol. 

Les  Contemporaines XLII  vol. 

Mon  Théâtre,  et  les  Fautes  sont  person- 
nelles       VI  vol.  et  demi. 

L'Instituteur  d'un  Prince  national IV  vol. 

La  Vie  de  mon  Père II  vol. 

Tels  sont  les  ouvrages  que  je  puis  vous  envoyer  sur  le  champ,  et 
que  je  serai  charmé  que  vous  lisiez,  par  un  effet  de  l'amitié  que  je 
vous  porte  :  Surtout  à  la  citoyenne  Fontaine,  mon  attachement  pour 
Son  sexe  étant  toujours  sans  comparaison  plus  fort  que  celui  que 
peut  m'inspirer  le  mien.  Il  n'y  eut  d'exception  à  cette  règle  que  pour 
Loiseau.  Aussi,  pour  peu  que  j'eusse  été  superstitieux,  je  me  serais 
aisément  persuadé  que  cet  être  était  plus  qu'un  home.  Votre  der- 
nière lettre,  chère  concitoyenne,  est  sèche.  Ce  qui  m'afflige,  mais 
ne  me  refroidit  pas  pour  vous. 

Je  ne  sais  quel  charme  répandu  dans  vos  lettres  précédentes  m'a 
donné  pour  vous  une  amitié  tendre  et  romantique.  Je  crois  me 
rapeler  qu'étant  malade,  lors  de  ma  dernière  lettre,  elle  n'avait 
pas  non  plus  l'onction  des  précédentes. 

Pauvres  mortels,  qui  prétendons  à  une  âme  individuelle  après  la 
mort,  nous  sommes  tellement  corporels  durant  cette  vie  ci  que  le 
corps  fait  tout.  Il  s'ensuit  que  si  l'âme  est  individuellement  immor- 
telle après  la  mort,  ce  doit  être  un  état  hien  agréable,  ou  bien 
malheureux  !  Agréable  si  l'âme  dégagée  n'est  plus  sujette  aux 
variations  de  la  santé  du  corps  ;  malheureux,  si  l'enveloppe  cor- 
porelle ne  fait  qu'adoucir  une  sensibilité  trop  vive.  Mais  qui  peut 
savoir  cela?  Persone,  que  je  sache, n'est  revenu  de  la  mort,  quoique 
beaucoup  de  persones,  et  moi  tout  le  premier,  soient  revenu  d'un 


84  LETTRES  INEDITES   DE   RESTIF-LABRETONE 

long  évanouissement  !  Et  cet  état  m'a  presque  prouvé,  que  l'âme 
est  bien  une  substance,  la  même  que  celle  de  Dieu  ;  mais  que  cette 
substance  n'est  intelligente,  pensante,  qu'unie  à  la  matière  plus 
grossière  qu'on  appelle  notre  corps. 

Je  vous  prie,  chère  concitoyenne,  de  faire  attention  à  la  Filo- 
sofie  de  M.  Nicolas,  qui  mène  à  des  résultats  un  peu  différens, 
et  de  vouloir  bien  ne  lire  les  XIV  et  XVII,  XV  et  XVIII,  XVI  et 
XIXe s  volumes,  qu'après  avoir  lu  les  III  vol.  de  Fysique,  brocbés 
différemment  du  reste.  Vous  aurez  ainsi,  et  de  suite,  toute  la  doc- 
trine de  l'home  que  vous  avez  bien  voulu  regarder  corne  votre 
ami. 

Quant  au  Brame  de  la  Vie,  c'est  une  sorte  de  supplément  au 
Cœur  humain  dévoilé  :  ces  V  volumes  contiennent  quelques  faits 
négligés  dans  le  grand  ouvrage  ;  ou  des  détails  trop  minucieux  ;  ou 
des  arrangemens  de  dénoûment  qui  ne  pouvaient  aler  dans  l'his- 
toire; ou  enfin  des  circonstances' que  je  n'ai  sues  qu'après. 

L1 Instituteur  d'un  Prince  national  vous  paraîtra  un  ouvrage 
singulier  !  Vous  trouverez,  dans  la  Vie  de  mon  Père,  les  lres  lettres 
de  M.  Restif  de  chez  vous,  etc. 

J'ai  oublié  de  mettre,  dans  ma  liste,  Y  Année  des  Dames  ou  les 
provinciales,  XII  volumes. 

J'espère,  chère  concitoyenne,  que  votre  santé  s'est  conservée, 
dans  votre  état  respectable  d'épouse  enceinte.  Je  le  désire  autant 
que  peut  le  faire  votre  digne  mari.  Salut,  amitié,  fraternité. 

Restif-Labretoxe. 

P.  S.  —  Je  n'oublierai  pas  de  joindre  un  portrait.  —  Paris, 
15  brumaire,  an  VI. 


X 
Au  citoyen  Fontaine,  négociant,  place  de  la  Liberté,  à  Grenoble. 

27  frimaire  an  6. 

Très  chère  concitoyenne, 
Le  tableau  touchant  que  vous  faites  de  votre  situation,  aurait 
intéressé  l'àme  la  plus  dure.  Jugez  de  son  impression  sur  moi  !... 


LETTRES   INÉDITES  DE   RESTIF-LABRETONE  85 

Malheureusement  rien  de  ce  que  je  tous  destine,  et  que  je  fais 
remettre  chez  Mad.  de  Villiers,  que  Mad.  votre  Bellesœur  m'a  fait 
indiquer,  ne  peut  vous  parvenir  à  temps.  Je  m'attendais  à  revoir 
cette  dame,  peut  être  sera-t-elle  venue  en  mon  absence.  Je  vais 
passer  chez  Mad.  de  Villiers,  Ile  Fraternité,  ci-devant  Saint-Louis, 
n°  20  du  quai  de  Y  Union,  pour  savoir  si  mad.  votre  belle  sœur  est 
revenue  à  Paris.  Je  partage  la  joie  que  doit  vous  causer  le  rappel 
du  citoyen  votre  mari  à  son  bureau.  C'est  un  effet  du  18  fructidore, 
qui  en  a  produit  d'autres  aussi  heureux.  Puisse  cette  heureuse 
journée  ne  pas  s'affaiblir,  comme  prétendent  le  faire  un  Evêque 
Grégoire,  un  Philippe  Delleville  et  d'autres  !...  Je  vous  envoie  le 
Cœur  humain  dévoilé,  XXV  parties,  y  compris  le  Bramé  de  la 
vie,  et  le  XVIe  des  Nuits. 

Les  Provinciales,  ou  V Année  des  Dames  . .  XII  parties. 

L'Instituteur  d'un  prince  nat IV  parties. 

La  Découverte  Australe IV  parties. 

Les  Nuits  de  Paris XVI  parties. 

La  Prévention,  et  S  vol.  de  Théâtre VI  parties. 

La  vie  de  mon  Père II  parties. 

Le  Paysan-Paysane  pervertis,  avec  les  figures  séparées  ;  vous 
les  placerez  mieux  en  lisant,  étant  mal  indiquées  assez  souvent  ; 
en  vous  servant  néanmoins  de  la  Table  qui  est  à  la  fin  du  IVe  vol., 
IV  volumes. 

XXIV  volumes  des  Contemporaines  /je  n'ai  pas  les  XVIII  lrs, 
mais  j'avais  ceux-là.  Il  ne  me  sera  pas  impossible  d'avoir  les  autres. 
Je  mets  le  mauvais  portrait  dedans  le  paquet. 

J'espère  que  vous  êtes  à  présent  réunis  tous  deux  :  car  voilà  bien 
longtemps  que  je  diffère  à  vous  faire  réponse.  Je  joins  un  vol.  in-8° 
sur  la  Religion  pour  M.  Rétif.  Il  n'y  a  guère  que  la  Vie  de  mon 
Père,  qu'on  pût  lui  montrer  de  mes  livres. 

Salut,  amitié  sincère  et  fraternité. 

Restif-Labretone. 

Pour   copie  conforme, 
Gustave  Bord. 


Lettres  d.e  Dernier   et  Stofflet  à 

Scépeaux  et  Bejarry. 

Les  deux  lettres  de  l'abbé  Bernier  et  de  Stofflet  que  nous  pu- 
blions ci-dessous  nous  ont  semblé  intéressantes  à  plusieurs  points  de 
vue  :  elles  prouvent  une  fois  de  plus  la  haine  envieuse  que  Gharette 
avait  inspirée  à  l'abbé  Bernier  qui  ne  craignait  pas  d'insinuer  sur 
le  compte  du  brave  général  vendéen  les  accusations  les  plus  mal- 
veillantes et  les  plus  fausses  ;  elles  prouvent  aussi,  et  cela  est 
beaucoup  plus  important,  que  l'on  crut  à  l'authenticité  du  mani- 
feste de  Gharette,  et  à  l'existence  des  articles  secrets.  Pour  bien 
apprécier  l'intérêt  historique  de  ces  deux  lettres,  nous  engageons 
les  lecteurs  de  la  Revue  à  se  reporter  au  très  intéressant  article 
de  notre  savant  collaborateur,  M.  de  la  Sicotière  :  Les  articles 
secrets  ;  pacification  de  la  Vendée  en  1795,  publié  dans  la  Revue 
des  questions  historiques  de  janvier  1881. 


L'abbé  Bernier  aux  généraux  vendéens  Scépeaux  et  Bejarnj, 
envoyés  à  Paris  près  les  comités  du  Gouvernement. 

Névi  1  ou  7  (?)  thermidor  an  3me. 

Nous  avons  reçu,  chers  citoyens,  toutes  les  dépêches  que  vous 
nous  avez  adressées,  mais  les  nôtres  ont  été  remises  à  l'hôtel  de 
France  et  vous  ne  l'habitez  pas,  c'est  ce  qui  en  aura  retardé  la 
réception. 

Nous  avons  également  reçu  et  ouvert  le  paquet  à  l'adresse  de 
M.  de  Charette.  Nous  ne  pouvons  vous  en  témoigner  notre  surprise. 
Cette  conduite  de  sa  part  est  tout  au  moins  inconcevable.  Nous  le 
lui  avons  fait  parvenir  de  suite.  Il  a  répondu  au  Comité  de  salut 
public  directement.  Hier,  nous  envoyâmes  la  dépêche  à  Ghemillé, 
et  l'on  nous  a  promis  de  la  faire  tenir  en  toute  diligence. 

Nous  avons  tout  lieu  de  penser  que,  loin  de  contenir  un  désaveu, 
elle  renchérit  encore  sur  le  prétendu  manifeste.  Sa  tête  exaltée  ne 
lui  en  permet  pas  d'autres.  Et  ceux  qui  l'entouroient  ont  même 
insulté  le  porteur  de  la  nôtre.  Quelle  inconséquence  !  pour  ne  rien 
dire  de  plus  ! 


LETTRES  DE  BERNIER  ET  STOFFLET  87 

Cette  conduite  de  sa  part  compromettra-t-elle  le  caractère  dont 
vous  êtes  revêtus.  Non,  sans  doute.  Vous  êtes  les  envoyés  des  armées 
dites  d'Anjou  et  du  Centre.  Le  territoire  de  ces  deux  armées  est  en 
paix  et  celui  de  Charette  en  agression  même  avant  votre  départ, 
preuve  certaine  que  votre  mission  était  celle  d'agents  des  deux 
premières  armées  et  de  médiateurs  par  rapport  à  la  troisième. 

Cette  médiation  n'aura  peut-être  pas  de  succès,  mais  ce  n'est  ni 
de  faute  d'intention  ni  de  zèle  de  votre  part.  Celui-là  seul  y  met 
obstacle  qui  avoit  un  intérêt  majeur  à  la  ménager,  mais  c'est  sa 
faute,  et  l'on  ne  peut  pas  plus  vous  en  rendre  responsables  que  des 
hostilités  commises  avant  votre  mission.  Les  fautes,  comme  l'inno- 
cence et  le  mérite,  tiennent  au  personnel. 

Nous  sommes  étonnés  que  ce  prétendu  manifeste  ait  fait  autant 
de  bruit.  Les  calomnies  en  sont  si  frappantes,  les  raisonnemens  si 
décousus,  les  vues  et  intentions  si  doubles  et  si  perfides,  que  les 
moins  clairvoyants  en  sont  révoltés. 

Qui  croira  jamais  aux  promesses  qu'il  dit  lui  avoir  été  faites;  à  la 
poudre  fournie,  aux  patriotes  livrés,  au  dessein  de  rétablir  un  Roi, 
etc.,  etc.?  Tout  cela  n'est  pas  simplement  supposé,  mais  contre  toute 
vraisemblance. 

Qu'après  cela  on  ait  de  la  méfiance  sur  votre  mission,  c'est  ce  que 
je  ne  conçois  pas  plus.  N'est-il  pas  clair,  d'après  son  mémoire  joint 
à  notre  dépêche,  qu'il  sollicitoit  votre  démarche  auprès  du  Comité 
et  que  les  griefs  sont  ceux  exposés  dans  le  mémoire  des  deux  autres 
années?  N'a-t-il  pas  écrit  ensuite  et  même  après  l'affaire  des 
Essa)"ts  que,  quelle  que  fût  sa  conduite  passée,  présente  et  future, 
il  adliéroit  à  tout  ce  que  nous  faisions  ? 

Mais,  dira-t-on,  il  a  néant-moins,  pendant  ce  temps-là,  publié  un 
manifeste.  Que  prouve  cette  conduite  de  sa  part?  Qu'il  nous  a 
traités  comme  la  République  et  promis  une  chose  pendant  qu'il 
faisoit  l'autre.  Le  tems ,  la  France  et  la  postérité  le  jugeront, 
ainsi  que  nous. 

Mais  si  cette  conduite  tout  au  moins  oblique  de  sa  part  rejaillis- 
sait sur  vous,  ce  seroit  pour  nous  un  coup  désespérant.  Eh  comment 
imputer  à  des  êtres  qui  n'ont  en  vue  que  le  bien  de  leur  pays,  des 
inconséquences  qu'ils  n'ont  jamais  partagées.  On  vous  rendra  plus 
de  justice.  Il  est  même  urgent,  pour  calmer  les  esprits,  que  vous 
reparoissiez  au  milieu  de  vos  concitoyens.  Le  peuple,  toujours 
soupçonneur   et   aux  oreilles  duquel  la  malveillance  ne  cesse  de 


88  LETTRES  DE  BERNIER  ET  STOFFLET 

faire  entendre  ses  cris  perfides,  concevroit  et  conçoit  desjà  les  plus 
vives  inquiétudes  sur  votre  retardement.  Revenez  donc  et  apportez- 
lui  des  consolations,  il  vous  bénira  et  ceux  qui  auront  bien  voulu 
concourir  à  l'adoucissement  de  ses  maux. 

Stofflet  ne  pourra  signer  cette  lettre,  il  est  absent  et  vient  de  faire 
arrêter  quelques  malfaiteurs  qui  ne  se  comportoient  pas  avec  la 
loyauté  qui  le  caractérise.  Si  de  pareils  traits  ne  dissipent  pas  les 
soupçons,  je  le  dis  avec  peine,  autant  faudroit-il  décréter  que  le 
souvenir  du  passé  sera  toujours  à  l'ordre  du  jour.  Mais  nous 
l'espérons,  le  terrorisme  n'obtiendra  pas  cette  barbare  jouissance. 

Adieu,  chers  concitoyens,  mais  pour  peu  de  jours.  La  nécessité  de 
conserver  la  paix  dans  nos  contrées  vous  y  appelle.  Venez  y 
répandre  sur  les  plaies  du  peuple  le  baume  salutaire  dont  elles 
ont  besoin. 

Votre  concitoyen, 

Bernier. 

Daignez  nous  récrire  aussitôt  la  réception  de  la  dépêche  de  Cha- 
rette  par  le  Comité  de  salut  public. 


Aux   généraux  Scépeaux  et  Bejarry,    Vendéens,  envoyés  à 
Paris  par  le  Comité. 

Du  Lavoir,  le  6  thermidor,  an  3me. 

Citoyens, 

Xous  recevons  à  l'instant  la  réponse  de  Charette  à  votre  dernière 
lettre  avec  celle  cy-j ointe,  dont  le  stile  et  la  tournure  ne  nous 
présagent  pas  ce  que  nous  avions  lieu  d'attendre  de  vos  efforts  et 
des  nôtres. 

Quoi  qu'il  en  soit,  jaloux  de  prouver  à  l'Europe  que  nos  promesses 
ne  sont  pas  un  vain  mot,  à  la  Convention  et  au  Comité  de  salut 
public  que  nous  n'avons  rien  fait  que  suivant  le  désir  même  de 
celui  qui  vous  désavoue,  nous  vous  adressons  cy -jointe  la  copie  des 
griefs  qu'il  nous  avoit  fait  passer  clans  le  tems,  et  son  invitation 
signée  de  lui. 

Remettez-la  sous  les  yeux  du  Comité  de  salut  public,  qu'il  la  lise, 


A  SCÉPEAUX  ET   BEJARRY  80 

la  compare  avec  le  mémoire  que  vous  avez  dû  lui  rendre  et  le 
prétendu  manifeste  de  Charette,  il  jugera  sans  peine  de  quel  côté 
est  la  bonne  foi,  la  constance  dans  les  engagements  et  le  désir  de 
la  paix. 

Sollicitez,  nous  vous  en  conjurons,  d'après  cette  communication, 
une  réponse  prompte  et  favorable  aux  intérêts  de  notre  malheureux 
pays,  de  la  part  du  Comité  de  salut  public.  Vous  sentez  qu'elle  est 
indispensable  pour  la  conservation  de  la  paix  ;  et  ceux  auprès 
desquels  nous  vous  avons  envoyés  sont  trop  éclairés  et  trop  justes 
pour  ne  pas  vous  l'accorder.  Qu'on  ne  demande  plus  à  Charette 
d'autres  réponses,  il  paroît  même,  par  les  propos  que  l'on  a  tenus  à 
notre  envoyé,  que  nous  ne  pourrions  nous  en  charger  sans  danger. 
Bornons-nous  donc  à  solliciter  les  bienfaits  de  la  pacification  pour 
notre  pays  et  celui  ci-devant,  dit  du  Centre,  qui  les  désire  aussi 
ardemment  que  jamais.  —  Venez  par  un  prompt  retour  en  rassurer 
les  habitans,  ils  apprendront  de  vous  qu'on  veut  faire  leur  bonheur 
et  que  vos  efforts  pour  y  concourir  ont  obtenu  un  effet  salutaire. 

Représentez  surtout  au  Comité  de  salut  public  que  par  son  arrêté 
il  a  trop  paralysé  l'action  des  cy-devant  chefs,  pour  contenir  les 
malfaiteurs  contre  lesquels  la  confiance  et  la  persuasion  sont  des 
moyens  nuls.  Dites-lui  qu'il  seroit  à  désirer  qu'il  les  investît  d'un 
pouvoir  provisoire  exactement  surveillé  dans  son  exercice,  pour 
qu'ils  pussent  sévir  eux-mêmes  contre  les  assassins,  affin  de  ne  pas 
faire  regarder  comme  une  agression  ce  que  les  généraux  des 
armées  républicaines  entreprendroient  à  cet  égard.  Cette  mesure,  en 
mettant  la  malveillance  complètement  <ni  défaut,  servira  à  nourrir 
l'esprit  public  et  assurer  sans  danger  le  respect  des  personnes  et 
des  propriétés.  Salut,  union,  fraternité  et  succès  dans  votre  mission. 

Vos  concitoyens, 

Stofflet, 
Bernier. 

Pour  copie  conforme, 

Gustave  Bord. 


Les  prisonniers  enfermés  à  la  Bastille 
sons  Louis  XVI 

(Suite) 


Ordonnances   de    non-lieu. 

BLONDE,   André,  Ans.   Mois.    Jours 

Avocat  au  Parlement. 

(20-29)  janvier  1776. 

Accusé  d'être  auteur  d'un  pamphlet  anonyme,  accu- 
sant faussement  de  concussion  un  premier  commis  de 
Turgot.  Lettre  à  M.  Turgot  (sur  deVaines).  Paris,  1776, 
in-8<\  C'est  à  tort  que  M.  Quérard  a  dit  dans  la  France 
littéraire  que  son  incarcération  avait  été  provoquée  par 
sa  lettre  demi-profane  à  M.  l'abbé  Bandeau,  très 
vénérable,  de  la  scientifique  et  sublime  loge  de  la 
France  économie.  Paris,  1773,  in-12.  »      »      9 

BARTHE,  Jean-Louis-Philippe, 
Entrepreneur  des  eaux  du  Roi,  à  Ville-d'Avray. 

(8-22)  janvier  1781. 
Soupçonné    de   complicité    avec  le   pamphlétaire   Le 
Tellier.  »      »     14 

HALLOT,  Louis-Charles , 
Médecin. 

(10-22)  janvier  1781. 
Auteur  d'un  pamphlet  contre  la  Faculté  de  médecine  , 
mis  en  liberté  sur  la  demande  de  ses  collègues  attaqués.      »      »    12 

BOYER,  Pascal, 

Journaliste.  {Mercure  de  France.) 

(13-22)  janvier  1781. 
Soupçonné  d'être  l'auteur  ou  le  propagateur  de  libelles 
injurieux.  »      »      9 

DU  ROZOY,  Pierre-Barnabé-Firmin, 

Journaliste.  (Mercure  de  France.) 

(13  juin-22  janvier)  1781. 

Avait  été  déjà  enfermé  à  la  Bastille,  du  12  mai  au 
21  juillet  1770.  Soupçonné  d'être  l'auteur  ou  le  propaga- 
teur de  libelles  injurieux.  —  Pendant  la  Révolution,  il  fit 
paiHie  de  la  rédaction  de  Y  Ami  du  Boi.  Condamné  à 
mort  le  25  août  1792,  par  le  tribunal  du  17  août,  comme 
auteur  d'écrits  contre-révolutionnaires,  il  mourut  avec  le 
plus  grand  courage.  »      »      9 


LES  PRISONNIERS  ENFERMÉS  A  LA  BASTILLE  91 

MILLON,  Charles,  Ans-   **»•*«»• 

D'abord  sous-bibliothécaire  du  prince  de  Gondé,  plus 
tard  professeur  de  législation  de  l'école  du  Panthéon, 
ensuite  professeur  de  langues  anciennes  au  lycée  Napo- 
léon, et  membre  de  la  Société  libre  des  sciences,  lettres 
et  arts  de  Paris. 

(7-18)  août  1783. 
Accusé  d'être  l'auteur  d'un  pamphlet,  arrêté   sur  la 
dénonciation  de  Gahaisse.  »      »     11 


Législation  moderne. 

Quiconque  aura  fait  par  écrit  une  dénonciation  calomnieuse  contre  un 
ou  plusieurs  individus,  aux  officiers  de  justice  ou  de  police  administrative 
ou  judiciaire,  sera  puni  d'un  emprisonnement  d'un  mois  à  un  an  et  d'une 
amende  de  100  à  3000  fr.  —  Art.  373  P. 

Toute  exposition  ou  distribution  de  chansons,  pamphlets,  figures  et 
images  contraires  aux  bonnes  mœurs,  sera  punie  d'une  amende  de  16  à 
500  fr,,  d'un  emprisonnement  d'un  mois  à  un  an  et  de  la  confiscation  des 
planches  et  exemplaires  des  imprimés  ou  gravés,  objets  du  délit.  — 
287  P.  (Loi  du  29  juillet  1881  sur  la  presse,  art.  28.) 

L'outrage  aux  bonnes  moeurs  commis  par  l'un  des  moyens  énoncés  en 
l'art.  23,  sera  puni  d'un  emprisonnement  de  un  an  à  deux  ans  et  d'une 
amende  de  15  à  2,000  fr. 

En  cas  de  diffamation  envers  les  autorités  constituées,  le  coupable 
encourra  la  peine  de  huit  jours  à  un  an  de  prison  et  de  100  à  3.000  fr. 
d'amende,  ou  bien  l'une  de  ces  deux  peines.  Si  l'offense  est  commise 
envers  le  Président,  le  coupable  encourra  la  peine  de  trois  mois  à  un  an 
de   pinson  et  de   1,000  à  3,000  fr.  d'amende.   —Art.  30-31,  1.  29  j.  81. 

IX.  —  Imprimeurs,   libraires,  colporteurs. 

1  SURGEON,  Jacques-François, 

Maître  ès-arts  en  F  Université  deParis,  tenait  bureau  de 
gazette. 

(26  juillet-18  août)  1774. 
(12  avril-7  août)   1776. 
Faisait  circuler  des  pamphlets  manuscrits.  »      4    18 

2  BRASSEUR,  Jacques, 

(26  juillet-18  août)  1774. 
Entré  et  sorti  les  mêmes  jours   que  Jacques  Surgeon, 
gazetier  ;  arrêté  probablement  pour  les  mêmes  motifs.  »      >>    23 

3  PIGNATEL. 

(27  juillet-18  août)  1774. 


92  LES  PRISONNIERS  ENFERMÉS  A  LA  EASTILLE 

Probablement    arrêté   pour    les    mêmes   motifs   que  Ans-  Mois-  Jours- 
Jacques  Surgeon,  gazetier.  »       »    22 

•  4        MANIGHELLE,  Louise,  dite  LA  MARCHE, 

Libraire  au  Palais-Royal,  épousa  plus  tard  le  libraire 
Desenne. 

(24  janvier-30  mars)  1775. 
Livres  obscènes  prohibés,  saisis  chez  elle.  Sur  Desenne, 
voy.  Bastille  dévoilée,  III,  71 .  »      2      6 

5  BARE,  Laurent, 
Libraire  à  Versailles. 

(29  janvier-7  février)  1775. 
Livres  prohibés  saisis  chez  lui.  »      »      9 

6  DES  ANGES  père,  Pierre, 
Colporteur  à  Paris. 

(30  janvier-6  avril)  1775. 
Pris  en  flagrant  délit,  vendant  des  livres  calomnieux. 
—  Récidiviste,  avait  été  arrêté  en  1760.  »      2      7 

7  DES  ANGES  fils,  Edme-Marie-Pierre, 
Libraire  à  Paris. 

(30  janvier-3  mars)  1775. 
(19  novembre-14  décembre)  1777. 
Pris  en  flagrant  délit,  transportant  des  ouvrages  pro- 
hibés. —  Complice  de  son  père. 
En  1789,  on  l'accusa  d'avoir  fait  partie  de  la  police.        »      5    25 

8  LUCAS,  Abraham, 
Libraire  à  Rouen. 

(22  février-28  mars)  1775. 
Livres  prohibés  saisis  chez  lui.  »      1     16 

9  LIEVEN-PINTIAU, 
Libraire  à  Abbe ville. 

(2-28  mars)    1775. 
Complice  de  Des  Ruelles  et  de  LeBeau-Dubignon.  (Voy. 
ces  noms.)  »      »    25 

10  VALLE,  Etienne-François, 
Libraire  à  Bayeux. 

(7-28  mars)    1775. 
Livres  obscènes  prohibés,  saisis  chez  lui.  »      »    21 

11  CLOS, 
Garçon  libraire. 

(1er  mai-24  juin)  1775. 
Livres  obscènes  prohibés,  saisis  chez  lui.  »      >>    21 

12  BOURGEOIS,  François, 
Marchand  de  livres  à  Paris. 

20  novembre  1775-20  janvier  1776. 


sors  louis  xvi  93 

Arrêté  par  ordre  de  Malesherbes.   —    Livres  prohibés  Ans-  Moib-  Jours" 
saisis  chez  lui.  »      2      » 

13  ESCLABART  (L'),  Jacques, 

Ecrivain  public. 

(27  janvier-23  mars)  1776. 
Copie  et  vente  de  pamphlets  manuscrits.  »      1    20 

14  PIGASSE, 
Nouvelliste  à  la  main. 

(19  avril-7  août)  1776. 
Faisait  circuler  des   pamphlets  manuscrits.   Complice 
de  Surgeon.  (Voy.  plus  haut  rx.  1.)  »      3    18 

15  PROT,  Edme, 
Chapelier  à  Amsterdam. 

27  juillet  1776-12  août  1777. 
Passait  des  ouvrages  prohibés  en  contrebande,  fut  pris 
en  flagrant  délit  aux  barrières  de  Paris.  Il  avait  un  en- 
trepôt considérable  h  Saint-Germain,  et  un  autre  à  Paris. 
(En  tout,  3.035  volumes.)  1      »    15 

16  PROT,  Jean-Baptiste, 

Domestique   du  sieur  de   Richeviile,  ancien  huissier. 

(6  août-11  octobre)  1776. 
Vente  d'ouvrages  prohibés.  Complice  de  son  frère  Edme.      »      2      5 

17  CAZIN,  Hubert, 
Libraire  à  Reims. 

(10  octobre-16  décembre)  1776. 
Vente  de  livres  prohibés  et  de  livres  contrefaits.  «      2      6 

18  GODEFROY,  François,  dit  LAV ALLÉE, 
Ex-marchand  de  bas.  Colporteur. 

6  août  1777-17  avril  1778. 
Entrepositaire  et  colporteur  de  libelles  calomnieux  et 
diffamatoires.  Condamné  par  le  Châtelet  aux  galères  et  à 
la  marque.  Sa  peine  fut  commuée  en  9  années  de  déten- 
tion. «      8    11 

19  LEFEBVRE,  Jean-Baptiste, 
Libraire  à  Versailles. 

19  septembre  1777-14  avril  1778. 
Vente  de  livres  obscènes  et  calomnieux,  exilé  à  30  lieues 
de  la  Cour.  »      6    25 

20  LE  GAUD, 
Colporteur  de  Godefroy. 

(17  octobre-4  novembre)  1777. 
Accusé  de  complicité  avec  son  patron.  »      »    18 


94  LES  PRISONNIERS  ENFERMES  A   LA  BASTILLE 

21  HERBE AUMONT,  Jean,  Ans-  Mois-  Jours- 
Libraire  aux  Tuileries. 

(25mai-30  juin)  1780. 
Vente  de  pamphlets  calomnieux  contre  Turgot,  Necker, 
etc.  »      1      5 

22  CHAMPSON, 
Colporteur-imprimeur. 

(27  mai-13  juillet)  1780. 
Avait  une  imprimerie  clandestine,  imprimait  des  pam- 
phlets contre  Necker.  »      1     16 

23  JAQUET  DE  LA  DOUAY,  Jean-Claude, 
Lieutenant  particulier  honoraire  du  baillage  de  Lons- 

le-Saulnier. 

30  octobre  1781-19  novembre  1782. 
7  novembre  1783-9  juillet  1789. 

Espion  de  la  police,  inspecteur  de  la  librairie  étran- 
gère, il  faisait  passer  des  livres  prohibés  et  les  faisait 
vendre  à  son  profit.  Il  poussa  l'audace  jusqu'à  en  faire 
imprimer. 

Transféré  à  Gharenton,  le  19  novembre  1782,  il  fut  réin- 
tégré à  la  Bastille,  le  7  novembre  1783  ;  à  sa  sortie  défi- 
nitive fut  exilé  dans  son  pays.  5      8    23 

24  MARGENAY,  Michel-Louis, 

Ci-devant  maître  d'hôtel  de  Monsieur,  employé  au  bu- 
reau des  voitures. 

30  octobre   1781-2  juin  1783. 

Sous  le  ministère  de  Turgot  avait  trouvé  spirituel  de 
faire  imprimer  et  distribuer  un  billet  d'enterrement  d'un 
premier  commis  du  contrôle,  qui  n'était  pas  mort.  Arrêté 
pour  imprimerie  clandestine.  Exilé  à  Biaise  en  Cham- 
pagne. 1      7 

25  GATTEY,  Charles, 
Marchand  de  livres  à  Paris. 

(2  j  anvier-ler  février)  1782. 
Saisie  faite  chez  lui  de  livres  prohibés.  »      1      » 

26  IMBERT  DE  VILLEBON,  Jean-Baptiste, 
Négociant-commissionnaire  à  Bruxelles. 

(7  février-3  mars)  1782. 
Vendait  les  pamphlets  de  son  frère  Imbert  de  Boudeaux.      »      1    24. 

27  MALLE T,  François, 
Imprimeur-libraire,  en  Suisse,  demeurant  à  Paris. 

(30  j  uin-5  novembre)  1783. 
Imprimeur  des  Lettres  de  cachet  de  Mirabeau,  et  d'un 
grand  nombre  de  pamphlets  calomnieux  ;  en  faisait  com- 
merce. »      4      5 


SOUS  LOUIS  XVI  95 

28  CHAMBON,  Antoine,  Ans-  Moii-  Jours- 
Ouvrier  imprimeur,  puis  commissionnaire  en  huiles  et 

marchand  de  livres  à  Paris. 

30  juin  1783. 
(21  mars-29  mai)  1786. 
Arrêté  la  première  fois  comme  complice   de  Mallet 
(vente  de  livres  prohihés),  il  fut  transféré  le  même  jour 
à  l'hôtel  de  la  Force.  Il   fut  arrêté  la  deuxième  fois,  à  la 
suite  d'une  saisie  de  livres  obscènes  faite  chez  lui.  »      2      9 

29  LEMAITRE,  Pierre-Jacques, 
Secrétaire  au  Conseil  d'Etat. 

(7-24)  décembre  1785. 
(1er  juillet-11  août)  1788. 
Avait  une  imprimerie  clandestine,  avec  lequel  il  avait 
imprimé  un  faux  arrêt  du  Conseil,  qu'il  disait,  menson- 
gèrement,  tenir  de  M.  Augeard,  fermier  général;  sa 
seconde  arrestation  fut  motivée  par  un  dépôt  de  livres 
prohibés  qui  fut  trouvé  chez  lui.  »      1    27 

30  LENORMAND,  François, 
Imprimeur-colporteur  à  Paris. 

(4  février-29  mai)  1786. 
Avait  une  imprimerie  clandestine,  colportait  des  livres 
obscènes.  C'est  son  imprimerie  qui  fut  trouvée,  le  14  juil- 
let 1789,  à  la  Bastille,  et  que  Dussaulx  prit  pour  un  ins- 
trument de  supplice  inconnu.  »      3    25 

31  DUPRÉ,  Louis,  dit  POINT, 
Soi-disant  garçon  perruquier. 

(21  mars-29  mai)  1786. 
Avait    une     imprimerie    clandestine,    complice     de 
Chambon.  »      2      8 

32  SAUDO,  Henriette, 
Marchande  de  modes  à  Paris. 

(8  janvier-8  avril)  1768. 
On   avait  saisi   chez  elle,    dans   un  envoi  de   modes 
venant  de  Londres,   une  grande  quantité  d'exemplaires 
d'une  brochure  prohibée.  »      3      » 

33  LE  JAY,  Pierre, 
Libraire-éditeur. 

(17  janvier-10  avril)  1788. 
Vente  de  livres  prohibés  ;  avait  perdu  la  tête  à  sa  sor- 
tie de  la  Bastille;    il  recouvra  assez  promptement  sa 
raison;  en  mai  1789   était  l'éditeur  du  journal  de  Mira- 
beau. »      2    23 


96  LES  PRISONNIERS  ENFERMÉS   A  LA  BASTILLE 

34  RAINVILLE,  Jean-Jacques,  Ans'  îIois- Jour3- 
Compagnon  imprimeur  à  Paris. 

(1er  avril-14  août)  1788. 
Arrêté  au  moment  où  il  venait  réclamer,  aux  Messa- 
geries, un  ballot  contenant  un  grand  nombre  de  brochures 
prohibées.  D'après  Carra,  il  avait  déjà  été  enfermé  deux 
fois  à  la  Bastille  (?).  En  1791,  il  tenait  une  librairie  patrio- 
tique, rue  Sainte-Anne,  butte  Saint-Roch,  n°  59.  »      4    13 

35  DENNÉ,  Philippe, 
Libraire  du  Palais-Royal. 

(10  avril- 15  août)  1788. 
Dénoncé  par  Rainville  ;  marchand  de  livres  prohibés. 
Transféré   à  Saint-Lazare,    il    fut    mis    en    liberté   six 
semaines  après  son  entrée  dans  cette  prison.  »      4      5 

36  TRIBOLIN,  Nicolas, 
Écrivain  au  Palais, 

(7-29) juin  1788. 
Fut  surpris  faisant  des   copies   manuscrites   de  pam- 
phlets prohibés.  »      »    22 

37  JEURVILLIER,  Eclme, 
Ecrivain  au  Palais. 

(7-29)  juin  1788. 
Complice  de  Tribolin.  »      »    22 

38  BOURDEQUOY,  Jean-Etienne, 
Ecrivain  au  Palais. 

(15-29) juin  1788. 
Complice  de  Tribolin.  »      »      14 

Ordonnances  de    non-lieu. 

1  DEBURE  l'aîné,  Guillaume, 
Libraire  à  Paris. 

(23-29)  janvier  1778. 
Avait  refusé  obstinément,  en  présence  des  ministres, 
de  se  conformer  au  règlement  sur  l'estampillage.  Mis  en 
liberté  à  la  requête  du  Parlement.  »      »      6 

Gustave  Bord. 
{La  suite  prochainement.) 

L'un  des  directeurs,  gérant,  Gustave  Bord. 


NANTES,    VINCENT  FOREST  ET  EMILE  GRIMAUD,  IMPRIMEURS  BREVETES. 


Correspondance  drnn  député  de  la 
noblesse  de  la  Sénocnansséo  de  Mar- 
seille  avec   la   marquise   de  Oréqixy, 

a    Blaincourt,    par    Brienne,    Cham- 
pagne (13  mai-8  août  1789). 

(Suite.) 

21  juillet  1780. 

Je  vous  ai  écrit  bien  exactement  par  tous  les  courriers,  Madame,  ma  très 
chère  cousine  ;  je  doute,  et  j'ai  des  raisons  pour  douter,  que  mes  lettres  vous 
soient  parvenues  ;  je  vous  ai  mandé  les  détails  que  j'ai  été  à  portée  de  con- 
naître. Paris  paraît  tranquille,  les  patrouilles  bourgeoises,  quoique  bien  éloi- 
gnées des  degrés  de  perfection  nécessaires,  ont  cependant  produit  le  plus  grand 
bien.  Elles  arrêtent  beaucoup  de  brigands,  qui,  eux-mêmes,  se  mettent  en 
patrouille  ;  on  a  cependant  laissé  échapper  hier  une  bande  de  cinquante.  On  n'est 
point  absolument  tranquille:  six  à  neuf  mille  hommes,  sans  feu,  sans  domicile, 
armés  dans  le  pillage  des  arsenaux  et  établis  à  Montmartre,  inspirent  la  plus 
vive  alarme.  Déjà  ils  se  sont  répandus  dans  la  campagne  ;  Saint-Germain, 
Poissy,  Pontoise,  ont  été  en  proie  à  leurs  fureurs,  et  peu  s'en  est  fallu  qu'ils 
n'aient  égorgé  douze  députés  aux  Etats  généraux,  qui  s'étaient  détachés  pour 
les  calmer.  On  craint  aussi  les  habitants  du  faubourg  Saint-Antoine,  tous 
armés,  tous  enhardis  par  la  prise  de  la  Bastille,  qui  est  leur  ouvrage,  tous 
malheureux  et  misérables,  soit  parce  que  tous  les  travaux  sont  suspendus, 
soit  parce  que,  comme  ils  le  disent,  dans  ce  moment  ils  n'ont  pas  cœur  à  l'ou- 
vrage. On  a  imprimé  des  choses  si  affreuses  sur  les  projets  du  Gouvernement, 
que  l'on  tremble  qu'il  employé  ces  gens-là  pour  saccager  la  ville  de  Paris, 
qu'il  avait,  dit-on,  le  projet  de  détruire.  Cela  entretient  la  vigilance  des 
patrouilles,  qui  ne  sont  pas  encore  assez  bien  organisées  pour  qu'on  puisse 
compter  sur  elles,  s'il  n'y  a  pas  un  puissant  stimulant.  Beaucoup  de  gens  quit- 
tent Paris  et  partent  chez  l'étranger;  d'autres  quittent  la  campagne,  où  l'on 
n'est  point  en  sûreté,  pour  arriver  dans  la  capitale.  On  arrête  dans  la  rue,  dans 
les  grands  chemins.  Avant-hier,  on  a  arrêté,  d'ici  à  Versailles,  un  officier  aux 
gardes,  on  lui  a  donné  un  coup  de  couteau  à  la  gorge  et  on  lui  a  volé  vingt- 
cinq  louis.  On  ne  sait  que  devenir.  Il  est  prudent  de  rester  où  l'on  est  et  d'y 
attendre  avec  résignation  les  événements.  M.  Necker  n'arrive  pas,  c'est  un 
malheur  ;  le  peuple  ayant  tant  fait  que  de  le  redemander,  il  est  dangereux  qu'il 
hésite  à  reparaître,  sans  doute  il  aura  mille  motifs  pour  justifier  son  refus  ;  le 
peuple  ne  manquera  pas  de  soupçonner  qu'il  a  craint  d'être  victime  de  la 
cabale,  qu'il  a  craint  le  feu,  le  poison,  etc.  Alors,  gare  la  Saint-Barthélémy  de 
la  Noblesse,  que  l'on  accuse  d'avoir  causé   sa  disgrâce  et  les  troubles  qui  en 

sont  la  suite  !  On  dit  qu'il  était  parti  de  Bruxelles,  le   17,   jour  où  M.   de 

y  est  arrivé,  qu'il  est  parti  pour  la  Suisse,  en  prenant  les  derrières  du  Rhin, 

T.  II.  —   OCTOBRE   1883.  7 


98  CORRESPONDANCE   D'UN   CONSTITUANT 

qu'on  court  après  lui  ;  j'ai  bien  peur  qu'on  ne  le  trouve  pas  ou  que,  pour  éviter 
les  suites  d'un  refus  direct,  il  fasse  dire  qu'on  ne  l'a  point  trouvé.  Si  cela  était, 
on  peut  s'attendre  à  tous  les  malheurs  possibles.  Il  me  semble  qu'on  s'y  est 
mal  pris,  qu'au  lieu  de  lui  envoyer  un  homme,  en  voiture,  on  aurait  pu  lui 
envoyer  un  bon  postillon  qui  l'eût  encore  trouvé  à  Bruxelles.  Si  le  peuple  a 
plus  de  confiance  en  lui  que  dans  les  États  généraux,  son  absence  entretiendra 
longtemps  le  trouble  qui  met  le  royaume  sur  le  bord  de  l'abîme. 

Du  reste,  on  trouve  que  l'Assemblée  nationale  marche  à  pas  lents  vers  son 
but.  J'ai  entendu  causer  des  députés,  il  m'a  paru,  ou  j'ai  cru  entrevoir,  que  le 
Comité  permanent  de  la  ville  de  Paris  leur  fait  ombrage  ;  il  leur  semble  qu'il 
s'empare  en  détail  de  toute  la  royauté.  J'ai  cru  apercevoir  qu'ils  craignent  les 
résultats  de  la  Constitution  qu'on  attend  d'eux  ;  ils  ne  se  dissimulent  pas  que 
l'état  actuel  est  un  état  d'anarchie  qu'il  faut  faire  cesser  ;  que  déjà  le  peuple 
égaré,  par  des  ouvrages  incendiaires,  sur  la  vraie  nature  de  la  liberté  politique, 
croit  qu'il  ne  doit  plus  obéir  à  aucune  loi,  qu'il  ne  doit  payer  aucun  impôt.  Le 
résultat  de  l'Assemblée  nationale  devant  être  de  l'assujettir  aux  uns  et  aux 
autres,  les  députés  craignent,  non  sans  raison,  de  devenir  les  victimes  de  sa 
fureur.  S'ils  ont  cette  crainte,  peut-on  avoir  confiance  à  leur  travail  ?  S'ils 
font  bien,  quelle  ressource  reste-t-il  au  pouvoir  exécutif  pour  mettre  leurs 
décrets  à  exécution?  Sera-ce  la  milice  bourgeoise,  composée  de  ces  mêmes  gens, 
qu'il  faudra  soumettre  à  la  loi  et  à  l'impôt  ?  Sera-ce  à  ce  militaire,  à  qui  l'on 
a  appris  que  l'on  ne  doit  pas  agir  contre  les  citoyens  et  qui,  n'étant  point  fait 
pour  distinguer  quel  est  le  point  passé  lequel  on  cesse  de  l'être,  ne 
verra  jamais  dans  les  gens  contre  qui  on  pourra  le  commander,  que  son  ami, 
son  parent,  son  concitoyen,  un  Français  contre  qui,  en  un  mot,  il  a  juré  de  ne 
pas  faire  usage  de  ses  armes.  Voilà  donc  de  cruels  embarras.  Plus  on  diffère 
de  les  débrouiller,  plus  l'opération  sera  difficile.  Le  peuple  sera  d'autant  plus 
difficile  à  ramener  qu'il  aura  goûté  plus  longtemps  les  tristes  avantages  de 
l'insubordination  et  d'une  indépendance  impolitique  ;  déjà  il  se  propose  de 
renouveler  les   saturnales  et  de  les  rendre  éternelles. 

Il  paraît  qu'on  en  veut  horriblement  à  l'intendant  de  Paris  ;  outre  les  accapa- 
rements de  blés,  on  l'accuse  d'avoir  formé  la  bande  de  scélérats  qui  ont  fau- 
cille les  blés  en  herbe  *.  On  l'a  cherché  toute  la  nuit  pour  lui  couper  la  tête.  On 
dit  M.  de  Saint-Priest  ?  ministre  de  Paris,  M.  de  Montmorin  aux  affaires 
étrangères,  Mme  de  Montmorin  gouvernante  des  enfants  de  France,  M.  de 
Ligne  à  la  guerre,  M.  d'Estaing  à  la  marine. 

Tout  le  Dauphiné  est  en  armes.  On  dit  que  dix  mille  jeunes  gens  de  Vienne 
ont  pris  les  armes  ;  que  les  trois  régiments  qui  y  sont  se  sont  rangés  sur-le- 
champ  du  côté  du  peuple  ;  qu'ils  ont  notifié  à  tous  les  nobles,  que  s'il  arrivait 
le  moindre  accident  à  leurs  députés,  on  égorgerait  toute  la  noblosse,  sans  dis. 
tinction.  J'attends  les  nouvelles  de  chez  moi. 

Avec  tous  ces  troubles,  on  ne  s'occupe  point  d'affaires  privées.  Je  n'ai  pas 
vu  votre  procureur  tous  ces  jours-ci.  Tout  est  suspendu  ;  cependant  on  ouvre, 


*  Ce  racoutar  est  absolument  faux.  Bertier  reçut  en  effet  de  Necker,  le  10  juillet,  l'ordre 
de  couper  le  blé  avant  sa  complète  maturité,  mais  il  s'y  opposa. 


AVEC  LA  MARQUISE  DE  CRÉQL'Y  9'J 

aujourd'hui,  tous   les   spectacles,    au  profit   des  pauvres.    Tout  le   monde  se 
demande  qui  les  gardera,  qui  en  fera  la  police. 

Je  ne  vous  parle  pas  de  tous  les  contes  de  détails  qui  occupent  la  ville,  il 
est  certain  qu'ils  ont  toujours  pour  objet  d'alarmer  le  public,  de  supposer  tous 
les  faits  qui  peuvent  échauffer  les  tètes  contre  le  clergé,  la  noblesse  et  le  minis- 
tère. On  ne  se  fie  pas  même  encore  à  la  parole  du  Roi,  à  qui  l'on  reproche  d'être 
trop  facile  à  tromper  et  à  se  laisser  séduire.  On  dit  la  Reine  excessivement  triste. 
Le  bruit  a  couru  que  des  paysans  ont  arrêté  Mme  de  Polignae.  Si  cela  était,  on 
ne  tardera  pas,  vraisemblablement,  à  promener  sa  tête.  Voilà  les  nouvelles 
du    moment. 

23  juillet  1789. 

J'ai  écrit  exactement  tous  les  courriers,  j'ai  mis  moi-même  les  lettres  à  la 
poste  ;  vous  devez  être  au  courant  de  ce  qui  se  passe  ici  depuis  la  disgrâce  de 
M.  Necker-  Le  Roi  l'a  rappelé.  Tout  le  monde  le  redemande;  il  n'arrive  pas  ; 
le  courrier  qui  court  après  lui    a   mandé  qu'il   l'a  manqué  de  trois  jours  à 
Bruxelles.  Je  suis  fort  en  peine  qu'il  n'arrive  pas.  S'il  refuse  ou  s'il  lui  arrive 
quelque  malheur  en  route  (et  que  n'a-t-on  pas    à   craindre  de  la  cabale  dans 
ces  tristes  conjectures?),  il  faut  s'attendre  à  tous  les  malheurs.  La  ville  paraît 
tranquille,  cependant  on  compte   qu'il  y  a   dix  mille  brigands  aux  environs. 
Cela  donne  quelques  craintes  bien  fondées  ;  on  craint  que  ce  soit  des  soldats 
antipatriotes  déguisés,  qui  n'attendent  que  le  moment  favorable  pour  exécuter 
une  invasion  qui  serait  cruelle  ;  on  prend  beaucoup  de  précautions.  Il  paraît 
des  détails  affreux  sur  les  projets  que  la  Cour  avait  eus  contre  la  capitale.  On 
parle  de  boulets  rouges,  de  passer  les  citoyens  au  fil  de  l'épée,  de  les  assom- 
mer si  on  n'en  pouvait  pas  venir  à  bout.   Etranger  dans  ce  pays-ci,  je  ne 
connais  pas  assez  la  caste  et  les  personnages  pour  apprécier  les  assertions  qui 
ont  si  fort  courroucé  le  peuple.   Si  les  projets  sont  vrais,  il  est  bien  heureux 
qu'ils  aient  été  éventés  et  que  les  citoyens  aient  développé  l'énergie  qui  les  a 
fait  avorter.    On  raconte  mille  détails  qui  pourront  être  curieux  pour  ceux  qui 
voudront  écrire  l'histoire  de  la  Révolution  actuelle,   mais  il  faut  que  le  temps 
nous  apprenne  à  distinguer  la  vérité  de  la  fable,  car,  en  vérité,  ce  qui  en  con- 
tient le  plus,  ce  que  je  puis  vous  donner  pour  une  vérité,  c'est  que  M.  Foullon 
vient  d'être  la  victime  de  la  rage  qu'il  a  eue  de  mettre  le  pied  dans  le  minis- 
tère. Il  avait  voulu  passer  pour  mort  d'apoplexie,  on  m'a  même  assuré  avoir  vu 
ses  gens  en  deuil  et  sa  maison  tapissée  de  noir.  Il  s'était  sauvé,  il  avait  imaginé 
de  voyager  dans  un  chariot  chargé   d'herbes.  Des  paysans  l'ont  aperçu  et 
arrêté.  Il  fut  amené,  hier  matin,  et  le  soir   il   a  été  pendu,  la  tête  tranchée, 
promenée  en  triomphe,  son  corps  traîné  dans  toutes  les  rues;  M.  Bertier,  in- 
tendant de  Paris,  son  gendre,  a  été  reconnu  et  arrêté  à  Compiègne,  quoique 
déguisé  en  raccommodeur   de  faïence  ;  il  arriva,   hier  au  soir,   sur  les  huit 
heures  ;  il  n'a  été  qu'une  demi-heure  à  la  ville,  le  peuple  se  l'est  fait  donner  de 
force  et  l'a  pendu  tout  de  même.  Ensuite  on  lui  a  coupé  la  tête.   On  dit  que 
ces  Messieurs  ont  nommé  d'autres  grands  personnages  que  le  peuple  espère 
exécuter  de  même.  Ces  deux  Messieurs  sont  accusés  d'accaparement  de  blés 
et  de  bien  d'autres  choses.  Le  vrai  est  que  le  blé  arrive  de  toutes  parts,  le  pain 


100  CORRESPONDANCE   D'UN   CONSTITUANT 

diminue  bien  d'un  sol  les  quatre  livres.  M.  Bertier  était  accusé  d'avoir  acca- 
paré les  blés  en  herbe  pour  les  faire  faucher.  M.  Foullon  a  été  pendu  deux 
fois  parce  que,  la  première  fois,  la  corde  a  cassé  ;  sa  tète  a  été  présentée  au 
peuple  avec  la  bouche  et  les  oreilles  pleines  de  foin,  pour  le  punir  d'un  propos 
tenu,  il  y  a  longtemps,  «  qu'il  fallait  réduire  le  peuple  de  Paris  à  manger  de 
l'herbe,  que  c'était  le  moyen  de  le  rendre  docile  et  soumis  >.  ■»  On  assure 
qu'ayant  demandé  à  manger,  on  lui  a  donné  une  botte  de  foin  et  un  verre  de 
vinaigre.  Voilà  des  événements  qui  ouvrent  un  vaste  champ  aux  réflexions  des 
philosophes  et  de  ceux  qui  ambitionnaient  ces  grandes  places.  Voilà  où  nous 
ont  menés  les  injustices  et  les  coups  d'autorité  arbitraires  ;  ils  ont  provoqué  une 
crise  terrible  ;  on  ne  peut  pas  encore  prévoir  quel  en  sera  le  résultat.  Nous 
n'avons  plus  ni  lois  ni  mœurs,  peut-on  se  régénérer  sans  cela  ?  L'histoire  seule 
pourra  répondre.  On  murmure  contre  les  lenteurs  des  États  généraux  qui  ont 
eux-mêmes  avoué  que  le  moyen  le  plus  sûr  de  faire  cesser  les  troubles  est  de 
fixer  la  constitution.  J'imagine  qu'ils  attendent  M.  Necker.  Ils  n'ont  peut- 
être  pas  tant  de  torts.  Il  est  possible  aussi,  qu'ayant  à  fixer  des  lois  qui 
doivent  faire  cesser  l'anarchie,  ils  craignent  de  heurter  trop  ouvertement  les 
idées  populaires  et,  peut-être,  d'être  aussi  des  victimes.  On  m'a  assuré,  hier, 
que  le  Comité  permanent  de  la  ville  a  délibéré  de  mettre  tous  les  accusés  par 
le  peuple  dans  les  prisons  de  l'abbaye  Saint-Germain,  sous  la  sauvegarde  delà 
Xation,  de  prier  les  États  généraux  et  le  Roi  de  créer  un  tribunal  qui  instruira, 
et  jusqu'à  la  procédure.  On  dit  que  M.  de  Lafayette  et  le  Comité  voulaient  suivre 
provisoirement  ce  parti  pour  MM.  Foullon  et  Bertier,  mais  ils  n'ont  pas  été 
les  maîtres.  Le  peuple  a  enlevé  ses  victimes  en  forçant  la  garde  et  faisant 
même  craindre  pour  tous  ceux  qui  étaient  à  la  ville.  Ce  n'est  là  qu'un  on-dit. 
J'aurais  trop  à  faire,  si  je  voulais  vous  les  répéter  tous.  On  est  peut-êlre 
étonné  que  je  reste  à  Paris  dans  cette  bagare;  je  sais  que  beaucoup  de  gens 
sont  partis,  ces  jours-ci,  mais  je  sais  qu'on  les  note,  qu'on  a  le  projet  d'em- 
pêcher les  départs.  D'ailleurs  les  campagnes  ne  sont  guère  sûres.  On  dit  que 
tous  les  paysans  sont  en  armes;  ils  arrêtent,  dit-on,  tout  ce  qui  paraît  fuir  de 
Paris.  Je  n'aurais  pas  grand'peur  s'ils  se  contentaient  de  m'arrêter,  mais,  si 
on  allait  me  prendre  pour  un  autre,  je  serais  peut-être  expédié  sans  avoir  le 
temps  de  les  détromper.  C'est  un  malheur,  je  me  suis  voué  à  partager  le  sort 
des  citoyens  et  si  cela  dure,  quoique  étranger,  je  proposerai  mon  service  dans 
la  garde  bourgeoise.  Il  me  semble  que  le  peuple  est  toujours  plus  irrité  contre 
les  prêtres  et  les  nobles.  Les  nouvelles  de  Rennes  que  je  vous  ai  mandées  con- 
tribuent beaucoup  à  entretenir  et  même  à  attiser  les  mauvaises  dispositions 
où  l'on  était  déjà.  On  m'a  assuré  avoir  vu  des  moines  et  des  prêtres  monter  la 
garde.  Je  crois  que  l'on  peut  à  bon  gré  appeler  ce  temps  un  temps  de  calamité. 
Paris  s'en  ressentira  plus  que  d'autres  villes.  Si  les  gens  riches  sont  réduits 
comme  le  doivent  l'être  ceux  qui  étaient  exemptés  et  s'ils  quittent  la  capitale, 
que  deviendront  tant  de  laquais,  tant  d'ouvriers  dans  tous  les  genres,  à  qui  leur 
maître  fournissait  du  pain?  C'est  presque  la  vérification  de  l'apologie  des 
membres  et  de  l'estomac.  Les  patrouilles   bourgeoises    arrêtent,    de  temps  en 

1  Bruit  dénué  de  fondement  et  dont  notre  correspondant  se  fait  simplement  l'écho. 


AVEC  LA  MARQUISE  DE  CRÉQUY  101 

temps,  de  fausses  patrouilles,  composées  quelquefois  de  gens  déguisés  en 
gardes-françaises.    On    s'attend,  aujourd'hui,  à  voir  promener  la  tête    d'un 

nommé  Le ,  suppôt  de   l'intendant.    Il  se  faisait  enterrer   comme  mort: 

les  paysans,  qui  s'en  sont  doutés,  ont  décloué  la  bière  et  l'ont  amené.  Thierry, 
le  valet  de  chambre,  a  été  renvoyé,  après  avoir  reçu  le  plus  fameux  coup  de 
poing  royal  qui  ait  jamais  été  administré  ;  il  en  a  craché  le  sang  tout  de  suite. 
On  le  cherche  comme  tant  d'autres.  On  s'attend  à  apprendre  l'arrestation  de  la 
princesse  de  Lamballe,  des  princes  du  sang,  de  MM.de  Breteuil,  de  Broglie  et 
autres.  S'ils  se  laissent  attraper  c'est  tout  autant  de  perdu.  J'espère  que  vous 
donnerez  de  vos  nouvelles.  Les  troubles  des  campagnes  ne  promettent  point 
la  tranquillité  sur  le  sort  de  ceux  qui  les  habitent. 

28  juillet  1789. 

Je  suis  fort  aise,  Madame,  ma  très  chère  cousine,  que  mes  lettres  vous  soient 
parvenues  exactement.  Vous  êtes  au  fait  de  tout  ce  qui  s'est  passé  dans  la 
capitale  ;  je  ne  vous  parle  point  des  opérations  des  États,  parce  qu'elles  sont 
retracées  dans  le  journal  que  vous  recevez.  Il  me  semble  que  la  partie  saine  du 
public  n'approuve  pas  les  meurtres  des  quatre  grands  personnages  ;  on  les 
trouve  hors  du  caractère  national  qui  est  bonté,  loyauté,  humanité.  Us  ont  paru 
contraires  au  système  de  justice,  de  liberté,  qui  est  le  but  des  opérations  de 
l'Assemblée  nationale.  Si  ces  messieurs  furent  coupables,  il  fallait  les  faire 
périr  dans  les  formes  légales,  et  surtout  obtenir  d'eux  des  secrets  dont  l'igno- 
rance entretient  l'inquiétude  et  la  fermentation.  Cette  manière  de  faire  justice 
compromet  les  plus  honnêtes  gens,  qui  ne  sont  pas  à  l'abri  de  vengeances  par- 
ticulières. L'abbé  Foullon  a  été  arrêté  par  des  huissiers  concussionnaires  dont 
il  a  été  rapporteur,  et  à  qui  il  a  fait  rendre  gorge  de  leurs  brigandages.  Il  s'est 
échappé  comme  par  miracle,  à  cause  du  désaccord  de  ses  dénonciateurs.  L'abbé 

d'Ingoville  et   de    F ,  votre  rapporteur,   ont  été  dénoncés  et  poursuivis  ; 

ils  étaient  en  fuite  ces  jours-ci.  Ce  sont  pourtant  des  gens  bien  honnêtes.  J'ai 
entendu  citer  cent  trente-deux  têtes  qui  sont  proscrites  :  le  comte  d'Artois  et  ses 
enfants,  les  princes  de  Condé,  deConti,  duc  de  Bourbon,  sont  les  premiers  :  ils 
sont  en  fuite,  et  on  les  dit  arrivés  à  Namur  ou  à  Bruxelles  ainsi  que  les  ex-mi- 
nistres, les  favoris,  quelques-uns  disent  M.  de...,  mais  il  est  resté  tranquille  à 
Versailles.  On  travaille  à  monter  comme  il  faut  la  milice  bourgeoise.  Jusqu'à 
présent,  elle  a  bien  établi  la  tranquillité  intérieure  ;  elle  arrête  beaucoup  de 
brigands  ;  elle  arrête  de  temps  en  temps  de  fausses  patrouilles  :  c'est  le  mot 
d'ordre  qui  la  fait  reconnaître.  On  a  arrêté  hier  trois  hussards  déguisés  en 
gardes-françaises,  on  devait  les  pendre  le  soir  même  comme  espions.  La  tranquil- 
lité paraissait  un  peu  rétablie,  mais  il  n'y  en  a  pas  moins  une  fermentation 
sourde  contre  les  grands  et  la  noblesse,  on  s'en  défie  horriblement.  On  imagine 
que  les  princes  ne  peuvent  pas  se  voir  exilés  d'un  royaume  qui  est  leur  patrie  et 
leur  patrimoine,  sans  méditer  des  projets  de  vengeance  à  laquelle  on  les  sup- 
pose capables  de  tout  sacrifier.  On  les  croit  capables  de  faire  arriver  des  troupes 
étrangères,  de  cabaler  avec  la  noblesse  pour  exterminer  Paris  et  tout  ce  qui 
tient  au  Tiers  État.  Cela  fait  que  le  peuple  ne  parait  pas  avoir  renoncé  au  projet 
d'un  massacre  général,  et  les  gens  malintentionnés  ne  manquent  pas  de  semer  et 


102  CORRESPONDANCE  D'UN   CONSTITUANT 

accréditer  tous  les  bruits  qui  peuvent  l'entretenir  dans  ces  idées  sanguinaires, 
et  un  événement,  malheureusement  trop  vrai,  a  réveillé,  hier  au  soir,  toutes  ces 
idées.  J'ai  entendu  former  les  projets  les  plus  cruels,  j'ai  tremblé  pour  cette 
nuit,  qui,  cependant,  a  été  tranquille.  Hier  au  soir,  une  infinité  de  gens  sont 
venus  à  toutes  jambes  annoncer  que  vingt  mille  brigands  coupent  tous  les  blés 
de  la  vallée  de  Montmorency,  qu'ils  sont  armés,  qu'ils  brûlent  les  fermes  et 
massacrent  les  malheureux  cultivateurs  ;  ce  bruit,  peut-être  exagéré,  m'a  été 
affirmé  par  quelqu'un  arrivant  en  poste,  qui  a  été  témoin  des  dégâts  que  se 
permet  cette  canaille.  On  a  fait  partir  tout  de  suite  dix  à  douze  mille  hommes 
et  beaucoup  de  gens  à  cheval,  avec  dix  pièces  de  canon  ;  je  ne  sais  qui  les  com- 
mande. Ce  matin,  on  n'a  point  de  nouvelles,  donc  bonnes  nouvelles,  car,  s'il 
y  avait  des  malheurs,  on  en  serait  instruit.  Dans  le  fait,  on  ne  sait  à  quoi  attribuer 
cette  infamie  de  couper  les  blés  en  herbe  ;  le  peuple  n'y  voit  qu'un  projet  de 
l'aristocratie  expirante,  des  nobles  et  du  clergé,  qui  veulent  se  venger  de  la 
capitale  et  du  coup  qu'elle  leur  a  porté  par  son  énergie,  en  la  réduisant  à  la 
famine,  par  la  destruction  de  la  récolte  ;  d'autres  craignent  que  ces  brigands  ne 
soient  des  troupes  déguisées  qui  cherchent  à  attirer  la  milice  de  Paris  dans 
des  pièges  où  elle  se  fera  anéantir.  Dans  tous  les  cas,  on  regarde  ces  dégâts  comme 
l'ouvrage  de  la  cabale  ministérielle  et  aristocratique  qui  doit  déterminer  le  massacre 
prompt  de  tous  ceux  qui  peuvent  avoir  le  moindre  intérêt  à  y  participer.  Ainsi, 
il  s'en  faut  de  beaucoup  qu'on  puisse  compter  sur  la  tranquillité  ;  le  feu  couve 
sous  la  cendre.  Le  moindre  choc  peut  causer  une  violente  explosion.  Nous  avons 
à  craindre  jusqu'à  celle  de  la  joie  que  va  causer  la  rentrée  de  M.  Necker.  Il 
paraît  sûr  qu'il  a  accepté  :  c'est  M.  de  Staël,  son  gendre,  qui  en  a,  dit-on,  donné 
la  nouvelle.  Il  serait  déjà  arrivé,  sans  une  forte  indisposition  de  Mme  Necker, 
qui  l'a  retenu  auprès  d'elle.  Dieu  veuille  que  ses  ennemis,  et  même  ses 
amis  qui  en  veulent  d'une  manière  outrée  à  ses  ennemis,  ne  méditent  pas 
quelque  affreux  complot  qui  mette  le  comble  aux  maux  dont  on  a  été  menacé  ; 
l'esprit  de  parti  ne  connaît  aucun  frein  ;  tous  les  moyens  lui  sont  bons,  s'ils 
aboutissent  au  succès  des  projets  de  vengeance.  Il  faut  trembler  sur  tout.  Au 
reste,  la  ville  et,  par  contre-coup,  les  districts  font  une  quête  pour  les  gens  qui 
sont  employés  à  la  garde  bourgeoise  ;  cette  quête,  qui  a  aussi  pour  objet  le 
rachat  des  armes,  qu'il  n'est  pas  sans  inconvénient  de  laisser  dans  la  main  du 
peuple,  et  les  autres  dépenses  relatives  à  la  milice  bourgeoise,  destinée  désor- 
mais à  procurer  et  assurer  la  tranquillité  de  Paris  ;  cette  quête  désirée  est  une 
sorte  de  taxe  forcée,  réduite  à  la  moitié  de  la  capitation.  Comme  vous  avez  un 
hôtel,  un  nom  marquant  ;  que,  n'étant  pas  ici,  vous  ne  pouvez  pas  contribuera 
la  garde  par  vos  domestiques,  ne  serait-il  pas  prudent  de  faire  porter  votre  taxe 
par  M.  des  Planques,  et  d'en  retirer  un  acquit  qui  pût  servir  en  cas  d'événement. 
A  votre  place,  je  ne  balancerais  pas  ;  je  craindrais  que  l'on  pûtm'accuser  d'être 
de  la  cabale  et  que  la  maison  fût  marquée  à  la  craie,  comme  on  en  a  marqué  plu- 
sieurs ;  cela  demande  prompte  réponse. 

On  a  beaucoup  vanté  la  prise  de  la  Bastille  que,  par  parenthèse,  on  continue 
de  démolir.  Le  temps,  qui  fait  tôt  ou  tard  connaître  la  vérité,  dessinera  beau- 
coup l'éclat  qu'a  eu  cette  entreprise.  Il  est  certain  que  ceux  qui  l'ont  prise 
n'avaient  d'autre  projet  que  celui  de  se  faire  donner  des  armes,  que  le  comman- 


AVEC    LA   MARQUISE   DE    CRÉQUY  103 

dant  avait  promises  au  curé  de  Saint-Paul.  On  assure  à  présent  que  M.  de 
Launey  avait  répondu  qu'il  ne  pouvait  livrer  la  Bastille,  mais  que  si  l'on  se 
contentait  des  armes,  il  les  donnerait  de  gré  à  gré,  pourvu  qu'il  ne  se  présentât 
que  des  gens  honnêtes  et  qu'ils  n'entrassent  que  vingt-cinq  en  vingt-cinq,  pour 
que  ceux  qui  entreraient  ne  le  chassassent  pas  du  fort.  Les  bourgeois  l'avaient 
promis  ;  mais,  au  lieu  d'entrer  vingt-cinq,  ils  sont  enLrés  quatre  cents.  Alors 
M.  de  Launey  a  fait  lever  le  pont-levis.  Ceux  qui  se  sont  trouvés  dedans,  ceux 
qui  étaient  restés  dehors,  ont  aussitôt  crié  à  la  trahison.  On  prétend  que  ceux 
qui  étaient  entrés,  la  plupart  armés,  ont  fait  feu  sur  les  invalides,  tandis  que 
le  major  qui  était  pour  eux  a  colleté  M.  de  Launey  ;  que  les  invalides,  ennuyés 
d'entendre  siffler  les  balles,  ont  riposté  par  un  coup  de  pierrier  chargé  à 
mitrailles,  qui  a  tué  sept  ou  huit  hommes.  C'est  ainsi  que  le  combat  intérieur 
s'est  engagé.  Cependant  les  bourgeois  entrés  qui  étaient  les  plus  forts  ont 
baissé  le  pont-levis  et  la  place  a  été  prise,  par  un  siège  fait  les  portes  ouvertes. 
D'ailleurs  on  est  entré  par  le  gouvernement  du  côté  de  l'arsenal,  sans  obstacles. 
C'est  encore  au  temps  à  épurer  ces  circonstances,  si  contraires  à  celles  que  je 
vous  ai  mandées  ;  il  n'a  pas  péri  autant  de  monde  qu'on  l'avait  dit.  On  m'assure 
qu'il  n'y  a  eu  que  sept  blessés.  Bien  des  gens  ont  été  précipités  et  ont  péri  dans 
les  fossés,  parce  qu'ils  ont  été  culbutés  par  l'impatience  de  la  foule  qui 
s'empressait  d'arriver  à  la  forteresse. 

Si  les  brigands  dont  on  parle  infestent  la  campagne,  n'y  aurait-il  pas  plus 
de  sûreté  d'être  à  Paris?  Dans  ce  temps  de  crise,  on  ne  peut  pas  donner  de 
conseils,  parce  que  toute  la  prudence  humaine  ne  peut  ni  calculer,  ni  prévoir 
les  événements,  dans  des  mouvements  populaires  dont  l'objet  bien  précis  n'est 
pas  encore  connu  par  ceux  qui  y  ont  le  plus  de  part. 

1er  août  1789. 

M.  Necker  arriva  avant-hier  à  la  ville,  y  prononça  un  discours  relatif  aux 
circonstances  ;  il  improuva  les  prescriptions  que  le  peuple  s'est  permises, 
demanda  grâce  pour  M.  de  Besenval,  lieutenant-colonel  des  gardes-suisses, 
qui  avait  été  arrêté  et  qu'on  amenait  à  Paris  pour  lui  faire  son  compte,  ainsi 
qu'à  tous  ceux  qui  auront  le  malheur  d'être  attrapés.  M.  Necker  parla  avec 
tant  d'éloquence  que  le  cri  général  fut  :  Grâce  pour  tous  les  ennemis  de  la 
nation.  La  ville  fit  un  arrêté  relatif  à  ce  vœu  public,  et  on  envoya  aussitôt  à 
ceux  qui  conduisaient  l'officier  suisse,  pour  leur  ordonner  de  le  relâcher  ;  mais 
à  peine  le  bruit  en  fut-il  répandu  dans  les  districts,  que  les  apôtres  de 
l'insurrection  ont  persuadé  à  ceux  qui  les  composaient  et  au  peuple  que 
M.  Necker  est  un  traître  qui  s'entend  avec  la  noblesse  et  le  clergé.  La  même 
accusation  a  été  portée  contre  le  comte  de  Clermont-Tonnerre  qui  a  appuyé 
le  discours  du  ministre,  contre  tous  ceux  qui  composent  le  conseil  de  ville.  Le 
Palais  royal,  centre  de  tous  les  mauvais  projets,  était  dans  une  fermentation  telle 
qu'on  ne  l'avait  point  encore  vu.  Un  courrier  a  été  expédié  aussitôt  pour 
contremander  celui  qui  portait  à  M.  de  Besenval  la  nouvelle  de  sa  liberté, 
et  le  faire  arrêter  partout  où  il  serait.  La  ville  a  été  désavouée  par  les 
districts  et  obligée  de  rétracter  son  arrêté  de  grâce,  sous  prétexte  de  l'expliquer. 
Voilà  un  incident  bien  fâcheux.  Il  a  détruit  cette  confiance  si  nécessaire,  par 


104  LETTRES  D'UN   PORTIER 

laquelle  M.  Necker  aurait  pu  prévenir  de  grands  maux,  et  sans  laquelle  il  est 
impossible  à  lui  et  aux  États  de  faire  le  bien.  Il  a  écrit  au  président  de  la  ville 
et  lui  a  mandé  qu'il  est  au  désespoir  que  son  bonheur  ait  été  si  court.  On  ne 
peut  plus  calculer  ce  que  ceci  va  devenir.  Les  gens  de  bon  sens  frémissent, 
l'anarchie  va  devenir  de  jour  en  jour  plus  affreuse.  Les  ennemis  de  la  patrie, 
ces  êtres  altérés  de  sang,  qui  ne  savent  jouir  que  par  la  proscription,  se  permet- 
tent toutes  les  calomnies  propres  à  faire  réussir  un  système,  capable  peut-être 
de  déshonorer  le  nom  français  et  perdre  la  nation  dans  l'esprit  de  tous  les 
pays  et  de  tous  les  siècles.  On  assure  que  les  soldats  suisses  attendent  leur 
chef  pour  le  sabrer  ;  d'autres  affirment  qu'ils  le  disent  ainsi  pour  avoir  le  prétexte 
de  le  soustraire  à  la  fureur  du  peuple.  Le  Comité  de  la  ville  désire  qu'on  lui 
fasse  son  procès  ;  mais  le  peuple  voudra-t-il  attendre  ;  et  si  les  juges  ne 
condamnent  pas,  que  deviendront-ils  ?  Brenault  que  j'ai  vu  hier  n'en  revient 
pas  ;  il  va  examiner  les  pièces  et  nous  agirons  tout  de  suite,  mais  il  est 
lui-même  dans  son  district,  qui  est  un  des  plus  importants,  et  il  avoue  de 
bonne  foi  qu'avec  tous  ces  mouvements,  il  ne  peut  s'occuper  d'affaires.  Le  Par- 
lement ne  juge  plus  rien  ;.  il  va  au  Palais,  personne  ne  s'y  présente.  Voilà  des 
temps  bien  malheureux.  Je  suis  obligé  de  vous  quitter  parce  que  je  reçois  avis 
de  partir  à  l'instant  pour  Versailles  avec  les  députés  de  Provence. 

Pour  copie  conforme  .- 

Vte  B.  D'Agours. 


Lettres  d'un  Portier 
au  commencement  de  la  HFtévolixtïoïi. 

District  des  Capucins  Saint-Honoré  du  19  août  1789  ». 
Monsieur, 

Gomme  citoyen  et  habitant  du  District  des  Capucins  de  la  rue  Saint- 
Honoré,  vous  êtes  compris  au  rôle  des  citoyens  qui  doivent  composer 
la  garde  nationale  de  cette  ville  ;  et,  attendu  qu'il  est  indispensable  de 
constater  le  nombre  exact  des  citoyens  en  état  de  faire  le  service  dont  ils 
sont  tenus,  vous  êtes  prié,  Monsieur,  de  vous  rendre  au  bureau  de  ce 
District,  pour  y  signer  le  rôle,  en  exécution  du  règlement  militaire,  ou 
pour  exposer  les  motifs,  puissants  sans  doute,  puisqu'il  s'agit  de  la  sûreté 
commune,  qui  pourraient  vous  empêcher  de  remplir  ce  service  important. 
Signé  :  Castre,  vice-président  et  trésorier. 

Copie  du  District  des  Capucins  Saint-Honoré  envoyée  dans  tous  les  hôtels 

du  District. 

Cejourd'hui,  20  août  1789. 

L'assemblée   des   Capucins   Saint-Honoré,  convoquée   en    la   manière 
accoutumée,  étant  instruite  que  beaucoup  de  personnes  domiciliées  dans 

*  Pièce  manuscrite.  Nous  la  reproduisons  fidèlement. 


AI"    COMMENCEMENT  DE   LA  RÉVOLUTION  105 

ce  district  ne  pouvant  être  comprises  au  rôle  de  la  garde  volontaire  natio- 
nale, à  cause  de  leur  âge  avancé,  de  leurs  infirmités  ou  do  leur  sexe,  mais 
que  toutes  ont  le  désir  généreux  et  patriotique  de  contribuer,  suivant 
leurs  facultés,  aux  dépenses  du  District. 

En  considérant  que  ces  mêmes  personnes  attendent  sans  doute  avec 
impatience  le  moment  oU  elles  pourront  manifester  leurs  sentimens, 
l'Assemblée  a  arrêté  d'autoriser  M.  de  Castre,  vice-président  et  trésorier, 
à  recevoir,  à  compter  de  ce  jour,  le  matin  seulement,  les  sommes  qui 
seraient  offertes,  à  titre  de  don  patriotique,  pour  la  contribution  aux 
dépenses  du  District,  à  l'effet  de  quoi  il  sera  tenu  un  registre  particulier. 
Arrêté  aussi  que  le  relevé  des  diverses  sommes  remises  sous  la  dénomi- 
nation énoncée  ci-dessus  sera  rendu  public,  s'il  est  jugé  nécessaire,  et 
que  la  présente  délibération  sera  imprimée  pour  être  envoyée  à  tous  les 
citoyens  de  ce  District. 

Signé  :  A.-D.  Marchand,  président  ; 

Gaminadb  de  Castre,  vice-président  ; 
La  Marinière,  secrétaire. 

21  août  1789. 
Monseigneur, 

J'ai  été  au  District.  Voici  la  réponse  que  ces  Messieurs  m'ont  faite  quand 
je  leur  ai  demandé  ce  qu'ils  voulaient  à  Votre  Altesse  Royale  :  ils  m'ont 
dit  qu'il  fallait  que  tous  les  seigneurs  fussent  obligés  de  contribuer  pour 
l'entretien  de  la  garde  nationale.  Je  leur  ai  demandé  s'il  y  aurait  une  taxe  ; 
ils  m'ont  répondu  que  chacun  donnerait  à  volonté.  Ils  m'ont  dit  aussi  que 
Votre  Altesse  Royale  avait  un  fils  et  qu'ils  seraient  bien  charmés  d'avoir 
un  jeune  seigneur  comme  lui  à  leur  tête  ;  je  leur  ai  répondu  qu'il  était  au 
régiment,  et  que  je  comptais  que,  en  partant  du  régiment,  il  irait  à  Malte. 

Ils  doivent  envoyer  encore  un  imprimé  ces  jours-ci.  Ils  disent  qu'il  sera 
plus  instructif  que  le  dernier.  Ils  ont  envoyé  de  ces  imprimés  chez  Mme  de 
Bourbon  et  même  à  toutes  les  personnes  de  qualité  de  sa  suite. 

23  août  1789. 

Je  n'ai  pas  fait  partir  les  craquelins  par  le  coche,  parce  que  Benard  m'a 
dit  qu'ils  étaient  brûlés  et  qu'il  n'avait  pas  voulu  les  prendre.  Ils  ont  été 
obligés  d'en  faire  d'autres,  et,  le  matin,  on  ne  peut  pas  arriver  chez  les 
boulangers  par  la  foule.  Ils  ont  des  sentinelles,  et  l'on  a  bien  de  la  peine 
à  avoir  du  pain  à  Paris. 

On  dit,  dans  le  quartier,  que  Mme  la  duchesse  de  Bourbon  doit  habiller 
dix  hommes  du  District;  mais,  pour  plus  de  sûreté,  je  passerai  à  son  hôtel 
aujourd'hui. 

24  août  1789. 

J'ai  fait  monter  la  garde  ce  matin.  Je  n'envoie  pas  le  billet,  parce  que, 
aujourd'hui,  celui  qui  la  monte  est  obligé  de  l'avoir,  et  on  ne  les  paie 
qu'après  que  le  billet  est  signé  par  l'officier  de  garde. 


106  LETTRES   D'T'N   PORTIER 

Ces  Messieurs  recevaient  quelquefois  l'argent  de  deux  ou  trois,  et  la 
nuit,  ils  s'en  allaient  chez  eux 

Mme  la  duchesse  de  Bourbon  n'a  pas  encore  fait  de  réponse  sur  l'im- 
primé qu'on  lui  a  aussi  remis,  dont  j'ai  envoyé  hier  la  copie. 

L'intendant  de  Mme  de  Brunoy  a  été,  il  y  a  quelque  temps,  avec  la  quit- 
tance de  la  capitation  qui  se  monte  à  500  livres,  et  il  a  donné  au  District 
250  livres  ;  cela  n'a  pas  empêché  qu'il  n'ait  reçu  un  pareil  imprimé  comme 
les  derniers  que  j'ai  envoyés.  Il  dit  qu'il  ne  fera  aucune  réponse. 

24  août  1789. 

Je  fais  monter  la  garde  par  le  premier  soldat  ou  bourgeois  que  je 
trouve  au  corps  de  garde  du  District. 

30  septembre  1789. 

Le  suisse  de  la  paroisse  est  venu  hier  m'avertir  que  tous  les  suisses  qui 
sont  de  notre  District  doivent  s'assembler  pour  se  cotiser  pour  la  caisse 
nationale.  On  doit  encore  nous  prévenir  du  jour  et  de  l'heure  à  laquelle 
cette  assemblée  se  tiendra. 

7  octobre  1789. 

Le  président  du  district  des  Capucins  est  venu  lui-même,  hier,  à  l'hôtel 
de  Votre  Altesse  Royale,  pour  demander  tout  de  suite  des  vivres  pour  les 
troupes  qui  étaient  à  Versailles,  que  l'on  fait  monter  au  moins  à  40,000 
âmes,  compris  la  populace.  Comme  j'ai  vu  que  riches  et  pauvres  portaient 
des  vivres  au  District,  j'aurais  cru  manquer  de  ne  pas  faire  comme  les 
autres.  J'ai  été  chez  le  boulanger  et  chez  le  charcutier  qui  fournissent  la 
maison  ;  j'ai  pris  deux  soldats  du  District  pour  escorte,  à  qui  j'ai  fait 
donner  12  pains  de  4  livres,  et  chez  le  charcutier,  des  cervelas,  du  fro- 
mage d'Italie  et  des  côtelettes  ;  cela  a  monté,  pour  le  dernier,  à  12  livres 
18  sols,  et  pour  le  boulanger  à  7  livres  4  sols. 

Dans  tous  les  hôtels,  l'on  a  donné  pain,  vin  et  viande.  Il  y  a  un  abbé 
qui  a  donné  en  viande  90  livres,  sans  le  pain  et  le  vin. 

11  octobre  1789. 

Paris  n'est  pas  tranquille,  il  y  a  des  alertes  ;  déjà,  deux  nuits  de  suite, 
on  a  été  obligé  d'éclairer  la  croisée. 

21  octobre  1789. 

Ce  matin,  on  vient  de  pendre  trois  boulangers  à  la  lanterne,  pour  le 
pain  qui  manque,  et  il  doit  y  en  avoir  d'autres  de  pendus  cette  après- 
midi.  On  a  battu  la  générale  ce  matin,  crainte  de  révolte  pour  le  pain. 

28  octobre  1789. 
J'envoie  à  Votre  Altesse  Royale  une  petite  brochure  que  l'on  vend  en 
cachette  dans  les  hôtels  ;  je  l'ai  payée  2*  8.  J'ai  fait  mettre  un  réverbère 


AU  COMMENCEMENT  DE  LA  REVOLUTION  107 

en  dehors  de  la  porte  cochère  de  l'hôtel,  que  j'ai  pris  à  la  porte  de  la  salle 
à  manger  de  l'office.  Je  me  suis  abonné  au  bureau  des  illuminations  de  la 
ville,  moyennant  8*  livres  par  mois.  Avec  les  deux  seuls  lampions  que  je 
mettais  tous  les  jours,  cela  aurait  coûté  3G  »t.  A  présent  que  les  nuits  sont 
longues,  il  faudrait  les  renouveler,  ce  qui  aurait  coûté  72  «.  Le  réverbère 
brûle  toute  la  nuit  et  fait  le  même  effet  que  les  lampions. 

Je  n'ai  pas  encore  fait  tous  les  paiements  parce  que  je  n'ai  reçu  que  des 
billets  de  la  Caisse  d'Escompte,  et  ceux  à  qui  j'en  veux  donner  disent 
n'avoir  pas  à  me  rendre. 

La  lettre  du  1er  novembre  1789  renferme  cette  mention  : 

«  Je  n'ai  pas  encore  fait  les  paiements,  parce  que  je  ne  peux  pas  avoir 
«  d'argent  pour  les  billets  que  j'ai  reçus,  et  l'on  me  dit  que  l'on  n'a  pas 
«  d'argent  à  rendre  sur  les  billets  que  je  veux  donner.  » 

A  cette  lettre  est  jointe,  comme  à  beaucoup  d'autres  ,  ce  que  Nick 
appelle  l'état  des  équipages  qui  ne  sont  que  les  envois  de  craquelins, 
épicerie,  fruiterie,  vins,  etc.,  le  bulletin  du  District  des  Capucins  Saint- 
Honoré  pour  les  gardes  à  monter  ;  celui  joint  à  cette  lettre  porte  sur  le 
verso  •• 

«  Ladite  garde  a  été  montée  le  30  octobre  1789. 

«  Grevin,  sergent-major.  » 
En  dessous  : 
«  Pour  deux  gardes  montées  par  Maron,  garde  national.  » 

18  novembre  1789. 

On  n'illumine  plus  dans  la  ville.  On  pourrait  supprimer  le  réverbère  du 
dehors  de  la  porte  cochère  le  jour  auquel  le  mois  finit.  Mme  la  duchesse 
de  Bourbon  fait  toujours  allumer  le  sien. 

29  novembre  1789. 

On  est  venu  hier  du  District  avec  un  grand  registre  pour  prendre  la 
quantité  et  qualilés  des  personnes  que  Votre  Altesse  Royale  a  à  son 
service,  comme  ils  ont  été  par  tous  les  hôtels  ;  j'ai  dit  environ  la  moitié 
des  personnes  qui  lui  appartiennent  ;  je  n'ai  pas  compris  non  pins  M.  le 
général,  ni  Mme  et  Mue  de  Bellegarde.  Cela  a  pour  but  de  faire  payer  la 
garde  en  argent  au  District.  Ils  m'ont  demandé  combien  je  faisais  monter 
de  gardes  par  mois  ;  j'ai  dit  trois.  Ils  m'ont  dit  que  cela  était  trop  peu. 
Ils  m'ont  fait  voir  un  écrit  où  M.  le  comte  de  La  Marck  s'engage  à  en 
payer  six  pour  chaque  mois,  et  ils  voudraient  que  Votre  Altesse  Royale 
fit  de  même.  Ils  garderaient  l'argent  et  feraient  monter  la  garde  s'ils  le 
veulent 

J'ai  promis  à  ces  Messieurs  du  District  de  leur  rendre  réponse. 

13  décembre  1789. 
J'ai  reçu  les  ordres  de  Votre  Altesse  Royale,  datés  du  9  courant,  avec 
la  lettre  pour  la  Reine,  que  j'ai  remise  à  Mme  Thibaut,  sa  première  femme 
de  chambre  qui  l'a  remise  tout  de  suite. 


108  LETTRES  D'EN  PORTIER 

J'ai  eu  bien  de  la  peine  à  entrer  aux  Tuileries.  Il  faut  des  cartes  pour  y 
entrer,  et  chaque  sentinelle  vous  demande  la  carte  dans  l'escalier  de  la 
Reine.  Il  y  a  huit  sentinelles. 

13  janvier  1790. 

J'ai  vu  arrêter,  hier,  derrière  le  jardin  de  Votre  Altesse  Royale,  216 
hommes  de  la  garde  nationale  soldée,  qui  ont  été  conduits  tout  de  suite  au 
dépôt  des  pauvres,  à  Saint-Denis.  Ils  ont  été  à  l'Hôtel  de  ville  demander 
insolemment  50  it  d'engagement  qu'on  leur  avait  promises  ou  le  pardon 
qu'on  leur  avait  aussi  promis  comme  déserteurs,  et  ils  voulaient  se  retirer 
chez  eux. 

Les  gardes  sont  doublées  par  toute  la  ville. 

24  janvier  1790. 

J'envoie  aussi  avec  mon  présent  rapport  le  Livre  rouge  et  le  Furet, 
il  y  a  encore  deux  numéros  à  sortir  de  ce  dernier.  On  vend  la  Vie  privée 
de  Louis  XV  en  trois  volumes;  le  prix  qui  est  de  15  tt  m'a  empêché  de 
l'acheter. 

14  février  1790. 

Grand  Te  Deum  aujourd'hui  et  grande  illumination.  Le  Royal  va  à 
Notre-Dame  avec  la  famille  royale.  Je  ferai  mettre  des  lampions  sur  la 
corniche  de  la  porte  cochère. 

15  février  1790. 


Le  Roi  n'a  pas  été  hier  au  Te  Deum ,  il  n'y  a  eu  que  les  Etats  géné- 
raux. 

10  mars  1790. 

Il  est  parti  de  Paris,  hier,  1800  hommes  avec  de  l'artillerie  pour  aller  à 
Meaux,  en  Brie,  où  il  y  a  une  grande  sédition. 

15  mars  1790. 

J'envoie  à  Votre  Altesse  Royale  le  discours  du  Roi  à  l'Assemblée  natio- 
nale. 
J'envoie  aussi  une  lettre  patente  du  roi  qui  vient  de  sortir. 

5  avril  1790. 

J'ai  envoyé  à  M.  le  général  un  écrit  du  District,  pour  que  l'on  continuât 
à  monter  les  gardes  jusqu'au  1er  mai.  Je  leur  ai  dit  que  je  leur  en  rendrai 
réponse. 


Al"    COMMENCEMENT   DE   LA  REVOLUTION  109 

14  avril  17'JO. 

Il  y  a  eu  grand  débat,  hier,  à  l'Assemblée  ;  l'on  craint  encore  aujourd'hui. 
Toutes  les  gardes  sont  triplées. 

29  avril  1790. 

Pour  ce  qui  est  de  la  monnaie,  je  n'ai  pas  pu  m'en  procurer  davantage. 
J'ai  été  obligé  de  changer  des  écus  de  6  tt  pour  acheter  pour  2s,  et  chez 
les  marchands,  on  ne  veut  pas  changer  si  l'on  n'achète  rien,  et  la  monnaie 
est  aussi  rare  que  les  grosses  pièces.  J'en  enverrai  encore  par  le  premier 
coche.  J'en  ai  déjà  pour  72  *. 

Je  renverrai  la  quittance  du  District,  quand  j'aurai  parlé  au  Président. 

J'envoie  à  Votre  Altesse  Royale  les  quatre  exemplaires  qu'elle  m'a  fait 
demander.  J'envoie  aussi  VAmi  du  Peuple  que  Votre  Altesse  Royale  n'a 
pas.  Il  est  encore  plus  méchant  que  celui  de  samedi  dernier  ;  mais  on  ne 
peut  pas  s'abonner  puisqu'il  n'est  vendu  qu'en  cachette. 

12  mai  1790. 

J'envoie  les  trois  cocardes  comme  on  les  porte  le  plus  ordinairement,  et 
vingt-quatre  aunes   de   rubans  pour  en  faire  douze,  que  j'ai  payées  24s 

l'aune. 

On  a  volé  dans  le  pavillon  de  M.  de  Bourbon.  On  a  emporté  tous  les 
meubles.  C'est  le  pavillon  qui  est  près  du  jardin  de  Votre  Altesse 
Royale. 

16  mai  1790. 

Je  n'ai  pas  d'autres  précautions  pour  la  sûreté  de  l'hôtel  que  celles  que 
j'ai  toujours  eues.  Les  portes  et  les  croisées  sont  bien  fermées,  or,  il  n'est 
pas  possible  de  pouvoir  entrer.  Les  deux  chiens  qui  sont  dans  le  jardin  sont 
bons,  et  les  trois  qui  sont  dans  la  cour  sont  les  meilleurs  chiens  que  l'on 
puisse  avoir  Je  ne  me  couche  pas  de  bonne  heure,  et  je  fais  la  visite  dès 
le  matin.  Je  suis  bien  tranquille  sur  cela,  parce  qu'il  n'y  a  pas  moyen  d'en- 
trer. L'on  a  encore  volé,  la  nuit  dernière,  dans  la  rue  Verte,  faubourg 
Saint-Honoré,  chez  un  marquis.  J'ai  oublié  le  nom.  C'était  la  troisième 
fois  que  l'on  tentait  d'y  entrer.  On  y  est  parvenu,  cette  fois,  à  voler  des 
meubles,  à  peu  près  pour  1,200  «. 

18  juillet  1790. 

Il  y  a  eu  illuminations  pendant  trois  jours.  Le  premier  jour,  j'ai  mis 
vingt-quatre  terrines,  et  les  deux  derniers  jours  six  chaque  jour  ;  aujour- 
d'hui, bal  aux  Champs-Elysées,  grande    illumination  dans  cet  endroit,  et 


HO  LETTRES   D'UN    PORTIER 

3,000  couverts  à  l'Hôtel  de  ville.  Demain,   le  Roi  passera  les  troupes  de 
ligne  en  revue. 

24  juillet  1790. 

Les  hussards  du  régiment  de  Votre  Altesse  Royale  ont  logé  à  la  Chaussée- 
d'Antin,  chez  M.  de  Gorni,  capitaine,  à  la  suite  dudit  régiment  *. 

Mercredi,  jeudi,  vendredi  et  dimanche,  il  y  a  eu  des  illuminations  dans 
la  ville.  J'ai  fait  mettre  des  lampions  sur  la  bordure  de  la  grande  porte. 
Et  dimanche,  comme  il  y  avait  de  fort  belles  illuminations  aux  Champs- 
Elysées,  et  que  Mme  la  duchesse  de  Bourbon  a  fait  illuminer  le  mur  de  son 
jardin,  sur  les  Champs-Elysées,  j'ai  aussi  fait  mettre  des  lampions  sur  la 
grille,  au  bout  du  jardin.  Depuis  ce  temps,  Ton  danse  toutes  les  nuits  dans 
les  Champs-Elysées.  On  dit  que,  lundi,  la  Reine  donnera  les  mêmes  illumi- 
nations aux  Champs-Elysées.  Si  cela  est,  je  ferai  encore  illuminer,  mais 
je  ferai  mettre  des  lampions  depuis  l'encognure  de  la  garde-robe,  jusqu'à 
l'autre  encognure. 

14  novembre  1790. 

Il  y  a  eu  hier  au  soir  une  sédition  à  l'hôtel  de  Castries,  où  l'on  a  jeté 
les  glaces,  pendules  et  meubles  par  la  croisée,  et  l'on  a  voulu  mettre  le  feu 
à  l'hôtel  pour  un  petit  coup  d'épée  que  le  fils  ou  le  gendre  de  M.  le  maré- 
chal de  Castries  a  donné  à  M.  Charles  de  La  Meth.  On  dit  que  le  premier  a 
été  arrêté  à  Saint-Germain.  Dix  minutes  plus  tôt,  il  était  pris  dans  l'hôtel 
et  aurait  été  pendu  sur-le-champ.  Ce  sont  les  gens  qui  sortaient  du  Palais 
royal  qui  ont  commis  cela  ;  ils  ont  été  dissipés  par  la  garde  que  l'on  fait 
monter  à  6,000  hommes. 

21  novembre  1790. 


Le  Roi  a  passé,  hier,  à  cheval,  devant  l'hôtel  de  Votre  Altesse  Royale 
qu"il  a  bien  regardé,  la  Reine  de  même.  Elle  a  passé  aussi  devant,  mardi 
en  voiture. 

8  décembre  1790. 

Dans  la  nuit  du  6  au  7,  on  a  volé,  chez  Mme  de  Bourbon,  les  tuyaux  de 
fonte  qui  reçoivent  l'eau  des  gouttières  qui  donnent  sur  la  rue.  Us  étaient 
cependant  scellés  dans  le  mur.  Les  cinq  chiens  ont  fait,  ce  matin,  depuis 
deux  heures  jusqu'à  cinq  heures,  un  bruit  terrible,  qui  a  fait  lever  les 
voisins.  J'ai  été  dans  l'antichambre,  j"ai  fait  allumer  la  lanterne,  et  nous 
avons  fait  une  ronde  dans  l'hôtel,  sans  rien  y  trouver  ;  désormais  je  ferai 
brûler  une  chandelle  toute  la  nuit  dans  l'antichambre. 


*  C'étaient  des  soldats  députés  par  chacun   desrégiments  pour  la  célébration  des  fêtes  de 
la  Fédération. 


LETTRES   INÉDITES  DE   RESTIF-LABRETONE  111 

25  décembre  1790. 

L'on  a  été  obligé  d'illuminer  la  nuit  dernière,  depuis  six  heures  du  soir 
jusqu'après  l'office.  J'ai  pris  quatre  lampions  à  12  fr. 

NlCK. 

C'est  après  avoir  pris  ces  sages  précautions  que  l'honnête  Nick 
termine  sa  correspondance. 

Pour  copie  conforme, 

Germain  Bapst. 


Lettres  inédites  dLe  Ptestif-Lalbretone. 

(Fin.) 
XI 

8  germinal,  an  6  (28  mars  1798  v.  st.). 

Ghers  concitoyens  ! 

Je  n'ai  différé  de  vous  écrire,  que  parce  que  j'attendais  quel- 
qu"  amélioration  dans  mon  sort  :  mais  tout  au  contraire  !  il  est  telle- 
ment empiré,  que  voilà  3  nuits  que  je  ne  dors  pas  ;  une  Furie 
domestique  me  tourmente,  quoique  je  n'aye  plus  de  femme  et  que 
je  demeure  seule.  Mon  sang  échauffé  me  redonne  ma  maladie.  Je 
ne  sais  ou  fuir,  pour  trouver  le  repos.  Hier- soir  a  été  cruel  ! 
Infirme,  pauvre  et  sujet  à  mille  hesoins,  j'ai  pensé,  toute  la  nuit,  si 
je  ne  ferais  pas  mieux  de  laisser  finir  mon  existance.  Malheureuse- 
ment j'ai  à  finir  un  ouvrage  intitulé  les  Mille  et  une  Métamor- 
foses  :  mais  je  ne  vois  plus  la  possibilité  de  terminer  ce  manuscrit, 
faute  de  repos.  On  exige  de  moi  l'impossible,  ou  que  j'expose  mon 
repos,  en  publiant  trop  tôt  le  Cœur  humain  dévoilé  !  Sans  le 
repos,  la  vie  n'est  qu'un  supplice.  Je  ne  sais  à  qui  avoir  recours 
ici  !  Il  faudrait  démasquer  une  ennemie  et  je  ferais  un  tort  irrépa- 
rable à  ses  pauvres  enfans,  qui  ne  sont  pas  coupables  !  Les  amis 
éloignés  ne  peuvent  me  porter  auqu'un  secours.  Ainsi  me  voilà 
seul,  au-dèsespoir.  J'en  étais  justement,  ce  matin,  à  cette  horrible 
sentiment,  ce  matin  dans  mon  ouvrage.  Je  l'ai  peint  d'après  ce  que 
je  sentais,  et  mes  larmes  ont  coulé.  J'ai  mis  un  2d  titre,  après  celui 


112  LETTRES  INÉDITES  DE   RESTIF-LABRETONE 

des  M  et  I  métamorfoses,  c'est  ou  les  M  et  I  dévelopemens.  En 
effet  ce  sont  les  dévelopemens  de  l'Être  humain  au  fysiq  et  au 
moral.  Je  n'espère  plus  rien  imprimer  :  je  ne  le  pourrai  pas,  faute 
de  fonds.  Mon  ennemie  m'a  pillé  tout  ce  qu'elle  a  pu  ;  et  ses  en- 
fants presqu'au  berceau  ont  suspendu  toutes  mes  plaintes.  Je  ne 
crois  pas  avoir  une  année  à  vivre,  de  toutes  manières.  Je  laisserai 
trois  ouvrages  :  L'Enclos  ou  les  Oiseaux  ;  les  Lettres  du  Tom- 
beau ou  Lettres  posthumes,  et  les  M  et  I  Dévelopemens.  Je  ne 
parle  pas  d'une  autre  Bagatelle,  que  je  supprimerais  en  tout  état. 
Le  courage  et  l'espérance  qui  ne  m'avaient  jamais  abandonné, 
m'abandonnent  enfin,  parceque  je  n'ai  plus  la  force  de  luter.  Yous 
êtes  heureux,  chërs  concitoyens  !  je  vous  bénis  !  Soyez-le  longtemps 
et  sans  interruption.  J'ai  reçu  avec  regret  vos  2  écus-d'or.  Je  ne 
m'en  console  que  parce  qu'ils  m'ont  été  nécessaires.  Je  les  ai  déro- 
bés à  ma  Harpie  ;  ils  sont  tout  à  mon  usage. 

Il  me  reste  à  vous  prier,  chërs  concitoyens,  d'adresser,  si  vous 
me  faites  réponse,  Au  caffè  Rôbert-Manouri,  coin  de  la  place  de 
l'Ecole,  au  bout  de  la  rue  de  V Arbre-Sec. 

Quant  à  ce  que  vous  me  demandez  du  prix? Gomment  le  dèsigne- 
rais-je,  moi  qui  ai  envoyé  sans  demande  de  votre  part?  Je  m'y 
suis  vu  obligé,  par  la  honte  que  j'ai  eue  de  recevoir  le  prix  d'un 
ouvrage,  que  je  ne  devais  pas  vous  vendre. 

Salut,  attachement,  fraternité. 

RESTIF-L  ABRETOXE . 

Je  vous  prie  de  me  rapeler  au  souvenir  de  M.  Rétif,  qui  n'a 
peut  être  pas  reçu  ma  lettre  d'il  y  a  7  mois. 

Je  portais  ma  lettre  à  la  poste  quand  j'ai  reçu  la  vôtre,  elle  m'a 
fait  frissonner.  0  mon  amie  !  vous  jeune  aurait-ce  été  à  moi  vieil- 
lard à  vous  pleurer?  Non,  c'est  vous  qui  me  pleurerez,  ma  carrière 
s'achève  !  Conservez-vous  !  Conservez  la  à  son  époux  !  des  époux 
heureux  sont  sacrés.  N'avez  vous  donc  pas  la  Filosofie  de  M.  Nie. 
IIIe  partie  ? 

XII 

Très  chers  concitoyens  ! 

Je  puis  dire  une  vérité,  que  les  lettres  de  la  citoyenne  Fontaine 
sont  les  plus  agréables  que  j'aye  jamais  reçues.  Non  seulement  il 


LETTRES   INÉDITES  DE   RESTIF-LABRETONE  113 

y  a  de  l'esprit,  mais  il  y  a  une  âme  infiniment  aimable.  Je  les  relis 
plusieurs  l'ois,  à  difïërens  temps,  lorsque  je  suis  découragé.  Qui  leur 
donne  ce  charme  ?  G'estl'amitiè  ;  ce  sentiment  que  je  ne  croyais  plus 
connaître,  qui  s'était  éteint  et  qu'elle  a  rallumé.  Son  époux  a  de 
l'esprit,  peut  être  plus  qu'elle  ;  mais  jamais  un  homme  (me  disait 
un  jour  Mme  Riccoboni,  l'auteur  des  Lettres  de   Catesby)  ne  peut 

dire  les  choses  du  cœur  comme  une  femme Pardon,  mes  chërs 

Amis,  si  j'ose  vous  juger  ainsi   à  vous  mêmes! Il  y  a  toujours 

(et  je  vous  l'ai  déjà  écrit,  mais  je  le  répète  avec  plaisir),  dans  les 
lettres  de  la  citoyenne  Fontaine,  un  alinéa  qui  en  est  comme  l'âme, 
et  qui  est  délicieux;  parcequ'il  touche  la  corde  du  cœur.  Elle  ne  le 

met  pas  là  par  art,  et  c'est  ce  qui  le  rend  plus   délicieux  encore 

Cela  me  fait  imaginer  comme  son  mari  doit  être  heureux,  quand 
elle  lui  expose  les  chastes  sentiments  de  son  âme  honnête  et  sen- 
sible. Vous  savez,  à  présent,  que  j'ai  connu  de  ces  femmes  qui  font 
adorer  leur  sexe  :  mais  vous  savez  aussi,  chers  concitoyens,  que  ma 
femme  ne  fut  jamais  de  celles-là.  Aussi  n'ai-je  jamais  goûté  les 
douceurs  du  mariage  qu'avec  celles  qui  n'étaient  pas  des  épouses. 
Un  instinct  secret  m'avertissait  lorsque  je  perdais  le  bonheur  : 
Et  ce  qu'il  y  a  d'étonnant,  c'est  que  la  céleste  Parangon  le  sentait 
comme  moi  !  Tous  savez  qu'elle  me  le  dit  à  Madelon,  à  Colombe  ? 
Mais  j'attendais  sa  sœur,  que  je  ne  devais  jamais  avoir  !  Le  sort  me 
jouait  comme  le  jeune  tigre  se  joue  avec  sa  proie,  avant  de  la 
déchirer.  lime  présentait,  en  se  moquant  de  moi,  Manon-Prudlwt, 
Madelon  Baras,  Colombe,  Marhmne-Faugis,  sûr  que  je  ne  les 
prendrais  pas.  Il  me  trompe  en  m'offrant  Zéfire  !  Zëfïre,  ma  fille  et 
mon  amante  !  les  prémices  incroyables  de  mon  existance  !  et  il  me 

l'ôte  ! Il  m'offre  Suadèle Ici  j'aurais  dû  voir  que  le  malheur 

était  fait  pour  moi  !  que  le  sort  le  plus  cruel  devait  compenser 
d'ineffables  plaisirs  !  Il  n'est  pas  vraisemblable,  ce  récit  de  la  perte 

de  Suadèle,  et  on  ne  le  croira  pas  !  Il  me  marie avec  qui  ?  avec 

la  nièce  d'une  perfide  Irlandaise qui  force  la  beauté,  peut  être 

la  vertu,  à  empoisonner  ma  vie  !...  Il  m'ôte  Omfale  que  tout  sem- 
blait m'engager  à  poursuivre  avec  une  imperturbable  assiduité... 
Il  me  précipite  par  derrière  de  faibles  obstacles,  aussi  faciles  à 
rompre  que  des  toiles  (VAracJméf...  Il  m'ôte  Sofrom'e,  mon  der- 
nier asile,  la  sœur  de  la  meilleure  des  femmes,  qui  avait  la  vertu 
d'une  divinité  bienfèsante,  sans  avoir  ni  la  vertu,  ni  l'honneur  de 
son  sexe!...  lime  précipite,  contre  toute  vraisemblance,  dans  les 
T.  il.  —  octobre  1883.  8 


114  LETTRES   INÉDITES  DE    RESTIF-LABRETONE 

griffes  de  mon  plus  mortel  ennemi  !  et  par  lui  dans  les  filets  de 
Celeno-Agnës-L.,  la  pire  des  femmes  !  Moi,  confiant,  moi,  fait  pour 
être  heureux,  avec  une  épouse  digne  de  ma  confiance  !...  30  ans 
de  douleurs  et  d'infâmes  trahisons  ont  suivi.  Le  sort  me  présenta 
encore  un  bonheur  idéal,  pour  m'en  rendre  la  privation  plus  sen- 
sible... Nêcard,  vertueuse,  honnête,  sans  honneur,  ni  vertu  !  Rose 
Bourjois,  Elise,  Louise  et  Sévère,  l'une  amante  ;  l'autre  amie... 
amie,  à  me  tenir  dans  l'ivresse  de  ce  délicieux  sentiment,  toujours 
tranquile,  durant  des  années  !...  C'est  la  dernière  fois  que  je  fus 
aîmè  !  Le  sort  ne  me  jugea  plus  digne  d'être  joué.  Je  m'avilis  avec 
Virginie;  je  me  dégradai  avec  Sara  ;  Félicite  ne  parut  m' élever, 
que  pour  me  laisser  retomber  dans  l'abime...  Mais  j'avais  encore 
mon  Amie  :  Depuis  deux  ans  je  revoyais  Sévère.  Elle  me  soulevait.. . 
En  1789,  elle  me  rendit  tout  îe  bonheur  de  ma  jeunesse,  en  me 
montrant  ma  fille  et  celle  de  Louise.  0  Dieu  !  que  ces  5  années 
furent  heureuses,  quoiqu' abreuvées  de  toutes  les  horreurs,  de  ma 
ruine  propre  et  des  malheurs  publics  !...  Je  les  ai  perdues  !  pour- 
quoi ne  suis-je  pas  mort?...  0  néant  !  o  dissolution!  tombez  sur 
moi,  et  que  je  disparaisse  !  ou  du  moins,  ô  nature  !  rens  à  mon 
cœur  flétri  son  aliment,  l'amitié  !  Je  vous  écris  avec  confiance, 
abandon,  mes  chërs  Amis  !...  Mais  je  jète  les  ïeux  sur  votre  liste  : 
vous  devez  avoir  la  XVe  partie  des  Nuits,  sous  le  titre  de  la  Semaine 
nocturne  ;  car  je  l'avais  mise  dans  la  boîte.  Si  vous  ne  l'avez  pas 
je  vous  l'enverrai.   J'y  joindrai  le  pied  de  Fancliette,  imprimé  en 

3e  édition  cette  année  1798,  quoique  datée  de  1786  par  erreur 

J'ai  achevé  mon  grand  ouvrage  des  M-et  I  mètamorfoses,  ou 
Dévelopemens.  Mais  comment  imprimer,  si  je  le  laisse  après  moi, 
mes  infidèles  contemporains  le  gâteront,  ce  sera  dommage!  car  moi 
seul  pourrais  l'imprimer.  Je  laisserais  tout  le  profit  à  1,500 
exemplaires  en  IV  vol.  à  qui  fournirait  les  avances  des  6  mille 
francs,  durant  6  mois,  un  an,  que  durerait  l'impression.  Je  vous 
aurai  les  16  premiers  vol.  des  Contemporaines,  dès  que  je  le 
pourrai. 

J'ai  reçu  la  lettre  de  M.  Restif.  Je  tâcherai  de  lui  écrire  dès  que 
j'aurai  reçu  votre  réponse  à  celle-ci.  Tous  m'avez  obligé  de  lui 
parler  :  quoique  vous  fassiez,  vous  m'obligerez  toujours.  Ma  situa- 
tion est  la  même.  L'impression  seule  pourrait  me  distraire,  ou 
m'occuper  utilement. 

Les  M-et  I  dëveloppemens  sont  le  meilleur  et  le  plus  étonnant 


LETTRES  INÉDITES  DE   RESTIF-LABRETONE  115 

de  mes  ouvrages.  Ils  achèvent  de  donner  tout  ce  qui  manque  à  la 
Ftlosofie  du  Nicolas.  Il  paraît  que  la  santé  de  la  respectable 
épouse  est  rétablie.  Je  m'en  félicite  avec  transport...  vous  avez  fait 
trop  d'honneur  à  mon  mauvais  portrait  !  Mais  vous  avez  lu  dans 
mon  cœur,  pour  l'usage. 
Salut,  estime,  amitié  éternelle,  fraternité. 

Restif-Labretone. 

Au  citoyen  Fontaine,  négociant,  place  de  la  Liberté, 
à  Grenoble. 


XIII 


Très-chère  concitoyenne  ! 

Jamais  vos  lettres  ne  viennent  que  le  plus  à  propos  du  monde  ! 
Votre  dernière,  si  agréable,  si  flateuse,  que  mon  âme  a  si  bien 
sentie,  est  arrivée  dans  un  moment  douloureux,  ou  je  venais  de 
perdre  la  derre  de  mes  filles  nlles,  et  presque  la  plus  chérie.  Elle  a 
été  un  baume  salutaire  à  ma  douleur.  Vous  devez  être  bien  aimable, 
pour  écrire  ainsi  !  Car  votre  âme  passe  dans  votre  plume,  et  coule 
avec  elle.  Je  ne  saurais  dire  combien  je  vous  dois  !  Vos  lettres, 
depuis  plus  de  18  mois,  me  consolent  dans  mes  peines,  et  doublent 
les  satisfactions  que  je  puis  avoir.  Je  ne  saurai  vous  exprimer 
combien  ce  que  vous  me  dites,  dans  la  dernière,  de  la  façon  dont 
vous  me  conciliez  l'estime  de  votre  chère  sœur,  m'a  causé  d'émotion 
et  de  plaisir  !  Vous  êtes  une  véritable  amie  !  Je  connais  maintenant 
deux  êtres  dans  le  monde  qui  sont  ainsi  pour  moi,  vous,  et  mon  ami 
d'ici  !  Hâ  !  je  ne  suis  plus  malheureux  !  Combien  d'Êtres  n'ont  pas 
un  ami  !  et  moi,  j'en  ai  deux  !  Il  est  vrai  que  ce  n'est  que  depuis 
quelque-temps.  Il  s'est  écoulé  des  jours,  où  j'étais  abandonné  de 
toute  la  nature  ;  et  à-présent  qu'ils  ont  passés,  ces  jours,  ils  me 
causent  beaucoup  plus  d'horreur  et  d'effroi  que  lorsqu'ils  existaient  ! 
Je  les  sentais  moins  alors,  soit  par  l'effet  de  mon  travail,  soit  que 
je  me  fisse  une  illusion  nécessaire  ;  soit  que  je  fusse  abruti  par  le 
malheur  même. 

Me  voilà  donc  plus  heureux  que  je  n'eusse  osé  l'espérer.  J'avoue, 
que  si  j'avais  été  dans  ma  situation  actuelle,  le  public  n'aurait  pas 
eu  beaucoup  de  choses  que  j'ai  placées  dans  le  Cœur  humain 
dévoile  :  un  homme  qui  souffre  est  bien  moins  délicat  qu'un  autre 


116  LETTRES  INÉDITES  DE   RESTIF-LABRETONE 

sur  l'expression  :  il  dit  tout  ;  parcequ'il  s'embarrasse  peu  de  l'estime 
ou  du  mépris.  Mais  cette  délicatesse  revient,  lorsqu'il  a  cessé  de 
souffrir.  Pour  vous,  chère  concitoyenne,  vous  voyez  tout  avec  l'œil 
de  l'amitié,  et  cet  œil  est  toujours  indulgent.  Mais  combien  il  est 
doux  et  consolant  d'être  ainsi  jugé  !  Quel  repos  cette  assurance 
donne  au  cœur  convalescent,  à  l'imagination  n'aguère  ulcérée  ! 
Estimable  amie  !  il  faut  l'amitié  de  votre  sexe  aux  âmes  droites, 
sensibles,  et  qui  n'ont  reçu  de  la  nature  que  des  passions  mainte- 
nues par  la  raison.  Car,  bien  que  celles  de  votre  ami  ayent  été  sou- 
vent extrêmes,  néanmoins  jamais  elles  n'ont  eu  ces  dérèglemens  de 
goûts,  ces  emportemens  factices,  qui  étonnent  et  révoltent.  Les 
siennes  étaient  toujours  dans  la  route  de  cette  même  nature,  qui 
les  lui  avait  données. 

Vous  contribuez  donc  essenciellement  à  mon  bonheur.  Il  n'est 
pas  parfait.  Indépendamment  de  l'âge  et  de  ces  infirmités,  il  s'y 
joint  des  peines  cruelles,  comme  celle  que  je  vous  ai  fait  entrevoir, 
en  commençant  :  comme  celle  de  96  :  comme  tant  d'autres,  men- 
tionnées dans  l'ouvrage  ! 

Je  n'ai  pas  encore  dit  un  mot  de  ce  qui  me  flatte  davantage  dans 
votre  lettre  :  Hâ  !  que  n'est-ce  à-présent,  que  vous  êtes  à  Paris  ! 
Peut  être  ne  serai-je  plus,  au  temps  que  vous  fixez  !  Peut  être 
serai-je  malheureux,  ou  malade  !  Que  n'est-ce  aujourd'hui  !...  Ce 
n'est  pas  que  je  ne  prévoye,  qu'en  vous  voyant,  il  faudra  vous 
regretter  !  Votre  séjour  ne  sera  pas  éternel  à  paris...  Hô  !  que  votre 
établissement  n'y  est-il  fixé  !... 

Je  remercie  votre  cher  mari  des  informations  qu'il  aprises,  j'en 
ai  eu  d'autres  ici,  j'en  attends  encore.  Quand  un  ennemi  veut 
miner,  la  seule  ressource  est  de  contre-miner...  Mais  il  serait  bien 
mieux  de  ne  pas  avoir  d'ennemi...  Recevez  les  assurances  de  mon 
dévoûment  et  de  ma  tendre  estime.  J'en  dis  autant  à  votre  chère 
Hermance.  —  Salut  et  fraternité  —  que  ce  dernier  mot  est  doux 
avec  vous  et  elle  ! 

A  la  citoyenne  Fontaine,  négocite.  Grande  rue,  à  Grenoble. 

XIV 

Très  chère  citoyenne  ! 

Je  vous  laisse  à  penser  avec  quel  empressement  je  saisirais  une 
occasion,  qui  pourrait    me   procurer  le  rapprochement  de   votre 


LETTRES   INÉDITES  DE   RESTIF  LABRETONE  117 

époux  et  le  vôtre  !  Certainement  c'est  une  des  principales  choses 
qui  manquent  à  mon  bonheur.  Vous  me  donnerez  dans  votre  pro- 
chaine lettre  plus  de  détails.  Car  non  seulement  je  m'emploierai 
auprès  du  généreux  citoyen,  secrétaire  partàculier  du  ministère,  qui 
m'a  placé  moi-même,  mais  je  parlerai  à  un  chef  de  bureau  du 
ministère  de  l'Intérieur.  11  est  ici  des  places  de  tous  les  genres, 
que  l'honnête  homme  et  le  bon  citoyen  peut  seul  exercer.  Mais  les 
occasions  ne  se  présentent  pas  tous  les  jours.  Je  les  guetterai  donc, 
autant  qu'il  sera  en  moi.  Il  se  trouve  quelquefois  des  occasions, 
où  l'on  a  besoin  de  tel  homme.  Je  mettrai  toute  ma  satisfaction  à 
réussir  :  car  l'amitié  des  âmes  est  la  plus  solide  et  la  nôtre  est  de 
cette  nature.  Si  nous  étions  à  portée  de  nous  voir,  je  vous  chéri- 
rais comme  ma  fille.  Ce  sentiment  est  le  plus  doux  qui  existe,  je  le 
sais  par-expérience,  et  mon  âge  n'en  comporte  plus  d'autre.  Yous 
ne  m'avez  pas  écrit  une  seule  lettre,  qui  n'ait  parlé  à  mon  cœur  : 
vous  ne  me  direz  pas  un  mot  qui  ne  m'intéresse.  Autrefois  j'au- 
rais eu  à  me  défier  de  vous  ;  le  malheur  de  la  vieillesse  me  garan- 
tira de  celui-là.  Tout  est  compensé,  plus  ou  moins,  heureusement, 
ce  qui  m'ôte  un  sentiment  m'en  redonne  un  autre  !  Je  vous  prie 
d'avoir  patience.  Les  détails  que  je  demande,  ne  sont  pas  pour 
moi.  Il  faut  qu'ils  soient  présentés  dans  une  lettre  ostensible, 
froidement  raisonnée.  Car  les  hommes  veulent  que  celui  qui  parle 
pour  quelqu'un  paraisse  indiffèrent.Vous  avez  trop  d'esprit  pour  ne 
pas  me  comprendre.  J'ai  bien  à  cœur  l'affaire  du  citoyen  Andouin, 
recommandé  par  votre  époux.  Yous  sentez  combien  est  importante 
l'apostille  des  députés  du  Département,  que  demande  le  secrétaire 
particulier.  C'est  que  le  ministre  ne  peut  réellement  rien  que  cer- 
tifié par  eux.  Il  l'appuie  de  leur  témoignage  auprès  du  Directoire 
exécutif.  Yous  sentez  que  cette  affaire  ainsi  recomandèe,  revenant 
au  secrétaire  particulier,  qui  est  prévenu,  serait  expédiée  promp- 
tement.  Ces  témoignages  seraient  encore  très  utiles  auprès  du 
commissaire  central  de  votre  département,  qui,  par  hasard,  pour- 
rait faire  des  objections.  Car  en  écrivant  à  ce  fonctionnaire  public, 
le  ministre  lui  laisse  toujours  une  certaine  latitude.  Ce  que  je 
demande  pour  l'affaire  du  citoyen  Antonin  ne  demande  pas  de 
délai. 

Tout  ce  qui  vous  touche,  m'intéresse  :  vous  ne  m'avez  pas  dit  un 
mot  de  votre  sœur  ?  Et  vos  enfans  ?  Quant  à  votre  mari,  il  m'écrit 
lui  même,   et  je  lui  répons  par  cette  même  lettre,  que  je  sépare 


118  LETTRES  INÉDITES  DE  RESTIF-LABRETONE 

néanmoins  de  la  vôtre,  en  rendant  la  scissure  possible.  En  général, 
je  suis  tout  de  feu  pour  les  patriotes.  Ce  qui  m'afflige,  dans  le 
parent  que  j'ai  dans  votre  pays,  c'est  une  chose  que  je  n'exprime 
pas  ;  mais  que  vous  êtes  à-même  de  comprendre,  votre  époux  et 
vous,  chère  citoyenne.  Je  bénirais  la  Révolution,  qui  m'a  ruiné, 
ne  fût-ce  que  par  la  raison  qu'elle  m'a  procuré  la  satisfaction  de 
vous  donner  ce  titre.  Mais  je  lui  ai  bien  d'autres  obligations  !  La 
superstition  presqu'anéantie  ;  les  infâmes  prêtres  appréciés...  Je 
les  déteste,  depuis  que  je  suis  sorti  de  leurs  mains  ;  et  quoique 
mon  frère  aîné,  âgé  de  85  ans,  et  encore  curé  de  Gourgis,  près 
Chablis,  soit  aussi  vertueux  qu'on  peut  l'être  dans  cet  état  vil,  je 
prononcerais  l'expulsion  du  dernier  d'entre  eux...  Mais  je  ne  dois 
pas  finir  une  lettre  à  vous,  par  une  expression  de  haine.  Je  vous 
répète  donc  que  vous  m'êtes  chère,  vous,  et  tout  ce  qui  vous 
touche. 

Salut,  amitié,  fraternité. 

Restif-Labretone. 

5  frimaire  an  VII. 

Cher  concitoyen  ! 

Aussitôt  votre  lettre  reçue,  je  l'ai  communiquée  au  secrétaire 
particulier  du  ministère.  J'ai  appuyé  la  demande  du  citoyen 
Antonin  de  tout  mon  pouvoir.  Il  m'a  observé,  que  la  marche  ordi- 
naire, dans  ces  cas-là,  était  de  faire  appuyer  la  demande  par 
l'apostille  de  la  députation  du  Département,  et  en  effet  c'est  ce  qui 
se  fait  toujours.  Il  faut  donc  voir  s'il  est  possible  d'avoir  l'assenti- 
ment des  députés  de  Y  Isère,  je  n'en  doute  pas.  Et  moi-même,  malgré 
mon  peu  de  temps,  si  j'en  connaissais  personnellement  quelques- 
uns,  je  m'emploierais  auprès  d'eux.  Voyez  avec  votre  voisine,  dont 
le  sort  est  réellement  touchant,  ce  qu'il  est  possible  de  faire.  Je 
suis  sûr  du  patriotisme  d'un  homme  pour  lequel  s'intéresse  le  bon 
citoyen  Fontaines.  Mais,  malgré  la  note  que  j'ai  jointe  à  la  péti- 
tion, et  à  votre  lettre,  le  ministre  n'est  pas  sûr  comme  moi.  Le 
moyen  de  le  persuader,  c'est  de  faire  apostiller  par  la  députation. 
Votre  voisine  a-t-elle  quelques  rapports  avec  la  famille  de  quel- 
qu'un d'eux  ?  Il  faudrait  aussi  avoir  leurs  noms  et  leur  adresse  ici 
à  Paris.  Car  si  je  ne  pouvais  y  aler,  je  leur  écrirais,  et  je  plaide- 


LETTRES  INÉDITES  DE   RESTIF-LABRETONE  119 

rais  de  mon  mieux  la  cause  d'un  infortuné,  pour  lequel  vous  vous 
intéressez.  Je  vais  à  présent  répondre  à  la  citoyenne  Fontaines. 

Salut,  amitié,  fraternité. 

Restif-Labretone. 

4  frimaire  an  VII. 

Au  citoyen  Fontaine,  négociant,  grande  rue,  à  Grenoble. 

XV 

Chers  concitoyens  ! 

Je  n'avais  auqu'unement  compté  sur  M.  Restif,  et  si  je  ne  me 
suis  pas  opposé  à  vos  démarches  auprès  de  lui,  démarches  dont  je 
sentais  l'inutilité,  c'est  que  cette  tentative  m'a  paru  moins  doulou- 
reuse pour  vous,  que  pour  moi  :  vous  parliez  pour  un  autre.  Au 
reste  l'amitié  sincère  dont  vous  m'honorez  tous-deux,  vous  fera 
partager  l'adoucissement  que  je  viens  d'avoir  à  ma  situation.  Un 
ami  récent,  mais  vif,  et  qui  a  pour  moi  les  sentimens  obligeans  que 
vous  m'avez  montrés,  vient  de  me  procurer  une  place  auprès  de 
lui,  de  4  mille  francs,  dont  j'ai  reçu  le  1er  mois,  333  francs.  Voilà 
un  petit  commencement  de  bonheur. 

La  lettre  de  la  citoyenne  Fontaine  m'a  fait  repasser  avec  elle 
sur  tous  les  événements  de  ma  vie  ;  et  avec  d'autant  plus  de  plaisir, 
qu'elle  m'y  donnait  la  main.  —  J'observe,  à  cette  occasion,  que 
tous  mes  véritables  Amis  ont  approuvé  cet  ouvrage  scabreux  :  mais 
que  mes  ennemis,  ou  les  indifférens,  l'ont  traité  avec  rigueur,  — 
ce  qui  ne  m'a  pas  étonné  :  Il  faut  être  mes  véritables  Amis,  pour 
me  passer,  de  mon  vivant,  tous  les  détails  que  j'y  ai  insérés.  Mon 
ami  d'ici  m'a  fait  observer,  que  certaines  gens  nommés  les  Ché- 
nier,  les  Selis,  les  etcà  pourront  me  faire  beaucoup  de  mal  !  J'en 
suis  convenu  avec  lui,  surtout  un  Guinguenè,  un  Millin.  Mais 
l'indiscrétion  est  faite,  il  n'y  a  plus  de  remède.  Un  plaisir  bien  vif 
que  m'a  fait  la  lecture  de  la  citoyenne  Fontaines,  c'est  la  juste 
appréciation  qu'elle  a  faite  des  persones  de  son  sexe  qui  m'ont  été 
les  plus  chères.  Elle  a  pensé  précisément  comme  je  l'ai  toujours 
fait,  sur  le  compte  de  Mlle  Fancliette,  qui  ne  m'a  jamais  causé  de 
regrets  attendrissans  -,  tandis  que  sa  sœur  en  a  laissé  de  si  vifs,  qui 
même  aujourd'hui  sont  encore  déchirans. 

Vous  avez  sagement  jugé,  chërs  concitoyens,   des  motifs   qui 


120  LETTRES  INÉDITES  DE   RESTIF-LABRETONE 

m'ont  fait  toute  ma  vie  chercher  à  suggérer  aux  femmes  des 
moyens  de  bonheur  :  c'est  que  je  les  ai  toujours  plus  tendrement 
que  passionément  aimées;  c'est  que  je  leur  dois  de  la  reconnais- 
sance. Mais  la  sincère  Amie  que  j'ai  à  Grenoble,  ne  me  rendrait 
pas  toute  justice,  si  elle  pensait  que  je  cède  avec  elle  au  penchant 
que  j'ai  à  flater  les  femmes  ;  je  ne  les  ai  jamais  flatées  :  je  leur  dis 
toujours  ce  que  je  pense,  lors  même  que  je  parais  les  flater.  Si 
nous  nous  étions  vu  face  à  face,  mes  bons  et  chers  Amis,  vous 
sauriez  que  quelquefois  j'ai  dit  aux  deux  sexes  de  dures  vérités, 
par  amitié.  Oui,  je  vous  aime  vous  deux,  vous  trois,  en  y  joignant 
cette  sœur  bienveillante,  dont  vous  me  parlez,  je  vous  estime,  je 
vous  honore  :  mais  si  j'étais  auprès  de  vous,  je  ne  vous  flaterais 
pas  ;  je  vous  dirais  la  vérité  avec  une  franchise,  qui  a  toujours  été 
dans  mon  caractère,  franchise  dont  le  M.  Nicolas  ne  donne  que 
trop  de  preuves  contre  moi. 

N'ayez  point  de  regret,  chërs  concitoyens,  de  votre  peu  de  succès-, 
en  ce  moment,  je  me  félicite  de  n'avoir  rien  à  recevoir  de  ceux 
dont  les  sentimens  sont  opposés  aux  nôtres.  Me  voilà  instruit  :  je 
n'en  serai  pas  moins  poli  ;  mais  je  me  dirai  quelquefois  :  La  branche 
de  pierre  Restif  a  mieux  conservé,  dans  la  pauvreté,  les  sentimens 
natifs  de  notre  famille,  que  la  branche  de  Jean,  quoiqu'il  fût  lui 
même  si  digne,  si  vertueux.  Revoyez,  mes  chërs  concitoyens,  ce 
que  mon  cœur  et  ma  mémoire  en  ont  dit,  dans  la  Vie  de  mon 
Père,  et  le  Cœur-humain,  lre  ou  IIde  partie. 

Je  vous  prie  de  bien  observer  si  la  Semaine  Nocturne  ne  vous, 
manque  pas  :  j'en  ai  encore,  ou  du  moins,  je  pourrais  m'en  pro- 
curer chez  Mèrigot,  quai  des  Livres,  en  échange  de  la  XVIe  partie, 
dont  j'ai  beaucoup  !  Je  travaillerai  aussi  à  me  procurer  les  XVIII 
premiers  vol.  des  Contemporaines,  par  échange,  chez  Bucliesne, 
mon  ancien  libraire. 

Ma  situation,  comme  vous  le  voyez,  est  devenue  supportable.  Il 
ne  me  faut  plus  que  m'y  maintenir.  Je  la  dois  aussi  à  l'amitié  :  ce 
qui  ne  fait  que  la  rendre  plus  douce. 

Salut,  amitié  sincère,  fraternité. 

Restif  Labretone. 

Au  citoyen  Fontaines,  négociant,  place  de  la  Liberté,  à  Grenoble. 

Pour  copie  conforme, 

Gustave  Bord. 


Los  Doiniims  voTbiscixiïi  ropixlblicains. 

Nous  donnons  cela  comme  exemple  du  travail  que  produit  la 
Révolution  dans  les  cerveaux  où  elle  régne  en  maîtresse.  Cette 
lettre,  d'une  fanfaronnade  maçonnique  et  nigaude,  était  adressée  aux 
auteurs  des  Annales  patriotiques;  nous  n'avons  pas  été  à  même 
de  voir  si  elle  avait  été  insérée  : 

Marie nbourg,  le  10  de  la  3e  décade  de  brumaire,  l'an  II 
de  la  République  française  (20  novembre  1793). 

Citoyens  républicains, 
Je  vous  prie  de  faire  connaître,  par  vos  feuilles  antifanatiques  et  véri- 
diques,  les  Dominus  vobiscum  républicains  (d'un  sans-culotte  qui  a  fait 
ses  adieux  à  Jésus-Christ),  pour  la  dernière  messe  des  prêtres  patriotes. 

1 
Le  Curé.  —  Que  Dieu  soit  avec  Vous, 
Les  Assistans.  —  Et  la  vérité  avec  Toi. 

2 
Le  C.    —  Que  la  liberté  soit  avec  Vous, 
Les  A.  —  Et  la  paix  avec  Toi. 

3 
Le  C.    —  Que  l'égalité  soit  avec  Vous, 
Les  A.  —  Et  la  justice  avec  Toi. 

4 
Le  C.    —  Que  la  fraternité  soit  avec  Vous, 
Les  A.  —  Et  l'humanité  avec  Toi. 

5 
Le  C.    —  Que  l'unité  et  l'indivisibilité  soient  avec  Vous, 
Les  A.  —  Et  la  raison  et  la  philosophie  avec  Toi. 

6 
Le  C.    —  Que  le  bonheur  soit  continuellement  avec  Vous, 
Les  A.  —  Et  la  religion  naturelle  toujours  avec  Toi. 
Je  suis,  fraternellement,  votre  concitoyen  et  abonné. 

Arnaud,  sans-culotte,  préposé  des  vivres. 

Pour  copie  conforme, 

Vie  B.  d'Agours. 


Lettre  cle  Belrnonte-I^ignatelli1 
à.  Lady  Forster  2 

Palerme,  ce  3  mai  1799. 
Milacly, 

Je  viens  d'éprouver  que  le  souvenir  des  anciens  amis  est  une  des  plus 
grandes  consolations  dans  l'infortune,  et  c'est  à  votre  aimable  lettre, 
Milady,  que  j'en  ai  l'obligation.  Jugez  par  là  de  toute  l'étendtte  de  ma 
reconoissance.  La  Reine  partage  ce  sentiment  pour  l'intérêt,  que  votre 
cœur  a  pris  a  nos  malheurs.  Elle  me  mande  de  vous  assurer  combien  elle 
y  est  sensible,  et  combien  elle  vous  en  remercie.  Oh  !  si  vous  aviez  été 
témoin  de  toute  la  grandeur  d'âme,  et  de  toutes  les  hautes  qualitéz,  que 
cette  incomparable  Princesse  a  déployées  au  milieu  d'une  suite  inconce- 
vable, et  presque  magique  de  tant  de  revers  !  Vous  l'en  aimeriez,  et  l'en 
admireriez  encore  davantage.  Je  scais  que,  quoique  de  loin,  l'Angleterre 
est  le  pays  où  l'on  lui  a  rendu  le  plus  de  justice?  c'est  aussi  le  pays  des 
grands  caractères.  Je  devois  y  aller,  Milady,  dans  ce  beau  pays,  j'y 
aurois  eu  le  bonheur  de  vous  revoir,  et  de  vivre  auprès  de  vous  ;  mais  la 
destinée  en  ordonnât  autrement,  et  il  n'y  a  que  la  satisfaction  de  partager 
avec  mes  adorables  maîtres  le  sort  des  âmes  honnêtes,  qui  peut  m'en  con- 
soler. Grâces  au  ciel  notre  horizon  s'éclaircit  depuis  quelque  tems  ••  les 
victoires  des  Autrichiens,  en  Italie,  les  secours  en  tout  genre  que  nous 
accorde  votre  généreuse  nation,  et  l'arrivée  des  Russes  que  nous  atten- 
dons incessament,  remettront,  je  l'espère,  bientôt  le  Roi  sur  le  thrône 

de  Naples de   ce  Naples  souillé  depuis   cinq  mois  par  une  horde  de 

brigands  spoliateurs  et  de  rebelles  méprisables  et  scélérats.  Et  comme 
chacun  forme  ses  rêves  sur  l'avenir,  celui  d'un  voyage  en  Angleterre  est 
toujours  le  premier  à  se  présenter  à  mon  imagination.  L'on  croit,  Milady, 
ce  que  l'on  désire. 

En  attendant  je  vous  dois  mille  remerciements  pour  la  conoissance  que 
vous  avez  bien  voulu  me  procurer  de  l'aimable  Mme  Loak  :.elle  est  digne 
d'être  votre  amie  ;  c'est  faire  son  éloge  complet  en  deux  mots.  Je  ne  man- 
querai pas  de  faire  tout  mon  possible  pour  l'obliger,  et  je  serois  fort  heu- 
reux de  la  voir  beaucoup  plus  souvent  de  ce  que  je  puis  le  faire,  mais  les 
occupations  que  l'on  m'a  endossées  me  laissent  à  peine  des  instants  libres. 
Le  Roi  daigna  me  rappeller  d'Allemagne  pour  me  faire  ministre  d'Etat  ; 
c'est  un  poste  que  j'ai  toujours  respecté,  mais  jamais  désiré  :  les  circons- 
tances actuelles  exigent  de  moi  le  dévouement  total  de  mon  tems,  et  de 
mes  facultés  au  service,  quoique  ma  tâche  soit  infiniment  au-dessus  de 
mes  moyens  .-  je  vous  avoue,  cependant,  Milady,  que  quand  le  calme  sera 


i  Frère  de  François  Pignatelli,  prince   Ûe  Strongoli,    chef  de  la  police  (vicario),  sous  la 
reine  Caroline  de  Naples. 

2  Lady  Elisabeth  Forster,  duchesse  de  Devonshire. 


LES  PRISONNIERS  ENFERMÉS   A   LA  RASTILLE  123 

rétabli,  et  la  tourmente  passée,  je  ne  désire  autre  chose  que  de  reprendre 
mon  ancienne  vie  tranquille  et  littéraire,  que  vous  me  conoissez.  Après 
neuf  ans  d'affaires,  et  d'affaires  orageuses,  dans  les  circonstances  où  je 
me  suis  trouvé,  Ton  doit  se  guérir  de  l'ambition,  ou  l'on  est  incorrigible.  Je 
vous  ai  parlé  de  moi,  Milady,  parce  que  vous  me  l'avez  ordonné,  mais  en 
vérité  j'aurois  presque  dû  vous  désobéir,  car  vous  ne  me  dites  pas  un 
seul  mot  de  vous  même.  Si,  vous  me  ferez  encore  la  grâce  de  m'écrire,  ne 
l'oubliez  pas  ;  sans  cela  je  deviendrai  vendicatif.  La  dame  angloise  de  vos 
amies,  dont  vous  me  demandez  des  nouvelles,  et  qui  est  placée  auprès  de 
nos  Princesses,  est  sans  doute  Mile  Ashborne.  Elle  est  toujours  avec  elle 
ici  à  Palerme  ;  elle  se  porte  bien  ;  elle  avoit  à  Naples  un  ami  qui  vouloit 
l'épouser,  mais,  malheureusement,  notre  départ  est  survenu,  et  l'homme 
est  resté  à  Naples.  Voilà  tout  ce  que  j'en  ai  appris  de  la  Reine  elle-même, 
n'ayant  pas  l'avantage  de  connoître  particulièrement  cette  dame,  dont,  au 
reste,  Sa  Majesté  m'a  assuré  être  toujours  très-contente.  —  Quant  à  ma 
famille,  je  suis  bien  malheureux  ;  ils  sont  tous  à  Naples,  et  depuis  le  12  de 
janvier  je  n'en  ai  point  de  nouvelles  ;  il  n'y  a  que  mon  frère  le  comte 
François  qui  est  à  Vienne,   et  qui   se  porte  bien.  Jugez,   Milady,  de  ma 

douloureuse  position je  n'ai  pas  la  force  de  vous  en  dire  davantage. 

Adieu  ma  respectable  amie.  Le  papier  m' averti  que  je  vous  ai  écrit  une 
longue  épitre.  Conservez-moi  les  sentiments  précieux  que  vous  daignez 
avoir  pour  moi,  et  acceptez  l'hômage  de  ceux  que  vous  a  voués  pour  la 
vie. 

Belmonte. 
Pour  copie  conforme, 

G.  de  Kerdbro. 


Les  prisonniers  enfermés  à  la  Bastille 
sous  Louis  XVI 

(Suite) 

Ordonnances    de    non-lieu. 

2  JABINEAU,  Henri,  Ans-  Mois-  Jtmrs- 
Prêtre,  avocat  au  Parlement. 

(27  septembre-8  octobre)  1778. 
Pris  en  flagrant  délit,  transportant  des  livres  prohibés  ; 
ignorait  leur  prohibition.  »       »       1 1 

3  GASTILLON,  Marguerite,  dite  GOTHON, 
Domestique  de  Lemaître. 

(7-26)  décembre    1785. 
Arrêtée  comme  complice  de  Lemaître.  (Voy.  ix.  26.)  »      »    19 


124  LES  PRISONNIERS  ENFERMES  A   LA  BASTILLE 

4        GRANGE,  Jean-Augustin,  Al,s-  Mois-  Jouis- 

Imprimeur  à  Paris. 

(16-22)  mars  1786. 
Accusé  d'impression  de  libellés.  »      »      6 

Législation    moderne. 

Loi  du  29  juillet  1881. 

Chap.  II,  §  3.  —  14.  La  circulation  en  France  de  journaux  ou  écrits 
périodiques  publiés  à  l'étranger,  ne  pourra  être  interdite  que  par  une 
décision  spéciale  délibérée  en  Conseil  des  ministres. 

Chap.  III,  §  2.  —  18.  Pour  exercer  la  profession  de  colporteur,  il  faudra 
faire  une  déclaration  à  la  Préfecture  du  département  où  on  a  son  domi- 
cile ;  pour  les  écrits  périodiques,  à  la  Mairie  ou  à  la  Sous-Préfecture. 

20.  Le  colportage  accidentel  n'est  assujetti  à  aucune  déclaration. 

21.  Les  contrevenants  seront  punis  d'une  amende  de  5  à  15  francs,  et 
de  1  à  5  jours  de  prison  ;  s'il  y  a  récidive,  ce  sera  forcément  la  prison. 

22.  Les  colporteurs  pourront  être  poursuivis  conformément  au  droit 
commun,  s'ils  ont  sciemment  colporté  ou  distribué  des  livres,  écrits,  bro- 
chures, dessins,  gravures,  photographies,  etc.,  présentant  un  caractère 
délictueux,  sans  préjudice  des  cas  de  l'art.  42. 

X.  —  Guerre   des    farines. 

1  SAFFRAY  DE  BOSLABBÉ  (DE),  Charles-Adrien, 
Conseiller,  avocat   du  Roi  au  bailliage  de  police    de 

Pontoise. 

(3mai-26juin)    1775. 
Arrêté  pendant  une  émeute  à  Pontoise,  pour  avoir  fait 
publier,  de  sa  propre  autorité,  que  le  blé  était  à  20  fr., 
et  la  farine  à  40  fr.  ;  ce  qui  semblait  autoriser  les  mu- 
tins. Il  lui  fut  ordonné  de  suivre  les  cours.  >-      1    23 

2  DUBOIS, 

Maire  de  Beaumont. 

(6  mai-19  juin)  1775. 
Avait  participé  aux  troubles.  »      1    13 

3  BLAISON,    Thomas, 

Serrurrier,  procureur  fiscal  de  Villemomble. 

(9  mai-20  juin)  1775. 
Pillage  de  blés  :  s'était   emparé    de  7  boisseaux   de 
son  et  criblures  qu'il  avait  payés  6  fr.  »      1     11 

4  ÉPINE  (DE  L'),  Jacques, 
Marchand  de  vins  à  Villemomble. 

(9  mai-20  juin)  1775. 
Pillage  de  blés  :  s'était   emparé  de   3   minots  de  cri- 


SOUS  LOUIS  XVI  125 

blures,  qu'il  avait  payés  12  livres  le  septier,  etdel  minot   Ans-  H°is-J°""- 
de  seigle,  qu'il   avait  payé  1  livre  13  sols.  »      1     11 

5  JOUFFROY,  Jean-François, 
Curé  de  Ferolles. 

(9-23)  mai  1775. 
Pillage  de  blés  :  accusé  d'avoir  favorisé  et  aidé  ses 
paroissiens.  »      ,>     14 

6  PASQUIER,  François, 
Curé  de  Chevry. 

(9-23)  mai  1775. 
Pillage  de  blés  :  soupçonné  d'avoir  fomenté  les  troubles.      »      »     14 

7  JOLIVET,  Nicolas, 
Marchand  de  musique  à  Paris. 

(9-15)  mai  1775. 
Enfermé  pour  donner  des  renseignements  sur  un  propos 
tenu  par  lui  au  lieutenant  de  police.  On  devait,  disait-il, 
c  assassiner  le  Roi.  »  »      >■      6 

8  HATTOT,  François, 
Garçon  perruquier. 

(9  mai-27  juin)    1775. 
C'était  lui  qui  avait  dit  à  Jolivet  que  le  bruit  courait 
qu'on  voulait  assassiner  le  Roi.  »      1    18 

9  RIGUET,   Jacques, 

Diacre,  chapelain  épistolaire  de  la  cathédrale  de  Char- 
tres. 

(9  mai-29juin)  1775. 

Avait  été  porter  la  nuit  des  branches  ornées  de  rubans 
aux  pieds  de  la  statue  de  Henri  IV.  C'était  à  l'époque  de 
la  guerre  des  farines  ;  on  voulait  connaître  les  causes  de 
cette  manifestation.  On  lui  intima  l'ordre  de  retourner 
dans  son  diocèse.  »      1    20 

10  CHASTELAIN,  François-Nicolas, 
Meunier  à  Tillet. 

(24-26  mai)  1775. 
Avait  participé  aux  troubles.  »      »      2 

11  DELORME,  Gilles, 

Chapelain  de  la  Charité  des  Garancières,  en  Drouais. 
(3  juin-20  juillet)  1775. 

Avait  engagé  plusieurs  personnes  à  aller  au  marché  de 
Dreux,  où  il  devait,  disait-il,  y  avoir  une  révolte.  Il  y 
avait  eu,  en  effet,  des  troubles  dans  cette  ville.  »      117 


126  LES  PRISONNIERS  ENFERMÉS  A  LA  BASTILLE 

12  CANTEL,  Jean-Nicolas,  k™-  Mois-  J°ui's- 
Maître  boucher,  échevin  de  Gisors. 

(7  juin-19  juillet)   1775. 
Avait  participé  aux  troubles.  »      1     12 

13  TIREL  DE  LA  MARTINIÈRE,  François-Edouard, 
Curé  d'Angers-Saint-Vincent. 

(7  juin-19  juillet)  1775. 
Accusé  d'avoir  conseillé,   au  prône,  à  ses  paroissiens, 

de  ne  pas  restituer  les  blés  volés.  »      1      12 

14  LE  GAVELIER,  Jean-Charles, 
Curé  de  Panilleuse. 

(17  juin-26  juillet)  1775. 
Accusé  d'avoir  conseillé  à  ses  paroissiens  de  se  servir 
de  leurs  bâtons  pour  avoir  du  blé.  »      1      9 

15  DUBOIS,  Louis-Philippe, 
Ex-employé  aux  fermes  à  Melun. 

(18  juin-30  juillet)  1775. 
Pillage  de  blés,  excitation   à  la   révolte.    Transféré  à 
Melun.  »      1     12 

16  POGHET,  Madeleine, 

Femme  d'André  J ANTON,  maçon  à  Villeneuve-Saint- 
Georges. 

(18  juin-30  juillet)  1775. 
Pillage  de  blés.  —  Transférée  à  Melun.  »      1     12 

17  LEMOINE,  Etienne, 

Sergent  au  bailliage  du  duché  de  Beaumont. 

(18  juin-30  juillet)  1775. 
Pillage  de  blés.  —  Transférée  à  Melun.  »      l     12 

18  MARTIN,  Françoise,  femme  $  Etienne  DESGARTES, 
Vigneron  à  Beaumont. 

(18  juin-30  juillet)  1775. 
Pillage  de  blés.  —  Transférée  à  Melun.  »      1    12 

19  DOURDAN,  Pierre- Claude, 
Curé  de  Gournay-sur-Marne. 

(20  juin-28  août)  1775. 
Accusé  d'avoir  excité  ses  paroissiens  à  la   révolte,  en 

disant,  à  son  prône,  que  les  ministres  étaient   de  f. 

gueux.  »      2      8 

20  BAILLY,  Nicolas, 

Doyen  des  notaires  et  procureur  à  Beaumont. 

(28  juin-24  juillet)  1775. 
Arrêté  pour  ne  pas  avoir  rempli  son  devoir,  en  restant 
chez  lui  pendant  le  pillage  des  grains.  »      »    26 


SOUS  LOUIS  XVI  127 

21         LANGLOIS, 

Président  du  Conseil  supérieur  de  Rouen.  Ani-  "••»■  '<"»*», 

(-'-10  juillet)   177;». 
Avait  participé  aux  troubles.  »>       ..      8 

2-2        QUENDRAY, 

Maître  de  postes  aux  Andelys. 

(2-17  juillet)  1775. 
Avait  participé  aux  troubles.  »      »     15 

23  THOREL, 
Domestique  de  Langlois. 

2-17  juillet  1775. 
Avait  participé  aux  troubles.  »      »     15 

24  RENAULT,  Jean, 
Tisserand  à  Chartres. 

(2  juillet-20  août)  1775. 
Pillage  de  grains.  —  Transféré  à  Chartres.  »      1    18 

25  BON  (DE),  Jean,  curé  de  la  Queue. 

(3  juillet-17    août)  1775. 
Pillage  des  grains.  »      1      4 

26  DUTERTRE,  Pierre,  dit  POTRUS, 

5  juillet  1775-ler  juin  1776. 
Pillage  des  grains.  —  Transféré  à  Bicètre.  »    10    26 

27  LIGNY  (DE) 

(8  juillet-2  septembre)  1775. 
Avait  participé  aux  troubles.  »      1    25 

28  LAURENT, 

(8  juillet-2  septembre  1775.) 
Avait  participé  aux  troubles.  »      1    25 

29  CROVILLE,  Clément, 

17  juillet  1775-ler  juin  1776. 
Pillage  des  grains.  —  Transféré  à  Bicêtre.  »     10     14 

30  PEYRAU  (le  chevalier), 

(13  aoùt-4  septembre)  1775. 
Avait  participé  aux  troubles.  »      »    22 

31  MESLIN, 

22  août  1775-lerjuin  1776. 
Avait  participé  aux  troubles.  »      9      8 

Législation   moderne. 

La  peine  à  laquelle  seraient  exposés  les  fauteurs  de  pareils  désordres, 
serait  d'au  moins  une  année  de  détention. 
Art.  440.  P.  Tout  pillage,  tout  dégât  de  denrées  ou  marchandises,  effets, 


128 


LES   PRISONNIERS   ENFERMES   A   LA   BASTILLE 


propriétés  mobilières,  commis  en  bande  et  à  force  ouverte,  sera  puni  clés 
travaux  forcés  à  temps  ;  chacun  des  coupables  sera  de  plus  condamné  à  une 
amende  de  200  à  5,000  francs. 

Ceux  qui  (art.  441.  P.)  prouveront  avoir  été  entraînés  par  provocations 
ou  sollicitations  pourront  n'encourir  que  la  peine  delà  réclusion. 

Art.  442.  Si  les  denrées  pillées  ou  détruites  sont  des  grains,  grenailles 
ou  farines,  subsistances  farineuses,  pain,  vin,  etc.,  la  peine  que  subiront 
les  chefs,  instigateurs  ou  provocateurs,  sera  le  maximum  des  travaux 
forcés  à  temps,  et  de  l'amende  prononcée  par  l'art.  440. 


XI.  —   Affaire   du   Collier. 


ROHAN,  (DE)  Louis-René  -Edouard, 
Gardinal-évêque  de  Strasbourg. 

16  août  1785-ler  juin  1786. 
Affaire  du  collier,  dans  laquelle  il  joua  le  rôle  de  dupe  ; 
mais  sa  détention  n'en  était  pas  moins  alors  justifiée.  »      9    16 

SAINT-RÉMY  DE  VALOIS,  (DE)  Jeanne, 
Femme  du  comte  Marie- Antoine-Nicolas    de  la  Motte 
de  la  Pénissière. 

20  août  1785-29  mai  1786. 
Accusée  de  complicité. 

PLANTA  (baron  de) 

Ancien  capitaine  au  régiment  de  Diesbach. 

20  août  1785-4  juin  1786. 
Compromis  dans  l'affaire  du  collier. 

CAGLIOSTRO,  (DE)  Alexandre, 
Thaumaturge. 

23  août  1785-ler  juin  1786. 
Bien  qu'il  ait  été  absous  parle  Parlement,  sa  détention 
préventive  n'en  fut  pas  moins  justifiée.  »      9      9 


9      9 


9    15 


Glstave  Bord. 


{La  suite  prochainement.) 


L'un  des  directeurs,  gérant,  Gustave  Bord. 


NANTES,  VINCENT  FOREST  ET  EMILE   GRIMAUD,  IMPRIMEURS  BREVETÉS. 


Une  victime  de  Qnilberen.  —  Michel 

Flamant. 


Quelques  mots  dans  les  ouvrages  de  MM.  Nettement  et  de  la 
Gournerie,  un  nom  mal  orthographié  et  un  prénom  inscrits  sur  les 
murs  du  monument  des  martyrs,  voilà  tout  ce  qui  nous  parle  d'une 
des  plus  intéressantes  victimes  de  Quiheron.  Michel  Fkmient, 
lit-on  d'un  œil  distrait  :  qui  est-ce  ?  Un  de  ces  inconnus  qui  tombent 
sous  les  balles,  pauvres  épis  moissonnés  par  la  faux  de  la  guerre 
ou  celle  de  la  Révolution  ;  et  l'on  passe. 

Nous  avons  sous  les  yeux  les  pages  tachées  de  larmes  qui 
racontent  les  derniers  jours  de  la  courte  existence  de  ce  malheu- 
reux enfant  ;  nous  tenons  entre  nos  mains  les  dernières  lignes 
qu'il  a  écrites  quelques  moments  avant  de  marcher  au  supplice.  Ces 
documents  —  précieuses  reliques  de  famille  —  appartiennent  à 
l'histoire.  A  la  distance  qui  nous  sépare  de  ces  lugubres  scènes, 
les  personnalités  s'effacent  et  le  sentiment  qui  se  dégage  de  ces 
tristes  souvenirs  est  celui-  d'une  répulsion  invincible  pour  l'époque 
où  de  pareilles  horreurs  étaient  possibles. 

Ces  horreurs,  rien  ne  les  excuse,  et  si,  aujourd'hui,  nous  cher- 
chons les  progrès  si  chèrement  achetés,  nous  ne  les  trouvons  pas. 
Ce  sang  versé  a  servi  seulement  à  montrer  qu'en  fait  de  basses 
cruautés,  l'homme  civilisé  ne  le  cède  pas  au  sauvage. 

Quelques  brefs  détails  sur  notre  héros  et  sur  sa  famille. 

Michel-Anne-François  Flamant  —  et  non  Flament  —  est  né  et 
fut  baptisé  en  la  paroisse  Saint- Julien  de  Quimper,  le  28  février  1776. 

Ses  parents,  dont  il  était  le  premier-né,  —  ils  s'étaient  mariés 
l'année  précédente,  —  appartenaient  à  la  bourgeoisie.  Si  modeste 
que  fût  leur  fortune,  ils  occupaient  dans  la  cité  une  situation  des 
plus  honorables. 

Le   père,   noble   maître  Jean-François  Flamant,   s'était  acquis 
l'estime  générale  dans  l'exercice  de  la  profession  d'avocat.  Il  comp- 
tait dans  sa  clientèle  les  noms  les  plus  distingués  de  l'aristocratie 
quimpèroise. 
Sa  femme,  Marie-Catherine  Barbe,  esprit  fin  et  cultivé,  nature 

T.  II.   —  NOVEMBRE   1883.  9 


130  UNE   VICTIME    DE    QUIBERON 

vaillante  et  énergique  lui  avait  donné  sept  enfants  qu'elle  gouver- 
nait avec  tendresse  et  fermeté. 

La  Révolution  éclata.  M.  Flamant  salua  probablement  avec  sym- 
pathie, comme  tant  d'autres,  l'aurore  d'une  ère  nouvelle  de  liberté  : 
illusion  de  peu  de  durée.  Il  fut  assesseur  du  juge  de  paix  et  officier 
municipal  :  on  nous  a  même  assuré  qu'il  avait  disputé,  avec  quel- 
ques chances  un  siège  de  député  à  Le  Goazre  de  Kervélégant. 

Comment  encourut-il  la  disgrâce  des  puissances  d'alors  ?  Nous 
n'avons  pas  à  cet  égard  de  données  précises.  Nous  savons  seule- 
ment qu'au  cours  de  1792,  défendant  quatorze  accusés  devant  le 
tribunal  de  Quimper,  il  fut  officieusement  averti  qu'en  sortant  du 
prétoire,  il  serait  arrêté  et  incarcéré.  On  le  chercha  inutilement, 
il  avait  pu  se  retirer  avant  que  les  débats  ne  fussent  complètement 
terminés  et  s'était  caché. 

Voyant  qu'il  n'était  plus  en  sûreté  sur  le  sol  français,  il  se  décida 
à  passer  en  Espagne,  et  pour  alléger  les  charges  sous  le  poids  des- 
quelles sa  femme  allait  se  trouver  accablée,  il  prit  avec  lui  son  fils 
aîné,  élève  de  seconde  au  collège  de  Quimper. 

Gomment  vécurent-ils  pendant  les  dures  années  d'émigration  ? 
Rien  ne  nous  le  fait  connaître. 

D'Espagne,  ils  passèrent  en  Angleterre,  puis  à  Jersey,  où  natu- 
rellement ils  entrèrent  en  relations  avec  ceux  de  leurs  compatriotes 
que  les  malheurs  de  la  patrie  avaient  jetés  sur  la  terre  étrangère, 
particulièrement  avec  le  comte  de  Talhouet-Grationnaye,  lieute- 
nant-colonel du  régiment  du  Dresnay.  M.  Flamant  signa  au  testa- 
ment de  celui-ci  le  13  février  1795  ;  son  fils  fut  incorporé  au 
régiment  que  nous  venons  de  nommer  et  y  reçut  le  gracie  de 
sergent-major. 

Ce  fut  en  cette  qualité  que,  laissant  son  père  à  Jersey,  il  s'em- 
barqua pour  prendre  part  à  l'expédition  de  Quiberon,  croyant 
plutôt  à  une  démonstration  pacifique  qu'à  une  action  militaire. 

Nous  n'avons  pas  à  raconter  la  journée  du  16  juillet  1795  à 
laquelle  Michel  Flamant  prit  part  avec  son  régiment  :  épargné  par 
les  balles,  il  déposa  les  armes,  sur  l'assurance  que  tous  les  com- 
battants seraient  traités  comme  des  prisonniers  de  guerre.  Il  se 
voyait  déjà  rendu  ou  près  d'être  rendu  à  la  tendresse  de  sa  mère, 
mais  il  comptait  sans  les  passions  révolutionnaires. 

Chacun  sait  que  se  fiant  à  la  parole  des  généraux,  liés  par  une 
capitulation  dont  ils  ne  doutaient  pas,  presque  tous  les  officiers  et 


MICHEL  FLAMANT  131 

soldats  royalistes  refusèrent  de  nombreuses  occasions  qu'ils  eurent 
de  s'évader*.  Flamant  fut  de  ce  nombre. 

Conduit  à  Auray,  il  reconnut  bien  vite  qu'il  avait  eu  tort  de 
croire  à  la  justice  de  la  Convention.  Ses  premières  lettres  à  sa 
mère,  si  celle-ci  les  a  reçues,  —  elles  n'ont  pas  été  conservées,  — 
ne  durent  laisser  aucune  illusion  à  Mme  Flamant  sur  le  sort  réservé 
à  son  fils. 

Cette  dernière  avait  été  réduite  à  la  misère  par  le  départ  de  son 
mari  :  privée  des  émoluments  de  ce  cabinet  si  florissant  avant  1792, 
ayant  été  obligée  pour  nourrir  ses  enfants  de  faire  un  petit  com- 
merce, elle  avait  été  arrêtée  en  octobre  ou  novembre  1793,  comme 
mère  et  femme  d'émigrés,  et  incarcérée  au  manoir  de  Kernisy, 
dans  la  banlieue  de  Quimper. 

Depuis  combien  de  temps  était-elle  rendue  à  la  liberté  et  à  ses 
devoirs  de  famille  lorsque  lui  parvint  la  fatale  nouvelle  ?  Nous  ne 
saurions  le  dire.  A  peine  commençait-elle  à  respirer,  elle  apprit  à 
la  fois  le  retour  de  son  fils  en  Bretagne  et  toutes  les  craintes  qu'elle 
avait  à  concevoir  pour  sa  vie. 

Une  troisième  lettre  de  Michel  lui  fit  connaître  qu'il  avait  été 
transféré  à  Vannes  :  cette  missive  datée  de  la  tour  de  Tannes, 
2  août,  fait  partie  de  notre  collection.  Nous  y  lisons  : 

«  D'après  mes  deux  premières  lettres,  si  toutefois  vous  les  avez  reçues, 
vous  aurez  eu  de  cruelles  inquiétudes  sur  mon  sort,  mais  vous  pouvez 
vous  tranquilliser,  les  émigrés  de  mon  âge  et  même  au-dessus  qui  sont 
sortis  de  France  avant  16  ans,  sont  hors  la  loi,  mais  ils  sont  détenus  à  la 
tour  jusqu'à  ce  qu'ils  ayent  de  chez  eux  des  pièces  qui  puissent  prouver 
les  faits  avancés  dans  leurs  interrogatoires.  » 

L'espérance  renaissait  dans  les  cœurs  :  le  sursis  accordé  par  les 
représentants  Tallien  et  Blad  permettait  de  croire  que  la  Conven- 
tion laisserait  fléchir  sa  rigueur  en  faveur  de  pauvres  enfants  dont 
tout  le  crime  —  si  crime  il  y  avait  —  était  d'avoir  obéi  à  leurs 
parents  à  l'âge  où  l'on  ne  peut  guère  résister  à  leur  volonté. 

Michel  Flamant  demandait  qu'on  lui  envoyât  le  plus  tôt  possible 
des  certificats  émanant  des  autorités  locales  et  constatant  qu'il 
était  en  effet  sorti  de  France  avant   16  ans.  En  réalité,  il  avait  à 


*  Ce  fait  est  attesté  par  IL  de  Chaumareix  aux  pages  12  et  13  de  sa  Relation  fort  rare., 
imprimée  à  Londres  la  même  année. 


132  UNE   VICTIME    DE    QUIBERON 

cette  époque  un  peu  plus  que  cet  âge  ;  mais  le  savait-il  lui-même  ? 
Mme  Flamant  s'empressa  de  s'adresser  à  qui  de  droit. 

Les  faits  qu'elle  désirait  faire  affirmer  furent  certifiés  par  un 
certain  nombre  de  fonctionnaires  et  leur  certificat  légalisé  par  les 
officiers  municipaux  et  ceux  du  directoire  de  district.  Les  anciens 
camarades  de  Michel  et  d'autres  jeunes  gens  plus  âgés  implorèrent, 
dans  une  pétition  collective  en  faveur  de  leur  ami,  l'indulgence  et 
la  pitié  des  juges1. 

La  même  lettre  contenait  un  vœu  bien  fait  pour  aller  jusqu'au 
cœur  de  la  mère  :  «  Tenez  me  voir,  si  vous  pouvez.  » 

Pouvait-elle  hésiter  ?  Laissant  à  sa  mère  et  à  une  parente  dé- 
vouée le  soin  de  son  commerce,  elle  prit  la  poste  et  partit  pour 
Vannes,  soutenue  dans  les  fatigues  et  les  difficultés  de  la  route  par 
l'espoir  de  sauver  son  fils. 

Arrivée  le  26  juillet,  elle  ne  fut  admise  à  voir  Michel  que  le 
dimanche  29,  en  présence  d'un  officier  municipal,  —  entrevue  de 
quelques  minutes. 

Que  fut  le  séjour  de  Mme  Flamant  dans  cette  ville  étrangère  ? 
Une  longue  agonie,  une  alternative  incessante  de  craintes  et  d'espé- 
rances jusqu'au  jour  où  éclata  comme  la  foudre  la  terrifiante 
nouvelle  du  refus  de  sursis.  Jusque-là  elle  avait  multiplié  les 
démarches  ;  aucune  —  si  pénible  qu'elle  fût  —  ne  lui  coûta.  Il  lui 
fallut  boire  le  calice  jusqu'à  la  lie,  apprendre  que  son  enfant,  ce 
pauvre  jeune  homme  de  dix-neuf  ans,  était  condamné  à  mort,  rece- 
voir ses  adieux  et  survivre  à  ce  coup. 

Laissons-lui  maintenant  la  parole  :  voici  deux  lettres  d'elle, 
quelques  billets  de  Michel  où  les  larmes  ont  gravé  une  ineffaçable 
empreinte.  Ils  peindront  bien  mieux  que  nous  ne  saurions  le  faire 
la  cruelle  journée  du  8  fructidor  ;  on  y  verra  à  côté  des  impi- 
toyables décrets  de  l'injustice  humaine,  les  élans  et  les  délicatesses 
de  la  compassion  individuelle.  Toutes  les  relations  s'accordent  pour 
rendre  un  témoignage  de  reconnaissance  aux  habitants  d'Auray  et 
de  Vannes  qui  s'efforcèrent  d'adoucir,  autant  qu'ils  le  purent,  le 
sort  de  ceux  qu'ils  étaient  impuissants  à  protéger  contre  leurs 
bourreaux  a. 


1  Ces  pièces  rendues  à  Mm<î  Flamant  sont  restées  entre  ses  mains.  Nous  les  avons  dans  notre 
collection. 

2  M.  de  Chaumareix,  aux  pages  15,  16  et  17  de  sa  Relation,  constate  cette  généreuse  con- 
duite  qui   n'était  pas  sans  périls,  dans  un   temps  où  la  mort   punissait  souvent  de  simples 


MICHEL   FLAMANT  133 


«  Vannes,  dimanche  7  fructiulor  '. 

Le  passage  des  représentants  Guesneau  [Gués no)  et  Guermeur  2  allant 
à  Paris  a  un  peu  amélioré  ma  situation  :  je  leur  ai  présenté  un  mot  de 
requête  et  j'y  ai  joint  les  2  pièces  que  j'avais.  Le  citoyen  Coroller  du 
Moustoir  de  Hennebond,  à  la  prière  de  M.  Bosquet3,  s'en  est  chargé.  Ils 
m'ont  renvoyé  les  pièces  en  me  faisant  dire  qu'ils  ne  pouvaient  connaître 
de  cette  affaire,  que  le  comité  de  Salut  public  prononcerait  sur  le  sursis, 
mais  qu'ils  m'avaient  recommandé  au  citoyen  Laumaillé  i  pour  l'engager 
à  voir  mon  fils  quelquefois.  J'ai  été  remercier  les  représentants.  Je  t'avoue 
que  l'abord  froid  de  Guesneau  m'a  glacé  .-j'ai  trouvé  le  bonhomme  Guermeur 
plus  aimable  :  enfin  je  leur  ai  témoigné  de  mon  mieux  ma  reconnaissance. 
J'ai  voulu  de  suite  éprouver  l'effet  de  leur  recommandation  :  j'ai  été  chez 
M.  de  Laumaillé.  Il  était  occupé  à  répondre  à  un  sergent,  mais  néan- 
moins m'a  reçue  avec  cette  aisance  qui  tient  le  milieu  entre  le  nouveau  et 
l'ancien  régime.  Je  lui  ai  dit  l'objet  de  ma  visite  ;  il  m'a  répondu  qu'il  ne 
pouvait  me  donner  de  permission  par  écrit  par  ce  qu'il  en  faudrait  donner 
à  50  père,  mère,  etc..  mais  que  ce  serait  avec  plaisir  qu'il  me  conduirait 
à  la  Tour,  m'a  demandé  une  demi-heure  pour  achever  une  affaire  pressée 
dans  son  bureau.  Je  me  suis  retirée  en  lui  disant  que  j'allais  le  devancer 
dans  la  cour  delà  Tour.  J'ai  causé  avec  les  caporaux  et  sergents  en  atten- 
dant le  commandant,  qui  après  l'inspection  de  la  garde  m'a  fait  conduire 
par  le  caporal  de  garde  dans  l'appartement  de  mon  fils  en  me  disant  avec 
cet  air  aimable  que  tu  lui  connais  et  qui  le  fait  aimer  généralement  de 
tout  le  monde  .-  «  Jouissez  paisiblement,  citoyenne,  du  plaisir  de  voir 
«  votre  fils.  »  J'ai  passé  une  heure  avec  lui  :  tu  sais  bien  que  j'ai  mis  le 
temps  à  profit.  Je  lui  faisais  20  questions  à  la  fois.  J'ai  vu  avec  plaisir 
qu'ils  sont  propres  dans  leur  appartement  qui  était  arrosé  et  balayé  :  on 
y  avait  brûlé  clu  papier  pour  chasser  le  mauvais  air.  J'ai  vu  les  petits 
Dulaurens,  les  seuls  de  Quimper  qui  soient  dans  cette  prison  5  ;  c'est  à 
tort  qu'on  avait  dit  y  être  le  petit  Le  Lard  5  je  m'en  suis  bien  informé  : 


marques  de  pitié.  —  Nous  trouvons  parmi  nos  documents  un  billet  non  signé  —  comment 
est -il  venu  aux  mains  de  Mme  Flamant?  —  adressé  à  l'une  des  victimes  de  Quiheron.  On  lit 
au  dos  :  Coatudavel  à  Vannes.  Il  est  ainsi  conçu  :  «  Le  11  août  1795,  vieux  stile  —  Si  vous 
«  croyez  que  je  puisse  vous  être  utile,  disposés  de  moi  et  croyez  que  Caro  vous  est  dévoué  ; 
«  ne  vous  lessés  manqué  de  rien  !  je  prends  sur  moi  de  fournir  à  vos  besoins  !  »  Louis- 
Emmanuel  Le  Ny  de  Coatudavel,  lieutenant  au  régiment  d'Hector,  n'a  pas  reçu  cette  preuve 
de  sympathie  :  il  avait  été  fusillé  le  2  août. 

i  La  date  n'est  pas  exacte  :  du  moins  le  7  fructidor  est  un  lundi  et  non  un  dimanche. 

-  Députés  bretons  à  la  Convention. 

3  Un  des  administrateurs  du  Morbihan. 

4  Dans  une  autre  pièce,  elle  l'appelle  Le  Maillé  et  lui  donne  le  titre  de  commandant 
temporaire.  Le  nom  de  Laumaillé  est  celui  d'une  famille  bourgeoise  de  Rennes  dont  le  nom 
était  encore  représenté,  il  y  a  peu  d'années,  par  un  notaire  mort  sans  enfants. 

s  Florentin  Germain  et  Jean-Hervê-Fidêle  du  Laurens  de  la  Barre,  âgés  l'un  de  21  et 
l'autre  de  18  ans,  fusillés  tous  les  deux  le  S  fructidor. 


134  UNE   VICTIME  DE    QUIBERON 

ils  n'en  ont  pas  entendu  parler  l.  Je  m'en  informerai  ailleurs.  Tu  diras  à 
Mde  Kermorvan  que  M.  Malherbe  m'a  remis  ce  qu'il  m'avait  annoncé.  Je 
m'acquitterai  de  ma  commission  dès  en  arrivant  chez  moi. 

«  Mande-moi  si  l'on  se  dispose  à  présenter  une  pétition  au  comité  de 
salut  public,  au  nom  de  son  aïeule,  puisque  je  ne  suis  pas  sur  les  lieux  et 
y  joindre  les  deux  pièces,  celles  des  jeunes  citoyens  et  des  citoyens  en 
place.  Si  M.  Kerincuff  voulait  adresser  le  paquet  à  quelqu'un  de  ses  amis, 
le  prier  de  solliciter  un  prompt  jugement,  c'est  ce  qui  procurerait  un 
meilleur  effet.  Veillez  à  mon  pauvre  commerce...  Je  vous  embrasse.  » 

»  Vannes,  jeudi  10  fructidor. 

«  Lorsque  je  t'écrivis  la  dernière  fois,  j'étais  loin  de  penser,  ma  chère 
Marie,  que  j'étais  à  la  veille  de  perdre  mon  pauvre  flls  pour  jamais.  Oh  ! 
comment  te  peindre  cette  fatale  et  cruelle  journée  de  mardi.  Levée  à  six 
heures,  je  n'avais  point  la  moindre  idée  de  mon  malheur.  Un  courrier, 
arrivé  à  la  veille  au  tigre  Le  Moine,  lui  avait  apporté  un  ordre  manuscrit 
de  la  Convention  ;  il  y  était  ordonné  d'appliquer  le  décret  dans  toute  sa 
rigueur,  croyant  ne  devoir  pas  entrer  dans  la  politique  des  représentants 
qui  l'avaient  suspendue  dans  l'espoir  qu'elle  eût  été  admise.  Ces  ordres 
n'avaient  pas  transpiré  dans  le  public  :  on  en  est  averti  par  des  tambours 
sinistres  qu'on  entendait  de  tous  les  coins  de  Vannes,  moi  par  un  émissaire 
que  m'envoya  mon  trop  malheureux  fils  pour  me  demander  ses  papiers. 
Je  vole  à  la  tour,  je  les  lui  fais  passer.  Je  le  vois  arriver  dans  la  minute 
tenant  son  sac  de  nuit  où  il  avait  rassemblé  ce  qu'il  avait  pu  sauver  du 
pillage  de  Quiberon  :  les  petites  bottes  y  étaient  jointes.  Il  était  tout  prêt 
à  paraître  devant  ses  bourreaux  que  l'on  nommait  commission  militaire, 
composée  d'un  ramassis  de  brigands,  au  refus  d'honnêtes  gens  ou  gens 
trop  faibles,  qui  avaient  répondu  préférer  d'être  eux-mêmes  fusillés  à 
appliquer  une  loi  infâme  qui  devait  moissonner  tant  d'individus,  la  plupart 
à  peine  adolescents.  Il  avait  son  beverlay  gris,  son  mouchoir  de  soie  au 
col  :  jamais  il  ne  m'avait  paru  aussi  intéressant.  «  Tiens,  Maman,  me 
«  dit-il,  voilà  toujours  mes  hardes  :  je  vais  monter  écrire  mon  nom 
«  sur  mon  matelas  et  mes  draps  afin  que  les  personnes  charitables 
«  qui  me  les  ont  prêtés  ne  perdent  rien,  car  je  subirai  certaine- 
.<  ment  mon  sort  ou  je  serai  remis  dans  tes  bras  aujourd'hui.  Je  me 
«  livre  à  cette  dernière  idée,  elle  est  bien  consolante  pour  moi  et 
«  me  soutient  dans  cette  terrible  journée.  » 

«  Il  était  pâle  .-  on  apercevait  les  combats  que  lui  livrait  la  nature.  Je 
le  serrai  dans  mes  bras,  je  le  couvris  de  baisers,  je  l'encourageai  en  lui 
faisant  prendre  confiance  aux  pièces  qu'il  avait  à  présenter,  je  dévorai  les 


*  D'après  une  attestation  de  Mlle  de  Lantivy,  datée  de  1832,  M.  de  La  Gournerie  a  com- 
pris dans  un  supplément  aux  listes  officielles  des  victimes,  Armand-Marie  Le  Lart,  né  à 
Quimper  en  février  1780  et  n'ayant  par  conséquent  que  15  ans  (p.  198).  Cet  enfant  a  disparu, 
mais  le  renseignement  fourni  par  Mme  Flamant  permet  de  penser  qu'il  n'a  pas  été  exécuté  le 
même  jour  que  le  fils  de  celle-ci. 


MICHEL   FLAMANT  J  35 

larmes  qui  me  suffoquaient  pour  ne  pas  l'amollir  et  lui  ôter  la  fermeté 
dont  il  avait  besoin. 

«  Au  même  moment,  je  vis  sortir  la  moitié  de  la  chambre  où  il  logeait, 
où  étaient  tous  ses  amis  et  les  plus  jeunes.  On  ne  le  demandait  pas,  il 
veut  lui-même  devancer  l'heure  de  son  agonie  :  un  soldat  lui  demande  s'il 
veut  être  du  premier  interrogatoire.  «  Oui,  dit -il,  je  serai  plus  tôt  déli- 
«  béré.  Veux-tu,  maman,  que  j'y  aille  puisque  j'ai  eu  le  bonheur 
de  te  voir  ?  »  Je  lui  serre  la  main  ;  il  prend  cela  pour  un  consentement 
et  se  précipite  après  les  autres  qui  étaient  déjà  dehors  avant  que  j'eusse 
pu  songer  à  ce  que  je  deviendrais  moi-même.  Je  me  détourne  vers  le 
geôlier,  je  le  vois  dans  l'état  d'un  homme  désespéré  :  sa  femme,  sa  fille 
fondaient  en  larmes,  j'y  mêlai  les  miennes,  pénétrée  de  l'attachement 
de  ces  bonnes  gens  qui  n'avaient  reçu  réellement  que  bons  procédés,  doux 
propos  de  ces  malheureux  prisonniers,  et  de  la  plupart  des  bienfaits. 

«  Je  me  rends  bien  vite  chez  moi  où  je  fais  une  pétition  pour  aller  moi- 
même  présenter  aux  juges,  me  flattant  d'arriver  avant  que  le  tour  de  mon 
fils  fût  venu  d'être  interrogé,  dans  l'intention,  si  on  me  laissait  parler,  de 
développer  moi-même  ses  moyens  de  défense.  Je  ne  fus  qu'un  instant  à 
l'écrire.  On  me  dit  que  la  commission  était  un  jury,  au  Marché  du  seigle 
(près  de  la  maison  de  Mde  Ducoëdic).  C'était  loin.  Je  m'y  rends.  Il  y  avait 
2  commissions  en  activité,  mais  hélas  !  ce  n'étaient  pas  celles  où  étaient 
les  très  jeunes  gens  de  la  tour  de  la  Garenne,  c'étaient  les  prisonniers  de 
celle  du  Bourreau.  On  me  dit  qu'il  y  en  avait  une  au-dessus  de  la  halle. 
Je  cours  de  suite  ;  quand  j'y  arrivai,  on  finissait  de  les  interroger  et 
les  juges  étaient  aux  voix,  les  patients  à  part  et  on  ne  les  laissait  voir 
de  personne. 

«  Je  m'adresse  à  un  soldat,  je  le  conjure  de  me  laisser  parler  aux 
juges  ,•  il  m'a  répondu  que  c'était  impossible.  Je  joins  à  ma  prière  un 
argument  irrésistible  et  j'obtiens  que  du  moins  il  leur  ferait  passer  la 
pétition  que  je  tenais  en  mains.  Dès  lors  je  pris  le  parti  de  ne  plus  quitter 
cette  porte  que  le  sort  de  ces  malheureux  ne  fût  décidé.  Un  honnête  apo- 
thicaire demeurant  vis-à-vis  m'envoie  prier  d'aller  chez  lui  ;  j'y  ai  passé 
depuis  10  heures  jusqu'à  2  heures,  sans  voir  aucun  mouvement. 

«  A  deux  heures,  je  lui  fis  demander  par  le  soldat  s'il  voulait  manger,  il 
me  fit  passer  ce  billet  ;  il  me  fit  frissonner  et  pressentir  tous  mes  mal- 
heurs. Vous  y  verrez  qu'on  lut  ses  pièces  et  qu'on  les  lui  rendit.  Devait-on 
les  lui  rendre  ?  Ne  faisaient-elles  pas  partie  de  la  procédure  et  ne 
devaient-elles  pas  être  mises  sur  le  bureau  pour  les  discuter  lorsqu'on 
irait  aux  voix...  » 

Voici  ce  premier  billet  écrit  au  crayon.  Nous  interrompons  le 
récit  poignant  de  Mme  Flamant  pour  y  intercaler  les  pièces  qui  en 
font  partie  intégrante  : 

«  Ma  chère  mère, 

«  J'ai  passé  ce  matin  à  la  commission,  j'ai  été  interrogé  et  j'ai  signé  ma 
déclaration.  J'ai  présenté  mes  pièces,  on  les  a  lues  et  on  me  les  a  rendues. 


136  UNE   VICTIME  DE   QUIBERON 

Je  ne  sais  ce  qu'il  en  sera  décidé,  mais  je  suis  fort  tranquille,  soyez-le 
autant  que  moi,  c'est  ce  que  je  vous  demande.  Adieu  jusqu'au  revoir. 
Je  vous  embrasse  de  tout  mon  cœur...  Envoyez-moi  quelque  chose  de 
chaud  à  manger.  » 

La  pauvre  mère  s'empressa  de  faire  porter  de  la  soupe  à  son  fils 
et  lui  écrivit  : 

«  Je  suis  de  toute  la  matinée  ici  vis-à-vis  la  porte,  chez  un  hom*ûe  qui  a 
eu  l'humanité  de  m'engager  à  entrer  chez  lui.  Je  n'en  bougerai  que  je  ne 
te  voie  et  que  ton  sort  ne  soit  décidé.  Je  me  flatte  que  tu  auras  la  vie  ; 
mais  quel  qu'il  soit,  résigne-toi  à  la  volonté  de  Dieu,  c'est  un  grand  sujet 
de  consolation. 

«  J'ai  présenté  un  mot  de  pétition  à  tes  juges  en  te  quittant  ;  demande 
à  leut  parler  pour  savoir  si  elle  leur  a  été  rendue.  On  finissait  d'interroger 
les  prisonniers  au  moment  où  je  la  leur  ai  fait  passer.  Adieu,  mon  fils  : 
l'honnête  citoyen  chez  qui  je  suis  t'envoie  un  potage.  Si  tu  veux  me  dire 
quelque  chose,  adresse-toi  à  ce  soldat  qui  sait  où  je  suis. 

«  Ne  perds  pas  courage.  Je  t'embrasse  mille  fois.  » 

Ce  Mlet  revint  à  Mme  Flamant  avec  quelques  lignes  du  patient  : 

«  Je  n'ai  besoin  de  rien  pour  le  moment.  Si  cela  arrive,  je  vous  le  ferai 
dire.  0  comble  de  la  tendresse  maternelle  !  Si  j'en  échappe,  par  combien 
de  motifs  vous  me  serez  chère. 

«  Le  tribunal  est  allé  discuter  la  loi  décrétée.  Je  lui  parlerai  et  je  de- 
manderai la  permission  de  vous  voir.  Adieu,  chère  maman.  » 

Reprenons  la  lettre  : 

a  A  la  porte,  vers  4  heures,  je  vis  la  citoyenne  Lantivy  faire  quelques 
tentatives  pour  entrer  l.  Je  me  joignis  à  elle  :  Nous  demandâmes  les  juges. 
Hélas  l  au  moment  où  nous  parûmes  au  haut  de  l'escalier,  le  pauvre  en- 
fant venait  d'obtenir  la  liberté  de  me  faire  chercher.  Nous  nous  rencon- 
trâmes. Quelle  entrevue  !  Elle  sera  sans  cesse  présente  à  mon  souvenir  •• 
elle  fera  et  mon  tourment  et  ma  consolation  :  «  Ah  !  pauvre  Maman,  dit-il, 
«  c'en  est  fait,  je  le  vois.  On  vient  de  nous  lire  notre  arrêt.  Je  me 
■<  suis  jeté  aux  pieds  des  juges  pour  demander  la  grâce  de  te  voir 
«  encore  une  fois.  Je  meurs  tranquille  :  je  puis  attester  qu'elle  (la 
«  mort)  ne  me  fait  pas  peur  et  que  je  l'envisage  de  sang-froid.  C'est 
«  un  terme  qu'il  faut  que  nous  atteignions  tôt  ou  tard.  J'ai'la  con- 
«  solation  de  n'avoir  pas  de  crime  à  me  reprocher,  mais  quelques 
«  erreurs  de  jeunesse  que  j'espère  que  Dieu  me  pardonnera.  Ce  qui 
«  me  fait  le  plus  de  peine,  c'est  que  j'ai  eu  une  enfance  difficile  et 
«  quit'acoMsé  biendu  chagrin.  Je  t'en  demande  pardon,  Maman... 

i  M11*  de  Lantivy,  sœur  de  René-Joseph  de  Lantivy,  âgé  de  17  anB,  exécuté  le  même  jour. 
(V.  Les  Débris  de  Quiberon,  p.  37.) 


MICHEL   FLAMANT  137 

«  Je  ne  dissimule  pas  non  plus  que  je  regrette  la  vie  à  cause  de  toi, 
«<  de  mon  père,  de  tous  mes  parents.  Je  désirais  avec  ardeur  ren- 
«  trer  dans  ma  patrie  :  ce  désir  était  devenu  un  besoin  pour  moi. 
'<  Nous  ignorions  les  intentions  de  nos  chefs  ;  les  papiers  publics 
€  ne  parlaient  que  de  paix,  de  clémence,  de  liberté  de  cultes.  Nous 
«  avons  cru  rentrer  par  ttne  pacification.  Descendus  à  Quiberon, 
«  notes  avons  vu  le  contraire.  Nous  eussions  pu  vendre  chèrement 
n  notre  vie,  mais  nous  avions  tous  horreur  de  tremper  nos  mains 
«  dans  le  sang  de  nos  concitoyens.  Dès  qu'on  nous  a  parlé  de  paix, 
«  noies  avons  mis  bas  les  armes  :  noies  nous  sommes  confiés  aux 
«  paroles  des  chefs,  des  généraux,  et  nous  périssons  lorsqu'il  nous 
«  était  aussi  facile  de  nous  sauver.  Nous  l'avons  pu  20  fois,  mais 
«  que  ne  peut  l'amour  de  la  patrie  ?  Enfin,  nos  concitoyens  veulent 
«  notre  sang  ■•  puisse-t-il  ramener  la  paix  et  éteindre  les  haines  ;  à 
«  ce  prix,  je  donne  le  mien  de  bon  cœur.  » 

«  Tous  les  spectateurs  fondaient  en  larmes  :  il  me  tenait  à  bras-le-corps, 
la  tête  appuyée  sur  mon  épaule,  sa  joue  collée  à  la  mienne,  il  m'embras- 
sait à  chaque  instant...  et  je  ne  suis  pas  morte  vingt  fois.  Il  s'est  arracbé 
le  premier  de  mes  bras,  en  me  parlant  de  toi  et  des  démarches  infruc- 
tueuses des  jeunes  citoyens  de  Quimper,  qu'il  portait  sa  reconnaissance 
pour  leur  procédé  jusqu'au  tombeau...  De  toute  la  Tour,  un  seul  qui  est  le 
blondin  Denebé  *  (?)  a  réchappé  et  il  faut,  pour  accabler  ma  pénible  exis 
tence  qu'il  soit  logé  chez  moi.  Nous  mangeons  ensemble  ;  sa  vue  me  fait 
en  même  temps  plaisir  et  peine.  Je  voudrais  lui  parler  de  Michau,  et  mon 
cœur  saigne  dès  que  je  veux  prononcer  son  nom. 

«  Rendus  au  tribunal  à  8  heures  et  demie,  ils  n'en  quittèrent  qu'à 
6  heures  du  soir  :  longue  et  pénible  agonie  !  Je  voulais  me  précipiter  près 
de  lui  à  travers  ses  gardes,  les  piques,  les  baïonnettes,  les  chevaux,  pour 
l'accompagner  à  cette  boucherie  :  ils  étaient  70.  Je  voulais  par  ma  pré- 
sence soutenir  son  courage,  l'empêcher  de  se  livrer  au  désespoir.  Des 
soins  cruels  m'empêchèrent  de  remplir  ce  triste  devoir.  Je  dis  devoir  sans 
doute  ;  si  mon  fils  était  mort  de  maladie,  chez  lui,  l'aurais-je  quitté?  Je 
devais  moins  le  quitter  ici.  Mais  je  pouvais  me  dispenser  de  ces  inquié- 
tudes :  ils  sont  morts  en  héros  chrétiens...  Pas  une  plainte  ne  leur  est 
échappée  :  un  air  de  sérénité  répandu  sur  leurs  fronts  faisait  pâlir  leurs 
bourreaux. 

«  Enfin  voici  sa  dernière  lettre  que  je  te  confie  :  il  se  serait  soulagé  à 
m'en  écrire  plus  long,  à  me  parler  de  tous  ses  parents,  ses  amis,  mais 
comme  tu  le  verras,  cette  consolation  lui  fut  ôtée.  Pour  moi,  je  n'en  ai 
qu'une  seule  qui  me  soulage  un  peu.  Je  ne  puis  la  confier  au  papier.  J'en 
fis  part  à  quelqu'un  en  partant  de  Quimper,  en  supposant  qu'il  fut  pos- 
sible que  je  perdisse  mon  enfant  -. 

*  Le  nom  est  écrit  peu  lisiblement  :  nous  ne  savons  pas  quel  était  cet  heureux  blondin. 

2  Nous  supposons  quïl  s'agissait  de  consolations  religieuses,  d'entretiens  avec  un  prêtre,  de 
ces  absolutions  que  les  condamnés  à  mort  recevaient,  en  marchant  au  supplice,  d'ecclésias- 
tiques déguisés. 


138  UNE   VICTIME   DE    QUIBERON.    —  MICHEL   FLAMANT 

«  Je  ne  puis  t'en  dire  davantage  :  je  trouve  de  la  consolation  à  m'acca- 
bler  de  ce  cruel  souvenir  ;  mais  il  épuise  la  nature  chez  moi.  Ah  !  ma 
tendre  nièce,  qui  plus  que  vous  pouvez  apprécier  la  perte  que  j'ai  faite  ! 
Après  4  ans,  je  retrouve  un  enfant  dont  j'idolâtrais  l'enfance,  je  le  trouve 
mûri,  éprouvé  par  le  malheur,  je  le  trouve  accompli,  intéressant,  ver- 
tueux; et  en  un  seul  jour  sont  moissonnées  toutes  ses  qualités,  ses  perfec- 
tions !  Des  bourreaux  me  privent  pour  jamais  de  ce  que  j'ai  de  plus  cher 
au  monde.  0  Dieu!  donnez-moi  le  courage  de  mon  fils  pour  leur  pardon- 
ner. L'effort  est  au-dessus  de  moi  :  j'ai  besoin  de  m'attacher  un  peu  à 
l'idée  qui  me  console... 

«  J'embrasse  ma  pauvre  mère  ;  que  sa  vieillesse  est  malheureuse  !... 
Ne  communiquez  ma  lettre  qu'à  des  personnes  discrètes.  On  continue  à 
vider  les  prisons  de  la  même  manière  ;  de  la  prudence  !  » 

Michel  Flamant,  après  s'être  séparé  de  sa  mère,  avait  pu  lui  faire 
parvenir  ce  dernier  adieu  : 

«  Ma  chère  mère 

«  Après  vous  avoir  embrassée,  la  seule  consolation  quime  reste  pendant 
le  peu  de  moments  que  j'ai  à  vivre,  c'est  de  m'épancher  dans  votre  sein 
pour  la  dernière  fois,  de  vous  communiquer  mes  idées  et  les  sentiments 
que  j'éprouve  dans  ces  tristes  moments. 

«  L'entrevue  que  je  viens  d'avoir  avec  vous  a  été  cruelle  :  Hélas  !  vous 
m'avez  inondé  de  vos  larmes.  Pour  moi,  je  n'avais  pas  même  ce  triste 
soulagement,  tant  ma  douleur  était  concentrée.  Ce  n'est  qu'après  vous 
avoir  quittée  que  ce  sentiment  s'est  développé  :  alors  j'ai  donné  libre 
cours  à  mes  pleurs. 

«  Adieu  !  je  comptais  vous  en  dire  davantage,  mais  on  vient  de  nous 
dire  qu'après  ce  moment,  il  ne  nous  est  plus  permis  d'écrire...  on  vient 
chercher  no3  lettres.  Adieu,  adieu  pour  la  dernière  fois  !  » 

Peu  d'instants  après,  le  malheureux  jeune  homme  et  ses  compa- 
gnons d'infortune,  presque  tous  aussi  jeunes  que  lui,  étaient 
conduits  à  la  prairie  du  Bondon  où  s'accomplissait  le  plus  affreux 
massacre. 

Mme  Flamant  revint  à  Quimper,  brisée.  Est-il  besoin  de  dire 
qu'elle  a  gardé  jusqu'à  sa  mort  la  plaie  saignante  de  son  cœur 
maternel  ?  Que  de  fois  elle  a  murmuré  :  «  Pauvre  Michau  '  /  » 

Et  nous  aussi,  nous  disons  :  «  Pauvre  Micliau  !  » 

Norbert  Satjlnier. 

i  M.  Flamant  rentra  en  France  et  obtint  plus  tard  un  poste  dans  la  magistrature,  à  Quimper 
même,  où  il  mourut  le  8  avril  1S11  :  seize  ans  après,  le  11  août  1S27,  sa  veuve  le  rejoignit 
dans  la  tombe.  Le  nom  est  éteint  depuis  1881. 


Correspondance  d'un  député  de  la 
noblesse  de  la  Sénéchaussée  de  Mar- 
seille avec  la  marquise  de  Créquy, 
à  Blaincourt,  par  Brienne,  Cham- 
pagne (13  mai-8  août  1789). 

(Fin.) 

Du  3  août  au  soir. 

Je  vous  ai  écrit  samedi,  Madame,  ma  très  chère  cousine,  et  je  m'en  rapporte 
à  ma  lettre.  Je  fus  à  Versailles  ;  le  même  jour,  je  fus  chercher  M.  le  comte  de 
Méré  qui  est  dans  ses  terres,  depuis  un  mois.  Nous  étions  allés  pour  solliciter 
la  grâce  de  tous  ceux  que  le  Parlement  de  Provence  a  procédures  pour  les 
émeutes,  et  amnistie  générale  pour  ceux  qui  ne  sont  pas  encore  condamnés  ; 
nous  y  retournerons  demain  pour  le  même  objet  que  l'on  nous  a  accordé.  C'est 
à  la  suite  d'un  arrêté  du  Parlement  que  nous  avons  fait  cette  démarche.  Eh  bien, 
voici  comment  le  peuple  de  Marseille  a  reconnu  ce  procédé. 

D'abord  M.  Le  Jay,  imprimeur-libraire  des  gentilshommes,  député  du  Tiers 
État  d'Aix,  a  passé,  le  15,  à  Aix  ;  son  voyage  a  paru  suspect.  Quelques  jours 
après,  les  Marseillais  se  sont  assemblés.  Le  résultat  de  leurs  délibérations  a  été 
d'égorger  toute  la  noblesse  et  le  Parlement.  La  tranquillité  du  Tiers  État,  le  26, 
faisait  craindre  ce  que  l'on  me  mandait  :  une  conspiration  ;  le  27  au  soir,  un  laquais 

de  M.  d'A ,,  qui  s'est  sauvé  de  Marseille,  d'où  on  ne  laissait  sortir  personne, 

et  qui  est  venu  à  travers  champs,  a  annoncé  que  dix  mille  Marseillais  partaient 
la  nuit  même  pour  venir  attaquer  Aix,  après  avoir  promis  de  porter  en  triomphe 
la  tête  de  M.  La  Tour  de  Méré,  de  Calisonne  (qui  est  retourné  fort  à  propos)  et  de 
B  au  val.  Ils  avaient  promis  de  mener  les  autres  membres  du  Parlement  à 
Marseille.  Sur  cet  avis,  tout  le  monde  a  pris  la  fuite.  Mon  frère,  le  chevalier,  a 
accompagné  M.  de  Bauval,  mon  parent  et  mon  ami.  On  ne  sait  où  ils  sont.  Mes 
enfants  ont  aussi  été  mis  en  sûreté.  Cette  armée  est  arrivée  aux  portes  d'Aix, 
le  28,  à  cinq  heures  du  matin  ;  elle  a  passé  et  s'est  formée  sous  le  nez  de 
M.  de  Caraman,  qui  ne  quitte  point  Marseille  ;  elle  était  commandée  par  l'abbé 
de  Bausset,  mon  cher  parent,  chanoine  de  Saint-Victor,  neveu  germain  de 
l'évêque  de  Fréjus.  On  avait  fermé  les  portes,  les  troupes  étaient  sous  les  armes 
et  n'ont  rien  fait,  on  a  capitulé.  Ces  gens-là  ont  demandé  tous  les  prisonniers, 
on  les  leur  a  donnés  ;  ils  ont  absolument  voulu  entrer  dans  la  ville,  sous  le 
prétexte  d?  parler  à  M.  de  Miron,  mais  ils  avaient  leur  projet  en  vue  ;  comme 
ils  ont  appris  qu'il  n'y  avait  plus  personne  dans  la  ville  et  que  l'abbé  du 
Bausset  a  recommandé  ses  parents,  leurs  maisons,  etc.,  ils  se  sont  contentés  de 
se  faire  remettre  toutes  les  procédures,  de  se  faire  donner  quelque  argent  et  à 
manger;  ils  ne  sont  repartis  qu'à  midi  et  demi.  Vous  devinez  la  consternation  et 
la  terreur  générale.  Ma  femme  est  restée  près  de  son  frère  qui  a  toujours  une 
fièvre  de  cheval  et  qui  n'est  pas  sans  danger  à  cause  des  blessures  antécédentes. 


140  CORRESPONDANCE    D'UN    CONSTITUANT 

Le  peuple  tenait  les  propos  les  plus  atroces  ;  le  haut  Tiers  a  trouvé  que  cela  est 
allé  à  merveille;  cependant  on  craint  le  retour,  on  redoute  la  dispersion  dans  les 
campagnes  et  la  dévastation  des  châteaux.  Heureux  si  on  ne  massacre  pas  les 
propriétaires.  On  me  mande  que  je  puis  être  parfaitement  tranquille  sur  le  sort 
de  mes  enfants. 

Ici,  nous  ne  sommes  pas  tranquilles  ;  nous  apprenons  des  nouvelles  horribles  des 
campagnes  et  des  provinces  :  des  châteaux  pillés,  brûlés,  détruits;  des  brigands 
massacrés  ;  on  a  même  très  grand  soin  de  multiplier  les  exemples  pour  accou- 
tumer le  peuple  au  sang,  et  lui  indiquer  les  grands  coups  qu'on  s'est  promis  de 
lui  faire  porter. 

Dans  la  ville,  les  patrouilles  bourgeoises  font  assez  bien  la  police,  mais  la 
division  est  dans  les  districts  ;  chacun  veut  commander,  personne  ne  veut 
obéir,  le  bourgeois  s'ennuye  de  cette  gêne,  bientôt  la  police  ne  sera  faite  que  par 
les  mauvais  sujets  que  le  bourgeois  soudoie,  pour  monter  la  garde  à  sa  place.  On 
parle  toujours  de  fausses  patrouilles  ;  on  assure  qu'il  y  a  plus  de  trente  mille 
soldats  transfuges  de  leur  régiment.  Le  commerce  est  à  bas.  Les  ouvriers  et 
artisans  ne  trouvent  plus  à  travailler  dans  les  ateliers.  Ils  se  rassemblent,  ils 
murmurent  et  nous  sommes  exposés  à  voir  une  guerre  entre  les  bourgeois  et  le 
peuple  déjà  trop  accoutumé  à  confondre  la  licence  avec  la  liberté.  Vous  ne  devez 
donc  pas  être  étonnés  d'apprendre  qu'il  a  cherché  de  nouvelles  victimes  ;  le  maire 
de  Saint-Denis  a  eu  la  tête  coupée  par  la  populace  dans  la  nuit  du  dimanche  au 
lundi.  On  assure  qu'elle  a  l'ait  périr  sept  autres  personnes.  Les  patrouilles  de  Paris 
furent  bien  renforcées.  Quant  à  celles  de  Saint-Denis,  je  ne  sais  ce  qui  en  sera 
résulté.  Le  duc  de  la  Vauguyon  et  son  fils  ont  été  arrêtés  au  Havre,  au  moment 
où  ils  prenaient  un  passeport  pour  passer  en  Angleterre.  Si  on  les  amenait,  ils 
seraient  victimes.  Qu'ont-ils  fait?  Personne  ne  le  sait.  Ils  ont  eu  quelques 
ennemis  qui  ont  dit  :  «  Ce  sont  des  aristocrates,  ils  sont  de  la  Cabale.  »  Il  n'en 
faut  pas  davantage  pour  faire  abattre  des  têtes.  Personne  ne  peut  se  flatter  de 
rapporter  la  sienne  chez  lui.  C'est  une  anarchie  dont  les  résultats  ne  sont  pas 
encore  connus,  parce  qu'il  y  a  dans  les  Etats  des  gens  malhonnêtes  qui  la  pro- 
voquent ou  la  favorisent  par  des  discours  imprudents,  et  qui  se  laissent  aller  à 
la  crainte  d'être  eux-mêmes  immolés  comme  victimes,  en  ne  déférant  pas  au  vœu 
d'un  peuple  qui  est  exalté  par  leurs  propres  idées. 

Capelles  est  parti  subitement  pour  Le  Havre  ;  j'ignore  l'objet  de  sa  mission  ; 
sa  femme  est  très  bien  ;  tous  vos  amis  .me  chargent  de  vous  dire  mille  choses. 
Mme  de  Bourron  est  revenue  pour  échapper  à  la  fureur  des  gens  de  son 
canton.  Je  ne  sais  pas  si  on  est  plus  tranquille  dans  les  vôtres.  On  dit  que  l'on 
est  fort  souvent  arrêté  par  les  patrouilles  particulières  dans  les  grands  chemins. 
On  ne  veut  laisser  échapper  aucun  proscrit.  Ainsi,  s'il  y  a  des  bruits  de  votre 
côté,  il  serait  peut-être  prudent  de  revenir  à  la  capitale  ;  on  n'ose  pas  sur  cela 
donner  des  conseils. 

8  août  1789. 

Vous  avez  sans  doute  été  bien  étonnée  de  la  résolution  nocturne  et  subite 
que  les  États  généraux  ont  prise  ces  jours  derniers.  Il  y  a  quelque  manœuvre 
infernale  sur  le  tapis.  J'en  conjecture  beaucoup,  et  je  ne  sais  comment  on  trou- 


AVEC   LA  MARQUISE   DE    CRÉQUY  141 

vova  dans  le  royaume  une  résolution  qui,  par  le  fait,  détruit  fiefs  et  noblesse, 
qui  prive  cinq  cent  mille  familles  de  leurs  propriétés,  les  provinces  deleursdroits 
et  leurs  privilèges,  et  prépare  à  la  France  les  chaînes  que  nous  sommes  étonnés 
de  voir  supportées  par  les  Orientaux.  Les  députés  n'avaient  aucun  des  pouvoirs 
qu'ils  se  sont  arrogés,  ils  étaient  bornés  à  voter  la  renonciation  aux  privilèges 
pécuniaires.  Ils  ont  anéanti  les  propriétés,  et  c'est  par  un  acte  de  l'aristocratie 
la  plus  révoltante,  qu'ils  consacrent  le  prétendu  grand  vœu  de  la  restauration 
de  la  liberté.  Voilà  le  nœud  de  ces  révoltes  combinées  qui  ont  éclaté  au  même 
moment  dans  tout  le  royaume,  et  dont,  par  une  intrigue  infernale,  le  renvoi  de 
M.  Necker  a  été  le  prétexte.  Cet  homme  nous  a  conduit  à  Constantinople  par  le 
chemin  de  Genève.  Il  n'a  pas  voulu  que  l'Etat  fit  banqueroute  aux  créanciers 
nombreux  dont  il  a  donné  le  moyen  de  surcharger  l'Etat,  il  ne  veut  pas  encore 
qu'ils  paient  les  impositions  royales,  parce  qu'ils  ont  contracté  dans  la  bonne 
foi,  qu'ils  n'en  paieraient  pas  ;  et,  pour  faire  face  à  ces  déprédations,  il  a  l'ait 
dépouiller  les  seigneurs  de  leurs  fiefs,  il  les  soumet  au  rachat  vis-à-vis  du  Roi  ; 
ce  rachat  produira  des  sommes  énormes,  comme  s'il  pouvait  exister  des  fiefs, 
après  que  les  seigneurs  en  ont  été  dépouillés  de  fait  par  la  suppression  des  jus- 
tices seigneuriales  et  l'abrogation  de  tous  les  droits  seigneuriaux.  De  plus,  cela 
va  surcharger  le  peuple  ;  sous  le  prétexte  qu'il  n'y  a  pas  de  fief,  on  assiéra 
sur  les  propriétés  un  impôt  plus  considérable;  il  sera  un  peu  plus  écrasé  que  ce 
qu'il  était,  d'autant  que  l'on  a  ordonné  le  rachat  des  droits  seigneuriaux.  Ce 
rachat,  quoique  ruinant  les  seigneurs,  exigera  une  autre  imposition  sur  le  peuple. 
Il  est  vrai  que  les  mêmes  inconvénients,  les  mêmes  injustices,  les  mêmes  vio- 
lences qui  ont  détruit  les  fiefs,  justifieront  le  refus  de  payer  le  prix  du  rachat.. 
Vingt-quatre  millions  d'hommes  contre  cinq  cent  mille  ont  toujours  le  moyen  de 
forcer  à  reconnaître  la  justice  des  opérations  qu'il  plairait  aux  tyrans  de  la 
Nation  d'imaginer  contre  les  grands  propriétaires.  Je  n'étais  pas  riche,  tant 
s'en  faut  ;  cette  révolution  me  ruine  de  fond  en  comble  :  on  voit  bien  que  ce  sont 
des  avocats  et  des  procureurs  qui  dirigent  l'Assemblée.  Les  résolutions  sont 
rédigées  de  manière  que  les  rachats  et  accessoires  vont  faire  un  million  de 
procès  pour  les  évaluations  des  divers  droits  féodaux,  pour  les  liquidations,  et 
nouvelle  surcharge  pour  tout  le  monde.  Nouvelle  cause  de  haine  entre  le  peuple 
et  les  seigneurs,  que  l'on  a  bien  certainement  le  projet  d'exterminer  dans  leur 
existence  politique  et  physique.  Je  crois  bien  que  cela  sera  trouvé  mauvais,  mais 
il  faudra  le  faire  si  on  ne  veut  pas  être  égorgé.  C'est  effroyable  tout  ce  que  l'on 
entend  dire.  On  ne  peut  plus  compter  le  nombre  des  châteaux  brûlés  et  détruits, 
on  a  surtout  grand  soin  de  brûler  les  archives,  parce  qu'au  moyen  de  ce  qu'il 
n'existera  plus  de  titres,  les  seigneurs  n'auront  plus  de  droit  à  faire  liquider  et 
à  se  faire  rembourser.  Cette  Assemblée,  si  empressée  de  détruire  notre  propriété, 
et  qui  s'en  arroge  le  droit,  je  ne  sais  sur  quel  titre,  prend  si  peu  de  moyens, 
rejette  ou  éloigne  ou  affaiblit  ceux  qui  sont  présentés  par  des  honnêtes  gens, 
pour  mettre  au  moins  à  l'abri  notre  existence  physique.  Je  me  perds  sans  cesse 
dans  mes  réflexions,  dont  le  découragement  et  le  désespoir  sont  toujours  le 
résultat. 

Il  s'en  faut  de  beaucoup  que  Paris  soit  encore  tranquille  ;  le  peuple  n'a  cessé 
d'y  faire  la  loi.  Il  s'est  altéré  du  sang  des  hommes  parce  qu'il   s'en  est  abreuvé 


142  CORRESPONDANCE   D'UN  CONSTITUANT 

et  que  tous  les  décrets  de  l'Assemblée  nationale  étaient  faits  pour  attiser  cette 
soif.  Le  Palais  royal,  d'où  partent  les  motions,  les  districts  qui  méconnaissent 
l'autorité  de  la  Ville,  qui  se  sont  établis  indépendants  les  uns  des  autres,  où 
tout  le  monde  veut  commander,  et  où,  par  contre,  personne  ne  veut  obéir  ;  ils  ne 
veulent  pas  plus  de  l'autorité  du  Roi  que  de  celle  de  l'Assemblée  nationale  : 
voilà  ce  qui  gouverne  Paris,  ce  qui  dirige  les  députés  des  Etats,  et  ce  qui 
décide  du  sort  du  plus  beau  royaume  du  monde.  M.  de  La  Fayette  et  son 
second,  le  marquis  de  la  Salle,  ont  couru,  avant-hier  et  hier,  les  plus  grands 
dangers.  Hier  au  soir,  on  s'attendait  à  voir  promener  leur  tète  ;  la  motion  en  avait 
été  faite  au  Palais  royal,  et  cette  motion  est  un  arrêt  de  mort,  dont  le  peuple 
ne  demande  pas  mieux  que  d'être  l'exécuteur,  ne  fût-ce  que  pour  occasionner  un 
événement.  Ce  général  s'est  montré  avec  intrépidité  ;  il  paraît  avoir  arrêté  les 
soupçons.  Mais  il  n'a  pas  guéri  le  désir  inquiet  qui  agite  toutes  les  âmes  popu- 
laires. 

Il  n'est  aucun  être  de  bon  sens  qui  voulût  avoir  une  loi  de  vente  sur  sa  tête 
et  sur  celle  de  ses  collègues.  On  assure  qu'un  député  de  Provence  qui  vient  tous 
les  soirs  chez  lui  où  il  rassemble  une  quarantaine  de  moteurs,  entretient  le 
désordre.  Il  n'a  point  de  crédit  personnel  dans  l'Assemblée,  mais  il  force  le  vœu 
de  cette  même  Assemblée  par  les  mouvements  du  public  qui  sont  déterminés  à 
propos.  Au  reste,  il  est  certain  qu'il  cherche  à  venger  ses  querelles  particulières 
et  personnelles,  et  a  fait  courir  des  listes  fort  marquantes.  Le  marquis  de  La  Fare 
a  été  proscrit,  il  a  été  averti  à  temps,  il  s'est  sauvé.  Mais  ne  sera-t-il  pas  arrêté 
en  route  ?  On  ne  laisse  plus  partir  personne  ;  il  y  a  je  ne  sais  combien  de  gens 
qui  ont  été  ramassés.  On  nous  a  dit,  à  nous  députés,  que  nous  ne  sommes  pas 
plus  en  sûreté,  parce  que  l'on  a  le  projet  d'exterminer  tout  notre  Parlement, 
pour  nous  apprendre  à  vouloir  soutenir  l'autorité  des  lois  et  du  monarque. 
Mais  j'ai  de  bonnes  raisons  pour  ne  pas  me  sauver,  j'aime  autant  périr  que 
traîner,  dans  un  pays  étranger,  une  existence  malheureuse.  La  seule  chose  qui 
m'aura  fâché,  c'est  que  ma  mort,  si  elle  arrive,  ne  pourra  être  d'aucune  utilité 
pour  mes  concitoyens  et  que  ce  sera  un  trophée  de  plus  pour  assurer  l'empire 
de  la  licence  la  plus  effrénée,  qui  ne  pourra  cesser  que  par  un  despotisme  plus 
affreux  que  celui  qui  a  provoqué  cette  triste  révolution.  Car  en  trois  mois  de 
temps,  la  licence  a  anéanti  plus  de  propriétés,  sacrifié  plus  de  victimes  que 
quatre  cents  ans  de  despotisme.  La  suite,  la  méthode  que  j'ai  observée  dans 
tous  les  mouvements,  m'autorisent  à  penser  qu'il  y  a  des  projets  suivis,  de 
grands  ambitieux  qui  sont  derrière  la  toile  et  qui  ne  se  montreront  que  lorsque 
le  cinquième  acte  de  cette  grande  tragédie  forcera  enfin  les  acteurs  à  en  faire 
connaître  le  dénouement,  que  l'on  peut  deviner  sans  être  sorcier.  Croiriez-vous 
que  la  milice  bourgeoise  de  Versailles  a  fouillé  chez  tous  les  seigneurs,  pour 
leur  enlever  leurs  armes.  Le  Roi,  a  fait  venir  dans  son  cabinet  des  fusils  de  chasse 
pour  qu'on  ne  les  prît  pas.  Il  a  paru  ces  jours-ci  un  petit  ouvrage  intitulé  : 
Destruction  de  la  noblesse,  requête  urgente  à  l'Assemblée  nationale.  On  avertit  les 
Parisiens  que  les  nobles  de  la  capitale  vont  voir  arriver  la  noblesse  des  pro- 
vinces sous  divers  prétextes  ;  que  quelque  belle  nuit,  cent  cinquante  mille  de 
ces  aristocrates  vont  égorger  les  citoyens  et  dévaster  la  ville.  On  leur  conseille 
de  prévenir  ces  malheurs  en  frappant  de  grands  coups.  Gare  la  Sainte-Barthé- 


LOUIS  XVIII  ET  JOSEPH  DE   MAISTRE  143 

lemy  !  Nous  sommes  dans  le  mois.  Cet  ouvrage  fait  tourner  les  tôtes  qui  croient 
voir  la  trahison  partout.  Rien  de  nouveau  en  province  que  des  délibérations 
très  vives  des  villes  et  villages.  On  s'attend  à  apprendre  la  dévastation  des 
châteaux.  Je  tremble  pour  vous,  à  cause  du  voisinage.  Brienne  sera  sûrement 
marqué,  et  je  crains  les  contre-coups.  On  ne  sait  en  vérité  qu'écrire,  que  conseiller 
dans  ce  moment  de  trouble.  Je  ne  sais  ce  que  deviendront  vos  affaires.  On  a 
fait,  dans  l'Assemblée,  la  motion  de  détruire  les  Parlements  ;  la  motion  a  été 
trouvée  prématurée,  elle  aura  donc  lieu. 

Pour  copie  conforme  : 

Vte  B.   d'Agours. 


Loxxis  XVIII  et  Joseph  de  Maistre.  — 
Deux  épitaplies  de  l'alblbé  Edgewortli 
cle  Firmoiit. 

Dans  un  volume  manuscrit  du  comte  Joseph,  de  Maistre,  intitulé 
«  Œuvres  de  la  famille  »  et  précieusement  conservé  au  château  de 
Beaumesnil,  nous  avons  trouvé,  à  la  page  21,  la  note  autographe 
suivante  :  «  Épitaphe  de  l'abbé  Edgeworth  de  Firmont,  confesseur 
de  Louis  XVI,  mort  à  Mittau,  le  22  mai  1807,  d'une  maladie  qu'il 
contracta  en  confessant  des  prisonniers  français,  composé*  par 
S.  M.  Louis  XVIII  en  la  même  année.  —  Je  l'ai  arrangée  avec  de 
légères  corrections,  mais  le  fonds  est  tout  de  S.  M.,  d'ailleurs  ces 
corrections  n'ont  pas  été  proposées.  —  Le  roi  Ghilpéric  composa 
l'épitaphe  de  saint  Germain  de  Paris,  mort  le  28  mai  576.  Elle  est 
dans  Aimoin,  liv.  2,  ch.  16.  (V.  T7<?s  des  Saints,  trad.  de  l'anglais, 
t.  VI,  p.  649,  28  mai,  saint  Germain  de  Paris.)  Je  ne  sais  si  dès 
lors  il  existe  une  épitaphe  de  ce  genre.  »  —  Nous  donnons  ici  les 
deux  textes  de  l'épitaphe,  d'ahord  celui  de  Louis  XVIII,  ensuite 
celui  du  comte  de  Maistre.  Tous  les  deux  sont  fidèlement  copiés 
sur  les  papiers  de  ce  dernier. 

P.  Pierlino,  S.  J. 

I 

Épitaphe  composée  par  Louis  XVIII. 

D.  0.  M. 

Hic  jacet 

Reverendissimus  vir 

Henricus  Essex  Edgeworth  de  Firmont 

Sanctse  Dei  Ecclesiae  Sacerdos 


144  LOUIS   XVIII  ET   JOSEPH  DE   MAISTRE 

Vicarius  generalis  Dioecesis  Parisiensis 

Qui 

Redemptoris  Nostri  vestigia  tenens 

Oculus  C83CO 

Pes  claudo 

Pater  pauperum 

Moerentium  consolator 

Fuit 

Ludovicum  XVI 

Ab  impiis  rebellibusque  subditis 

Morti  deditum 

Ad  ultimum  certamen 

Roboravit 

Strenuoque  martyri  cœlos  apertos 

Ostendit 

E  manibus  regicidarum  mira  Dei  protectione 

Ereptus 

Ludovico  XVIII 

Ad  se  eum  vocanti 

Ultro  accurrens 

Ei  per  decem  aunos 

Regise  ejus  familise 

Nec  non  et  fidelibus  sodalibus 

Exemplar  virtutum,  levamen  malorum 

Seseprsebuit 

Per  multas  et  varias  regiones 

Temporum  calamitate 

Actus 
Illi  quem  solura  colebat 

Semper  similis 

Pertransiit  benefaciendo 

Plenus  tandem  bonis  operibus 

Obiit 

Die  XXII  maji  mensis,  anno  Domini  MDGGGVII 

Asetatis  vero  suse  LXII 

Requiescat  in  pace. 

Par  le  roi  de  France  Louis  XVIII. 

II 

La  même  épitaphe  retouchée  par  le  comte   Joseph  de  Maistre. 

D.  0.  M. 
Hic  jacet 
Revermus  vir  Henricus  Essex  Edgeworth  de  Firmont 
•   Vie.  gen.  diœc.  Paris. 


LE   THEATRE  À  L'ARMÉE  D'ITALIE  EN  L'AN  V  145 

Qui  Rcdcmptoris  nostri  vcstigia  premens 

Oculus  cseco,  pesclaudo,  pater  pauperum 

Mœrentium  consolât  or  in  it 

Ludovicum  XVI 

Ab  impiisrebellantibusque  subditis  morte  traditum 

Ad  ultimum  certamen  flrmavit 

Strenuoque  niartyri  cœlos  apertos  ostendit 

E  manibus  regicidarum  miro  Deiprœsidio  creptus 

Mox  ad  Ludovicum  XVIII  illum  jam  vocantemultro  advolans 

111  i  per  X  ann.  Reg.  familifô  fldisque  sodalibus 

Exemplar  virtutum  levamenque  malorum  vixit 

Per  varias  regiones  tristissimo  tempore  jactatus 

Ast  il li  quem  unice  colebat  semper  similis 

Pertransiit  benefaciendo 

Cœlo  tandem  maturus  obiit  XI  kal,  jun.  A.  D.  MDGCCVII,  setatis  LXII 

Ludovicus  XVIII  Benemerenti   scripsit. 


Le  Tliéâti-e  h  rarmée  <±'Jtalie  en  Tan  V. 

LIBERTÉ.  ÉGALITÉ. 

ARMÉE  D'ITALIE. 


Le  30  messidor,  l'an  cinquième  de  la  République 
française  une  et  indivisible.  (18  juillet  1797.) 

G.  ALLART,  préposé  aux  contributions,  finances  et  confisca- 
tions de  Vicence  et  son  arrondissement,  et  artiste  tragique  de 
Vicence,  à  François  Talma,  le  premier  de  son  art  à  Paris. 

Te  doutois-tu,  mon  cher  ami,  en  1774  ou  1775,  lorsque  nous 
répétions  la  Mort  de  César  devant  le  grand  Lamaignère,  que  vers 
l'an  3  de  la  République  française  tu  serois  un  grand  acteur  à 
Paris  et  moi  un  assez  beau  talent  à  Vicence  ;  que  ces  mêmes  rôles 
de  Brutus  et  de  César  par  lesquels  nous  commencions  notre  car- 
rière devaient  établir,  fonder  notre  haute  réputation  ?  Nous  en 
sommes  pourtant  là,  mon  cher.  Que  ta  réputation  courre  l'Europe 

T.  II.   —  NOVEMBRE  1883.  10 


146  LE    THÉÂTRE    A    L'ARMEE    D'ITALIE    EN   L'AN   V 

et  la  mienne  Yicence  et  son  arrondissement.  Que  de  regrets  me 
cause  ce  qui  nr  arrive  aujourd'hui!  Que  de  tems  perdu  pour  ma 
gloire  !  Nous  avons  fêté  ici  le  14  juillet  autrement  qu'à  Paris  ;  la 
division  qui  est  à  Vicence,  sous  les  ordres  du  général  Joubert,  y  est 
tellement  aimée  que  tous  les  habitants  se  sont  réunis  à  nous  et  ont 
partagé  nos  plaisirs.  Nous  avons  eu  pendant  trois  jours  des  évolu- 
tions militaires,  des  courses  à  pied,  à  cheval,  des  jeux,  des  bals  et 
des  spectacles,  nous  avons  donné  la  Mort  de  César,  jai  joué  le  rôle 
de  Cés:tr  et  les  autres  rôles  ont  été  remplis  par  différents  officiers. 
Nous  avons  eu  le  plus  grand  succès,  il  est  vrai  qu'il  y  a  bien 
quelque  chose  qui  diminue  un  peu  de  notre  gloire,  c'est  qu'ici  on 
n'entend  pas  le  français  et  que  nos  frères  de  l'armée  sont  d'une 
grande  indulgence  pour  tout  ce  qui  n'est  pas  Autrichien  ou 
Chouan. 

A  propos  de  Chouan,  croirois-tu  que  l'on  a  dit  à  l'état-major 
général  que  tu  ètois  changé,  que  tu  étois  devenu  aristocrate.  On  l*a 
assuré  à  Mme  Bonaparte.  Perrin,  que  tu  connois,  t'a  défendu.  A 
mon  retour  à  Milan  j'achevrai  de  dissiper  ces  bruits.  D'après  ce 
que  j'entends  ici  il  y  aura  un  mouvement  à  Paris,  dont  l'effet  ter- 
rible retombera  co.  (comme)  à  l'ordinaire  sur  les  aristocrates. 
Garre  àe  ux  s'il  faut  qu'une  partie  de  l'armée  d'Italie  aille  jusqu'à 
Paris . 

Parlons  un  peu  de  tes  affaires  ;  à  ce  que  j'apprends,  mon  ami,  elles 
ne  sont  point  en  meilleur  état.  Mais  pourquoi  ne  les  arranges-tu 
pas  ?  Ta  femme  m'écrit  que  cet  acte  n'est  point  encor  signé.  Que 
tu  recules  toujours  le  moment  de  terminer,  qu'elle  est  sans  un 
sou;  je  crois  bien  que  ses  moyens  pécuniaires  ne  sont  point 
augmenté  depuis  ton  départ,  mais  ce  qui  dépend  de  toi  l'arrange- 
ment entre  vous  pourroit  être  fait?  Ce  commencement  d'ordre 
rassureroit  ta  femme  sur  son  sort  qui  est  vraiment  affligeant  et 
épouvantable  pour  l'avenir.  Prends  garde  mon  ami  qu'elle  ne  fasse 
un  éclat  qui  nuiroit  beaucoup  chez  tes  ennemis  et  plus  encore 
chez  tes  amis  qui  sont  aussi  les  siens,  tu  n'as  pas  fait  de  voyage 
co.  tu  te  le  proposais?  Je  conçois  que  l'esprit  public  n'est  pas 
assez  bon  en  France  pour  que  tu  ailles  jouer  avec  succès,  dans  les 
Départements,  Titus  et  Brutus  et  même  Othello,  depuis  que  les 
590  s'appitoyent  sur  le  Gouvernement  de  Venise.  Il  faut  que  ces 
MM.  soient  bien  fous  ou  bien  payés  pour  tenir  une  telle  conduite. 
Adieu,  mon  ami,   dis  bien   des  choses  pour   moi  à  ceux  de  tes 


LES   BIBLIOTHÈQUES   SOIS   LA  RÉVOLUTION  14"? 

camarades  qui  se  souviennent  de  moi  surtout  à  Durai.  Je  t'embrasse 
de  tout  mon  cœur. 

ÀLLART. 
Au  citoyen  Talma,  artiste  du  Théâtre  de  la  République,  rue  de  la  Loi, 

à  Paris. 

Pour  copie  conforme, 

Vie  B.  d'Agours. 


Les  Bibliotlièqixes  sous  la  rtévoliition. 

I 

Paris,  18  juillet  1792,  l'an  4e  de  la  Liberté. 
Monsieur  le  Procureur  général,  (Rœderer) 

Je  vais  répondre  aux  diverses  questions  que  vous  m'avez  faites  sur  le 
manuscrit  de  M.  Freret  qui  est  à  la  Bibliothèque  des  avocats. 

1°  Ce  manuscrit  qui  est  écrit  de  la  main  de  M.  Freret,  porte  pour  titre 
ces  mots  -.De  l'origine  des  François  et  de  leur  établissement  dans  les 
Gaules.  La  lecture  qu'il  fit  de  l'extrait  de  cet  ouvrage  qui  forme  un  vol. 
in-4o  de  218  pag.,  à  la  séance  publique  de  l'Académie  des  inscriptions  et 
belles-lettres,  lel3novembre  1714,  lui  valut  les  honneurs  delà  Bastille,  à 
la  réquisition  des  Jésuites  qui  trouvèrent  mauvais  qu'il  eût  osé  attaquer 
dans  sa  dissertation  l'histoire  de  France  par  le  P.  Daniel,  leur  confrère. 
C'est  ce  que  nous  apprend  une  note  écrite  par  une  main  étrangère  sur  la 
première  page  du  manuscrit. 

2o  J'ai  fait  des  recherches  dans  la  Bibliothèque  des  avocats,  j'en  ai 
compulsé  les  registres,  j'ai  interrogé  le  bibliothécaire,  et  il  m'a  été  impos- 
sible de  découvrir,  par  tous  ces  moyens,  à  quel  titre  cet  ouvrage  avoit  été 
mis  dans  cette  Bibliothèque,  si  c'étoit  à  titre  de  dépôt  pour  y  attendre  un 
tems  plus  favorable  à  la  publicité,  ou  à  titre  de  présent  pur  et  simple.  Il 
est  à  présumer  que  M.  Freret  n'avoit  jamais  prétendu  qu'il  fût  un  jour 
imprimé,  puisqu'il  l'avoit  laissé  dans  l'état  d'imperfection  où  il  se  trouve. 
Il  dit  expressément  dans  un  avertissement  préliminaire  que  cet  ouvrage 
ne  doit  être  regardé  que  comme  une  première  ébauche  ;  qu'il  auroit 
besoin  d'être  refondu  presque  d'un  bout  à  l'autre  pour  le  stile  et 
même  pour  donner  plus  d'ordre  et  plus  de  clarté  à  plusieurs 
réflexions,  pour  retrancher  plusieurs  répétitions,  etc. 

3°  J'ai  fait  des  informations  parmi  les  savans  et  gens  de  lettres,  qui 
ont  pu  connoître  M.  Freret  et  vivre  avec  lui.  Personne  n'a  été  en  état 
de  me  dire  s'il  existoit  à  Paris,  ou  ailleurs,  quelqu'un  qui  pût  établir  des 
prétentions  sur  sa  succession  littéraire.  Si  le  Directoire  a  encore  des 
scrupules  et  s'il  craint  des  réclamations  de  la  part  de  quelques  héritiers 
inconnus  de  M.  Freret,  je  ne  lui  vois  plus  d'autre  ressource  que  la  voie 
des  journaux  et  papiers  publics  pour  se  procurer  des  renseignements. 


148  LES  BIBLIOTHEQUES  SOUS  LA  REVOLUTION 

Je  suis  fâché  que  l'impatience  de  M.  d'André  vous  ait  donné,  Monsieur, 
la  peine  de  m'addresser  une  seconde  lettre.  Si  M.  d'André  connoissoit  la 
multiplicité  et  les  détails  de  mes  occupations,  s'il  eut  sçu  que  je  ne  pou- 
vois  satisfaire  aux  diverses  questions  que  vous  m'avez  proposées  dans 
votre  première  lettre,  qu'après  avoir  fait  des  recherches  et  des  enquêtes 
qui  demandoient  dutems  et  des  déplacemens  de  ma  part,  il  auroit  attendu 
encore  quelques  instants  avant  d'importuner  de  nouveau  le  Directoire. 
Je  suis  respectueusement, 

Monsieur, 
Votre  très  humble  et  très  obéissant  serviteur, 
Ameilhon  l, 
Comm.  aux  B.  N. 

II 

Pari?,  24  janvier  1793,  an  2  de  la  Répub. 
Citoyen  Procureur-général  syndic, 

Je  suis  chargé  de  vous  prévenir  que  les  commissaires  nommés  pour 
l'examen  des  titres  du  cabinet  des  ordres  du  ci-devant  Roi,  déposé  à  la 
Bibliothèque  nationale,  sont  prêts  à  remettre  aux  commissaires  du  Dépar- 
tement environ  270  volumes  et  cartons  qui  restent  encore  à  détruire. 
C'est  au  Directoire  à  fixer  le  jour  qu'il  lui  conviendra  de  choisir  pour  ce 
brùlement  dont  le  public  doit  être  averti  par  des  affiches. 

Je  vous  prie,  citoyen,  de  me  faire  donner  avis  du  jour  où  cette  opé- 
ration devra  avoir  lieu  pour  que  je  puisse  réunir  mes  collègues,  afin 
que  tous  ensemble  nous  remettions  entre  les  mains  des  commissaires 
du  Département  et  avec  les  formalités  ordinaires,  ce  qui  doit  leur  être 

livré. 

Ameilhon, 

Membre  de  la  Commission  des  monumens  et 

Commissaire  à  l'examen  des  titres  de  la  noblesse. 

Rue  des  Prêtres  St-Paul,  no  37. 

III 

Paris,  14  fév.  1793,  an  2"  de  la  Répub. 

Citoyen  Procureur  général, 
Je  vous  envoie  l'état  ci-joint  des  divers  articles  qui  se  trouvent  encore 
dans  le  dépôt  des  ci-devant  ordres  du  ci-devant  Roi,  et  qui  doivent  faire 
la  matière  d'un  dernier  brùlement.  Je  n'ai  pu  vous  l'addresser  plutôt 
parce  que  je  n'avois  pas  le  procès- verbal  des  commissaires  à  ma  disposi- 
tion, et  qu  il  m'a  fallu  d'abord  me  le  procurer  et  en  compulser  ensuite 

i  Hubert-Pascal  Ameilhon,  né  à  Paris  le  5  avril  1730,  membre  de  la  société  d'agriculture, 
bibliothécaire  et  membie  de  l'Institut  (classe  de  la  littérature  et  t'es  beaux-arts,  section  rie 
l'antiquité),  président  de  l'institut  eu  l'an  IX,  mort  dans  sa  ville  natale  le  13  novembre  1811. 


LES   BIBLIOTHÈQUES   SOUS  LA  RÉVOLUTION  149 

toutes  les  séances  ou  vacations,  puis  l'aire  le  rapprochement  des  matières 
similaires. 

Je  suis,  avec  les  sentimens  de  la  fraternité  républicaine,  votre  con- 
citoyen, 

Ameilhon, 

L'un  des  comra.  préposé  au  triage  des  papiers 
des  ordres  du  ei-devant  Roi. 

Note  des  divers  articles  relatifs  à  la  noblesse  qui  se  trouvent  encore 
dans  le  dépôt  des  ci-devant  ordres  du  ci-devant  Roi,  placé  dans  une  salle 
de  la  Bibliothèque  nationale,  et  qui  restent  à  brûler. 

128  volumes  reliés  et  34  boetes  contenant  des  Pièces  et  Titres  pour  les 
ci-devant  ordres  du  St-Esprit  et  autres  du  ci-devant  Roi.  —  2  volumes 
de  Blasons  pour  les  dits  ordres.  —  34  vol.  de  papiers  et  titres  originaux 
qui  ont  servi  à  composer  l' armoriai-général  de  France.  —  166  vol.  de  la 
collection  dite  Collection  de  le  Laboureur.  —  2  vol.  de  Lettres  de  no- 
blesse et  de  grâce.  —  15  vol.  contenant  des  preuves  pour  l'ordre  de 
St-Lazare  et  pour  entrer  à  l'Ecole  militaire.  —  Plus  une  Boete  remplie 
de  preuves  pour  être  admis  dans  les  ci-devant  chapitres  nobles. 

IV 

Paris,  18  juillet  1793,  l'an  2d  de  la  Républiq. 
une  et  indivisible. 

Citoyen  Procureur  de  la  Commune, 
Le  Procureur  général  du  département  me  mande"  que  vous  recevrez 
incessamment,  si  vous  ne  l'avez  déjà  reçu,  un  arrêté  du  Directoire  relatif 
à  la  Bibliothèque  de  Sorbonne,  pour  y  faire  une  opération  qui  devroit  être 
terminée  depuis  longtemps,  si  elle  n'eût  pas  été  oubliée  par  votre  prédé- 
cesseur. Lorsque  vous  aurez  fait  les  dispositions  nécessaires,  et  fixé  le 
jour  pour  agir,  vous  voudrez  bien,  citoyen,  m'en  prévenir  afin  que  j'aver- 
tisse l'ancien  Bibliothécaire  de  cette  maison,  qui  n'est  pas  toujours  à 
Paris.  Il  faudra  aussi  que  le  citoyen  qui  sera  chargé  par  la  municipalité 
de  l'exécution  de  l'arrêté  du  Directoire  ait  du  tems  à  donner  et  même 
qu'il  soit  doué  d'un  peu  de  patience  ;  car  il  ne  s'agira  pas  seulement  pour 
lui  de  recevoir  les  comptes  du  Bibliothécaire  ;  il  sera  de  plus  nécessaire 
qu'il  assiste  au  recollement  qui  se  fera  contradictoirement  entre  ce  Biblio- 
thécaire et  moi  de  tous  les  livres  dont  j'ai  fait  prendre  les  titres  sur  des 
cartes  que  j'ai  entre  les  mains.  C'est  une  formalité  préalable  sans  laquelle 
je  ne  puis  me  charger  de  cette  Bibliothèque,  ni  la  faire  transporter  dans 
l'un  des  dépôts  qui  sont  sous  ma  garde. 

Je  suis  très  fraternellement,  citoyen  Procureur  de  la  Commune, 
votre  concitoyen, 

Ameilhon, 
Bibliothécaire  de  la  Commune. 
Pour  copie  conforme  .-  Gustave  Bord. 


Le  0  tlxermidLor  à  l'armée  d'Italie. 

Oneille,  le  26  thermidor,  2mc  année  républicaine. 
LIBERTÉ.  ÉGALITÉ.  VERTU. 

PÉRISSENT   TOUS   LES   TYRANS. 

Les  agens  nationaux  généraux1  chargés  de  l'autorité  de  sûreté  géné- 
rale, de  police  et  d'administration  dans  les  territoires  d'Oneille,  et  de 
Loano,  et  dans  tous  les  pays  conquis  par  l'armée  de  la  République  fran- 
çaise en  deçà  de  Menton,  depuis  le  15  germinal. 

Aux  représentants  du  peuple  et  à  l'armée  d'Italie. 

Citoyens  représentants, 

Il  est  de  notre  devoir  de  vous  rendre  compte  de  l'effet  qu'ont  produit 
dans  cette  partie  les  nouvelles  des  derniers  événemens  de  Paris. 

Au  moment  que  la  proclamation  de  la  Convention  nous  est  parvenue, 
nous  en  avons  donné  lecture  à  la  troupe  assemblée  ici  à  Oneille  et  nous 
avons  exigé  d'elle  le  serment  d'être  fldelle  à  la  République  française,  et 
de  ne  reconnaître  que  les  Loix  et  les  Décrets  émanés  de  la  Convention.  La 
conspiration  de  Robespierre  n'a  excité  que  la  haine  et  la  fureur  du  soldat 
contre  les  traîtres  et  a  redoublé  son  enthousiasme  pour  la  Liberté.  La 
même  proclamation  a  été  adressée  aux  agens  nationaux  d'arrondissement 
pour  en  donner  communication  à  l'armée,  elle  lui  a  été  lue  à  Loano,  et  le 
soldat  a  manifesté  les  mêmes  sentimens.  Nous  présumons  qu'il  en  a  été  de 
même  à  Garessio  et  à  Ormea,  où  il  a  été  envoyé  exprès  un  commissaire. 
Nous  avons  cependant  appris  qu'il  y  a  des  projets  de  faire  rétrograder 
notre  armée,  et  d'évacuer  Ormea,  Garessio  et  Loano.  Il  est  utile  que  vous 
en  soyiez  prévenus,  afin  de  pouvoir  donner  des  ordres  contraires  en  cas 
que  ce  fut  l'effet  de  quelque  trahison.  Certainement  l'évacuation  de  Loano 
ne  pourroit  être  que  préjudiciable  aux  intérêts  de  la  République.  Vous 
n'ignorez  pas  qu'il  y  a  eu  des  corsaires  à  Loano  qui  inquiétaient  notre 
communication,  et  le  transport  maritime  de  nos  vivres.  Il  en  serait  de 
même  à  l'avenir  s'il  était  abandonné.  D'ailleurs,  voilà  la  communication 
de  terre  tout  à  fait  interceptée  avec  les  Etats  de  Gênes. 

1  Michel  Buonarroti,  littérateur  florentin,  descendant  de  Michel-Ange,  naquit  à  Pise,  le 
6  décembre  1761.  Venu  en  France,  il  adopta  les  idées  révolutionnaires  et  devint  un  fougueux 
jacobin.  Employé,  par  Ricord  et  Robespierre  jeune,  au  tribunal  militaire  de  l'armée  d'Italie, 
il  fut  ensuite  nommé  agent  de  la  République  dans  le  pays  conquis.  Arrêté  après  la  chute  de 
Robespierre,  il  fut  amnistié  peu  de  temps  après.  Complice  des  terroristes  et  fortement  com- 
promis dans  le  complot  de  Babœuf,  il  fut  condamné,  le  28  mai  1797,  par  la  haute  cour  de 
Vendôme,  à  la  déportation  à  la  Guyane.  Enfermé  au  fort  de  Cherbourg,  il  y  demeura  jusqu'au 
14  mars  1800,  époque  à  laquelle  il  fut  transféré  à  l'île  d'Oléron.  Envoyé  en  surveillance 
dans  une  ville  des  Alpes-Maritimes,  il  parvint  à  gagner  Genève,  d'où  il  fut  chassé  en  1814  ; 
il  alla  chercher  asile  dans  les  Pays-Bas,  et  rentra  en  France  en  1830.  Il  y  mourut  en  1837. 
Voy.  Mortimer  Ternaux,  Histoire  de  la  Terreur,  VI,  101.  —  Quant  à  Pompei,  il  fut  député 
du  département  du  Golo  (Corse),  au  Conseil  des  Cinq-Cents,  en  1797. 


LES  PRISONNIERS   ENFERMÉS   A   LA   BASTILLE  151 

C'est  h  vous,  citoyens  représentants,  à  voir  ce  qu'il  y  a  à  faire  à  ce 
sujet  pour  l'intérêt  de  la  nation. 

On  a  répandu  le  bruit  qu'à  Gênes  on  fait  rouler  un  manifeste  des  puis- 
sances coalisées  qui  menace  de  mort  tout  capitaine  et  équipage  des  bâti- 
ments Génois  qui  sera  pris  portant  des  vivres  en  France. 

Nous  sommes  assurés  qu'il  est  entré  à  Livourne  l'escadre  napolitaine 
composée  de  trois  vaisseaux  de  74  ;  de  trois  frégates,  autant  de  corvettes 
et  beaucoup  de  bâtiments  de  transport  ;  que  cette  escadre  escortait  le 
convoi  chargé  de  douze  cens  hommes  de  cavalerie  destinée  pour  le 
Piémont  ;  elle  est  ensuite  repartie  pour  Naples  pour  embarquer  autres 
huit  cens  hommes  de  cavalerie.  Nous  tenons  cela  d'un  patriote  réfugié 
napolitain  qui  vient  d'arriver  et  qui  nous  a  assuré  que  parmi  les  officiers 
de  cette  escadre  il  s'y  trouve  beaucoup  de  patriotes  ennemis  du  Tyran  de 
Naples.  Nous  avons  appris  cette  même  nouvelle  d'une  lettre  du  secrétaire 
de  légation  à  Gênes  adressée  à  des  patriotes  napolitains  à  Oneille  dont 
nous  vous  faisons  passer  copie. 

Ayant  vu  d'après  la  lecture  des  papiers  publics  qu'Haller  étoit  compli- 
qué (sic)  dans  l'affaire  de  Robespierre,  ayant  vu  d'ailleurs  qu'Haller  étoit  à 
Gènes  et  qu'il  ne  rentrait  plus  dans  le  sein  de  la  République,  nous  avons 
dépêché  un  exprès  au  chargé  d'affaires  et  au  consul  à  Gênes  en  leur  fai- 
sant part  des  faits  qui  étaient  à  notre  connoissance  capables  d'inspirer  la 
suspicion  la  plus  fondée  sur  Haller. 

Salut  et  fraternité. 

BUONAROTTI,  P.  POMPEI. 

Pour  copie  conforme, 

Vte  B.  d'Agours. 


Les  prisonniers  enfermés  à  la  Bastille 
sons  Louig  XVI 

Fin. 
XI.  —   Affaire   du   Collier. 

5  FELÏGIANI,  Seraphina,  Ans-  Mois-  Joui's- 
Femme  de  Gagliostro, 

23  août  1785-26  mars  1786. 

Accusée  de  complicité.  »      7      3 

6  LANCOTTE  DE  LA  TOUR, 
Sœur  du  comte  de  la  Motte. 

24  août  1785-7  février  1786. 
Accusée  de  complicité  ;  sa  fille,  âgée  de  12  ans,  servait 

de  compère  à  Cagliostro.  »      5    14 

7  LAÏNÉ-BRESSAULT,  dite  Rosalie, 
Femme  de  chambre  de  M.  de  la  Motte. 


152  LES   PRISONNIERS   ENFERMÉS   A   LA   BASTILLE 

27  août  1785-4  juin  1786.  Ans-  Mois-  Joi>rs- 

Accusée  de  complicité.  »      9      8 

8  LE  GUAY,  Marie-Nicole,  dite  d'OLIVA  ou  DESSIGNY, 
Femme  galante. 

4  novembre  1785-29  mai  1786. 
Complice  ;  fut  transférée  à  la  Conciergerie.  »      6    25 

9  TOUSSAINT  DE  BEAUSIRE,  Jean-Baptiste, 
Amant,  puis  mari  de  la  fille  Oliva. 

4  novembre  1785-11  mars  1786. 
Accusé  de  complicité.  »      4      7 

10  RETAUX  DE  VILLETTE,  Marc-Antoine, 
Ancien  gendarme. 

(29  mars-29  mai)  1786. 
C'est  lui  qui   avait   écrit   la   fausse  lettre  de  la  Reine. 
Fut  condamné  au  bannissement  perpétuel.  »      2      » 

1 1  GRELLON,  Marie-Benj  aminé- Josèphe, 
Femme  Costa. 

(29  avril-ler  mai)  1786. 
Arrêtée  à  Aire  en  Artois,  puis  relâchée  avec   mission 
d'enlever  M.  de  la  Motte,  en  Angleterre.  »      »      2 

Ordonnances  de  non-lieu. 

1  CERVAL,  Claude,  dit  l'Italien, 
Domesticpue  sans  place. 

(17-24)  août  1785. 
Soupçonné  de  complicité.  Accusé  de  négocier  des  bons 
de  finance  et  même  des  brevets  de  colonel  en  second.  »      »      7 

2  PORTE,  Jean-Baptiste  (DE  LA), 
Avocat. 

(22-27)  août  1785. 
Accusé  de  complicité.  »      »      5 

3  GRENIER,  Nicolas-Pierre-François, 
Bijoutier. 

(22  août -2  septembre)  1785. 
Accusé  de  complicité.  »      »     11 

4  ARNAUD  DU  CLUSEL,  Louis-Joseph, 

Secrétaire  du  cabinet  de  Madame,  ex-premier  commis 
de  la  marine. 

(22-24)  août  1785. 
Soupçonné  d'être  le  complice  de  Cerval.  »      »      2 

5  HU,  Charles-Louis, 
Libelliste. 

(2-15  juin)  1786. 


sors  louis  xvi  153 

Accusé  d'être  l'auteur  do  libelles  relatifs  à  l'affaire  du  Ans-  M,)is-  Jo",s' 
collier.  »      ».     13 

6        DAVIN,  Jean-Frédéric- Alexis. 
Libraire  à  Noyon. 

(4-15)  juin  1786. 
Accusé  d'avoir  imprimé  les  ouvrages  du  sieur  Hu.  »      »     M 


HLO.  —  Affaire  du  Parlement  <le  Bretagne. 

EUZENON,   Jeau-Josejoh,  chevalier,   seigneur  comte 
DE  KERSALAUN, 

Fils  d'un  conseiller  au  Parlement  de  Bretagne,  ami  de 
la  Chalotais. 

(5  septembre-8  octobre)  1787. 

Avait  chez  lui  des  presses  et  des  caractères  avec  les- 
quels il  faisait  imprimer  des  brochures  relatives  à  l'af- 
faire du  Parlement  de  Bretagne  ;  on  lui  enjoignit  de 
quitter  Paris  dans  les  vingt-quatre  heures  et  de  se  tenir 
au  moins  à  50  lieues  de  la  capitale.  Il  eut  plus  à  souffrir 
de  la  Révolution  que  de  l'Ancien  Régime.  Voy.  pour  son 
arrestation  à  Quimper,  en  1789,  Duchâtellier,  Histoire 
de  la  Révolution  en  Bretagne.  Il  fut  également  arrêté 
sous  la  Terreur.  »      1      3 

FRUGLAYE  (comte  DE  LA). 

15  juillet-12  septembre  1788.  »      1     27 

BOURDONNA YE  DE  MONTLUG,  (F.  marquis  DE  LA). 

(15  juillet-12    septembre)  1788.  »      1     27 

TREMARGAT,  Geslin  (marquis  DE). 

(15  juillet-17  septembre)  1788.  »       1   "27 

CARNÉ  (marquis  DE). 

(15  juillet-22  septembre)  1788.  »       l    27 

GODET  DE  GHATILLON  (comte). 

(15  juillet-12  septembre)    1788. 

Servit  plus  tard  dans  l'armée  de  Condé,  fit  partie  de 
l'expédition  de  Quiberon  ;  parvint  à  s'échapper  des  pri- 
sons de  Vannes,  rejoignit  de  Scépeaux.  Il  fut  un  des 
signataires  du  traité  de  la  Mabilais.  »      1    27 

CHAMPION  DE  CICÉ,  A.  (vicomte  de  ). 

(15  juillet-12  septembre)  1788.  «      1    27 

BÉDÉE,  Alexis  (marquis  DE). 

(15  juillet-12  septembre)    1788. 
Il  fut  condamné  à  mort  le  7  thermidor  an  II  (25  juillet 


154  LES   PRISONNIERS   ENFERMÉS   A   LA   BASTILLE 

1794)    par    le  Tribunal    d"I)le-et-Vilaine,  comme   récé-  Ans-  Mois-  Jours- 
leur  de  prêtres  réfractaires.  »    1    27 

9       GUER,     Jiilien-Hyacinthe-Marinières    (chevalier  , 
puis  marquis  DE), 
Ecrivain  et  membre  des  Etats  de  Bretagne. 

(15  juillet-12  septembre)  1788. 
Emigra;  servit  à  l'armée  des  princes.  Agent  royaliste 
à  Lyon  ;  directeur   des  mines  de  Montrelais  ;  préfet  du 
Lot-et-Garonne,  puis  du  Morbihan.  Mourut  le   26  juin 
1816.  .»       1     27 

10  ROUERIE,  Armand- Tuf  fin  (marquis  DE  LA). 

(15  juillet-12  septembre)  1788. 
Fut,  pendant  la  Révolution,  le  chef  de  la  célèbre  cons- 
piration  royaliste  de  Bretagne;   mourut  à  la  fin  de  jan- 
vier 1793,  chez  M.  delà  Guyomarais.  »      1    27 

11  FERONNIÈRE  (marquis  DU  BOIS  DE  LA). 

15  juillet-12  septembre)  1788. 
Après  avoir  fait  campagne  à  l'armée  de  Gondé,  comme 
colonel  dans  la  légion  de  Mirabeau,  il  voulut  -rejoindre, 
en  1796,  les  royalistes  de  Bretagne.  Arrêté  près  de 
Saint-Malo,  il  fut  fusillé  au  mois  d'avril  de  la  même 
année.  »      1    27 

12  NÉTUMIÈRES,  M.-P.  (comte  HAY  DES). 

(15  juillet-12  septembre)  1788.  »      1    27 

13  BECDELIÈVRE-PENHOUET,   Hilar ion- Anne-Fran- 

çois-Philippe (comte  DE). 
(15  juillet-12  septembre  1788). 
Servit  dans  l'armée  vendéenne;  fut  tué  sur  le  champ 
de  bataille.  (?)  »      1    27 

Ordonnance  de  non-lieu. 

1        PARIZEAUX,  Philippe- Louis, 

Secrétaire  de  M.  de  Pontcarré  de  Viarmes. 

(6-11)  août  1788. 
Soupçonné  d'entretenir  des  correspondances  avec  di- 
verses personnes  de  Bretagne.  »      »      5 

XIII.  —  Divers. 

1        HODGE,  Guillaume, 
Négociant  américain. 

(11  août-24  septembre)  1777. 
Accusé  d'avoir  armé  un  navire  à  Dunkerque  et  d'avoir 
fait  sans  autorisation  la  course  contre  les  Anglais.  »      1     13 


SOUS  LOUIS  XVI  155 

GAFFE  ou  CASSE,    Claude-Louis,  A,,s-  M°is-J°urs- 

Ex-capitaine  des  gardes  de  Frédéric  II,  ex-officier  au 
service  du  roi  do  Sardaigne. 

21  janvier  1780-28  février  1781. 
Emprisonné  sur  la  demande  de  l'ambassadeur  de  Sar- 
daigne. Sortit  de  la  Bastille  pour  être  rapatrié.  Le  roi  de 
Sardaigne  le  flt  saisir  à  son  entrée  dans  ses  États,  et  en- 
fermer au  fort  do  Miollans.  Condamné  à  mort  sous  la 
Révolution  par  le  Sénat  de  Ghambéry,  il  parvint  à  se 
sauver  en  France  où  il  fut  se  plaindre  à  l'Assemblée  légis- 
lative, le  9  février  1792,  d'avoir  été  persécuté  pour  avoir 
professé  les  principes  de  la  Constitution  française.  Chassé 
par  ses  camarades  d'un  bataillon  de  volontaires  dont  il 
avait  été  nommé  capitaine,  il  fut  peu  après  réintégré  dans  117 
son  grade. 

CARDONE  (DE),  Charles-Louis, 

Ancien  prieur  de  la  Ferté-Vidame. 

(19  juin-15  juillet)  1781. 

Avait  tenu  publiquement  des  propos  injurieux  et  diffa- 
matoires sur  des  personnes  en  place.  Transféré  au  Châ- 
telet,  son  affaire  fut  arrêtée  peu  de  temps  après,  sur 
l'engagement  qu'il  prit  de  sortir  du  royaume,  avec  pro- 
messe de  ne  rien  tenter  pour  y  rentrer.  »      »>    26 

SIMON  père,  Jean-Baptiste-Victor, 

Maître  en  chirurgie  du  collège  de  Paris. 

(28  juillet-8  octobre)  1782. 

Avait  écrit  au  ministre  une  lettre  calomnieuse  pouvant 
donner  des  inquiétudes  sur  la  sûreté  du  Roi.  Avoue  qu'il 
a  fait  cela  pour  se  venger  du  sieur  Lefebvre,  son  ennemi. 
Renié  par  ses  fils.  »      2    11 

DUBUT  DE  LA  TAGUERETTE, 

Fils  d'un  administrateur  des  postes. 

(25  septembre-25  décembre)  1783. 

Venait  de  Vincennes  où  il  avait  été  enfermé  cette 
même  année  1783,  sur  la  demande  de  son  père  (mauvais 
sujet).  »      3      » 

SOLAGES  (comte  DE). 

28  février  1784-14  juillet  1789. 

Mauvais  sujet,  arrêté  en  1782  à  la  requête  de  son  père, 
fut  d'abord  enfermé  à  Vincennes.  Il  fut  transféré  à  la 
Bastille,  lorsque  l'on  supprima  cette  prison  d'État.  5      4    14 

BEAUVEAU,  Charles-Louis- Jean-Vincent, 

(marquis  DE), 
Ancien  garde  du  corps  du  roi  Stanislas. 

1er  mars  1784-19  décembre  1786. 


156  LES   PRISONNIERS   ENFERMÉS   A   LA   BASTILLE 

Enfermé  comme  bigame.  Arrêté  le  27  septembre  1777,  Ans-  ÎIoii  Jour- 
il  fut  emprisonné  à  l'Arsenal,  puis  au  Mont  Saint-Michel, 
d'où  il  s'échappa  quelques  jours  après.  Saisi  à  Angers  le 
20  novembre  de  la  même  année,  il  fut  transféré  à  Vin- 
cennes,  puis  à  la  Bastille.  Embrassa  le  parti  révolution- 
naire, fut  tué  par  les  Vendéens  le  14  mars  1793,  à  Cholet.      2      9    19 

Ordonnances  de  non-lieu. 

1  TEXIER  DE  LANGOY,  Pierre, 
Ancien  consul  en  retraite. 

(24-27)  mai  1775. 
Accusé  d'avoir  tenu  publiquement,  à  Lyon,  des  propos 
injurieux  sur  le  compte  du  roi  ;  ordonnance  de  non-lieu. 
Peu  de  temps  après  sa  mise  en  liberté,  il  se  sauva  à 
Londres  emportant  1,800,000  fr.  qu'il  avait  soustraits  de 
la  caisse  de  la  ferme  de  Lyon.  »      »      3 

2  BOUTIGNY,  Pierre-Louis, 

Valet  de  chambre  du  sieur  Journet,    maître  des  re- 
quêtes. 

(i*  janvier-7  mars  1776). 

Soupçonné  d'avoir  assassiné  son  maître  qui  s'était  sui- 
cidé. »  .   2      6 

3  MÉRIG,  François, 

Laquais  du  sieur  Journet,  maître  des  requêtes. 

(1er  janvier-7  mars)  1776. 
Soupçonné  d'avoir    assassiné    son   maître  qui  s'était 
suicidé.  »      2      6 

4  SIMON  fils  aîné. 

(28   juillet-14   août)    1782. 
Soupçonné  d'être  le  complice  de  son  père.  >>      »     17 

5  SIMON  fils  cadet. 

(28  juillet-13  août)  1782. 
Soupçonné  d'être  le  complice  de  son  père.  ..      »     17 

XIV.  —  Prisonniers    enfermés    sous   Louis  X."V  et 
simplement  maintenus  par  Louis  X¥I. 

Pour  calculer  le  temps  de  la  détention  de  cette  catégorie  de  pri- 
sonniers, nous  la  faisons  commencer  du  II  mai  171 '4  seulement, 
date  de  V avènement  de  Louis  XVI. 

1        BERTIN  DE  FRATEAUX, 

Ancien  capitaine  de  cavalerie,  et  beau-frère  de  M.  de 
Jumilhac,  gouverneur  de  la  Bastille. 


SOUS  LOUIS  XVI 


457 


25  mars  1752-3  mars  1779. 
Il  avait  été  arrêté  à  Londres,  et  sur   la   réquisition  de 
sa  famille,  enfermé  pour  toute  sa  vie  à  la  Bastille,  où  il 
mourut  sans  renseignements  sur  la  cause   de  sa  déten- 
tion. 

LE  GUAY. 
Garçon  doreur. 

15  février  1757-21  mai  1786. 
Fou  illuminé  ;  refusa  la  liberté  qui  lui  fut  offerte  plu- 
sieurs fois,  mourut  à  la  Bastille,  de  sa  mort   naturelle. 
—  Sans  renseignements  sur  la  cause  de  sa  détention. 
TAVERNIER, 
Fils  naturel  de  Pâris-Duverney. 

4  août  1759-14  juillet  1789. 
Avait  voulu  assassiner  Louis  XV.  Complètement  fou. 
Venait  des  îles  Sainte-Marguerite,  où  il  était  enfermé 
depuis  10  ans.  Interrogé  par  Duvergier,  à  l'Hôtel  de  ville, 
il  déclara  que  c'était  lui  qui  avait  mis  le  poignard  dans 
les  mains  de  Damiens.  On  fut  obligé  de  le  conduire  à 
Charenton,  quelques  jours  après  le  14  juillet. 
MONTCARRÉ, 

24  mars   1770-2  août  1774. 
Transféré  à  Bicêtre.  —  Sans  renseignements. 
DE  QUATRE  VILLE, 
Avocat  à  Rennes. 

30  septembre  1773-23  octobre  1774. 
Mis  en  liberté  avec   ordre  de  retourner  à  Nantes.  — 
Sans  renseignements. 
DE  GENITY, 
Ex-officier  de  Royal-Comtois. 

(19  mars-2  juin)  1774. 
Sans  renseignements. 
LAMBERT, 
Anglais. 

(19  mars-2  juin)  1774. 
Sans  renseignements. 
WYTHE  DE  MALVILLE. 

29  février  1784-14  juillet  1789. 
Enfermé  d'abord  à  Vincennes,  il  fut  transféré  à  la  Bas- 
tille, lorsqu'on  supprima  cette  première  prison.  —  Com- 
plètement fou,  lors  de  son  entrée  à  la  Bastille  ;  recueilli 
par  une  personne  charitable,  le  14  juillet,  on  dut  l'envoyer 
à  Charenton  quelques  jours  après,  car  il  mettait  au  pillage 
la  maison  de  son  protecteur. 


Ans.    Mois.    Jours. 


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158 


LES   PRISONNIERS   ENFERMES   A   LA   BASTILLE 


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LETTRE   DE    L'ABBÉ   ALBERT   A   M.    DE   MAISSEMY  159 

Ces  chiffres  authentiques  nous  montrent  l'Ancien  Régime  sous  un 
aspect  bien  différent  de  celui  sous  lequel  certains  personnages  voudraient 
le  faire  juger  .-nous  voyons,  en  effet,  la  royauté  n'user,  en  somme, 
qu'avec  la  plus  grande  modération  d'une  puissance  dont  il  est  si  facile 
d'abuser;  nous  la  voyons  constamment  appliquer  à  des  délits  d'espèces  très 
diverses  des  peines  infiniment  plus  douces  que  celles  qui  seraient  appli- 
quées par  la  législation  actuelle. 

Lorsque  des  magistrats  apportaient  des  entraves  à  l'administration 
royale,  deux  mois  de  Bastille  les  ramenaient  dans  le  devoir  ;  l'on  avait  pour 
eux  tous  les  égards  dus  à  leur  caractère,  et  toutes  les  prévenances  aux- 
quelles étaient  habitués  les  gens  de  la  bonne  société.  Nous  savons,  sous  la 
législation  actuelle,  ce  que  peuvent  se  permettre  ceux  qui  nous  gouvernent 
à  l'égard  des  magistrats  qui  leur  déplaisent. 

En  célébrant  aujourd'hui  l'anniversaire  delà  prise  de  la  Bastille  par  des 
réjouissances  dites  nationales  et  patriotiques,  l'on  célèbre  la  destruction 
d'une  prison  dans  laquelle  l'on  enfermait  principalement  les  escrocs,  les 
imprimeurs  clandestins,  les  voleurs  de  blé,  les  pamphlétaires  de  bas  étage 
et  les  espions  ;  ce  furent,  il  est  vrai,  ces  gens  tarés,  sortis  de  toutes  les 
classes  delà  société,  qui  apportèrent  le  plus  sérieux  contingent  à  la  bande 
jacobine. 

Gustave  Bord. 


Lettre  de  l'alblbé  .A-iibert  *  à  M.  dLe 
Malssemy. 

Ce  8  mai  1789. 

Monsieur, 

J'ai  été  pénétré  hier  des  bontés  de  Madame  de  Maissemy  et  de 
l'obligeant  accueil  qu'elle  a  daigné  me  faire.  Mais  j'ai,  en  même 
tems,  bien  vivement  regretté  votre  absence.  J'avois  reçu,  le  matin, 
une  lettre  de  Versailles,  par  laquelle,  d'après  la  communication  de 
celle  que  vous  m'aviez  fait  l'honneur  de  m'écrire,  au  sujet  du 
Journal  des  États  généraux,  on   me  témoignoit  le  plus  grand 


1  Jean-Louis  Aubert,  connu  sous  le  nom  de  l'abbé  Aubert,  et  simplement  clerc  tonsuré, 
chanoine  de  l'Eglise  de  Paris,  censeur  royal,  directeur  de  la  Gazette  de  France,  professeur 
de  langues  et  de  littérature  française  au  Collège  royal  jusqu'en  1784,  époque  à  laquelle  il 
obtint  sa  pension  de  retraite.  L'abbé  Aubert,  né  à  Paris  le  1 5  février  1731,  mourut  dans 
cette  ville  le  10  novembre  1814. 


160  LETTRE    DE    L'ABBÉ    AUBERT   A  M.   DE   MAISSEMY 

étonnement  de  ce  que  ce  journal  "néanmoins  paroissoit.  On  ne 
concevoit  pas  que  les  ordres  directs  du  Roi  fussent  méprisés  à  ce 
point.  Le  2d  n°  du  même  journal  a  paru  hier.  Il  est  d'une  hardiesse 
incroyable  dans  les  circonstances.  Quelqu'un  m'a  assuré,  Monsieur, 
qu'il  y  avoit  un  arrêt  du  conseil  qui  interdisoit  définitivement  cet 
ouvrage.  Je  désirerois  en  être  assuré  pour  l'écrire  à  Versailles 
(à  Mad.  Hérissant),  attendu  qu'on  y  attend  ma  réponse,  au  sujet 
de  cette  publication,  avant  que  d'informer  M.  le  comte  de  Mont- 
morin  de  la  suite  des  démarches  que  j"ai  pris  la  liberté  de  faire 
auprès  de  vous,  et  que  vous  avez  eu,  Monsieur,  la  bonté  d'accueillir 
d'une  manière  si  satisfaisante. 

J'oserois  vous  prier  aussi,  Monsieur,  d'engager  la  chambre  syn- 
dicale à  fournir  plus  régulièrement  l'état  d'après  lequel  les  journa- 
listes peuvent  annoncer  les  nouveautés  :  voilà  quatre  ordinaires 
de  la  Gazette  de  France  où  l'article  de  la  Chambre  ne  se  trouve 
point,  par  conséquent,  un  grand  nombre  de  livres  du  moment, 
qu'on  ne  peut  annoncer,  en  suivant  strictement  la  règle  renouvelée 
par  M.  le  garde  des  sceaux  :  ce  qui  porte,  à  la  fois,  préjudice  et  aux 
libraires  et  aux  journalistes  mêmes. 

J'ai  l'honneur  d'être  avec  un  profond  respect, 

Monsieur, 

Votre  très  humble  et  très  obéissant  serviteur, 

Aubert. 

Pour  copie  conforme, 

G.  de  Kerbro. 


L'un  des  directeurs,  gérant,  Gustave  Bord. 


KANJFS,  VINCEKT  FOREST  ET  EMILE  GRIMAUD,  IMPRIMEURS  BREVETES. 


Lettre    adressée    a  Hennin  ',   ministre 
plénipotentiaire  à  Constantinople. 


Dresde,  9  mai  1794. 

Mon  ami,  il  m'est  impossible  de  ne  pas  mïntèresser  à  tous,  et 
de  ne  pas  vous  donner  les  avis  qui  intéressent  votre  sûreté  person- 
nelle ;  vous  avez  été  trop  avant,  trop  tènacement,  il  n'y  a  plus  de 
retour  pour  vous  ;  il  seroit  trop  tard.  Je  suis  désespéré  que  vous 
n'ayiès  pas  prêté  assès  d'attention  à  mes  premiers  avis  :  je  vous  ai 
dit  toujours  qu'ils  me  viennent  de  source  ;  enfin  c'est  fait,  vous 
vous  êtes  jette  tête  baissée  dans  ce  gouffre,  je  soubaitte  que  vous 
sauviès  au  moins  la  tête  ;  je  ne  vous  conseillerois  pas  de  rentrer 
cbès  vous,  la  guillotine  vous  attend. 

Saint- Just  fit,  le  11  mars,  un  rapport  au  Comité  de  salut  public 
sur  les  négociations  avec  les  puissances  neutres,  censurant  tout 
l'argent  qu'on  y  a  prodigué,  et  eberebant  à  prouver  que  sans  les 
acbetter,  elles  auraient  gardé  leur  neutralité,  sans  qu'il  en  coûtât 
un  sol,  leur  intérêt,  ou  leur  timidité  les  y  portant.  Je  ne  vous 
dirai  pas  ce  qu'il  contient  sur  les  autres,  mais  voici  pour  ce  qui 
vous  regarde. 

«  Sans  doute  les  plans  que  l'on  nous  a  perseverément  pro- 
posé pour  la  Turquie,  ont  paru  de  la  plus  baute  importance  -,  et  je 
vous  prends  tous  à  témoins  si  j'ai  bésité  à  les  seconder  de  tous  mes 
moyens.  Les  dépenses  ne  m'ont  pas  effrayé,  car  l'utilité  résultante 
du  succès  me  paroissoit  devoir  amener  le  salut  de  la  République, 
et  dès  lors  toute  dépense  est  légitime.  —  Hé  bien,  quels  ont  été  les 
résultats  de  plus  de  40  millions  de  dépenses,  car  je  porterois  le 
calcul  a  70  millions,  si  je  donnois  aux  différens  diamans  employés 


1.  Pierre-Michel  Hennin,  né  le  30  août  1728,  à  Magny  en  Vexin,  employé  au  dépôt 
des  affaires  étrangères,  en  1749.  En  1752,  il  accompagna  M.  de  Broglie  en  Pologne. 
Ses  aptitudes  particulières  lui  valurent  le  privilège  de  faire  un  voyage  d'étude  à 
l'étranger  aux  frais  du  roi.  Président  du  Roi  à  Varsovie,  puis  à  Genève,  il  fut 
nommé  en  1779  chef  de  l'un  des  bureaux  des  affaires  étrangères.  Hennin  mourut  à 
Paris  le  5  juillet  1801.  (Pour  son  rôle  diplomatique  pendant  la  Révolution,  consulter 
l'excellent  travail  de  M.  F.  Masson  :  Le  département  des  affaires  étrangères ) 

T.  II.   —  DÉCEMBRE  1883.  11 


162  LETTRE    ADRESSÉE   A   HENNIN 

en  présents  la  valeur  que  leur  ont  donné  à  l'estime  les  citoyens 
joailliers,  qui  les  ont  estimés?  A  quoi  cela  nous  a-t-il  mené  ?  A 
rien,  mais  absolument  à  rien  ;  tantôt  c'est  le  Rei  (?)  Effendi 
qu'on  ne  peut  gagner,  tantôt  c'est  le  Capitan-Pacha  qu'on  ne  peut 
satisfaire  ;  puis  ce  sont  les  demandes  en  subsides  et  secours,  et 
dans  le  tems  que  nous  les  accordons  les  cboses  changent,  on  ne  veut 
plus  ni  des  mêmes  subsides,  ni  des  mêmes  secours.  —  L'intérêt  le 
plus  puissant  de  la  Porte,  si  elle  pouvait  agir,  étoit  de  profitter  de 
notre  alliance  pour  exterminer  la  Russie,  et  si  elle  ne  pouvoit  agir, 
son  intérêt  étoit  la  neutralité,  conséquence  et  compagne  nécessaire 
de  l'impuissance.  Eh  bien,  on  nous  a  promis  sans  cesse  l'assistance 
de  cette  puissance,  son  alliance,  et  en  la  payant  il  a  fallu  payer  à 
tous  les  individus  qui  se  disent  nos  partisans,  le  prix  que  la  cupi- 
dité peut  y  mettre.  Et  maintenant,  suivent  les  probabilités,  qu'au- 
rons nous  acheté  ?  Une  neutralité  que  la  nature  des  choses  et  l'im- 
puissance commandent  à  la  Turquie  de  la  manière  la  plus  irrésis- 
tible. Deux  scélérats,  deux  ex-nobles,  deux  ministériels,  deux 
feuillants,  deux  brissotins,  Hénin  et  Descorches,  sont  nos  ministres 
à  Gonstantinople  ;  la  guillotine  seule  peut  récompenser  leurs 
services,  et  la  confiscation  de  leurs  nobles  vols  peut  seule  nous 
récupérer  d'une  petite  partie  de  nos  frais.  Des  disputes  scandaleuses 
y  divisent  la  nation,  réduite  à  cette  ignominie,  de  se  partager  entre 
un  Hénin,  un  Descorches,  qui  en  dernière  analise,  ne  sont  que 
deux  coquins,  lâches,  et  en  querelle  pour  le  partage  des  trésors  de 
l'État.  —  Voilà  pourtant  ceux  que  Desforguesnousassuroit  mériter 
toute  notre  confiance.  » 

Etes  vous  content  de  la  manière  dont  vous  traitent  ceux  que  vous 
serves  ?  Eh  bien,  vous  allés  revenir  dans  ce  raport  ;  voici  ce  qu'il 
dit  sur  vous  à  Venise  : 

«  Mais  s'il  n'est  pas  tenu  d'appeller  les  coupables  (Tilli,  etc., 

de  Gênes)  à  reddition  des  comptes,  il  est  tenu  au  moins  de  fermer 
les  entrées  du  trésor  public,  aussi  criminellement  ouvertes  depuis 
8  mois.  Groira-t-on  jamais  que  l'insignifiante  République  de  Venise 
n'a  pas  laissé  que  de  nous  causer  encore  quelques  dépenses,  assés 
peu  considérables,  si  on  les  compare  à  celles  déjà  exposées,  mais 
plus  choquantes  encore  si  on  en  considère  la  nullité.  —  Là  comme 
ailleurs,  on  nous  a  bercé  de  rêveries  politiques.  Là  comme  ailleurs, 
Hénin  devoit  établir  là  la  liberté  française,  le  lion  de  Saint- 
Marc  devoit  se  coeffer  du  bonnet  rouge  ;  et  si  nous  en  croyons  ce 


LETTRE   ADRESSÉE   A   HENNIN  163 

mal-habile  menteur,  la  République  de  Venise  à  couru  dos  dangers 
effrayans  par  suite  des  partis  qu'y  avoit  formés  Hénin.  El  de 
dangers,  nous  eu  avons  été  les  soûls  confidents  et  les  inquisiteurs 
d'Etat  n'en  oui  jamais  parlé,  ni  eux  ni  qui  que  ce  soit  au  monde. 
Cet  impénétrable  secret  est  sans  doute  impayable  ;  Hénin  pourtant 
nous  l'a  fait  payer.  En  vérité,  on  no  sçauroit  l'apprécier,  car  la 
conspiration  déjouée,  Hénin  même  éloigné,   le   secret  a  été  gardé 
comme  auparavant,  et  tout  Venise   a  été  prêt  à  s'insurger,  nos 
complices  étoient  dans  la  confidence,  tout  a  manqué,  et  personne 
n'a  dit  mot.  Quel  prodige,  et  quel  homme  que  M.  Hénin  !  Bedmas 
n'étoit  qu'un   intrigant    de  mauvais   alloi   auprès  de  ce  puissant 
génie.  Après  de  si  brillants  succès,   il  ètoit  bien  juste  de  récom- 
penser l'autheur,  et  l'illustre  d'Hènin  fut  envoyé  à  Constantinople. 
Pour  le  remplacer,  on  a  fait  le  plus   bizarre  choix  ;  le  vertueux 
Rolland  brissotinoit   alors  la  République,  et  plaçoit  partout  des 
Brissotins.  —  Ce  ministre  avoit  prudemment  envoyé  sous   Hénin, 
un  ex-moine,  monarchien  en   1790,  feuillant   en    1791,   constitu- 
tionnel en  1792,  un  caméléon  politique,  un  phraseur  à  la  Brissot,  le 
vieux  Jacob,  jadis  oratorien.  — Pour  remplacer  Hénin,  on  chercha 
encore  un  ex-moine,  un  ex-prêtre,  un  aventurier,  un  dominicain 
de  Lyon,  né  en  Irlande,  appelé  Oneille,  qui  se  baptisa  ensuite,  en 
1791,  abbé  Noël,  aujourd'hui  le  citoyen  Noël. —  Ces  deux  ex-moines 
étoient  la  monnoie  de  ce  grand  homme  que  l'on  envoya  à  Constan- 
tinople. Les  volumes  que  nous  envoient  ces  goujats  politiques,  sont 
aussi  fastidieux  à  lire  qu'impossible  à  croire.  Et  cependant  100,000 
écus  ont  encore  trouvé  à  s'échapper  de  ce  côté  là.  De  quoi  s'agis- 
soit-il  cependant  ?  De  faire  rester  neutre  une  République  qui  n'a 
cessé  de  l'être  depuis  la  paix  de  Passarowitz,  une  République  que 
tous  les  leviers  de  l'Europe  ne  pourroient  déranger  un  seul  moment 
de  son  impassibilité.  Vous  voyés  que  cette  besogne  n'étoit  pas  au 
dessus  de  la  nullité  de  MM.  Oneille  et  Jacob.  S'y  ériger  le  simbole 
de  la  République,  cela  pouvoit   être  plus  difficile,  car  cet  acte  là 
étoit  plus  décidé  qu'il   n'appartient   à  une  si   timide  neutralité. 
Hénin  l'obtient  pourtant  :  un  tableau  est  attaché  à  sa  porte  (un 
jour  on  sçaura  comment,  par  qui,  et  à  quel  prix).  Les  dépenses 
de  cette  facétie  en  surpassent  l'utilité,  parce  qu'il  en  a  coûté  près  de 
80,000  *  pour  ce  seul  objet,  et  je  l'appelle  une  facétie,  parce  que  la 
suite  a  prouvé  que   c'étoit  une  simple   inconséquence  qu'on  avoit 
obtenue  du  Sénat,  une  déviation  de  ses  principes  -,  mais  la  non 


164  LETTRE    ADRESSEE    A   HENNIN 

reconnoissance  d'Oneille  vous  a  prouvé  qu'on  n'avoit  pas  tardé  à  y 
revenir.  —  La  seule  utilité  de  la  légation  à  Yenise  est  la  corres- 
pondance avec  la  Turquie,  qui  n'a  plus  d'autre  issue  que  celle-là  ; 
parce  que  la  Suisse  et  la  Yalteline  nous  offrent  seules  un  passage  à 
nos  courriers  jusques  à  Bergame,et  que  l'Etat  de  Yenise  nous  donne 
toutes  les  facilités  d'arriver  jusqu'en  Dalmatie.  —  Cette  utilité 
diminue  avec  l'espoir  de  décider  la  Porte  à  une  rupture.  Pourtant 
je  ne  dis  pas  de  la  négliger,  mais  de  la  moins  payer,  et  d'y  envoyer 
de  vrais  républicains  remplacer  ces  deux  ex-moines  Brissotins 
quappelle  ici  le  tribunal  révolutionnaire,  et  après  lesquels  soupire 
si  ardement  la  guillotine.  —  On  nous  avoit  leuré  de  pouvoir  obtenir 
des  bleds  de  cette  République,  les  moyens  de  la  décider  à  accorder 
cette  faveur  ont  été  accordés  ;  mais  les  bleds  sont  restés  dans  les 
greniers  vénitiens.  Nous  y  avons  des  émissaires  inutiles  pour  cet 
objet,  et  là,  comme  partout,  nos  dépenses  n'ont  pas  plus  accaparé 
les  bleds  pour  la  République  qu'elles  n'ont  créé  de  révolutions 
dans  les  autres  empires.  » 

A  la  suite  de  ce  rapport,  Saint-Just  fit  des  motions  que  je  sup- 
prime, puisqu'elles  ne  vous  regardent  pas  personnellement. 

Le  Bailli  de  Forestat,  ancien  receveur  de  l'ordre  de  Malthe  à 
Marseille,  grand  ami  d'Hébert  et  de  Forgues,  parti  de  Paris  le 
10  mars  pour  Gonstantinople  avec  les  cinq  millions  promis  par  cette 
voie  à  la  Pologne,  et  quinze  cent  mille  livres  pour  la  légation,  a 
été  fouillé  par  les  visiteurs  à  l'entrée  de  Gênes,  le  5  avril,  malgré 
sa  vive  opposition  et  celle  de  4  adjudants  qui  l'accompagnoient, 
destinés  à  travailler  en  Italie  et  dont  deux  officiers  municipaux  de 
Paris  :  on  leur  a  pris  cinq  ballots  et  leurs  malles.  On  a  trouvé  dans 
les  malles  deux  millions  en  louis  d'or  et  en  sacs  ;  les  cinq  caisses 
étaient  remplies  de  lingots  d'or  et  d'argent,  et  d'un  écrain  de  dia- 
mans  évalué  trois  millions.  Ces  5  voyageurs  se  disant  commissaires 
de  la  Convention  et  passant  par  Gênes  pour  Yenise  (voilà  comment 
ils  s'annonçaient)  furent  se  loger  à  l'hôtel  de  Sainte-Marthe,  et 
leurs  équipages  consignés  au  magistrat  de  San-Giorgio.  Tilli  reçut 
le  7,  à  3  heures  du  matin,  un  courrier  de  Nice,  lui  portant  ordre 
du  Comité  de  salut  public  de  faire  arrêter  ces  5  commissaires  et  de 
faire  saisir  leurs  effets.  Tilli  demande  officiellement  qu'ils  fussent 
arrêtés  ce  qui  fut  exécuté  à  deux  heures  après  midi  par  les  gardes 
du  Palais.  L'argent  est  déposé  dans  les  mains  du  gouvernement 
génois  pour  le  remettre  à  qui  il  appartiendra.  Nous  verrons,  mais 


DEUX  LETTRES  DU  BARON  DE  BOURGOING         165 

vous  no  le  verres  plus.  Cette  arrestation  esl  l'effel  des  lettres  de 
Forestat  trouvées  dans  les  papiers  «le  Hébert.  Robespierre  \ 
absolument  le  guillotiner,  ainsi  que  ces  5  acoliles.  Je  n'y  mettrai 
pas  obstacle.  Son  tour  viendra  aussi  bientôt,  et  ce  sera  Saint-Just 
qui  le  guillotinera  :  après  que  Saint-Just  aura  rendu  ce  service, 
il  aura  le  même  sort  que  les  autres  chefs,  je  vous  en  réponds,  cela 
est  écrit  dans  le  Livre  des  destinées,  et  dans  des  mesures  bien  plus 
sagement  continuées  que  celles  des  scélérats. 

Armand  Durfort  est  à  Venise,  il  s'est  bien  tiré  de  la  campagne 
dernière  ;  il  va  recommencer.  Son  père  est  toujours  le  même  ;  sa 
belle  ne  le  quitte  pas,  ils  sont  à  Padoue. 

Mme  de  Bombelle  a  fait  une  fille,  mais  elle  est  très  malade  d'un 
sein.  Toujours  sur  le  lac  de  Constance,  ainsi  que  son  mari. 

Mon  petit  Ferdinand  se  porte  à  merveille,  ainsi  que  ma  femme, 
ils  sont  à  Venise,  et  un  frère  de  ma  femme,  qui  a  18  ans,  y  est 
aussi  à  présent  attaché  à  l'ambassade.  Campos  est  toujours  là. 

Quant  à  moi,  je  suis  parti  de  Vienne  le  25  avril,  et  me  voici 
(à  Dresde)  depuis  le  2  mai  ;  je  reste  peu  de  jours  et  ferai  d'autres 
courses. 

Je  vous  embrasse  du  fond  de  mon  cœur  et  avec  toute  l'amitié 
possible. 

Pour   copie   conforme, 

Ve  B.  d'Agours. 


JDeixx  lettres  du  baron  de  Bourgoing*. 

Au  citoyen  Torelli,  à  Paris. 

Stockholm,  23  pluviôse,  12  février. 

Votre  aimable  petite  lettre,  mon  cher  Torelli,  m'a  fait  un  double 
plaisir.  Elle  me  prouve  que  les  absents  n'ont  pas  toujours  tort  ;  et 
elle  m'apprend  que  votre  persévérance  a  été  enfin  récompensée.  Il 
enétoit  temps.  Après  d'aussi  longues  privations,  jouissez  donc  bien 


1.  Jean-François,  baron  de  Bourgoing,  né  à  Nevers  le  20  novembre  1748,  fut  lancé 
dans  la  carrière  diplomatique  par  Paris-Duverney.  Après  avoir  étudié  le  droil 
une  université  allemande,  il  fut  reçu,  en  1764,   officier   au  régiment   d'Auvergne    et 
attaché  à  la  légation  française  de  la  diète  de  l'empire;   à    '0    ans,  en    L'aï>s< 


166         DEUX  LETTRES  DU  BARON  DE  BOURGOING 

paisiblement  de  tout  ce  que  vous  allez  recouvrer,  et  que  je  vous 
retrouve  à  Paris  dans  8  mois,  un  an,  deux  ans  peut-être,  heureux 
mari,  heureux  père  et  heureux  citoyen. 

Je  passe  ici  ma  vie  aussi  doucement  que  je  le  puisse,  éloigné  de 
tout  ce  qui  m'est  cher.  J'y  éprouve  des  regrets,  mais  non  pas  de 
l'ennui.  La  cour  n'est  pas  très  brillante  ;  elle  est  encore  moins 
exigeante.  J'ai  déjà  paru  trois  fois  devant  le  Roi.  Les  ministres 
étrangers  sont  exclus  de  la  société  royale  ;  mais  la  ville  offre 
beaucoup  plus  de  ressources  que  je  ne  croyois.  On  est  sociable;  on 
aime  assés  le  plaisir  ;  le  climat  est  très  supportable,  surtout  cet 
hyver.  Bref,  cette  capitale  en  vaut  bien  une  autre.  Mais  qui  peut 
dédommager  de  là  capitale  des  capitales,  surtout  quand  on  y  a 
femme,  enfants,  amis  ! 

Je  ne  sais  trop  de  quelles  personnes  vous  me  parlés  ;  Oxenstierna, 
Rosenkrantz  et  Igelstrœm  !  Il  y  a  d'abord  tant  d'Oxenstierna  !  C'est 
peut-être  celui  qui  a  été  mon  confrère  à  Copenhague  et  qui  y  est 
encore.  Le  baron  de  Rosencrantz  est  sans  doute  le  ministre  de 
Danemarc  nommé  à  la  mission  de  Suède,  mais  non  encore  arrivé. 
M.  d'Igelstrœm  est  encore  absent.  Vos  trois  commissions  sont  donc 
ajournées.  Mais  je  n'ajournerai  jamais  mes  vœux  pour  votre  bon- 
heur. Il  sera  facile,  si  vous  vous  tenez  au  plan  dont  vous  me  faites 
part.  Le  mien  l'est  moins  parce  que  mes  relations  sont  plus  multi- 
pliées et  que  je  suis  moins  philosophe  que  vous  ;  à  tout  prendre 
cependant,  je  ne  me  trouve  point  du  tout  à  plaindre. 

Qu'il  considère  Hécube,  il  rendra  grâce  aux  Dieux.  Sur  ce,  je 
vous  embrasse,  mon  cher  Torelli,  bien  cordialement. 

Bourgoing. 


ministre  plénipotentiaire,  il  fut  chargé  de  la  correspondance  avec  le  ministre.  Ren- 
voyé à  son  régiment  par  M.  de  Choiseul  auquel  il  avait  l'ait  des  représentations,  il 
partit  en  1777  pour  l'Espagne,  en  qualité  de  premier  secrétaire  de  la  légation  de 
,  avec  M.  de  Montmorin.  Successivement  ministre  plénipotentiaire  en  Basse- 
Saxe  (1787)  et  euvoyé  à  Madrid  (1792),  il  abandonna  la  carrière  diplomatique  lorsque 
laguerre  fut  déclarée  à  i'E.-p  r 'tira  à  Xevers,  ou  la  Convention  fut  heureusa 

:  le  r  trouver  lorsqu'elle  négocia  avec  l'Espagne  après  le  9  thermidor.  Sans  emploi 
sous  le  directoire,  privé  de  sa  pmsion,  ii  s'occupa  d'études  littéraires.  Envoyé  en 
Danemai-k  après  le  18  Brumaire,  puis  en  Suède,  il  fut  rappelé  de  ce  dernier  poste 
en  1803  pour  avoir  hdssé  supposer,  à  son  audience  de  réception,  le  retour  de  ia 
Monarchie.  Ambassad  sur  en  Sa:  j  (1807),  il  mourut  le  20  juillet  1811. 


DEUX  LETTRES  l»i!  BARON  DE  BOURGOING         167 


A  Monsieur  E .  Leleu A ,  directeur  fies  postes  de  l'armée  d'Alle- 
magne, (m  quartier  général,  à  Vienne. 

Leipsig,  le  4  octobre  au  soir,  mercredi  (1809)  2. 

Excellent  homme  !  de  ce  Leipsig,  où  tant  de  choses  me  rappellent 
votre  souvenir,  je  ne  laisserai  pas  partir  un  employé  de  l'armée 
partir  (?)  pour  Vienne,  sans  causer  avec  vous  et  par  vous  avec 
notre  cher  Armand  auprès  duquel  nos  transes  (?)  me  gagnent  tou- 
jours de  vitesse  ;  mais  je  serai  bref;  car  je  ne  suis  pas  venu  passer 
trois  jours  à  Leipsig  pour  y  écrire  des  brochures. 

J'y  suis  encore  logé  avec  ce  bon  couple  Schmidt  qui  a  eu  près  de 
2  ans  chés  lui  le  colonel  Savary  et  qui  en  parle  toujours  avec 
beaucoup  d'intérêt.  Je  retrouve  cette  ville  toute  occupée  de  ses 
spéculations  et  par  contrecoup  de  la  paix  qui  les  arrangeroit  fort  ; 
mais  ici  comme  ailleurs,  comme  chés  vous  peut-être,  tout  se 
réduit  à  des  vœux  ardents  et  à  des  conjectures.  Tour  à  tour,  pres- 
que d'un  jour  à  l'autre,  on  conçoit  et  puis  on  congédie  ses  espé- 
rances. Une  gazette  autrichienne  du  13  qui  s'est  glissée  ici  a  paru 
de  mauvais  augure  ;  mais  la  gazette  de  Leipsig  vient  à  propos  nous 
dire  à  l'article  Tienne,  du  23,  que  plus  que  jamais  on  s'attend  à 
la  paix  et  que  le  25 peut-être  sera  un  jour  mémorable  pour  l'Au- 
triche. Oui  -,  mais  on  se  disoit  ce  matin  :  nous  voilà  au  4,  et  si  ce 
25  il  s'étoit  passé  quelque  chose  de  si  mémorable,  ne  le  sauroit-on 
pas  déjà  ici?  N'importe;  espérons  encore  :  peut-être  ne  s.'est-on 
mécompte  que  de  quelques  jours. 

Tels  étoient  les  calculs  que  nous  faisoient  entre  autres  ce  matin 
les  Princes  et  Princesses  que  le  Roi  de  Saxe  a  déposés  ici  en  pas- 
sant et  qui  attendent  avec  anxiété  le  moment  de  leur  rappel,  quoi- 
qu'ils se  plaisent  assés  à  Leipsig  et  y  plaisent  beaucoup  à  cause  de 
leur  popularité.  Je  les  reverrai  encore  après  demain  matin,  veille 
de  mon   départ,   pour  pouvoir  donner  de  leurs   nouvelles  toutes 


1.  Nous  avons  tout  lieu  de  croire  qu'il  s'agit  ici  d'Ëloi  Leleu,  ex-ineunier  de  Gorbeil, 
un  des  agents  du  fameux  Pacte  de  famine. 

-2.  Nous  avons  assigné  à  cette  lettre  la  date  1809,  parce  que  c'est  la  seule  année  du 
régne  de  Napoléon  où  le  4  octobre  tombait  un  mercredi.  Ce  sont  les  succès  obtenus, 
àWagram,  les  5  et  6  juillet  précédent,  qui  lui  font  supposer  que  Napoléon  est  entré 
à  Vienne. 


168  DEUX   LETTRES  DT3   BARON  DE   BOURGOING 

fraîches  au  Roi  et  à  la  Reine  avec  lesquels  j'aurai  l'honneur  de 
diner  dimanche.  Car  ayant  quitté  mes  femmes  hier  à  5  heures  du 
matin,  je  compte  bien  me  retrouver  près  d'elles  samedi  soir,  de 
S  à  9.  Je  les  ai  laissées  au  milieu  des  François  qui  sont  depuis 
5  à  6  semaines  leur  principale  société.  Ce  sont  le  général  Saint- 
Gyr  que  l'Empereur  a  envoyé  pour  commandant  à  la  ville  de 
Dresde,  et  dont  on  dit  puisqu'il  devoit  y  en  avoir  un  on  ne  pour- 
roit  mieux  choisir,  puis  le  colonel  du  22e  de  ligne,  le  hrave  Armand 
qui  sous  des  formes  militaires  conserve  un  très  hon  ton  et  toutes 
les  qualités  estimahles  et  à  qui  surtout  on  doit  l'excellente  tenue  de 
ses  soldats,  dont  pas  un  seul  n'a  pas  encore  trouhlè  l'ordre  puhlic 
ensuite  des  chefs  de  hataillon,  des  commissaires  des  guerres,  des 
inspecteurs  aux  vivres,  tous,  à  ce  qu'il  paroit,  de  honne  société. 
Tout  cela  ravive  un  peu  la  coterie  françoise,  mais  dérange  tous  les 
plans  si  nécessaires  d'économie.  Pour  acheter  de  la  poudre,  voilà- 
t-il  pas  M.  Armand  (non  pas  le  colonel  en  activité,  mais  le  colonel 
futur)  qui  nous  décoche  une  traite  de  600  francs.  Pour  l'honneur 
du  tireur,  comme  pour  celui  du  porteur  (Breling)  il  a  hien  fallu 
lui  faire  honneur.  Il  parle  bien,  ce  cher  enfant,  de  nous  faire  ren- 
trer cette  avance,  ce  seroit  une  assés  belle  action,  faute  de  laquelle 
il  faudra  que  je  donne  quelques  dîners  de  moins,  que  sa  mère 
retranche  quelques  bonnets  et  sa  sœur  quelques  leçons  de  chant. 
Dites-lui  que  je  suis  plus  content  de  la  santé  de  l'une  que  je  ne 
m'y  attendois  et  que  je  le  suis  tout  à  fait  de  l'humeur  doucement 
joviale  de  l'autre  et  presque  tout  à  fait  de  son  teint.  Dites-lui  que 
parmi  les  absents,  vous  êtes  (après  lui  ne  vous  déplaise)  un  de  ceux 
dont  notre  Comité,  Lefebvre  compris,  s'occupe  le  plus.  Il  faut  dire 
cependant  (pour  ne  pas  vous  rendre  trop  fier)  que  nous  y  sommes 
un  peu  invités  par  les  commémorations  que  font  de  vous  et  le 
brave  de  Castres  et  notre  Armand  lui-même.  Mais  je  suis  moins 
laconique  que  je  ne  l'avois  promis  et  j'oublie  que  votre  fidèle 
Wîrtz  attend  mes  dépêches,  qui  se  réduiront  à  ce  griffonnage. 
Adieu,  notre  excellent  ami,  groupez-vous  avec  Armand  pour  que 
de  mes  longs  bras  je  vous  embrasse  d'un  seul  coup.  Adieu. 

M.  Darrien  que  j'ai  vu  ce  matin,  le  docteur  Kopp  (?),  chez  qui  je 
dîne  demain,  ne  veulent  pas  être  oubliés. 

Pour  copie  conforme,  Gustave  Bord. 


A  dr*osse  clos  j  emies  gens  de  Rennes 
an  clnu  de  Nantes. 


Rennes,  4  janvier  1789. 
Messieurs, 

Servir  la  Patrie,  secouer  le  joug  odieux  sous  lequel  on  est  encore 
asservi,  se  rétablir  dans  les  droits  sacrés  et  imprescriptibles  de  la  nature, 
devenir  des  hommes  libres  sous  l'autorité  des  loix  ;  voilà  le  but  que  se 
propose  dans  ce  moment  le  peuple  français,  et  c'est  le  résultat  de  l'As- 
semblée des  députés  et  aggrégés  des  villes,  des  campagnes  et  des  corpora- 
tions. 

Nous  avons  pensé,  Messieurs,  qu'il  importait  au  salut  de  la  Bretagne 
de  redoubler  d'activité  dans  la  conjoncture  périlleuse  où  nous  sommes  et 
de  former  une  confédération  assez  forte  pour  soutenir  nos  vertueux 
représentais,  et  pour  faire  trembler  les  prévaricateurs  infâmes  qui  trahis- 
sent la  sainteté  de  leurs  engagemens  ;  nous  vous  prions  donc,  Messieurs, 
au  nom  de  tous  les  sentimens  qui  peuvent  être  chers  à  des  hommes  qui 
sentent  leur  dignité,  de  vous  réunir  sur  le  champ,  pour  adhérer  à  notre 
délibération,  faire  imprimer  la  vôtre  et  l'envoyer  au  plutôt  dans  les  diffé- 
rentes villes  de  la  province.  Il  n'y  a  point  de  tems  à  perdre,  car  à  l'instant 
où  nous  avons  l'honneur  de  vous  écrire,  la  chose  publique  est  en  danger. 
Le  vil  intérêt  et  l'égoïsme,  ces  monstres,  ennemis  du  bonheur  commun, 
travaillent  ténêbreusement  à  des  projets  homicides  qui  tendent  à 
aggraver  la  misère  du  peuple.  Des  agens  de  seigneurs,  des  esclaves  cor- 
rompus, dont  l'âme  s'est  évanouie  devant  l'or  de  nos  tyrans,  des  nobles, 
des  annoblis  fomentant  des  divisions  dans  notre  ordre,  mêlent  leur  organe 
impur  à  la  voix  du  patriotisme  et  de  l'équité,  et  altèrent  de  leur  souffle 
empoisonné  les  efforts  des  hommes  de  bien.  Dix-sept  sont  opposés  au  vœu 
si  intéressant  et  si  nécessaire  de  l'opinion  par  tête,  notre  unique  res- 
source. 

Ne  balancez  donc  pas,  Messieurs,  à  rassembler  tout  ce  que  votre  ville 
contient  d'âmes  honnêtes  et  élevées  qui  ne  font  pas  partie  des  corpora- 
tions, et  des  jeunes  gens  surtout,  ainsi  que  nous,  et  jurez  sur  l'autel  de  la 
patrie  de  la  défendre  contre  ses  indignes  oppresseurs  ;  envoyez-nous 
incontinent  votre  arrêté,  afin  que  nous  le  déposions  au  greffe  de  la  ville. 
Tous  les  jours  la  Commune  s'y  assemble  ;  nous  y  avons  été  reçus  et  invités 
à  y  prendre  séance  ;  nous  y  avons  annoncé  que  nous  allions  vous  en- 
gager à  suivre  notre  marche.  Nous  espérons  avoir  bientôt  des  preuves 
de  votre  empressement  et  vous  partagerez,  Messieurs,  avec  tous  les  bons 
citoyens,  la  gloire  des  couronnes  civiques. 

On  attend  demain  un  courier  de  Paris,  qui  va  faire  connaître  les  inten- 
tions du  gouvernement  sur  l'état  actuel  de  l'Assemblée  :  nous  vous  ferons 


170  LA    CORSE   EN   1800 

part  de  ce  qui  sera  décidé,  mais  quoi  qu'il  en  soit,  rien  ne  doit  nous  dé- 
tourner du  but  sublime  que  nous  avons  devant  les  yeux. 

Nous  avons  l'honneur  d'être,  avec  le  plus  pur  patriotisme,  Messieurs, 
les  commissaires  des  jeunes  gens  de  la  ville  de  Rennes  : 

Moreau,  prévôt,  Raoul,    bachelier  en  droit,   de  la   Mettrie, 
Josse,  Ollivier,  Blin,  T.  Jollivet,  Omnes  Omnibus. 

Adresser  la  correspondance  à  M.  Moreau,  prévôt   du  droit,   demeurant 
près  Toussaint. 

Pour  copie  conforme, 

Gustave  Bord. 


La  Corse  on  1800. 

LIBERTÉ.  ÉGALITÉ. 

A  Ajaccio,  le  28  ventôse  an  8e  de  la  République  française, 
une  et  indivisible. 

Félix  Bacioeclii,  adjudant-général,  au  citoyen  Salicety,  commis- 
saire  du  gouvernement,  délègue  extraordinaire  près  les  dépar- 
tements du  Golo  et  de  Liamone  et  près  les  troupes  de  la  23e  di- 
vision militaire. 

Citoyen  commissaire, 
Si  j'ai  tant  tardé  à  vous  rendre  compte  de  mes  opérations,  c'est 
que  j'avais  pensé  que  le  général  Cervoni  vous  communiqueroit  mes 
lettres.  J'ai  eu  soin  de  lui  rendre  compte  jour  par  jour  des  progrès 
de  l'insurrection  et  des  prétextes  qui  l'avaient  faite  éclater,  j'avai 
cru  que  c'étoit  votre  intention  que  je  correspondisse  seulement 
avec  lui.  Vous  ne  devez  pas  douter  que  quoique  ma  mission  se 
bornât  à  la  levée  et  à  l'organisation  des  bataillons  auxiliaires,  je 
n'aye  pris  sur  ma  responsabilité  toutes  les  mesures  que  j'ai  cru  né- 
cessaires pour  réprimer  la  révolte. 

Dès  les  premiers  moments  du  trouble,  je  me  suis  transporté 
auprès  des  mutins,  après  nous  être  concertés  avec  le  chef  de  la 
86e  et  le  brave  Constantini. 

Tous  les  moyens  de  persuasion  ont  été  mis  en  usage.  Pénétré 
de  la  dignité  de  mon  emploi,  je  n'ai  pas  voulu  compromettre  mon 
autorité,  j'ai  vivement  fait  sentir  aux  rebelles  qu'ils  ètoient  à  jamais 
déshonorés.  J'ai  expédié  journellement  des  courriers  au  général 
rervon>.  Vous  avez  sans  cloute  pris  connoissance  de  mes  dépêches 


LA    CORSE  EN    1800  171 

et  de  toutes  nos  mesures.  Je  ne  vous  fatiguerai  pas  par  dos  répéti- 
tions inutiles,  il  me  suffira  de  vous  dire  que  nôtre  contenance  a 
fait  rentrer  dans  le  devoir  les  révoltés  du  1er  bataillon.  J'ai  bien 
voulu  accéder  à  la  demande  qu'ils  me  firent,  celle  de  la  viande 
pour  les  jours  de  route,  je  cautionnai  moi-même  pour  cette  fourni- 
ture. Je  permis  que  l'on  fit  transporter  par  mer,  à  Sartenncs, 
ceux  qui  étoient  nud-pieds. 

Cette  conduite  que  nous  tinmes,  nous  valut  un  triomphe  complet 
sur  la  23e  légère,  qui  demeure  inaccessible  à  toutes  les  séductions. 
Aussi  lui  ècrivis-je  au  nom  des  généraux,  une  lettre  flatteuse  dont 
on  vous  a  fait  part. 

Ce  matin,  je  viens  d'apprendre  que  le  2d  bataillon  de  la  86e, 
voyant  que  nous  étions  aussi  justes  qu'inébranlables  dans  nos  réso- 
lutions, est  parti  pour  aller  joindre  le  premier.  Tout  est  tranquille 
quant  à  présent. 

Je  vous  donnerai  de  vive  voix  des  détails  sur  quelques  individus 
peu  dignes  de  la  confiance  du  gouvernement. 

J'ai  lieu  de  croire  qu'ayant  pris  tous  les  moyens  de  pourvoir  aux 
premiers  besoins,  vous  verrez  s'il  est  possible  de  faire  quelque 
chose  pour  la  solde.  On  vous  la  demandera  avant  l'embarquement  ; 
il  faut  vous  y  attendre. 

Pour  moi,  ami  sincère  de  la  discipline,  et  qui  n'aimai  jamais  à 
composer  avec  mes  devoirs,  j'ai  proposé  au  général  en  chef  de 
compléter  la  23e  légère,  de  l'amener  avec  nous,  ainsi  que  l'élite  des 
autres  troupes,  qui  marqueroient  une  volonté  bien  déterminée  de 
nous  suivre. 

Alors  la  86e  resterait  seule  livrée  à  elle-même,  et  à  son  déshon- 
neur. Yoilà,  citoyen  commissaire,  où  les  choses  en  sont.  Je  vous  ai 
fait  connoître  mes  vues,  c'est  à  vous  à  les  juger. 

Vous  pensez  bien  que  l'insurrection  des  vieilles  troupes  a  nui  un 
peu  à  la  levée  de  nos  conscrits.  On  vous  aura  dit  que  j'ai  dépêché 
des  commissaires  auprès  des  administrations  municipales,  afin  de 
se  concerter  avec  elles  pour  le  départ  des  jeunes  gens.  J'ai  écrit, 
pressé,  menacé  de  toutes  parts.  Mais  les  désordres  de  la  86e  ont 
produit  un  fort  mauvais  effet. 

Le  Dépôt  n'est  pas  nombreux  :  j'ai  lieu  cependant  d'espérer  que 
sous  peu  il  sera  considérable.  Les  officiers  que  j'ai  envoyés  arrive- 
ront avec  leurs  compagnies  toutes  organisées.  Je  ne  doute  pas  que 
vôtre  présence  n'accélère  la  levée   des  bataillons.  Environné   de 


172  LA  FÊTE   DES  VICTOIRES 

vos  lumières  et  de  votre  expérience,  je  pourrai  moi-même  répondre 
d'une  manière  plus  efficace  aux  vues  du  gouvernement. 

Salut  et  respect. 

Baciocchi1. 

P.  S.  Depuis  le  départ  du  citoyen  Savy  pour  Sartennes,  nous 
n'avons  plus  de  commissaire  de  guerre  à  Ajaccio.  J'espère  que  tous 
nous  en  enverrez  un  pour  le  remplacer. 

Je  vous  envoyé  une  lettre  que  je  viens  de  recevoir  de  Bonifacio. 

Pour   copie  conforme, 

Vte  B.  d'Agours. 


La  I^ête  des  Victoires  racontée 
par  Noverre  a 

Saint-Germain-en-Laye,  le  29  prairial,  an  4me. 
(17  juin  1796.) 

Oui,  je  l'ai  entrevu,  mon  ami,  cette  fête  des  victoires  qui  n'étoit  point 
celle  de  l'imagination  :  vous  voulez  que  je  vous  en  dise  un  mot,  un  seul 
mot,  eh  bien  je  dirai  fi.  Le  public  éclairé  a  prononcé  et  je  n'ajouterai  rien 
à  la  critique  judicieuse  qu'il  en  a  fait.  Je  me  contenterai  de  dire,  en 
passant,  que  le  local  étoit  trop  grand  et  la  fête  trop  petitte  ;  que  le  tems 
pour  le  concevoir  et  l'exécuter  étoit  trop  court,  et  que  la  dépense  étoit 
trop  mince.  Ce  que  je  ne  conçois  pas,  c'est  de  voir  des  artistes  sacrifier 


1.  Félix-Pascal  Baciocchi,  prince  de  Lucques  et  de  Piombino,  né  le  18  mai  1762,  en 
Corse,  mort  à  Bologne,  le  28  avril  1841.  Le  5  mars  1797,  il  épousa  Marie- Anne-É Usa 
Buonaparte,  sœur  aînée  de  Napoléon.  A  cette  époque,  il  n'était  que  capitaine.  La 
plupart  des  biographes  écrivent  à  tort  Bacciochi,  au  lieu  de  Baciocchi. 

2  Jean-Georges  Noverre,  maître  de  ballets,  naquit  à  Paris  en  1727.  Fils  d'un  officier  de 
l'armée  de  Charles  XII,  il  montra  de  bonne  heure  sa  vocation  pour  la  danse.  Après  avoir  pris 
des  leçons  avec  Dupré,  il  débuta  devant  la  cour  à  Fontainebleau.  Après  un  court  séjour  à 
Berlin,  il  rentra  en  France  en  1749.  Appelé  à  Londres  par  Garrick,  à  son  retour  en  France 
il  se  rendit  célèbre  par  les  réformes  dont  il  fut  le  principal  auteur.  Il  fit  tous  ses  efforts 
pour  élever  les  ballets  au  rang  des  conceptions  dramatiques.  Ayant  échoué  dans  ses  tenta- 
tives à  Paris,  malgré  la  protection  de  Mme  de  Pompadour,  il  donna  sur  le  théâtre  de  Lyon 
quatre  ballets  où  les  figurants  parurent  sans  paniers  et  sans  tonnelets.  Voltaire  goûta  fort 
les  réformes  de  Noverre  et  contribua  au  succès  qu'il  obtint  à  Vienne,  où  il  avait  été  appelé. 
Après  être  resté  quelque  temps  en  Lombardie  et  à  Londres,  il  revint  à  Paris,  où  il  reçut, 
grâce  à  la  protection  de  Marie-Antoinette,  le  titre  de  maître  en  chef  des  ballets  de  l'Opéra 
et  ordonnateur  des  fêtes  de  Trianon.  Noverre  mourut  en  1810,  à  Saint-Germain. 


RACONTÉE   PAR  NOVERRE  173 

leur  réputation    à   un    paquet    d'assignats ,    et    se  donner   des   peines 
incroyables  pour  enfanter  douloureusement  d'une  souris. 

Au  reste  je  n'ai  rien  vu.  Tout  étoit  offert  et  tout  étoit  placé  dans  une 
perspective  si  éloignée  que  je  ne  distinguois  rien.  Je  croyois  être 
transporté  chez  les  Lilliputiens.  N'eut-il  pas  été  bon  de  suprimer  les  pro- 
grames  et  d'y  substituer  des  thélescopes  ?  Alors  on  auroit  vu  le  plateau, 
la  figure  de  la  liberté,  et  celles  des  renommées,  enfin  on  auroit  vu  le  pou- 
voir exécutif  et  les  ambassadeurs  qu'on  désiroit  voir  et  qu'il  a  été  très  impos- 
sible de  distinguer  dans  le  très  petit  pâté,  qu'on  avoit  très  économiquement 
placé  au  milieu  d'une  table  immense  :  avouez,  mon  ami,  qu'on  n'eut  pas 
mieux  réussi  si  l'on  avoit  destiné  cette  fête  aux  aveugles.  Gomment  est-il 
possible  lorsque  l'on  construit,  qu'on  élève  et  qu'on  décore,  d'oublier 
l'étendue  du  local,  de  ne  point  mesurer  la  distance  qui  règne  entre  le 
spectateur  et  les  objets  qui  lui  sont  offerts?  Est-il  raisonnable  de  peindre 
en  miniature  sur  une  toile  de  cent  pieds  ?  Est-il  possible  de  ne  point  se 
subordonner  aux  loix  du  lointain? 

Eh  bien  cette  première  condition  a  été  totalement  oubliée.  Ce  spectacle 
qui  devoit  être  imposant  étoit  pauvre  et  insignifiant.  La  dépense  en 
papier  aux  couleurs  de  la  nation  a  été  considérable,  autant  en  porte  le 
vent  ;  les  drapeaux,  les  banderoles,  les  ornements  des  trophées,  ont  été 
déchirés  et  mis  en  loques.  De  là  de  sots  propos,  de  méchants  colibets,  de 
plattes  épigrames,  qui  rouloient  touttes  sur  le  papier.  Je  n'étois  point 
étonné  de  ce  bourdonnement,  car  lorsque  le  parterre  à  de  l'humeur ,  les 
plus  excellentes  pièces  sont  sifflées. 

Les  fêtes  en  général  sont  filles  du  génie  et  de  la  paix.  Ce  sont  les  arts 
réunis,  enfants  du  goût,  de  la  prospérité  et  de  l'abondance  qui  doivent  y 
déployer  leurs  richesses  et  leur  magie  enchanteresse  ;  en  transportant  par 
leur  puissance  divine  les  spectateurs  dans  des  régions  célestes,  tel  est  le 
charme  tout  puissant  des  arts  réunis,  charme  peut  être  inconnu,  charme 
que  l'on  n'a  peut  être  pas  encore  éprouvé  et  que  l'on  regardera  comme  une 
chimère  ;  mais  je  répondrai  d'après  Molière  :  Chimère  tant  qu'il  vous 
plaira,  ma  chimère  m'est  chère.  Si  les  arts  en  général  n'ont  pas  brillé  en 
France  avec  leur  éclat  et  leur  grandeur  la  faute  en  est  aux  gens  en  place 
qui  seront  toujours  des  gens.  On  sçait  que  la  France  est  leur  sol  et  leur 
patrie  ;  si  ces  plantes  heureuses  et  fécondes  ne  produisent  que  des  fruits 
médiocres,  il  faut  s'en  prendre  aux  cultivateurs  ineptes  et  ignorans. 

Mais  revenons  aux  fêtes,  elles  étoient,  pour  ainsi  dire,  le  texte  de  ma 
lettre.  Eh  bien  !  moi  qui  en  ai  fait  toutte  ma  vie,  moi  qui  pourroit  encore 
en  faire,  moi  qui  ai  besoin  de  vivre  et  qui  manque  du  nécessaire,  moi  enfin 
qui  pourroit  trouver  dans  la  place  de  compositeur  des  fêtes,  de  quoi  avoir 
du  pain  ;  je  répondrois,  si  j'étois  consulté,  plus  de  fêtes  nationales,  atten- 
des la  paix,  cessez  de  donner  des  marionetes  ;  attendez  un  grand  événe- 
ment pour  le  célébrer  d'une  manière  digne  d'une  grande  nation  qui  jouit 
encore  du  bonheur  d'avoir  des  artistes  célèbres,  attendes  ;  mais  glorifiés 
vous  de  posséder  des  hommes  que  les  puissances  étrangères  vous  envient, 
des  hommes  qui  honoreront  leur  patrie  quoiqu'ils  en  aient  été  méconnus 


174  LA   FÊTE   DES   VICTOIRES 

et  abandonnés.  Puissances  supérieures  des  arts  et  des  talents  que  votre 
empire  est  grand,  vous  fites  oublier  par  l'attrait  irrésistible  de  vos  char- 
mes, touttes  les  cruautés,  touttes  les  barbaries  d'Auguste.  Vous  sçutes  de 
tiran  qu'il  étoit  en  faire  un  prince  doux  et  magnanime  :  Mécène  vous 
encouragea,  il  connoissoit  et  votre  empire  et  votre  pouvoir  ;  en  effet  vous 
effaçâtes  touttes  les  attrocités  d'augustes  et  par  un  prestige  qui  n'est 
réserve  qu'à  votre  influence  divine,  vous  sçutes  le  placer  dans  la  classe 
des  princes  humains  et  vertueux,  on  le  nomma  l'ami,  le  protecteur  des 
arts  et  par  cette  heureuse  métamorphose  il  fut  cité  comme  le  modèle  des 
grands  hommes. 

Je  répéterai  donc  que  les  fêtes  doivent  ou  devroient  être  suprimées 
jusqu'à  la  paix.  Ce  n'est  pas  dans  des  moments  marqués  par  l'infortune  et 
la  misère  publique,  que  les  législateurs  doivent  s'occuper  de  donner  de 
grands  spectacles  :  ce  n'est  pas  dans  un  instant  de  détresse  et  d'angoisse 
qui  a  fait  fuir  l'espérence,  que  Ton  peut  se  flatter  de  faire  sourir 
l'humanité  souffrante,  de  faire  danser  et  chanter  des  êtres  décharnés  par 
une  famine  d'autant  plus  cruelle,  qu'elle  est  quotidienne  et  qu'on  ne  peut 
en  calculer  la  fin. 

Le  cardinal  Mazarin  qui  connoissoit  les  hommes  et  qui  sçavoit  aprécier 
le  caractère  léger  et  insouciant  du  Français,  demandoit,  en  parlant  du 
peuple  .-  chante-t-il  et  danse-t-il  encore. 

Cette  question  politique  fut  faitte  dans  un  instant  difficile  ;  mais,  le 
moment  d'alors  peut-il  être  comparé  à  celui  d'aujourd'hui?  Le  peuple 
avoit  du  pain,  le  luxe  naissant  venoit  au  secours  de  l'industrie,  les  arts 
sortant  de  leurs  berceaux,  étoient  caressés  et  encouragés  par  des  récom- 
penses et  des  distinctions  flatteuses,  cette  époque  ne  peut  donc  être 
comparée  à  notre  situation  présente. 

Je  reprends  la  suitte  de  mes  observations,  et  je  dis  que  la  place  que  l'on 
a  adopté  pour  touttes  les  fêtes  et  les  cérémonies  possibles  n'a  pu  convenir 
à  celles  que  l'on  a  donné  et  ne  conviendra  pas  davantage  à  touttes  celles 
que  l'on  tentera  d'y  célébrer.  Le  mot  fête  annonce  quelque  chose  de  grand 
et  de  magniflque  :  ce  mot  est  l'éveil  de  la  curiosité  parce  qu'il  fait  espérer 
du  merveilleux. 

Or  que  l'on  y  donne  des  enterremens,  des  translations,  des  mariages, 
des  naissances,  qu'on  y  célèbre  la  fête  de  la  jeunesse,  qu'on  y  chante  celle 
des  vieillards  ou  celle  des  victoires  ;  tout  cela,  dis-je,  quoiqu'anoncé  avec 
prétention,  ne  peut  fournir  que  de  très  petits  moyens  d'invention  dont 
l'exécution  sera  pauvre,  parce  que  les  facultés  pécuniaires  seront  encore 
au-dessous  du  plan,  il  faut  trois  choses  pour  donner  de  grandes  fêtes,  de 
l'imagination,  du  goût  et  de  l'argent,  sans  ces  puissants  leviers,  rien  ne  va, 
rien  n'agit,  où  tout  va  très  mal.  —  Il  ne  faut  pas  conclure  de  ce  que  je 
viens  de  dire,  qu'une  fêle  seroit  ruineuse  pour  la  République.  On  peut 
faire  de  grandes  choses  avec  du  temps,  de  l'ordre,  de  l'entendement  et  du 
génie  ;  l'artiste  qui  donne  le  plan  d'un  grand  spectacle  populaire,  ne  peut 
pas  en  faire  le  devis,  ni  en  calculer  la  dépense  ;  mais  il  doit  faire  ensorte 
que  tous  les  objets  employés  pour  cette  fête  puissent,  avec  des  change- 


RACONTÉE  PAR  NOVERRK  175 

ments  et  des  modifications,  servir  à  une  seconde  lëte,  et  y  reparoitre  avec 
le  charme  de  la  nouveauté  :  au  reste,  et  il  est  bon  de  le  répéter,  c'est  le  lieu 
ou  remplacement  qui  doit  déterminer  le  plan  et  l'étendue  et  la  dépense 
d'une  fête:  c'est  lui  qui  doit  en  fixer  la  distribution,  les  mesures  et  les 
dimentions,  l'étendue  du  local  ei  l'éloignement  du  spectateur  doivent  enfin 
solliciter  l'attention  de  l'architecte,  sans  cette  précaution  point  d'effet,  et 
sans  effet  point  de  plaisir. 

Le  plateau  que  l'on  avoit  élevé  au  centre  de  la  place  et  qui  formoit  le 
point  principal  de  la  fête  étoit  trop  écrasé,  et  à  peine  aperçu,  il  eut  fallu 
doubler  au  moins  son  élévation,  la  figure  de  la  liberté,  celles  des  renomées, 
quoiqu'infiniment  plus  grandes  que  nature,  n'étoient  que  très  vaguement 
distinguées,  donc  la  place  étoit  trop  vaste  ou  les  objets  de  décore  étoient 
trop  petits. 

Les  arts  doivent  s'annoncer  avec  grandeur.  Ce  qu'ils  enfantent  doit  être 
noble  et  simple.  Je  ne  veux  pas  dire  que  le  gigantesque  et  l'exagéré  font 
la  magie  des  arts.  Par  exemple  le  saint  Charles  Borhomé  placé  sur  les 
bords  du  lac  majeur  tout  à  côté  de  l'église,  est  (placé  où  il  est)  une  des 
monstruosités  de  la  sculpture,  on  peut  danser  une  contredanse  dans  la 
tête  de  ce  saint  et  se  promener  dans  son  nez.  Il  le  dispute  au  clocher  par 
sa  hauteur  et  sa  grosseur  ;  on  le  voit  à  une  distance  fort  éloignée,  et  s'il 
n'est  pas  le  plus  grand  saint  du  ciel,  il  est  le  plus  gros  et  le  plus  grand  de 
la  terre.  Des  productions  aussi  gigantesques  ne  sont-elles  pas  faittes  pour 
dégrader  les  arts  et  déshonorer  ceux  qui  ont  la  basse  complaisance  de 
sacrifier  leur  réputation  à  la  sotte  vanité  d'une  famille  opulente. 

Mais  ce  grand  saint  tout  voisin  du  clocher  et  presqu'accolé  à  l'église, 
quelqu'extravagant  qu'il  soit  là,  feroit  un  très  bon  effet  ailleurs  :  je  suis 
persuadé  que  si  on  l'eut  placé  sur  une  montagne  voisine  du  lac,  l'élévation 
et  la  distance  lui  eussent  prêté  les  proportions  de  la  nature  :  concluons 
donc  que  pour  réussir  en  tout,  chaque  chose  doit  être  à  sa  place.  (Ce  qui 
n'est  pas  et  ce  qui  ne  sera  pas.)  Qu'enfin  les  grands  tableaux  doivent  être 
placés  dans  leur  jour  à  une  certaine  élévation,  et  être  regardés  à  une 
certaine  distance  pour  produire  leur  effet. 

J'ajouterai  que  les  superbes  décorations  des  Servandony,  des  Bibienne, 
et  des  Gaillary,  qui  n'offroient  de  près  qu'un  barbouillage  informe,  pro- 
duisoient  les  effets  les  plus  pittoresques  et  les  plus  magiques,  vues  à  une 
certaine  distance  :  preuve  incontestable  de  la  nécessité  qu'il  y  a  de  bien 
étudier  la  perspective  et  de  n'en  point  oublier  les  règles.  Excepté  la 
musique  qui  ne  parle  qu'à  l'oreille,  c'est  uniquement  pour  les  yeux  que 
les  arts  imitateurs  doivent  travailler.  Raison  suffisante  pour  que  les  artis- 
tes n'opèrent  que  pour  eux,  puisqu'eux  seuls  sont  juges  souverains  de 
leurs  productions. 

D'après  une  foule  d'idées  que  je  soumets  à  l'homme  instruit,  les  sots  et 
les  ineptes  à  grandes  prétentions  regarderoient  ma  lettre  comme  un  rado- 
tage elle  seroit  pour  eux  le  rêve  d'une  imagination  exaltée  ;  mais  je  ne 
m'adresse  pas  à  eux.  J'envoye  mes  observations  à  l'homme  de  goût  parce 
que  lui  seul  peut  les  concevoir.  Il  m'eût  été  bien  facile  de  les  déveloper 


176  RÉCEPTION   D'UNE    PIERRE    DE   LA   BASTILLE 

et  de  donner  un  corps  à  mes  idées  ;  mais  je  n'ai  pas  voulu  le  faire,  vous 
sçavez  mon  secret,  il  est  le  votre,  il  sera  toujours  une  énigme  dont  les 
imbécilles  ne  devineront  pas  le  mot.  Je  conclurai  par  dire  qu'une  fête  est 
un  vaste  et  grand  spectacle  qui  doit  déployer  les  richesses  réunies  des 
talents  et  des  arts.  L'homme  qui  en  trace  l'esquisse  et  le  plan,  ne  peut 
être  tout  à  la  fois  sculpteur,  architecte,  modeleur,  chanteur,  danseur  et 
compositeur  de  musique  ;  mais  il  doit  avoir  un  génie  doctique  et  aimer 
également  tous  les  arts.  Il  est  de  son  intérêt  de  les  faire  briller  sans 
rivalité  et  sans  prédilection.  Il  tient  encore  à  sa  réputation  autant  qu'à 
l'amour  qu'il  leur  porte  de  les  rassembler  et  de  les  consulter. 

L'homme  assez  vain  pour  croire  qu'il  peut  tout  faire,  et  assez  imbécile 
pour  s'imaginer  qu'il  peut  créer  et  enfanter  tout  seul  n'est  qu'un  sot  :  les 
plumes  du  paon  dont  il  voudra  s'embellir  ne  pourront  dérober  le  dindon, 
et  en  s'efforçant  par  une  suitte  inconséquente  d'un  amour  propre  aveugle 
de  prendre  le  vol  brillant  et  rapide  de  l'aigle,  il  planera  servilement  et  ne 
sera  qu'un  faible  oison. 

Une  fête  est  ou  doit-être  un  poëme,  conséquement  elle  doit  avoir  un 
commencement,  un  milieu  et  une  fin.  Une  fête  comme  je  l'entends  peut  se 
dispenser  de  la  règle  des  unités,  mais  elle  doit  avoir  ainsy  que  tous  les 
ouvrages  dramatiques,  une  exposition,  un  nœud  et  un  dénouement. 

Il  ne  me  seroit  pas  difficile  de  vous  présenter  un  plan  de  fête  pour  la 
paix,  qui  réuniroit  ces  conditions  ;  mais  il  n'est  pas  encore  tems.  En  atten- 
dant qu'on  vous  occupe  et  qu'on  m'employe.  Laissons  faire  bien  des 
sottises  .-  tout  plein  de  gens  nous  serviront,  et  en  accumulant  inconsé- 
quence sur  bêtise  ;  ils  nous  prépareront  un  vaste  cbamp  à  déployer  touttes 
les  richesses  du  goût  et  de  l'imagination. 

Adieu,  mon  ami;  je  vous  salue  avec  amitié  et  fraternité, 

NOVERRE. 

Pour  copie  conforme,  G.  de  Kerdbro. 


Ptéeeption  d'une  pierre  de  la  Bastille 

à    Angers. 


Le  Conseil  d'administration,  assemblé  extraordinairement  en  la  salle 
destinée  à  ses  séances,  présidé  par  M.  Blonde,  président,  et  où  assistaient 
MM.  les  administrateurs,  en  présence  de  M.  le  procureur  général  sindic, 
s'est  rendu  en  la  salle  électorale  du  Département,  lieu  indiqué  aux  com- 
pagnies invitées,  pour  être  présents  à  l'ouverture  des  caisses  contenant 
le  modèle  de  la  Bastille  et  différentes  pièces  patriotiques,  que  le  sr  Palloy, 
architecte  à  Paris  et  entrepreneur  de  la  démolition  de  la  Bastille,  avait 
annoncées  par  sa  lettre  du  2  de  ce  mois,  et  qui  sont  arrivées  au  Départe- 
ment le  unze  suivant. 


A  ANGERS  177 

MM.  les  commissaires  nommés  à  la   lovée  de   la  séance   d'hier  matin, 

ont  reçu  et  fait  placer  MM.  les  administrateurs  du  District,  MM.  les 
officiers  de  la  municipalité,  MM.  les  juges  du  tribunal  de  District,  et 
MM.  de  la  garde  nationale,  ayant  à  leur  tête  la  musique  militaire. 

Lorsque  ces  différentes  compagnies  ont  eu  pris  séance,  à  la  droite  et 
à  la  gauche  du  Conseil  général  du  Département,  il  a  été  donné  des  ordres 
de  laisser  les  portes  libres,  et  alors  un  grand  nombre  do  citoyens  sont 
entrés  et  se  sont  placés  sur  les  gradins  des  extrémités  de  la  salle. 

M.  le  président  s'est  levé  et  a  dit  .- 

Messieurs, 

Il  est  sans  cesse  présenta  votre  esprit,  ce  jour  à  jamais  mémorable, 
où  se  préparaient  les  grands  événements  qui  font  la  destinée  des  nations, 
où  l'on  voyait  encore  au  matin  cette  redoutable  forteresse,  affreux  séjour 
des  malheureuses  victimes  dont  les  gémissements  retentissent  encore 
clans  le  fond  de  nos  cœurs.  Ce  jour  dont  le  midy  fut  si  glorieux,  pour  la 
conquête  de  ce  boulevard  inexpugnable,   monument   de   vengeance  et  de 

cruauté ce  jour  enfin,   dont  le  soir  fut  si  beau,  où  l'on  vit  paraître  la 

liberté,  s'approcher  du  trône,  d'une  main  le  soutenir,  et  tendre  l'autre  sur 
l'empire  français  !  Fixons-la,  Messieurs,  cette  précieuse  liberté,  par  une 
entière  soumission,  l'obéissance  la  plus  absolue  aux  loix,  et  le  plus  pro- 
fond respect  à  toutes  les  autorités  légitimes  .-  croyons  que  la  plus  légère 
licence  est  un  outrage  qui  la  fait  fuir. 

Pour  fixer  les  regards  des  siècles  avenir  sur  cette  heureuse  époque  de 
bonheur,  M.  de  Palloy,  chargé  de  faire  disparaître  cette  antique  édiffice, 
a  tiré  de  ces  tristes  décombres  diverses  pièces  sur  lesquelles  ont  été  im- 
primées le  portrait  du  Roi  et  le  sceau  de  la  patrie,  qui  rendent  si  pré- 
cieux le  don  et  lhommage  qu'il  en  a  fait  au  Département  ;  ce  sont  des 
motifs  si  chers  à  des  cœurs  patriotes,  qui  nous  ont  portés  à  donner  à  cette 
cérémonie  l'éclat  et  la  dignité  que  mérite  un  si  grand  objet  .' 

Nous  vous  avons  invités  à  cette  auguste  assemblée,  généreux  citoyens 
placés  dans  les  différents  corps  administratifs,  par  la  confiance  a  laquelle 
vous  répondez  si  dignement,  et  par  le  plus  entier  dévouement  à  la  chose 
publique  en  vous  oubliant  vous-même. 

Et  vous,  arbitres  de  nos  fortunes,  que  votre  présence  nous  est  chère  ! 
Qu'on  aime  à  voir  ceux  sur  lesquels  reposent,  avec  une  sécurité  fondée 
sur  le  plus  heureux  choix,  l'ordre,  la  conservation  des  propriétés  et  la 
sûreté  de  nos  personnes  ! 

Braves  citoyens  guerriers,  vous  donnez  un  grand  éclat  à.  cette  fête,  en 
y  répendant  les  rayons  de  la  gloire  dont  vous  vous  êtes  couverts  dans 
la  belle  et  courageuse  défense  de  vos  foyers. 

Vous  aussi,  citoyens  de  tous  les  états,  chers  a  la  patrie,  que  son  amour 
qour  elle  a  conduits  parmi  nous,  réunissez  vos  voix  aux  nôtres,  pour 
célébrer  le  patriotisme  des  Français,  l'amour  et  la  fidélité  pour  leur 
Roi. 

M.  le  procureur  général  syndic   a  ensuite  pris  la  parole  et  a  dit  : 

T.    II.    —   DÉCEMBRE    18S3.  12 


178       RÉCEPTION  D'T'NE   PIERRE   DE   LA   BASTILLE   A  ANGERS 

Messieurs, 

Il  n'existe  clone  plus  ce  monument  des  fureurs  du  despotisme  ;  cet  antre 
odieux,  où  la  puissance  des  grands  précipitait  les  victimes  malheureuses 
de  la  haine  et  de  l'intrigue. 

Le  génie  tutélaire  des  Français  a  dit  <•  Que  ce  repaire  affreux  des  ven- 
«  geances  humaines  ne  soit  plus,  »  et  la  Bastille  s'est  écroidée. 

Cette  orgueilleuse  forteresse  n'est  plus  qu'un  monceau  de  ruine  ;  son 
nom  serait  déjà  ignoré  si  le  14  juillet  n'était  un  jour  mémorable  pour 
nous,  et  consacré  à  jamais  dans  les  fastes  de  notre  histoire.  Un  Français 
vertueux  (le  sr  Palloy,  architecte,  entrepreneur  de  la  démolition  et  un 
des  vainqueurs  de  la  Bastille)  a  cru  que  les  bannières  de  la  liberté 
devaient  planer  sur  les  décombres  ;  des  artistes  ont  saisi  son  idée,  avec  la 
rapidité  de  l'éclair  :  quatre-vingt-trois  Bastilles  retracent  aujourd'hui  le 
souvenir  de  celle  qui  était  l'ouvrage  des  ministres  despotes. 

Vous  avez  devant  vous,  Messieurs,  le  du  tombeau  des  bons 

citoyens  persécutés  ;  qu'il  vous  rappelle  sans  cesse  ce  qu'était  l'homme 
sous  l'Ancien  Régime,  et  ce  que  vous  devez  aux  mânes  de  vos  frères  qui 
se  sont  sacrifiés  pour  vous  rendre  libres. 

Fixez  vos  regards  sur  ces  dalles,  seuls  témoins  des  plaintes  de  l'ino- 
cence  opprimée  et  des  gémissemens  du  désespoir.  Elles  seraient  à  vos 
yeux  des  objets  d'orreur  si  elles  n'étaient  purifiées  par  l'empreinte  d'un 
monarque,  votre  père  et  votre  ami  ! 

Que  votre  réunion  dans  cet  auguste  sanctuaire,  consacré  à  l'élection  de 
vos  administrateurs  et  de  vos  juges,  annonce  aux  mauvais  citoyens  qu'elle 
est  notre  force,  montrez-leur  ces  monuments  de  la  Bastille,  destinés  à 
graver  le  civisme  dans  tous  les  cœurs  ;  ils  pâliront  à  leur  aspect,  et  ils 
frémiront  de  leur  rage  impuissante. 

Vos  bras  sont  armés,  citoyens  soldats,  pour  la  défense  de  la  Constitu- 
tion :  vos  frères  ont  péri  sous  les  murs  de  Nanci,  pour  la  maintenir  : 
jurez,  sur  ces  monuments,  de  périr  à  votre  tour  plutôt  que  d'y  laisser 
porter  la  moindre  atteinte. 

Dépositaires  de  votre  bannière,  nous  le  serons  de  ces  gages  sacrés  du 
patriotisme  !  et  pour  cet  effet,  je  requiers  qu  ils  soient  déposés  à  ce  Dépar- 
tement. 

Ces  deux  discours  ont  eu  les  plus  grands  applaudissements,  et  pendant 
que  la  musique  militaire  se  faisait  entendre,  il  a  été  procédé  à  l'ouverture 
des  trois  caisses,  en  présence  des  compagnies  et  de  tous  les  specta- 
teurs. 

Dans  la  première  peinte  en  bleue  s'y  est  trouvé  le  modèle  de  la  Bastille, 
sain  et  entier,  qui  a  été  déposé  sur  une  table,  à  la  vue  de  toute  l'As- 
semblée. 

Dans  la  seconde,  s'y   sont  trouvés  le  plateau    en   bois  peint  destiné  à 
déposer  le  modèle  de  la  Bastille  et  une    dalle  de  pierre  tirée  des  cachots, 
sur  laquelle  est  gravée  l'empreinte  du  Roi  et  quelques  inscriptions.  , 
Dans  la  troisième,  étaient  renfermés  :  1°  un  plan  de  la  forteresse  de  la 


LETTRE  DU  GENERAL  MALET  A  SA  FEMME         179 

Bastille  et  ses  accessoires,  un  boulet,  une  cuirasse  et  une  calotte  de  fer  ; 
2"  une  description  exacte  de  la  Bastille,  avec  des  certificats  y  annexés  ; 
>  un  tableau  représentant  le  tombeau,  sous  lequel  reposent  les  victimes 
trouvé  !S  mortes  dans  les  cachots,  et  les  procès  verbaux  qui  sont  relatifs; 
4"  le  tableau  d'un  projet  de  piramide  pour  être  placé  à  Nanci  ;  5,J  les  hom- 
mages rendus  à  l'Assemblée  nationale  et  son  bouquet  donné  le  14  juillet  ■ 
6°  le  bouquet  du  Roi  pour  le  jour  de  sa  fête  ;  7°  trois  volumes  des  procès 
verbaux  des  électeurs  de  Paris,  faits  pendant  les  jours  désastreux  et 
présentés  par  eux  à  l'Assemblée  nationale  et  au  Roi  ;  8°  un  tableau  repré- 
sentant le  Roi  couronné  ;  9<  L'Histoire  de  la  Bastille,  par  M.  Dusault, 
avec  la  Vie  de  M.  de  la  Tude. 

Toutes  ces  pièces  ayant  été  successivement  exposées  à  la  vue  des 
citoyens,  tous,  par  des  acclamations  réitérées,  soutenues  par  des  fanfares, 
ont  témoignés  la  plus  grande  satisfaction. 

M.  le  Maire  et  plusieurs  citoyens  ont  fait  différentes  pétitions  et 
observations  relatives  aux  circonstances  et  tendantes  à  ordonner  une  fête 
patriotique,  pour  manifester  leur  joye  sur  cet  agréable  événement. 

M.. le  Président,  en  répondant  à  toutes  les  pétitions,  a  assuré  que  le 
Département  prendrait  en  la  plus  grande  considération  tout  ce  qui 
pourrait  tendre  à  l'avantage  et  à  la  satisfaction  des  citoyens  de  la  ville 
et  de  tous  les  administrés  de  ce  Département. 

M.  le  Président  a  levé  la  séance  de  la  salle  électorale,  et  après  que  le 
concours  des  citoyens  a  eu  joui  du  spectacle  et  de  l'examen  des  objets 
qu'on  venait  d'exposer  à  sa  vue,  ils  ont  été  transportés  dans  la  salle  du 
Département  pour  y  être  déposés  avec  la  bannière. 

Pour  expédition  .- 

Barbol, 

Secr.  -général. 

Pour  copie  conforme,    Gustave  Bord. 


Lettre  dix  général  Malet  »  h  sa  femme 

Armée  du  Rhm.  ÉTAT-MAJOR  GÉNÉRAL 

Au  quartier  général  à  Yv'issembourg,  le  24  aoust  1793, 
l'an  2m«  de  la  République. 

Je  t'ai  promis,  mon  amie,  de  te  donner  de  mes  nouvelles,  à  la  première 
poste,  et  je  veux  m'acquitter  de  ma  promesse  :  si  je  t'écris  sur  du 
papier  d'état-major,  c'est  que  je  n'en  ai  pas  d'autre,  tous  nos  équipages 

*  Claude-François  de  Malet,  général,  célèbre  par  sa  conspiration  contre  Napoléon.  Voir 
sur  ce  sujet  l'intéressante  étude  de  M.  Albert  Duruy. 


180  LA   LIBERTÉ   RELIGIEUSE  EN   1792 

étant  envoyés,  depuis  hier,  sur  les  derrières,  nous  attendant  à  avoir  une 
affaire  générale  aujourd'hui  ;  au  lieu  de  cela  nous  avons  été  parfaitement 
tranquils,  quoique  les  deux  armées  soyent  en  présence,  il  n'y  a  que  les 
tirailleurs  qui  soyent  en  mouvement.  Depuis  quatre  jours,  ils  ont  cherché 
à  nous  chasser  des  postes  que  nous  occupions  le  long  de  la  montagne  (à 
Bergzobern,  où  nous  avons  été  déjeûner  une  fois).  Mais  nous  leur  avons 
fait  voir  que  nous  scavions  aussi  bien  les  défendre  que  nous  scavons  les 
enlever.  Il  paroît  qu'ils  ont  abandonné  leur  projet  de  ce  côté.  Nous  sca- 
vons que  quelqu'uns  de  leurs  bataillons  ont  refusé  de  marcher  aujour- 
d'hui étant  barrasses  de  fatigue  et  manquant  presque  de  vivres  depuis 
quatre  jours  ;  ce  que  l'on  attribue  à  une  sortie  de  la  garnison  de  Landau, 
qui  intercepte  les  vivres  pour  cette  partie  de  leur  armée. 

Depuis  deux  jours  on  a  sonné  le  tocsin  pour  rassembler  tous  les  citoyens 
en  état  de  porter  les  armes  ;  et  ils  arrivent  de  tous  côtés,  ce  qui  va  nous 
mettre  en  état  d'attaquer.  Beaucoup  de  communes  refusent  de  marcher, 
mais  l'ordre  du  général  est  que  tous  les  villages  qui  se  trouvent  dans  ce 
cas  soyent  livrés  au  pillage. 

La  démission  du  général  Beauharnois  a  été  acceptée  hier,  et  d'une 
manière  qu'il  étoit  bien  éloigné  de  mériter  ;  il  a  reçu  l'ordre  de  se  retirer 
de  1" armée  sous  six  heures,  ce  qu'il  a  exécuté  hier  soir,  au  grand  regret 
de  ceux  qui  le  connaissaient  et  qui  aiment  vraiment  le  salut  de  la  Répu- 
blique. Tu  imagines  bien  que  cela  m'a  fait  beaucoup  de  peine  en  mon  par- 
ticulier. Le  général  Landremont,  qui  le  remplace,  a  écrit  aux  représentans 
du  peuple  pour  qu'ils  le  laissent  à  l'armée  comme  général  de  division  ; 
mais  je  ne  crois  pas  qu'ils  le  lui  accordent. 

Je  n'ai  pas  besoin  de  te  dire  que  ma  santé  est  bonne;  toute  l'armée 
bivaque  depuis  quatre  jours,  et  je  dois  me  trouver  encore  bien  heureux  de 
coucher  dans  une  chambre,  quoique  je  n'ai  plus  rien  pour  rechanger  ;  on 
fait  revenir  nos  équipages  ce  soir  et  je  crois  que  l'armée  ne  tardera  pas 
à  reprendre  son  camp. 

Nous  venons  de  recevoir  un  courrier  de  l'armée  de  la  Mozelle,  qui  nous 
annonce  qu'elle  s'est  ralliée  contre  les  Prussiens,  dont  elle  a  soutenue 
l'attaque,  et  qu'elle  commence  à  reprendre  l'avantage  sur  eux  ;  encore 
quelques  jours  et  nous  sommes  sûrs  de  préserver  le  territoire  du  Bas- 
Rhin  de  la  présence  des  ennemis. 

Adieu,  il  y  a  quelques  jours  que  je  n'ai  reçu  de  tes  nouvelles,  j'espère 
que  ta  santé  n'en  est  pas  la  cause. 

Pour  copie  conforme, 


Gustave  Bord. 


La  Ixbei'to  religieuse  en  1T92. 

Un  honorable  avocat  de  Rennes,  M.  Joseph  des  Bouillons  du  Coly,  qua- 
lifié alors  d'homme  de  loi,  frit  cité  devant  le  tribunal  de  police  correction- 


LA   LIBERTÉ  RELIGIEUSE   EN    1792  I     I 

nelle  à  l'occasion  d'un  fait  curieux,  que  le  jugement  ci-aprés,  du  14  jan- 
vier 17'. >2.  reproduit  et  relate  suffisamment.  11  nous  a  paru  curieux  et 
intéressant,  et  nous  avons  pensé  que  ce  monument  judiciaire  méritait, 
par  ses  motifs,  d'échapper  à  l'oubli. 

«  Le  tribunal  de  la  police  correctionnelle,  après  avoir  entendu  le 
«  substitut  du  procureur  de  la  Commune  dans  son  rapport  tendant 
«  à  ce  que  le  sieur  Joseph  Desbouillons  soit  tenu  de  présenter  à  la 
«  paroisse  l'enfant  dont  son  épouse  est  accouchée  le  lS  décembre 
«  dernier  pour  quel' acte  de  sa  naissance  soit  enregistré  par  le  curé 
«  ou  l'un  des  vicaires  de  cette  paroisse  au  registre  tenu  à  cet  effet. 

«  Vu  qu'il  est  appris  que  l'épouse  dudit  Desbouillons  est  réelle- 
«  ment  accouchée  le  11  décembre  dernier  d'un  enfant  mâle  qu'il 
«  n'a  point  fait  porter  à  l'église  de  Saint-Pierre,  sa  paroisse,  pour 
«  y  faire  constater  sa  naissance  ;  que  ledit  Desbouillons,  soies  pré- 
a  texte  de  PRÉTENDUES  OPINIONS  RELIGIEUSES,  a  substitué  à 
«  des  formes  authentiques  des  FORMES  MTS  TIQ  L'ES  E  T  PRIVEES ,■ 
«  que,  dans  ses  interrogatoires,  il  a  manifesté  des  opinions  IN- 
«  CONSTITUTIONNELLES,  DANGEREUSES,  NUISIBLES  AU 
a  MAINTIEN  DE  LA  SOCIÉTÉ,  tendantes  (sic)  à  inspirer  au  peuple 
«  la  désobéissance  aux  lois  émanées  des  représentants  de  la  nation, 
e  à  faire  prévaloir  la  volonté  individuelle  à  la  volonté  générale,  à 
«  persuader  aux  citoyens  ignorants  et  faciles  à  tromper  que  l'As- 
«  semblée  nationale,  par  son  décret  sur  la  constitution  civile  du 
«  clergé,  a  attaqué  la  religion  catholique,  apostolique  et  romaine  ; 
«  qu'une  inculpation  aussi  fausse,  aussi  calomnieuse,  doit  être  ré- 
imprimée autant  pour  le  maintien  de  l'ordre,  la  tranquillité  des 
«  familles,  que  pour  ramener  enfin  les  citoyens  à  l'obéissance  due 
«  à  la  loi,  obéissance  si  expressément  recommandée  du  divin  lêgis- 
«  lateur  et  si  méconnue  aujourd'hui  par  les  ennemis  de  la  Consti- 
«  tut  ion  ; 

«  Vu  ce  qui  résulte  des  art.  4,  5  et  10  de  la  Déclaration  des 
.«  Droits  de  l'Homme,  l'art.  7  du  titre  II  et  42  du  titre  VII  de  l'acte 
«  constitutionnel,  de  la  déclaration  du  Roi  de  1724  et  celle  de  1736, 
«  ordonne  audit  Desbouillons  de  porter ,  dans  trois  jours,  à  l'église 
«  Saint-Pierre,  le  garçon  né  le  18  décembre  dernier,  et  pour  la  con- 
€  Iravention  par  lui  commise  aux  lois  ci-dessus  citées,  le  condamne 
«  a  une  amende  de  200^  et  aux  dépens  y  compris  une  expédition  dti 
«  présent;  fait  défense  audit  Desbouillons  de  tomber  à  l'avenir  en 
<<  pareille  faute  sous  plus  grande  peine,  lui  enjoint  de  porter  res- 
«  pect  et  obéissance  aux  décrets  de  l'Assemblée  nationale,  ordonne 
«  qu'à  ses  frais  le  présent  jugement  sera  imprimé,  publié  et  affiché 
«  dans  le  canton  au  nombre  de  200  exemplaires. 

c  Prononcé  en  ladite  audience  en  présence  dudit  Desbouillons, 
«  le  quatorze  janvier  1792.  Signé  •  LÉGUÉ,  GAUTIER,  REMOCLE, 
«  FOURNEL  et  MÉTAYER,  greffier.  » 


182  LA  RÉVOLUTION 

M.  Desbouillons  a  fait  porter  l'enfant  à  Saint-Pierre,  conformément  à 
ce  jugement,  mais  il  a  refusé  de  le  faire  nommer  par  le  clergé  civil,  ce 
qui  n'a  eu  lieu  que  par  déclaration  à  la  mairie  de  Rennes  le  26  nivôse 
an  XIII. 

Un  autre  jugement  du  même  tribunal  et  du  14  février  1792  condamne, 
pour  un  fait  semblable,  un  sieur  Hardy  à  60rt  d'amende  et  aux  frais,  plus 
à  l'affichage  de  sa  décision  à  100  exemplaires.  L'enfant  fut  apporté  à 
Saint-Pierre  et  baptisé  le  13  mars  suivant. 

Pour  se  soustraire  aux  risques  des  poursuites,  aux  prescriptions  de  la 
loi  schismatique,  quelques  personnes  ont  fait  à  la  sacristie  de  simples 
déclarations  de  naissance  sans  baptême,  conciliant  ainsi  les  exigences  de 
leur  conscience  et  celles  de  la  constitution  civile.  De  là  à  la  sécularisation 
de  l'état  civil  il  n'y  avait  qu'un  pas,  il  a  été  bientôt  franchi  :  le  29  octo- 
bre 1792,  le  registre  était  arrêté  et  visé  par  l'officier  municipal. 

Norbert  Saulnier. 


La  IFtovortition  h  Amsterdam. 


Déjà  depuis  quelque  tems  le  peuple  de  la  ville  d"  Amsterdam  las  de  l'op- 
pression sous  laquelle  il  gémissoit,  avoit  essayé  de  secouer  par  lui-même 
ses  fers.  Mais  le  despotisme  stathoudérien  et  de  ses  esclaves,  les  régens 
de  la  ville,  avoient  si  bien  opprimé  les  habitans,  qu'il  auroit  été  d'une 
témérité  imprudente  et  inutile,  de  tenter  une  insurrection. 

Il  falloit  donc  attendre  l'aproche  et  l'apui  des  braves  et  généreux  Fran- 
çais. Aussitôt  que  l'on  a  sçu  que  leurs  armées  avançoient  en  force  vers 
cette  province,  l'on  voyoit  une  fermentation  marquée  parmi  le  peuple  et 
le  désir  bien  prononcé  de  secouer  ses  chaînes. 

Quelques  citoyens,  braves  et  zélés  patriottes,  qui  depuis  quelque  tems 
s'étoient  occupés  à  opérer  une  heureuse  révolution  et  en  avoient  préparé 
les  voyes,  crurent  qu'il  étoit  convenable  de  procurer  des  armes  aux 
citoyens  et  s'addressèrent  pour  cet  effet  au  Bourgemaître  président  en  lui 
déclarant  que  c'étoit  le  seul  moyen  de  conserver  la  tranquilité  et  le  bon 
ordre  dans  cette  ville  dont  ils  répondoient  sur  leurs  têtes  si  l'on  laissoit 
à  leurs  soins  la  distribution  de  ces  armes  et  que  l'on  ordonnoit  en  même 
tems  aux  militaires  et  aux  bourgeois  armés  d'alors  de  ne  point  troubler 
les  citoyens  dans  leur  joye  et  leur  gayetè. 

L'on  aprit  en  attendant  authentiquement  le  18e  janvier  que  l'on  pouvoit 
s'attendre  à  un  secours  bien  efficace  de  la  part  des  Français,  au  cas  que 
les  citoyens  d'Amsterdam  se  procurassent  eux-mêmes  la  liberté.  Et 
bientôt  la  scène  changea. 

Le  commandant  militaire  entra  en  pourparlers  et  pressé  et  donna  ordre 
à  la  guarnison  de  ne  contrarier  en  rien  les  citoyens. 


A   AMSTERDAM  183 

Ce  fut  alors  que  l'on  annonça  au  peuple  assemblé  sur  la  grande  place 
(Le  Dam)  que  les  citoyens,  qui  s'étoient  principalement  chargés  d'opérer 
la  révolution,  a  voient  signifié  au  commandant  de  la  guarnison  Golofkin 
de  ne  plusse  mêler  de  cette  fonction;  l'ayant  déjà  remplacé  parle 
citoyen  Krayenhoff,  comme  ayant  toutte  la  confiance  du  peuple. 

La  nuit  se  passa  dans  le  plus  grand  calme,  malgré  l'affluence  immense 
du  peuple  dans  touttes  les  rues  et  places  publiques,  qui  partout  annonçoit 
la  joye  la  plus  générale  et  la  plus  pure. 

Le  Gommité  révolutionnaire  travaillait  en  attendant  toute  la  nuit  à  con- 
certer les  moyens  de  procurer  aux  habitans  de  nouveaux  magistrats  et  à 
conserver  la  tranquilité. 

Il  se  rendit  en  conséquence,  le  19  au  matin,  à  l'hôtel  de  ville  et  annonça, 
de  la  part  du  peuple,  aux  anciens  magistrats  assemblés,  par  un  discours 
bien  appliqué,  leur  démission  et  leur  ordonna  de  sortir  de  la  salle  à  quoi 
ils  obéirent  sur  le  champ  et  quittèrent  l'hôtel  de  ville. 

Alors  on  lut  au  peuple  assemblé  devant  l'hôtel  de  ville  une  proposition 
analogue  aux  circonstances,  dont  touts  les  articles  furent  reçus  avec  en- 
thousiasme et  approuvés  par  acclamation. 

Les  membres  du  Gommité  révolutionnaire,  en  félicitant  leurs  concitoyens 
de  cette  heureuse  révolution  leur  annoncèrent  que,  par  le  généreux  secours 
de  la  nation  française  et  par  l'emploi  sage  de  leurs  propres  forces,  ils 
étoient  libres.  «  Vous  reprenez  maintenant  (leur  disent-ils)  touts  vos 
droits,  que  l'on  vous  avoit  extorqué  et  qui  vous  appartiennent  à  tous 
indistinctement. 

«  Vous  êtes  libres,  vous  êtes  égaux  ! 

«  Vos  usurpateurs  ont  été  démis  de  leurs  postes  ;  se  cachent  et  fuyent 
la  lumière.  —  Afin  que  l'administration  nécessaire  de  vos  intérêts  puisse 
continuer  provisoirement  sans  confusion,  jusqu'à  ce  que  le  peuple  soit 
mis  en  état  de  se  choisir  lui-même  une  forme  de  régence  ;  nous  vous  pro- 
posons, à  l'instar  des  Français  libres,  pour  vos  magistrats  provisoires, 
vingt  et  un  de  vos  concitoyens,  espérant  que  vous  approuverez  nos  efforts 
et  que  si  quelqu'un  d'entre  eux  ne  vous  étoit  point  agréable,  vous  nous 
ferez  connoitre  votre  désapprobation.  » 

Le  peuple  marqua  unanime  et  de  la  manière  la  plus  prononcée  son 
approbation  et  chargea  son  commité  révolutionnaire  de  donner  les  pou- 
voirs nécessaires  aux  nouveaux  magistrats  et  de  les  installer  en  son  nom, 
ce  qui  fut  exécuté  sur  le  champ. 

Le  pavillon  tricolore  fut  arboré  au  haut  de  la  tour  et  l'arbre  de  la 
liberté  fut  planté  devant  l'hôtel  de  ville. 

Le  peuple  d'Amsterdam  s'est  acquis  par  cette  révolution  une  gloire 
immortelle.  Le  courage,  le  calme,  la  joye  la  plus  completteet  une  frater- 
nité générale  étoient  à  l'ordre  du  jour  et  les  annales  ne  donnent  point 
d'exemple  d'une  pareille  révolution  où  pas  une  goûte  de  sang  n'a  été 
versé,  pas  un  désordre  commis. 

La  municipalité  provisoire  expédia  d'abord  trois  citoyens  pour  faire 
part  de  cet  heureux  événement  aux   représentants  du  peuple    français, 


184  JEAN-FRANÇOIS   CARTEAIJX 

qui  se  trouvoient  à  Utrecht,  ainsi  qu'au  général  en  chef  et  pour  les  inviter 
de  venir  résider  dans  leur  commune. 

Le  peuple  d'Amsterdam  possède  maintenant  ce  bonheur,  il  a  été  trans 
porté  de  joye  à  la  lecture  de  l'adresse  des  représentants  du  peuple  fran- 
çais aux  Bataves  et  prouvera  par  sa  conduite  que  sorti  maintenant  des  fers 
de  l'esclavage,  il  saura  conserver  et  se  rendre  digne  de  la  Liberté  et  de 
fraterniser  avec  leurs  amis  et  alliés  naturels,  les  républicains  français. 

Nous  sousignés,  membres  du  Comité  révolutionnaire,  certifions  le  pré- 
sent procès- verbal  conforme  à  la  vérité. 

Amsterdam,  23  janv.  1795.  v.  s. 
4  pluviôse,  l'an  3. 

I.  P.  WlSELIÛS,    —    J.  I.  A.   CtOGEL,    —    JURIAN    ONDORP,     —    I.  G.  VAN 

Stasfelt,  —  Jacob  D.  Hoen,  —  Edûard  van  der  Fluys,  —  Daniel  van 
Laen,  —  Van  der  An,  secrétaire. 
Absents  :  G.  Grivys,  P.-B.  Dieverfelst. 

Tour  copie  conforme,  Jacob  Yan  Neys. 


Jean-François  Carteaux,  général  cli- 
visionnaire,  au  représentant  Letour- 
neur. 

A  Paris,  ce  26  thermidor,  3e  année  républicaine. 

Deux  motifs,  d'après  ce  que  vous  m'avez  dit,  parroissent  avoir  déter- 
miné le  Comité  de  salut  public  à  ne  pas  m'employer. 

Le  1er  parce  que  j'ai  marché  contre  Lyon. 

Le  2e  mes  liaisons  avec  Albitte. 

Ces  motifs  n'ont  pas  le  moindre  fondement. 

Le  premier  est  d'une  fausseté  palpable  à  l'époque  où  on  le  fixe,  j'en 
étois  éloigné  de  150  lieues.  Je  combattois  les  Anglais,  les  Espagnols  et  les 
Napolitains,  j'avois  rendu  Marseille  à  la  République,  sans  verser  une 
goutte  de  sang,  et  sans  qu'aucune  propriété  ait  été  violée,  je  m'emparois 
des  gorges  d'Oulioules,  vingt-deux  Espagnols  que  j'ai  faits  prisonniers  et 
qui  sont  à  Paris  le  prouvent  sans  réplique  ;  je  disposai  ensuite  le  siège  de 
Toulon,  où  j'établis  toutes  les  batteries  et  où  Dugomier  qui  me  rend 
justice,  n'eut  en  quelque  sorte  qu'à  parroître  pour  vaincre  ;  il  est  donc 
impossible,  môme  à  la  calomnie  la  plus  acharnée,  de  me  placer  à  Lyon, 
commune  contre  laquelle  je  n'ai  jamais  été  employé.  M'apesantir  plus 
longtemps  sur  un  fait  aussi  démontré,  sur  un  fait  que  la  notoriété  pu- 
blique dément  constament,  ce  seroit  m'avilir  ;  le  fait  est  faux,  j'ai  tout 
dit. 

Quant  au  deuxième  motif,  mes  liaisons  avec  Albitte,  ce  motif  est  aussi 
imprésentable  que  le  premier.  Albitte  étoit  représentant  envoyé  dans  le 
midi.  Je  n'ai  pas  eu  plus  de  liaison  avec  lui  qu'avec  les  autres  représen- 


LETTRE   DE   FAP.RE   D'ÉGLANTINE  185 

tans  qui  ont  eu  des  missions  dans  ce  pays,  il  est  le  principal  auteur  do 
mes  malheurs  j  j'ai  été  huit  mois  à  la  Conciergerie  sous  latirannie  décom- 
viralo  ;  il  s'est  emparé  de  mes  dix  chevaux  et  de  tous  mes  équipages) 
est-ce  à  ce  titre  que  j'aurois  eu  les  intimités  qu'on  me  suppose  avec  lui. 
On  ne  vous  les  a  point  prouvées,  j'en  suis  bien  certain.  Sans  doute,  il  a 
pu  me  rendre  justice,  dans  tous  les  tems,  s'il  a  voulu,  mais  puis-je  en 
être  inculpé.  Je  l'ai  bien  mieux  obtenue  de  Gensonné,  de  Guadet,  de 
Brissot  et  des  autres  honorables  victimes  de  leur  patriotisme  dans  ces 
tems  malheureux,  qui  m'ont  toujours  estimé,  aimé,  et  qui  ont  concourra 
avec  le  plus  de  zèle  et  d'ardeur  à  l'avancement  que  mes  services  réels 
envers  la  République  m'avoient  et  m'ont  mérité  dans  tous  les  tems  (les 
pièces  justificatives  sont  au  bureau  de  la  guerre). 

Les  motifs  que  vous  m'avez  présenté  n'ont  donc  aucune  réalité  et  le 
comité  a  été  trompé.  Soldat  de  la  patrie,  je  l'ai  loyalement  servie,  j'ai 
loyalement  combattu  et  travaillé  pour  elle,  je  n'ai  point  encore  été 
vaincu.  Vous  pourrez  m'enlever  tout,  peut-être,  mais  rendez-moi  Yhon- 
neicret  le  service  de  mon  grade. 

Je  joints  les  preuves  à  l'appui  de  ce  que  j'avance,  ma  conduite  est  pure 
et  bonne,  et  comme  Bayard,  s'il  m'est  permis  de  citer  ce  mot  d'un  brave 
homme,  je  suis  toujours  sans  peur  et  sans  reproche. 

Le  général  divisionnaire, 

Carteaux. 

Poultier,  représentant  du  peuple,  qui  a  suivi  la  conduite  du  général 
Carteaux  dans  le  midi,  atteste  que  le  général  a  mis  dans  ses  opérations 
beaucoup  de  zèle,  d'activité  et  d'attachement  à  la  cause  de  la  République; 
il  a  développé  dans  la  guerre  du  midi  un  mélange  de  douceur  et  de 
prudence  qui  a  ramené  les  esprits  et  assuré  en  peu  de  tems  le  succès  de 
la  pacification;  il  s'est  battu  contre  Toulon  avec  bravoure;  il  est  aimé  des 
soldats  en- maintenant  parmi  eux  la  discipline.  Je  lui  connais,  en  outre,  de 
la  vigilance  et  des  connaissances  utiles  dans  la  levée  des  plans  et  les 
détails  topographiques. 

Paris,  26  thermidor,  l'an  3. 

Poultier. 
Pour  copie  conforme,  Vte  B.  d'Agours. 


Lettre  cLo  Fabre  cL'Eglantixie. 

A  Monsieur  Henkart,  avocat,  chez  M.  son  père.  Derrière  le  palais, 
cl  Liège,  principauté  de  Liège. 

Sedan,  31  mars  1781. 

Le  tems  avance,  mon  cher  ami,  où  je  sens  qu'il   faudra  m'éloigner 
encore  de  toi  ;  j'avais  espéré  que  l'époque  que  je  redoute  serait  celle  de 


186  LETTRE  DE   FABRE   D'ÉGLANTINE 

notre  réunion  et  voilà  que  mes  espérances  s'écoulent  d'heure  en  heure 
sans  que  tes  lettres  seulement  viennent  la  ranimer.  0  mon  cher  ami,  je 
sens  plus  que  jamais  combien  il  me  sera  dur  de  vivre  avec  la  certitude 
de  ne  pas  te  voir  de  longtems  !  Un  cher  enfant,  un  bon  ami  m'attachent  à 
Liège  et  rien  ne  m'offre  l'occasion  de  me  raprocher  de  ces  deux  objets 
chers  à  mon  cœur.  Et  toi,  toi,  à  quoi  penses-tu  ?  Tu  travailles  sans  doute 
à  remplir  mon  désir  et  le  tien  tout  ensemble,  mais  tu  ne  m'en  dis  rien,  tu 
ne  m'écris  pas,  tu  as  plus  de  tems  que  moi  cependant.  Tache  donc,  tache 
cher  ami  que  nous  nous  raprochions  ;  il  y  aurait  de  la  possibilité;  si  je 
vais  encore  à  Paris,  le  sort  et  le  hazard  m'entraîneront  peut  être  bien 
loin  au  delà  de  cette  ville,  et  quand  te  reverrai-je  alors  ?  il  ne  faut 
qu'une  minute  pour  se  séparer,  il  faut  des  années  pour  se  rejoindre  ;  et 
que  le  cœur  a  le  tems  de  se  refroidir  alors  !  Se  revoit-on  avec  autant  de 
chaleur  et  d'intérêt  qu'on  eut  de  peine  à  se  séparer?  —  Je  suis  bien  avec 
Goyer,  bien  avec  la  Dumorand,  bien  avec  tout  le  monde,  on  m'aime  ici 
jusques  au  répertoire  ;  tous  se  sont  raprochés  de  moi,  et  de  tous  les  cama- 
rades qui  retournent  à  Liège,  il  n'en  est  pas  un  seul  qui  ne  m'y  préférât 
à  Bonneval.  Ils  ont  commencé  à  me  connaître  ;  leurs  persécutions  cessées 
ils  ont  retrouvé  en  moi  l'homme  doux  et  sociable  ;  enfin,  autant  que  j'en 
puis  juger,  ils  me  voyent  de  très  bon  œil;  le  public  m'accueille  ici  avec 
plaisir,  je  jouis  d'un  grand  et  vrai  succès;  mais  qu'est-ce  que  tout  cela 
si  au  bout  de  ce  commencement  de  plaisir,  j'éprouve  la  douleur  de  m'éloi- 
gner  de  toi  ?  Que  fait  donc  ce  Bonneval  à  Liège  ?  Je  suis  sûr  que  s'il  avait 
de  l'argent  il  s'en  irait  ;  si  j'en  étais  sûr  et  que  l'on  m'engageât  après  son 
départ,  je  sacrifierais  volontiers  20  et  25  louis  pour  lui  fournir  les  moyens 
de  me  laisser  sa  place  ;  si  j'étais  même  sûr  qu'il  dût  s'en  aller  par  l'impos- 
sibilité où  il  sera  de  faire  face  à  ses  affaires,  je  retournerais  à  Liège, 
quitte  à  vivre  comme  un  Diogène  en  attendant  que  je  puisse  prendre  une 
place  sans  laquelle  mon  amitié  ne  sera  jamais  tranquille.  Vois  donc,  cher 
ami,  vois  donc  s'il  est  possible  de  faire  quelque  chose  ;  on  pourrait  s'ab- 
boucher  avec  Bonneval,  lui  proposer  quelque  chose  ;  Goyer  consentirait 
volontiers  à  l'échange,  j'en  suis  sûr  ;  par  le  moyen  de  M.  Chestret  d'ail- 
leurs on  arrangerait  les  affaires  ;  et  pour  moi  je  déduirai  de  nos  appoin- 
tements tout  ce  qui  sera  nécessaire  à  l'accomplissement  de  mes  vœux  ; 
écris  moi  à  cet  égard  ;  laissons  encore  un  peu  là  mes  ouvrages  ;  satisfai- 
sons la  nature  et  l'amitié  avant  l'amour  propre  et  la  gloire  ;  et  toi  sou- 
viens toi  de  ton  cher  ami,  de  ton  bon  ami,  aime  moi  bien  et  sois  sûr  du 
tendre  attachement  de 

F.  d'Eglantine. 

Ma  femme  te  dit  tout  plein  de  choses  ainsi  qu'à  ton  aimable  sœur  à  qui 
j'adresse  mille  amitiés.  On  lui  prépare  une  lettre  ici  dont  il  doit  être  parlé. 
Adieu,  mille  baisers  au  petit  cher. 

Pour  copie  conforme, 

Gustave  Bord. 


Lii   persécution   religieuse  clans    La 

Nièvre. 

RÉPUBLIQUE    FRANÇAISE. 

Égalité.  Liberté. 

Au  quartier  général,  àNevers,  le  27  pluviôse,  l'an  6  de  la 
République  française,  une  et  indivisible. 

PareinK,  général  de  brigade,  commandant  la  2e  subdivision  de  la 
18e  division  militaire,  au  citoyen  Scherer,  ministre  de  la  guerre. 

Citoyen  ministre, 

D'après  la  lettre  que  vous  avez  écrite  au  général  divisionnaire  Dépaux, 
le  21  brumaire  dernier,  et  qui  m'a  été  transmise,  je  me  suis  transporté 
de  Màcon  à  Nevers  pour  y  exécuter  les  ordres  qu'elle  renfermait.  Vous 
verrez  par  les  procès-verbaux  que  je  vous  fais  passer  que  parmi  les 
soldats  citoyens  qui  composent  le  3e  bataillon  de  la  56e  demie  brigade,  il 
ne  s'en  trouve  aucun  qui  soit  dans  le  cas  de  la  loy. 

Si  j'ai  tardé  si  longtemps  à  faire  cette  opération,  c'est  parce  quo,  d'abord, 
votre  lettre  qui  la  prescrivoit  ne  m'avoit  point  été  envoyée  dans  celle  que 
le  général  divisionnaire  Dépaux  m'avait  écrite  à  ce  sujet,  et  qu'avant 
d'opérer,  je  voulois  en  connoitre  l'esprit.  De  plus,  c'est  que  clans  la  plu- 
part des  communes  où  jet  (sic)  passé,  j'ai  été  requis  par  les  administra- 
tions municipales  pour  faire  exécuter  contre  les  prêtres  réfractaires,  les 
émigrés  et  les  militaires  qui  avoient  abandonné  leurs  corps,  les  lois  ren- 
dues le  19  fructidor,  etc. 

Je  dois  vous  avouer  qu'à  cet  égard  je  m'y  suis  prêté  de  bien  bon  cœur 
et  que  je  n'ai  rien  négligé  pour  découvrir  les  ennemis  du  gouvernement 
qui  conspirent  encore  dans  l'ombre.  Malheureusement,  mes  recherches 
n'ont  pas  produit  autant  de  succès  que  je  l'aurois  désiré,  car  je  n'a 
arrêté  jusqu'à  présent  que  trois  prêtres  et  quatre  chauffeurs  de  Lyon  dont 
les  effets  étoient  encore  teints  du  sang  de  leurs  victimes.  Mais  on  les 
traduit  devant  les  tribunaux,  et  on  leur  fait  leur  procès  :  puissent-ils  ne 
pas  échapper  au  glaive  de  la  loy  !  Demain,  d'accord  avec  le  département, 
je  fais  des  visites  domiciliaires  dans  les  maisons  suspectées  de  receler  des 
prêtres  réfractaires  et  des  émigrés.  Surtout  mon  passage,  je  leur  donne 
une  chasse  générale  ;  mais  j'ai  remarqué  que  ces  hommes  dangereux  sont 
convenus  d'un  signal  pour  s'avertir  réciproquement  sur  une  étendue  de 
terrein  qui  se  prolonge  au  moins  à  12  ou  15  lieues  ;  c'est  de  tirer  des 
coups  de  fusils  à  l'approche  de  la  nuit,  et  qui  se  répètent  dans  tous  les 
endroits  où  il  y  a  des  prêtres  réfractaires  :  cette  manœuvre  surtout  se 

1.  Sur  ce  vainqueur  de  la  Bastille,  voir  Documents,  première  partie,  p.  25. 


188  LETTRE  DL*  GÉNÉRAL  CAXCLAUX 

pratique  dans  le  département  de  Saône-et-Loire  que  j'ai  parcouru,  et  vers 
la  lisière  de  celui  du  Rhône,  à  l'ouest,  qui  n'est  composé  que  de  bois  où  ils 
se  réfugient,  et  où  il  est  impossible  de  les  atteindre. 

Au  demeurant,  le  peuple  est  assez  bon,  mais  il  faut  l'éclairer  sur  les 
trames  de  ses  ennemis  ;  et  partout  où  j'ai  passé  j'ai  fait  mon  possible 
pour  raviver  l'esprit  public  entièrement  mort  dans  les  campagnes,  et  j'y 
ai  passé  en  revue  toutes  les  colonnes  mobiles. 

Salut  et  respect. 

Parein. 

Pour  copie  conforme,  G.  ije  Kerdbro. 


Lettre  dix  général  Canelaux 

Au  citoyen  Banglade,    commandant   temporaire  à  Paimpœuf. 

De  Nantes,  le  22  juillet  1793,  l'an  II  de  la  République. 

Citoyen  commandant,  votre  collègue  m'a  remis  votre  lettre  d'hier 
que  j'ai  mûrement  pesée,  au  moment  même  j'ai  été  de  nouveau 
pressé  par  des  habitans  de  vos  cantons  pour  les  sauver  du  malheur 
de  perdre  leurs  récoltes.  Je  vous  avoue  que  leurs  plaintes  retentît 
au  fonds  de  mon  cœur,  et  que  je  me  plains  moi  même  de  n'être  plus 
en  force  pour  les  secourir.  Malheureusement  toutes  les  circons- 
tances tournent  contre  eux.  L'armée  partie  d'Angers  au  bout  de 
trois  ou  quatre  jours  de  marche  et  de  succès  s'est  fait  battre  et  s'est 
reployée  sur  Saumur  ;  elle  me  laisse  ainsi  presqu'à  découvert,  et 
ce  ne  peut  être  qu'alors  que  je  scaurai  le  parti  que  les  rebelles 
auront  pris,  de  quel  côté  ils  auront  tourné,  que  je  pourrai  me 
livrer  à  marcher  du  vôtre.  Cependant  j'espère,  malgré  cela,  faire 
une  tentative  ces  jours-cy  ,  je  viens,  en  conséquence,  de  tenir  une 
espèce  de  Conseil  en  présence  du  citoyen  Carbonneau.  Il  vous  en 
dira  le  résultat  qui  ne  sera  définitivement  fixé  que  jeudi,  après  que 
j'aurai  vu,  mercredi,  le  citoyen  Chauvet,  que  l'on  m'a  indiqué 
comme  très  au  fait  des  localités  et  'des  moyens  à  prendre  pour 
réussir.  Votre  collègue  m'a  dit  que  vous  pourries  fournir  jusqu'à 
800  liv.  C'est  bon.  Il  vous  faudrait  deux  pièces  de  canon,  et  pour 
cela  deux  chevaux  de  plus,  puisque  vous  n'en  avés  que  dix.  Si 
vous  ne  pouvés  les  trouver  à  Paimbœuf,  je  vous  les  enverrai  avec 
les  cinquante   chasseurs  à  cheval    qui  nous    retarderont,    étant 


QUIBERON  :    (10-19)  MESSIDOR   AN   III  189 

obligés  de  passer  par  Savenay  et  Donges.  Gela  nous  donnera  le 
tems  d'attendre  la  maturité  des  grains,  et  des  nouvelles  d'Angers. 
11  n'y  a  pas  de  mal,  mais  il  faudroit  inquietter  les  brigands  par 
quelques  petites  sorties  comme  vous  en  avés  déjà  faites.  En  tout, 
citoyen  commandant,  d'après  votre  manière  de  correspondre  et  ce 
que  l'on  me  dit  de  vos  soins,  de  votre  vigilance,  je  ne  puis  que 
m'applaudir  du  choix  que  j'ai  fait  de  vous  et  je  vous  prie  d'agréer 
l'assurance  de  mon  estime  égale  à  celle  de  l'attachement  que  vous 
a  voué  le  général  en  chef. 

Canclaux. 

P.-S.  —  Puisque  vous  devés  avoir  un  peu  de  cavalerie,  il  faut 
vous  occuper  un  peu  de  la  nourriture  des  chevaux,  surtout  de 
l'avoine  dont  votre  collègue  m'a  dit  qu'il  n'y  avoit  presque  plus  ici 
ni  à  Paimbœuf.  Il  m'a  demandé  du  vinaigre  dont  je  vous  ferai 
passer,  ainsi  que  des  bidons  pour  le  détachement  de  Maine-et- 
Loire. 

Je  parlerai  pour  des  secours  pour  votre  hôpital  et  vous  ferai 
connaître  une  loi  relative  aux  prisonniers  qui  ne  condamne  plus  à 
mort  que  les  chefs.  Je  vous  envoyé  des  états  à  remplir  par  les 
détachemens  de  votre  garnison.  Je  vous  prie  d'y  tenir  la  main, 
et  d'envoyer  exactement  à  moi  ou  au  chef  de  l'ètat-major,  deux  fois 
par  semaine,  l'état  de  votre  garnison. 

Pour  copie  conforme,  Gustave  Bord. 


C^^u/b^r^r*^  (16-1Q)  messidor  an  III. 

Rapport  d'un  aide  de  camp  du  général  Canclaux,  qui  s'est  trouvé 
aux  différentes  affaires  qui  ont  eu  lieu  contre  les  chouans  et  les 
émigrés. 

Journée  du  16  messidor,  an  3e  de  la  République  (4  juillet  1795). 

Le  général  en  chef  ayant  sçu  que  les  émigrés  et  chouans,  au  nombre  de 
six  mille,  vouloient  se  jetter  dans  les  terres,  les  fit  attaquer  entre  Lan- 
devant  et  Hennebont  :  le  combat  dura  trois  heures  ;  nous  eûmes 
soixante  blessés,  peu  d'hommes  tués,  l'ennemi  perdit  trois  à  quatre  cents 
hommes,  un  chef  d'émigrés,  plusieurs  bagages;  vivres  et  fusils. 

Le  général  en  chef,  le  représentant  du  peuple  Brue,  sont  venus  de 
Lorient  pour  faire  prendre  à  notre  armée  ses  lignes  de  bataille  et  placer 
des  troupes  sur  la  route,  pour  la  sûreté  des  voyageurs. 


190  QUIBERON  :    (16-19)   MESSIDOR  AN  III 

Du  17  (5  juillet). 

Sur  les  quatre  heures  du  soir,  le  général  en  chef  et  le  représentant  du 
peuple,  avec  deux  cents  hommes  de  cavalerie,  ont  fait  une  sortie  sur  la 
lande  de  Plouarnel,  les  paysans  se  disposoient  à  partir.  Plusieurs  villages 
ont  été  fouillés,  entr'autres  celui  de  Grach  où  l'on  a  trouvé  une  quantité 
prodigieuse  de  provisions  que  les  Anglais  avoient  mis  à  terre  ;  quelques 
paysans  arrettés  ont  assurés  que  les  émigrés  étoient  dans  l'intention  de 
rembarquer  si  on  les  serroit  de  t.^op  près.  L'ordre  fut  donné  sur  le  champ 
de  porter  en  avant  des  troupes  pour  prendre  position  dans  les  landes  de 
Plouarnel. 

Du  18  (6  juillet). 

A  quatre  heures  du  matin,  le  général  en  chef  fait  une  sortie  avec  toute 
sa  cavalerie;  l'armée  s'est  mise  en  marche,  le  point  d'attaque  et  de  direc- 
tion étoit  Garnac.  L'infanterie  fila  dans  les  landes  où  elle  exécuta  de 
savantes  manoeuvres  et  lit  ensuite  routte  dans  le  meilleur  ordre  jusques 
à  Garnac  où  les  tirailleurs  et  l'avant  garde  ne  trouvèrent  personne,  mais 
beaucoup  de  fusils,  d'habits  et  provisions  de  bouche  tel  que  rhum,  etc. 
La  cavalerie  forte  de  deux  cents  cinquante  hommes  a  été  mise  en  ba- 
taille sur  une  lande  où  elle  n'a  pu  rendre  aucun  service  par  l'insubordina- 
tion des  ordonnances  qui  au  lieu  de  venir  la  chercher,  comme  ils  en 
avoient  reçu  l'ordre  par  le  général  en  chef,  se  détournèrent  de  leurs 
routtes  pour  piller.  Dans  les  villages,  sur  les  huit  heures,  un  aide  de 
camp  vint  chercher  la  cavalerie  qui  arriva  beaucoup  trop  tard  pour  sou- 
lager le  général  Humbert  qui  avec  l'avant  garde  se  battoit  depuis  sept 
heures  du  matin.  Il  s'est  comporté  d'une  manière  exemplaire  et  a  donné 
des  preuves  de  bravoure,  de  prudence  et  d'intelligence. 

L'armée  est  arrivée  en  présence  vers  une  heure  de  l'après-midy.  Les 
chouans  et  les  émigrés  se  sont  retirés  clans  Quiberon,  faisant  faire  l'arrière 
garde  aux  chouans.  Un  feu  de  fil  bien  nourri  les  y  a  fait  rentrer  pas  accé- 
léré. L'escadre  nous  ayant  apperçu  nous  signala  par  70  coups  de  canons 
précipités  ;  les  émigrés  ayant  à  leur  tête  une  avant  garde  de  chouans  se 
sont  emparés  de  Quiberon.  Le  fort  Penthièvre  tenoit  encore  mais  douze 
frégates  s'étant  portés  devant  Quiberon  ont  forcés  ledit  fort  à  se  rendre. 
Les  émigrés  ont  signalés  leurs  prises  par  un  drapeau  blanc  et  rouge  et 
les  Anglais  par  des  feux  à  leurs  bords. 

L'armée  française  s'est  campée  sur  la  falaise,  les  pièces  ont  passés  le 
pont,  l'avant  garde  et  les  Belges  se  sont  portés  sur  la  droite  en  avant  et 
la  cavalerie  a  bivouaqué  sur  les  deux  heures. 

Du  19  (7  juillet). 

A  une  heure  après  minuit  la  garnison  royaliste  et  chouandine  faiet  nu 
sortie  de  Quiberon,  la  nuit  était  très  obscure,  elle  s'est  glissée  sur  nos 
postes  et  est  arrivée  au  pas  de  charge  sur  lavant-garde  commandée  par 
Humbert  qui  l'a  forcé  à  rentrer  plus  vite  qu'elle  n'étoit  sortie.  L'obscurité 
de  la  nuit  a  pensé  causer  de  grands  malheurs  car  l'avant-garde  et  les 
flanqueurs  de  droite  prenoient  notre  cavalerie  pour  celle  de  l'ennemi  et 


LETTRE  DU  GÉNÉRAL  BERRUYER  191 

firent  fou  sur  elle,  la  gauche  du  second  escadron  recevoit  le  feu  des  fré- 
gates et  les  escadrons  nous  p renoient  par  devant;  par  le  plus  grand  des 
hazarda  un  seul  cheval  a  été  tué  ;  nos  obuses  dirigées  par  de  scavans 
canonniers  ont  criblés  l'ennemi  et  le  fort  jusqu'à  cette  fois  est  tombé  sur 
les  chefs  des  émigrés  cpji  ont  plus  perdu  que  les  chouans.  M.  le  baron  de 
Carneville  a  eu  pour  pièce  d'estomac  un  éclat  d'obuse  qui  lui  a  crevé  la 
poitrine,  son  cheval  a  été  vendu  au  général  en  chef.  Deux  autres  y  com- 
pris Le  Seyt  (on  croit  que  c'est  Destîtz)  et  un  autre  inconnu,  puisqu'un 
boulet  lui  a  emporté  la  tête,  ont  été  tués  dans  cette  affaire.  L'ennemi  a 
perdu  un  caisson,  une  ambulance,  plusieurs  chevaux  et  des  armes,  et 
s'est  décidé  à  battre  en  retraite. 

Le  reste  de  la  journée  a  été  assez  tranquil.  Les  Belges  se  sont  amusés 
à  faire  tirer  par  les  frégates  anglaises  onze  à  douze  cents  coups  de 
canon,  mais  en  revanche  s'étant  embusqués  derrière  les  rochers,  ils  ont 
tués  dix-huit  hommes  à  bord  d'une  chaloupe  canonière  qui  ennuyée  de 
voir  périr  son  monde  sans  pouvoir  se  venger  a  mis  au  large.  Le  fort  de 
Quiberon  s'étant  apperçu  qu'on  faisoit  des  retranchemens  a  tiré  plusieurs 
coups  de  canon  qui  heureusement  n'ont  blessés  personne,  on  attend  de 
L'Orient  des  canons  de  douze,  ils  doivent  arriver  cette  nuit.  Les  soldats 
ne  veulent  point  qu'on  s'en  serve,  voulant  prendre  Quiberon  à  la  bayon- 
nette.  Brue  a  eu  ordre  de  se  rendre  à  Paris,  un  chasse-marée  échappé  de 
Quiberon  assure  que  l'ennemi  a  avec  lui  une  grande  quantité  de  femmes 
et  d'enfans  qui  lui  sont  à  charge.  Les  émigrés  en  entrant  dans  le  fort 
vouloient  passer  au  fil  de  l'épée  les  soldats  prisonniers.  Mais  les  Anglais 
s'en  sont  emparés  en  disant  qu'ils  mettroient  au  large  s'ils  tuoient  quel- 
qu'un. La  garnison  estimée  forte  de  cinq  cents  hommes  est  prisonnière  à 
bord  des  Anglais. 

Pour  copie  conforme, 

Vte  B.  D'AGOURS. 


Lettre    du.    général  Berruyer 

Le  général  en  chef  de  l'armée  de  la  réserve  aux  citoyens  commis- 
saires de  la  Convention  nationale  à  Nantes. 

A  Ghemillé,  le  17  avril  1793,  l'an  2°  de  la  République. 

Vous  devés  avoir  reçu  ma  dernière  réponce,  citoyens  législateurs  com- 
missaires, elle  vous  a  annoncé  ma  pénurie  en  troupes,  subsistances,  mu- 
nitions et  armes  :  jen'ay  que  500  hommes  sur  lesquels  je  puisse  compter, 
tout  le  reste  est  composé  de  pères  de  famille  qui  crient  sans  cesse  pour 
retourner  chez  eux,  et  qui  au  moment  du  combat  fuyent  ou  mettent 
ventre  à  terre  ;  vous  voyés  d'après  cela  s'il  m'est  possible  de  vous  en- 
voyer du  secours,  j'en  aurois  grand  besoin  moy-même  ;  cependant  je  me 
suis  emparé  de  Ghemillé,  et  malgré  le  defi'aut  de  troupes,  je  compte 
attaquer  cette  semaine  Jalais,  le  May  et  Beaupreau.  On  s'imagine  à  Paris, 


192  LE  PREMIER  BUSTE  DE  BONAPARTE 

et  peut-être  à  la  Convention,  que  cette  guerre  cy  est  une  poursuite  de 
brigands  qui  fuyent  comme  dès  voleurs,  et  cependant  il  faut  livrer  chaque 
jour  des  combats  sanglants,  dans  lesquels  on  perd  de  part  et  d'autre 
4  et  500  hommes. 

Je  ne  cesse  d'écrire  pour  avoir  ce  qui  me  manque,  mais  on  ne  m1  envois 
rien;  je  ne  sçay  comment  cela  finira,  mais  mon  dévouement  ne  cessera 
qu'avec  moy. 

Berruyer. 
Pour  copie  conforme, 

Gustave  Bord. 


Le  premier  Ibixste  cle  Bonaparte 

19  prairial,  Hôtel-Croy,  rue  du  Regard, 
faubourg  Saint-Germain. 

Claude  de  Seine,  sculpteur  figuriste,  sourd  muet,  a  l'honneur  de 
tous  représenter,  quïl  a  fait  hommage  à  l'Assemblée  constituante 
et  à  celles  subséquentes  de  plusieurs  de  ses  ouvrages  ;  il  a  fait  de 
mémoire,  et  sans  modèle,  le  premier  buste  qui  aye  été  fait  du 
général  Bonaparte,  buste  que  le  général  a  accepté  à  son  retour  de 
la  première  campagne  d'Italie.  Il  combla  l'artiste  de  témoignages  de 
bonté  particulière  ;  les  trois  Assemblées  ont  formellement  recom- 
mandé de  Seine  aux  soins  paternels  du  gouvernement.  Aussi  a-t-il 
obtenu  un  logement  gratuit  clans  une  maison  nationale,  et  vos  pré- 
décesseurs lui  ont-ils  fait  passer  constamment  à  des  époques  pério- 
diques des  secours  suffisants. 

Le  pétitionnaire  est  sans  ouvrage,  sans  moyens  d'existance, 
vieux,  infirme,  abandonné  à  lui-même,  il  est  un  des  plus  fameux 
sculpteurs  de  la  République.  Que  de  motifs  de  confiance  en  la 
bienfésance  d'un  ministre  essentiellement  ami  et  cultivateur  des 
arts.  De  Seine  demande  un  secours  provisoire,  prompt  et  propor- 
tionné à  sa  situation. 

Salut  et  respect. 

Claude  de  Seine. 

Pour  copie  conforme, 

Gustave  Bord. 

L'un  des  directeurs,  gérant,  Gustave  Bord. 

NANTES,  VINCENT   FOREST  ET  EMILE   GRIMAUD,  IMPRIMEURS  BREVETÉS. 


REVUE  DE  LA  RÉVOLUTION 


ï*i*eiMïèi*e    i^miée 


TABLE     IDES     3DOCXJ3VEE2STTS 


DEUXIEME    PARTIE 

Correspondance  d'un  député  de  la  noblesse  de  la  Séné- 
chaussée de  Marseille,  avec  la  marquise  de  Créquy, 
à  Blaincourt,  par  Brienne,  Champagne,  13  mai- 
8  août  1789  (Vte  B.  d'Agours) '1-33-65-97-139 

Journal  d'un  prêtre  parisien,  1789-1792.  (Ch.  d'Héri- 
cault) 8-41 

Lettres  inédites  de  Restif  de  laBretone  (Gustave  Bord), 
suite 16-50-81-111 

Extrait  de  la  Correspondance  du  comte  de  Vaudreuil 
avec  le  comte  d'Artois,  8  septembre  1789—19  avril 
1792 21 

Lettre  du  chef  de  brigade  Boudet,  3  frimaire  an  VIII 

(Baron  Ernouf) 27 

La  Persécution  religieuse  en  Alsace,  pendant  la  Ter- 
reur .  (Vie  B.  d'Agours) 28 

Les  prisonniers  enfermés  à  la  Bastille  sous  Louis  XVI. 
(Gustave  Bord),  suite 31-60-90-123-151 

Souvenirs  delà  comtesse  G...  (R. -P.  Pierling,  S.-J.)...  45 

Lettre  du  comte  d'Artois  au  comte  de  Vaudreuil 49 

Fouché  dans  la  Nièvre.  (Vte  B.  d'Agours) 55 

Lettres  d'un  portier,  au  commencement  de  la  Révolu- 
tion. (Germain  Bapst) • 74-104 

Lettres  de  Bernier  et  Stofflet  à  Scepeaux  et  Bejarry 
(Gustave  Bord) 86 

Les  Dominus  vobiscum  républicains.  (VteB.  d'Agours)  121 

Lettre  de  Belmonte-Pignatelli  à  Lady  Forster.  (G.  de 
Kerdbro) 122 

Une  victime  de  Quiberon.  —  Michel  Flamant.  (Norbert 
Saulnier) 129 

Louis  XVIII  et  Joseph  de  Maistre.  —  Deux  épitaphes 
de  l'abbé  Edgeworth  deFirmont.  (P.  Pierling.  S.  J.).  143 


194  TABLE    DES   DOCUMENTS 

Le  Théâtre  à  l'armée  d'Italie  en  l'an  V.  (Vte  B.  d'Agonis)  145 

Les  Bibliothèques  sous  la  Révolution.  (Gustave  Bord)..  147 

Le  9  Thermidor  à  l'armée  d'Italie.  (Vie  B.  d'Agours) 150 

Lettre   do  l'abbé  Aubert  à  M.  de  Maissemy     (G.  de 

Kerdbro) 159 

Lettre  adressée  à  Hennin,  ministre  plénipotentiaire  à 

Constantinople  (Vte  B.  d'Agours) 161 

Deux  lettres  du  baron  de  Bourgoing  (Gustave  Bord). .  165 
Adresse  des  jeunes  gens  de  Rennes  au  club  de  Nantes 

(Gustave  Bord) 169 

La  Corse  en  1800  (Vte  B .  d'Agours) 170 

La  Fête  des  Victoires  racontée  par  Noverre  (G.   de 

Kerdbro) 172 

Réception  d'une  pierre  de  la  Bastille  à  Angers  (Gus- 
tave Bord) 176 

Lettre  du  général  Malet  à  sa  femme  (Gustave  Bord) .  179 

La  Liberté  religieuse  en  1792  (Norbert  Saulnier) 180 

La  Révolution  à  Amsterdam  (Jacob  Van  Neys) 182 

J.-F.   Carteaux   au  représentant  Letourneur  (Vte  B. 

d'Agours) 184 

Lettre  de  Fabre  d'Églantine  (Gustave  Bord) 185 

La  Persécution  religieuse  dans  la  Nièvre  (G.  de  Kerd- 
bro)   187 

Lettre  du  général  Ganclaux  (Gustave  Bord) 188 

Quiberon  :  (16-19)  messidor  au  III  (Vte  b.  d'Agours).  189 

Lettre  du  général  Berruycr  (Gustave  Bord) 191 

Le  premier  buste  de  Bonaparte  (Gustave  Bord) 192 


Nantes.  •- Imn.  Vincent  Forest  et  Emile  Grimaud,  place  du  Commerce,  4.